Éteindre l’incendie
Par Sébastien Lapaque

Quel est le point commun entre Benoît Joseph Labre, « vagabond évangélique » du XVIIIe siècle, et le philosophe Alain Badiou ? A priori, aucun... sauf pour Sébastien Lapaque.

À admirer, sans l’imiter

L’Église catholique portait jadis sur les autels des saints qu’elle suggérait d’admirer sans les imiter. Ainsi Benoît Joseph Labre, le Pouilleux de Dieu, refusé par tous les ordres religieux de son temps, poussé sur les routes par amour du Seigneur, qui avait fait vœu de ne jamais se laver par mortification. Il plaisait à ce splendide vagabond évangélique d’être sale, couvert de vermine, qu’on lui jetât des pierres à l’entrée des villages, qu’on lui crachât au visage et qu’on le méprisât afin d’être un époux parfait de la Très Sainte Pauvreté.

Porteur d’une croyance intacte et indiscutable, comme saint François d’Assise avant lui, Benoît naquit le 26 mars 1748, à Amettes, en plein pays picard ; membre du tiers ordre franciscain, il mourut le 16 avril 1783 à Rome. Un matin, quelqu’un releva le Saint Maculé sur le parvis de l’église Notre-Dame-des-Monts. Un boucher le fit porter dans son lit. À la première heure de la nuit, Benoît rendit l’âme après avoir murmuré : « Peu, peu… ».

Le lendemain, « les mêmes garnements qui avaient accablé Benoît de détritus et des pires injures, s’élancèrent soudain dans la rue avec tous les gosses du quartier et se payèrent une fête inaccoutumée en criant aux environs : “ Le saint est mort. Le saint est mort ! ”.»

J’ai découvert ces détails sur la vie de Benoît Joseph Labre et sur sa canonisation spontanée par les enfants romains dans le livre qu’André Dhôtel lui a consacré. Dhôtel est tout sauf un hagiographe. Il n’écrit pas une vie de saint, il cisèle un poème. Benoît, pour lui, est d’abord le porteur d’une vérité nouvelle, comme le sera Rimbaud, son cousin d’Ardenne et d’errance. André Dhôtel ne raconte pas Benoît, il le voit. « Il y avait en Benoît un enfantillage désespéré, qui toujours désarmait les gens et les faisait sourire, car en dépit de tout il gardait son air aimable. »

Pire que prévu

À admirer, sans l’imiter… Pardon pour ce court-circuit, mais c’est à cette formule que je songeais en lisant le septième volume des Circonstances d’Alain Badiou, Sarkozy : pire que prévu. Les autres : prévoir le pire.

Le philosophe y explique pourquoi il se refuse d’aller voter dans quelques semaines pour chasser du pouvoir le César inculte qui nous accable :

« Il est absolument vain, à mon avis, si vous partagez le désir d’inventer une politique d’émancipation capable de faire pièce au monde tel qu’il est, de chercher des raisons politique de voter. Il n’en existe aucune. Bien sûr, on peut désirer personnellement une humiliation publique de Sarkozy. Sa politique et sa manière d’être, la quantité prodigieuse de lois scélérates, de déclarations ouvertement racistes et de projets antipopulaires à l’origine desquels il se trouve, induisent chez beaucoup, et chez moi, une sorte de hargne psychologique. […] Faut-il pour autant se faire l’agent électoral et politique de ceux qui incarnent l’autre version du pire, celle qui vous fait avaler la même potion avec de douces paroles consolatrices et vous administre le somnifère des vaines espérances ? »

À cette question Badiou répond par la négative. J’admire son sel, son style et sa rage magnifique qui confine à l’enfantillage désespéré, mais je ne veux pas l’imiter.

Par tous les moyens, légaux y compris

À l’origine des préventions d’Alain Badiou contre le vote, il y a le souvenir de « la foule des nigauds qui défilaient en masse en 1981 du côté de la Bastille » et qui, à force de tout tolérer, a fini par tout accepter : la rigueur, la dérégulation financière, le racisme d’État, etc.

Dans Rêverie de gauche, Régis Debray ne refoule pas ce mauvais rêve. Mais il n’est dupe de rien. De la Grande Liquidation des années 1981-1983, il a naguère donné un tableau éclatant dans Loués soient nos seigneurs (Gallimard, 1996). Dans le livre qu’il lance comme une grenade défensive au milieu de la campagne électorale, sa tristesse a cependant le don de se doubler d’une lucidité responsable.

Soutien critique de la relève qui se propose, Régis Debray n’a pas la folie de croire que la politique du pire préparera des lendemains qui chantent. Un bref inventaire des maux faits pendant cinq années au corps mystique de la France (tradition républicaine, laïcité, respect des œuvres de l’esprit, absence de préjugés raciaux), lui suffira pour prendre le chemin des urnes au mois de mai. « Le refus de l’humiliation par tous les moyens, légaux y compris, fait partie des droits de l’homme et du citoyen. »

Selon sa tradition et son préjugé, chacun est libre de rêver des héros de Quarante-Huit, de la prise du Palais d’Hiver, du 18-Juin 1940 ou de l’Opération Résurrection. En attendant, il faut éteindre l’incendie.

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