Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

14/10/07

L'antiaméricanisme selon Roger Garaudy (1)

L'anti-américanisme n'est ni une forme de nationalisme ni de racisme ni d'aucune forme du refus de l'autre, d'un autre homme ou d'un autre peuple. Il est la lutte contre un système, contre une conception de l'homme et d'un mode de vie. Historiquement il est né dans un continent qui tente de l'imposer au monde par la puissance des oligarques politiques, financiers et militaires aujourd'hui à la tète des Etats-Unis. Ils ne peuvent d'ailleurs le faire qu'avec la complicité et la servilité des dirigeants d'un grand nombre de pays.

Pour être plus clair encore -pour ceux surtout qui voudraient confondre "anti-américanisme " et xénophobie- pour enlever au mot "américain ", qui désigne un mode de vie et une conception du monde, toute attache géographique ou ethnique avec ceux qui sont nées ou ont émigré en Amérique depuis 1620, avec le " Mayflover ", et qui y ont créé ce système à la fois colonial et racial (selon ses origines), dominateur et mercantile (selon son histoire), j'appelle "américain " tous ceux, dans le monde, qui veulent imposer au peuple ce "modèle ". Sa caractéristique principale est que la société toute entière est soumise aux exigences de l'économie et du marché et non l'économie et le marché au service de la société.

Madame THATCHER et TONY BLAIR, CHIRAC et JOSPIN ( " avec leur effacement de l'Etat devant le
marché "), SCHROEDER, SOLANA et tant d'autres de leur "gang " sont aussi "américains " que CLINTON ou Madame ALBRIGHT, KISSINGER ou BREZEZINSKY.

Tel est le fondement de notre "anti-américanisme" : il est dirigé contre un système et ses dirigeants, et combat pour en libérer le peuple américain dans son immense majorité qui est, comme nous, victime du même "système ".

L'américanisme nous avons donc à le combattre partout, et parfois même jusqu'au dedans de nous-mêmes. Car ce système, comme nous le montrerons, s'il triomphait universellement, nous conduirait à un suicide planétaire et à un effacement de l'homme, c'est à dire de la recherche du sens humain et divin de notre vie et de notre commune histoire.

Cet américanisme ne porte pas ce nom parce qu'il serait la tare propre d'un peuple ou d'une nation mais parce que le complexe militaro-industriel qui dirige sa politique aux Etats-Unis détient aujourd'hui, grâce à deux guerres mondiales, la plus grande richesse et la plus grande puissance.

Notre analyse aura pour objet d'en retracer la genèse, les étapes de son développement, et son étape actuelle qui, à travers les convulsions d'un monde cassé, nous conduirait à l'abîme si nous ne découvrions pas, comme nous l'essayerons, les moyens d'en stopper les dérives.

LES MYTHES FONDATEURS DE LA POLITIQUE AMERICAINE

Ce qu'on appelle "le nouveau monde " parce que le colonialisme a systématiquement ignoré et détruit les brillantes civilisations qui, depuis des millénaires, peuplaient ce continent, avait déjà connu, dans son hémisphère Sud, des destructions telles, après l'arrivée de Christophe COLOMB, que le premier prêtre ordonné aux Amériques, et devenu évêque, Monseigneur BARTOLOME de LAS CASAS, pouvait écrire dans son livre: LA DESTRUCTION DES INDES : " la barbarie est venue d'Europe ".

Dans l'hémisphère Nord, au-delà du Mexique, le colonialisme s'est introduit sous une forme nouvelle. Lorsqu'en 1620, un groupe d'émigrants anglais, calvinistes puritains fuyant les persécutions, débarquèrent dans le Massachusetts, ils considéraient que leur vocation était de créer une terre nouvelle. Ces colons qui devinrent, deux siècles après, les créateurs des Etats-Unis, s'enracinant dans un pays où ils n'avaient point d'histoire, se fondèrent sur le mythe : leur départ d'Angleterre était un nouvel " exode " biblique.

L'Amérique était la " terre promise " pour y bâtir le Royaume de DIEU. Ils invoquèrent cette mission divine pour justifier leur chasse aux Indiens et le vol de leur terre, selon le précèdent biblique de JOSUE et de ses " exterminations sacrées " : " Il est évident -écrit l'un d'eux- que DIEU appelle les colons à la guerre... Les Indiens comme probablement les anciennes tribus des Amalécites et des Philistins, qui se liguèrent avec d'autres contre Israël ". TRUMAN NELSON " The puritans of Massachusetts : From Egypt to the Promise Land. " (Judaïsm Vol. XVI, 2, 1967)

La " terre promise " devint dès lors une terre conquise. Cette pratique de spoliation et de massacres n'était pas en contradiction avec leur conception religieuse, car l'enrichissement, comme la victoire étaient pour eux le signe de la bénédiction divine.

Lorsqu'ils proclamèrent leur indépendance à l'égard de l'Angleterre, le Père Fondateur, Georges WASHINGTON, dans son discours inaugural comme Président des Etats-Unis, donna la formule la plus parfaite de ce qui allait devenir le principe directeur de la politique américaine jusqu'à nos jours ; "Aucun peuple, plus que celui des Etats-Unis, n'est tenu de remercier et d'adorer la main invisible qui conduit les affaires des hommes. Chaque pas qui les a fait avancer dans la voie de l'indépendance nationale semble porter la marque de l'intervention providentielle."

La " main invisible " est l'expression inventée par ADAM SMITH pour couronner sa théorie économique : si chaque individu poursuit son intérêt personnel, l'intérêt général sera réalisé. Une " main invisible " réalise cette harmonie.

WASHINGTON voit dans cette " main invisible " " l'intervention providentielle " de DIEU en même temps que la loi fondamentale de l'harmonie entre les intérêts individuels et l'intérêt général.

Son successeur, JOHN ADAMS écrivait en 1765 : " Je ne cesse de considérer la fondation de l'Amérique comme un dessein de la Providence, conçu en vue d'éclairer et d'émanciper la portion de l'humanité qui se trouve encore réduite en esclavage. " L'écrivain HERMAN MELVILLE au XIX ème siècle : " Nous les Américains, sommes un peuple particulier, un peuple élu, l'Israël de notre temps ; nous portons l'arche des libertés. " (America as a civilization. p.893)

Il est significatif que jusqu'à nos jours soit évoquée cette profession de foi et son premier auteur : sur chaque dollar sont imprimés côte à côte le portrait de WASHINGTON et cette devise, inattendue sur un billet de banque : " IN GOD WE TRUST " (Nous avons foi en DIEU).

Ce sera désormais une constante de la politique du nouveau " peuple élu " : DIEU et le dollar sont les deux mamelles du pouvoir.

Le successeur de WASHINGTON à la présidence des Etats-Unis, JOHN ADAMS, déclare à son tour " L'Amérique a été créée par la Providence, pour être le théâtre où l'homme doit atteindre sa propre stature. " (Autobiographie. Tome I. p. 282)

Les premiers théoriciens de la confédération ne cessent, comme le Révérend DANA, de souligner cette filiation divine du Nouvel Etat : " La seule forme de gouvernement, expressément instituée par la Providence fut celle des Hébreux. C'était une république confédérale avec JEHOVAH à sa tête. " (DANA. Sermons. p. 17)

Le troisième Président des Etats-Unis, JEFFERSON, proclamera, lui aussi, que son peuple est " le peuple élu de DIEU ". (Notes sur l'Etat de Virginie. Section XIX)

Tout comme le Président NIXON, deux siècles après, dira : " DIEU est avec l'Amérique. DIEU veut que l'Amérique dirige le monde. "

Il en sera de même pour tous les Présidents des Etats-Unis pour justifier toutes leurs prédations. La contradiction entre la profession de foi et la pratique réelle, est une constante de la politique américaine : le Président Mac KINLEY partait à la conquête des Philippines pour les " élever, les civiliser et les
christianiser ".

" Pour ne citer que quelques exemples : en 1912, envahissant le Mexique, le Président TAFT déclarait : " Je dois protéger notre peuple et ses propriétés au Mexique jusqu'à ce que le gouvernement mexicain comprenne qu'il y a un DIEU en Israël et que c'est un devoir de lui obéir. "

Le langage n'a pas changé de WASHINGTON à CLINTON, l'Amérique, selon les oligarques qui la dirigent, n'ayant pas cessé d'être le bras armé de la Providence divine. En pleine guerre du Viêt-nam, le Cardinal SPELLMAN, Archevêque de New York, parlant au nom de tous ceux qui " croient en l'Amérique et en DIEU " allait à Saigon pour dire aux massacreurs du Viêt-nam : " Vous êtes les soldats du CHRIST ! "

Aujourd'hui encore, pour justifier son surarmement et son trafic d'armes, qui sont le fondement le plus efficace de la " prospérité économique " des Etats-Unis, à la fois par les subventions gouvernementales, le financement, par l'Etat, de la recherche et du développement en faveur des industries de guerre, et de la vente d'armes à l'étranger, secteur le plus florissant des exportations américaines, SAMUEL HUNTINGTON, idéologue du Pentagone, dans son livre " LE CHOC DES CIVILISATIONS " déguise les projets d'hégémonie mondiale des Etats-Unis en une croisade religieuse opposant la " civilisation judéo-chrétienne à la collusion islamo-confucéenne. "

Les politiciens, les médias et leurs promoteurs, se chargent d'anesthésier le peuple en travestissant ces mythes en réalité historique. Et ceci dès les origines. L'un des premiers et des plus pénétrants analystes de la politique américaine, TOCQUEVILLE, notait déjà : " je ne sais si tous les Américains ont foi dans leur religion, mais je suis sûr qu'ils la croient nécessaire au maintien des institutions républicaines. " Il ajoutait : " Les uns professent les dogmes chrétiens parce qu'ils y croient, les autres parce qu'ils redoutent de n'avoir pas l'air d'y croire. ...Aux Etats-Unis le souverain est religieux et par conséquent l'hypocrisie doit être commune. "

Déjà Alexis de TOCQUEVILLE avait décelé ce conformisme dans son livre sur la " DEMOCRATIE AMERICAINE " en 184O : " Je ne connais pas de pays où il y a si peu d'indépendance d'esprit et de discussion qu'aux Etats-Unis. "

En 1858, l'écrivain Henry David THOREAU, l'un des rares dissidents (auteur de WALDEN, ou LA VIE DANS LES BOIS), écrivait : " Nul n'a besoin d'une loi pour contrôler la liberté de la presse. Elle le fait elle-même et plus qu'il ne faut. Virtuellement la communauté, arrivée à un consensus concernant les choses qu'on peut exprimer, a adopté une plate-forme et a convenu tacitement d'excommunier quiconque s'en écartait, si bien que pas un sur mille n'ose exprimer quelque chose d'autre. " Le conditionnement et la manipulation de l'opinion publique, qui sont aujourd'hui, dans les pays dont les dirigeants ont accepté la tutelle américaine, ce que l'on appelle " la pensée unique " fut l'une des caractéristiques de " l'américanisme " originel.

Le MAC CARTHYSME n'a pas attendu MAC CARTHY, en 1952, pour régner, mais celui-ci lui a donné son label d'" anti-américanisme ", aux Etats-Unis même, en y traquant les activités " unamerican " (anti-américaines ou " non-américaines "), même chez ses plus respectables intellectuels, par exemple OPPENHEIMER, l'un des pionniers de la recherche de l'énergie atomique.

Cette composante de l'américanisme, à une époque d'apogée des Etats-Unis, était une version moderne du puritanisme inquisitorial des origines, lorsque les législateurs du Connecticut, dans les années 1640-1650, TOCQUEVILLE nous le rapporte, édictaient cette loi pénale puisée dans les " livres sacrés " : " Quiconque adorera un autre DIEU que le Seigneur sera mis à mort. "

La différence fondamentale, c'est qu'on invoque aujourd'hui le même DIEU pour défendre d'autres " valeurs ", ou plutôt une absence de valeurs autres que marchandes : la liberté (du commerce) ou les " droits de l'homme " (qui sont le dernier souci des oligarques).

Tel était donc le premier MYTHE de la politique américaine, le plus sanglant de tous : nous sommes le " peuple élu ", car il a servi de justification à toutes les exactions nationalistes et colonialistes en établissant une hiérarchie entre les races supérieures et les races inférieures avec le " droit " de domination qui en découle et aussi avec la prétention de se situer, grâce à cette investiture divine, au-dessus toute loi internationale (par exemple les décisions de l'ONU) qui n'émanent que de volontés humaines. (L'Etat d'Israël considérait comme " chiffon de papier " -l'expression est de BEN GOURION- la première résolution de l'ONU concernant l'Etat d'Israël : celle qui institue cet Etat et qui en fixe les frontières, ou encore les Etats-Unis engageant la guerre contre la Yougoslavie, en violation de la loi internationale sur la souveraineté des peuples, et sans mandat de l'ONU.)

L'on sait par exemple à quelles exactions, dans sa variante hitlérienne, le nom de " peuple élu " conduisit l'exaltation de la supériorité de la " race aryenne ", du " peuple élu ", germanique, ayant pour mission de créer un " homme nouveau " en instaurant une domination universelle. A une telle prétention, se réclamant d'une " élection divine ", ROUSSEAU répondait avec fermeté : " Votre Dieu n'est pas le nôtre, dirai-je à ces sectateurs. Celui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain, n'est pas le père commun de tous les hommes. " (Emile. Livre 4)

Le deuxième fondement de l'américanisme est celui qui naquit aussi de la Déclaration d'Indépendance et de son interprétation immédiate par le premier Secrétaire d'Etat au trésor désigné par WASHINGTON : Alexandre HAMILTON.

HAMILTON était, pour l'essentiel, un disciple d'Adam SMITH, considérant que la propriété était un droit " sacré " de l'homme, et que sur le marché (où se rencontrent, guidés à leur insu par une " main invisible ", les intérêts personnels, ils convergent vers " l'intérêt général ").

Le marché est ainsi le seul régulateur des relations sociales.

HAMILTON se sépare de SMITH sur un point seulement : le rôle de l'Etat. Chez HAMILTON l'Etat doit, non pas intervenir pour atténuer les inégalités croissantes qu'engendre nécessairement le libre jeu de la concurrence sur le marché, mais au contraire pour y devenir le partenaire des entreprises les plus performantes en allégeant leurs impôts et taxes, et en leur accordant le maximum d'aide ou de commandes publiques.

La Banque Centrale, en particulier, doit jouir d'un statut autonome la mettant à l'abri de tout contrôle démocratique qui risquerait d'interférer dans l'affrontement permanent entre les forts et les faibles.

L'un des traits les plus remarquables de la doctrine d'HAMILTON (si proche de Georges WASHINGTON qu'il fut l'inspirateur du discours d'adieu à la nation de celui-ci lors de son retrait) c'est la place éminente qu'il accorde à la corruption comme élément moteur du système puisqu'elle est une incitation majeure dans la recherche de l'intérêt personnel, moteur du système.

Ce rôle de la corruption, indispensable corollaire de l'économie de marché, caractéristique, jusqu'à nos jours, de " l'américanisme " triomphant, c'est à dire du " monothéisme du marché ", est reconnu comme une conséquence logique, inéluctable, du système.

Alain COTTA, dans son livre sur "LE CAPITALISME DANS TOUS SES ETATS", définit la logique du système : " La montée de la corruption est indissociable de la poussée des activités financières et médiatiques. Lorsque l'information permet, à l'occasion d'opérations financières de tous genres -en particulier celles de fusions, d'acquisitions et d'OPA- de bâtir en quelques minutes une fortune impossible à constituer fût-ce au prix du travail intense de toute une vie, la tentation de l'acheter et de la vendre devient irrésistible. " (Alain COTTA : " LE CAPITALISME DANS TOUS SES ETATS " Ed. FAYARD 1991)

L'auteur ajoute : " l'économie marchande ne saurait qu'être favorisée par le développement de cet authentique marché ...La corruption joue en somme un rôle analogue au plan. "

NOAM CHOMSKY a parfaitement défini l'objectif essentiel de la politique extérieure américaine de défense de la " démocratie ", c'est à dire des sociétés " ouvertes " :

" La politique étrangère des Etats-Unis est conçue pour créer et maintenir un ordre international dans le cadre duquel les entreprises des Etats-Unis peuvent prospérer, un monde de 'sociétés ouvertes', ce qui signifie des sociétés qui sont ouvertes aux investissements fructueux, favorables à l'expansion du marché d'exportation et aux transferts de capitaux, ainsi qu'à l'exploitation des ressources humaines et matérielles par les entreprises américaines et leurs succursales locales. Les 'sociétés ouvertes', dans la véritable acception du terme, sont des sociétés qui sont ouvertes à la pénétration économique et au contrôle politique des Etats-Unis ".

Telles sont à l'origine, les principales composantes de " l'américanisation ".

1 - La conviction d'être le " peuple élu " ayant la " destinée manifeste " de dominer le monde pour y instaurer la cité de DIEU.

2 - La certitude que le signe de cette élection divine est la réussite et le succès, dont la manifestation la plus évidente est la richesse, quels que soient, selon les conceptions d'HAMILTON, à l'aube du système, les moyens employés par les " gagnants " pour y parvenir.

3 - Les inégalités initiales dues à la race ou à l'hérédité d'une condition sociale font du
" libre échange " la règle du jeu la plus efficace pour donner aux plus forts la possibilité d'écraser les plus faibles.

4 - De là découle que la réussite dans les affaires est " un acte moral ", selon l'expression de SCHLESINGER, et que les " gagnants " et surtout les supergagnants y sont honorés sinon sanctifiés. C'est ainsi que John ROCKFELLER évoquait sa " mission "; " C'est DIEU qui m'a donné la fortune ... Le pouvoir de gagner de l'argent est un don de DIEU ... Ayant reçu ce don, j'estime de mon devoir de gagner toujours plus d'argent et de l'employer pour l'humanité selon le mode que me dicte ma conscience. "

Le même arôme spirituel se dégage des succès économiques du pays comme des réussites individuelles. Dans un " séminaire " sur le thème : " Salut économique et salut spirituel " organisé à Los Angelès en mai 1981, réunissant 300 chefs d'entreprises sous le Patronage de la Maison Blanche, NELSON HUNT, propriétaire de la chaîne hôtelière Hilton, déclarait : " Le plus important pour notre pays est d'avoir un environnement spirituel qui signifiera que nous pourrons gagner l'argent que nous sommes à même de gagner. " (Cité dans " LES AMERICAINS " Ed. Mazarine 1983)

Dès 1840 le premier et le plus perspicace observateur des Etats-Unis, TOCQUEVILLE, dans son livre "LA DEMOCRATIE EN AMERIQUE" analysait déjà ce mécanisme alors à l'Etat naissant : " Je ne connais pas de peuple où l'amour de l'argent tienne une plus grande place dans le cœur des hommes ". Un peuple ", ajoutait-il, qui est " une agglomération d'aventuriers et de spéculateurs. " Ce n'était pas là une appréciation raciste sur un peuple, mais la conséquence des conditions historiques de la naissance d'une " nation " qui n'en était pas une, mais comme le dit TOCQUEVILLE, un " conglomérat " d'émigrants n'ayant ni une histoire ni une culture commune.

Ces hommes, quelle que soit leur origine, sont venus, dans leur grande majorité, pour trouver du travail et gagner de l'argent.

Le seul lien qui les rassemblait, Irlandais ou Italiens, Mexicains ou Chinois, était analogue à celui qui lie les membres du personnel à l'entreprise qui les embauche.

Aucune culture autochtone (les Indiens étant exclus) ne pouvait assigner une finalité spirituelle commune à un tel rassemblement de déracinés.

Même si le fait fut masqué par les mythes fondateurs (comme celui de " l'élection divine " et de la " destinée manifeste ") les Etats-Unis furent, dès l'origine, une organisation régulée par la seule rationalité économique et technologique, à laquelle chaque individu participe comme producteur et consommateur, comme défricheur ou comme spéculateur, comme prédateur rival de tous les autres dans l'appropriation de la terre, du pétrole ou de l'or, avec pour seule fin l'accroissement quantitatif de son pouvoir d'achat des choses, et, s'il en est besoin par la corruption des hommes, selon le dogme hamiltonien de la primauté de la corruption. Toute réflexion sur la finalité dernière et le sens de la vie n'ayant, dans le système, aucune raison d'être, et demeurant affaire privée réservée à une infime minorité résistant héroïquement à l'ambiance du vide spirituel d'un univers néo-darwinien obéissant à ce que l'un de ses plus brillants partisans appelle " les lois divines du marché ". (Edward N. LUTTWAK. " LE TURBO-CAPITALISME ".Ed. Odile Jacob. 1999. p.94)

Cette absence de finalité, en dehors de celle de la puissance et de la richesse, est non-seulement une caractéristique du système, mais une condition de survie.

LUTTWAK évoque avec beaucoup de franchise et de cynisme que, dans le régime qu'il défend (et qui est l'ultime développement du capitalisme), " la perte d'authenticité de la personne est en quelque sorte voulue. L'abandon délibéré de la conscience pour une existence somnambulique ... est la meilleure option restante. C'est la garantie du succès pour les entrepreneurs de haut vol les politiciens de premier plan et autres gagneurs, car ils gâteraient leur composition s'ils réfléchissaient aux fins ultimes .... Le turbo-capitalisme ne se contente pas de conquérir des marchés, il étend l'étreinte du marché à toutes les sphères de l'activité humaine. " (Op. cit. p. 285) et il cite en exemple " les Beaux Arts, la littérature, le sport " entièrement détournés de leurs fins ultimes par les exigences du marché : " attirer un public solvable ou des sponsors... il doit devenir un spectacle maximisant le profit ". (Ibidem p. 287)

Cette absence de toute finalité proprement humaine ou divine est la caractéristique la plus profonde de l'" américanisme " régnant aujourd'hui sur le monde : la confusion des moyens et des fins, la substitution du comment ? au pourquoi ? L'argent devenu religion étant le moyen qui se substitue à toutes les fins.

Cette maladie (l'américanisme) a gagné le monde, et l'" anti-américanisme " est une lutte contre cette maladie dont nous avons à guérir le peuple américain lui-même, victime des oligarques financiers, politiques, militaires, qui lui imposent ces vies sans but, cette politique et cette histoire sans signification comme ils tentent aussi de l'imposer au monde.

Une définition profonde du " monothéisme du marché " qui est le dogme dominant de l'américanisme, est donnée (à propos de l'enseignement de l'économie politique, mais elle est valable pour tous les domaines de la culture) par l'économiste Michel ALBERT dans son livre : " CAPITALISME contre CAPITALISME " : (Ed. du Seuil. 1993. p. 230) : " L'impératif catégorique est d'évacuer la question philosophique de la finalité. "

L'on ne peut oublier, faisant la Genèse de l'américanisme, que les Etats-Unis, avant la proclamation de leur indépendance, sont une colonie. Avec tout ce que cela implique de racisme fondamental de la part de la
" race supérieure ", celle du colon.

Sans quoi l'on ne saurait comprendre la contradiction fondamentale du système, avec ses proclamations abstraites d'universalisme en faveur de la "race blanche" et le refus de l'autre, indien ou noir en particulier.

Ainsi, dès le départ de la " compétition " économique, il existe une inégalité radicale.

D'abord, d'après le recensement de 1790, les esclaves noirs-exclus de tout droit civique -constituent 17 % de la population de 4 millions d'habitants-. Parmi les blancs, pour ne retenir qu'un exemple, à Boston, les 10 % les plus riches possèdent les 5/8 des biens de l'ensemble de la population constituée (outre les esclaves noirs) d'ouvriers et de marins pauvres.

Pour justifier l'esclavage les arguments sont variés. D'abord religieux: pour les arrivants, dépositaires du projet divin de reconstruire la " cité de DIEU " dans le "Nouveau Monde", les indiens, n'étant pas chrétiens, sont les suppôts du démon qu'il convient d'exterminer comme le fit JOSUE pour les Amalécites.

A cette justification religieuse, se substitue ou plutôt s'ajoute, un argument fondé sur une conception simpliste, unilinéaire, évolutionniste, de l'histoire : l'indien comme une " bête sauvage " vit de la chasse. "Vivre d'agriculture est le fait du genre humain ; vivre de la chasse est le fait du genre animal... La Révélation a dit à l'homme : Tu travailleras la terre. " Cela seul définit la vie humaine. (BRACKENBRIGE. Indian atrocities, 1782) (1)

L'argument du " démoniaque " s'ajuste parfaitement à l'argument raciste du " barbare ". Ce qui demeure c'est la volonté de destruction de l'autre en le diabolisant.

FRANKLIN conseillait même de pousser les Indiens à l'alcoolisme pour hâter leur disparition et, en attendant, de les dépouiller de la Terre : " Je suis d'avis qu'il faut les obliger à céder une portion de leur territoire, celle qui conviendra le mieux à nos établissements "(2).

Au nom de ces mythes religieux et racistes, les Etats-Unis procédèrent à la plus grande entreprise d'"épuration ethnique" de l'histoire par une " chasse à l'Indien " dont la résistance ne sera écrasée militairement qu'en 1890, avec le massacre des Sioux à Wounded Knee.

Le même refus colonialiste et raciste de l'autre, se déchaîne ensuite contre les noirs avec une extension rapide de la traite des esclaves.

Là encore servit d'abord la référence biblique. S. SEWAIL, juge à la Cour suprême du Massachusetts (qui présida le Tribunal qui condamna les Sorcières de Salem) puise encore dans la Bible et dans Saint PAUL (1 ère Epître aux Corinthiens XII, 13-26) la preuve que DIEU a permis l'esclavage et que les noirs ont hérité de HAM le courroux divin (3).

Puis, sous l'influence de la " philosophie des lumières " les esclavagistes se réclamèrent des lois de la nature et de la philosophie de LOCKE.

Jusqu'à ce qu'apparaisse l'argument économique dans un travesti théologique. " La Providence divine a désigné cette colonie pour que des esclaves noirs de préférence à des Européens, y travaillent, en raison de la chaleur du climat à laquelle les nègres sont plus habitués que les blancs ".

Ils permirent en effet la mise en valeur du territoire.

Une biologie raciste vient en renfort pour justifier l'infériorité de " cette race d'hommes naturellement
serviles
(4)".

La contradiction est évidente entre la Déclaration d'Indépendance (faite par des colons propriétaires d'esclaves proclamant " l'égalité des droits pour tous les hommes ", et maintenant l'esclavage pendant plus d'un siècle et la discrimination des noirs jusqu'à nos jours. Deux siècles après, au nom de la "défense des droits de l'homme " les massacres d'enfants et de civils par les bombardements aériens, la famine ou la destruction des infrastructures économiques.

Rejetés, par la Constitution et son " institution particulière ", de la participation civique, les esclaves sont, comme l'écrivait ARISTOTE vingt huit siècles plutôt, des " outils parlant ".

Les " droits de l'homme " sont ceux de l'homme blanc et, pour les Etats-Unis les " Wasp " (White anglo-saxons protestants Blancs anglo-saxons protestants).

Aucun des " codes de l'esclavage " des Etats confédérés, concernant le droit de vote, la propriété, le port des armes, n'est abrogé par la Constitution.

Quant aux Indiens ils sont officiellement exclus (ne payant pas d'impôts), du nombre des citoyens pour les mêmes raisons racistes.

Une loi de 1892 restreint officiellement l'immigration des "races orientales".

A partir du XIX ème siècle, l'influence du " darwinisme social " (élimination des plus faibles par les plus forts), étendra très largement ces discriminations, fondées sur des critères économiques et sociaux.

Dessiner la trajectoire de l'américanisme, c'est retracer, dans les " cercles " de l'Enfer de DANTE, des zones de plus en plus étendues de l'assujettissement au système (5).

Le premier cercle fut celui de l'Amérique du Nord : celui de " l'épuration ethnique nécessaire " pour achever le génocide des Indiens, afin de réaliser, par la possession de la terre avec son maïs et ses blés, et son sous-sol, avec son pétrole et son or, l'accumulation primitive nécessaire pour aborder le deuxième cercle celui de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud.

Le point de départ " légal " de cette première phase est, symboliquement, le deuxième amendement de la Constitution autorisant les citoyens américains (c'est à dire les seuls " blancs " quelle que soit leur nationalité d'origine) à détenir un armement privé.

Il était primitivement destiné à la défense contre les " nuisibles " (les autochtones) et à leur destruction.

Cette disposition avait un caractère tellement primordial et même sacral, que l'amendement demeure encore intouchable, permettant la vente libre des armes à une échelle telle que leur nombre dépasse aujourd'hui le nombre des citoyens américains (plus de 200 millions).

La " ruée vers l'Ouest " prit une ampleur croissante avec le flot des immigrants. La composition en était hétéroclite, allant des repris de justice échappant aux tribunaux de leur pays d'origine, jusqu'aux émigrés politiques, rescapés des répressions de la Sainte Alliance de l'Europe ou des tyrannies d'autres continents. La grande masse en était des paysans sans terre avides d'en posséder une, des ouvriers sans emploi, des déclassés et des désespérés ; et aussi des spéculateurs faillis ou des déserteurs en rupture de ban.

La " frontière " n'a pas, pour les Américains, le sens européen du mot : ce n'est pas le tracé cadastral des limites d'un Etat (variant d'ailleurs selon les vicissitudes des guerres), c'est, pour eux, une ligne toujours mouvante jusqu'à ce que les envahisseurs butent contre l'Océan Pacifique et proclament alors " la fermeture de la frontière ". Mais elle est toujours liée à la lutte où l'homme est " un loup pour l'homme " et où la victoire revient au plus fort, qu'il s'agisse du refoulement et de la spoliation des Indiens, ou des luttes entre les blancs pour la possession du butin.

C'est pourquoi la " Guerre de Sécession " entre les Etats du Nord sera souvent livrée avec la même sauvagerie, et, symboliquement, par les mêmes hommes : Le Général SHERMAN conduisant contre les Sudistes la même " guerre totale " au nom du même refus de l'autre, et de la même volonté de le détruire en le diabolisant.

La découverte de gisements d'or en Californie exaspéra encore cette lutte entre les rivaux pour s'emparer des pépites.

L'ordonnance de 1785 sur la " vente " des terres de l'Ouest avait marqué l'ouverture de la chasse aux indiens -et aux rivaux-, l'appropriation du territoire jusqu'au Pacifique.

En 1823, le Président MONROE formule la doctrine qui marqua le début de la conquête du Deuxième cercle : il considère le continent américain comme un tout dont les Etats-Unis étaient protecteurs :
" Aux Européens le Vieux Continent, aux Américains le Nouveau. "

Elle commença par l'invasion du Mexique et l'annexion du Texas en 1845.

La main mise sur l'Amérique latine s'opéra par deux méthodes distinctes.

Tantôt par une pénétration économique débouchant sur une occupation militaire, et s'achevant par une annexion pure et simple. Ce fut le cas à Porto Rico.

Tantôt les Etats-Unis surent, dans un premier temps, encourager les mouvements d'indépendance qui permettaient de chasser d'Amérique du Sud les Espagnols, les Portugais, les Anglais, puis à créer des gouvernements à leur dévotion ouvrant la porte aux investissements américains. Ils utilisèrent tantôt des dictatures militaires chargées de la répression de toute résistance populaire, tantôt faisant la relève de la terreur par la corruption, en permettant l'accès au pouvoir de dirigeants élus mais également à leur botte pour maintenir, avec la complicité des affairistes locaux, leur emprise économique sur le pays(6).

L'extension à un troisième cercle, ce fut la vassalisation de l'Europe à la suite de cette " guerre de 30 ans " (de 1914 à 1945) véritable " guerre civile " intra-européenne qui laisse une Europe exsangue livrée aux Etats-Unis. Grâce à ces deux guerres, ils détenaient, en 1945, la moitié de la richesse du monde. (George KENNAN " Policy Planning studies " 23 février 1948)

A la fin du XIX ème siècle déjà l'avenir du système et sa victoire finale paraissent assurés. Le sénateur BEVERIDGE, en 1898, ouvrait cette perspective lumineuse :

" Le commerce mondial doit être et sera nôtre, et nous l'aurons. Nous couvrirons les mers de notre marine marchande ; nous construirons une flotte à la mesure de notre grandeur De grandes colonies, se gouvernant elles-mêmes, battant notre pavillon et travaillant pour nous, jalonneront nos routes commerciales. Nos institutions suivront notre drapeau sur les ailes de notre commerce. Et le droit américain, l'ordre américain, la civilisation et le drapeau américains, aborderont des rivages jusqu'ici sanglants et désolés mais qui, par grâce de DIEU deviendront bientôt resplendissants ".

La guerre de 1914-1918 confirme cette vision optimiste en faisant couler des flots de sang sur l'Europe et des flots d'or vers l'Amérique : elle ne vient au secours de la victoire qu'en 1917, après Verdun et la Somme, qui avaient enlevé toute chance à l'armée allemande de l'emporter, (comme elle n'interviendra, après la 2ème guerre -1939-1945- qu'en 1944, bien après Stalingrad qui avait, à son tour, enlevé toute chance de victoire à l'armée nazie.)

La " neutralité " avait, en 1917, accru de 15 % les exportations américaines. La balance commerciale des Etats-Unis est passée d'un excédent de 436 millions de dollars en 1914 à 3.568 millions de dollars en 1917.

Le Président des Etats-Unis est alors WILSON qui, après avoir approuvé la guerre hispano-américaine, la conquête des Philippines, l'occupation de Porto Rico et de Cuba, " fut responsable ", dit FRANCK SCHOELL dans son " HISTOIRE DES ETAS-UNIS " (Ed. PAYOT. Paris 1965. p. 262) d'un plus grand nombre d'interventions que l'ensemble de celles décidées par Théodore ROSEVELT et TAFT ; en 1916 à Cuba, il donne à son Ambassadeur le droit de contrôler le budget… La même année ses croiseurs " Chattanooga " et " San Diego " imposent au Nicaragua Emiliano CHAMORRO, obéissant aux Etats-Unis, et son armée occupe Panama.

Cet " Idéaliste ", pratiquant si bien la politique de la canonnière à l'égard des Etats plus faibles, après Verdun qui, en 1916, a coûté à la France 300.000 morts et la bataille de la Somme qui en a coûté 200.000 aux Français et 400.000 aux Anglais, ayant appris le 16 janvier 1917, que le Ministre allemand des Affaires Etrangères ZIMMERMAN, envisageait une alliance militaire avec le Mexique pour lui faire recouvrer les terres du Texas, du nouveau Mexique et de l'Arizona, annexés par les Américains, se décide (" America first " -l'Amérique avant tout-) à faire débarquer en France le même Général PERSHING qui avait autrefois envahi le Mexique.

(Nous sommes ainsi fort loin de la légende dorée du " LA FAYETTE, nous voilà ! ")

Après le Traité de Versailles, les Alliés, qui avaient contracté des dettes envers les Etats-Unis, sont appelés à les payer au " big business " américain, ce qui conduit les Alliés à imposer à l'Allemagne par les " réparations ", la faillite et le chômage qui fourniront à HITLER les meilleurs arguments de sa propagande démagogique.

Le célèbre économiste Lord KEYNES écrivait, en 1919, dans son livre " LES CONSEQUENCES ECONOMIQUES DE LA PAIX " : " si nous cherchons délibérément à appauvrir l'Europe centrale, j'ose prédire que la vengeance sera terrible : d'ici vingt ans nous aurons une guerre qui, quel que soit le vainqueur, détruira la civilisation. "

Ce qui n'empêche pas WILSON de présenter au Congrès, le 8 janvier 1918, les fameux " 14 points " sur la " défense de la démocratie ". Mais le problème essentiel est celui des dettes et d'abord de celles que les pays de " l'Entente " ont contractées envers les Etats-Unis. Dettes commerciales qui doivent être payées. Et puis il y a celui des " réparations " exigées de l'Allemagne par la France et l'Angleterre, et qu'elle ne peut payer. Alors les Etats-Unis organisent cet étrange circuit : regorgeant de capitaux qu'ils ne peuvent investir dans une Europe insolvable en raison de ses ruines, les Etats-Unis prêtent de l'argent à l'Allemagne pour payer ses réparations aux Alliés, et ceux-ci peuvent alors rembourser leurs dettes aux Etats-Unis.

L'économie américaine surpuissante produit à un rythme tel que les stocks ne peuvent plus s'écouler et que de nombreuses entreprises se trouvent alors en état de cessation de paiement.

La surchauffe du système en plein essor conduit à la catastrophe.

De telle sorte que la nouvelle et formidable avancée, qui avait fait des Etats-Unis, grâce à la guerre, la première puissance du monde, débouchait sur le premier grand échec du système américain : la grande crise de 1929 qui montra, à la stupeur du monde, que l'extraordinaire machine du capitalisme américain pouvait tomber en panne et entraîner la faillite de l'Amérique et du monde.

Ce fut le plus grand traumatisme historique que connut le pays, car cette crise mettait en cause les principes mêmes du système qui, depuis Georges WASHINGTON et Alexandre HAMILTON, étaient tenus pour infaillibles, d'institution divine : la liberté absolue du marché, donnant le pouvoir aux oligarques de la finance , devait assurer le triomphe des Etats-Unis. Ce dogme semblait ratifié par l'histoire : celle de la prise en main des deux premiers cercles qui semblait garante de la victoire totale à l'échelle du monde. Et voici qu'un soir d'octobre 1929, cette tranquille certitude s'effondra. Des banques géantes fermaient, des milliers d'entreprises faisaient banqueroute, certains des capitaines d'industrie se suicidaient, bientôt 9 millions de chômeurs (17 % de la main-d'œuvre du pays) déferlaient dans les rues où se succédaient les révoltes et les répressions de la police montée.

André MAUROIS écrivait alors : " Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l'hiver (1932-1933) vous auriez trouvé un peuple complètement désespéré … L'Amérique a cru que la fin d'un système, d'une civilisation, était toute proche. "

La terrible crise n'avait pourtant éclaté que parce que la logique du système avait été poussée à ses extrêmes conséquences : chacun des grands acteurs du système " libéral " était si sûr de la victoire des entreprises, même les plus ambitieuses, par les lois du système, qu'ils avaient anticipé, spéculé sur cette victoire et avaient parié sur elle leur fortune. Il avait suffi de quelques ratées pour que le doute naisse, et que cette brusque méfiance s'inscrive à la Bourse, pour que l'ensemble s'effondre comme un alignement de dominos : les unes après les autres, les entreprises et les banques devenaient insolvables, et l'inversion pessimiste de la tendance rendait plus forte la spéculation sur la baisse, comme auparavant la spéculation sur la hausse et la victoire.

Prenant ses fonctions de Président en mars 1933, Franklin DELANO ROOSEVELT alla d'abord prier. La croyance en la " destinée manifeste " allait-elle être ébranlée ? Ce pays était-il abandonné par la Providence ?

En réalité, c'est le dogme hamiltonien, emprunté à Adam SMITH, qui révélait la contradiction fondamentale du système : il n'est pas vrai que l'addition des intérêts individuels ait pour résultat la satisfaction de l'intérêt général. Elle engendre au contraire une jungle où s'affrontent sans fin les intérêts particuliers en concurrence, empêchant ainsi la constitution d'une véritable communauté. C'est pourquoi se posa alors une terrible question: Les Etats-Unis sont-ils une nation ? Pouvait-on de nouveau croire en son destin ?

ROOSEVELT apparut comme un sauveur en annonçant le " New Deal ", une nouvelle manière de faire face à la dépression. Sans remettre en cause fondamentalement le système il en atténua la rigueur par quelques réformes notamment par la mise en chantier de grands travaux publics, par lesquels l'Etat intervenait enfin pour réduire le chômage et les tensions qu'il suscitait, à l'encontre du rôle attribué jusque-là à l'Etat, depuis HAMILTON : favoriser la grande entreprise privée.

Ce réformisme prudent fut un palliatif aux effets les plus meurtriers de la crise. L'on sortait du gouffre, mais par une solution si partielle du problème qu'en 1937 l'Amérique retombait dans la dépression :
" En 1937, écrit GALBRAITH, on comptait de nouveau 9 millions de chômeurs. "

La crise ne fut définitivement surmontée que grâce à la deuxième guerre européenne.

Là encore les Etats-Unis manœuvrent en fonction de leurs seuls intérêts : dès la défaite de la France, en 1940, ils misèrent sur Vichy et le reconnurent officiellement, s'y faisant représenter par un ambassadeur. ROOSEVELT envoyait auprès de WEYGAND, en Afrique du Nord, ses émissaires : l'Amiral LEAHY et le Consul MURPHY.

En même temps il encourage CHURCHIL à opérer des bombardements massifs même sur des objectifs civils en Allemagne et dans les zones occupées de la Belgique et de la France.

Après la destruction de l'escadre américaine à Pearl Harbour par l'aviation japonaise (dont curieusement l'approche, pourtant massive, n'avait pas été détectée par l'Etat-Major américain) et la déclaration de guerre de l'Allemagne et de l'Italie aux Etats-Unis, le 11 décembre 1941, les liens demeurent étroits avec Vichy, le Général DE GAULLE étant considéré par ROOSEVELT comme " le résidu minuscule et grotesquement anachronique d'une histoire révolue ".

En 1942 le sénateur TRUMAN (le futur Président) écrit : " si l'Union Soviétique faiblit, il faudra l'aider. Si l'Allemagne faiblit, il faudra l'aider. L'essentiel est qu'ils s'entredétruisent. "

En novembre 1942 dans un entretien que rapporte Adrien TEXIER, et auquel assistait André PHILIPS, (porte-parole de DE GAULLE), ROOSEVELT se vantait de son pragmatisme : " Je m'intéresse surtout à l'efficacité. J'ai des problèmes à résoudre. Ceux qui m'y aident sont les bienvenus. Aujourd'hui DARLAN me donne Alger, et je crie : Vive DARLAN ! ... Si QUISLING me donne Oslo, je crie : Vive QUISLING ! ... que demain LAVAL me donne Paris et je crie : Vive LAVAL ! " (7)

De fait le débarquement en Afrique du Nord, tenant à l'écart DE GAULLE, remit le pouvoir à DARLAN. En Italie au Général BADOGLIO qui avait servi MUSSOLINI comme DARLAN avait servi PETAIN.

Pour le débarquement en France les troupes anglaises fournirent le plus fort contingent. Comme les soldats maghrébins fournirent 70 % des effectifs pour le débarquement en Provence.

DE GAULLE ne fut pas informé du calendrier du débarquement en Normandie, et les forces de la France Libre ne reçurent leurs ordres que du commandement anglais. Le plan primitif de libération, prévoyant une administration militaire anglo-américaine, ne fut contrecarré que par une ordonnance de DE GAULLE qui, lui, faisant confiance à la résistance française, proclamait que " chaque parcelle de territoire libéré sera administrée par un délégué désigné par le CFLN, ce qui fut aussitôt reconnu par le Conseil national de la Résistance pour constituer le gouvernement provisoire de la République française. "

Les Etats-Unis tirèrent les profits, d'abord économiques, de la victoire, en imposant leur protectorat au " Troisième cercle ".

Les Accords de Bretton Woods dès 1944, officialisèrent l'hégémonie du dollar en le mettant à égalité avec l'or, en faisant ainsi la monnaie internationale jusqu'à nos jours. Des plans bilatéraux, tels que les accords BLUM BYRNES pour la France qui, en 1944, en échange d'une aide, sur 4 années, de deux milliards de dollars, ouvrait sans condition son marché aux importations américaines. L'Europe entière devint ainsi peu à peu un protectorat américain.

Le Plan MARSHALL en 1947, est une étape significative de cette vassalisation du " Troisième cercle ".

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale les Etats-Unis regorgeant de richesses devant une Europe ruinée, se trouvaient dans la situation d'un enfant qui, ayant gagné toutes les billes, doit en prêter à ses camarades s'il veut continuer à jouer.

Le problème était donc de rendre l'Europe solvable pour absorber et payer la production américaine à un moment où celle-ci, dopée depuis quatre ans par l'exportation des fournitures de guerre, tournait à plein rendement.

Dès 1947 la CIA signalait le double danger, économique et politique, que représentait la situation en Europe au lendemain de la guerre.

" Le plus grand danger pour la sécurité des Etats-Unis est le risque d'effondrement économique en Europe de l'Ouest et sa conséquence : l'accession au pouvoir d'éléments communistes. "

Pour parer à ce double danger les dirigeants des Etats-Unis lancèrent un " Plan MARSHALL " destiné, disaient-ils, à la reconstruction de l'Europe.

Mais les conditions politiques étaient strictes : d'abord éliminer les communistes des gouvernements occidentaux.

L'intervention étrangère est évidente :

-Les ministres communistes français sont exclus du gouvernement le 4 mai 1947;

-Les ministres communistes italiens sont exclus du gouvernement le 13 mai 1947;

-Les ministres communistes belges sont exclus du gouvernement le même mois.

Aussitôt après ces exclusions, le 5 juin 1947, est officiellement proclamée la : " proposition MARSHALL ".

Ce résultat acquis, devenait possible l'application de ce plan qui constituait, outre un moyen de pression politique, un programme de promotion pour l'exportation américaine en Europe.

" L'aide " était le moindre objectif du " Plan MARSHALL ". Une étude datée d'avril 1947, observait que l'aide américaine devait être consacrée uniquement "aux pays d'importance stratégique primordiale pour les Etats-Unis ...sauf dans les rares cas où se présente une occasion permettant aux Etats-Unis de recevoir une approbation universelle grâce à une action spectaculairement humanitaire ". (Joint Chiefs of Staff 1769/1)

Le Secrétaire d'Etat DEAN ACHESON et des sénateurs américains influents se mirent d'accord, en 1950, pour que " si la famine devait se déclarer sur le continent chinois les Etats-Unis devraient fournir un peu d'aide alimentaire. Pas assez pour soulager la famine mais suffisamment pour marquer un point dans la guerre psychologique ". (Stephen SHALOM : Z. Magazine. Octobre 1990)

L'on parla beaucoup, en effet, au temps du Plan MARSHALL, de " solidarité " et de " générosité ". Mais dès 1948, Georges KENNAN, qui avait été jusque-là à la tête du " Conseil National de Sécurité ", écrivait en clair : " Nous possédons environ 50 % de la richesse mondiale, mais seulement 6, 3 % de sa population ... Dans cette situation, il est inévitable que nous soyons l'objet de jalousie et de ressentiment. Notre vraie tâche dans la période à venir est de développer un système de relations qui nous permettra de maintenir cette position d'inégalité sans mettre en péril notre sécurité nationale. Pour réaliser cela, nous allons devoir nous débarrasser de toute sentimentalité, et cesser de rêver tout éveillés. Notre attention devra se concentrer partout sur nos objectifs nationaux immédiats. Il ne faut pas que nous nous leurrions. Nous ne pouvons pas nous permettre aujourd'hui le luxe de l'altruisme et de la bienfaisance à l'échelle mondiale. Nous devrions cesser de parler d'objectifs vagues et, en ce qui concerne l'Extrême-Orient, irréalisables, tels que les droits de l'homme, l'élévation du niveau de vie et la démocratisation. Le jour n 'est pas loin où nous allons devoir agir carrément en termes de force... Moins nous serons alors gênés par des slogans idéalistes , mieux ce sera. " (Policy Planning Studies. 23 février 1948)

Mais ce langage trop franc n'était pas dans la tradition d'une Amérique messianique. Il fallait, depuis deux siècles, que la volonté de puissance prenne un masque moral et même théologique. Une politique de surarmement, la guerre finie, devait se justifier par une lutte contre " l'empire du mal ". Le successeur de KENNAN, Paul NITZE le comprit fort bien : il fallait combattre SATAN et, pour cela, ce fut " le bolchevisme " (entendu d'ailleurs dans un sens large : un pays qui n'acceptait pas, sans condition, d'ouvrir ses marchés aux grandes firmes américaines était " communiste " ou au moins un complice de l'Union Soviétique). Le diable fut alors clairement désigné : ce fut l'URSS comme, après son effondrement, ce sera l'Islam ou, avec HUNTINGTON, " la collusion islamo-confucéenne ", ou le Tiers-Monde dans son ensemble. La stratégie du complexe militaro-industriel avait un fondement métaphysique, missionnaire, et devenait une " croisade " : " DIEU le veut ! "

L'on pouvait ainsi, chaque fois que l'économie américaine avait besoin d'un stimulant, agir par la voie douce des organisations intermédiaires, ou guerroyer aux quatre coins du monde pour y " défendre " le Bien ou ses ersatz : la démocratie, les droits de l'homme, l'ingérence humanitaire, etc

.
La méthode " douce " (bien que la misère ou la faim tuent aussi efficacement et aussi massivement que la guerre) ce fut la création d'organismes satellites de l'oligarchie américaine, tels, par exemple que le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale (l'un et l'autre créés à Bretton Woods), qui étendirent sur le monde sous le masque d'" aide au développement " les tentacules de la pieuvre avec une mission essentielle : ne prêter de l'argent qu'aux pays acceptant de se conformer au modèle économico-politique des Etats-Unis celui d'un " libéralisme économique " mondialisé employant des " ajustements structurels " majeurs, dont les principaux sont :

1-Libération des prix,

2-Dévaluation de la monnaie nationale,

3-Blocage, voire diminution, des salaires,

4-Coupes conséquentes dans les dépenses publiques, afin de réduire le déficit extérieur,

5-Privatisation des grands groupes publics (banques, compagnies de transports firmes industrielles),

6-Ouverture des frontières à la concurrence internationale,

7-Spécialisation dans un nombre limité de productions à l'exportation.

Ces exigences ont des effets partout semblables. Libérés, les prix grimpent, rendant les biens de première nécessité inaccessibles à une grande partie de la population tout en enrichissant une minorité. La dévaluation de la monnaie, censée fouetter les exportations, renchérit les produits importés, souvent indispensables à la vie du pays, et n'a qu'une incidence négligeable sur les exportations puisque leur proportion, par rapport à l'ensemble, demeure dérisoire. Le blocage ou la diminution des salaires accentue l'inflation résultant de la libération des prix et induit l'augmentation de la misère et la marginalisation de couches sociales déjà précarisées ou fragilisées par la corruption de nombreux gouvernements locaux.

En Europe l'achèvement de la conquête du " Troisième cercle " put longtemps s'opérer sans heurt en raison de l'abdication quasi générale des dirigeants politiques, quelle que soit leur étiquette idéologique.

En Angleterre, alors que REAGAN imposait aux Etats-Unis, avec la plus implacable logique, ce système, qui enrichissait les plus riches et appauvrissait les plus pauvres, fut copié par la " conservatrice " Madame THATCHER. Après elle le " travailliste " Tony BLAIR se comporte comme un " clone " de madame THATCHER. En France la même soumission au système est observée avec de seules nuances de langage par " la droite " du Président CHIRAC comme par la " gauche " sous la houlette du " socialiste " JOSPIN.

" L'anti-américanisme " c'est-à-dire la nouvelle " résistance " à la nouvelle " collaboration " n'a donc plus de signification géographique.

En Europe, comme sur l'autre rive de l'Atlantique, les marchés dirigent de plus en plus les gouvernements. Grâce à une politique constante de privatisation et de dérégulation financière, les grandes corporations étrangères, et notamment américaines, prennent des parts de plus en plus importantes dans notre économie.

Pour ne citer que des exemples français.

Le fonds Wellington est le premier actionnaire de Rhône-Poulenc. Le fonds américain de Lazard et Templeton entre à la fois dans Rhône-Poulenc et dans Pechiney dont il est, avec Fidelty, l'actionnaire majoritaire. Chez Schneider, le Directeur financier du groupe, Claude Pessin, admet que " notre capital est désormais détenu, à hauteur de 30 % par des investisseurs étrangers. " Il en est de même, à 33 %, dans le capital de Paribas, à 40 % dans les ciments Lafarge, à 33 % dans Saint-Gobain, à 25 % dans la Lyonnaise des Eaux, à 40 % dans A.G.F, etc. ...

Dans Le Monde du 19 novembre 1996, Eric Izraelevicz écrit : " Ce qui frappe c'est le dépérissement du nationalisme industriel en France. Les entreprises étrangères peuvent désormais y acheter tous les joyaux qu'elles veulent sans y provoquer de réaction ".

En un mot l'industrie européenne passe sous contrôle américain. Un pays membre de l'O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce) ne peut plus (à l'exception des Etats-Unis qui peuvent tout se permettre, y compris de donner à leurs propres lois une extension internationale contraignante, comme la loi Helms Burton, interdisant les investissements à Cuba, ou la loi d'Amato en Iran et en Libye.) :

- ni limiter ses importations agricoles, ni subventionner ses exploitations ;

- ni refuser l'implantation de firmes multinationales auxquelles doivent être consenties les mêmes conditions qu'aux industries nationales.

Toute infraction à ces diktats fait du pays un délinquant passible de représailles économiques, menace aussi redoutable que celle des armes. Les pays assujettis aux exigences du F.M.I. (Fonds Monétaire International) savent déjà ce qu'il leur en a coûté d'émeutes et de morts. (De l'Algérie en 1988 à l'Indonésie en 1998.)

Maastricht a marqué un moment décisif de cet asservissement.

Depuis l'acceptation du Traité de Maastricht, plus de 70 % des décisions politiques fondamentales ne sont plus prises par le Parlement mais par les Commissions de technocrates de Bruxelles qui n'ont à répondre devant personne, sauf devant 12 Premiers Ministres se réunissant quelques heures tous les six mois pour entériner des orientations décidant du destin de 340 millions de personnes.

L'Europe de Maastricht est une Europe américaine.

A trois reprises la même formule le proclame dans le texte :

" L'objectif (du Traité) est de développer l'Union Européenne Occidentale (U.E.O.) en tant que moyen de renforcer le pilier européen de l'Alliance Atlantique " (Déclaration sur l'U.E.O. B.4)

Pour que nul ne se trompe sur cette vassalité d'une Europe américaine, il est précisé dans la Déclaration I, que l'éventuelle défense commune devra être "compatible avec celle de l'Alliance Atlantique" (paragraphe I) qu'elle doit se tenir " dans le Cadre de l'U.E.O. et de l'Alliance Atlantique " et que "l'Alliance restera le forum essentiel de consultation" (B,4).

Il ne s'agit donc pas de faire le poids, mais de n'être qu'une composante de la politique étrangère américaine.

L'Europe de Maastricht se situe dans le contexte de la politique de domination mondiale des Etats-Unis.

Le 8 mars 1992, le New-York Times publiait un document émanant du Pentagone. L'on pouvait y lire:
" le Département de la Défense affirme que la mission politique et militaire des Etats-Unis, dans la période de l'après guerre froide, sera de s'assurer qu'il ne soit permis à aucune superpuissance rivale d'émerger en Europe occidentale, en Asie, ou sur le territoire de la C.E.I ".

Ce rapport souligne l'importance du "sentiment que l'ordre mondial est en fin de compte soutenu par les Etats-Unis," et dessine un monde où existe un pouvoir militaire dominant, dont les chefs " doivent maintenir les dispositifs qui ont pour but de décourager des concurrents éventuels qui aspireraient à un rôle régional ou mondial plus important ".

" Nous devons chercher à empêcher l'apparition de systèmes de sécurité exclusivement européens, qui mineraient l'OTAN. " (International Herald Tribune, 9 mars 1992).

Dans l'acte final de la conférence de Maastricht, la Déclaration sur les rapports avec L'Alliance Atlantique ne laisse aucun doute à ce sujet : " L'Union européenne agira en conformité avec les dispositions adoptées dans L'Alliance Atlantique ".

Le traité préconisant que les institutions européennes mettent en œuvre une politique commune pour " tous les domaines de la politique étrangère", cela signifie " à la lettre, écrit Paul-Marie de la Gorce, Directeur de la Revue de Défense Nationale, qu'il n'y aura plus du tout de politique nationale ". Cette disposition figure en tête de l'article J-1, du titre V et aussi dans l'article J. 4.

Il est donc bien clair qu'il s'agit d'une Europe américaine.

Il en est de même de la politique économique et sociale et de la politique tout court.

De même que Bush a lancé en 1991 l'initiative d'un marché unique de toutes les Amériques de l'Alaska à la Terre de feu de même qu'il a notifié au président du Sénégal Abdou Diouf, la volonté américaine d'une unification économique rapide de l'Afrique, de même le Président Reagan, dés le 8 mai 1985 appelait à "élargir l'unification européenne pour qu'elle aille de Lisbonne jusqu'à l'intérieur du territoire soviétique ", Georges Bush s'est félicité des décisions historiques prises à Maastricht : "Une Europe plus unie, dit-il, donne aux Etats-Unis un partenaire plus efficace, prêt à assumer de plus grandes responsabilités." Clinton, en 1998, salue avec enthousiasme la création de l'Euro.

Maastricht signifie un ralliement total, et en principe définitif, à une économie de marché sans limite.

L'article J.3 stipule expressément l'interdiction de revenir sur les décisions.

Robert Pelletier, ancien Directeur général des services économiques du CNPF et membre du Comité économique et social de la CEE au titre du patronat, trace les projections suivantes (Le Monde du 23 juin 1992) : en Espagne, d'ici à 1997, poussée du chômage de 16 % à 19 %, en Italie, "explosion sans exemple historique du chômage"; " calculs, qui donnent le vertige " pour la Grèce et le Portugal. Quant aux Français, " on ne pourra pas leur dissimuler trop longtemps que, la politique induite par Maastricht, sous des couleurs libérales de retour à l'économie de marché, est, en fait, le modèle le plus authentiquement réactionnaire de ces soixante dernières années. "

Ainsi intégrée au marché mondial dominé par les Etats-Unis, l'Europe livre son agriculture, son industrie, son commerce, son cinéma et sa culture entière, aux règles du libre échange dont un économiste aussi prudent que Maurice Allais dit clairement " J'exclurais, au moins pour l'avenir prévisible, toute orientation vers un libre-échange mondial, comme c'est la tendance actuelle ".

Des exemples récents et douloureux justifient ses craintes.

D'abord en ce qui concerne l'agriculture européenne, assassinée pour servir les intérêts des céréaliers américains.

Les accords, du 18 mars 1992, directement inspirés par les Etats-Unis et son Directeur Général américain M Arthur Dunkel, mettent en cause la politique agricole commune (PAC) de l'Europe qui permettrait d'aider les agriculteurs européens à affronter le marché mondial, sous menace de représailles du genre de celles exercées par les Etats-Unis pour imposer à l'Europe l'importation de viandes traitées aux hormones et interdites à Bruxelles.

Aussitôt l'Europe obéit aux injonctions américaines : l'accord européen conclu le 21 mai 1992, pour réformer la politique agricole commune exige la réduction de la production de céréales par la mise en jachères obligatoires de 15% des terres arables, la diminution, sur trois ans, de 15 % de la production de viande de bœuf, et de 2,5 % pour le beurre.

Pour la viande et le lait, la prime à la vache laitière est supprimée pour abaisser la productivité, et les quotas laitiers seront réduits de 2 %.

Cette coupe sombre dans les agricultures européennes (à un moment où 1/5 de l'humanité souffre de la faim) laisse le champ libre aux céréaliers américains pour répondre à la demande solvable. La clé de cette politique agricole monstrueuse : faire chuter la production et la productivité, en réduisant les prix garantis et les surfaces cultivées pour que le marché (appelé pudiquement demande solvable) reste une chasse gardée américaine. Les affamés insolvables sont rayés de la carte alors que 800 000 tonnes de viande de bœuf, 25 millions de tonnes de céréales, 700 000 tonnes de beurre et de poudre de lait sont stockées, aux frais de la communauté, pour s'aligner sur le système agricole américain. 

L'industrie européenne n'est pas moins frappée. Déjà, sous prétexte de maintenir les règles de la concurrence en Europe, le commissaire européen pour la concurrence, l'Anglais Léon Brittan, avait interdit à deux compagnies, française et italienne, d'acheter la firme aéronautique de Havilland, afin de ne pas laisser un groupe européen atteindre une dimension capable de gêner les sociétés américaines. Les Etats-Unis exercent leur pression pour que les avances remboursables accordées à Airbus Industrie ne dépassent pas 25 % du prix des appareils au lieu des 35 % au-dessous desquels les Européens ne peuvent pas descendre. Les Américains, propagandistes du libre échange, menacent, par représailles, de frapper les Airbus de taxes qui leur fermeraient le marché américain.

Il en est ainsi dans tous les secteurs, depuis les eaux minérales, où Léon Brittan s'oppose à l'achat de Perrier par Nestlé pour empêcher, dit-il, la concentration du marché en Europe, (alors qu'il s'agit, en réalité de ne pas ouvrir un marché concurrentiel avec les entreprises américaines), jusqu'à l'électronique : après le groupe néerlandais Phillips et le groupe franco-italien SGS Thomson, le groupe allemand Siemens renonce aux grands espoirs, et abandonne la production de masse à l'IBM américaine. On imagine les catastrophes pour l'emploi et le chômage de cette mise sous tutelle technologique américaine.

L'exemple le plus typique est celui du trafic d'armes. Moins d'un an après les promesses de Georges Bush de lutter contre la prolifération des armes, y compris des armes conventionnelles, un accord de mai 1991, entre le Pentagone et le Ministre de la Défense Dick Cheney, autorise le gouvernement fédéral à aider les exportateurs américains à exposer et à vendre leurs armements.

Il en résulte qu'en 1991, les Etats-Unis ont presque doublé leurs exportations d'armements auxquels la Guerre du Golfe a fait une publicité sans précédent. Les ventes ont progressé de 64 % en 1991 ; 23 milliards de dollars contre 14 milliards en 1990.

Dans tous les domaines, l'Europe est une Europe vassale.

Ajoutons que cette Europe des Douze est un club des anciens colonialistes. Ils y sont tous. Les pionniers : Espagne, Portugal ; les grands Empires: Angleterre, France, Belgique, Hollande ; les tard-venus : Allemagne et Italie. Et, malgré cela, dans les accords de Maastricht, vingt et une lignes sur 66 pages sont consacrées à la définition des rapports avec le Tiers-Monde (titre WII article 130-U), de bonnes paroles sur son développement, sur la lutte contre la pauvreté, la thèse centrale étant : insertion… des pays en développement dans l'économie mondiale, c'est à dire ce qui les tue.

Les anciennes puissances colonialistes européennes ont accepté aujourd'hui, au-delà de leurs rivalités anciennes, la suzeraineté américaine pour constituer un colonialisme d'un type nouveau, unifié et totalitaire.

L'Europe reste ainsi une Europe Colonialiste, mais subordonnée, comme dans le Golfe, aux maîtres américains.

Le système fondé sur le monothéisme du marché engendre la violence et le crime, l'évasion et la drogue, et toutes les formes de lavage de cerveau, (depuis les Rocks à 130 décibels, vidant un jeune homme de toute conscience critique jusqu'à l'hébétude et l'animalité), est destructeur de toute culture. Nous ne reprendrons pas en détail cette analyse pour ne retenir que l'aspect dominant et le plus ravageur de la colonisation culturelle: le cinéma et la télévision.

Washington et Hollywood, sur la lancée de l'Organisation Mondiale du Commerce (O.M.C., ex G.A.T.T.) et considérant la culture comme un département du commerce, entendent imposer ceci sur la base des principes énoncés dans un document intitulé US Global Audiovisuel Strategy :

· éviter un renforcement des mesures restrictives (notamment les quotas de diffusion d'œuvres européennes et nationales), et veiller à ce que ces mesures ne s'étendent pas aux services de communication;

· améliorer les conditions d'investissement pour les firmes américaines en libéralisant les régulations existantes ;

· lier les questions audiovisuelles et le développement des nouveaux services de communication et de télécommunication dans le sens de la déréglementation ;

· s'assurer que les restrictions actuelles liées aux questions culturelles ne constituent pas un précédent pour les discussions qui vont s'ouvrir dans d'autres enceintes internationales ;

· multiplier les alliances et les investissements américains en Europe ;

· rechercher discrètement l'adhésion aux positions américaines des opérateurs européens.

Il suffit d'ailleurs de lire chaque semaine les programmes de télévision pour mesurer l'importance de l'invasion. Et sa malfaisance en y constatant le déferlement de la violence dans les films américains, et, du point de vue formel, la dégradation du rôle du texte et de ses interprètes au profit des effets spéciaux, au point que nos jeunes, intoxiqués à leur insu par de tels spectacles, appellent films d'action ceux-là seuls où abondent les bagarres et les coups de revolver, les cascades automobiles, les déflagrations, et les incendies.

La part de marché du cinéma français aux Etats-Unis stagne autour de 0,5 %, alors que, dans l'Europe des quinze, de 1985 à 1994, la part de marché des films américains est passée de 56 à 76 %, pour atteindre parfois 90 %.

Sur les 50 chaînes européennes de télévision (même en excluant les réseaux câblés et cryptés et en ne retenant que ce qui est diffusé en clair), les films américains représentaient, en 1993, 53% de la programmation.

Dans le bilan commercial de l'audiovisuel européen face aux Etats-Unis le déficit est passé d'un milliard de dollars en 1985 à 4 milliards en 1995. Ce qui a entraîné, en dix ans, la perte de 250.000 emplois.

La colonisation culturelle est du même ordre de grandeur en ce qui concerne les investissements : les firmes géantes comme Time Warner-Turner, Disney ABC, Westinghouse CBC, accaparent en Europe les studios, accroissent le réseau de leurs salles multiplex, s'ingèrent en maîtres dans les réseaux câblés, multipliant les accords avec les entreprises locales en s'y attribuant la part du lion.

Pénétrant en conquérants dans les pays de l'Est, elles sont en train de s'emparer des principales télévisions privées.

Les quelque 140 monopoles nationaux de l'audiovisuel en Europe ont été dévorés par un oligopole mondial de 5 ou 6 groupes sous direction américaine. En ce domaine aussi le gouffre du déficit s'agrandit : de 2,1 milliards de dollars en 1988, il passe à 6,3 en 1995.

Le lundi 11 octobre 1999, le Professeur Pierre BOURDIEU, devant le Conseil international du Musée de la Télévision et de la Radio, posait aux " nouveaux maîtres du monde " (ceux qui veulent avec Georges LUCAS, dans sa " GUERRE DES ETOILES ", et son premier épisode : le film en numérique
" La menace fantôme ", recréer le passé de l'humanité et lui projeter son futur), cette question fondamentale : " savez-vous seulement ce que vous faites? " Savez-vous que votre loi du profit maximal va tuer la
culture ?

Le film de LUCAS fournit à cette question la réponse la plus claire : LUCAS qui a produit son film lui-même, reconnaît qu'il a coûté 110 millions de dollars, mais qu'avant même que le film soit projeté et que l'on puisse ainsi