A l'occasion des 50 ans de l'immigration turque et marocaine, j'aimerais rendre hommage à la 1ère génération d'immigrés en vous proposant le texte ci-joint, un texte personnel certes mais également empreint d'une certaine universalité.

Mina Oualdlhadj

 Lettre à mon père

C’est ici que tu as souhaité être enterré, sur ce petit bout de terre, à trois mille kilomètres de ce pays qui t’a tant donné. Car c’est dans ton village natal que tu as souhaité que revienne ta dépouille.

La voici, ta tombe, perchée sur la montagne, au milieu d’un paysage époustouflant : une montagne épineuse parsemée de figues de Barbarie, des falaises qui plongent dans la mer Méditerranée, la mer plus bleue que tu ne l’as jamais vue là-bas.

Toi qui as passé ta vie à prier, te voici à deux mètres de la petite mosquée du village, drapée de blanc, une couleur qui allait si bien au grand-père que tu étais devenu.

Là-haut on distingue à peine les vestiges de la maison où tu as vu le jour. À l’origine, il n’y avait qu’une pièce. Puis ton frère aîné a construit une annexe, juste avant de se marier. Dans ta tribu, on ne se mariait pas tant qu’on n’était pas capable d’assumer une famille, on ne se mariait pas tant qu’on n’était pas devenu un homme.

Dans les années 40, une terrible famine a frappé ton village. Tu as souvent parlé de cette « année rouge », en référence, semble-t-il, à la couleur de la terre dans la région. On avait beau y semer des graines, elle demeurait désespérément rouge. Aucune plante n’y poussait.

Petit garçon orphelin de père, tu es resté enfermé trois jours durant avec ta mère, tes frères et tes soeurs, allongé à même le sol, à attendre la mort. Les membres de ta famille ne souhaitaient pas ou n’avaient pas la force de fuir vers Tanger, à l’instar de la plupart des familles berbères. Ta mère, cette grand-mère que je n’ai pas connue, n’est pas sortie demander la charité, elle était sans doute trop fière. Elle est restée là… Jusqu’à ce qu’une cousine frappe à la porte de votre masure, un pain dans une main et du lait battu dans l’autre.

Tu étais loin alors de t’imaginer que jamais plus tu ne souffrirais de la faim ; et même, mieux, que d’autres profiteraient de ta générosité tout au long de ta vie, y compris les descendants de cette bienfaitrice, décédée voici quelques années. Je regrette de n’avoir pu la connaître.

Tante Fatma, la soeur de maman, est décédée trois mois après que tu nous as quittés. Elle n’a cessé de demander à Allah de te bénir. Elle t’a pleuré jusqu’au dernier jour de sa vie. Elle n’a jamais oublié toutes ces années où tu revenais d’Europe chargé de cadeaux. Elle n’a pas été la seule à en bénéficier. Que de fois nous, tes enfants devenus grands, t’avons reproché tes excédents de bagages ! Que de fois nous t’avons accompagné à l’aéroport, en traînant les pieds, craignant les réprimandes répétées des agents chargés de l’enregistrement des valises.

Cette terre que je foule au détour d’un voyage, tu l’as piétinée enfant, tu l’as labourée adolescent. Tu as escaladé cette montagne en portant sur ton dos ta mère malade. Tu y as laissé couler tes larmes en regardant la mer qui a emporté ton père. Ce père que tu ne cesseras d’évoquer, malgré tes rares souvenirs. Ce grand-père que je n’ai pas eu la chance de connaître mais dont je suis si fière. C’était un pêcheur hors norme qu’une vague a pourtant brisé contre un rocher alors qu’il tentait de subvenir aux besoins de son foyer.

Il fut le caïd de cent hommes sous le commandement d’Abdelkrim El Khattabi, ce héros de l’indépendance. Il perdit un oeil durant la guerre du Rif. On le voit sur l’unique photo jaunie qui t’a accompagné toute ta vie. 

 

De même, ta dernière photo d’identité ne quitte jamais mon portefeuille, elle m’accompagne partout. Un jour, je l’ai perdue sans savoir comment. Une semaine plus tard, une de tes petites-filles l’a retrouvée accrochée au rebord d’un distributeur de billets. Cette découverte l’a bouleversée. Celui ou celle qui a trouvé ta photo ne l’a ni piétinée ni jetée. Elle est restée intacte. Ma nièce, ta petite-fille, a eu le bonheur de me la restituer. Pour nous, c’est le signe que tu es toujours à nos côtés.

À l’approche de la quarantaine – je n’étais alors qu’une enfant –, tu as décidé de quitter cette terre trop aride, que tu n’as pourtant jamais cessé d’aimer. Tu n’avais pas le choix. Pour assurer un avenir meilleur à ses enfants, il fallait partir. Tu avais voulu le faire plus tôt, bien avant ma naissance, au temps où l’Europe ouvrait ses portes, mais tu avais perdu ton passeport et tu as mis des années à le faire renouveler. Cette perte m’a permis de vivre une enfance au soleil.

« Votre père porte sur son corps les traces du travail, c’est une force de la nature », m’a affirmé l’ostéopathe chez qui je t’ai emmené il y a quelques années, Il ne croyait pas si bien dire. Tu as travaillé dur dès l’enfance. Tu as porté de lourdes charges, tu as fait de la contrebande de vêtements et de denrées alimentaires, entre l’Espagne et le Maroc, souvent au risque de ta vie. Tu as d’ailleurs fait un mois de prison, où tu t’es senti abandonné comme jamais. Tu as été pêcheur sur un chalutier, tu as bravé les tempêtes, fait passer quelques nuits blanches à maman, qui craignait chaque fois que la mer ne finisse par t’emporter comme ton père. Tu as franchi la frontière marocaine de manière illégale pour manier le marteau-piqueur dans ce pays où je vis et où sont nés tes petits- et arrière-petits-enfants. Tu n’avais qu’une idée en tête : assurer à tes enfants une vie meilleure que la tienne. Ta décision de partir a déterminé la vie de trois générations (et des suivantes !). « Que serions-nous devenus si Grand-père n’avait pas décidé de partir ? » me demandait mon fils aîné il n’y a pas si longtemps.

Enfant, je ne comprenais pas, et je t’en ai voulu de m’arracher à mon enfance ensoleillée.

J’étais dans mon pays, j’allais à l’école, je mangeais à ma faim, j’avais des amis, une grande famille. J’étais libre de courir dans la rue, de marcher pieds nus jusqu’à la plage. Et toi tu étais loin, là-bas, dans ce pays que tu disais gris et dont tu ne comprenais ni la langue ni les moeurs.

Tu nous envoyais des cassettes audio où tu nous racontais ta vie d’exilé. Je t’écoutais parler de ta solitude, de ta peur d’être expulsé, des patrons qui t’exploitaient. Maman pleurait et moi je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas ce qui te forçait à rester là-bas, dans ce pays si froid.

Et puis est arrivé ce grand jour, où ces fameux papiers allaient te permettre de bénéficier du regroupement familial. Pour toi, ce fut un jour de délivrance. Pour moi, ce fut la fin de l’enfance et de l’insouciance.

Avant que tu ne deviennes propriétaire, grâce à un crédit hypothécaire, nous avons occupé des logements souvent insalubres. Nous avons souffert de la promiscuité, de l’humidité, des conflits de voisinage, du manque de lumière. Je te voyais rentrer du travail et t’écrouler dans le fauteuil. Tu disais que si tu n’avais pas été analphabète, tu aurais fait un travail moins harassant. Et puis tu as connu le chômage, humiliation suprême pour quelqu’un qui n’existait que par le travail.

Tu ne souriais plus. Tu ne parlais que pour nous faire des reproches, à nous et au monde entier. Il était loin, le papa qui nous faisait écouter des chansons arabes et berbères sur un vieux tourne-disque, qui n’avait pas son pareil pour bouger les épaules et frapper le tambourin. Il était loin, l’homme qui excellait dans l’improvisation des vers chantés (izran, en 3

 

berbère), ces chants à travers lesquels il racontait ses joies et ses peines. Il était loin, ce jeune homme poète que le village s’arrachait dans les mariages.

En très peu de temps, je suis devenue ton interprète et ta secrétaire. Tu voyais pourtant d’un mauvais oeil que je puisse attacher tant d’importance aux études. Pour toi, savoir lire et écrire était bien suffisant, pour une fille. Tu avais pour moi un autre projet de vie, qui se déclinait en deux mots : mariage et enfants. « Les études libèrent les filles, elles les rendent rebelles, elles les éloignent de leurs origines et de leur famille. » C’est ainsi que tu raisonnais. Et pourtant, c’est toi qui m’as toujours encouragée à étudier. Toi et maman. Pour que je ne sois pas comme vous. Je t’en ai tellement voulu de tes nombreuses tentatives de me mettre des chaînes. Je t’ai même haï. Mais je t’ai tenu tête sans jamais te manquer de respect. Je suis passée maître dans l’art de la négociation. C’est grâce à toi que j’ai développé certaines qualités comme la médiation, la patience et le courage.

Lorsque j’ai décroché mon diplôme, je t’ai annoncé d’un air désinvolte : « Ça y est, je suis universitaire ! » Je n’oublierai jamais ce jour : je ne m’attendais qu’à une réaction teintée d’indifférence, ni plus ni moins, mais d’une voix tremblante, à peine audible, les larmes aux yeux, tu m’as félicitée. Par pudeur, je t’ai tourné le dos. C’est à maman que tu as dit combien tu étais fier de moi. Tu ne cessais de répéter : « Moi l’analphabète, j’ai une fille universitaire. »

C’est pour cette raison aussi que tu as tant aimé ce pays d’accueil, qui a permis à tes enfants de faire des études, de trouver un travail. Étrangement, tu as toujours été reconnaissant et tu n’as jamais parlé de ce que ce pays vous doit, à ta génération et à toi. Parfois, très rarement, quand nous passions devant un édifice, tu disais : « C’est moi qui ai construit ce bâtiment, pas avec ma tête, comme les architectes et les ingénieurs, mais avec mes bras. » Effectivement, sans votre main-d’oeuvre, à vous les premiers immigrés, l’Europe aurait-elle pu se reconstruire ? Et sans vos enfants, aurait-elle pu se repeupler ? Car en plus de votre main d’oeuvre, vous avez donné, à ce pays d’accueil, des électriciens, des médecins, des ingénieurs, des conducteurs de bus, des éboueurs, des cinéastes, et même des ministres. Qu’on le veuille ou non, vous avez contribué à sa richesse économique, sociale et culturelle.

On dit que vous avez travaillé sans jamais vous plaindre. On dit que vous rasiez les murs, que vous aviez peur, que vous ne vous sentiez pas le droit de revendiquer quoi que ce soit, car après tout vous n’étiez pas chez vous. On dit que vos enfants et petits-enfants sont plus bruyants, plus revendicateurs, plus problématiques, moins malléables et corvéables car, après tout, ils sont chez eux. Qui a tort ? Qui a raison ?

Aujourd’hui le quartier est triste sans toi. Même les jeunes te regrettent. Tu n’aimais pas les voir « tenir les murs » à longueur de temps, c’est pourquoi tu les traitais de « clochards », avec un accent qui les faisait rire. Ils te répondaient que ce n’était pas de leur faute s’il n’y avait pas de travail pour eux.

Ces jeunes, peu de temps avant que soit rapatriée ta dépouille, se sont précipités à la mosquée du quartier pour accomplir la « Prière de l’absent ». Ils se sont bousculés pour porter ton cercueil jusqu’au corbillard qui allait t’emmener à l’aéroport. Je n’avais jamais vu autant de mains autour d’un cercueil. C’était sans doute leur manière de vous rendre hommage, à toi et à tous ceux de ta génération.

Mina Oualdlhadj, auteure du roman « Ti t’appelles Aïcha pas Jouzifine ! », Editions Clepsydre, 2008.

Version allemande : Mimi und Aïcha, D. Kinzelbach, Mainz, 2009.

Version néerlandaise : Twee meisjes, Beefcake Publishing, 2011.