« Que peut l’architecture ? À cette question, dit Jean-Pierre Garnier, on pourrait répondre : « beaucoup et peu à la fois », si on la laisse en suspens sans passer à une seconde : qu’en est-il du projet architectural et urbain comme contribution à la transformation du monde ? À celle-ci, il conviendrait de répondre par une autre question : de quel monde et de quelle transformation parle t-on ? Du monde capitaliste ? Sans doute vu qu’il n’en est point d’autre sur la planète pour le moment. Reste à savoir dans quel sens la nécessité de sa transformation doit être interprétée. Ou bien on se réfère à la formulation fameuse d’un personnage du roman Le Guépard, de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne bouge ». Ou bien on choisit de s’appuyer sur Karl Marx pour qui « transformer le monde » signifie tout bonnement en finir avec le capitalisme »

Allons voir en effet comment peut évoluer cette contradiction.

Michel Peyret.


Que peut l’architecture ? Par Jean-Pierre Garnier

En accompagnement de « Les villes du capitalisme », un article de Jean-Pierre Garnier publié dans la RdL n° 12(juillet-août 2013), actuellement disponible en kiosque et en librairie, voici le texte d’une intervention de Jean-Pierre Garnier sur architecture et politique.

L’architecture entre le politique et la politique

Mettre en relation architecture et politique pose un problème d’ordre à la fois épistémologique, scientifique… et politique. Il y eut des époques, qui apparaissent déjà lointaines, où le caractère politique de l’activité architecturale apparaissait comme une évidence. Les années 20 du siècle dernier, pour ne pas remonter plus haut, avec le Bauhaus, le futurisme et le constructivisme, où les architectes les plus en vue s’attelaient explicitement à l’édification d’un monde voire d’un ordre nouveau, et, plus récemment, la fin des années 60 et le début des années 70, celles de la « contestation », où leurs successeurs prétendaient vouloir « changer la ville pour changer la vie ». Dans les deux cas, au-delà des divergences et des oppositions sur le type de société à promouvoir et les moyens d’y parvenir, le concept de « politique » avait quelque chose à voir, ne serait-ce parfois que de manière antithétique, avec celui d’émancipation.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Outre la dépolitisation massive qui, au cours des décennies qui suivirent, a touché la profession comme l’ensemble de la petite bourgeoisie intellectuelle dont elle fait partie intégrante, lapolitique, quand elle est remise sur le tapis, est identifiée et réduite au politique, c’est-à-dire à l’étatique, au niveau national ou local. Peut-être le moment est-il venu, alors qu’il est question parmi nombre de spécialistes de l’urbain, dont les architectes, les urbanistes et les paysagistes, de redonner sens à l’urbanisation d’un monde simultanément guetté par la décomposition sociale et la dévastation écologique, de s’aviser que ce monde est plus que jamais capitaliste et d’en tirer toutes les implications. En particulier la nécessité du retour d’une pensée critique radicale sur l’espace.

Que peut l’architecture ? À cette question, on pourrait répondre : « beaucoup et peu à la fois », si on la laisse en suspens sans passer à une seconde : qu’en est-il du projet architectural et urbain comme contribution à la transformation du monde ? À celle-ci, il conviendrait de répondre par une autre question : de quel monde et de quelle transformation parle t-on ? Du monde capitaliste ? Sans doute vu qu’il n’en est point d’autre sur la planète pour le moment.

Reste à savoir dans quel sens la nécessité de sa transformation doit être interprétée. Ou bien on se réfère à la formulation fameuse d’un personnage du roman Le Guépard, de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne bouge ». Ou bien on choisit de s’appuyer sur Karl Marx pour qui « transformer le monde » signifie tout bonnement en finir avec le capitalisme. Une alternative résumée à sa manière par l’ancien Premier Ministre français Jaques Chaban-Delmas, tirant les leçons de Mai 68 pour présenter son projet de « nouvelle société » : « s’agit-il, demandait-il, de changer la société ou de changer de société ? ».

Remplaçons « société » par « Cité ». Dans le premier cas, cela donnera Shangaï, Dubaï, Barcelone, Bilbao, Montpellier ou même certains secteurs urbains parisiens rénovés, et, plus généralement, l’aménagement et l’urbanisme tels qu’ils ont pratiqués depuis leur apparition, à de rares exceptions près. Dans l’autre cas, il conviendra, pour les professionnels de l’urbain et les architectes en particulier, de reprendre à nouveaux frais la démarche « utopienne » prônée par le sociologue-philosophe Henri Lefebvre[1] et l’architecte-urbaniste Anatole Kopp, et maintenant par le géographe britannique « radical » David Harvey[2], c’est-à-dire imaginer et concevoir une ville qui serait « à la fois le moule et le reflet d’une société socialiste ou communiste à venir[3] ». Et se joindre aux luttes politiques visant à la faire advenir. Ce qui suppose que l’on s’entende sur la signification du mot « politique ».

Pour éviter tout malentendu sur ce qui va être exposé, une clarification conceptuelle préalable s’impose. Il ne s’agit pas seulement d’une mise au point terminologique, mais de définir sans ambiguïté la perspective où s’inscrit ce propos. Qui est celle de l’émancipation sociale. Pour ce faire, je ne vais pas me référer à quelque théoricien et leader exhumés du panthéon communiste tels, outre Marx, Gramsci ou Rosa Luxembourg, mais d’abord à un philosophe français « post-marxiste » encore vivant : Jacques Rancière.

Pour celui-ci, la question de l’émancipation est au cœur de la question politique, entendue comme mise en crise des partages institués, de larépartition des places et des fonctions dans les sociétés de classes. Des partages et une répartition qui s’inscrivent, comme chacun sait ou devrait le savoir, dans l’epace urbain. Cette mise en crise résulte de l’acte d’interruption et de dérèglement de l’ordre social capitaliste. Et donc de son ordre spatial. Cet acte, c’est l’irruption des « sans parts », de ceux qui ne comptent pas aux yeux des classes dominantes, sauf sur le plan statistique car il faut bien « gérer » leur présence, et qui ne peuvent donc être parties prenantes et agissantes dans nos sociétés dites démocratiques. Une irruption qui s’effectue là où on les attendaient pas. C’est-à-dire dans des lieux, à des moments et sous des formes inopinées.

Logique policière versus logique égalitaire

Cette conception de la politique procède d’une présupposition : celle de l’égalité des humains, égalitéintellectuelle, au sens non académique. « l’enjeu fondamental de l’action politique » , affirme la philosophe Charlotte Nordmann, est bien « la démonstration de l’égalité intellectuelle. […] La politique n’existe que dans la mesure où l’on croit possible d’inscrire l’égalité dans l’ordre social, d’en infléchir ainsi le fonctionnement, sinon de le bouleverser[4] ». Certains verront dans cette assertion égalitaire initiale un postulat. Non sans raison. Du moins si l’on considère que la raison du plus fort doit toujours prévaloir.

Cette conception polémique ne peut évidemment faire l’unanimité. Car, lorsque l’on parle de « politique », c’est d’ordinaire une seconde acception du terme qui prévaut. Le politique — au masculin, cette fois-ci —, est alors identifié au pouvoir, au gouvernement, à tout ce qui concerne l’État et ses institutions, sur le plan national mais aussi international et local.

Pour Marx, pour Henri Lefebvre, le politique c’est l’étatique. Jacques Rancière, lui, le désigne par le terme de « police » au sens large du terme. Soit « le rassemblement des hommes en communauté et leur consentement fondés sur la distribution hiérarchique des places et des fonctions et les systèmes de légitimation de cette distribution[5] ». Au contraire, par « politique » au féminin, on entend « le jeu des pratiques guidées par la présupposition de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui et par le souci de la vérifier ». La politique est donc la pratique de démonstration de l’égalité, qui vient brouiller les classements étatiques et sociaux. Elle est l’intervention de la logique égalitaire dans l’organisation hiérarchique de la société, d’une logique qui vient contredire et perturber la logique policière de la distribution des fonctions, des places et des pouvoirs.

Il va de soi que la conjoncture socio-historique où nous nous trouvons englués depuis plusieurs décennies — bientôt quarante ans si on la fait démarrer au milieu des années 70 — a rendu temporairement caduque la politique au sens défini plus haut, synonyme d’antagonisme, de conflit, de dissensus. Ceux qui s’en félicitent qualifient cette conjoncture de « post-moderne », alors qu’elle est post-politique au sens premier du terme. Inutile, je pense, de revenir longuement sur la dépolitisation de la vie intellectuelle et le déclin des idéaux progressistes en France au cours cette période, accélérée durant l’« ère Mitterrand » du fait du cours éminemment droitier de l’action menée par une « gauche de gouvernement » ralliée au marché, au profit et à l’entreprise, ainsi qu’à la « démocratie libérale » — le capitalo-parlementarisme, dirait le philosophe marxiste Alain Badiou, encore que « capitalo-présidentialisme » serait une expression plus appropriée. Avec pour effet la diffusion, à tous des échelons de l’État, d’une conception et d’une pratique managériales du politique (cf. « gouvernance », « partenariat public-privé ») dont le seul horizon est la reconduction sans fin des rapports de production capitalistes.

Sans doute que, dans un tel contexte, les assertions de caractère radical et plus encore insurrectionnel comme celle qui précède ne peuvent-elles être entendues, c’est-à-dire comprises et encore moins admises, par ceux qui, même quand ils persistent à se proclamer « de gauche », se sont accommodés de cet interminable statu quo. Dont les architectes comme la quasi-totalité de l’ensemble de la classe à laquelle ils appartiennent : la petite bourgeoisie intellectuelle.

Classe médiane, intermédiaire et médiatrice, elle est — je pourrais dire « nous sommes » puisque j’en fais partie — structurellement préposée par la division capitaliste du travail aux tâches de médiation (conception, organisation, contrôle, inculcation idéologique) indispensables au maintien des rapports de domination de la classe dirigeante (privée mais aussi publique), à qui sont réservées les tâches de direction, sur la classe dirigée (ouvrière et employée) à qui échoient les tâches d’exécution. D’où une question que je vais poser sans prendre de gants : les architectes sont-ils vouées, comme tous les autres néo-petits bourgeois, à être les supports et les suppôts de la reproduction des rapports de production, autrement dit de la pérennisation du capitalisme ? Et donc, à ne concevoir la politique qu’au travers du politique, c’est-à-dire de la grille idéologique étatique ?

Comme les autres professionnels qui travaillent sur la ville et travaillent la ville (« décideurs », chercheurs, aménageurs…), les architectes — et cela vaut aussi pour les urbanistes et les paysagistes — ne remettent jamais en cause le monopole de l’intelligibilité du monde urbain par des spécialistes, et donc les dispositifs de dépossession intellectuelle et politique des classes populaires sur lesquels repose ce monopole, limitant voire éliminant ainsi les possibilités concrètes d’émancipation collective. Dans Le Pouvoir des mots, la philosophe féministe états-unienne Judith Butler dénonce, après le sociologue Pierre Bourdieu, l’équivalence idéologique établie entre « être autorisé à parler » et « parler avec autorité[6] ». Cette assimilation de la véracité des énoncés, identifiés au savoir, à leur légitimité sociale, qui procède du pouvoir, doit être mise en question.

Confondre l’une et l’autre revient, en effet, à ignorer ou à nier que les dominés sont virtuellement porteurs d’unecapacité de pensée autonome et d’une puissance d’agir, et, qu’ils le sont parfois réellement quand la conjoncture socio-historique s’y prête. Et cela vaut dans le champ urbain. D’où l’étonnement mêlé d’agacement des « décideurs », de leurs conseillers et leurs experts quand des collectifs d’habitants se constituent et se mobilisent contre tel ou tel projet d’aménagement, comme l’aéroport des Landes à la périphérie de Nantes, ou des opérations de « requalification urbaine » menées en centre-ville et en banlieue dans le cadre des politiques de métropolisation visant à réserver les espaces requalifiés au cœur des grandes agglomérations à des « gens de qualité », comme on disait jadis, avec éviction préalable des classe populaires perçues comme indésirables.

Peut-être conviendrait-il, dès lors, quand on se réclame d’une démocratie autre que formelle, de s’efforcer de saisir comment ceux que l’on supposait muets parviennent à faire entendre leur voix, par quels processus cette puissance nouvelle peut se développer. Ce qui supposerait d’abord que l’on consente à écouter ce qu’ils ont à dire, au lieu de chercher à les faire taire ou à neutraliser leurs critiques par le biais des mécanismes de la pseudo-démocratie participative (« débats public », « réunion de concertation », « empowerment » etc.), quand ce n’est pas par le recours pur et simple à des solutions répressives. Peut-être serait-il temps, ainsi, pour les architectes, de renouer avec la philosophie, non pas celle de philosophes de pacotille dont je tairais le nom, mais de penseurs de l’émancipation sociale, tels, outre Rancière, les philosophes Alain Badiou ou Slavoj Zizek, sans parler de Henri Lefebvre ou de Karl Marx dont on est train de redécouvrir en France ici et là l’actualité. Peut-être serait-il temps, en fin de compte, pour les architectes, de faire une place dans leurs systèmes d’interprétation du vécu urbain contemporain, à l’action collective et contestataire des gens ordinaires. Et de ne pas réduire la « demande sociale », souvent évoquée et invoquée, à la commande publique ou privée censée. Il est vrai qu’on trouvera toujours un architecte pour répliquer, comme l’architecte Massimiliano Fuksas, que « l’architecture, certes, répond à des commandes, mais elle est destinée à tous, même à eux qu’on ne connaît pas[7] ».

Une mission impossible

Bien sûr, il ne faut pas attendre un quelconque « grand soir » ou d’improbables « lendemains qui chantent » pour imaginer et élaborer des projets susceptibles d’améliorer l’environnement urbain au profit du plus grand nombre. Ce qui conduirait à ne rien faire et à renoncer à exercer la profession. Ou, comme c’est souvent le cas, à accepter, en attendant des jours meilleurs pour les classes populaires, de mettre en forme des espaces qui ne feront que prolonger voire accentuer l’urbanisation sans urbanité dont elles font les frais, comme cela s’est produit et continue de se produire depuis des décennies.

Sommés de rendre des comptes sur ce qu’ils ont fait de et à l’espace urbain, les architectes concernés pourront, il est vrai, répondre avec le cynisme qui tient lieu en ce cas de franchise, ce qu’avait rétorqué Mis van Der Rohe, citée par Franco La Cecla, à ceux qui l’accusaient de complaisance avec de nazisme lorsqu’il se trouvait encore en Allemagne : « Vous n’êtes pas sans savoir que les architectes ont toujours travaillé pour les puissants. »

De fait, étant donné que la production de l’espace urbain reste plus que jamais soumise aux rapports de production capitalistes, que les logiques sociales qui en régissent l’organisation et le fonctionnement échappent totalement aux professionnesls chargés de les traduire et les inscrire sur le terrain, ce n’est qu’à la marge qu’ils peuvent — si l’on peut dire — « limiter les dégâts ». Autrement dit, servir le Prince, tout en essayant vaille que vaille, quand la commande leur en offre la possibilité, de ne pas trop le faire au détriment des sujets. Sans pouvoir cependant, contrairement à une illusion encore répandue dans la profession, inverser la tendance en faveur de ces derniers par la seule force des projets architecturaux et urbanistiques.

Sauf à verser dans l’idéologue spatialiste, toujours prégnante parmi les architectes, il ne faut pas, en effet, surestimer, la capacité de l’architecture à influer positivement sur la vie quotidienne des habitants. Certes, on peut mettre entre parenthèses les déterminations de classe de cette vie, comme y excelle une sociologie, anthropologie ou philosophie urbaine d’accompagnement, qui érigent le citadin en homo urbanus sans appartenance sociale autre que celle à la Cité, déconnecté de la structure socio-économique dont dépend en grande partie son statut d’habitant et sa manière d’habiter. Vision mythique et mystificatrice démentie par la pratique comme par la théorie. Des architectes dont on ne saurait toujours suspecter la bonne volonté poursuivent néanmoins le rêve de « changer la ville pour changer la vie ». Mais nous ne sommes plus à l’époque où le débat entre les artistes bolcheviques sur la construction du cadre de vie s’inscrivait dans la « reconstruction du mode de vie[8] ». 

De nos joursoù, dans l’imaginaire commun, la fin du capitalisme relève à nouveau de l’impossible voire de l’impensable, ce qui pourrait changer réellement la vie de la majorité des citadins dans un sens positif et significatif, ne dépend pas des architectes, bien qu’ils pourraient s’y associer par leur engagement politique, tandis que ce qui dépend d’eux ne peut rien changer vraiment dans la vie des citadins.

À défaut, ils peuvent tout de même s’efforcer de Limiter les dégâts, comme était-il dit plus haut qu’est-ce-à-dire ? Par exemple, atténuer au lieu de le renforcer, le caractère ségrégatif du logement dit « social » — car l’inégalité devant l’habitat inhérente à un système social inégalitaire fait qu’il y aura toujours besoin de logements dit sociaux tant que ce système perdurera — en dessinant autre chose, pour remplacer les barres et les tours de jadis, que des immeubles où les innovations formelles ou techniques ne réussiront pas à dissimuler la misère d’une habitation au rabais.

Limiter les dégâts, ce peut être aussi éviter que, sous couvert de « requalification de l’espace public », on en fasse des lieux lisses, aseptisés et sécurisés très prisés par les touristes, mais inappropiables par la population, qui ne servent qu’à « mettre en valeur » les immeubles les entourent, c’est-à-dire à booster les plus-values immobilières. Ce peut être également refuser, sous prétexte de transformer les gares en « lieux de vie », de les « adapter au monde urbain d’aujourd’hui » et de les faire « entrer dans le XXIe siècle », qu’on les convertisse partiellement en supermarchés comme si l’aliénation consumériste n’était pas déjà suffisamment généralisée. Ou essayer de freiner la dégradation du paysage rural ou naturel en ne participant pas au mitage des territoires agricoles. Ou encore essayer de freiner le saccage du paysage urbain, rural ou ou naturel en concevant un bâti qui tienne compte du contexte au lieu de le tenir pour négligeable ou même se complaire en ruptures « provocatrices » — en fait, narcissiques — avec lui, supposées anticiper sur l’évolution future de la ville contemporaine alors que l’on se montre le plus souvent incapabale d’analyser de manière critique son état présent.

À cet égard, les « grands gestes » que l’« on » attend en haut lieu des architectes — un « signal » comme le disait récemment Anne Hidalgo, adjointe à l’urbanisme de Delanoë, à propos du « duo » de tours dont Jean Novel compte gratifier les Parisiens dans la ZAC Rive-Gauche — constituent souvent autant de bras d’honneur, si l’on peut dire, aux aspirations et aux désirs des habitants. Car les archistars brocardés par Franco La Cecla et ceux qui rêvent de suivre leurs traces préfèrent le plus souvent, car ils sont rétribusé pour cela, satisfaire aux desiderata des puissants, soit de quelque PDG de groupe capitaliste, tels Bernard Arnault au Bois de Boulogne, ou François Pineau à Venise, ou d’un Président de la République, au cœur de Paris, ou encore d’un maire, tel feu Georges Frèche qui se voulait à Monpellier le « Laurent Médicis de la fin du XXe siècle », tous soucieux de valoriser l’image de la ville de leur choix et la surtout la leur, et de laisser une trace dans l’espace à défaut d’en laisser une dans l’Histoire.

Comment ne pas mentionner à ce propos les horreurs monumentales, comme dirait l’écrivain et historien Michel Ragon, que sont à Marseille la tour CGM de Zaha Hadid et le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) de Rudi Ricchioti, deux édifices imposants imposés à la population marseillaise et vomis pareillement par elle, qui feront de leur ville en 2013 la « capitale européenne » non pas « de la culture » mais de l’imposture culturaliste ?

Au travers des publi-reportages qui, sous l’appellation incontrôlée de « critique architecturale », célèbrent ce genre de réalisations, on discerne bien le type de relation que les hommes (ou les femmes) de l’art entretiennent avec le politique, c’est-à-dire les pouvoirs publics en place, quand ce n’est pas directement avec les puisances privées dont ceux-ci ne sont que les fondés de pouvoir. Mais on s’aperçoit aussi que la politique, au sens précisé plus haut, est le cadet de leurs soucis.

En guise de conclusion provisoire, je ferai appel à Roland Castro. Conseiller inaltérable et incontournable des Princes du moment, depuis le premier Président « socialiste » de la Ve République, après avoir été bien en cour auprès du comte d’Ornano, ministre giscardien de l’Urbanisme et du Logement, avant d’être invité à l’Élysée avec une brochette de starchitectes à la table de Nicolas Sarkozy, il est particulièrement bien placé pour tirer la morale d’une histoire qui en est dépourvue. D’autant qu’il ajoute à son brillant palmarès d’enfant prodige de la soi-disant « génération perdue » de Mai 68, la construction d’une Bourse du travail à Saint-Denis, à la demande de la CGT et du PCF, organisations qu’il identifiait à la contre-révolution dix ans auparavant. Sans compter l’épisode de Banlieue 89, aussi calamiteux que dispendieux, où il se faisait fort, avec son compère Michel Cantal-Dupart, de rendre « les villes plus belles à tous, que l’on soit puissant ou misérable », alors que la « rigueur » socialiste allait rendre les uns plus puissants et les autres plus misérables. 

« L’architecture n’est plus à la droite de quelque chose. Elle est au centre de rien. Elle est, décrétait Castro citant le néo-philosophe Jean-Paul Dollé, un rescapé du maoïsme, une réponse paradoxale à une question non posée[9] ». Comment, effectivement, l’architecture pourrait-elle se trouver « à la droite de quelque chose » quand, en France comme dans les pays voisins, la gauche officielle et institutionnelle n’est plus qu’un double et la doublure de la droite, requis par une « alternance » politicienne sans alternative politique? Quant à la question non posée, laissons à Bertolt Brecht le soin de la formuler :

« J’ai appris que des villes ont été construites

Je n’y suis pas allé.

Cela relève de la statistique, pensai-je,

Non de l’Histoire.

Que sont donc des villes, construites

Sans la sagesse du peuple ? »[10]

 [1] Henri Lefebvre, “ L’espace : produit social et valeur d’usage ”,  La nouvelle revue socialiste, n° 18, 1976.

[2] David Harvey, Spaces of hope, Edimburg University Press, 2000. En français, “ L’espace urbain après le capitalisme ” in Géographie et capital, Les Prairies ordinaires, 2011.

[3] Anatole Kopp, Changer la vie, changer la ville, UGE, 10-18, 1975

[4] Charlotte Nordman, Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie, Paris, Éditions Amsterdam, coll. « Amsterdam poches », 2008

[5] Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.

[6] Judith Butler, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, éditions Amsterdam, 2004.

[7] Masimilano Fuksas,  Chaos sublime, Arléa, 2010.

[8] Sur ce débat, lire les indispensables ouvrages d’Anatiole Kopp, Ville et révolution, Anthropos, 1967, etChanger la vie, changer la ville, Union générale d’éditions, 1975.

[9] Le Monde, 27-28 février 1983.

[10] Bertolt Brecht, Grandeur et décadence de la ville de Mahogany, L’Arche, 1967.