Mesdames, Messieurs,

C’est avec un vif plaisir que l’Algérie accueille aujourd’hui les participants du 10éme congrès de

l’Association Internationale pour la Recherche Interculturelle organisé en collaboration avec

l’Université d’Alger.

A toutes et à tous, vous les centaines de chercheurs venus de tous les continents et de toutes les

régions d’Algérie, en mon nom personnel et au nom du peuple algérien, je vous souhaite la

bienvenue. L’Algérie, comme toutes les sociétés de la planète, mais plus intensément que beaucoup

d’entre elles, est travaillée en profondeur, littéralement façonnée, depuis des millénaires par

l’interculturalité.

Sur notre terre maghrébine, les peuples de la Méditerranée, mais aussi ceux du Sahara et de

l’Afrique profonde, sont venus commercer, converser et conquérir. De notre terre maghrébine, les

peuples imazighen se sont déployés sur tout le pourtour méditerranéen et ont fait du Sahara un pont

unissant l’espace méditerranéen à l’Afrique profonde et à la lointaine Asie.

Sur notre terre maghrébine s’est joué le sort de l’empire maritime qu’était Carthage vaincu par

Rome qui exercera son "imperium" sur les deux rives de la Méditerranée pendant des siècles. Sur

notre terre maghrébine, depuis plus d’un millénaire, s’exerce la pression osmotique entre la

civilisation chrétienne devenue progressivement occidentale depuis le 18éme siècle et la

civilisation musulmane. De notre terre maghrébine sont partis les peuples qui ont fait de la

péninsule ibérique la prodigieuse Andalousie, véritable idéal type d’une interculturalité conviviale

productrice de sens religieux, philosophique, littéraire, musical et de connaissances scientifiques et

technologiques. De notre terre maghrébine est partie la petite tribu des Ketama qui a fondé le califat

fatimide du Caire.

Plus près de nous, au 19éme siècle, la terre d’El Djazaïr a été le banc d’essai de la mise sous

domination coloniale par les puissances européennes du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne et du

Machrek. Ce processus a induit partout, et peut-être surtout dans mon pays, du fait de l’intensité de

la colonisation et des résistances à la conquête, un phénomène de déculturation massive et

d’acculturation partielle et auto-freinée. Plus d’un siècle plus tard, la guerre de libération nationale

déclenchée par le peuple algérien le 1er novembre 1954 à l’initiative du Front de Libération

Nationale transformait la terre d’El Djazaïr en avant-poste de la lutte pour la décolonisation du

Maghreb et de l’Afrique tout entière.

Loin d’être une guerre "culturaliste" opposant terme à terme le peuple algérien islamo-araboamazigh

au peuple français christiano-européo-occidental, notre guerre de libération nationale s’est

déroulée dans un formidable climat d’interculturalité positive qui a largement contribué à son

retentissement et à son exemplarité à l’échelle de la planète tout entière. Bien sûr, les innombrables

filles et fils de novembre 1954 combattaient au nom de l’Islam et de leur patrie amazigho-arabe,

mais ils combattaient aussi et dans le même temps au nom des valeurs d’indépendance nationale et

de liberté des peuples élaborées dans le triple espace européen, américain et soviétique de la pensée

occidentale que le colonialisme avait, bien involontairement et bien imprudemment, diffusées.

Ces valeurs, les pionniers du nationalisme algérien, Messali Hadj, Ferhat Abbès, Cheikh

Abdelhamid Ben Badis, les ont capturées chacun à sa manière et retournées contre la puissance

colonisatrice, créant ainsi un espace de sens national marqué du sceau indélébile de

l’interculturalité. Bien sûr, les Mohamed et les Fatima furent les plus nombreux à investir cet

espace de sens national, mais, ils ne furent pas les seuls.

Originellement ouvert sur l’altérité, l’espace de sens national algérien fut le creuset porté à

l’incandescence par le déclenchement de la guerre de libération dans lequel se fondirent, pour un

temps plus ou moins long, et, pour certains à jamais, les apports de chrétiens comme André

Mandouze, Monseigneur Duval, Pierre Chaulet, de juifs à l’instar de Aniel Timsit et de Myriam

Ben, d’humanistes comme Francis Jeanson et Anna Greki, de militants internationalistes à l’image

de Jacques Vergès, Jacqueline Guerroudj et Fernand Yveton, sans oublier le porteur d’orages et

d’arc-en-ciel irisés, le défricheur d’un nouvel humanisme, le grand militant et intellectuel de

l’indépendance algérienne, venu des lointaines Antilles, je veux bien sûr parler de mon frère de

combat et de rêves éveillés, Frantz Omar Fanon.

Mesdames, Messieurs,

Ces quelques remarques préliminaires, à caractère historique, doivent, à mon sens, nous prémunir

d’une conception naïve et par trop angélique de l’interculturalité. Il me semble important, du point

de vue politique qui est le mien, de différencier dans la clarté quelques niveaux de sens du concept

d’interculturalité qui est un concept à géométrie éminemment variable.

A un premier niveau, anthropologique, il est évident que l’interculturalité est le propre de

l’humaine condition, qu’elle définit l’unité différentielle du genre humain. Toutes les sociétés

humaines se définissent par la pratique de langues qui sont toutes traduisibles les unes vers les

autres mais dont chacune à son génie propre. Toutes les sociétés humaines produisent des

technologies d’utilisation et de transformation de l’environnement minéral, végétal et animal qui

sont transférables dans d’autres par diffusion ou capture, même si, à un moment ou à un autre, dans

un domaine ou un autre, une société ou un groupe de sociétés se différencie des autres par son

aptitude à la créativité et à l’innovation technologique.

Toutes les sociétés humaines, à partir de la structure de leurs langues et du niveau atteint par leurs

technologies développent des représentations symboliques et pratiques de leur rapport avec la

nature, mais aussi des rapports entre les humains, en particulier entre les hommes et les femmes et

de leur mode d’individuation.

Ces représentations constituent la matrice à partir de laquelle se produisent les différentes cultures

qui, pour être toutes profondément humaines et donc poreuses les unes aux autres, n’en sont pas

moins irréductiblement marquées du sceau de l’altérité. L’interculturalité n’a plus de sens si elle

vise à indiquer un universel supra-culturel fait de métissage généralisé.

A un second niveau, axiologique, il va de soi que je partage l’intention humaniste indiquée par

l’intitulé de votre colloque : "Partage de cultures et partage de savoirs". Soyez sûrs que je serai très

attentif à la manière ou aux manières de mettre en oeuvre théoriquement et pratiquement de tels

partages que vous proposerez à l’instar de vos travaux. Dans l’immédiat, permettez-moi de vous

faire part de mes préoccupations, de mon inquiétude, moi qui suis pourtant, en tant que musulman,

animé par le principe d’espérance.

Mettre sur le même plan le partage des cultures et le partage des savoirs soulève pour moi de

nombreuses questions. Je n’en soulèverai ici que deux, celle de la liaison entre cultures et savoirs,

et celle de la notion même de partage.

Il n’est pas sûr que cultures et savoirs scientifiques et technologiques, même si leurs connexions

sont patentes, appartiennent au même registre de déploiement de l’humaine condition dans

l’espace-temps du monde. Les seconds ressortissent de l’ordre du quantifiable, du mesurable, de

l’exact, de la rationalité cognitive, de la preuve expérimentale et de l’efficience technicienne.

Les cultures ressortissent du qualitatif, de l’affectif, du mythe, du sacré en tant que production de

limites au comportement des humains et croyance en un au-delà de l’existence empirique. Si, dans

le temps long de l’histoire humaine, les savoirs scientifiques et techniques apparaissent cumulatifs

et universalisables indépendamment des foyers civilisationnels dans lesquels ils ont été

originellement produits, il n’en va pas de même des cultures qui, certes, pour demeurer vivantes,

évoluent notamment, sous l’effet d’innovations scientifico-techniques endogènes ou exogènes,

mais n’en demeurent pas moins, sous peine de dissolution, de mort, fidèles à la structure élastique

et résistantes à la foi de ce qu’il est convenu d’appeler à la suite de Michel Foucault leur

"épistémè".

Le temps des cultures n’est pas celui des savoirs. Le temps des savoirs est scandé par le

dépassement indéfini des limites de l’exploration scientifique et technique du monde. Le temps des

cultures est scandé lui par les modalités de recontextualisation épistémique des emprunts faits à

d’autres cultures et des innovations intra-culturelles. Le temps des savoirs est celui de l’illimité,

celui des cultures est celui du repoussement des limites dans le moment même où elles sont

réaffirmées.

En ce sens, le partage des cultures et le partage des savoirs signifient des processus radicalement

différents. Seul le second relève d’une attitude authentiquement humaniste visant à une diffusion

maximale, auprès de tous les peuples de la planète, des résultats actualisés des techno-sciences à

partir du foyer occidental qui, depuis trois siècles, est le lieu principal de créativité et d’innovation

scientifique et technique.

Le premier, sauf lorsqu’il signifie compréhension assidue et respectueuse de l’altérité culturelle,

cache mal, derrière le mirage du métissage culturel généralisé qui est la négation même du concept

de cultures, un processus d’uniformisation culturelle de la planète selon les standards de ce qu’il ne

faut plus appeler l’occident mais, l’occidentalisme et qui réduit l’altérité culturelle au mimétisme et

à la folklorisation.

La notion même de partage, pour attrayante et sympathique qu’elle soit, relève à certains égards

d’un angélisme universaliste qui ne s’est que rarement manifesté dans l’histoire et qui n’a plus

cours du tout dans le monde d’aujourd’hui, sauf de manière exceptionnelle. Il serait peut-être plus

judicieux, dans la perspective d’un humanisme actionnel visant à l’universalisation, toujours

partielle et à jamais inaccomplie du genre humain, de parler, à propos des cultures, de dialogue et, à

propos des savoirs, de diffusion facilitante, ce qui s’est déjà produit dans diverses régions de la

planète et en particulier dans la zone méditerranéenne, à plusieurs moments de l’histoire humaine,

et qui peine aujourd’hui, à se reproduire.

Mesdames, Messieurs,

Il y a quelques instants, je vous faisais part de mon inquiétude. Il est temps maintenant d’être plus

précis. Mon inquiétude ne vient pas d’abord de l’inégal développement des sociétés de la planète ni

même des conflits et parfois des guerres qui les opposent.

Bien qu’étant un homme de paix et de progrès, je n’oublie pas que le développement inégal et le

conflit constituent aussi des invariants de l’humaine condition qui n’empêchent pas l’instauration

d’une interculturalité positive, même biaisée par la domination, au moins pour certains groupes et

certaines individualités historiques. Dans l’antiquité maghrébine, domination brutale de Rome sur

l’immense majorité des peuples imazighen, refoulés derrière le "limes" ou réduits à l’état

d’esclaves ou de "circoncellions" démunis de tout, mais dans le même temps émergence d’une élite

interculturelle qui donnera au monde méditerranéen et au monde tout court l’un des penseurs

chrétiens les plus puissants : Augustin, et Apulée de Madaure, l’auteur de l’Ane d’or, l’inventeur du

genre romanesque.

Dans le Maghreb, désormais fermement et durablement islamisé, les prolégomènes du génial Ibn

Khaldoun n’auraient sans doute jamais été écrits au 14éme siècle, fondant l’espace d’une nouvelle

science, celle des sociétés, si son auteur n’avait pas été un acteur privilégié de l’interculturalité

conflictuelle de son époque, en dialoguant d’abord avec Pierre le Cruel, l’un des artisans de la

Reconquista à Séville, et, plus tard à Damas, avec Tamerlan, le conquérant mongol.

Malgré son caractère brutal et massivement meurtrier, la domination de mon pays par l’Etat

colonial français, n’a pas empêché que s’instaure, même à la marge, un authentique dialogue

interculturel comme en témoignent les figures de Hamdan Khodja, de l’émir Abdelkader et du

Général Daumas, d’Isabelle Eberhardt, de Slimane Ben Ibrahim Bamer et d’Etienne Nasreddine

Dinet, de Malek Bennabi, de Germaine Tillon et de Jacques Berque, pour ne citer que ces quelques

jalons.

Mon inquiétude tient au fait qu’il me semble que la chaîne des hommes et des femmes "ponts"

entre les deux rives de la Méditerranée est en train de se rompre, que la rive Nord ne produit plus

d’individualités historiques porteuses d’une interculturalité généreuse et exigeante tandis que les

rares voix qui subsistent au Maghreb, en particulier celle de Fatima Mernissi et de Mohamed Talbi,

rencontrent peu d’écho et induisent peu de débats féconds sur chacune des deux rives et entre les

deux rives.

Au premier abord, la situation actuelle est paradoxale et incline au pessimisme. Jamais la diffusion

des techno-sciences n’a été rendue aussi difficile, du fait de leur coût particulièrement élevé et de la

rétention systématique dont font l’objet les innovations récentes malgré l’immense effort de

formation accompli par les pays du Maghreb depuis les indépendances et en particulier dans mon

pays qui a vu croître ses effectifs étudiants à un rythme exponentiel en moins d’un demi-siècle,

passant d’un petit millier, en 1962 à plus de 700.000 à la dernière rentrée universitaire, et les

possibilités inouïes offertes par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Jamais le dialogue des cultures, malgré quelques avancées sur le plan religieux avec le dialogue

islamo-chrétien, n’a été autant parasité par la prétention arrogante ou doucereuse au Nord à

l’université à priori et au Sud par le repli sur soi rigide mâtiné de mimétisme à l’égard des produits

des industries culturelles du Nord.

Jamais la circulation des hommes et des femmes entre les deux rives de la Méditerranée, vecteur

essentiel du développement d’une interculturalité conviviale n’a été aussi frustrante que depuis

l’instauration de l’espace de Schengen qui a transformé la Méditerranée occidentale en nouveau

"limes".

L’horizon d’une interculturalité positive semble aujourd’hui barré par les tenants de la

"modernisation de l’Islam" auxquels répondent dans un même élan fait de simplisme et de

confusion les tenants de "l’islamisation de la modernité" alors que, le risque effectif que courent les

sociétés maghrébines, la société algérienne en particulier, est celui d’une occidentalisation sans

modernisation, celui d’une "indiénisation" qu’elles avaient su et pu conjurer à l’époque de la

domination coloniale.

Mesdames, Messieurs,

Il ne s’agit pas pour moi, loin s’en faut, de jouer les Cassandre. Le pire peut, certes, toujours

advenir, mais il n’est jamais le plus sûr. Le champ des possibles, même limité, est toujours ouvert

et votre présence à Alger est à elle seule une raison de ne pas désespérer. Je suis convaincu pour ma

part que d’autres futuribles existent que celle de la glaciation occidentaliste d’une humanité d’où

serait évacuée définitivement toute quête de sens au profit du totalitarisme de la logique des

procédures, que celle aussi de la chaleur torride et apocalyptique d’un "culturalisme" antioccidental

qui, à force d’exacerber la quête de sens, l’évacue au profit de l’instauration d’"identités

meurtrières" pour reprendre le terme d’Amine Malouf.

Non, je suis convaincu que l’humanité n’est condamnée ni à une uniformisation par la "démocratie

de marché" chère à Fukuyama, ni à ce trop fameux "choc des civilisations" prédit par Huntington.

Oui, je suis convaincu que l’humanité pourra éviter ces deux futuribles aussi, mortifères l’une que

l’autre, que l’élan de vie, l’Eros de Freud, l’emportera sur Thanatos, la pulsion de mort.

Il faut cependant reconnaître que la voie est étroite. Elle n’est praticable qu’au prix d’une

refondation de l’unité différentielle du genre humain qui prenne en compte les mutations de

"l’espace temps" qui caractérisent la troisième phase de la mondialisation initiée il y a une trentaine

d’années.

Ce qui se joue sous nos yeux souvent trop emplis du passé proche ou lointain pour être attentifs à

l’irruption du futur, c’est une véritable reconfiguration de l’infrastructure civilisationnelle de la

planète, une véritable révolution anthropologique qui, toutes proportions gardées, ne peut être

comparée qu’à celle de l’invention de l’agriculture et de l’écriture, il y a des milliers d’années en

Mésopotamie.

Cette nouvelle infrastructure civilisationnelle ne produit pas à elle seule de culture au sens propre,

mais aucune culture, aucune civilisation ne peut perdurer sans s’approprier cette nouvelle

infrastructure et remanier ses catégories matricielles.

Il est possible que la disjonction actuelle entre logique des procédures et quête de sens ne soit que

provisoire, une bonne crise en fait, celle du nécessaire élargissement à l’ensemble de l’humanité de

la nouvelle infrastructure civilisationnelle, inventée par l’Occident, celle aussi, du remaniement des

cultures et des civilisations, et de leur mise en rapport, celle enfin, dans le monde occidental en

particulier, de l’élaboration de nouvelles cultures. Ainsi seraient dépassés la glaciation

occidentaliste et le "culturalisme" apocalyptique.

Ainsi, pourrait se déployer une nouvelle pratique de l’interculturalité tendue vers un futur fait de

différences solidaires.

Votre présence aujourd’hui, à Alger, il me plaît de la considérer comme un des premiers ressacs de

ce futur.

Je vous souhaite plein succès dans vos travaux.

Je vous remercie pour votre aimable attention.

(Allocution, Alger, lundi 2 mai 2005
10EME CONGRES DE L’ASSOCIATION INTERNATIONALE
POUR LA RECHERCHE INTERCULTURELLE)

Voir une analyse structurale de ce discours sur le même site.

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