13/03/08
Le mai 68 de Roger Garaudy
Bien que le mouvement de 1968 se soit terminé par une défaite, c'est-à-dire par le retour des sociétés occidentales à leurs vieilles ornières, il portait en lui l'espérance d'un retour à l'universel par delà l'hégémonie mondiale et coloniale de l'Occident, c'est-à-dire d'un modèle de développement dans lequel la croissance économique était identifiée au bonheur, et le libre échange à la liberté, la liberté des plus riches et des plus forts d'exploiter et de dévorer les plus faibles.
Ce qu'il y avait de plus nouveau, dans ce soulèvement, c'est qu'il ne survenait pas en un moment de crise: peu de chômage, pas d'inflation, un taux de croissance relativement élevé. Le système, apparemment, se portait bien.
Et voici qu'éclate le plus grand mouvement social que la France ait connu (même au temps du Front Populaire): dix millions de salariés en grève, les universités sous le contrôle des étudiants, des signes d'hésitation même dans les grands corps de l'Etat.
Un événement radicalement nouveau se produisait donc. D'ordinaire les grandes grèves, ou les explosions sociales de tout ordre, naissaient en des moments de crise économique ou sociale ou de blocage politique.
En 1968, rien de semblable ne se manifestait.
En quelques semaines les étudiants passent de la critique de l'université à la critique de la société et de sa conception cancéreuse de la croissance. Les cahiers de revendication ouvriers montrent que l'exigence de participation et même d'autogestion, prennent une place grandissante par rapport aux revendications salariales.
Une volonté générale se fait jour: participer activement à la détermination des fins et du sens du travail (manuel ou intellectuel) et de toutes les structures sociales.
En un mot, à un moment de relative stabilité et de succès du système, il y a une prise de conscience très générale que le système est plus dangereux, plus aliénant, par ses succès que par ses échecs.
Cela changeait le sens même d'une révolution. Jusque-là, être révolutionnaire c'était dégager les contradictions du système et les crises périodiques qu'elles engendrent: Karl Marx l'avait fait admirablement pour son temps et avait créé la méthodologie de l'initiative historique pour analyser ces contradictions et, à partir de leur analyse, découvrir le projet capable de les surmonter.
Désormais, sans renoncer à cette découverte fondamentale de Marx, l'accent était mis sur le projet, ce qui eût été historiquement prématuré, et, par conséquent, irréalisable à l'époque de Marx, où le capitalisme, même en Angleterre, n'avait pas atteint son plein épanouissement.
Il est remarquable que le mouvement fut universel en raison de la domination universelle du modèle occidental.
Le dénominateur commun de tous ces mouvements, malgré les différences de coloration, tenant aux conditions particulières de chaque pays, c'était, même sous des expressions chaotiques, confuses, anarchiques ou messianiques qui facilitèrent partout leur écrasement final, l'espérance de se libérer des aliénations d'un système qui ne donnait un autre sens à la vie qu'une augmentation quantitative de la production et de la consommation.
Dans mon cas personnel l'adhésion au principe de ce mouvement, et même ma participation à certaines de ses manifestations, me conduisirent à l'exclusion du Parti dont j'étais, jusque là, l'un des dirigeants. Etant alors professeur, mes étudiants m'avaient beaucoup appris. L'un disant: "Ce n'est pas une révolution. C'est une mutation!"
Tout vibrait et tourbillonnait dans mon esprit devant ce qui, apparemment, était une universelle conversion: le 6 avril, à Rome, je rendais visite à Mastroianni, qui semblait entrevoir, avec le rôle de prêtre-ouvrier que je venais lui proposer, un autre versant possible que la commercialisation imposée par les imprésarios: le versant poétique de l'annonciation d'un autre avenir
Le 9 avril, à Genève, au Conseil oecuménique des Eglises, (protestants et orthodoxes): colloque sur la croissance.
23 avril: débat à la Faculté de théologie catholique d'Angers sur "la signification spirituelle de la Révolution d'Octobre".
Le 7 mai, colloque de l'UNESCO sur le centième anniversaire de Marx: confrontation avec Marcuse sur les forces motrices d'une révolution future où s'opposaient deux réponses: celle du bloc historique que je proposais, l'évolution technologique intégrant à la classe ouvrière de nouvelles catégories de travailleurs, qu'il s'agisse de la mécanisation de l'agriculture transformant le paysan en ouvrier salarié, ou de l'informatisation et de la robotisation de l'industrie, développant de vastes composantes intellectuelles du bloc historique nouveau.
Marcuse misait surtout sur le Tiers-monde et les marginaux.
Je crois aujourd'hui qu'à cette opposition frontale il faudrait substituer une synthèse intégrant certains éléments de nos deux conceptions en tenant compte des changements intervenus, depuis trente ans, à la fois dans le bloc historique nouveau, dans le Tiers-monde, et dans leurs rapports mutuels possibles.
Ces réflexions sur l'originalité du mouvement ne plaisent pas aux autres membres de la direction du Parti: j'ai publié dans Démocratie Nouvelle un article: "Révolte et Révolution", m'efforçant de dégager "le lien interne et profond entre les aspirations des étudiants et les objectifs de la classe ouvrière. "
La revue sort le 12 mai. Le 15 mai le secrétariat du parti décide de la supprimer.
Je ne suis plus qu'un exclu en sursis.
L'on m'utilise pourtant, pendant plus d'un an, comme article d'exportation.
A la Faculté de théologie d'Heidelberg, sur le dialogue chrétiens -marxistes.
A Montréal sur mon livre: Marxisme du XXe siècle.
En Californie, à San Francisco, où le père Buckley m'invite à prendre la parole avec lui, à la messe, sur le Viêt-nam.
A Londres pour un débat avec le père Jeanières, jésuite, directeur de la revue: Projet.
A Bruxelles, avec les étudiants sur mon livre: Le problème chinois.
Rien, dans cette activité extérieure, ne risquait de polluer le Parti français.
Mais après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les soviétiques, en août 68, je reçois mon premier blâme public pour en avoir condamné les dirigeants.
Mon sursis va s'achever au Congrès suivant, en février 1971. Ayant déclaré que "l'Union soviétique n'est pas un pays socialiste", je suis écarté de toutes mes fonctions, et, aussitôt après, exclu du Parti.
Ce n'est pas seulement un drame personnel, mais une occasion historique perdue: pour n'avoir pas compris le sens théorique du mouvement de 1968, et s'étant donc révélé incapable, dans la pratique, d'en prendre la direction, le Parti communiste français tombait désormais dans les bas côtés de l'histoire, pour devenir, par une lente décadence, un groupuscule phagocyté par le Parti socialiste, et s'intégrant, avec lui, à la pensée unique, celle de la croissance et de l'Europe, de la mondialisation, c'est à dire de l'acceptation de fait de l'hégémonie américaine et de son monothéisme du marché.
Il n'avait plus désormais de mission historique à remplir: la fonction tribunicienne. Il devenait un parti comme les autres, politiquement correct, c'est-à-dire ne proposant plus une alternative rompant avec le système régnant.
Je commençais dès lors à élaborer, en solitaire et à tâtons, cette autre voie, de L'alternative (en 1974) à L'Appel aux vivants de 1979.
Dans ce dernier, après avoir fondé à Genève, en 1974, L'Institut international pour le dialogue des civilisations, je commençais à entrevoir enfin, à la fois les causes de la décadence de l'Occident, les possibilités d'autres formes de vie qu'offraient les pays non-occidentaux s'ils n'avaient pas été arrêtés, dans leur développement endogène, par le colonialisme, depuis 5 siècles, et les perspectives d'unité du monde qui seules, aujourd'hui, pouvaient assurer la survie de la planète et une véritable résurrection de l'humanité.
Extrait de L'avenir, mode d'emploi , de Roger Garaudy. Editions Vent du large
Commentaires
Oui, c'est exactement ça, non pas une révolution mais une mutation, du bourgeois au bobo, de De Gaulle à Kouchner ou Finkielkraut, c'est-à-dire de nouveaux bourgeois qui cherchent à se dérober encore plus à leurs responsabilités dans tous les domaines.
Plus qu'une révolution
Une révolution est un changement brusque, parfois violent, de l'ordre établi. Ce changement peut perpétuer d'anciennes servitudes ou en créer d'autres. Il peut même, par contre-révolution,revenir en arrière.
Une mutation est un changement durable, irrémédiable même. Il touche la racine des choses. Il s'inscrit dans la durée et la permanence quand la révolution s'inscrit dans le présent et l'incertain.
Mai 68 fut le début d'une mutation, non pas de bourgeois à bobo, mais de prolo à homme. Et cette mutation continue de nos jours, avec bien des difficultés, et pour longtemps encore. A son avancement, il faudra sans doute une ou des révolutions. Car je ne pense pas que le choix soit entre révolution et mutation, mais plutôt entre aller de l'avant et imiter le passé.
Syncrétisme
C'est un communiste italien (encore), Labriola, qui a dit à quel point Darwin et son idéologie évolutionniste est nuisible à l'intelligence politique, notamment à la synthèse historique de Marx.
Pour Nitche, la mutation est sans doute plus importante que la révolution, mais certainement pas pour Marx ! D'ailleurs Marx ne prend pas Darwin au sérieux, pour une simple et bonne raison. Darwin repose en grande partie sur Malthus, dont Marx n'ignore pas l'hérésie puisqu'il l'a démontrée.
Et la révolution n'est pas brusque pour Marx, il démontre au contraire qu'elle mûrit lentement. ça ne serait qu'une question de vocabulaire si vous ne mettiez pas derrière des conceptions qui correspondent effectivement à une opposition radicale entre Nitche et Marx. Imiter le passé, c'est ce que Nitche fait : il invective Luther et le christianisme de son enfance mais il n'en sort pas. Les soixante-huitards se sont coulés dans le moule de la Ve République avec une aisance remarquable.
Un type comme Alain Geismar, par exemple, déclare : "Nous voulions des ordinateurs dans les écoles et les facs". Tu parles d'une mutation ! Ce qu'il voulait, c'est le MIT ou Harvard, grandes fabriques de crétins. Ce qu'ils reprochaient à De Gaulle, c'est de ne pas être moderne comme Kennedy.
Les gens comme Krivine ou Garaudy, un peu plus ambitieux, étaient minoritaires dans ce mouvement (d'humeur).
Aujourd'hui on trouve des bobos pour manifester contre la censure en Chine, Alain, mais personne pour manifester contre la censure en France, le totalitarisme de la propagande médiatique et publicitaire déversée à jet continu sur la tête des Français.
Ce qui devrait inciter les communistes et la LCR à renoncer à ce syncrétisme "post-marxiste", c'est ceci : la splendeur de la vérité. Quand on y pense, il y a comme une sorte de "miracle" à ce que le communisme se soit propagé en Europe aussi vite, à la vitesse à laquelle le christianisme s'est propagé dans l'Empire romain j'ai envie de dire.
(Vous savez que je soutiens la thèse selon laquelle le communisme n'est pas "mort" en Russie aujourd'hui comme le veut la propagande, mais que la crise économique que la Russie a connue est au contraire une crise "capitaliste", car les Soviets ont décalqué plus ou moins leur économie (moins que les Chinois) sur les Etats-Unis, afin de mieux les concurrencer. Ils n'ont pas eu assez confiance dans le communisme, en quelque sorte, appliquant le fordisme et le taylorisme au lieu d'appliquer le marxisme, alors que la véritable civilisation l'emporte toujours. L'Empire soviétique fut un "empire romain", en quelque sorte, alors que Marx projette une "civilisation grecque".
Cette "splendeur de la vérité" n'est pas en contradiction avec le matérialisme de Marx. Marx était persuadé de rallier un grand nombre d'esprits notamment grâce à la force de sa science, à condition de lui laisser le temps de se répandre en Europe et dans le monde.
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