Lettre ouverte au Directeur de l'Humanité

Monsieur le Directeur,

Dimanche à 16h, un débat intitulé "Refuser la banalisation des idées d’extrême-droite, un choix de société" était organisé à l'Agora de l'Humanité.
A l'heure où la montée des idées racistes et xénophobes se généralisent et conduisent à la stigmatisation d'une partie de nos concitoyens, et où des départements ont vu le Front national arriver en tête au premier tour des élections présidentielles, cette question a en effet toute sa pertinence et mérite qu'on prenne le temps d'en débattre pour proposer des solutions pour s'y opposer.
Mais il est un autre danger qui guette notre pays et qui est aussi une des thèses de l'extrême-droite. Je veux parler du totalitarisme de la pensée, cette attitude qui consiste à museler ou tenter de le faire, quiconque ne pense pas comme vous et ne reprend pas la bonne parole abondamment distillée par les médias. Ainsi en est-il des menaces proférées contre le stand qui a eu l'audace d'inviter Jean Bricmont et que vous avez cautionné en refusant d'assurer la sécurité de l'intellectuel.
La Fête de l'Humanité est un endroit unique où l'on peut rencontrer tout et son contraire : des ouvriers en lutte et des stands des multinationales qui les exploitent, des anarchistes et des trotskistes, des Irakiens et des Iraniens ... Mais qu'une personne veuille défendre des idées qui ne font pas consensus et voilà qu'elle est injuriée, menacée, sans que la direction de la Fête n'y trouve à redire. Pourtant la liberté d'expression est inscrite dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme en son article 19.
Cette interdiction de parole de M. Bricmont arrive au lendemain de la manifestation protestant contre la venue de Caroline Fourest dans un débat "Comment faire face au FN ?" Mais dans ce cas, votre service d'ordre est intervenu pour protéger Mme Fourest.
Alors pourquoi ces deux traitements différents et une liberté d'expression à géométrie variable ? Est-ce à dire que vous vous partagez les propos de la seconde, mais pas ceux du premier ? Pour ma part, je n'entrerai pas dans le débat des thèses défendues par l'un et par l'autre. Je ne veux me situer que du point de vue de la liberté d'expression en rappelant que si on ne débat qu'avec des gens avec qui on est d'accord, d'abord, il ne s'agit plus d'un débat et ensuite, on ne convaincra personne. Alors que débattre avec quelqu'un avec lequel on a des divergences oblige à affiner et affûter ses arguments et à en tester la pertinence.
Ne laissez pas les idées et les pratiques malsaines de la pensée unique et du politiquement correct et consensuel entrer dans vos pratiques, ni la police de la pensée stériliser tout débat contradictoire. Et pour l'heure, vous vous grandiriez en présentant des excuses publiques à Jean Bricmont pour avoir céder à la pression de groupes d'un âge que l'on voudrait révolu et en l'invitant dans vos colonnes pour qu'il y trouve l'occasion de s'exprimer qu'il n'a pas eue à la Fête.
Recevez, Monsieur le Directeur, mes sentiments indignés.

- Cette lettre a été publiée en commentaire sur le site de l'Huma