La marginalité dans une œuvre littéraire : Nuit d'Encre pour Farah de Malika Madi 

La marginalité peut se concevoir de multiples façons dans une oeuvre littéraire. Nous allons le montrer par le biais de l'analyse du roman Nuit d'Encre pour Farah, écrit par Malika Madi, femme d'origine algérienne vivant en Belgique.

Farah, étudiante en dernière année de secondaire, vit en Belgique avec sa famille d'origine algérienne.  Alors que ses deux grandes soeurs, Latifa et Lila, sont éduquées par leur mère afin de devenir de bonnes épouses pour un mari algérien, Farah peut à loisir se livrer à sa passion dévorante: la lecture des grands auteurs. Son plus grand rêve est d'aller à l'université pour y étudier la littérature.  Mais tout bascule quand ses deux soeurs décident de fuguer et s'évanouissent dans la nature.  Farah est alors mariée de force à l'homme que Latifa devait épouser, et part vivre en Algérie en abandonnant contre son gré ses projets d'étude.  Après sept années passées en Algérie, elle finit par quelque peu s'habituer à son rôle d'épouse, même si elle ne peut avoir d'enfant et que l'ombre de la trahison de ses soeurs ne la quitte jamais. Elle découvre alors que celles-ci ont repris contact avec sa mère, qui les avait pourtant répudiées, qu'elles vivent au Québec et que Lila a eu une fille. Cette trahison est celle de trop pour Farah, qui finit par sombrer dans la folie.

Une littérature culturellement marginale

Malika Madi, d'origine algérienne, fait partie de la deuxième génération issue de l'immigration maghrébine et arrivée en France et en Belgique. Les écrivains qui en sont issus ont été regroupés au sein d'une littérature franco-maghrébine appelée communément « beur ». Un regroupement effectué à cause des thèmes qui sont évoqués, lesquels sont souvent les mêmes. Ainsi, « (...) la littérature beur se déroule selon deux grands axes thématiques:

  • La vie en banlieue au quotidien (...).
  • Les problèmes d'identité double ou déchirée, sujet qui inclut souvent des problèmes de communication avec le père, de qui on n'a qu'une image complètement déstructurée   et, parallèlement, une mémoire tronquée et brisée (...). » (Lebrun   & Collès 2007 : 68)

Nous retrouvons ces thématiques dans le roman de Malika Madi, comme nous le verrons plus loin.  Mais ces ouvrages se regroupent aussi autour de caractéristiques esthétiques, comme leur liberté de formulation et de syntaxe, mais aussi le recours à l'humour et à l'ironie:  « La littérature beur, parole du malaise, de l'écartèlement et de la différence porte, dans son humour même, la colère, la rupture. » (Lebrun & Collès : 71)

(...) Ici, nos garçons ne veulent plus se marier avec des Algériennes. Regarde mes fils, sur les sept, je n'ai pu en convaincre que deux d'épouser des filles de chez nous.  Les autres: deux Belges, une Italienne, une Polonaise et une Flamande.  Tu te rends compte?

  Ma mère, perplexe, tenta une question:

  • Les Flamands, c'est pas des Belges?
  • Si, mais ce n'est pas vraiment une Flamande... Elle parle comme eux quand elle téléphone   à sa mère, mais je sais plus c'est quel pays... (p.70)

Derrière la touche ironique sur le manque de connaissances géographiques d'Ourdia, l'amie de la mère de Farah, se trouvent des accusations plus profondes sur la réalité algérienne: la différence de traitement entre un fils et une fille, le désintérêt des mères pour les beaux-enfants qui ne sont pas du pays, etc.

Nuit d'encre pour Farah contient donc toutes les caractéristiques qui en font une oeuvre de la littérature beur à part entière.  Celle-ci tend peu à peu à se faire connaître tout en développant sa propre vision de l'écriture et de la société.

Quête d'identité

Les problèmes liés à l'identité sont l'un des principaux axes thématiques de la littérature beur.    Coincés entre deux cultures, les immigrés sont obligés de s'adapter à une  nouvelle société, non sans heurts: « Exilé dans un pays étranger, l'immigré se trouve confronté à un nouveau système de valeurs, dont il subit peu à peu l'influence, même si c'est de façon inconsciente.  Cette oscillation entre deux cultures, celle de son pays d'origine et celle de son pays d'accueil, lui fait perdre ses points de repère, le perturbe et le déstabilise dans sa vision du monde; son identité devient de plus en plus nébuleuse 1» (L & C : 104) . Cette situation est vécue différemment par les parents et par leurs enfants, qui vivent une réalité différente. Ainsi, dans le roman de Malika Madi, les deux grandes soeurs de Farah vivent  une relation conflictuelle avec leur mère qui veut les obliger à vivre selon les traditions de son pays origine.  Mais la société occidentale dont elles sont davantage imprégnées les oblige à penser différemment:

J'eu alors l'idée de descendre à la cuisine, où ma mère, attablée, buvait un verre de thé.  Elle aussi avait pleuré, elle aussi était à bout, à bout de Lila et de cette société où tout est mis en oeuvre pour vous déstabiliser, pour anéantir des siècles de traditions, d'us et de coutumes qui se confondent parfois, mais pas toujours, avec certains principes de l'islam.  Cette société déterminée à détruire les fondements et les principes de la famille dans ce qu'elle a de plus noble et de plus ancestral. (pp.39-40)

Lila et Latifa n'ont d'autre solution que de fuguer pour échapper à l'avenir auquel les destine leur mère.  Ce n'est que plusieurs années après que leur mère leur pardonnera, prise de remords  mais aussi sans doute davantage imprégnée durant ce laps de temps par la société occidentale et ses coutumes.

Cette recherche d'identité s’affiche, dans la littérature beur, de différentes manières:

  • sur le plan linguistique: il n'y a pas de véritable investissement de la langue française, chez   les femmes encore moins que chez les hommes.  Ceux-ci n'acquièrent   que le strict minimum pour communiquer sans trop de malentendus;
  • sur la façon de vivre l'espace: un espace intime tente de reproduire la manière de vivre originelle, chez soi ou dans certains quartiers.  » (L & C :   36)

Ainsi la narratrice de Nuit d'encre pour Farah se moque de la manière de parler de sa mère:

  • Tu n'auras qu'à   faire un certificat médical, dit-elle avec un accent pitoyable.   (p.52)

Ce roman traduit un malaise qui est bien palpable entre les enfants et leurs parents. Car si ceux-ci ne sentent pas obligés de s'intégrer à cette nouvelle société, leurs enfants, qui sont moins imprégnés par la culture de leur pays d'origine, se trouvent pris entre deux feux: l'éducation volontairement traditionnelle que tentent de leur inculquer leurs parents et la pression imposée par la société occidentale: « Le véritable noyau qui va forger le style identitaire des enfants est celui d'une société d'adoption, mais non plus d'une façon simple ni harmonieuse. En effet, le message que cette société leur adresse est souvent paradoxal: attraction et relégation dans les périphéries (...).  C'est de cette manière – et de façon quasi institutionnelle - que l'on forme des identités marginales » (L & C : 37)

Etre une femme de Lettres

Les femmes écrivains de la péninsule arabe critiquent vivement la société qui les marginalise en tant que femmes, mais aussi en tant qu'artistes. Les auteurs issus de l'immigration, et notamment Malika Madi, connaissent également le besoin de s'exprimer sur ce sujet, à la différence près qu'elle ne peuvent le faire sous leur véritable identité.  Ce n'est pas la société qui est mise en cause, mais plutôt l'impossible liaison entre deux cultures qui les oblige à rester marginalisées durant toute leur vie: 

Exiger la virginité jusqu'au mariage, la pudeur du corps et de l'esprit, puis envoyer ses filles à l'école où la mixité n'est non seulement plus un tabou depuis trente ans, mais même plus un sujet de discussion, c'est conciliable? (...) Et nous, les filles, payons notre passivité par l'indifférence générale.  (p.75)

Latifa exprime dans cet extrait tout le désarroi des femmes immigrées. Pour l'auteur, il n'y a qu'une solution: fuir sa famille et reconstruire sa vie au loin, pour ne pas avoir à subir la pression constante des deux cultures. Le bonheur de Latifa et de Lila est à ce prix, mais elles finissent malgré tout par s'y résoudre.

Il est également difficile de ne pas reconnaître dans le personnage de Farah les problèmes rencontrés par les femmes arabes qui désirent exprimer leur passion ou leur art en toute liberté. Leurs rêves leur permettent d'échapper temporairement à leur environnement familial:

J'étais libre, je travaillais bien et j'étais la meilleure élève du cours de français.  Les angoisses, les peurs, les doutes de mes soeurs m'étaient un monde étranger. (p.17)

Mais elles sont pourtant bien vite ramenées à la dure réalité.  L'héroïne du roman se voit obligée de mettre fin à ses ambitions personnelles, elle n'échappe pas à la pression sociale.

Conclusion

La thématique de la marginalité est bien présente à différents niveaux dans le roman de Malika Madi: dans le style utilisé (recours à l'humour, formulation assez libre), dans le choix des thèmes évoqués (les problèmes d'identité de la population immigrée) ou encore dans les conditions même de production de ce roman (écrit par une femme arabe). Cette analyse montre donc que la littérature beur peut en certains points être comparée à la littérature arabe contemporaine, mais qu'elle s'en démarque également (il en va de même avec le reste de la production littéraire francophone) pour créer progressivement son propre style et développer des sujets qui lui sont chers (notamment la situation dans les banlieues et la difficile quête d'une identité propre).  La marginalité est notamment évoquée dans cette littérature pour démontrer tous les progrès qu'il reste à effectuer pour que cette population immigrée soit définitivement intégrée dans une société qui ne lui a pas tendu spontanément les bras.

Luc Collès


 

Bibliographie

  • LEBRUN Monique et COLLES Luc, La littérature migrante dans l'espace francophone: Belgique-France - Québec-Suisse, Cortil-Wodon, EME, 2007.

  • MADI Malika,   Nuit d'Encre pour Farah, Editions du Cerisier, 2005.

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