« D’abord, pour Samuel Cogolati, la solution à deux Etats est tout bonnement devenue impossible à mettre en œuvre. Depuis les Accords d’Oslo de 1993 qui jetèrent les premiers jalons sérieux d’une solution à deux Etats, Israël n’a cessé de grappiller toujours plus de territoire en Palestine, de manière souvent irréversible. Malgré l’opposition de la communauté internationale, y compris des Etats-Unis, l’expansion des colonies où vivent déjà plus de 380 000 Israéliens - un chiffre qui a triplé en 21 ans - met chaque jour un peu plus à mal l’idée même d’un Etat palestinien. Malgré la détermination par la Cour internationale de justice en 2004 de l’illégalité de l’édification d’un mur dans les territoires occupés, le mur de séparation empiète largement sur la frontière de 1967. Au total, le mur annexe 9,4 % de la Cisjordanie et de Jérusalem-est pour englober des colonies ou intégrer des sources d’eau. La réalité saute aux yeux à quiconque se rend dans les territoires occupés : la solution à deux Etats dont tout le monde parle n’est plus plausible. Ensuite... »

Ce n'est pas qu'en France qu'il est devenu indispensable de proposer une solution autre que celle qui est en échec depuis des décennies !

Michel Peyret


Israël-Palestine: au-delà de la solution à deux États

CONTRIBUTION EXTERNE

Publié le lundi 15 décembre 2014

La Libre.be

OPINIONS

Une opinion de Samuel Cogolati, chercheur en droit international (KU Leuven).

Chacune des résolutions récentes de reconnaissance de l’Etat de Palestine, qu’elle vienne du gouvernement suédois, de la House of Commons à Londres, de l’Assemblée nationale à Paris ou, comme la semaine dernière, des parlements wallon et bruxellois, nous rappelle que la solution bi-étatique est la seule option envisageable. Qui risquerait de critiquer l’issue à deux Etats telle que plébiscitée par les Nations Unies, les Etats-Unis, et même Netanyahu et Abbas ? Cette conception du futur au Proche-Orient semble couler de source depuis plus de trente ans : deux Etats pour deux nations, l’une juive et l’autre palestinienne.

Il est dès lors risqué de mettre en doute ce qui apparaît aujourd’hui encore comme le dernier lambeau de consensus possible au Proche-Orient, y compris aux yeux de ceux qui sont solidaires avec la cause palestinienne en Belgique. D’autant plus que les démarches récentes entreprises par certains Etats européens pour reconnaître l’état de Palestine vont dans le bon sens et doivent être saluées. Elles reconnaissent en effet que le processus d’Oslo a duré trop longtemps et que les représentants palestiniens doivent enfin pouvoir négocier d’égal à égal avec leurs homologues israéliens - du moins du point de vue du droit international.

La solution à deux Etats ne coule plus de source

Là où le bât blesse, à mon sens, c’est que nos parlementaires "enchaînent" toute idée de reconnaissance de l’Etat de Palestine à la solution à deux Etats. Sûrement faute d’alternative perçue comme crédible. Probablement aussi pour prouver la bonne volonté de nos Etats européens à faire avancer une solution diplomatique qui reconnaît les revendications des deux parties. Néanmoins, il faut regarder la vérité en face : la promesse des deux Etats est illusoire.

D’abord, la solution à deux Etats est tout bonnement devenue impossible à mettre en œuvre. Depuis les Accords d’Oslo de 1993 qui jetèrent les premiers jalons sérieux d’une solution à deux Etats, Israël n’a cessé de grappiller toujours plus de territoire en Palestine, de manière souvent irréversible. Malgré l’opposition de la communauté internationale, y compris des Etats-Unis, l’expansion des colonies où vivent déjà plus de 380 000 Israéliens - un chiffre qui a triplé en 21 ans - met chaque jour un peu plus à mal l’idée même d’un Etat palestinien. Malgré la détermination par la Cour internationale de justice en 2004 de l’illégalité de l’édification d’un mur dans les territoires occupés, le mur de séparation empiète largement sur la frontière de 1967. Au total, le mur annexe 9,4 % de la Cisjordanie et de Jérusalem-est pour englober des colonies ou intégrer des sources d’eau. La réalité saute aux yeux à quiconque se rend dans les territoires occupés : la solution à deux Etats dont tout le monde parle n’est plus plausible.

Ensuite, la solution bi-étatique ne résout rien au problème des plus de 5 millions de Palestiniens - soit plus que la population des territoires occupés - qui résidaient en Palestine avant 1948 mais qui vivent aujourd’hui dans des camps de réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie ou ailleurs. Le projet des deux États oublie aussi le million de Palestiniens qui résident sous un statut de citoyens de seconde classe au sein même d’Israël - soit 20 % de la population israélienne. Qu’en est-il de ces Palestiniens en dehors des territoires occupés ?

Last but not least, la solution à deux Etats ne doit pas nous aveugler : l’Etat d’Israël n’acceptera jamais d’avoir à ses côtés un État palestinien libéré et souverain contrôlant la totalité de ses frontières, disposant de sa propre armée, et profitant de toutes ses sources d’eau. La solution des deux États ne peut au mieux promettre aux Palestiniens qu’un futur de subordination.

Quelle alternative ?

A l’image d’intellectuels palestiniens tels que Sari Nusseibeh ou Edward Said, et d’une part croissante de la population palestinienne, en particulier chez les jeunes, il est aujourd’hui temps d’oser imaginer des alternatives au paradigme stérile des deux Etats. D’autres idées novatrices sont déjà sur la table, mais restent le plus souvent négligées : un seul Etat mixte, trois Etats si l’on comprend Jérusalem en tant que corpus separatum, une confédération binationale, ou même - pourquoi pas ? - un modèle fédéral à la belge. Je ne trancherai pas en quelques lignes quelle forme doit définitivement l’emporter. Ce qui m’importe surtout ici est de casser le mythe de deux communautés raciales distinctes vivant côte à côte et de libérer l’imaginaire institutionnel.

Ce qui rend ce conflit si difficile, quasi insurmontable, c’est que deux peuples se battent pour le même territoire de la Palestine sous mandat britannique. La seule solution que nos pays européens avancent est de couper la poire en deux en répondant aux aspirations nationalistes de deux Etats exclusifs et homogènes, mais cette stratégie est une voie sans issue.

Si l’on veut vraiment atteindre une paix durable au Proche-Orient, il n’y a pas d’autre choix que d’octroyer aux citoyens d’Israël et de Palestine les mêmes droits, privilèges, et obligations. Voilà l’essence du droit à l’autodétermination. Le projet peut paraître utopique, mais je préfère l’idéal d’un vivre ensemble multireligieux et multiculturel au drame d’un Etat-camouflage de confiscations de territoires et d’apartheid. Comme en Afrique du Sud, Israéliens et Palestiniens doivent partager le même territoire entre le Jourdain et la Méditerranée, dans une société démocratique basée sur l’égalité et la liberté de circulation de tous. C’est pourquoi la reconnaissance de la Palestine doit aller au-delà de la "solution" à deux Etats.