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Compte rendu du livre de  M.Lebrun et L. Collès, La littérature migrante dans l’espace francophone (Belgique-France-Québec - Suisse) publié aux Editions Modulaires Européennes.

                                  par  Elena DINEVA (Master « Etudes sur les francophonies », Université de Sofia, « St. Clément d’Ohrid »)

                                                La littérature migrante dans l’espace francophone Belgique – France – Québec – Suisse  représente un panorama impressionnant de la littérature dépassant le cadre de la France pour voyager dans l’espace de la francophonie au sens plus large du mot qui est un espace pluriel dont la cohérence est assurée essentiellement par la langue française.

 

D’une part, Monique Lebrun et Luc Collès ont recueilli dans cet ouvrage des articles qui étudient les particularités de la littérature migrante qui est un phénomène relativement récent apparu dans l’espace francophone limité par la Belgique, la France, la Suisse et le Québec. D’autre part, ils accordent une attention particulière à la manière dont cette littérature s’intègre dans le cursus scolaire.

 

Tous les propos recueillis par les deux auteurs s’inscrivent dans la lignée d’une démarche interculturelle de l’enseignement de la littérature à l’école visant, dans la société globalisante d’aujourd’hui qui a complètement modifié la notion de frontière, à mener progressivement les élèves vers une ouverture à la culture de l’Autre, la condition sine qua non pour accéder à la délimitation de notre propre identité.

 

Dans cette ouverture vers la culture de l’Autre marquée par le sceau de la différence, on ne doit pas pour autant se détacher complètement des origines qui nourrissent notre propre culture. Dans ce sens, les textes écrits dans la langue du pays d’accueil qui est en l’occurrence le français, sont à la base de la rencontre avec la culture étrangère et pour cause : les auteurs figurant dans cet ouvrage s’accordent pour dire que le texte littéraire en tant que porteur de valeurs, de mythes et de croyances fait partie intégrante des vecteurs les plus importants de la culture.

 

Pourtant, la situation de la littérature migrante et de la culture migrante en général diffère dans les pays qui nous intéressent. Dans ce sens, Monique Lebrun et Luc Collès attirent notre attention sur le fait qu’au Québec par exemple, même si sa situation change après quelques dispositifs législatifs qui règlent son statut en 2005, la francophonie ne bénéficie pas encore d’une bonne promotion dans le cursus scolaire.

 

Un peu différent est le statut de la littérature migrante en Belgique où elle subit une évolution à partir des années 80 qui aboutit à l’élaboration de deux référentiels définissant les compétences en français et dont l’un met cette littérature sur le même pied d’égalité avec les littératures des autres peuples d’Europe. Ce référentiel prône un dynamisme de la notion de culture sans pour autant négliger la spécificité belge.

 

En France, l’ouverture vers l’espace culturel francophone de l’Europe se fait parallèlement avec l’étude de textes basés sur la connaissance des grands courants esthétiques qui est orientée vers l’appropriation d’un héritage commun mais aussi vers l’initiation à la problématique interculturelle.

 

Quant à la Suisse romande, le facteur géographique a un impact direct sur l’élaboration des systèmes éducatifs qui varient en fonction des différents cantons. En outre, la diversité linguistique, autrement dit les quatre langues officielles du pays impliquent que la notion de diversité culturelle ne soit pas envisageable dans le cas de la Suisse, soulignent les auteurs. Par conséquent, la notion d’interculturel de sa part ne s’applique qu’aux cultures non officielles.

 

Dans un tel contexte se dessine progressivement le concept de la littérature de la minorité pour laquelle les auteurs du présent ouvrage adoptent le terme « migrante » forgé par Olivier Simon, Harel, Robin et Robin il y a une quinzaine d’années car ce terme met en relief le caractère émergent de cette littérature.

 

Les spécificité de cette littérature et surtout les groupes minoritaires qui la créent varient dans les différents pays de l’espace francophone. Ainsi Monique Lebrun et Luc Collès remarquent qu’en Belgique la littérature migrante naît essentiellement sous la plume d’auteurs d’origine italienne ; en France, elle est surtout le résultat de l’activité créatrice de l’immigration maghrébine et en particulier de la deuxième génération appelée « beur ». Quant au Québec, il est marqué par une conception plus romantique de la littérature qui suppose a priori une ouverture plus large à la diversité.

 

Quoi qu’il en soit, avant de se focaliser sur la situation de cette littérature dans les différentes aires de la francophonie, Monique Lebrun et Luc Collès repèrent quelques caractéristiques communes de la littérature migrante, à savoir son caractère à la fois autobiographique et collectif, l’urgence de l’acte d’écrire qui cherche à récupérer le passé à travers l’écriture et un champ  de références très vaste.

 

Ainsi, Luc Collès s’arrête plus en détail sur la littérature migrante en France et en Belgique en traçant deux axes principaux dans son étude : la littérature issue de l’immigration italienne avec François Cavanna (Les Ritals, 1978), Girolamo Santocono (Rue des Italiens, 1986), François Scalzo (LeTrain du Nord,1997) pour ne citer que quelques-uns, et la littérature issue de l’immigration maghrébine qui est marquée par la naissance de la littérature des Beurs, les auteurs de la deuxième génération où on peut citer Mehdi Charef (Le thé au harem d’Archi Ahmed, 1983), Azouz Begag (Le gone du Chaâba, 1986, Béni ou le paradis privé, 1989), Leïla Houari (Zeïda de nulle part, 1985), Farida Belghoul (Georgette !,1986), Sakinna Boukhedenna (Journal : nationalité immigré(e), 1987) et d’autres. Pour clore ce panorama assez exhaustif de la littérature issue de l’immigration maghrébine, Luc Collès met l’accent sur le déchirement identitaire du Moi tiraillé entre la culture européenne et la culture maghrébine qui se traduit souvent au niveau de l’écriture par l’humour noir et l’atodérision.

 

Afin d’approfondir encore plus ce sujet, Luc Collès fait une lecture analytique du roman L’Ilet-aux-vents  de Azouz Begag où, en s’appuyant sur quelques extraits,il nous propose une vision métaphorique de la quête identitaire de Siloo, jeune homme initié à la vie par son instituteur Albercadaire en soulignant en même temps que de tels textes sont les fondements de la pédagogie interculturelle qui vise l’ouverture vers la culture de l’Autre et par là la relativisation de sa propre culture. L’auteur suit la même démarche avec Leïla Houari et son roman Zeïda de nulle part.

 

Le panorama de la littérature migrante est complété par la poésie migrante au Québec et sa place dans le cursus scolaire. Monique Lebrun organise son étude autour de quelques noyaux principaux comme le métissage, l’exil, les figures de la femme et du pays d’accueil avant de passer à la mise en parallèle de quelques textes de poètes migrants : Anthony Phelps, Mona Latif-Ghattas d’une part et Marco Miccone et Michèle Lalonde d’autre part. Tout ceci pour mettre en relief la dimension symbolique et sociale de la poésie qui devrait être présentée aux élèves comme un amalgame de rationalité et d’affectivité.

 

Le parcours de la littérature migrante qui nous est proposé par Luc Collès et Monique Lebrun se poursuit avec une focalisation sur la figure de l’écrivain migrant et ses pays où Monique Lebrun s’arrête sur Ying Chen et Stanley Péan, tous les deux imprégnés de leurs pays d’origine, même s’ils ne les décrivent pas explicitement. Dans le cas de Ying Chen dont les romans deviennent de moins en moins descriptifs, on est en présence d’un bilan plutôt positif de l’exil en termes de créativité. L’œuvre de Stanley Péan, même si elle est marquée par la hantise de la nostalgie du pays natal, est un exemple réussi de métissage des cultures, en l’occurrence la culture française et la culture haïtienne.

 

A ce panorama d’auteurs vient s’ajouter Sergio Kokis qui est d’origine brésilienne, ayant émigré au Québec. Psychologue et peintre, il nous offre une écriture métaphorique qui nous montre la quête identitaire du Moi comme un voyage intérieur marqué par le sceau de la féminité et du carnavalesque : deux concepts de base qu’il développe dans Le pavillon des miroirs.

 

En faisant un survol de la littérature migrante et ses manifestations différentes dans l’espace francophone, Luc Collès et Monique Lebrun attirent notre attention également sur le fait que, depuis une vingtaine d’années, l’écriture féminine gagne progressivement du terrain. La construction de l’identité féminine se faisant toujours dans un champ limité par l’entre-deux, a un impact direct sur l’aspect formel de l’écriture qui est le plus souvent à la première personne, autrement dit autobiographique. De plus en plus nombreux sont aussi les récits de vie et les pièces de théâtre, ce dernier étant en effet le moyen privilégié d’expression pour les écrivains de la deuxième génération d’origine maghrébine. Centré sur le drame qui découle du déchirement intérieur de l’écrivain migrant, c’est un théâtre réaliste qui n’exclut pas pour autant la stylisation dramatique.

 

Quoi qu’il en soit, quelques thématiques générales passent en filigrane par ces œuvres venues d’horizons différents : la famille et la relation entre les générations qu’on retrouve par exemple dans Gens du silence de Marco Micone : la femme comme échappée vers une autre culture dans Histoire inachevée de Imam, la langue dans Le Zajel, maure de désir de Hawa Djabali et la guerre dans Déjà l’agonie,  toujours de Marco Micone. La mise en parallèle de textes différents et éventuellement la mise en scène d’une nouvelle pièce inspirée par une autre communauté migrante permettra aux élèves de distinguer et d’analyser les stéréotypes caractérisant les différentes communautés minoritaires, mais aussi celle de la majorité car c’est à travers le dialogue que les élèves se construiront leur représentation de l’Autre en tant que tel, soulignent les auteurs.

 

Dans la même lignée de réflexions apparaît aussi la littérature de jeunesse avec Anne ici, Sélima là-bas (1982) de Marie Féraud. Présentant l’Etranger multiple, à la fois semblable et différent, cette littérature offre, elle aussi, plusieurs pistes d’exploration pédagogique visant à favoriser chez les élèves la rencontre avec l’Autre.

 

Ce survol de la littérature migrante se termine avec une présentation de la littérature migrante en Suisse faite par Marie-Cécile Robinet qui remarque que la coexistence de quatre langues nationales est un obstacle pour la création d’une littérature nationale, d’où une manière particulière de concevoir l’espace et la langue qui conditionne la multiplication des genres et des styles littéraires. Parmi les représentants les plus connus de cette littérature migrante en Suisse, on peut citer Hubert Auque (José, (Josélito), Migrant permanent, Chant des syllabes), Rafik Ben Salah, Anne Cuéno, Mireille Kuttel, Eugène, Adrien Pasquali et  Agota Kristof dont l’écriture sobre et minimale cristallise surtout dans La trilogie composée par Le grand cahier, La preuve, et Le troisième mensonge, mais aussi dans le récit autobiographique L’analphabète paru en 2005. Tous ces nouveaux types d’écriture et pratiques narratives ont comme objectif principal d’exprimer un vécu, le vécu de l’exil.

 

Enfin, en termes d’enseignement et d’appropriation de la culture différente, il faut miser sur un corpus de textes qui met en question les normes préétablies, de textes issus d’une culture minoritaire qui aide les élèves de la majorité à concevoir leur propre culture par le prisme de l’Autre et ceux de la minorité à se sentir valorisés, tout en étant différents, insistent Monique Lebrun et Luc Collès.


 

[Revue "Fréquences francophones" (revue de l'association des professeurs de et en français de Bulgarie), n°13, 2009.]