L'univers informatique se nourrit-il de l'homme au point de lui ravir sa place?

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent invoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Il y a près de deux ans maintenant, Le Devoir leur a lancé le défi, non seulement à eux, professeurs, mais aussi à d'autres auteurs, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand philosophe.

En 2006, le magazine Time décernait le titre de personnalité de l'année à l'internaute du Web 2.0. Ce citoyen des «métropoles virtuelles» que sont les YouTube, les MySpace, les Wikipedia, serait le fer de lance d'une «révolution»: «Nous assistons à une explosion de la productivité et de l'innovation alors que des millions d'esprits qui autrement auraient été condamnés à l'obscurité sont partie prenante de l'économie intellectuelle globale.»

Plutôt que le portrait d'une quelconque célébrité, la page couverture de Time arborait une surface réfléchissante, encadrée par un moniteur informatique. Le lecteur, magazine en main, y voyait son propre reflet.

Mais se sentait-il vraiment élu personnalité de l'année? Ou était-ce plutôt l'ordinateur? Car cette astucieuse page couverture en évoquait une autre: en 1982, Time avait déjà donné le titre de personne de l'année... à l'ordinateur! À la une, une silhouette figée fixait un moniteur informatique. Or c'est bien du même couple, dans la même pose, qu'il s'agit. Seulement, l'homme, en un quart de siècle, a été aspiré par l'écran.

L'univers informatique se nourrit-il de l'homme au point de lui ravir sa place? C'est bien ce que semble suggérer Time à travers cette succession d'images.

L'oeuvre du philosophe, théologien et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin offre une réponse à cette question soulevée par le magazine Time. Elle n'est pas forcément réconfortante: «Nous n'exagérons pas l'importance de nos vies contemporaines en estimant que sur elles un virage profond du monde s'opère au point de les broyer.»

L'homme sera-t-il «broyé» par un «virage» techno-industriel dont la pointe pourrait bien s'avérer être l'ordinateur, sa propre création? Des légions d'auteurs de science-fiction, dont certains se réclament directement de la philosophie de Teilhard, ont fait leurs choux gras de cette sinistre perspective. À tort ou à raison?

La noosphère et la cybersphère

Définissons deux concepts: la noosphère et la cybersphère. La noosphère est la nappe de pensée réfléchie enveloppant la Terre. C'est la somme de la matière grise humaine. Par analogie, c'est la biosphère de l'esprit. Une erreur commune -- que se garde bien de commettre Time -- est de voir dans le phénomène Internet une prétendue «venue de la noosphère». Il n'en est rien. Teilhard, qui fut un des premiers à évoquer la noosphère dans les années 1920, fixe son apparition au tournant du néolithique, soit 10 000 ans avant notre ère.

La cybersphère, quant à elle, est la somme des contenus numérisés et mis en réseau. Internet pour une large part, bien sûr, mais pas seulement cela. Par opposition, c'est la biosphère des «machines». La cybersphère est un nourrisson à l'échelle de l'évolution, tout juste né dans les années 1960.

Malgré l'existence de milliards de pages Web, la cybersphère ne représente qu'une infime portion de la noosphère, cet insondable océan de la pensée humaine. L'essentiel de l'oeuvre humaine n'est pas numérisé. De pleins tiroirs de journaux intimes ne le seront sans doute jamais. La prétendue omniscience informatique est largement surfaite. On en voudra pour preuve le 11-Septembre, qui aurait pu être évité si les agences de renseignement ne s'étaient pas autant basées sur l'écoute électronique. On a tenu pour acquis que la cybersphère recoupait suffisamment la noosphère pour s'y fier. C'était une approche dans le meilleur des cas prématurée.

La cybersphère ne recoupe pas encore la noosphère, mais c'est bien la tendance observée. L'univers des «machines» gruge, lentement mais sûrement, l'univers des hommes. «L'ordinateur changera-t-il la nature même de la pensée humaine?», se demandait Time en 1982, avant de répondre par l'affirmative en 2006. Qu'il suffise de prendre l'exemple de la musique. Produite sur des Mac, téléchargée sur le Web, on l'écoute sur des iPod.

L'ordinateur, après la chambre du XVIIe siècle, après la salle de concert du XIXe, après le stade de la fin du XXe, est devenu le lieu d'une des formes d'expression artistique les plus nobles de l'humanité. La machine en a durablement modifié l'instrumentation, l'approche compositionnelle et l'écoute. Mais nous n'avons sans doute rien vu encore.

Aussi, la une de Time -- cette mise en scène du lecteur capturé par un écran -- n'est encore... qu'un avertissement.

Une croissance exponentielle

Qu'est-ce qui nous pousse à croire que ce phénomène, cette croissance de la cybersphère, plutôt que toute autre chose, constituerait de fait le coeur de ce «virage» annoncé par Teilhard?

La cosmogenèse (le big-bang), la biogenèse (l'éclosion de la vie), la noogenèse (la dissémination de la pensée) sont autant, chez Teilhard, d'étapes de «l'évolution vers l'esprit». Ces étapes, de plus en plus circonscrites, forment un cône s'orientant vers un foyer théorique, le point Oméga, «émergeant sur la totalité organisée des humains plutôt que de la confluence de leurs ego».

Or, chez Teilhard, la noogenèse n'est pas la dernière étape de l'évolution avant cette finalité théorique puisqu'il entrevoit clairement l'apparition, entre-temps, de nouvelles formes de vie: «La matière paraît morte. Mais en réalité, la pulsation prochaine ne se préparerait-elle pas lentement, partout autour de nous?»

Il avance même que l'homme puisse être l'agent de ce bond évolutif: «N'allons-nous pas être capables, un jour, de provoquer ce que la Terre, laissée à elle-même, ne semble plus pouvoir opérer: une nouvelle vague d'organismes, une Néo-Vie, artificiellement suscitée?» Mieux encore: Teilhard y voit pour ainsi dire le fatum, le destin de l'humanité: «La tâche mise entre nos mains [est] de pousser plus loin la noogenèse.»

Il n'est pas anodin pour notre propos que l'informatique fasse précisément partie, dès 1953, des prévisions de Teilhard en ce qui a trait à ce rebondissement attendu de l'évolution.

Il verra dans ces «extraordinaires machines électroniques» des multiplicatrices de pouvoir mental, «qui seraient à la vision ce que les instruments optiques sont à l'oeil». Pourtant, rappelons qu'à cette époque, il fallait 150 kW (l'équivalent d'une rame de métro) au premier ordinateur, ENIAC, pour stocker deux kilobits! Il aurait fallu des milliers de ces monstres de 30 tonnes pour mémoriser un seul fichier MP3. Visionnaire, Teilhard l'était à plus d'un titre.

Quel potentiel -- ou quels périls -- verrait-il alors au formidable réseau informatique contemporain? Aujourd'hui, cette «prise en masse de l'humanité dans une seule unité noosphérique», pour reprendre ses termes, est bel et bien ce que décrit Time avec le Web 2.0: «Il s'agit de création de communautés et de collaboration à une échelle inédite.» Mais surtout, le phénomène type qu'est YouTube, par exemple, est bien une «totalité organisée» plutôt qu'une «confluence des ego».

Ces clips, ces innombrables tranches de vie numérisées, ces fragments de noosphère, forment à première vue un effarant salmigondis. Néanmoins, ils sont bel et bien classés au même endroit, sous le même format, et sont téléchargeables à n'importe quel point de la planète.

Non seulement l'inflation de la cybersphère mais aussi sa troublante capacité à mettre de l'ordre dans notre propre chaos sont palpables. La tangibilité de l'«unité noosphérique» annoncée par Teilhard -- et constatée par Time -- l'est d'autant.

Poussons plus loin la réflexion et osons une hypothèse hardie. La cybersphère, en franchissant le seuil dit de «complexité-conscience», serait en soi la prochaine étape évolutive annoncée par Teilhard.

La loi de complexité-conscience de Teilhard stipule que la montée de conscience est fonction de la quantité de matière nerveuse et de la richesse des connexions: «Laissée assez longtemps à elle-même, sous le jeu prolongé et universel des chances, la Matière manifeste la propriété de s'arranger en groupements de plus en plus complexes et en même temps de plus en plus sous-tendus de conscience.»

Une synapse n'a pas de conscience: il s'en trouve du reste des milliards dans le premier reptile venu. Si le cerveau humain transcende effectivement ses terminaisons, le Web 2.0 pourrait, à terme, transcender ses billions de terminaux de conscience individuelle (autant d'hommes devant leurs machines) et, partant, franchir le seuil de complexité-conscience.

Cette hypothétique «machine» virtuelle à la conscience réfléchie serait un «cerveau» planétaire, muet et évanescent. Les hommes en seraient en quelque sorte les synapses. Ils conserveraient leur pleine indépendance, mais «autre chose», désormais, évoluerait au-dessus d'eux. Cette entité chercherait-t-elle à «broyer» l'humanité? Sans doute pas davantage que l'homme cherche lui-même à détruire la biosphère dont il est issu, bien qu'il ne puisse faire autrement dans les faits.

Éventualité audacieuse, certes. Or il se pourrait bien que des biomolécules soient, dans un avenir rapproché, intégrées aux ordinateurs. Les perspectives qu'ouvrirait ce fabuleux croisement entre cybernétique et génie génétique seraient proprement inconcevables -- pour ne pas dire dantesques.

En termes teilhardiens, nous assisterions alors aux balbutiements d'une phylogenèse cybernétique, c'est-à-dire à l'émergence d'une vie biomécanique. C'est ce que Time observe avec le Web 2.0. Il constitue déjà un jaillissement imprévisible, voire un authentique élan vital. Le réseau Internet recrée virtuellement l'équivalent, à grande échelle, des premières étapes du processus ayant mené, dans l'océan primordial, à l'émergence même de la vie. De la matière inerte s'organisant, se cristallisant, jusqu'à ne plus l'être. Il ne manque que l'étincelle.

La prévie a déjà mené à la vie, qui a mené à la pensée; c'est, du reste, la courbe même du «phénomène humain» décrit par Teilhard. La matière n'est pas «morte» puisque, ayant déjà abrité la puissance germinale, elle demeure, en quelque sorte, «prévivante».

L'atome, la cellule et la conscience individuelle sont les éléments imbriqués de ce meccano évolutif. Aussi, la conscience individuelle elle-même, pétrie par le Web 2.0, boostée par les ordinateurs organiques de demain, formerait «un nouveau type de matière, pour un nouvel étage de l'Univers». En somme, une nouvelle étape de l'évolution.

Depuis les origines, l'Arbre de Vie se ramifie. La branche toute récente de la vie consciente ne peut faire autrement que se ramifier elle aussi. Un rameau de conscience biomécanique bourgeonne sur la branche humaine. L'homme perd le monopole de l'esprit. Le coup de semonce a tonné en 1997, quand Deep Blue a battu Garry Kasparov. Les échecs, soudain, étaient ravalés du rang d'art à celui de bête science.

Il était impensable d'admettre qu'une machine soit, au fond, elle aussi, une artiste. Mais nous verrons naître des Deep Blue de l'architecture, du droit, de la médecine, de la littérature, de la musique, de la philosophie... Rejetons de ce cerveau planétaire, ils «habiteront» le Réseau. Ces nouvelles formes de vie, ces «néoplasmes» virtuels seront complices. Mais aussi rivaux. Inévitablement.

Perspective vertigineuse s'il en est! Or, avec le recul, nous constaterons que c'est bel et bien ce qu'annonçait Time au tournant du XXIe siècle, et deux fois plutôt qu'une. Et que, pour entrevoir le monde de demain, lire Asimov, c'est bien, mais lire Teilhard, c'est mieux.

Philippe Navarro, Maître en relations internationales et auteur de science-fiction, l'auteur a publié le roman d'anticipation Delphes en 2005. Article dans Le Devoir, Québec.

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