20/04/08
Tout ce qui monte converge. Un texte de Teilhard
Manifestement, l'Humanité d'aujourd'hui, dans la mesure même où elle prend conscience de son unité, non plus seulement en arrière dans le sang, mais en avant, dans le progrès, éprouve le besoin vital de se rejoindre sur elle-même. De toutes parts, et plus spécialement entre branches religieuses, un mouvement de réunion se dessine. Découvrir enfin quelque chose qui resserre, au-dessous ou au-dessus de ce qui divise. On peut dire que ce voeu, au lendemain de la guerre (ce texte est écrit en 1947, ndlr), surgit en tous points, spontané et unanime. Mais, de quel côté regarder et chercher pour trouver ce mystérieux principe de rapprochement ? Est-ce en bas ou est-ce en haut ? Est-ce dans un intérêt commun, - ou bien dans une foi commune ?
Loin de nous de sous-estimer, en pareille matière, l'extraordinaire efficacité de l'intérêt commun. Le succès indéniable, sous nos yeux, des entreprises communautaires où la vie matérielle de chaque individu devient essentiellement dépendante du bon fonctionnement de l'association; bien mieux, encore, et, à une échelle mondiale, l'exemple de la dernière guerre où la menace d'un même danger a, pour un temps, soudé entre elles de larges fractions de la Terre, tout cela prouve péremptoirement que la nécessité physique, lorsqu'elle se trouve coïncider, est un facteur de synthèse entre particules humaines. Mais cette forme de synthèse, observons-le, demeure doublement fragile: fragile, d'abord, parce que la coïncidence qui la sous-tend est, par nature, momentanée et accidentelle; et fragile, surtout, parce que sous la pression du besoin ou de la crainte, des éléments papprochés ne cohèrent entre eux que par l'xtèrieur et la surface d'eux-mêmes. L'onde d'intérêt ou de peur une fois passée, l'union se désagrège, sans avoir donné naissance à une âme. - Ce n'est pas forcée du dehors, c'est insérée du dedans, que l'unité humaine peut durer et grandir.
Et voilà bien, nous semble-t-il, où se découvre le rôle capital, "providentiel", réservé dans l'avenir à ce que nous avons appelé la foi en l'homme (souligné par nous, ndlr). Une profonde aspiration commune, se dégageant de la structure même prise par le monde moderne, n'est-ce-pas exactement ce que nous pouvions désirer le plus, ce dont nous avions le plus besoin pour contrebalancer autour de nous les puissances montantes de dissolution et de dispersion ?
Ici, toutefois, prenons garde.
Récemment, et en particulier, sous la plume sympathique de Aldous Huxley, on a vu s'exprimer l'effort pour formuler et fixer, en une série de propositions abstraites, le fonds philosophique commun sur lequel pourraient s'étendre, pour faire avancer le Monde, tous les hommes de bonne volonté. Nous croyons cette tentative utile. Mieux encore, nous sommes convaincus que, graduellement, en pensée religieuse comme en sciences, un certain noyau de vérité universelle se forme et grossit lentement, le même pour tous. Sans cela,, y aurait-il une véritable évolution spirituelle ? Mais, dans cette construction (infiniment précieuse) d'un point de vue commun sur le Monde, nous trompons-nous en voyant le résultat et le point d'appui, plutôt que le principe et l'acte générateur d'une véritable union ? Par nature, toute formulation abstraite tend à trancher, peut-être prématurément pour l'ensemble, l'ambiguïté de l'avenir. Elle risque de fixer le mouvement, alors que c'est du mouvement surtout que peut sortir l'effet désiré d'unification (id.supra).
Tout autrement, dans son jeu, agit et opère la foi en l'Homme au stade juvénile où nous pouvons l'observer en ce moment.
A l'origine, bien sûr, elle présuppose, cette foi, une, certaine conception, basale et basique, de la place de l'Homme dans la Nature. Mais, à partir de cette plate-forme commune, rationalisée, elle s'élève chargée de mille potentialités diverses, plastiques ou même fluides, - insécable, pourrait-on dire, sous les expressions antagonistes que la pensée, dans ses tâtonnements, est amenée à lui faire subir temporairement. Insécable, et même triomphante. Car malgré toutes divisions apparentes (voilà le point important !) elle continue à unir, et même à rapprocher tout ce qu'elle imprègne, invinciblement. Prenez en ce moment même, les deux extrêmes autour de vous: ici un marxiste et là un chrétien, tous deux convaincus de leur doctrine particulière, mais tous deux aussi, on le suppose, animés radicalement d'une foi égale en l'Homme. N'est-il pas certain - n'est-ce pas là un fait quotidien d'expérience - que ces deux hommes, dans la mesure même où ils croient (où ils sentent chacun l'autre croire) fortement à l'avenir du Monde, éprouvent l'un pour l'autre, d'homme à homme, une sympathie de fond, - non pas simple sympathie sentimentale, mais sympathie basée sur l'évidence obscure qu'ils voyagent de conserve, et qu'ils finiront, d'une manière ou de l'autre, malgré tout conflit de formules, par se retrouver, tous les deux, sur un même sommet ? (id.supra)- Chacun à sa façon, sans doute, et en directions divergentes, ils pensent avoir résolu, une fois pour toutes, l'ambiguïté du Monde. Mais cette divergence, en réalité, n'est pas complète ni définitive, aussi longtemps du moins que, par un prodige d'exclusion inimaginable ou même contradictoire (parce que rien ne resterait plus de sa foi !) le marxiste, par exemple, n'aura pas éliminé, de son matérialisme, toute force ascensionnelle vers l'esprit. Poussées à bout, les deux trajectoires finiront certainement par se rapprocher. Car, par nature tout ce qui est foi monte; et tout ce qui monte converge inévitablement. (souligné par nous,ndlr)
En somme, on pourrait dire que la foi en l'Homme, de par son universalité et son "élémentarité" réunies, se découvre à l'examen comme l'atmosphère générale au sein de laquelle peuvent le mieux (ou même seulement) croître et dériver l'une vers l'autre, les formes supérieures, plus élaborées, de croyance auxquelles nous participons tous à des titres divers. Non pas formule, mais milieu d'union.
De cette foi élémentaire, primordiale, nous ne doutons pas que tous ne soient plus ou moins touchés. Autrement, serions-nous vraiment de notre temps ? Que si d'elle, toutefois, par la force même de notre spiritualisme, nous avions l'impression de nous méfier, ou même d'être immunisés, regardons plus attentivement jusqu'au fond de nous-mêmes. Nous disions tout à l'heure que l'esprit n'a qu'un seul sommet. Mais, en revanche, il n'a aussi qu'une seule base. Cherchons bien et nous trouverons que notre foi en Dieu, si détachée soit-elle, sublime en nous un flot montant d'aspirations humaines, et que c'est dans cette sève originelle qu'il faut nous replonger si, avec les frères que nous ambitionnons de réunir, nous voulons communiquer.
Pierre Teilhard de Chardin, Paris, février 1947. Troisième partie intitulée "Pouvoir rapprochant" et conclusion d'une conférence donnée le 8 mars 1947.Oeuvres complètes, Editions du Seuil, 1959, Tome 5, pp 240 à 243.

(Le Phénomène Humain de Teilhard vu par J.S. Abattucci)
Commentaires
Pour moi l'erreur vient de ce que Teilhard voit l'unité dans l'homme, l'unité est "biologique".
Tandis que le catholicisme et le marxisme se rejoignent non pas dans l'homme mais dans l'humanisme, l'art et la science.
Si Marx apprécie Lamarck et qu'il fait peu de cas de Darwin, c'est pour deux raisons : d'abord parce qu'il sait que la base mathématique de Darwin, est fausse ; ensuite parce que l'explication de l'évolution animale avant tout par des facteurs extrinsèques à l'homme, lui paraît plus logique (l'hérédité des caractères acquis, autrement dit, qui est aussi chez Darwin en réalité étant donné que ce dernier "emprunte" beaucoup à Lamarck.)
Huxley est d'une famille de biologistes, mais son tour d'esprit est plus politique.
On n'est pas loin non plus du "vorticisme" d'Ezra Pound ou des origines pré-chrétiennes du christianisme étudiées par Simone Weil.
Réponse à Lapinos sur Darwin
L'hérédité des caractères acquis de Lamarck s'est révélée fausse (rendons à César...Lamarck n' a jamais employé les termes d'"hérédité des caractères acquis" et d'"adaptation au milieu"): il n'y a pas acquisition quasi automatique des caractères d'une génération sur la suivante. Lyssenko a c'est vrai grandement contribué à la désaffection vis-à-vis des théories de Lamarck. La transmission aux descendants(partie de la théorie de la sélection naturelle)de Darwin s'effectue sur de longues périodes historiques (milliers ou milliers de milliers de générations). La génétique a permis de valider cette théorie: si une mutation génétique s'avère conforme au milieu où elle se produit, elle débouche rapidement sur une variété voire une espèce nouvelles. Si Lamarck mise sur l'adaptabilité de l'espèce au milieu, Darwin mise lui sur la compatibilté de l'un à l'autre par sélection du premier. Il est vrai qu'avec l'homme (espèce douée de pensée) les choses se compliquent, ainsi que Darwin l'avait pressenti: avec l'homme la sélection naturelle n'est plus le facteur principal d'évolution. L'éducation, la civilisation, l'organisation sociale, les rapports inter-personnels, deviennent déterminants. Et Marx n'est plus alors trés loin.
"Le changement des habitudes produit des effets héréditaires." C. Darwin
Les néo-darwiniens ont "adapté" Darwin à l'évolution de la recherche biologique, à la découverte du phénomène des mutations génétiques par H. de Vries. Ces mutations demeurant largement inexpliquées, on peut affirmer que la théorie de l'évolution a régressé. Il n'y a plus une piste, mais cinq. Lorsque vous proposez cinq solutions à un problème, ce n'est pas un progrès par rapport à une solution. J'insiste là-dessus parce qu'il est évident qu'il y a une volonté de la part des médias et de certains laïcs évolutionnistes fanatiques de propagande.
Marx était conscient de l'aspect polémique de l'oeuvre de Darwin et de sa base statistique malthusienne erronnée.
La synthèse de Lamarck a bien "volé en éclats", mais il n'en demeure pas moins des néo-lamarckiens sérieux (H.F. Osborn) car il n'y a pas de preuves absolues contre le "créationnisme" de Lamarck. Encore une fois le phénomène des mutations génétiques, s'il est observé, demeure inexpliqué.
D'accord pour dire que "tout ce qui monte converge", mais la théorie biologique de Teilhard est-elle vraiment "montante" ? Pour moi il est acquis, par exemple, que les extrapolations de Freud sur la conscience constituent non pas une extension mais une diminution de la conscience.
Pour Hegel la liberté implique que l'humanité puisse progresser, mais aussi qu'elle puisse régresser. L'antithèse et la synthèse ne sont pas "automatiques".
Trois ou quatre philosophes socialo-communistes dont Daniel Bensaïd hier, opposés à F. Hollande sur un plateau de télé ; ils semblaient ignorer à peu près tout des études de Marx sur la disparition des classes sociales dans la société civile bourgeoise et sa démystification de la religion des Droits de l'homme. Chipoter Sarkozy sur le pouvoir d'achat, c'est se mettre au même niveau que lui.
Sur Lamarck
Cher Lapinos, vous (tu ?) me faites réfléchir sur trop de choses à la fois ! Et je vous (t')en remercie !
Aujourd'hui juste un mot sur Lamarck. Je pense que la conclusion à laquelle il arrive (l'hérédité des caractères acquis ) et sur laquelle il insiste à juste titre (puisque c'est à l'époque une réelle nouveauté) a occulté le reste de son oeuvre (qu'au demeurant je connais mal !). Quand je lis ces phrases - "Tout change, tout s'altère, tout se perd et se détruit", "Tout change sans cesse à la surface de notre globe, quoiqu'avec une lenteur extrême par rapport à nous", "Toutes choses ont le temps de changer de forme et de nature comme de masse et de situation" (citées par F.Comte, "Dieu et Darwin", Paris, JC Lattès, 2008) - je me dis qu'on est quelque part entre Démocrite et Marx, et qu'effectivement Darwin a pioché dans l'héritage de Lamarck.
Demain, élément de réponse sur Teilhard... (c'est un feuilleton, quoi !)
Sur Teilhard
Comme promis,la suite du feuilleton: un petit élément (qui ne répondra pas à tous vos/tes arguments Lapinos), pour la "défense" de Teilhard...qui n'en a pas besoin...
Pour Teilhard, le marxisme n'est évidemment pas la religion de demain. Il lui manque le point Omega. Mais Teilhard veut dynamiser le christianisme , et dans cette optique le marxisme l'impressionne positivement et fortement. En 1952, dans une lettre, c'est-à-dire dans un contexte où il n'est pas tenu au devoir de silence imposé par sa hiérarchie vaticane, il "se lache": "Comme j'aime à le dire, la synthèse du Dieu (chrétien) de l'En-Haut, et du Dieu (marxiste) de l'En-Avant: voilà le seul Dieu que nous puissions désormais adorer en esprit et en vérité". Teilhard "préférait un communiste sincère à un chrétien étroit" (P.L Mathieu).
Je ne veux pas montrer autre chose sur ce modeste blog que la réalité de la convergence de cet En-Haut et de cet En-Avant, que sa nécessité absolue (nécessité de l'acte de foi, de la rupture, donc de l'expérience de la transcendance) pour continuer à construire la Terre et l'Homme, et qu'elle ne signifie pas fusion ou confusion car, avec Teilhard, je pense que "l'union différencie".
Oui, parce que Teilhard était tenu par sa hiérarchie ; mais pour moi le marxisme est la religion de demain.
Bien sûr je vois Marx de façon très différente de la LCR ou du PC aujourd'hui ; le PC s'est comporté comme l'église catholique, excommuniant tous ceux qui exprimaient des idées non conformes à la ligne du parti, et tirant Marx vers l'athéisme.
En réalité, si Marx salue l'effort critique de Feuerbach, il trace aussi aussitôt avec Engels les limites de sa démonstration athée.
Par ailleurs l'invitation de Marx faite à Lamennais de collaborer aux "Annales franco-allemandes" (refus de Lamennais), c'est comme si le PC avait invité plus tard Bernanos à écrire dans "L'Huma". Ou Ezra Pound. Pourtant la convergence entre Pound, obsédé d'économie, même s'il ne fait pas référence à Marx, saute aux yeux.
Ce qu'il est plus juste de dire, c'est que la question de l'existence de Dieu n'intéresse pas Marx. Mais elle n'intéresse pas Bloy ni Claudel non plus (ni Pound). Le constat de Marx est assez neutre au plan de la foi. Il constate que l'Eglise qu'il a sous les yeux est morte, à ce titre elle ne l'intéresse plus, au contraire de Balzac ou Lamennais.
Cette vérité n'est pas choquante. On peut dire la même chose aujourd'hui de l'Eglise de France. Plus rien n'en sort, ou alors Philippe Verdin, navrant dominicain qui encense la politique de Sarkozy gratuitement, sans hésiter à faire table rase de toute la tradition catholique antilibérale.
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