« La déclaration de Philadelphie, au sortir de la guerre, entendait mettre l’économie et la finance au service des principes de dignité humaine et de justice sociale. L’idée était de sortir de la croyance que le marché peut être régulé par le marché [12] mais qu’il appartenait aux politiques et aux gouvernements de rétablir l’ordre des fins et des moyens entre les besoins des hommes et l’organisation économique et financière (cf Alain SUPIOT [13], L’esprit de Philadelphie, édition le Seuil, janvier 2010). En résumé, la logique sociale tend à assujettir les règles des marchés à la démocratie. »

Pascal Geiger, l'auteur de cet article, montre qu'il s'agissait de bonnes intentions et, qu'effectivement, elles ne prenaient pas en compte les réalités de la lutte des classes.

Michel Peyret


Non, la lutte des classes n'est pas finie mais ce ne sont pas ceux à qui l'on pense qui la mènent

Les relations professionnelles sont nées de la confrontation de deux logiques fondamentalement opposées et, pour le moins, à ce jour, inconciliables : la logique sociale contre la logique appelée aujourd’hui néolibérale.

Cette confrontation est le soubassement même de la régulation sociale.

De la seconde moitié du XIXème siècle jusqu’à la première guerre mondiale, les relations professionnelles, également appelées relations industrielles, ont été le théâtre de conflits violents et meurtriers [1]. Si de nos jours elles se sont quelque peu apaisées (quoique [2]), il n’en demeure pas moins qu’elles sont toujours sous-tendues par l’affrontement de ces deux idéologies.

La logique néolibérale [3]

Le logique libérale privilégie la relance de l’économie par la stimulation de l’offre en prônant à la fois une diminution des contraintes qui freinent l’initiative privée et un allègement des charges salariales, sociales et fiscales qui pèsent sur l’entreprise et l’épargnant.

En règle générale, le néolibéralisme est traditionnellement pour l’innovation entrepreneuriale, facteur indéniable, pour lui, de progrès de l’humanité.

Il vénère également la destruction créatrice [4], processus qui, selon Schumpeter, constitue la donnée fondamentale du capitalisme : « c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter [5] ».

Cette vision immuable, pour les thuriféraires de cette logique, se traduit par des principes simples et, en apparence, évidents :

  • baisse des salaires (en laissant croire que cette baisse entraînerait automatiquement une augmentation des emplois) ;

  • déréglementation du marché du travail (sans se préoccuper des conséquences économiques telle que la stagnation, voire la déflation, favorisant ainsi le développement de la précarité) ;

  • privatisation des services publics (sans démontrer la supériorité du secteur privé sur le secteur public, cf la privatisation des chemins de fer britanniques [6]) ;

  • libéralisation du commerce et des marchés financiers (non au sens de liberté du commerce ou de la finance mais au sens de l’extension du champ de la participation des capitaux privés sur ces différentes sphères) ;

  • marchandisation de l’Homme (cf Théodore William Schultz [7]) ;

  • socialisation des pertes et privatisation des profits.

En résumé, la logique libérale a pour vocation d'assujettir la démocratie aux règles des marchés [8]. Le projet de Traité Transatlantique (TTIP) est, à ce titre, un exemple flagrant. Il entend donner la possibilité aux entreprises transnationales d’intenter un procès à ce tout État qui, par ses décisions, entraverait la réalisation de leur bénéfice.

La logique sociale

Portée par la déclaration de Philadelphie (10 mai 1944), la logique sociale est bâtie sur l’impératif catégorique de Kant [10] selon lequel l’Homme ne doit jamais être appréhendé comme un moyen mais toujours comme une fin en soi. L’Homme n’est ni un facteur de production, ni une variable d’ajustement, ni une ressource [11]. 

Comme le souligne Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social, l’Homme ne peut être contraint pour répondre aux exigences et aux appétits de certains.

« … Puisque aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes …» (
Du contrat social, De l’esclavage, chapitre IV),

« … Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquaient auparavant.

C’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là n’avait regardé que lui-même se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands… ». (
Du contrat social, De l’état civil, chapitre VIII – 1762).

Ainsi, les principes guidant la déclaration de Philadelphie soulignent que :

  • le travail n’est pas une marchandise,

  • la liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès continu, et, enfin que la pauvreté, où qu’elle se situe, constitue un danger pour la postérité de tous.

  • Tous les êtres humains, peu importe leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales.

  • Pour l’Organisation Internationale du Travail, tout programme d’action et de mesure pris sur le plan national et international, notamment dans le domaine économique et financier, doit être apprécié de ce point de vue et accepté seulement dans la mesure où ils apparaissent de nature à favoriser et non à entraver cet objectif fondamental.

  • La déclaration de Philadelphie, au sortir de la guerre, entendait mettre l’économie et la finance au service des principes de dignité humaine et de justice sociale. L’idée était de sortir de la croyance que le marché peut être régulé par le marché [12] mais qu’il appartenait aux politiques et aux gouvernements de rétablir l’ordre des fins et des moyens entre les besoins des hommes et l’organisation économique et financière (cf Alain SUPIOT [13], L’esprit de Philadelphie, édition le Seuil, janvier 2010).En résumé, la logique sociale tend à assujettir les règles des marchés à la démocratie.

  • En 2008, l’OIT, dans sa déclaration sur la justice sociale pour une mondialisation équitable, rappelle les engagements et les efforts des membres et de l'organisation visant à mettre en œuvre le mandat constitutionnel de l’OIT, notamment par l’intermédiaire des normes internationales du travail, et à placer le plein emploi productif et le travail décent au cœur des politiques économiques et sociales des pays membres

  • Malheureusement, l’actualité nous rappelle à l’ordre.

  • L’idée de certaines organisations patronales de remettre en cause les conventions de l’OIT, l’entrée par effraction de la Cour européenne de Justice dans la régulation des relations entre employeurs et employés, responsabilité légitime de l’OIT, la stigmatisation systématique des principes de l’État-providence, la demande persistante de baisser les impôts sur sociétés et les charges sociales, le transformation de la dette privée en dette publique nous rappellent que la lutte des classes continue mais de manière sourde.

    Elle continue à ceci près toutefois que les acteurs menant cette lutte ne sont pas ceux à qui l’on pense.

    Ainsi pour reprendre les propos de Warren Buffet, lors d’une émission de télévision le 25 mai 2005 : « Il y a une guerre des classes, où ma classe gagne de plus en plus, alors qu'elle ne le devrait pas.

    Et l’
    accroissement des inégalités témoigne, aujourd’hui, de cette réalité.
    @Geiger_Pascal

    [1] À titre d’illustration, le 13 mai 1886 à Chicago une bombe lancée par un groupe d’anarchistes éclata lors d’une manifestation organisée sous l’égide des Knights of Labor qui, depuis 1884, militaient en faveur de la journée de 8 heures.
    [2] Cf la récente répression (16 août 2012) contre les mineurs d’Afrique du Sud a provoqué 34 morts (de mineurs) au cours d’affrontements violents avec la police. Les mineurs demandaient que leur salaire passe de 500 à 1 000 euros par mois. Après le drame, la société leur a proposé une augmentation de 75 euros par mois.
    [3] Le terme de néolibéralisme désigne aujourd'hui un ensemble multidimensionnel d'analyses d'inspiration libérale (ou supposées telles) qui partagent un socle d'idées communes (la dénonciation du développement excessif de l'État-providence dans les pays développés après 1945 et l'accroissement des interventions publiques dans l'économie ; la promotion de l'économie de marché au nom de la liberté de l'individu et de l'efficacité économique).
    [4] Certains produits relèveraient, aujourd’hui dans leur fabrication, plutôt d’une obsolescence programmée : stratégie d’entreprise dans laquelle l’obsolescence des produits est inscrite dès leur conception. Cela est fait de telle manière que le consommateur ressent le besoin d’acheter de nouveaux produits et services que les fabricants proposent pour remplacer les anciens (ex. : les smartphones).
    [5] 
    Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, pages 106-107.
    [6] « The great train robbery: Rail privatisation and after » rapport du CRESC, Manchester, juin 2013.
    [7] Économiste américain auteur de la notion de « capital humain » reprise et développée par Gary Becker.
    [8] La responsabilité sociétale de l’entreprise est d’accroître ses profits (Milton Freidman : économiste).
    [10] Emmanuel Kant, 
    Fondation de la métaphysique des mœurs, Paris, Éditions des œuvres philosophiques (La Pléiade), 1785.
    [11] Fût-elle « humaine ».
    [12] D’autant que dans les économies dites libérales, les règles, les normes, voire les règlements, sont traités comme des produits en concurrence.
    [13] Alain Supiot, professeur de droit.
    [14] Les accords de Bretton Woods sont des accords économiques ayant dessiné les grandes lignes du système financier international en 1944. Leur objectif principal était de mettre en place une organisation monétaire mondiale et de favoriser la reconstruction et le développement économique des pays touchés par la guerre.