Échos du monde musulman N° 197       19 août 2013

 

Égypte : comparaison n'est pas raison mais occasion de réflexion

Vous savez tous ce qui se passe en Égypte, via la presse française mais aussi celle du Maghreb et d'ailleurs. Je ne vais donc pas y revenir, mais rappeler quelques épisodes historiques :

- la Révolution française (avec un grand « R »), modèle que nous avons appris à admirer à l'école et à faire admirer à l'étranger, a commencé à être chaotique et sanglante dès le mois d'août 89, pour atteindre des centaines de milliers de victimes les années suivantes, notamment contre les catholiques royalistes de Vendée ; l'évacuation musclée des élus par le général Bonaparte ramena la paix civile, et son gouvernement, le directoire, la prospérité (je simplifie beaucoup, mais ne déforme pas),

- en 1848, la IIe République fait écraser dans le sang le mouvement des ouvriers parisiens par le général Cavaignac, époque qui est par ailleurs celle du lancement du communisme par Marx,

- en 1871 l’armée de la future IIIe République, longtemps le régime de référence scolaire en France, fait de même avec la Commune de Paris,

- en 1918, les militaires allemands écrasent le soulèvement communiste, qui, d’après Lénine, aurait conduit à la victoire mondiale de son camp,

- en 1991, l'armée algérienne arrête entre les 2 tours les législatives qui auraient donné la majorité aux islamistes, qui avaient eux-mêmes succédé aux mouvements démocratiques de 1988 et 89 ; les réactions occidentales deviennent peu à peu favorables aux militaires au fur et à mesure de l'aggravation de la guerre civile et des exactions islamistes : environ 150 000 morts dont une grande partie de civils.

Je rajoute un événement imaginaire mais vraisemblable : en 1934 ou 35, un coup d'état militaire dépose le chancelier allemand démocratiquement élu, Adolf Hitler, qui s'était transformé en dictateur le lendemain de son élection et dont le comportement populiste (au pire sens du terme) était à l'opposé des traditions des officiers allemands. On peut imaginer les protestations des démocrates européens face à ce coup de force « antidémocratique », qui aurait pourtant évité les catastrophes qui ont suivi.

On peut compléter la comparaison (encore une fois, comparaison n'est pas raison mais occasion de réflexion) en rappelant que les Frères musulmans sont un parti créé à la même époque que le parti nazi et d'autres partis populistes, et sur le même modèle : les partis de masse communiste et fasciste alors au pouvoir en URSS et en Italie. Bien sûr, il y a quelques différences entre les Frères et les nazis, l'antisionisme et le rejet des Coptes ne sont pas exactement la même chose que l'antisémitisme nazi, et  je n'ai pas compétence nécessaire pour comparer les préoccupations sociales de ces 2 partis (nazi = national-socialisme). Mais n'oublions pas que notre comparaison porte sur le régime nazi après un an de pouvoir, et non sur ce qui s'est passé par la suite, suite qui est justement ce que certains Égyptiens craignaient lorsqu'ils ont manifesté pour le renversement de Mohamed Morsi.

L'opinion occidentale sur les Frères musulmans a sans cesse varié. Diabolisés jusqu'il y a une dizaine d'années, ils ont ensuite été vus de manière toujours négative, mais plus nuancée suite à leur renonciation à la violence et à leur embourgeoisement. Leur réputation s’est encore améliorée du fait de leurs proclamations démocratiques et de leur recrutement massif de jeunes Égyptiens plus « modernes ». Les spécialistes avaient toutefois remarqué que la vieille garde conservatrice avait repris le pouvoir au détriment des « modernes ». Cela s'est confirmé pendant leur passage au gouvernement, et leur réputation en Occident a de nouveau chuté. Les derniers événements ont fait oublier (en Occident seulement) ces critiques et ils apparaissent curieusement maintenant comme des démocrates victimes des militaires. Jusqu'au prochain retournement d'opinion…

On comprend que les péripéties historiques rappelées ci-dessus et cette volatilité de l’opinion du Nord fasse que les reproches occidentaux à l'actuel pouvoir égyptien et à la partie de la population qui le soutient, soient ressentis au mieux comme de la « mémoire courte » et plus souvent comme une hypocrisie de plus. Ce qui est une catastrophe pour notre réputation et surtout pour celle des idées que nous croyons défendre.

 

Un nouveau président au Pakistan

Il s’agit de Mamnoon Hussain, élu par un collège de grands électeurs le 30 juillet. Son prédécesseur, Ali Zardari, avait pris la tête du Parti du Peuple Pakistanais (PPP), support de la dynastie Bhutto, suite à l’assassinat de sa femme, Benazir Bhutto. Il avait ensuite été élu président en 2008. Il est maintenant dans l’opposition suite à sa défaite aux législatives. Sa réputation étéait entachée par des rumeurs de corruption. Il a néanmoins accompagné la normalisation démocratique du Pakistan : affirmation du pouvoir judiciaire, vitalité des médias, relative discrétion des militaires en politique.

Le nouveau président, Mamnoon Hussain, un homme d’affaires, entrera en fonctions le 8 septembre. Il était le candidat de la Ligue musulmane (PML-N) qui a remporté les législatives, choisi par le chef de ce parti, le premier ministre Nawaz Sharif auquel la constitution donne l’essentiel du pouvoir.

 

…et au Mali

La presse vous a déjà présenté Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK, largement vainqueur du deuxième tour, universitaire français dans une première vie, puis homme politique chevronné dans son pays.

Membre de l'Internationale Socialiste il est lié à Laurent Fabius, François Hollande et Manuel Valls. Il a (néanmoins ?) reçu l'appui de l'organisation religieuse Sabati, et ses références à l’islam sont constantes. Lors du putsch en mars 2012, il est le seul dirigeant à ne pas avoir été inquiété par la junte, et à peine élu, il a promu général le chef des putchistes. Il devra néanmoins assurer l’unité de l’armée, et surtout la reconstruire. Les gens du sud-Mali, dont il est l’élu attendent de sa part une grande fermeté contre leurs ennemis héréditaires et ex-esclavagistes du nord, les Touaregs (berbères) et les Arabes. Les gens du nord attendent  au contraire un statut spécial, sinon ils pourraient relancer leur révolte dès le départ des Français.

Bref il devra « marier la carpe et le lapin ». Mais l’époque est au « mariage pour tous » et IBK a prouvé dans le passé qu’il était un « homme à poigne ». S’il lui reste du temps, il devra se pencher sur le développement du pays.

 Yves Montenay