Passeurs du temps présent, les intellectuels n'ont-ils pas comme vocation première d'ouvrir des espaces de contestation de l'ordre établi, de raccorder des concepts à la vie réelle, de tracer des voies éclairant le monde en mouvement ? De "prêter l'oreille au signal", dans l'instant de l'époque, comme le suggère le philosophe Alain Badiou dans son nouvel essai, Le Réveil de l'Histoire ? A supposer qu'ils se soient endormis, les intellectuels livrent aujourd'hui les signes apparents de leur réveil, à la mesure des événements qui dynamitent nos sociétés contemporaines.

A rebours de l'absurde "fin de l'histoire" (et des penseurs projetés dans cette éclipse), concept hégélien réactivé il y a vingt ans par Francis Fukuyama, une cohorte de philosophes prospère aujourd'hui sur le terreau de la critique radicale. Par-delà leurs spécificités propres, les nombreux mouvements de révolte de ces derniers mois dans le monde, d'Egypte en Syrie, d'Espagne en Angleterre, invitent à la compréhension des mécanismes d'un basculement politique aussi massif qu'inédit.

Des foules se soulèvent, aspirant à se transformer en ce que le philosophe Etienne Balibar appelle dans son nouveau livre des " citoyens sujets", c'est-à-dire des individus revendiquant "le droit aux droits", capables de s'émanciper dans des sociétés respectant les principes "d'égaliberté" et de "cocitoyenneté" sur lesquels il travaille depuis des années. Avec les actuels mouvements insurrectionnels, des penseurs s'élèvent, comme requinqués par ce frémissement historique.

Pour l'un des plus lus d'entre tous ces philosophes dits de la radicalité, Alain Badiou, l'histoire présente serait enfin venue "à la rescousse" de ses écrits traversés depuis toujours par le motif insurrectionnel. Avec "le temps des émeutes", "par lequel se signale et se constitue un réveil de l'Histoire, contre la pure et simple répétition du pire", Badiou élargit et illustre sa théorie de l'événement. Pour lui, ce réveil déploie le geste décisif d'une "initiative populaire" où s'enracine "la puissance d'une Idée". Avec les accents retrouvés de sa jeunesse maoïste, il salue "ce retour de la pensée et de l'action des politiques émancipatrices directement articulées à l'action et à l'organisation des masses populaires".

Avec l'émeute historique et le défi qu'elle lance à l'Etat, l'auteur devine, non sans lyrisme, "l'émergence d'une vérité". Or "ce qui caractérise abstraitement, philosophiquement, l'Idée politique révolutionnaire", précise Badiou, "c'est justement de concevoir qu'il y a des vérités politiques, et que l'action politique est par elle-même une lutte prolongée du vrai contre le faux".

"Tout cela peut s'intégrer à une grande Idée politique neuve, en continuité avec ce que j'ai appelé le communisme de mouvement", écrit Badiou, pour qui les vérités sont "la réalité même en tant que processus de production des nouveautés politiques".

Si le lecteur de Badiou peut garder ses distances face à son exaltation communiste, son rejet de la démocratie représentative ou sa critique frontale d'un Occident arrogant, la pensée du philosophe déploie de fait une puissance subversive éclairant l'ignominie des politiques étatiques qui, du refus des papiers légaux jusqu'aux sévices policiers et aux expulsions en France, décident qu'il y a des "gens de trop".

Cette question des droits, condensée dans la cause des sans-papiers, à laquelle souscrivent aussi bien Balibar que Badiou, convoque chez d'autres intellectuels de gauche dits non conformistes une posture opposée, incarnée notamment par Jean-Claude Michéa. Qualifié "d'inclassable" par son éditeur, le philosophe polarise un autre type de radicalité critique, bâtie, elle, sur le rejet de la gauche moderne et sur la revendication d'un conservatisme, au sens d'un attachement passif au passé de la gauche. Sa déconstruction de l'imaginaire progressiste se fait au nom de sa défense de la "décence commune" des gens ordinaires défendue par George Orwell.

Parce qu'elle se serait convertie au libéralisme économique et culturel, et qu'elle serait acquise au mythe du progrès et au marché, la gauche renégate (celle incarnée selon lui par Libération, Les Inrocks et Le Grand Journal de Canal+ !) aurait trahi ses valeurs fondatrices. Convoquer la mémoire d'Orwell et des gens ordinaires ne suffit pourtant pas à cacher les angles morts d'une pensée travaillée par l'aigreur pamphlétaire.

Au nom de la critique légitime du libéralisme, Michéa en vient, par un renversement délirant, à disqualifier la défense des étrangers et de l'extension des droits individuels, c'est-à-dire les fondements mêmes de l'émancipation. Comme si le "nomadisme deleuzien" et l'" individualisme narcissique" suffisaient à expliquer le "coma intellectuel" d'une gauche critique dont le réveil, amorcé à la fin des années 90, ne cesse au contraire de s'épanouir, à l'unisson du réveil de l'histoire.

Jean-Marie Durand

Le Réveil de l'histoire - Circonstances, 6 d'Alain Badiou (Lignes), 192 pages, 17 euros. Citoyen sujet et autres essais d'anthropologie philosophique d'Etienne Balibar (PUF, pratiques théoriques), 536 pages, 32 euros. Le Complexe d'Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès de Jean-Claude Michéa (Climats), 356 pages, 20 euros.