Le foisonnement de l’interculturel et de l’interreligieux

                        Chine – Occident (aire francophone).

                                                             (suite et fin)

 

Avant d’aborder explicitement, comme je m’en étais assigné la gageure, le redoutable domaine de l’interreligieux, un remords me vient, en considérant les lignes qui précèdent : celui d’avoir par trop réduit le domaine de l’interculturel à ses manifestations intellectuelles, trahissant par là une spécificité, historique autant que permanente, de la culture chinoise. Cela mérite un court suspens de mon propos, à valeur d’amendement.

« L’esprit et la chair », dans le fondement de la culture chinoise, ne sont pas dissociés comme ils l’ont été chez nous jusqu’il y a peu. Le corps, pour les Chinois, au même titre que la nature, a une importance et des résonances spirituelles qu’ils n’ont pas (eus) chez nous. On en reparlera plus loin en évoquant le taoïsme, mais cela induit toute une « épaisseur » et une dissémination culturelles dont on ne peut faire abstraction.  La médecine chinoise, la diététique et l’art culinaire, qui en font partie, les techniques du Yang Sheng (nourrir sa vie), du Qigong, ou de certains arts martiaux comme le  Taijiquan qui en sont des prolongements, l’art du thé ou l’art des jardins sont des fondamentaux de la culture chinoise auxquels nous sommes de plus en plus nombreux à rendre justice, de ce côté de la planète. Au lecteur qui ne se sent pas suffisamment au fait de ces fondamentaux culturels, je conseille vivement un livre jubilatoire écrit par Lin Yutang, grand lettré chinois, il y a déjà trois quarts de siècle, mais récemment réactualisé chez nous par la reprise de sa  traduction française et la réédition opportune, préfacée par Pierre Kaser, qu’en a faite Philippe Picquier  : L’Importance de vivre(57). De Lin Yutang, qui, bien avant Michel Onfray, écrivait : « Le fait le plus évident, que les philosophes refusent de voir, est que nous avons un corps (58) », je citerais avec jouissance des pages entières, mais je me limiterai à ces lignes, pour appâter mon lecteur en confortant mon propos : « Qu’un esprit chinois rayonne à la vue d’un beau festin ! Qu’il est enclin à proclamer la vie magnifique quand son estomac et ses intestins sont remplis ! De cet estomac bien rempli se dégage un bonheur qui est spirituel. Le Chinois croit à l’instinct qui lui dit : quand l’estomac va bien, tout va bien. C’est pourquoi il n’a pas de pruderie en ce qui concerne la nourriture et sa dégustation. Quand un Chinois avale une pleine bouchée de bonne soupe,  il claque la langue vigoureusement, ce qui ne serait évidemment pas de bon ton en Occident. (59) » Et il faut lire la suite, où Lin Yutang impute aux « bonnes manières » occidentales l’arrêt chez nous du développement de l’art culinaire et aux remontrances des mères à l’enfant faisant du bruit en mangeant, l’initiation aux tristesses de la vie !!

Toutes ces dimensions d’une culture autrement attentive au corps que la nôtre sont des domaines d’exploration auxquels je ne puis que convier avec insistance mon lecteur. Et là aussi, les choses ont étonnamment changé, ont bouillonné devrais-je dire, au cours des dernières décennies. En médecine chinoise, on ne compte plus le nombre d’Occidentaux, tels un Philippe Sionneau, un Eric Marié en France, ou chez nous une Elisabeth Martens, une Brigitte Meeus,  (60), allés se former en Chine, ou de Chinois diplômés venus chez nous, tandis que se multiplient les Facultés ou Centres enseignant chez nous approche historique, épistémologie ou pratiques de médecine chinoise (acuponcture, tuina, etc.) ou hôpitaux intégrant ces mêmes pratiques(61).

  De même pour le Qigong ou le Taijiquan…Nombre d’enseignants expérimentés, occidentaux ou chinois,  dûment formés, en Europe ou en Chine, dispensent chez nous des enseignements de qualité en ces matières. Quant à la cuisine chinoise, ce que doit savoir le grand public, accoutumé à la restauration chinoise d’immigration,hélas souvent très adaptée sinon trop aux goûts occidentaux, c’est qu’il commence à exister chez nous, non seulement des restaurants ou des particuliers dignes de la vraie tradition culinaire chinoise ou de sa gastronomie (62),  mais aussi des comptoirs ou salons de thé à la hauteur de cette grande tradition du Gong Fu Cha, du Dao Cha ou de cette « Extase du thé », aujourd’hui à nouveau florissante en Chine, et où corps et esprit réunis en une pratique en outre éminemment conviviale induisent une valeur ajoutée de haut humanisme et de spiritualité profonde(63). 

 Tout ceci devait être dit avant que je ne poursuive et achève mon propos. 

***

  Venons-en donc enfin à l’autre pan de cet interface Occident-Chine qu’est le rapport entretenu ‘de nous à eux’, si l’on peut ainsi parler, dans le domaine dit religieux, au cours de ces derniers temps.

 Le sujet bien sûr est immense, complexe, et moins encore que dans les domaines qui précèdent , je ne puis me targuer de quelque compétence minimale en la matière. En outre, je dois faire l’aveu que je suis porté à faire mien, à l’égard de la catégorie ou du mot « religion » le regard critique que nous a magistralement invité à porter sur ce mot, invention latino-occidentale par excellence, le philosophe et historien des religions

Baudouin Decharneux. Dans un petit livre au titre provocateur, La religion existe-t-elle, qu’il vient de publier aux éditions de l’Académie, Decharneux montre bien que cette catégorie, que le colonialisme occidental a tenté d’imposer à toutes les cultures,  n’est en rien universelle et n’est « relevante » que dans la nôtre. Il reste que cette catégorie, ou ce mot, à manier donc avec des pincettes dès lors qu’il s’agit d’univers de langage et de pensée radicalement différents du nôtre, peut garder valeur de curseur, pour tout ce qui touche le rapport de tension entre le réel et l’invisible(64).

  Et il reste aussi que le tableau interculturel brossé à gros traits dans la première partie de cet article  serait vraiment lacunaire et quasi caricatural si je n’y ajoutais, fût-ce également à gros traits,  et en conservant dans l’esprit la mise au point qui précède, une esquisse de la nouvelle silhouette « interreligieuse » qui prend forme précisément sur cette toile de fond des dialogues actuels et conforte la nouvelle espérance dont je parlais.

Quitte à surprendre, je dirais volontiers que c’est à une silhouette bien ancienne que fait penser, pour poursuivre l’image, celle qui émerge aujourd’hui dans le dialogue religieux avec la Chine : celle du jésuite Matteo Ricci, Li Madou pour les Chinois, seul étranger, avec Marco Polo, à figurer sur le bas-relief consacré à l’Histoire de la Chine au « Millennium center » de Pékin. Est-il besoin de rappeler la valeur symbolique considérable de cette figure de passeur, un des premiers jésuites savants à être entrés en Chine, au XVIe siècle, auquel on doit la transcription en lettres latines de la langue chinoise et le premier dictionnaire chinois en langue occidentale ? La trajectoire humaine, scientifique et spirituelle de cet illustre « lettré » d’Occident qu’on a encore célébrée avec fastes en 2010(65) reste un modèle d’immersion  dans l’univers chinois, sa langue, son écriture, sa culture, ses « religions », son histoire.  Clin d’œil de celle-ci : la tombe restaurée de Ricci, qui avait obtenu de l’empereur Wanli dont il était proche de pouvoir être inhumé  sur place, est encore aujourd’hui dans un petit jardin au centre de l’Ecole des cadres du PCC, au cœur de la capitale !

Je voudrais soutenir ici qu’au cours des dernières années, le regard porté par certains Occidentaux sur la Chine « religieuse » est, mutatis mutandis, comparable en potentialités positives à celui que portait naguère un Matteo Ricci en la matière. Et sans doute n’est-ce pas un hasard si c’est à un jésuite que l’on doit les deux livres incontournables que je voudrais évoquer en premier .

Dans Les mandariniers de la rivière Huai et, plus encore, dans L’empire sans milieu, Essai sur la « sortie de la religion » en Chine, Benoît Vermander, personnalité très riche, savant, peintre et calligraphe,  qui fut directeur de l’Institut Ricci à Taipei, qui enseigne aujourd’hui les sciences religieuses à l’université Fudan de Shanghai (66), offre, non seulement un très documenté état de la question du religieux en Chine contemporaine, mais ce que l’on pourrait appeler une axiomatique ou les éléments d’une épistémologie de l’interreligieux aujourd’hui. Percevant bien et analysant de ce point de vue les enjeux cruciaux de la globalisation, Vermander dégage de façon visionnaire les nouveaux termes et les horizons d’un dialogue interculturel et interreligieux Occident-Chine  conduisant les uns et les autres à dépasser et résoudre par le haut  les apories et contradictions où les ont conduites leurs histoires et systèmes propres. 

 C’est à cette nouvelle rencontre interculturelle induite par la globalisation que Vermander lie l’avenir du réveil religieux  qu’il voit pointer en Chine. Utilisant et illustrant le concept très pertinent de « sortie de la religion », emprunté à Marcel Gauchet,  pour tenter de comprendre le contexte religieux complexe de la Chine actuelle, il réactive aussi les « opérateurs » (braconnage, bricolage, trajectoire…), dont se servait naguère Michel de Certeau pour « penser autrement la créativité sociale, y compris dans le fait religieux », et analyser les métamorphoses et mutations du social et du religieux, y compris dans le passage généralisé, en Occident comme en Chine, à la « condition politique ».

Dans la foulée de cette réflexion, la « trajectoire » chinoise du chamanisme au virtuel de l’internet où nous sommes également conduits, amène Vermander, prenant au sérieux cette entrée de la communication sociale (internautes chinois et occidentaux confondus) « dans l’âge et sur le mode virtuel », développe une originale  et quasi prophétique interrogation, aux accents presque theilhardiens, sur le rapport en recomposition  entre « condition politique » et « condition religieuse ». On voit de quelle espérance est porteuse une lecture occidentale aussi renouvelée des religions chinoises et du christianisme, s’efforçant à lire et inscrire les premières, « dans leurs interprétations canoniques comme dans leur reformulations contemporaines (…) dans le récit partagé par lequel nous nous essayons à penser et rêver une aventure commune d’humanisation continuée »( 67).

C’est aussi d’une « sortie de la religion », en même temps que d’une profonde fidélité aux fondements originels de son aventure spirituelle, que rend compte un autre témoin du cheminement interreligieux, l ’ancien prieur de Bocquen, Bernard Besret, pérégrin ou vagus (68)  ayant trouvé en Chine ce « monastère sans religion » répondant à son attente profonde. Dans son livre A hauteur des nuages. Chroniques de ma montagne taoïste, Bernard Besret relate le passionnant parcours qui l’a conduit à ouvrir il y a peu, en collaboration avec ceux qui sont devenus aujourd’hui sa famille chinoise, une auberge « taoïste » sur les flancs de la montagne Qiyunshan(69), dans l’Anhui,  non loin des célèbres Montagnes jaunes.

La « sortie de religion » dont témoigne ce moine laïc est celle d’un trans-religieux, à la fois préoccupé Du Bon usage de la vie et, dans la lignée d’Aldous Huxley « d’explorer les convergences entre les différentes traditions de l’humanité, en particulier entre les pensées spirituelles d’Orient et celles de l’Occident », pour mieux s’approcher du fondement ultime du réel. Aussi bien, sans pour autant se reconnaître personnellement une quelconque identité « taoïste », Besret précise : « Je suis et je reste occidental, mais cela ne m’empêche pas de me sentir en parfaite résonance avec certains aspects de la pensée taoïste et même de trouver que sur certains points, en particulier l’articulation entre la pensée abstraite et l’expérience vécue, elle a su mieux que nous baliser les chemins d’une longue vie heureuse »(70).  Ainsi explicite-t-il les résonances que suscitent en lui des notions ou concepts centraux de la pensée taoïste comme la non nomination du fondement de la vie, le Yin et le Yang et le Vide médian, le souffle-énergie, mais aussi des pratiques ou rituels comme le « yang shen » (le fameux « Nourrir sa vie » (71) qu’a rendu célèbre chez nous l’ouvrage de François Jullien), le Qi Gong, le culte des ancêtres, voire même les rituels liés à la reconnaissance de ce « Continent des esprits » héritée du chamanisme.

Je viens de citer incidemment François Jullien et ceci nous ramène à la sinologie et à son implication dans ce qui constitue à coup sûr une des facettes de l’interreligieux Occident-Chine : le regard que nous portons d’ici sur le « religieux » chinois.

On se rappelle la célèbre controverse qu’ont entraînée les perceptions, jugées par certains trop « essentialistes» du renommé philosophe-sinologue de L’éloge de la fadeur , cherchant  à creuser « l’ailleurs » de la Chine dans la pensée lettrée (bien antérieure au taoïsme et au confucianisme), de façon, grâce à ce détour, à mieux cerner les impensés de notre pensée et  à permettre un « auto-réfléchissement » inédit de l’humain (72). On admettra qu’aussi bien les élargissements réflexifs de ce type que les débats auxquels ils ont donné lieu(73), de même que  les proliférantes explorations de l’univers philosophique ou « religieux » chinois dues précisément  à des sinologues hautement qualifiés ont affiné sensiblement, au cours des dernières années, notre perception des « sanjiao », autrement dit des trois mouvements religieux ou enseignements chinois que sont le taoïsme, le bouddhisme chan et le confucianisme.

D’une part donc, le dépassement philosophique renouvelé auquel convie Jullien, à mille lieues d’une nouvelle tentative de récupération des  fondements de la pensée chinoise, nous amène à mieux penser, dans la scrupuleuse attention aux « hétérotopiques » bien des composantes de la Chine « religieuse », mais à mieux penser aussi avec la Chine, non seulement en travaillant l’écart , mais aussi, comme le souhaitent les penseurs chinois contemporains, en travaillant avec l’écart(74). Reconnaissant n’avoir nul besoin de se convertir à la Chine ancienne ( « Je dis cela contre un certain « Orient » à gourous. »), Jullien n’en est pas moins un écoutant exemplaire de la Chine grâce à qui nous pouvons, en deçà comme au delà du « religieux », questionner « le socle d’évidence, non seulement de nos concepts philosophiques, mais aussi des valeurs sur lesquelles se fait le consensus social » : la Vérité, le Bien, le Sens…(75).

D’autre part, comment ne pas s’en réjouir, c’est à de tout aussi bénéfiques élargissement de nos connaissances et laminage de nos préjugés que peuvent à coup sûr nous ouvrir les proliférantes explorations actuelles, je le disais,   du « religieux » chinois.   Les ouvrages de Kristofer Schipper, auteur du récent La religion de la Chine. La tradition vivante  et, en la matière,  un des initiateurs de « l ‘observation participante », puisqu’il suivit naguère une initiation de maître taoïste aboutissant à son ordination, se révèlent incontournables pour qui souhaite avoir une connaissance correcte de la tradition taoïste et de ses démêlés récurrents avec le confucianisme, quasi depuis son origine instrumentalisé par le pouvoir impérial (76).  D’une autre façon que Jullien, un Schipper, en écho au constat de crise épistémologique de l’Occident annoncé par Bateson,  confirme l’intérêt d’ « une fécondation croisée » des pensées chinoise et occidentale : «  la pensée corrélative chinoise, avec sa cosmologie du Tao et du qi ( le souffle), son système de correspondances (…)fait totalement voler en éclats l’ancienne barrière corps-esprit et permet de réfléchir à notre vie et à sa signification en des termes entièrement différents . »(77)

Dans la foulée de Schipper, nombre de sinologues de l’aire francophone  ont renouvelé ces derniers temps la perception que nous pouvions avoir du Taoïsme, de certains de ses référents et de sa place dans la tradition chinoise : c’est le cas entre autres d’Isabelle Robinet, Catherine Despeux, John Lagerwey, Pierre-Henry  de Bruyn, Romain Graziani, Cyrille Javary (78).  Les unes etles autres nous ont offert des ouvrages d’une considérable richesse, ouvrant au néophyte occidental des explorations intellectuelles qui sont autant d’itinéraires spirituels, pourrait-on quasi dire. Et, dans cette énumération forcément lacunaire, comment ne pas ajouter le nom d’Adeline Herrou, auteur de La vie entre soi. Les moines taoïstes aujourd’hui en Chine : cette thèse doctorale, autre illustration de cette « observation participante » initiée dans le domaine par Shipper et dont s’honore aujourd’hui l’anthropologie, est une véritable somme de connaissances en même temps que de questions ouvertes sur cette réalité vivante que l’on pourrait appeler la réécriture du taoïsme, dans la Chine d’aujourd’hui, voire au-delà(79). Réécriture dont, dans la perspective interculturelle Occident –Chine qui était le propos de cet article, je souhaiterais mentionner deux ultimes illustrations encore : la création en Belgique d’une Association taoïste, depuis l’année 2012, et, en l’automne 2013, la première semaine d’importantes activités taoïstes à Bruxelles rendues possibles par la visite d’une importante délégation de l’Association taoïste de Chine, comprenant une cinquantaine de maîtres venus de différents temples du pays.

Je voudrais ajouter, pour en terminer bientôt avec la dernière partie de  cet article, que si la perspicacité de la sinologie francophone récente nous amène à mieux percevoir la puissance irradiante  du taoïsme en regard de la tradition confucianiste (par ailleurs elle aussi amplement réofferte à notre examen), elle n’en oblitère pas pour autant la figure originelle dont seul le texte des Entretiens nous livre directement l’ombre portée. Que du contraire ! En témoignent, parmi d’autres, outre les conférences d’Anne Cheng au Collège de France, déjà citées plus haut,  l’annexe stimulante du dernier livre de Graziani, intitulé Portrait de Confucius en taoïste(80), comme aussi la magistrale communication que Simon Leys fit naguère à notre Académie royale sous forme d’introduction à Confucius(81), comme enfin l’ouvrage passionnant que Jean Levi consacra à ce dernier(82).

Il me faut conclure ici. La démonstration du foisonnant rapport interreligieux Occident-Chine, pour ce qui touche au Bouddhisme, ce troisième des trois enseignements religieux ayant prospéré en Chine,  qu’il s’agisse du Bouddhisme Chan ou du Bouddhisme tibétain (ou de certaines de ses déclinaisons particulières, comme le Dzogchen)(83) excéderait les limites de cet article et n’est pas nécessaire, tant ce foisonnement est évident et connu. C’est par centaines que se comptent ouvrages, magazines, films ayant affiné et corrigé ces derniers temps notre perception en la matière(84). Et l’on pourrait même soutenir que la présence de quelques ouvrages apparemment iconoclastes parmi un fourmillement d’ouvrages orthodoxes concourt au même résultat d’affinement de notre vision et d’élargissement de notre cartographie spirituelle(85).

Je terminerai simplement en signalant à mon lecteur, en guise de cerise sur le gâteau, trois petits objets singuliers et à mon sens bien symboliques,  illustrant, chacun à sa manière, ce nouvel état d’esprit de l’interculturel et de « l’interreligieux » que souhaitait pointer cet article : un tout accessible petit livre de l’excellent Jacques Pimpaneau (encore lui !) intitulé A deux jeunes filles qui voudraient comprendre la religion des chinois (86); la belle version ensuite que propose aujourd’hui Jean-Christophe Frisch et l’ensemble XVIII-21,Musique des Lumières, en collaboration avec l’Ensemble Meihua Fleur de Prunus Chœur du Centre Catholique Chinois de Paris  de La Messe des Jésuites de Pékin de Joseph-Marie Amiot(87) ; enfin, le très beau petit livre rassemblant sous le titre La raison de l’oiseau les poèmes d’amour de Tshanyang Gyatso, sixième Dalaï Lama (1683-1707), traduits du tibétain et présentés par Bénédicte Vilgrain(88)…

Oui, c’est bien d’un foisonnement ravigotant que j’espérais rendre compte en m’engageant dans ce relevé finalement très lacunaire de récents rapports interculturels et interreligieux Occident-Chine, pour ce qui touche à notre aire francophone. Je vérifie, en le clôturant, combien il m’a conforté dans le sentiment que nous sommes entrés dans une nouvelle ère de ces entrecroisements, ouvrant à de nouvelles espérances pour l’humain. J’aimerais avoir aidé mon lecteur à s’en convaincre.                                                                                                                                                                                                      

Pierre Yerlès, Prof émér.U.C.L.

 

Notes  

(57) Lin Yutang, L’Importance de vivre, trad. de J. Biadi. Préface et répertoire de P. Kaser. Ed Philippe Picquier, 2004, rééd. en Picquier Poche, 2007, 491pp. Lin, émigré aux E-U en 1936, est décédé à Hong Kong en 1976. Kazer rappelle qu’il faillit ravir à Montale, en 1975, le Nobel de littérature, avant de connaître un long purgatoire, dont il sort depuis quelques temps. J’évoque M. Onfray pour le clin d’œil : cf. de ce dernier, Le ventre des philosophes. Critique de la raison diététique, Le Livre de Poche, Biblio Essais, 1990, 182pp.

(58) Lin Yutang, op. cit., p. 52.

(59) Ibid., p.76.

(60) Pour Sionneau et Marié, voir respectivement les sites http://sionneau.com/philippe-sionneau/presentation_philippe_sionneau et www.lifecarecentre.be/seminaire%20eric%20marie.html , pour Martens, voir www.tiandi.eu/index.php/elisabeth-martens; Brigitte Meeus a été se former à l’Université de médecine et de pharmacopée chinoise du Liaoning…

(61) Ainsi des cours d’initiation à la Médecine chinoise sont intégrés aux facultés de médecine de Montpellier ou de Lausanne ; des cours sont donnés sur la médecine chinoise à Lyon et l’ont été à l’U.C.L ; les instituts ou écoles de médecine chinoises, comme l’Institut Ming Men à Nancy ou l’Institut Shao Yang à Lyon se multiplient ; les hôpitaux intégrant des pratiques de médecine chinoise, comme la Salpêtrière ou Cochin à Paris, ou Verviers en Belgique se multiplient…

(62) Voyez à ce propos, sur le plan pratique, Ken Hom, Cuisine chinoise, Hachette, 2002 ; Annabel Jackson, Le tour du monde de la cuisine : Chine, Parragon éd., 2005. ; Michael Sasso, A la table d’un cuisinier taoïste, Picquier poche, 2001 ; pour le clin d’œil littéraire, le bijou de Lu Wenfu, Vie et passion d’un gastronome chinois, Picquier poche, 1996. 

(63) Pour une initiation, voir le livre de Nadia Bécaud, Le thé. La culture chinoise du thé, éd. Stéphane Bachès, 2002 et John Blofeld (trad. J. Herbert), Thé et Tao. L’art chinois du thé, Albin Michel, 1997. Pour le clin d’œil littéraire, l’anthologie de poèmes L’extase du thé, Moundarren, 2002, et Le dialogue du thé et du vin, de Wang Fu, Berg international, 2013, 37pp. Quant aux comptoirs ou salons de thé, voyez en France, parmi bien d’autres, à Lyon, Longjing (www.long-jing.com).  Le dernier comptoir/salon de thé chinois, raffiné, ouvert en Belgique est, à ma connaissance, la Maison de thé Source de lumière, 16, rue du Postillon à 1180, Bxl et l’a été en mai 2013. Voir aussi www.lesfeuillesvertes.com

(64) Baudouin Decharneux , La religion existe-t-elle ? Essai sur une idée prétendument universelle, Académie Royale de Belgique, éd. L’Académie en poche, 2012, 106pp.

(65) A propos de ces manifestations, voir e.a. les sites www.grandricci.org/evenements.html et www.institutricci.org/A3_actualites/proc_actu/list_dern_actu

(66) Les deux ouvrages de Benoît Vermander ici évoqués ont été publiés tous deux chez Desclée de Brouwer, le premier en 2002, le second en 2010. Ils avaient été précédés, chez DDB, d’un premier ouvrage intitulé Le Christ chinois, en 1998.

(67) Benoït Vermander, L’Empire sans milieu, op. cit., p.214.

(68) Le mot « vagus » (droit canon : hors juridiction) est revendiqué par Besret lui-même, qui se reconnaît « vagabond ». B. Besret, Du bon usage de la vie, Albin Michel , Coll. « Espaces libres », 1996-2006, p. 214.

(69) L’ association Huanglao-Qiyunshan rassemble ceux qui soutiennent l’initiative interculturelle localisée sur cette montagne et fondée conjointement par le Chinois Zhu Ping et l’auteur de A hauteur des nuages (cf. le site www.qiyunshan.eu/v1/index.php). Ce dernier ouvrage  est paru en 2011 chez Albin Michel, 247pp.

(70) A hauteur des nuages, op. cit ., p.178

(71)Cf. Ibid. , p.203. La plupart des essais de François Jullien ont été rassemblés au Seuil dans les deux volumes : La pensée chinoise dans le miroir de la philosophie, 2007, 1883pp., et La Philosophie inquiétée par la pensée chinoise, 2009,1426p. Nourrir sa vie : A l’écart du bonheur est repris dans ce 2d vol.

(72) François Jullien, Chemin faisant, connaître la Chine, relancer la philosophie, Réplique à ***, Seuil, 2007, p.115.

(73) Pour prendre la dimension des débats en question, il conviendra de lire au moins le petit opuscule de Jean François Billeter, Contre François Jullien, paru aux éd. Alia, en 2006, et, outre la réponse de ce dernier dans Chemin faisant…, l’ouvrage collectif Oser construire pour François Jullien, éd Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2007. 

(74)Cf., ds Oser construire…, les contributions de Lin Chi-Ming et de Du Xiaohen.

(75)Cf. Ibid., Françoise Gaillard, Du danger de penser, p. 17  

(76) Kristofer Schipper , La religion de la Chine. La tradition vivante, Fayard, 2008, 473pp. L’autre grand ouvrage de Schipper, Le Corps taoïste, a été également publié par Fayard, en 1982.

(77) La religion de la Chine, op. cit., p.432.

(78)Voir, d’ Isabelle Robinet, Histoire du Taoïsme , Des origines au XIVe siècle, CNRS, Biblis, 269p, 2012 et Comprendre le Tao, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 2002, 294pp. ; de Catherine Despeux, Taoïsme et Connaissance de soi, La Carte de la culture de la perfection, éd. Trédaniel, 2012 (rééd revue et augm. de Taoïsme et Corps humain, paru en 1994) et Le Qigong de Zhou Lüjing , éd Trédaniel,2011, 288pp.; de John Lagerwey, Le Continent des esprits. La Chine dans le miroir du taoïsme, éd Maisonneuve et Larose, 1993, 171pp.; de Pierre-Henry De Bruyn, Le taoïsme. Chemins de découvertes, CNRS éd., 2009, 282pp.;                                            de Romain Graziani,Fictions philosophiques du « Tchouang-tseu », Gallimard, 2006, 339pp. et Les corps dans le Taoïsme ancien, éd Les Belles Lettres,2011, 358pp.; de Cyrylle Javary,outre nombre d’autres publications comme par ex. Les trois sagesses chinoises, Albin Michel, 250pp., sa traduction et sa présentation du Yi Jing ( en coll. avec P. Faure), Albin Michel, 2012, 1065pp.  

(79) Voir Adeline Herrou, La vie entre soi. Les moines taoïstes aujourd’hui en Chine, Société d’ethnologie (Nanterre), 2005, 520pp.

(80) Cf. op.cit.(note 70), Annexe, pp. 287 à 298 .  

(81) Simon Leys, Une introduction à Confucius [en ligne], Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1995. Disponible sur : < www.arllfb.be > .

(82)Jean Levi, Confucius, Albin Michel (Poche), Coll. Spiritualités vivantes, 2003.

(83)Autre témoin de « l’observation participante », Philippe Cornu, sinologue français converti au Dzogchen,(président de l’Université bouddhique européenne, prof. U.C.L. en Histoire des religions, bouddhisme…) en est devenu un éminent spécialiste : cf. Le Miroir du cœur, Tantra du Dzogchen, Seuil, Points-Sagesse, 1997, 284pp. Philippe Cornu est aussi l’auteur d’un monumental Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, rééd. 2006, 949pp. : œuvre interculturelle et interreligieuse s’il en est !

(84) Parmi lesquels, est-il besoin de le dire, outre les innombrables textes du canon bouddhique traduits en français, et accessibles en éditions de poche, l’abondante littérature que l’on doit au Dalaï Lama ou à son célèbre « médiateur » français Mathieu Ricard.

(85) Ainsi de l’ouvrage très critique et parfois partial mais instructif de la Belge Elisabeth Martens, Histoire du Bouddhisme tibétain. La compassion des puissants, éd L’Harmattan, 2007, 282pp.ou de l’ouvrage fascinant, traduit de l’anglais par notre compatriote André Lacroix, relatant l’exemplaire chemin de vie d’un Tibétain hors-norme : Tashi Tsering, Mon combat pour un Tibet moderne, Golias éd., 2010, 255pp.

(86)Jacques Pimpaneau, A deux jeunes filles qui voudraient comprendre la religion des Chinois, éd Philippe Picquier, 2010, 106pp.

(87) Auvidis Astrée, E 8642 ;

(88) Aux éditions Fata Morgana, Coll. « Les immémoriaux », 2012, 96pp.

Au moment de clôturer cet article (février 2014), je découvre un véritable joyau de compréhension interculturelle : le « roman » que vient de publier chez Gallimard un jeune sinologue français actuellement en poste à Pékin, Nicolas Idier, La Musique des pierres (NRF, Gallimard, « L'infini », 2014), où se profile en filigrane le portrait d'un grand peintre chinois contemporain, Liu Dan. Le mot de Kristeva sur Gao Xingjian peut être repris ici, mais pour un européen cette fois, qui se montre en effet « capable d'entrer dans la chair des paysages chinois », la chair de ses rochers, la chair de la culture la plus profonde de la Chine (la calligraphie, la peinture de paysage, la tradition de ses lettrés). C'est ruisselant d'érudition fine et d'acuité, d'empathie, de sensualité et de sensibilité. Pas étonnant pour quelqu'un qui a consacré sa thèse de doctorat en histoire de l'art à mettre en évidence l'oeuvre pionnière de Pierre Ryckmans-Simon Leys dans l'historiographie de l'art chinois.