Rien n'est plus décisif aujourd'hui que d'écarter de la détermination de l'essence de la politique la factualité "politique", et spécialement la considération numérique qui s'y rattache. La politique ne sera pensable que délivrée de la tyrannie du nombre, nombre de votants aussi bien que nombre des manifestants ou des grévistes.
Soyons dès l'abord convaincus qu'il y a aujourd'hui trés peu de politique en circulation, presque pas, et qu'elle est tout particulièrement aux lisières de l'inexistence quand elle fait parade de son nombre.
Le régime courant de ce qui se présente comme réflexion politique est - typiquement - le commentaire électoral. Or ni le commentaire ni les élections ne sont des voies d'accès à l'essence de la politique.
Le commentaire est le murmure de l'impuissance, le propre de la démocratie inactive, c'est-à-dire du journalisme. Une élection est certainement un fait, une réalité, et peut être tout à fait importante à ce titre. Elle n'est cependant en général ni un évènement ni un réel. Et quand elle l'est, cela, si je peux dire, ne dépend pas d'elle. Le rapport que la réalité électorale soutient au réel politique, il faut le diagnostiquer à ce point d'impossible où le calcul électoral échoue à dénombrer ce dont cependant il fait sa consistance.
A titre d'exemple, il est clair que, dans toutes les élections françaises récentes, un enjeu subjectif trés important a été lié à la présence urbaine massive des ouvriers immigrés. Toutefois, le point où la représentation touche à ce réel n'est pas lisible, dans cette représentation. En particulier l'assertion de la "montée du racisme", elle-même signifiée dans le nombrement électoral de la droite ou de l'extrême droite, ne délivre aucun sens politique réel. La preuve en est que cette assertion, comme toutes celles qui présentent la montée de quoi que ce soit, ne peut qu'effrayer. Or l'effroi n'est pas un sentiment politique. C'est un sentiment du commentaire...
La politique commence quand on se propose non pas de représenter les victimes, projet dans lequel la vieille doctrine marxiste restait prisonnière du schéma expressif, mais d'être fidèle aux évènements où les victimes se prononcent. Cette fidèlité n'est portée par rien que par une décision. Et cette décision, qui ne promet rien à personne, n'est à son tour liée que par une hypothèse. Il s'agit de l'hypothèse d'une politique de non-domination, dont Marx a été le fondateur et qu'il s'agit aujourd'hui de re-fonder.

Alain Badiou, "Peut-on penser la politique ?", réédition, Seuil, pp 67 à 76, extraits