« Si un parti, écrit Anton Pannekoek, désireux de se gagner des partisans, s'avère impuissant à réveiller l'esprit révolutionnaire de ceux auxquels il s'adresse, il n'hésitera pas, s'il est peu soucieux des moyens employés pour atteindre ses fins, à s'adresser à leurs instincts réactionnaires. Le nationalisme est sans doute le sentiment le plus puissant que le capitalisme puisse éveiller et dresser contre la révolution. Lorsqu'en 1923 les troupes françaises envahirent la région de Rhénanie et qu'une vague de nationalisme s'éleva dans toute l'Allemagne, le parti communiste n'hésita pas à jouer la carte chauvine pour essayer de rivaliser avec les partis capitalistes. II devait même proposer au Reichstag que les forces armées communistes, les « gardes rouges », s'allient à l'armée allemande gouvernementale, la Reichswehr. La politique internationale ne fut pas étrangère à cette attitude. La Russie, qui était à l'époque hostile aux gouvernements occidentaux victorieux, cherchait à nouer une alliance avec l'Allemagne. Le parti communiste allemand fut donc contraint de se ranger du côté de son propre gouvernement capitaliste. »

Anton Pannekoek met en évidence les contradictions auxquelles les partis communistes furent confrontés dès la Révolution russe.

Michel Peyret


Au sujet du parti communiste

Anton Pannekoek

Juin 1936


1

Pendant la Première Guerre mondiale, des petits groupes ont émergé dans tous les pays, convaincus que la révolution prolétarienne naîtrait des difficultés que connaissait alors le capitalisme et prêts à en assumer la direction. Ils devaient prendre le nom de communistes, – appellation qui n'avait pas été employée depuis 1848 – afin de se démarquer des partis socialistes traditionnels. Parmi ces groupes se trouvait le parti bolchevique, dont le centre était alors en Suisse. Tous s'unirent à la fin de la guerre contre les partis socialistes qui soutenaient la politique belligérante des gouvernements capitalistes et qui représentaient la fraction soumise de la classe ouvrière. Les partis communistes se rallièrent ainsi les éléments les plus jeunes et les plus combatifs de la classe ouvrière.

Contrairement à la théorie selon laquelle la révolution ne peut avoir lieu que dans un pays capitaliste prospère, les communistes déclarèrent que le marasme économique déclencherait la révolution et mobiliserait les forces de la classe ouvrière.

Ils réfutèrent de même le point de vue social-démocrate qui veut qu'un parlement choisi au suffrage universel constitue une juste représentation de la société et la base d'un régime socialiste. Ils affirmèrent, après Marx et Engels, que la classe ouvrière ne pouvait atteindre son but qu'en s'emparant elle-même du pouvoir et en instaurant sa dictature, en refusant à la classe capitaliste toute participation au gouvernement.

Par opposition au parlementarisme, ils demandèrent la création de soviets – ou conseils ouvriers – qui s'inspiraient du modèle russe.

En novembre 1918, un puissant mouvement communiste apparut dans l'Allemagne vaincue. Composé des Spartakistes et autres groupes qui s'étaient constitués clandestinement pendant la guerre, il fut écrasé au mois de janvier suivant par les forces contre-révolutionnaires du gouvernement socialiste allemand. Ainsi fut enrayé le développement d'un parti communiste allemand puissant et indépendant, animé de l'esprit d'un prolétariat avancé. Ce fut donc au parti communiste russe que revint la tâche de diriger les groupes d'obédience communiste qui se formaient à travers le monde. La Ille Internationale, dirigée depuis Moscou, rassembla tous ces groupes. La Russie se trouva ainsi au centre de la révolution mondiale, et les intérêts de l'Union soviétique devinrent ceux des ouvriers communistes du monde entier et les idéaux du bolchevisme russe furent repris par les partis communistes des pays capitalistes.

La Russie, attaquée par les gouvernements capitalistes d'Europe et d'Amérique, les attaqua en retour en appelant la classe ouvrière au combat au nom de la révolution mondiale – une révolution qui devait avoir lieu dans l'immédiat, et non dans un lointain avenir. Si le prolétariat ne pouvait être gagné au communisme, il fallait au moins qu'il s'oppose à la politique des gouvernements capitalistes : les partis communistes entrèrent donc dans les parlements et dans les syndicats afin de les transformer en organes d'opposition.

L'appel à la révolution mondiale constitua le grand cri de ralliement. Il fut entendu dans tous les coins du monde, en Europe, en Asie, en Amérique, par tous les peuples opprimés, et les travailleurs se soulevèrent, guidés par l'exemple russe, conscients que la guerre avait ébranlé le capitalisme jusque dans ses tréfonds et que les crises économiques ne pouvaient que l'affaiblir davantage. Ils ne représentaient encore qu'une minorité, mais la masse des travailleurs veillait et tendait l'oreille avec sympathie du côté de la Russie. Si elle hésitait encore, c'est que ses dirigeants parlaient des Russes comme d'un peuple arriéré, et que la presse capitaliste dénonçait les atrocités du régime soviétique dont elle prédisait l'effondrement rapide et inévitable. Ces calomnies indiquent à quel point l'exemple russe fut craint et détesté dans les sociétés capitalistes.

Une révolution communiste était-elle possible ? La classe ouvrière pouvait-elle prendre le pouvoir et triompher du capitalisme en Angleterre, en France et en Amérique ? Certainement pas, car elle n'était pas assez puissante. Seule l'Allemagne pouvait, à l'époque, envisager une telle possibilité.

Qu'aurait-il fallu faire ? La révolution communiste, la victoire du prolétariat, ne peut s'accomplir en quelques années, mais au terme d'une longue période de soulèvements et de luttes. La crise du capitalisme pendant la guerre ne fut que le point de départ de cette période, et c'est alors que la tâche du parti communiste était de construire pas à pas la force de la classe ouvrière. Le chemin peut paraître long mais il n'y en a pas d'autre.

Or ce n'est pas ainsi que les dirigeants bolcheviques entendaient la révolution mondiale. Ils la voulaient immédiatement. Pourquoi ce qui avait réussi en Russie ne réussirait-il pas dans les autres pays ? Les travailleurs étrangers n avalent qu'à suivre l'exemple de leurs camarades russes.

Alors que la classe ouvrière russe comptait à peine un million de travailleurs sur une population de cent millions d'habitants, quelque dix mille révolutionnaires, regroupés dans un parti puissamment organisé, avaient su prendre le pouvoir et gagner l'appui des masses en défendant un programme qui servait leurs intérêts.

Les bolcheviks estimaient que tous les partis communistes existants dans le monde, qui étaient composés des fractions de la classe ouvrière les plus conscientes, les plus avancées et les plus capables et qui étaient dirigés par des hommes intelligents, pourraient de même accéder au pouvoir, si seulement la masse des travailleurs voulait bien les suivre. Les gouvernements capitalistes ne s'appuyaient-ils pas eux aussi sur des minorités ?

Que l'ensemble de la classe ouvrière décide de soutenir le Parti et de voter pour lui, et il se mettra à l'œuvre. Car il représente l'avant-garde. Son rôle est d'attaquer et d'abattre les gouvernements capitalistes, de les remplacer et d'appliquer, une fois au pouvoir, les idéaux communistes comme il a su le faire en Russie.

Quant à la dictature du prolétariat, elle est représentée tout naturellement par la dictature du parti communiste, comme c'est le cas en Russie.

Faites comme nous ! Tel fut le conseil, l'appel, la directive du parti bolchevique aux partis communistes du monde entier, slogan qui s'appuyait sur la théorie selon laquelle la situation des pays capitalistes était la même que celle qui régnait dans la Russie pré-révolutionnaire. Or il n'existait aucun point commun. La Russie se trouvait au seuil du capitalisme, au tout premier stade de l'industrialisation, alors que les pays capitalistes avancés étaient à la fin de l'ère du capitalisme industriel. Les buts étaient donc totalement différents. La Russie devait s'élever du stade de la barbarie primitive au niveau de production atteint par les pays développés. Cet objectif ne pouvait être atteint que par l'intermédiaire d'un parti qui dirigerait le peuple et organiserait un capitalisme d'Etat. Par contre l'Amérique et l'Europe doivent se convertir à une production de type communiste, ce qui ne peut s'accomplir que par l'effort collectif de l'ensemble de la classe ouvrière unie.

La classe ouvrière russe ne constituait qu'une faible minorité dans une population qui se composait presque entièrement de paysans primitifs. En Angleterre, en Allemagne, en France et en Amérique, le prolétariat représente plus de la moitié de la population. En Russie, il n'existait qu'un très petit nombre de capitalistes, sans grand pouvoir ni influence. En Angleterre, en Allemagne, en France et en Amérique, la classe capitaliste est plus puissante que jamais.

En déclarant qu'ils (c'est-à-dire les partis) étaient capables de vaincre la classe capitaliste, les dirigeants du parti communiste ont montré qu'ils mésestimaient la puissance de leur ennemi. En proposant la Russie comme modèle à suivre, non seulement pour l'héroïsme et l'esprit combatif dont elle a fait preuve, mais encore pour ses méthodes et ses buts, ils ont étalé au grand jour leur incapacité à voir la différence qui existe entre le régime tsariste russe et la domination capitaliste des pays d'Europe et d'Amérique.

La classe capitaliste qui contrôle entièrement l'économie et qui détient un pouvoir financier et intellectuel considérable ne se laissera pas anéantir par un groupe minoritaire. Aucun parti au monde n'est assez puissant pour la détruire. Seule, la classe ouvrière peut espérer l'abattre un jour.

Parce que le capitalisme constitue avant tout une force économique, il ne peut être ébranlé que par une autre puissance économique, en l'occurrence, la classe ouvrière en action.

Il peut sembler utopique, à première vue, de placer l'espoir d'une révolution dans l'unité des travailleurs. Les masses n'ont pas une conscience de classe très développée ; elles ignorent tout de l'évolution sociale ; elles ne s'intéressent guère à la révolution. Elles se préoccupent davantage de leurs intérêts personnels que de la solidarité de classe ; elles sont soumises et craintives, en quête de plaisirs futiles. Existe-t-il une grande différence entre ces masses indifférentes et le peuple russe par exemple ? Peut-on miser davantage sur un tel peuple que sur une minorité communiste enthousiaste, énergique, prête au sacrifice et mue par une forte conscience de classe ? La question n'aurait d'intérêt que si l'on envisageait, comme le fait le parti communiste, la révolution pour demain.

La véritable révolution prolétarienne sera déterminée par le monde capitaliste existant ; la véritable révolution communiste viendra de la conscience de classe du prolétariat.

Le prolétariat d'Europe et d'Amérique possède certaines particularités qui en font une véritable force. Il est le descendant d'une classe moyenne d'artisans et de paysans qui pendant des siècles ont cultivé leurs propres champs ou possédé leurs propres boutiques. Ces hommes libres qui n'avaient de comptes à rendre à personne ont appris à travailler par et pour eux-mêmes et ont acquis des qualités d'indépendance et d'habileté dont les ouvriers modernes ont hérité. Sous la férule du capitalisme, ces travailleurs ont ensuite connu le règne de la machine, la discipline du travail collectif. Après une première phase de dépression, ils ont appris, dans la lutte permanente, la solidarité et l'unité de classe.

Ces nouveaux idéaux représentent l'assise sur laquelle doit s'échafauder la puissance de la classe révolutionnaire. Des centaines de millions de travailleurs, tant en Europe qu'en Amérique, possèdent ces qualités. Qu'ils aient à peine commencé leur œuvre ne signifie pas qu'ils soient incapables de l'accomplir. Personne ne peut leur dire comment ils doivent agir ; ils devront trouver leur voie eux-mêmes à travers des expériences qui seront souvent douloureuses. Ils possèdent la volonté et la capacité de découvrir cette voie et de construire l'unité de classe d'où surgira une humanité nouvelle.

Ces travailleurs ne constituent pas une masse neutre et indifférente dont peut faire fi une minorité révolutionnaire qui cherche à renverser la minorité capitaliste au pouvoir. La révolution ne peut se faire sans eux, et lorsqu'ils passeront à l'action ils montreront qu'ils ne sont pas de ceux qu'un parti peut soumettre à l'obéissance.

Certes, le parti se compose en général des meilleurs éléments de la classe qu'il représente. Ses chefs en incarnent les grands objectifs ; leurs noms sont admirés, détestés, vénérés selon le cas. Ils sont aux premières lignes, si bien que chaque défaite leur est fatale et signifie par conséquent la mort du parti. Conscients de ce danger, les dirigeants secondaires, les bureaucrates du parti, renoncent souvent à la lutte suprême. Par contre, si la classe ouvrière peut subir des échecs, elle ne sera jamais vaincue. Ses forces sont indomptables, ses racines fermement ancrées dans la terre. Telle l'herbe que l'on fauche, elle repousse toujours plus drue. Après avoir livré un combat, les travailleurs épuisés peuvent renoncer pour un temps à la lutte, mais leurs forces ne décroissent jamais. Par contre, si le parti les suit dans leur retraite, il ne pourra jamais se rétablir car il sera contraint de répudier ses principes. Dans le processus de la lutte des classes, le parti et ses dirigeants n'ont que des forces limitées qu'ils épuisent entièrement pour le bien, ou pour le mal, de la cause qu'ils défendent. Les réserves de la classe ouvrière sont, elles, illimitées.

Le rôle des partis ne peut être que temporaire : dans un premier temps, ils indiquent la voie à suivre et expriment les désirs des classes qu'ils représentent. Mais à mesure que s'étend et que s'intensifie la lutte des classes, ils se verront dépassés par les objectifs plus hardis et les idéaux plus élevés des travailleurs. Tout parti qui s'efforce de maintenir la classe à un niveau inférieur doit être condamné. La théorie selon laquelle le parti domine la classe et doit constamment conserver cette position signifie, dans la pratique, la répression et en dernier lieu la défaite de cette classe.

Nous montrerons comment cette théorie, appliquée parle le parti communiste, n'a connu qu'un succès éphémère.

2

Les principes qui régissent le parti communiste et qui en déterminent la pratique sont les suivants : le Parti doit accéder à la dictature, conquérir le pouvoir, faire la révolution et, ce faisant, libérer les travailleurs ; quant aux ouvriers, leur tâche est de suivre et de soutenir le Parti afin de le conduire à la victoire.

Le premier objectif du Parti est donc d'obtenir l'adhésion massive des travailleurs, et non pas d'en faire des combattants indépendants, capables de trouver leur voie et de la poursuivre.

Pour parvenir à ce but, le Parti a recours à l'action parlementaire. Après avoir déclaré que le parlementarisme ne pouvait en rien servir la révolution, il en a fait son principal instrument de combat. Ainsi est né le « parlementarisme révolutionnaire » qui consiste à démontrer au parlement l'inutilité du parlementarisme. En réalité, le parti communiste désirait simplement s'acquérir les voix des travailleurs qui étaient jusque-là fidèles au parti socialiste. De nombreux travailleurs, déçus par la politique capitaliste de la social-démocratie et partisans de la révolution, furent ainsi conquis par les grands discours et les critiques virulentes que le parti communiste prononçait à I'encontre du capitalisme. Ils crurent que le Parti leur montrerait une voie nouvelle et que tout en continuant à voter et à suivre des dirigeants – qui cette fois-ci seraient meilleurs – ils finiraient par être libérés. Les célèbres révolutionnaires qui avaient fondé l'État des travailleurs en Russie leur assurèrent que cette voie était la bonne.

Le syndicalisme représente l'autre moyen par lequel le parti communiste a tenté de se rallier la masse des travailleurs. Là encore, le Parti, après avoir dénoncé l'inutilité des syndicats dans le processus révolutionnaire, a demandé à ses membres d'y adhérer afin de gagner les syndicats au communisme. II ne s'agissait pas, du reste, de transformer les syndiqués en militants révolutionnaires qui posséderaient une forte conscience de classe, mais simplement de remplacer les vieux dirigeants « corrompus » par des membres du parti communiste. Ainsi, le Parti contrôlerait cette vaste machine de la classe dirigeante que sont les syndicats et prendrait la tête des puissantes armées de syndiqués. Les anciens dirigeants n'allaient toutefois pas céder leur place aussi aisément : ils exclurent les communistes de leurs organisations. Ainsi furent créés de nouveaux syndicats « rouges ».

Les grèves sont l'école du communisme. Directement confrontés au pouvoir capitaliste, les travailleurs en grève comprennent la puissance de la classe dirigeante. Devant l'union des forces de l'ennemi ils prennent conscience qu'ils ne pourront vaincre que solidaires et unis. Leur désir de comprendre s'en trouve accru, et ce qu'ils apprendront est sans doute la plus importante leçon seul le communisme pourra les libérer.

Le parti communiste a su utiliser cette vérité pour ses besoins personnels chaque fois qu'il s'est trouvé impliqué dans une grève. Pour lui, il importe de prendre les rênes des mains des dirigeants syndicaux peu enclins à se battre réellement. Il n'a pas hésité à déclarer que les travailleurs devaient se diriger eux-mêmes puisque, en tant que représentant de la classe ouvrière, c'était à lui que revenait la direction. Il a réclamé tout le bénéfice des succès remportés par la classe ouvrière. Loin de chercher à éduquer les masses dans l'action révolutionnaire, il ne s'est préoccupé que d'accroître son influence parmi les masses.La leçon naturelle, « le communisme est le salut de la classe ouvrière » a été remplacée par une leçon artificielle, « le parti communiste est le sauveur ». Après avoir capté l'énergie des grévistes par ses discours révolutionnaires, le parti communiste a orienté ces formes vers ses propres objectifs. Il en a résulté des querelles qui ont le plus souvent fait du tort à la cause des travailleurs.

Une lutte continuelle devait se livrer contre le parti social-démocrate dont les dirigeants furent dénoncés en des termes aussi savoureux que « complices du capitalisme » et « traîtres de la classe ouvrière ». Une critique sérieuse qui aurait démontré comment la social-démocratie s'éloignait de la lutte des classes ne pouvait que déciller les yeux de nombreux ouvriers. Mais le décor devait soudain changer, et les communistes offrirent à ces « traîtres » une alliance dans la lutte commune contre le capitalisme. C'est ce que l'on appela pompeusement « l'unité retrouvée de la classe ouvrière ». Unité qui ne pouvait être que collaboration temporaire de deux groupes rivaux de dirigeants, chacun cherchant à conserver, ou à se gagner, des partisans dociles.

La classe ouvrière n'est pas la seule à laquelle il soit fait appel lorsqu'un parti désire grossir ses rangs. Toutes les classes exploitées qui vivent dans des conditions misérables sous les régimes capitalistes ne peuvent qu'acclamer les nouveaux et les meilleurs maîtres qui leur promettent la liberté. Le parti communiste a fait exactement ce qu'avait fait avant lui le parti socialiste : il dirigea sa propagande vers tous les malheureux.

La Russie devait donner l'exemple. Bien qu'il fût le parti des ouvriers, le parti bolchevique ne conquit le pouvoir que grâce à son alliance avec les paysans. Une fois au pouvoir, il se trouva menacé par l'esprit capitaliste qui survivait parmi les paysans riches, et il fit appel aux paysans pauvres pour qu'ils s'unissent aux travailleurs. Par la suite les partis communistes d'Amérique et d'Europe, imitant comme toujours les mots d'ordre russes, allaient s'adresser à leur tour aux ouvriers et aux paysans pauvres. Ils oublièrent que les paysans pauvres des pays développés demeuraient très attachés à la propriété privée et que, s'ils pouvaient se laisser séduire par des promesses, ils resteraient toujours des alliés peu sûrs, prêts à déserter dès le moindre mécontentement.

Tout au long du processus révolutionnaire, la classe ouvrière ne pourra compter que sur ses propres forces. Il lui arrivera souvent d'être soutenue par les autres classes exploitées de la société, mais jamais ces classes n'auront un rôle déterminant, car elles ne possèdent pas cette puissance innée que la solidarité et le contrôle de la production confèrent à la classe ouvrière. Même dans la révolte, ces classes demeureront inconstantes et peu sûres. Tout au plus pourra-t-on chercher à empêcher qu'elles ne deviennent des instruments aux mains des capitalistes. Or cela ne peut se faire par des promesses. Les partis peuvent vivre de promesses et de programmes, mais les classes sociales sont mues par des passions et des sentiments bien plus profonds. Seule la lutte courageuse des travailleurs contre le capitalisme peut éveiller leur respect et leur confiance, et c'est seulement alors qu'elles peuvent être touchées.

Il n'en est pas de même lorsque le parti communiste vise uniquement la conquête personnelle du pouvoir. Tous les déshérités qui ont eu à se plaindre du régime capitaliste deviendront d'excellents partisans de ce parti. Leur désespoir de ne pas savoir comment s'extirper par eux-mêmes de leur bourbier, en fait les parfaits adeptes d'un Parti qui promet de les libérer. S'ils peuvent se soulever dans des moments de colère, ils sont incapables de mener une lutte continue. La grave période de troubles qui perturbe le monde depuis quelques années a accru le nombre des chômeurs tout en leur faisant prendre conscience de la nécessité d'une révolution mondiale immédiate. Ils sont venus grossir les rangs du parti communiste qui a pensé pouvoir s'appuyer sur cette armée pour s'arroger le pouvoir suprême.

Le parti communiste n'a rien fait pour accroître les forces de la classe ouvrière. Il n'a pas aidé les travailleurs à rechercher la cohérence et l'unité. Il s'est borné à en faire des partisans enthousiastes mais aveugles, et par conséquent fanatiques ; à en faire les sujets obéissants du parti au pouvoir. Son objectif n'a pas été de forger une classe ouvrière puissante, mais d'affermir les forces du parti. Et ceci parce qu'au lieu de s'appuyer sur les conditions existantes dans les pays capitalistes développés d'Europe et d'Amérique, il s'est inspiré de l'exemple de la Russie primitive.

Si un parti, désireux de se gagner des partisans, s'avère impuissant à réveiller l'esprit révolutionnaire de ceux auxquels il s'adresse, il n'hésitera pas, s'il est peu soucieux des moyens employés pour atteindre ses fins, à s'adresser à leurs instincts réactionnaires. Le nationalisme est sans doute le sentiment le plus puissant que le capitalisme puisse éveiller et dresser contre la révolution. Lorsqu'en 1923 les troupes françaises envahirent la région de Rhénanie et qu'une vague de nationalisme s'éleva dans toute l'Allemagne, le parti communiste n'hésita pas à jouer la carte chauvine pour essayer de rivaliser avec les partis capitalistes. II devait même proposer au Reichstag que les forces armées communistes, les « gardes rouges », s'allient à l'armée allemande gouvernementale, la Reichswehr. La politique internationale ne fut pas étrangère à cette attitude. La Russie, qui était à l'époque hostile aux gouvernements occidentaux victorieux, cherchait à nouer une alliance avec l'Allemagne. Le parti communiste allemand fut donc contraint de se ranger du côté de son propre gouvernement capitaliste.

Telle fut la caractéristique principale de tous les partis communistes qui furent affiliés à la IlIe Internationale dirigés depuis Moscou par des chefs communistes russes, ils furent les instruments de la politique étrangère russe. La Russie était la « patrie de tous les travailleurs », le centre de la révolution communiste mondiale. Les intérêts de la Russie ne pouvaient qu'être ceux de tous les travailleurs communistes à travers le monde. Les dirigeants russes firent clairement savoir que chaque fois qu'un gouvernement capitaliste était l'allié de la Russie, les travailleurs de ce pays devaient soutenir leur gouvernement. La lutte de classes, entre capitalistes et travailleurs devait se plier aux besoins temporaires de la politique étrangère russe.

Cette dépendance matérielle et spirituelle à l'égard de la Russie a été la véritable raison de la faiblesse du parti communiste. Toutes les ambiguïtés que l'on trouve dans l'évolution du régime soviétique se sont reflétées dans les prises de position du parti communiste. Les dirigeants russes ont expliqué à leurs sujets que la construction d'une société industrielle soumise aux lois du capitalisme d'État équivalait à bâtir une société communiste. Si bien que chaque nouvelle usine ou centrale électrique est acclamée par la presse communiste comme un triomphe du Parti. Afin d'inciter les Russes à la persévérance, les journaux soviétiques répandirent la rumeur selon laquelle le capitalisme était prêt à succomber à la révolution mondiale et que, jaloux des succès du communisme, il envisageait une guerre avec la Russie. Ces rumeurs furent reprises par l'ensemble de la presse communiste mondiale, au moment même où la Russie signait des traités commerciaux avec ces pays capitalistes. Chaque fois que la Russie a conclu une alliance avec un gouvernement capitaliste ou s'est mêlée à des querelles diplomatiques, la presse communiste fit état d'une capitulation du monde capitaliste devant le communisme. Et cette même presse ne cessa jamais de placer les intérêts du « communisme » russe avant ceux du prolétariat mondial.

La Russie est l'exemple suprême ; et, pour suivre l'exemple russe, le parti communiste devra dominer la classe. Les dirigeants du parti communiste russe dominent parce qu'ils concentrent tous les éléments du pouvoir entre leurs mains. Et il en est de même pour tous les dirigeants communistes à travers le monde. Les membres du Parti doivent être disciplinés. Moscou et le Komintern (Comité Exécutif de la IIIe Internationale) représentent les dirigeants suprêmes ; ils peuvent révoquer et remplacer à leur guise les leaders communistes des autres pays.

Il n'est pas surprenant que les travailleurs et les membres des partis communistes des autres pays émettent parfois des doutes sur le bien-fondé des méthodes russes. Cependant, toute opposition a toujours été vaincue et exclue du Parti. Aucun jugement indépendant n'a jamais été autorisé : le parti communiste exige l'obéissance.

Après la révolution, les Russes avaient mis sur pied une « armée rouge » pour défendre leur liberté menacée par les « armées blanches ». De même le parti communiste allemand allait à son tour organiser une « garde rouge », bataillons de jeunes communistes armés, pour lutter contre les nationalistes armés.

La « garde rouge » n'était pas uniquement une armée de travailleurs qui combattait le capitalisme ; elle était aussi une arme contre tous les adversaires du parti communiste. Chaque fois que des travailleurs prenaient la parole dans une réunion pour critiquer la politique du Parti, ils étaient immédiatement réduits au silence par les gardes rouges sur un signe des dirigeants. Les méthodes qui étaient utilisées envers les camarades contestataires ne consistaient pas à les éclairer mais à leur briser le crâne. Les éléments les plus jeunes et les plus combatifs furent ainsi transformés en voyous au lieu de devenir de véritables communistes. Ces jeunes gardes rouges qui n'avaient appris qu'à attaquer les ennemis de leurs dirigeants devaient par la suite changer leurs couleurs et devenir de parfaits nationalistes.

Auréolé de la gloire de la révolution russe, le parti communiste a su, par ses brillants discours, rassembler sous sa bannière les plus ardents des jeunes travailleurs. Leur enthousiasme fut mis au service de disputes artificielles et de scissions politiques inutiles ; la révolution y perdit beaucoup. Les meilleurs éléments, déçus par la politique du Parti, tentèrent de trouver une autre voie en fondant des groupes séparés.

Si l'on regarde en arrière, on peut dire que la Première Guerre mondiale, en exacerbant l'oppression du régime capitaliste, a réveillé l'esprit révolutionnaire des travailleurs de tous les pays. Le plus faible des gouvernements, la Russie barbare, tomba au premier coup. Telle un brillant météore, la révolution russe illumina la terre. Mais les travailleurs avaient besoin d'une tout autre révolution. Après les avoir remplis d'espoir et d'énergie, l'éblouissante lumière de la révolution russe aveugla les travailleurs, si bien qu'ils ne virent plus la route à suivre. Il leur faut aujourd'hui reprendre force et tourner leurs regards vers l'aube de leur propre révolution.

Le parti communiste quant à lui ne pourra se rétablir. La Russie fait la paix avec les nations capitalistes et prend sa place parmi elles avec son propre système économique. Le parti communiste, intrinsèquement lié à la Russie, est condamné à vivre des simulacres de combat. Les groupes d'opposition se séparent en expliquant la dégénérescence du parti communiste par des erreurs de tactique et par la faute de certains dirigeants, afin de ne pas incriminer les principes communistes. En vain, car l'échec du parti communiste est inscrit dans ses principes mêmes.