On peut décrire ainsi la situation subjective de notre pays: la désorientation des esprits, facteur d'impuissance, chemine de longue date, au moins depuis Mitterrand, savant organisateur de la confusion. Mais avec l'élection de Sarkozy, le ralliement des rats et l'inertie de tous, elle a enfin trouvé son symbole, les formes de rupture qui font désormais la loi de la situation...
Nous cherchons un élément analytique concernant la nature particulière de la désorientation des consciences, désorientation dont Sarkozy est le nom. Je voudrais sur ce point reprendre...une hypothèse qui énonce que cette désorientation, saisie dans sa dimension globale, son historicité, son intelligibilité, impose de remonter jusqu'à ce qu'on doit nommer son transcendantal pétainiste...

Je ne suis pas en train de dire que les circonstances ressemblent à la défaire de 1940, et que Sarkozy ressemble à Pétain. Pas du tout. Je dis que la subjectivité de masse qui porte Sarkozy au pouvoir, et soutient son action, trouve ses racines inconscientes, historico-nationales, dans le pétainisme. C'est ce que j'appelle un transcendantal: quelque chose qui, sans apparaître à la surface..., configure de loin, donne sa loi et son ordre, à une disposition collective...
Dans le cas de notre pays, nommer ce transcendantal "pétainiste" évite de le nommer, soit, faiblement, antidémocratique ou bonapartiste (ce sont des qualifications "de gauche"), soit de le qualifier de fasciste, ou de pré-fasciste, ce qui serait excessif, ultra-gauche.
Je propose de dire que "pétainiste" est le transcendantal, en France, des formes étatisées et catastrophiques de la désorientation...
Premièrement, la désorientation obtenue par le renversement explicite du contenu réel de l'action de l'Etat: révolution là où il y a réaction noire, régénération quand on capitule, nouvelle liberté quand on est au comble de la servilité. Deuxièmement, le thème antipolitique de la crise morale, qui accable le peuple, et donne les mains libres à l'Etat pour organiser de nouvelles formes de répression. Troisièmement, le motif de l'évènement néfaste, origine et symbole du déclin moral, évènement qui est toujours un épisode marquant des tentatives politiques ouvrières et populaires (Révolution dans sa phase robespierriste, Commune de Paris, Front Populaire, Mai 68). Quatrièmement, la fonction paradigmatique, la valeur de modèle du redressement, des figures les plus marquantes de l'extrême réaction à l'étranger. Cinquièmement, les différentes variantes de la supériorité de notre civilisation sur des populations étrangères (les Africains par exemple), mais aussi sur des "minorités" internes (les jeunes Arabes, par exemple).
Au vu de ces critères, nous dirons sans hésiter que Sarkozy relève du transcendantal pétainiste.

Alain Badiou, "De quoi Sarkozy est-il le nom ?", Editions Lignes, Extraits des chapitres cinq et six.