dimanche 17 août 2008
Il y a 40 ans, l'assassinat du printemps de Prague
Dans la nuit du 20 au 21 août 1968 a lieu l’opération Danube : les chars de l’armée russe et du pacte de Varsovie envahissent la capitale de la Tchécoslovaquie et mettent un terme à ce que l’on a appelé le « Printemps de Prague ».
Après une période de libéralisation - économique et politique - qui s’était exprimée au sein du régime communiste, sous l’impulsion d’Alexander Dubcek (1921-1992), mais aussi dans la société, comme en avait témoigné quelques années plus tôt le film de Milos Forman Les Amours d’une blonde , le pays voit le rideau de fer se baisser à nouveau et ses dirigeants contraints de retourner à une plus stricte orthodoxie marxiste-léniniste.
Le grand-frère soviétique n’a pu supporter cette expérience novatrice qui prétendait conduire le peuple tchèque sur la voie originale d’un socialisme à visage humain.
C’est l’époque où à la question : « Pourquoi faites vous une distinction entre les pays frères et les pays amis ? » les communistes des pays de l’est répondaient : « Parce que les amis on les choisit! »
Le mouvement communiste international apparaît alors divisé entre le bloc des pays de l’est (même si la Roumanie de Ceaucescu et la Yougoslavie de Tito n’ont pas voulu associer leurs armées à l’intervention) et les partis communistes occidentaux dont le parti communiste italien, qui condamne l’intervention, reste la figure de proue.
En France l’affaire se présente de manière plus compliquée. Membre à treize ans, par atavisme familial, du mouvement de la jeunesse communiste (1), j’ai vécu de très près les débats au sein du P.C.F. : l’émotion était grande et palpable parmi les militants.
Dans un premier temps un communiqué du Bureau politique fait part de “sa surprise et marque sa réprobation“, acte d’indépendance de la direction par rapport au parti communiste d’U.R.S.S., mais le lendemain, 22 août, le Comité central n’exprime déjà plus que sa “désapprobation“.
Waldeck Rochet (1905-1983), secrétaire général du P.C.F., expliquera le 24 août à l’ambassadeur de Tchécoslovaquie à Paris, je cite : « La condamnation de l’intervention ne pouvait pas être plus dure de la part du P.C.F. car il fallait prendre en considération la partie la moins progressiste de ses membres et ne pas fermer les contacts avec le parti communiste d’Union Soviétique » (2)
(L’Humanité, édition du 21 août 1998)
Dans un langage moins policé Louis Aragon parlera d’un “Biafra de l’esprit” et, avec Pierre Daix, il ne cessera de défendre dans Les Lettres Françaises un point de vue critique ; car si le parti a désapprouvé l’intervention il sera silencieux sur la normalisation qui s’ensuivra.
Or celle-ci sera féroce, trois faits pour l’illustrer :
- 16 janvier 1969 : immolation de Jan Palach, étudiant à la Faculté des lettres de l’Université Charles, pour protester contre la normalisation, il mourra trois jours plus tard à vingt-et-un ans,
- 17 avril 1969 : remplacement de Alexander Dubcek par Gustav Husak, imposé par les Russes à la tête du parti communiste tchécoslovaque,
- octobre 1969 : fermeture des frontières
Pendant ce temps, en France, Waldeck Rochet est tombé malade, victime collatérale du printemps de Prague (3), et Georges Marchais se prépare à devenir secrétaire général adjoint du P.C.F. …
Jean Ferrat saura, une fois de plus, trouver les mots que tous les militants attendaient, il chantera dans “Camarade” :
« Que venez-vous faire camarades,
Que venez-vous faire ici? »
Mais c’est d’une autre chanson dont je voudrais vous parler.
En hommage à Alexander Dubcek, Claude Lemesle a composé en effet en 1984, avec Alice Dona, une très belle chanson intitulée “Le Jardinier de Bratislava” car tel fut le sort réservé in fine à Alexander Dubcek par les dirigeants des pays frères que celui de cet exil intérieur.
« Les amis on les choisit », disions-nous.
Notes
(1) je ne renie pas cette période où j’ai appris, entre autres choses, que « La conscience de classe ne peut pas être importée », c’est-à-dire que les ouvriers, et eux seuls, ont conscience de leur aliénation et que « Le conflit de classe a la primauté sur le conflit des générations » ; Pasolini ne disait pas autre chose qui expliquait mai 68 en France comme une révolte de fils de bourgeois (les étudiants) réprimée par des fils d’ouvriers (les C.R.S.)
(2) Jeannette Vermesch-Thorez se voulait la gardienne du temple et de la fidélité à la statue du Commandeur, Maurice Thorez, dont elle avait été l’épouse
(3) à l’issue d’un voyage à Prague puis à Moscou Waldeck Rochet avait obtenu, quelques mois avant, l’assurance de Léonid Brejnev que les Russes n’interviendraient pas en Tchécoslovaquie, il s’était senti trahi
Le Jardinier de Bratislava
"Cette nuit il a encore gelé
Hier les gosses ont vu un défilé
A Bratislava,
2 avril pas un bourgeon encore
On dirait que les jardins sont morts
A Bratislava
Alexander prend le car de sept heures
Il salue son copain le facteur
D’un "Comment ça va?"
Nulle part il n’y a de sot métier
Et Alexander est jardinier
A Bratislava
Jardinier à Prague en soixante-huit (1)
Il a été, cet homme qui habite
A Bratislava,
Mais d’un grand espoir d’un grand printemps
Bien plus fort que tous les faux sultans
De la Moskova
Puis en août les chars sont arrivés
Les soldats n’ont jamais su rêver
Plus loin que leurs pas,
Ils ont tué Prague et son hirondelle (2)
Mais un jardinier se souvient d’elle
A Bratislava
L’hiver c’est rien, c’est une blague
Le vrai malheur, le seul, c’est quand on a la certitude,
Prague, qu’il n’y aura plus de printemps,
Cette année les roses viendront tard
Comme les chansons sur les guitares
De Bratislava
Alexander parce qu’il a osé
Doit jouer l’arroseur arrosé
A Bratislava,
La doctrine qui lui lie les mains
Ne prendra jamais visage humain
Pourtant il y croit,
Près de la faucille et du marteau
Il rêve d’une fleur sur ton drapeau
Czekoslovaquia!
Cette nuit il va encore geler
Demain il ont prévu un défilé
A Bratislava,
2 avril pas un bourgeon encore
On dirait que l’avenir est mort
A Bratislava
Alexander descend de l’autocar
Y a du foot à la télé ce soir
Et "Allez Dukla!" (3)
Le printemps de Prague est oublié
Et Alexander est jardinier
A Bratislava
Le printemps de Prague est oublié,
Alexander Dubcek est jardinier
A Bratislava"
Paroles et musique : Claude Lemesle (4) - Alice Dona ; interprète : Alice Dona
Notes
(1) ici jardinier au sens figuré, c’est-à-dire le jardinier qui a permis l’éclosion du printemps de Prague
(2) "Une hirondelle ne fait pas le printemps", affirme un dicton populaire, alors s’il n’y en a même plus une …
(3) le Dukla de Prague, célèbre club de football de la capitale tchèque
(4) Claude Lemesle a aussi écrit les plus grands succès de Joe Dassin dont il était devenu l’auteur quasi attitré ; il vient de publier "Puisque tu veux tout savoir", aux éditions Albin Michel, un livre de souvenirs où il s’adresse à Julien Dassin, le fils du chanteur
Articles en provenance de: http://mfrontere.blog.lemonde.fr/
Camarade (Paroles et musique de Jean Ferrat)
C'est un joli nom Camarade
C'est un joli nom tu sais
Qui marie cerise et grenade
Aux cent fleurs du mois de mai
Pendant des années Camarade
Pendant des années tu sais
Avec ton seul nom comme aubade
Les lèvres s'épanouissaient
Camarade Camarade
C'est un nom terrible Camarade
C'est un nom terrible à dire
Quand, le temps d'une mascarade
Il ne fait plus que frémir
Que venez-vous faire Camarade
Que venez-vous faire ici
Ce fut à cinq heures dans Prague
Que le mois d'août s'obscurcit
Camarade Camarade
C'est un joli nom Camarade
C'est un joli nom tu sais
Dans mon cœur battant la chamade
Pour qu'il revive à jamais
Se marient cerise et grenade
Aux cent fleurs du mois de mai
Commentaires
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Bonjour
Je partage toutes tes options, même religieuses comme la Théologie de la Libération. On est de la même génération, même si encore récemment on me donnait 35 ans ! Connais-tu Kairos ?
Bien à toi Eva
je vais citer ton article dans mon blog R-sistons
De la difficulté à retrouver le texte d'une chanson
J'ai eu un mal fou à trouver l'intégralité du texte de cette magnifique chanson.
Le disque étant pratiquement épuisé, je n'ai pu que me le faire graver par un marchand de disques, et CD, d'occasion de Lyon.
Ensuite je ne comprenais pas à l'écoute la séquence : « la doctrine qui lui lie les mains », en pariculier l'expression : “la doctrine”.
Et puis j'ai eu une chance folle, l'auteur de la chanson Claude Lemesle est venu au salon de la biographie à Nîmes présenter son livre sur Joe Dassin. Et c'est lui qui m'a traduit ce passage.
Du coup j'ai acheté sa biographie de Joe Dassin.
Néanmoins la coupure des partis communistes européens d'avec le parti de Moscou ne les a pas pour autant rendu plus "intelligents", bien au contraire.
On ne peut pas couper l'histoire de la Russie soviétique de 1917 à aujourd'hui de la guerre militaire et économique qu'elle a dû livrer à l'Allemagne puis aux Etats-Unis. Cela reviendrait à juger le marxisme comme on a jugé le christianisme, à l'aune de la Saint-Barthélémy, le genre de raisonnement qu'il vaut mieux laisser à des penseurs capitalistes comme BHL ou Guy Sorman.
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