Communication présentée au colloque Pasolini tenu à Montréal le 29 janvier 1983.


Les maîtres sont faits pour être mangés
dans une sauce piquante...

P.P. Pasolini, uccellacci & uccellini.


Par ce qu'il nous donne à voir et à entendre, par sa structure qui contrarie toute fixation, par les questions qu'il pose et qui nous provoquent à aller au-delà de nous mêmes, uccellacci & uccellini est un des grands films de l'histoire du cinéma. Des oeuvres de valeur peuvent me séduire, mais rares sont celles qui me secouent, me bouleversent et m'émeuvent comme ce film de Pasolini. Je ne suis pas critique de cinéma et je ne me risquerais pas à traduire la prodigieuse et riche polysémie Des oiseaux petits et gros ; je voudrais plus simplement en rendre compte pour sonder les lieux d'où ça me trouble, m'affecte et m'ébranle.

Le film se construit autour de trois personnages : le vieux Totò dont la paternité lui donne le pouvoir de décision ; le fils Ninetto qui, tel l'enfant, subordonne toute exaltation aux sollicitations de l'instant ; le corbeau qui représente l'intellectuel en quête d'une raison d'être et d'un sens à la vie qui transcenderaient la banalité quotidienne.

Le corbeau symbolise l'intellectuel marxiste : « Ma patrie se nomme Idéologie, j'habite la capitale, la Cité du Futur, rue Karl Marx... »

Mais le corbeau, dont les parents sont « M. Doute et Mme Conscience », n'est pas en possession tranquille de la vérité. Son marxisme n'est pas un catéchisme, mais un instrument de savoir et une source d'espoir. Marxiste anarchique, le corbeau rejette la famille et la patrie, ces lieux d'enfermement, récuse Dieu, ce garant de l'oppression, et oeuvre pour l'émergence d'un monde où la liberté serait sans frontière. Et le marxisme étant en crise et les partis ou mouvements politiques qui s'y réfèrent se révélant incapables d'affronter les vrais problèmes, le corbeau se demande ce qu'il doit faire.

Totò et Ninetto, ces deux paysans qui s'en vont on ne sait trop où, peut-être en ville chercher un emploi dans une usine, représentent le prolétariat auquel le discours marxiste renvoie comme à sa base nécessaire : il serait le porteur de l'espoir révolutionnaire. Pauvres et plus ou moins analphabètes, la vie ne leur a rien donné que la mort pourrait leur enlever. Le corbeau les accompagne sur la route et soliloque croyant dialoguer avec eux,

Dès le tout début du film, le corbeau, louangeant la foi religieuse de Totò et de son fils, raconte une fable qui nous plonge en plein XIIIe siècle. Totò, transformé en frère Ciccillo, suit les traces de Saint-François d’Assise sur la voie de la sainteté et du Paradis, en cherchant à communiquer la bonne nouvelle au brutal faucon et à l'humble moineau. Après de longues et patientes mortifications, malgré l'irrespect de Ninetto pour les préoccupations élevées de l'aîné, Ciccillo parvient à dire au faucon que Dieu veut l'amour et, par la danse, à affirmer au moineau, qui espérait de la nourriture pour l'hiver, les vertus du jeûne. Mais la bonne nouvelle communiquée n'est pas partagée. Elle est même contredite lorsqu'un faucon attaque et tue un moineau. Découragé, Ciccillo se rend auprès de Saint-François d’Assise qui lui conseille d'enseigner à ces deux classes d'oiseaux ce qu'il sait afin de transformer le monde. Ces recommandations nous ramènent au récit principal, à la confrontation entre le corbeau marxiste et ceux qui devraient changer la société.

Un certain nombre d'incidents alimentent la promenade et permettent au corbeau de se situer. Totò, toujours accompagné de son fils insolent, se rend chez des miséreux dont il est créancier. Il se révèle impitoyable : il fera saisir leurs pauvres biens puisqu'ils ne peuvent rembourser leurs dettes. Le corbeau commente : « Je ne vous dis pas : "Vous avez tort." Je vous souhaite seulement qu'un gros poisson ne vous mange pas. » Malgré ce vœu, Totò se fait rouler par des forains escrocs qui lui vendent un onguent anticonceptionnel pour soigner ses durillons. Le corbeau ne manifeste aucune compassion : il se moque gentiment de leur ignorance, invoque le problème mondial le plus important, la faim, et poursuit son discours politique tandis que le père suivi du fils cherchent à s'esquiver. Mais le corbeau les rattrape et les suit dans une villa spacieuse où la femme d'un bourgeois reçoit des intellectuels et des universitaires qui se recueillent avec pédanterie autour de manifestations culturelles pendant que nos deux compères sont soumis par le chef de la maison à la même politique que celle qu'ils avaient pratiquée contre plus faibles qu'eux.

La mystérieuse base, l'invocation du marxisme, reproduit donc en son sein les rapports de pouvoir et d'oppression similaires à ceux qui l'unissent à la bourgeoisie. Et le prolétariat, happé par la course à la consommation, voit son univers et ses besoins façonnés par ce monde qu'il devait abattre. Le prolétariat semble donc trahir l'espoir révolutionnaire que lui avaient attribué Pier Paolo Pasolini, Marguerite Duras et tous les corbeaux du monde. À la question obsessive de l'intellectuel marxiste, à l'interrogation philosophico-politique du corbeau : « où allez-vous ? », Totò et Ninetto répondent par le silence et par une pratique qui signifient nulle part ailleurs qu'à la mort.

Les grandioses funérailles de Togliatti, le leader communiste de l'Italie post-mussolinienne, la procession de centaines de milliers d'Italiens qui pleurent la disparition de leur dirigeant, ce documentaire inséré dans le film de fiction, tout nous indique la fin d'une époque, celle où l'espoir révolutionnaire était encore possible.

J'ai vu pour la première fois uccellacci & uccellini, puis lu le scénario, en 1967, à Paris, alors que j'étais immergé dans ma recherche sur Gramsci : ce fut un coup de foudre qui me laissa pantelant. Pourtant, si j'interrogeais le marxisme à travers la lecture des Quaderni del Carcere, il me semblait alors évident que dans ce courant gisait la voie vers la révolution et que son étude me permettrait d'expliquer l'échec du Mouvement de libération populaire, ce pendant politique de Parti pris, et ainsi de découvrir les sentiers qui nous conduiraient vers un avenir autre, différent, radieux. Et même si je n'ai jamais conçu le marxisme comme une science, même si mon adhésion à cette interprétation du monde a toujours été fortement imbibée d'anarchisme, il allait de soi qu'il constituait une méthode d'analyse et un savoir indépassés du monde contemporain. Aussi, si la crise du marxisme de Pasolini a pu me tarauder si profondément, c'est qu'elle transperçait mes certitudes pour rejoindre cette angoisse où le projet prométhéen de changer les bases de la société, l'espoir magnifique et mégalomane d’œuvrer pour le communisme révélait ce qu'il était : un rêve aussi captivant qu'inaccessible, une Utopie.

Le prolétariat ne trahit évidemment pas la vocation que nous lui avons assignée. Nous pouvons être déçus de son incapacité de subsumer ses sentiments de révolte en processus révolutionnaire, mais il serait évidemment trop facile de lui reprocher d'être autre que ce que nous espérions. Victimes plus ou moins consentantes, bourreaux quand ils le peuvent, Totò) et Ninetto sont à l'image de la société qui les a façonnés. Même s'ils ne correspondent pas à la projection idyllique de porteur de la révolution, Pasolini refuse de les juger, de les accuser ou de les excuser. Il les décrit dans leurs contradictions, même s'il idéalise leur spontanéité désirante et leur vitalité par opposition à l'intellectualisme du corbeau.

Mais uccellacci & uccellini me perturba pour un autre motif, d'autant plus puissant qu'il me demeura alors caché : le lien entre l'espérance chrétienne et l'espoir marxiste. Car la fable de Ciccillo n'est pas insérée dans le film comme un hors-d’œuvre. La recherche du sacré qu'elle manifeste est reprise et intégrée au cheminement du corbeau qui désire combiner la révolution communiste et l'évangile, qui prône l'anarchie comme amour-libre de la sainteté et qui, tel le Christ, est sacrifié et incorporé par ceux qu'il voulait sauver. Et Pasolini, dans sa démarche ultérieure, explorera les liens entre le sacré (fondement du christianisme et du marxisme) et le désir (qu'il imaginait bouillonnant chez le peuple) dans une recherche semblable à celle déjà effectuée par Georges Bataille.

Il y a un an, j'ai relu le livre qui, au début des années 60, m'avait révélé le marxisme : Pour connaître la pensée de Karl Marx d'Henri Lefebvre. Évidemment, j'y ai retrouvé les éléments de méthodologie, d'analyse et de savoir qui m'ont aidé à mieux comprendre la société et le monde dans lesquels nous sommes insérés. Mais j'y ai surtout redécouvert des raisons inavouées de mon adhésion au marxisme. Henri Lefebvre reprenait à son compte les critiques feuerbachiennes de la religion, et la critique radicale à laquelle je l'avais soumise à la fin des années 50 y trouvait confirmation : on juge un arbre à ses fruits, et la pratique de l'Église catholique condamne irrémédiablement l'espoir chrétien. Mais plus que par cette complicité dans le rejet de la religion instituée, le marxisme de Lefebvre me captait parce qu'il introduisait furtivement dans mon univers l'espérance évangélique et m'arrachait ainsi à la vision maldororienne que je promenais sur les autres depuis mon tabula rasa : l'humanité pouvait réaliser ici bas son essence qu'elle projetait et aliénait dans les divinités; elle supprimerait le besoin de l'illusoire consolation religieuse en abolissant sur terre l'exploitation et l'oppression ; le prolétariat, d'où je provenais, était appelé à cette mission historique de réconciliation de l'homme avec l'homme.

Enfin, uccellacci & uccellini me bouleversa par une fable qui, dans le scénario originel, devait amorcer le film, mais qui disparut lors du montage. Et remarquons ici que, comme tout projet par rapport à sa réalisation et, même, comme toute écriture poétique par rapport au langage filmique, le scénario originaire est encore plus signifiant que le film auquel il donne naissance. C'est sans doute pourquoi le poète Pasolini publie, J'année même où sort le film, ce scénario aux éditions Garzanti.

Dans cette fable, intitulée L'homme blanc, Totò métamorphosé en M. Courneau veut civiliser l'aigle, symbole du Tiers-Monde, aux valeurs bourgeoises : famille, patrie et raison. Celle-ci, fondée sur la science et la technique, a remplacé la religion comme vision du monde. M. Courneau est passionnément contre la religion, source d'ignorance et d'obscurantisme. Non qu'il croit aveuglément aux valeurs bourgeoises : la trinité famille, patrie et raison ne constitue qu'une croyance utile et nécessaire pour fonctionner dans l'univers bourgeois, structuré par la concurrence, où la loi du vainqueur et du plus fort détermine en définitive le raisonnable.

Le bourgeois colonisateur cherche à éveiller l'ambition de l'aigle, esquissant ce qu'il pourrait devenir s'il acceptait, même pour les contester, les valeurs bourgeoises : « Tu peux désirer venir à Paris, à Londres, à Rome étudier la philosophie ou les mathématiques, mais accepte notre monde même si c'est pour le refuser : Dis un mot ! Parle ! » Mais l'aigle maintient son silence, ce qui met M, Courneau dans tous ses états : il évoque alors Hitler et l'OAS qui, eux, avaient su employer les moyens requis pour briser « les races inférieures, les partisans, les gitans, les pédérastes et les mystiques », ces récalcitrants à la civilisation.

Cette fable me provoque parce qu'elle dévoile brutalement mon mode contradictoire d'insertion dans la société bourgeoise et mon ambivalence face à ses valeurs. Nous pouvons bien, avec Gide, crier : « Famille, je vous hais », mais sans elle, nous ne serions point, et plusieurs d'entre nous ont tenté d'en créer de nouvelles ou des substituts communautaires qui en maintiendraient les fonctions de procréation, de socialisation et de communication sans les caractères oppressifs qui nous l'avaient rendue odieuse. Les gens de ma génération ont lutté contre le nationalisme étroit, xénophobe et conservateur du duplessisme, mais pour lui opposer un projet national libérateur dans la foulée des mouvements de décolonisation. Et la raison, je n'y ai jamais renoncé, même si elle ne peut interpréter tout l'irrationnel en nous et dans le monde. Et aujourd'hui, alors que la crise multiplie ces foyers d'irrationalité qui comblent de façon illusoire et passagère l'immense besoin de sécurité, il nous faut plus qu'hier affirmer notre attachement à la raison, qui n'est pas bourgeoise, et refuser de sacrifier notre appartenance à la civilisation grecque sur l'autel de la tradition judéo-chrétienne. Mais, par cette opposition à Pasolini, je ne voudrais pas masquer que, dans la fable de L'Homme blanc, il me renvoie l'image impitoyable d'un étudiant penché sur un Gramsci révolutionnaire pour en faire une thèse de doctorat, d'un petit-bourgeois contestataire de l'ordre bourgeois, de celui qui refuse cet ordre tout en s'y intégrant.

L'ironique Pasolini nous provoque, y compris dans l'omniprésence du père et du maître intellectuel qui contraste avec l'absence de la mère et la représentation parcellaire et caricaturale de la femme. Or, comme à peu près tout le monde. j'ai vécu l'exact opposé : la présence de la mère et l'absence du père. Aussi reconnaître en nous les traces qu'y ont laissées l'Église, les robes noires et notre mère, constater que le code de la mère est d'autant plus puissant qu'il se camoufle sous forme d'affection, convenir que le désir et l'espoir surgissent du sein maternel, discerner dans l'absence du père la présence de contraintes matérielles, s'apercevoir que la conquête de l'indépendance économique ne supprime pas les réalités auxquelles la loi du père renvoie et, enfin, renoncer au divin rêve d'auto-création ne devraient pas nous empêcher d'exercer notre liberté dans le présent, en subsumant notre passé dans des projets. Évidemment, la réalisation sera toujours en-deçà de l'intention, et aucun projet ne pourra contourner l'inévitable mort. Mais vivre en sachant sa mort consiste précisément à s'opposer, par des projets et tant qu'on peut, à l'état d'immobilité à laquelle elle nous acculera ultimement. Et avec le corbeau dont le délire logique l'empêche de voir que ses compagnons de route se préparent à le bouffer, et dans ce monde où les développements technologiques semblent nous dominer et nous orienter vers une destination inconnue, je continue d'affirmer : l'homme se renouvelle en se révolutionnant sans cesse, et sans cesse fleurissent les oeillets rouges de l'espérance.

Jean-Marc Piotte sur http://www.uqac.ca/