Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

22/04/08

L'évêque-président du Paraguay


L'évêque suspendu et président élu du Paraguay, Fernando Lugo, a demandé pardon... à l'Eglise catholique :

"Si mon attitude et ma désobéissance aux droit canon ont causé de la douleur, je demande sincèrement pardon aux membres de l'Eglise".

La loi paraguayenne n'autorise pas comme candidats des ministres du culte en exercice. Pour pouvoir se présenter, il avait présenté en décembre 2006 sa démission au Vatican qui l'avait refusée en lui rappelant que son engagement était "pour la vie". Il avait renoncé à son sacerdoce en 2006 pour conduire la coalition de gauche, l'Alliance patriotique pour le changement (APC), aux élections générales organisées dimanche, dont il est sorti vainqueur. Il avait été sanctionné pour désobéissance par le Vatican avec une suspension a divinis, qui lui interdit d'exercer le sacerdoce.

Dans un communiqué diffusé une semaine avant les élections par la Nonciature apostolique à Asuncion, il était indiqué que la suspension a divinis est bien "une sanction" du Vatican. Le Vatican affirmait aussi qu'une victoire de Fernando Lugo à la présidentielle ne changerait pas "la mesure disciplinaire de sa susupension a divinis".

Déjà, en 2004, alors évêque de San Pedro, il s'était fait remarqué pour son soutien à la théologie de la libération : Jean-Paul II l’a alors mis à la retraite anticipée à 52 ans.

Michel Janva

Addendum : un porte-parole de la Conférence épiscopale du Paraguay a précisé :

"Fernando Lugo est évêque, et c'est pour toujours. Il reste évêque en ce qui concerne l'Eglise, c'est Monseigneur Lugo. Il est actuellement suspendu 'a divinis', il s'agit d'une suspension temporaire".

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01/04/08

Il y a 40 ans, Martin Luther King

Le 4 avril 1968, le pasteur baptiste Martin Luther King fut assassiné.

40 ans après, que reste-t-il de sa vie et de son œuvre ? Les chrétiens devraient-ils s’en inspirer ? Cette commémoration est-elle une belle opportunité pour les évangéliques de redorer leur blason ?

Pour Eddy Nisus, - Titulaire d’une maîtrise d’histoire à la Sorbonne, et pasteur Baptiste à Menton - Martin Luther King est un apôtre de la non-violence, et il convient de se rappeler que le mouvement pour les droits civiques prend naissance dans l’Eglise. De son point de vue, une église qui se contente simplement de prêcher le salut des âmes, deviendra moribonde.

Propos recueillis par Paul OHLOTT.

Paul Ohlott : Selon vous, 40 ans après, qu’est-ce que l’Eglise devrait retenir de la vie et de l’œuvre de Martin Luther King ?

Eddy Nisus : Il faut savoir que l’Eglise revêt une importance particulière pour le peuple noir, elle apparaît comme ‘’le berceau de toute son existence’’. Martin Luther King dira dans un discours : ‘’L’Eglise, c’est ma vie, et j’ai donné ma vie à l’Eglise’’. C’est à partir de l’Eglise que le mouvement pour les droits civiques prend naissance. Elle devient ‘’QG’’ des leaders noirs. Toutes les réunions de préparations se tiennent là, les foules nombreuses viennent écouter les directives des prédicateurs avant de défiler dans les rues. Bref, l’Eglise est le bastion de résistance contre la ségrégation pratiquée aux Etats-Unis. Dans une envolée lyrique, Martin Luther King compare le mouvement des droits civiques à une armée qui est en marche. Dans «Révolution non violente», il écrit : ‘’bien que ce fut une armée très particulière, nourrie de sa seule sincérité, vêtue de sa détermination, armée de sa seule foi, riche de sa seule conscience, elle allait avancer mais ne blesserait pas, elle allait chanter mais n’assassinerait personne, elle allait défendre mais ne flancherait pas. Son but était de dévaster les bastions de la haine, de faire le siège des forteresses de la ségrégation, et d’encercler les symboles de la discrimination’’. Aussi, Martin Luther King demeure pour l’Eglise de nos jours, un modèle de foi, un combattant infatigable contre toutes les formes d’injustice et de discrimination qui paralysent les sociétés humaines. Si le mouvement des droits civiques a engrangé des résultats positifs, c’est parce que les leaders étaient pour la plupart des pasteurs engagés, intimement convaincus du soutien de Dieu. Comme l’affirme Barak Obama, en pleine campagne pour les élections présidentielles en Amérique : ‘’que serait le combat de MLK sans la référence à la liberté des enfants de Dieu’’ ?

P.O. : L’exemple de Martin Luther King démontre-t-il l’importance pour les chrétiens de s’engager dans la société et de ne pas se limiter à des réunions cultuelles ?

E.N. : La situation de l’Eglise à l’époque de King, n’est peut-être pas la même que celle de l’Eglise en France. J’ai signalé plus haut que l’Eglise noire avait une vitalité, les discours des prédicateurs pouvaient revêtir un caractère très politique. En France, l’Eglise n’est pas influente, du moins numériquement. Tout montre que ce sont les diverses associations qui occupent une grande place dans l’engagement social. Des raisons politiques peuvent expliquer cela, notamment la loi de séparation entre l’Eglise et l’Etat au début du XXème siècle. Cependant, l’engagement social de Martin Luther King demeure un exemple pour les chrétiens d’aujourd’hui. A plusieurs reprises, King a affirmé que l’Eglise devait s’engager dans la société. Si elle se contente simplement de prêcher le salut des âmes et qu’elle se montre indifférente aux conditions sociales qui paralysent l’individu, elle devient moribonde ! Par ailleurs, il déclare que ne pas se mobiliser contre l’injustice, le racisme ou la discrimination revient à l’approuver tacitement.

Martin Luther King a tissé une longue chaîne de fraternité dont chacun de nous peut devenir un maillon

P.O. : Alors que le milieu évangélique n’est pas toujours bien perçu en France, les 40 ans de la mort de MLK représentent-il une bonne opportunité pour rappeler à l’ensemble des Français que certains évangéliques ont brillé dans l’Histoire de l’Humanité ?

E.N. : Aujourd’hui, nous avons un Président (NDLR, Nicolas Sarkozy) qui dit en substance que ‘’la religion n’asservit pas l’homme mais le libère’’, alors, il y a sans doute une occasion de rappeler avec force que l’engagement du pasteur Martin Luther King, prix Nobel de la  paix en 1964, a marqué à jamais l’histoire des Etats-Unis et celle de l’humanité. Mais cette commémoration doit donner toute sa place à son action. Car le danger serait d’enfermer la figure de King dans ‘’les brumes de la béatification populaire’’ qui masquerait le caractère révolutionnaire de son action et de ses discours.

P.O. : Martin Luther King est-il, pour vous, une source d’inspiration ?

E.N. : Martin Luther King, reste pour moi, un symbole de paix et de fraternité entre tous les peuples. Il a montré durant sa brève existence que l’amour seul pouvait triompher de la haine. Qu’on se rappelle des paroles qu’il a prononcé à Birmingham alors que les manifestants noirs faisaient face aux chiens et aux lances à incendie des policiers : ‘’Menacez nos enfants, nous n’en continuerons pas moins de vous aimer…Dynamitez nos maisons, nous continuerons à vous aimer…Nous en appellerons à votre cœur et à votre conscience de façon à vous gagner aussi’’. Son rêve d’humanité peut encore être partagé. Enfin, le pasteur baptiste Martin Luther King a tissé une longue chaîne de fraternité dont chacun de nous peut devenir un maillon.

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08/02/08

Cuba résiste toujours

Niemeyer_soutient_cuba

Une oeuvre d'Oscar Niemeyer pour soutenir la lutte et la résistance du peuple cubain.

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17/01/08

Leçons d'Amérique latine, par Maria Poumier

Nous assistons avec un étonnement admiratif à la montée en puissance de l'Amérique latine. Chaque pays semble renaître dans une dynamique d'émancipation par rapport à la tutelle de l'USAmérique, et dans un élan indigéniste, se voulant issu des populations autochtones. Excellent indice de la profondeur de ce mouvement, le lien filial de Chávez, jeune président du Venezuela, avec Fidel Castro, chef d'Etat de Cuba depuis 1959. Et tous deux rattachent leur politique à des précédents illustres du XIXème siècle, Simon Bolivar, militaire vénézuélien et écrivain, formé à l'école de Jean-Jacques Rousseau, José Marti, penseur cubain et créateur, qui modela la nation cubaine en l'engageant dans la première des guerres de libération nationale modernes. Tous les deux avaient un projet à l'échelle de l'Amérique latine, et ont fortement démocratisé leurs pays .

On chercherait en vain en Europe un mouvement d'une telle envergure. Or au moment où l'Europe recule dans le néo-conservatisme, et s'affole devant les phénomènes migratoires qui la submergent, l'Amérique latine nous donne des leçons de méthode pour retrouver une cohésion et un élan. Nous envisagerons ici quelques facteurs remarquables de convergence, à partir d'origines ethniques disparates, dans les sociétés latino-américaines.

 

I Autochtones et damnés de la terre

 

La disparition du Parti communiste français et du Parti communiste italien témoignent d'une crise théorique très grave, bien au-delà de leurs militants. La théorie de la lutte des classes a perdu de son efficacité pour interpréter l'actualité européenne dans la mesure où la classe ouvrière s'est embourgeoisée, et où la condition salariée uniformise l'immense majorité des producteurs et des travailleurs dans les services, envahissants. Or les damnés de la terre n'ont pas disparu ! Ceux qui ne mangent pas à leur faim, qui vivent d'expédients et de ruses avec la loi, sont toujours là, et montrent les dents. Il y a d'un côté les « sans papiers », les étrangers accomplissant toutes les fonctions basiques : emplois n'entraînant pas de reconnaissance sociale, mais contribuant au maintien des salaires au plus bas, activités délictueuses indispensables aux maffias (trafic de drogue, prostitution, trafic d'armes), dont les activités contribuent grandement à la « croissance », puisqu'elles manient des sommes considérables, réinjectées dans la consommation, le secteur immobilier et la corruption des politiciens, secteurs dynamiques s'il en est.

Pour ce qui est des Européens de souche ne mangeant pas à leur faim, on ne remarque pas suffisamment qu'il s'agit :

•  d'une part des petits paysans, en voie de disparition au niveau démographique ; en tant que détenteurs de la tradition locale et des normes pour tous du rapport à la nature, ils sont totalement marginalisés par rapport aux soucis des autres catégories professionnelles ;

•  des petits vieux (également hors circuit de la consommation et de la circulation de la culture, devenus eux-mêmes matière première dans l'industrie florissante des maisons de retraite),

•  d'une masse croissante de chômeurs clochardisés. Ceux-ci sont rapidement identifiables par leur aspect physique : ils sont minés par l'alcoolisme. Leur déchéance est immense, si l'on se souvient qu'ils sont issus du prolétariat industriel de jadis, porteur des révolutions et des idéaux de justice au long du XXème et du XXème siècle.

 

Il est temps de prendre conscience que la dégringolade du statut de paysan, de vieillard (jadis honoré en tant que dépositaire de la sagesse immémoriale des peuples, et toujours maillon indispensable de la transmission de l'essentiel aux enfants), et la déchéance par l'alcool sont exactement les facteurs qui ont conduit à l'élimination des indigènes dans toute l'Amérique, à partir de la conquête européenne et ce pendant environ deux siècles, la facette non militaire de ce qu'on appelle leur extermination ou génocide .

 

Paysans en voie de disparition, vieillards bannis, ouvriers clochardisés sont à tel point écrasées qu'ils ne revendiquent même pas le titre de « damnés de la terre », alors que de toute évidence ils portent le poids d'une malédiction, ce sont les sacrifiés qui payent le prix de l'opulence et de l'agressivité conquérante des autres.

 

C'est par rapport à cette dramatique éviction des autochtones traditionnellement porteurs de la réflexion éthique de toute société, qu'il faut interpréter l'entrée en scène des immigrés.

 

II L'Amérique a connu les chocs migratoires les plus violents

 

A partir du XVIème siècle, les autochtones subissent deux invasions : celle des Européens prédateurs, celle des Africains concurrents à tous les niveaux, et ils perdent si bien leur protagonisme qu'on parle à bon droit de génocide, ils semblent réduits à se battre pour leur survie physiologique. Dans l'avalanche d'étrangers qu'ils subissent, on oublie généralement que l'Amérique toute entière qui a eu de fortes concentrations de population africaine. Dans les pays maintenant les plus blancs (le cône sud, Argentine, Uruguay, Chili) et les plus indiens (Pérou, Mexique, Bolivie), ils ont pratiquement disparu , après avoir été la main d'œuvre indispensable sur les chantiers urbains, dans les arsenaux, dans les mines, et sur les plantations, sans parler du service domestique, moins meurtrier.

Or ces Africains, souvent islamisés, toujours solidement structurés par leurs cultures d'origine, et sans espoir de retour dans leur pays, ayant été amenés de force pour se substituer aux autochtones et pour parachever leur écrasement, ont fait globalement alliance avec ces mêmes autochtones: leur statut de bêtes de somme, mais aussi leur rapport à la terre et à la propriété étaient comparables, leur spiritualité, leur médecine, leurs pratiques agricoles, artisanales et culinaires se sont enrichies mutuellement, ont tendu à la fusion dans les régions où ils étaient amenés à vivre ensemble. Les deux groupes ethniques ont accepté sans résistance visible la christianisation, parce que leur polythéisme leur permettait d'ajouter les divinités catholiques à leur panthéon, sans conflit insoluble. Le déclassement, la déchéance dans l'échelle sociale, fut un facteur de solidarité active. Dans le cas des indiens comme des noirs, il y eut des exceptions, des ascensions individuelles dans la nouvelle hiérarchie sociale, avec de fortes personnalités culturellement ou physiologiquement métissées parvenant à s'imposer dans les milieux blancs . Au contraire, les blancs ne ressentaient leur identité que par la distance qu'ils établissaient avec leurs victimes, la grande majorité de la population . Le métissage a progressé comme un secret honteux pour les blancs, sur le mode de la polygamie, de la prostitution, du viol, du harcèlement des domestiques, ou de la transgression complète par les femmes blanches. Ce métissage a donné lieu très souvent à des rapports incestueux, à cause de la quantité d'enfants ignorant qui étaient leurs pères, voire leurs mères, et le roman du dix-neuvième siècle reflète de façon obsessionnelle ce cas de figure qui posait des problèmes moraux insolubles. Mais l'Eglise a toujours perçu la nécessité de réhabiliter les facteurs indien et africain au sein des sociétés coloniales, parce ces cultures devenaient devenait très vite celles des blancs pauvres déracinés de leur Europe ancestrale. Tout récemment encore, le pape vient de canoniser un saint brésilien qui faisait des guérisons miraculeuses avec des fragments de prières recopiés sur des bouts de papier : on voit ici à l'œuvre les principes de la magie commune à tous les peuples non formatés par le monothéisme et le monoscientisme qui s'implante en Europe à partir de la Renaissance. Les apparitions de Vierges, au Brésil, au Mexique , à Cuba et ailleurs, sont toujours aussi des entrées en scène de la nouvelle dignité conjointe d'autochtones, de blancs pauvres et d'Africains ensemble, sur la scène de la religion dominante, qui est obligée, toujours avec retard, d'intégrer les nouvelles divinités locales dans le panthéon officiel des héros de la chrétienté à la suite d'une série de miracles déclenchant une vague irrépressible de popularité . Ces phénomènes expriment la revanche du peuple des humiliés et sacrifiés de toute couleur et de toute origine, et leur consécration reflète le travail de l'Eglise pour obliger les riches à fraterniser un tant soit peu avec le camp des opprimés.

 

On a en fait des exemples très tôt de la mixité créatrice qui s'instaure par le bas. La religieuse mexicaine Sor Juana Inés de la Cruz (1648-1695), poète, femme réellement savante, et philosophe cartésienne, fut extrêmement populaire et courtisée ; elle était tout à la fois fille bâtarde d'un aristocrate, parlant nahuatl comme sa nourrice campagnarde, une féministe enragée, une amie très intime de la vice-reine, une lectrice d'Athanase Kircher le panégyriste de la culture nègre de l'Egypte ancienne, et un auteur de chants de Noël engagés pour défendre le droit à la liberté des esclaves ; comme théologienne et dramaturge, elle conçut une interprétation chrétienne du mythe de Narcisse, en termes de fusion entre Centeotl, dieu mexicain du maïs exigeant le sacrifice du sang, avec le Christ ; elle sut se bagarrer en outre au plan théorique contre le grand jésuite brésilien Viera, par correspondance, et au plan judiciaire, par correspondance aussi, avec des dignitaires ecclésiastiques qui voulaient sa peau, et firent leur possible pour la faire condamner comme hérétique. Bref, avant de mourir saintement en soignant les malades d'une épidémie de peste, Sor Juana Inés de la Cruz sut donner la mesure de la vitalité d'une pensée américaine complète, en plein XVIIème siècle, pensée qui intègre toutes les cultures dont elle pouvait avoir connaissance, dans un projet profondément démocratique. Il s'en est fallu de peu qu'elle finisse comme Giordano Bruno, mais il n'est pas exclu qu'elle soit un jour canonisée comme sainte .

 

Avec le recul, on constate donc que c'est au niveau des gens les plus cultivés que les trois populations ont exprimé la fécondité de leur dialogue et leur interpénétration, après quelques générations à peine de confrontation. L'initiative de la créativité vient incontestablement de la base : les esclaves fugitifs, c'est-à-dire les plus déterminés à résister à un ordre imposé par la simple logique de la cupidité, fraternisaient avec les indiens, souvent eux-mêmes pourchassés. Ils organisaient ensemble leur survie de marrons dans la jungle, et attaquaient de concert des agglomérations pour se pourvoir en armes et autres articles qu'ils ne pouvaient produire eux-mêmes. Ils trafiquaient avec les marginaux de la société blanche. Ces rebelles léguaient des méthodes de survie , une combativité, des projets de société en petites communes autonomes, leur héroïsme, leur agonie ; et ce sont les romanciers et poètes, de culture européenne, qui les ont transmises, dans chaque pays, et leur audace était révolutionnaire : ces écrivains furent traités, de leur vivant, comme des intellectuels subversifs. Ils transcrivaient des bribes de légendes orales et anonymes, comparables au romancero espagnol .

 

III Les guerres d'indépendance engendrent la révolution

 

Les guerres d'indépendance contre l'Espagne ont été entreprises par des aristocrates ; Bolivar appartient à la caste des planteurs de cacao. Elles ressemblent beaucoup, au départ, aux guerres « séparatistes » pour l'autonomie régionale, dans les anciens royaumes que l'Espagne des rois catholiques a regroupés sous un gouvernement central. Les dirigeants reprochaient à l'Espagne incurie, abus et turpitudes tyranniques, mais n'imaginaient nullement une restauration des sociétés préhispaniques ; ils se voyaient tout simplement à la tête de sociétés plus modernes, plus tolérantes, plus nordiques, dont les modèles étaient pour eux l'Angleterre, la France , les Etats-Unis.

Ce sont leurs troupes qui les forcèrent à se radicaliser. Ils ont tout d'abord eu besoin des nègres dans leur armée, ce qui les obligea à leur promettre l'abolition de l'esclavage, faute de quoi il était hors de question de leur mettre des armes entre les mains. Bolivar lui-même eut à gérer les exigences de son général mulâtre Manuel Piar, qui était le héraut des revendications des noirs : il régla le problème en faisant fusiller le général, et en appliquant ensuite le programme démocratique que le défunt avait défendu jusqu'à la mort. Or Bolivar, après avoir été chassé d'Amérique, avait été obligé d'aller implorer, sans succès, les Anglais en Jamaïque, puis d'aller demander secours, en vaincu, au président Pétion en Haïti ! Il est probable d'ailleurs que le soutien de Pétion est ce qui lui permit d'obtenir la loyauté de la population noire partout où il passa ensuite avec ses armées conquérantes, du Venezuela au Pérou, en passant par la Colombie  : la communication dans tout le monde noir se faisait parfaitement avec les tambours, avec une discipline remarquable, par delà la barrière de l'écriture et des langues européennes. Bolivar n'avait pas une vision transethnique ou pluriethnique des nations qu'il fondait en portant le fer contre l'Espagne impérialiste. Comme toute cette génération de libertadores, il se battait pour un projet de société créole calqué sur l'Europe blanche, dans lequel les non-blancs n'entraient même pas en ligne de compte, si bien qu'on ne trouve pas d'analyse des exigences des autres composantes de l'univers américain dans leurs écrits. Les discours s'adressent aux « Américains », définis simplement comme peuple jeune, solidaire et exempt des vices irrémédiables des Espagnols . Mais, selon les régions, ce sont des gens d'aspect très différent qui mettent en action ces facteurs constituants. Ainsi, au Mexique, les révolutionnaires sont nettement plus indiens qu'ailleurs : le président Benito Juárez en sera le champion.

 

En fait, on retrouve partout un schéma identique : que ce soit avec les noirs ou avec les indiens, selon les phénomènes démographiques propres à chaque région, les guerres d'indépendance reposaient sur leur engagement ; or l'engagement des noirs, qui ont le statut le plus bas, celui de « biens meubles » était impossible sans la conquête de la liberté : ils parvinrent à l'imposer, en dépit des clauses dilatoires que les maîtres introduisaient chaque fois qu'ils le pouvaient. Leur conscience nationale se forgea dans la fraternité du sang versé, et le ressentiment contre les anciens esclavagistes s'atténua dans les combats au coude à coude. Les nouvelles armées nationales furent des outils de promotion sociale et d'intégration, de dissolution des rancoeurs et préjugés ethniques. Depuis cette époque, chaque pays d'Amérique latine sait qu'il ne peut rien sans la mobilisation noire. Ainsi le président Chávez a consolidé son implantation en se rendant en Afrique, et en proclamant l'africanité de son pays. Il a su depuis le début rattacher son soulèvement nationaliste à la geste de Bolivar, en soulignant à quel point celui-ci était redevable au peuple de ses victoires sur l'Espagne. Fidel Castro a commencé par satisfaire les revendications des plus mal lotis, les noirs (réforme agraire, réforme immobilière, alphabétisation et élimination de l'enseignement privé), et il est encore aujourd'hui protégé par une garde noire, ainsi que par les dignitaires religieux noirs.

 

Comme dans les révolutions européennes, les guerres d'indépendance ont donc été d'abord inspirées par une fronde aristocratique qui aurait pu n'être qu'une révolution conservatrice et réactionnaire ; mais elles ont été débordées par des insurrections populaires, porteuses de l'exigence de nouveaux droits ; la transaction entre les deux mouvements révolutionnaires, est ce qui a donné la victoire aux Latino-américains. Or c'étaient dans une grande mesure, des révolutions en sens opposé ! Les « créoles » auto-proclamés, se battaient pour l'augmentation de leurs propriétés, pouvoirs et privilèges ; ils se sentaient virtuellement assez riches pour se permettre la générosité envers les pauvres, une fois qu'ils auraient confisqué aux étrangers, les Espagnols, les biens qu'ils volaient aux natifs. Bien souvent, les griefs des exploités portaient plus sur leurs exploiteurs immédiats, les créoles, les magnats, esclavagistes et potentats locaux, plus que sur les Espagnols en tant que tels ; le roi d'Espagne leur avait toujours été vanté comme un protecteur virtuellement bienveillant ; les Espagnols multiplièrent d'ailleurs les tentatives pour gagner la loyauté des troupes noires, en faisant une surenchère de promesses d'affranchissement. Mais la balance populaire pencha au final toujours vers les séparatistes car ils avaient la formule magique qui réconcilie : ils se battaient pour la « liberté ». Le malentendu sur ce que recouvrait le terme, selon ceux qui le brandissait, ne tarda pas à apparaître. Mais les nations modernes étaient nées, un autre chapitre commençait.

 

Actuellement, les gouvernements les plus proches du gouvernement bolivarien du Venezuela sont aussi ceux de pays où la population indienne domine : Bolivie, Equateur, Pérou. Au Mexique et en Colombie, également très indiens, la résistance aux gouvernements dociles à la logique USAméricaine est tumultueuse en ce moment même. La revendication des autochtones à la souveraineté sur leur patrie ancestrale accompagne parfaitement les projets bolivariens, les communautés négocient la redistribution des droits sur le sol et le sous-sol. Les ressortissants les plus indiens des régions les plus pauvres sont aussi ceux qui nourrissent les flux migratoires : Mexicains, Centre-américains en direction des Etats-Unis, Boliviens, Péruviens et Paraguayens vers l'Argentine. Ils cumulent les déchéances et les énergies des immigrants et des autochtones !

 

Avant les grandes insurrections contre l'esclavage, les maîtres ne percevaient pas l'urgence de l'abolition, ils l'envisageaient par étapes, graduellement, et s'en indemnisaient d'avance. Ce sont les esclaves qui ont précipité les choses. Des plantations et des sucreries dévastées par le feu, des contremaîtres assassinés, des rumeurs de magie et d'empoisonnements : tout cela a fini par faire comprendre à la classe des colons toute entière la nécessité de transiger au plus vite avec ceux d'en bas. En fait, c'est dans un sens métaphorique que toute la population d'en bas continue à s'efforcer de « couper la tête aux blancs », de les empêcher de discourir en lieu et place du peuple, et de commander au mépris de la volonté du peuple, dans toute sa diversité d'aspects et d'origines.

 

Si l'Europe croit reconnaître dans les visages noirs les populations les plus étrangères à sa civilisation, et donc dans l'immigration dite « sub-saharienne » le plus grand danger pour l'image flatteuse qu'elle a d'elle-même, c'est par une illusion d'optique. En tant qu'anciennes puissances coloniales ayant développé la déportation esclavagiste depuis l'Afrique vers les colonies de plantation, puis ayant tenté de dépecer l'Afrique, les pays européens ne peuvent pas feindre de découvrir les Africains. La France est la mieux placée en Europe pour profiter en outre de son expérience américaine, puisqu'elle exerce encore une domination coloniale sur des DOM-TOM en Amérique latine, avec une population entièrement française en titre, mais s'estimant à juste titre très peu écoutée dans ses revendications à l'égalité.

 

IV Les batailles actuelles pour la souveraineté

 

C'est le propre des intellectuels que de tenir à la liberté d'expression. En Amérique latine, ni l'inquisition, ni le maccarthysme, ni la pensée correcte selon la gauche n'ont jamais empêché la contrebande des idées, et, du fait que les gens ont une longue expérience des tyrannies, plus une idée y est censurée, plus elle conquiert ses découvreurs, qui en démultiplient la force de conviction. En ce moment, le révisionnisme autour du rôle des juifs dans la seconde guerre mondiale faisant l'objet de censure comme en Europe, il se répand comme un incendie. L'actualité immédiate, avec l'alliance sans failles entre Israël et les Etats-Unis, qui coopèrent activement sur le sol latino-américain même, dans les secteurs militaire et paramilitaire, remet à l'ordre du jour l'alliance entre secteurs sociaux très divers, autour d'une idée principale, la souveraineté nationale. C'est patent au Venezuela et en Argentine.

 

Au Venezuela, le président iranien a été accueilli avec ferveur, et le gouvernement encadre et accompagne l'antisionisme populaire, à partir de la théologie de la libération locale, qui est catholique. C'est en Argentine, le pays où réside la quatrième population juive au monde, qu'on assiste à l'émergence d'une réaction antisioniste comparable à celle que connaît l'Europe, associant secteurs populaires les plus humiliés, intellectuels très déchristianisés, et représentants traditionnels de l'extrême-droite restée catholique. L'Argentine a connu une expédition néocoloniale conjointe, des Etats-Unis et de la Grande Bretagne : en 1982, alors que les militaires au pouvoir revendiquaient les îles Malouines, les deux pays avaient réagi de façon tout à fait solidaire, au mépris de la doctrine Monroe, selon laquelle les Etats-Unis s'engagent à défendre tout pays d'Amérique menacé d'ingérence européenne. Cette année, les Argentins assistent à des pressions conjointes des Etats-Unis, de l'Angleterre et d'Israël pour que le gouvernement argentin les soutienne dans une attaque militaire contre l'Iran. Or les Argentins sont bien placés pour savoir que ce projet est ancien, sans rapport avec le prétexte de menace nucléaire invoqué officiellement. En effet, en 1992 et 1994 ont eu lieu deux attentats meurtriers contre l'ambassade d'Israël et le centre communautaire juif AMIA ; aussitôt, la version officielle les imputa au Hezbollah et à l'Iran, à la surprise générale, parce que l'Iran et l'Argentine n'avaient pas le moindre contentieux. Quinze ans plus tard, les enquêtes successives n'ont pas permis d'étayer cette thèse, mais au contraire, la presse commence à faire état des pressions israéliennes dès le départ pour faire accuser des musulmans ; et c'est sur une responsabilité israélienne complète qu'un petit groupe d'intellectuels enquêtent à leurs risques et périls. Dernièrement, le dirigeant du mouvement des chômeurs « piqueteros » D'Elia, populaire et écouté au gouvernement, en a fait état publiquement, lors de la foire du livre de Buenos Aires, suscitant l'intervention de nervis des associations paramilitaires juives locales. Tout indique que les attentats de Buenos Aires ont été le fait de hauts responsables, diplomates et agents secrets israéliens (en particulier l'actuel ambassadeur Raphaël Eldad) et des plus hautes autorités juives locales (Rubén Beraja, déjà mis en examen pour son rôle dans la faillite du banco Mayo qui a provoqué le krach financier de 2002, et maintenant inculpé pour corruption de magistrat, était le président de la DAIA , la Direction de l'Amitié Israël Argentine). La fondatrice historique du mouvement des mères de la Place de mai, Hebe de Bonafini, est connue pour son antisionisme véhément. Le président Kirchner a montré très peu d'empressement pour relayer les appels du président Bush contre le terrorisme et contre l'Iran, laissant même entendre qu'il soupçonne les attentats du 11 septembre de ne pas être le fait de musulmans fanatiques. Bref, l'idée qu'une « effroyable imposture » se trame en Argentine depuis 1992 au moins, impliquant les gouvernements USien, anglais et israélien, et dans le but de justifier des frappes militaires contre l'Iran, fait maintenant son chemin, depuis les bureaux des magistrats jusque dans la grande presse.

 

L'Argentine est un pays riche, au territoire vaste et insuffisamment peuplé, comme l'Australie, et c'est le plus blanc de l'Amérique latine ; le « colonialisme judiciaire » (Thierry Meyssan) réveille le sentiment que la souveraineté nationale est gravement menacée, comme au Proche Orient. Se sentant nettement plus européen que le reste de l'Amérique latine, ce pays est fort étonné de se voir traité comme une république bananière par l'Empire. Comme les Européens, les Argentins ont des réflexes de propriétaires hargneux face à l'immigration sauvage des pays voisins, beaucoup plus indiens. Mais contrairement aux immigrants en Europe, ceux-ci ne viennent pas d'anciennes colonies, ce sont simplement des cousins proches et pauvres : et ce sont des Américains autochtones, qui se trouvent rejetés par les gens plus blancs des villes, ceux qui ont encore souvent un passeport espagnol ou italien, ou israélien.

 
V La logique des réparations

 

En 1992, à l'occasion du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique par l'Europe, les mouvements indigènes ont introduit le thème des réparations financières dues par les gouvernements européens, pour le vol des richesses minières sans l'accord des populations. En Afrique du sud, des réparations ont été demandées pour le préjudice subi sous le régime de l'apartheid . Désormais, tant Africains que descendants d'Africains se battent pour imposer le concept, qui est en attente depuis les luttes pour l'abolition de l'esclavage. Cette dynamique s'exprime avec force depuis la Conférence mondiale contre le racisme de l'ONU à Durban en 2001. C'est une revendication que peuvent reprendre autant les habitants de l'Afrique, saignée puis pillée, que les descendants d'Africains, déportés et spoliés de leur civilisation, systématiquement niée depuis des siècles . Il est probable qu'elle s'enracine en France, puisque la responsabilité coloniale envers les DOM TOM est encore totale, et qu'une grande proportion de gens « entièrement à part », bafoués par une minorité aux Antilles, privés de terre en Martinique, et discriminés sur le continent, se bat pour faire valoir ses droits de Français « à part entière ». D'ores et déjà, l'exigence de réparation pour les colonisés est un concept qui agit comme un révélateur d'iniquité; en effet, les pays riches et blancs l'ont rejeté à l'unisson, à Durban en 2001, Israël, les USA et la France claquant même la porte aussitôt que le mot a été prononcé, alors que les mêmes pays estiment louable et naturel que les juifs perçoivent des réparations sans limites, pour leurs pertes pendant la Deuxième Guerre mondiale.

 

Le faux effet de symétrie entre les revendications des juifs et des noirs apporte un éclairage brutal sur les dissymétries qui organisent les sociétés européennes ; statistiquement, les uns sont une infime minorité tout en haut de l'échelle sociale, alors que les autres sont tout en bas, sont le Tiers monde lui-même, ou plutôt un échantillon local qui représente virtuellement les deux tiers de la terre, spoliés par l'Europe dans son étape de mercantilisme expansionniste. Il n'y a aucun argument logique, éthique ou pratique opposable à la revendication de réparations financières de la part des entreprises qui ont accumulé capital et profits par l'extraction des richesses de l'Afrique, et sont devenues maintenant des multinationales. La réparation est aux antipodes du concept de repentance, importé de l'anglais, et imposé d'abord à des nations entières par la communauté juive, à son profit; contrairement au repentir chrétien, qui vise une réhabilitation prononcée par une instance divine, et non humaine, la repentance requiert l'auto-humiliation publique, et une abjuration des valeurs antérieures des sociétés sommées de s'y prêter; cette dynamique idéologique est une véritable arme de destruction massive, par ses effets secondaires : car les populations humiliées et rançonnées en vertu du pseudo-devoir de repentance se retournent avec la force d'un réflexe animal contre leurs racketteurs maladroits, qu'ils se sentent molestés au plan idéologique ou au plan financier ; et les victimes authentiques d'un esclavage spécifique et indiscutable puisent quant à elles une force redoutable dans la prise de conscience de l'injustice multiséculaire qui leur a été faite, et du droit qu'on leur refuse maintenant.

 

Il n'est pas facile pour les Européens de se retourner contre les institutions juives, qui prétendent représenter les juifs, ceux que les médias font admirer en tant que vivier de cadres plus compétents, plus dynamiques et plus généreux que les autochtones, parmi les autres cadres de la nation. Mais rien n'est plus facile pour les Européens humiliés que de se rabattre sur un bouc émissaire, l'immigrant noir, pour tout ce qui se dégrade dans leur condition sociale ; et lorsque la repentance est malignement présentée comme une réclamation africaine, visant à détourner les règles du jeu démocratique au profit d'étrangers, qui ont l'air de venir d'un autre monde, le ressentiment devient dévastateur. D'ores et déjà, les cadres mentaux existent pour que Arabes et Européens de souche fassent alliance contre les « Sub-sahariens » . La négrophobie est en augmentation, visible dans les discriminations à l'emploi, dans tous les postes de responsabilité, et au logement, et dans le malaise du discours blanc, qui contourne la désignation et la description. Raphaël Confiant, Martiniquais, a bien montré qu'un tabou entoure le discours des non-juifs sur les juifs, devenus de ce fait « innommables » ; mais il en est de même pour les noirs, et l'antiracisme hypocrite, se voilant la face pour ne pas entendre les revendications spécifiques des noirs, est une bombe à retardement !

 

Dans les années 1960, la gauche a adopté avec enthousiasme la réflexion martiniquaise de Franz Fanon, parce qu'elle ne se reconnaissait pas dans les horribles colons qu'il décrit ; il est temps qu'elle le relise à un autre niveau : d'une part c'est maintenant et ici que les noirs sont « traités comme des nègres », et chacun redoute de se voir rabaisser par la précarité et le flicage général à ce niveau, le plus bas ; ce n'est plus seulement au loin sur le continent américain que des gens d'aspect très différent souffrent à l'identique; d'autre part la gauche doit reconnaître que ce sont les noirs, détenteurs de la culture de la résistance noire séculaire (cumulée avec le savoir moderne), qui sont les plus lucides pour décrire les phénomènes impériaux dont les déchus, de tout aspect physique, sont le combustible, ou la matière première impitoyablement rentabilisée. Au début des luttes pour l'indépendance, les blancs qui se battaient pour la liberté du continent américain ne voyaient nullement le rapport entre ce généreux concept universel et les problèmes de gestion du personnel qui se posaient sur les plantations ; ils ne tenaient nullement compte de la profonde aspiration à la liberté des esclaves, non seulement comme une revendication spécifique, mais aussi comme la dynamique commune aux humains de tout aspect physique. Il est temps que la gauche européenne, censée être devenue dépositaire de la réflexion éthique, assume le combat pour les réparations avec enthousiasme, comme jadis une partie des aristocrates indépendantistes latino-américains avait appris à libérer ses propres esclaves et à se battre pour l'abolition de l'esclavage en général. Et si cette gauche-là existe, les autres suivront....

 

Le principe de la réparation permettra de mettre en route la révolution économique indispensable, dans le sens de la décroissance pour les pays riches, l'arrêt du pillage-gaspillage, le blocage des mécanismes usuraires ; il chassera les gouvernements à la solde des multinationales, et créera l'emploi et l'espoir permettant aux Africains de rester chez eux. C'est un levier pour retrouver un véritable dialogue des civilisations, et une gestion saine de nos rapports avec la nature. Si la vieille Europe ne veut pas se voir guillotinée comme vieille caste usurpatrice et prédatrice par rapport à l'Afrique à qui elle doit tout, elle a tout intérêt à « couper la tête » elle-même aux blancs qui ne se veulent que blancs, à ceux qui prétendent approfondir l'apartheid à l'échelle mondiale, par la construction de multiples murs de toute nature, contre les immigrants, contre la pensée paysanne et ouvrière autochtone, contre les affamés de justice. José Martí, le bâtisseur d'un projet national solidaire, déjà considéré « antisémite » de son vivant, prenait très au sérieux, dès les années 1880, l'obligation pour les générations futures d'entreprendre les réparations dues aux noirs.

 

 
Conclusion : La leçon de l'Amérique

 

La France a formulé le triangle des beaux idéaux qui soulèvent les êtres humains : liberté, égalité, fraternité. De fait, si l'on considère qu'il y a trois groupes ethniques en France, il faut reconnaître qu'un groupuscule, celui que disent représenter les ténors juifs, jette de l'huile sur le feu afin que les deux autres se liguent contre les noirs. Les noirs sont, partout et toujours, ceux qui se battent le plus pour l' égalité , qui démocratisent de fait leurs sociétés ; on n'a pas assez remarqué qu'ils se battent aussi pour la liberté d'expression, avec un courage toujours supérieur à celui de la caste des intellectuels agréés. Pour la défense de l'idée démocratique par excellence de la liberté, à Cuba, l'on garrotta en 1844 une bonne centaine de nègres, outre ceux qui furent assassinés sans autre forme de procès, ou sous le vieux prétexte du délit de fuite ; et on exila une dizaine de blancs, alors que l'accusation était la même : ils défendaient le principe de l'abolition de l'esclavage ; ces règles du jeu inadmissibles, mais qu'on peut constater dans toutes les sociétés à dominante blanche, les noirs les connaissent parfaitement, et elles n'ont pas changé, les statistiques sur les mécanismes judiciaires aux Etats-Unis le montrent ; néanmoins, les noirs ne reculent jamais pour défendre les autres groupes victimes du colonialisme. En Amérique ils ont été les alliés naturels des autochtones, depuis leur arrivée, au XVIème siècle ; la convergence des mouvements noirs et « sans papiers » latinos aux Etats-Unis le montre à nouveau . Et dans le monde entier ils sont aux côtés des Palestiniens. En Europe on ne reconnaît pas encore qu'ils défendent déjà, ce faisant, la liberté de pensée des autochtones : ils ont donné son sens plein au terme de négationnisme, à partir du moment où ils l'ont appliqué à l'histoire de leur sujétion propre. Pour ce qui est de la fraternité , c'est aux vieilles classes dirigeantes de donner l'exemple : tant qu'elles n'aboliront pas leurs privilèges, leurs raisonnements sur la souveraineté nationale ne seront pas écoutés du peuple.

 

Actuellement, la censure est principalement exercée par une caste fonctionnant sur le modèle le plus communautariste possible, celui de l'endogamie : la caste qui se revendique du judaïsme, comme nébuleuse idéologique supérieure à toute religion rattachée à un territoire donné par des siècles ou des millénaires d'enracinement. Le contrepoids en est la reconnaissance pleine de la civilisation africaine ; l'Amérique latine lui fait une large place, et cela détourne efficacement les uns et les autres des haines raciales ; l'animisme, comme les autres religions, vertèbre la conscience, et harmonise les rapports sociaux. On trouve l'Afrique à la source de la philosophie qui soutient le système informatique Linux, entreprise de résistance au capitalisme qui a pour mot d'ordre « UBUNTU » : « je ne suis que dans la mesure où les autres sont pleinement » . Linux est un produit du mariage entre un Finlandais et l'universalisme africain. Il n'y a de liberté qu'abolitionniste de tous les crimes « légaux » contre l'humanité, et de tous les monopoles.

 

Le combat pour les réparations est l'autre face du combat pour l'indépendance de l'Europe, pour sa liberté par rapport aux puissances impériales qui la veulent soumise à leur gouvernance, et privée de têtes pensantes. Les puissances impériales inoculent la repentance comme un poison, capable de mener à l'affrontement racial, à la division interne tant de l'Europe que de l'Afrique, au choc des civilisations. La réparation c'est l'inverse, c'est le concept sain sur lequel bâtir une révolution restauratrice des valeurs communes à toutes les traditions, et réalisatrice de nouveaux contenus pour les notions de droits et de devoirs, dans l'égalité élargie et approfondie que réclament les nouveaux équilibres démographiques. Imposer la réparation contre la repentance sera éminemment révolutionnaire et fondateur.

   

Article publié dans la revue Eurasia, rivista di Studi Geopolitici, 3/2007

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Entretien avec Fernando Lugo (Paraguay)

Fernando Lugo, César Sanson & rédaction, À l’Encontre

mercredi 31 octobre 2007, mis en ligne par Dial


2 juillet 2007 - À l’Encontre - Le Paraguay est un pays qui compte quelque 7,5 millions d’habitants. Sa participation au PIB (Produit intérieur brut) latino-américain est de 0,35% en 2003 ; en recul depuis 1990. Ce qui indique sa marginalité en termes économiques et fournit une donnée générale sur la régression sociale qui le frappe. L’essentiel de ses exportations est composé de produits primaires (86,3% en 2003). Le pays est sous la pression d’une dette extérieure qui a explosé. Elle s’élevait à 1,69 milliard de dollars en 1990 – pour un PIB de 6,2 milliards de dollars – et a passé à 2,9 milliards en 2003 pour un PIB évalué à cette date à 7,3 milliards de dollars.

En 1954, le parti Colorado, dirigé par Alfredo Stroessner, prit le pouvoir par un coup d’État et installa une fort longue dictature. Il a fallu attendre février 1989 pour qu’un autre coup d’État monté par Andrés Rodriguez ouvre ce qu’il convenait d’appeler en Amérique latine « une transition vers la démocratie ». Ce coup d’État intervient après une période considérée de boom économique à la suite des relations établies avec le Brésil dans le cadre de la construction du gigantesque barrage électrique d’Itaipu. Le Paraguay devint aussi une plate-forme de « services », ce qui, en clair, implique pour l’essentiel des activités bancaires de recyclage d’argent, de provenances plus que douteuses, et des activités de contrebande, quasi officielles. A cela se sont ajoutées des opérations spéculatives immobilières.

Depuis 1981, le régime dictatorial faisait face à des difficultés croissantes pour reproduire son système de domination qu’il avait quasiment légalisé. L’élection, la septième de Stroessner, a eu lieu en février 1988, avec 88,6% des votes. Toutefois, les tensions sociales et politiques ne cessaient de croître. Cela se traduisit, entre autres, par des luttes de clans au sein même des forces « stroessneristes ». C’est ce qui a suscité le coup d’État de Rodriguez en 1989.

Au-delà des changements politico-électoraux, les fondements structurels de cet État oligarchique dépendant n’ont pas changé. La corruption, le pillage du pays, l’insertion de l´économie et de l´État dans les trafics continentaux en tout genre, l’impunité des dominants sont restés les caractéristiques de cet État et de ce régime qui est demeuré, en quelque sorte, sous l´emprise du Parti-État Colorado.

Après les élections de février 1988, les fractions les plus conservatrices rassemblées autour de Stroessner voulurent réorganiser leur dispositif et se sont affrontées à des secteurs du parti Colorado. Ainsi surgit d’un côté un nouveau leadership avec Rodriguez et de l’autre côté une opposition dans des rangs de la bourgeoisie exclus de cette réorganisation. En outre, dès 1988-1989, le mouvement paysan revendiquant une réforme agraire prit un essor. En outre, les premiers éléments d’un mouvement ouvrier revendicatif se manifestèrent. La lutte pour les droits démocratiques, après autant d’années de dictature, s’amplifia. Une "unité" s’opéra entre secteurs bourgeois, une partie de la hiérarchie catholique et des organismes représentant la « société civile ». C’est dans ce nouveau contexte que se produisit le renversement militaire de Stroessner. Le dictateur demanda alors l’asile au Brésil, et l’obtint.

En réalité, du point de vue de Rodriguez et des secteurs militaires le souci principal était de maintenir la continuité des rapports assurant aux militaires leurs privilèges. Cela nécessitait une relation étroite et stable entre l’État oligarchique, l’armée et le parti Colorado. Donc le coup n’était pas le fruit d’une "avancée démocratique". Mais le résultat d’une compréhension de la part de Rodriguez du degré de crise de l’ancien dispositif et de la nécessité de relooker les rapports gouvernement-parti-forces armées.

Toutefois, le coup de février 1989 a ouvert un certain espace démocratique. Face aux difficultés de gestion politique fut effectué le choix d’opérer des élections pour le Congrès et pour le poste de président. Cela représentait une solution assez « continuiste » afin de ne pas susciter trop de réactions parmi ceux qui avaient durant plus de 35 ans touché les dividendes du "stroessnerisme" et permettre d’endiguer une montée politique et sociale. L’opposition donna une certaine légitimité à cette manœuvre affirmant que les élections avaient été démocratiques et pluralistes.

Durant toute la période de la présidence de Rodriguez, la « transition démocratique » s’effectua plus que lentement et fut placée sous contrôle étroit. La répression des mouvements paysans a été permanente. Une loi électorale et une Constitution furent adoptées. Jusqu’en 2005, le parti Colorado persista dans ses positions dominantes. Mais l’armée ne cessa de négocier avec les forces politiques pour garantir ses positions et privilèges. Pour preuve, au général Rodriguez succéda le général Oviedo, et les milieux les plus riches des classes dominantes – appelés les « barons d’Itaipu » (le barrage monumental) – mirent au pouvoir Juan Carlos Wasmosy. Ce dernier était, de fait, le représentant civil des militaires. Ce qui n’empêcha pas, au cours des années, que des tensions apparaissent entre les fractions économiques et politiques, d’un côté, et les militaires, de l’autre.

L’ensemble de ce fonctionnement politico-étatique, avec un fort clientélisme, aboutit à une distribution des terres aux membres du Parti, de l’appareil d’État et de l’armé qui fait du Paraguay un des pays où la propriété terrienne est parmi la plus concentrée en Amérique latine.

En 1999, à l’occasion de l’assassinat du vice-président de la République et leader historique du parti Colorado, le docteur Argana, la population descendit dans la rue pour manifester son opposition à tout retour à la dictature. Cet assassinat du mois de mars est connu comme le « mars paraguayen ». Un changement de président fut nécessaire : Raul Cubas Grau a dû laisser son poste à Luiz Gonzalez Macchi, toujours du Pparti Colorado. En août 2003, le président Nicanor Duarte Frutos arriva au pouvoir. L’élection présidentielle d’avril 2008 peut représenter une phase nouvelle dans cette longue transition. C’est dans ce contexte rapidement décrit qu’il nous semble utile de prendre connaissance des positions d’un candidat qui marque un changement dans la tradition politique paraguayenne, Fernando Lugo [1], qui se revendique de la théologie de la libération. La candidature de Fernando Lugo ne représente pas une rupture « radicale », mais doit être saisie dans le contexte d’un pays marqué par une inégalité sociale extrême, frappant en particulier la population paysanne autochtone, et un système politique marqué du sceau du pouvoir oligarchique. La candidature de Fernando Lugo doit être située dans ce cadre.


Qui êtes-vous, Fernando Lugo ?

Fernando Lugo : Je suis né dans une très petite localité, San Solano, un lieu où ne vivaient alors pas plus d’une soixantaine de familles. L’année de ma naissance, toute ma famille a dû déménager vers une ville plus grande, afin que mes frères puissent continuer leurs études. Nous sommes six frères et sœurs – cinq frères et une sœur –, et je suis le dernier. Mon éducation primaire s’est faite dans une école religieuse. En parallèle, je travaillais dans les rues d’Encarnación où je vendais différentes choses, des « empanadas », divers aliments, du café Cabral – un café qui vient du Brésil – bref, le travail a constitué l’une des caractéristiques de ma famille. Quand est venu pour moi le moment de m’inscrire à l’université, mon père voulu que je devienne avocat. Celui-ci a toujours désiré que l’un de ses fils devienne avocat, il a essayé avec les aînés, il n’a pas réussi, puis il n’a pas réussi avec moi non plus. Moi je désirais être enseignant et je suis donc entré à l’École normale. A 17, 18 ans je donnais déjà des cours dans une localité, Hohenau 5, à plus de 100 élèves, cinquante le matin et cinquante l’après-midi, et je crois que c’est là au cœur de cette expérience d’enseignant à Hohenau 5 que Dieu m’a appelé. En 1971, j’ai donc décidé d’entrer au Séminaire de la Congrégation de la Parole Divine.

Vos parents ont-ils accueilli favorablement votre décision ?

Fernando Lugo : Non, ils ne l’ont même pas acceptée. Ma famille n’est pas une famille religieuse. Je n’ai jamais vu mon père entrer dans une église, cependant ma famille a toujours été très juste, très généreuse, très solidaire. Mais ils n’étaient pas pratiquants et ma décision d’entrer au séminaire a représenté un coup pour eux. J’aimerais également insister sur le fait que ma famille a toujours été persécutée par le régime de Stroessner. Mon père a été vingt fois en prison…

Vingt fois ?

Fernando Lugo : Exactement. Et trois de mes frères ont été arrêtés, puis torturés, avant d’être expulsés du pays parce qu’ils étaient contre Stroessner. Ils faisaient partie d’une dissidence du parti Colorado qui n’acceptait pas la dictature. Mes frères ont été expulsés en 1960, et ce n’est que 23 ans plus tard que je les ai revus, à Noël de l’année 1983. Je dis cela pour montrer qu’en moi coule le sang de la politique et que celui-ci a été canalisé vers la vie de missionnaire.

Quand vous vous êtes décidé pour le séminaire, quel âge aviez-vous ?

Fernando Lugo : 19 ans. Avec le temps, je me suis réconcilié avec mon père, un homme au caractère très fort, alors que ma mère est au contraire une femme affectueuse au caractère gentil et doux.

Mais votre motivation pour la vie religieuse, d’où vient-elle, si l’on considère le fait que votre famille n’était pas religieuse ?

Fernando Lugo : Elle vient de Hohenau 5 où j’ai commencé à donner des cours et à organiser des lectures des Évangiles en 1970. La population de cette ville était très religieuse et n’avait pas de curé. Le curé ne venait qu’une fois par mois, parfois tous les deux ou trois mois seulement, alors les personnes se réunissaient entre elles tous les dimanches et je participais avec eux à des célébrations dominicales, à la lecture de la parole de Dieu, aux commentaires, prières et chants et c’est de là qu’est née ma motivation pour la vie religieuse. C’est dans ma vie à Hohenau 5 que Dieu m’a interpellé et qu’une série de grandes questions ont alors surgi, jusqu’à ce que je me décide, à la fin de la même année, à entrer au Séminaire.

Comment votre vie d’étudiant s’est-elle passée, à l’université, en Faculté de théologie ?

Fernando Lugo : Ma vie universitaire a été caractérisée par ma participation au mouvement étudiant. J’ai été plusieurs fois président du centre académique de Théologie et j’étais ainsi en lien avec d’autres facultés, de droit ou d’ingénierie, où il y avait, à Asunción notamment, des groupes d’étudiants aguerris. Après avoir terminé la Théologie, je suis allé en Équateur où je suis resté pendant cinq ans.

En quelle année avez-vous été ordonnée prêtre ?

Fernando Lugo : En 1977. Cette même année, je vais en Équateur, pour travailler avec des personnes de la campagne dans des paroisses, des collèges et des prisons. Je crois que c’est là qu’a commencé la seconde étape de ma formation, parce qu’au Paraguay nous n’avions jamais étudié la Théologie de la Libération. En Équateur, entre 1977 et 1982, j’ai fait partie d’une coordination de l’Église des pauvres (formalisée à l’occasion de la Conférence épiscopale de Puebla qui a eu lieu en 1978), et cela a constitué un bon complément à ma formation et à mon idéal : mon option pour le travail dans le domaine social.

Et en quelle année avez-vous été ordonné évêque ?

Fernando Lugo : En 1994. En 1982, je suis revenu de l’Équateur et pendant une année, j’ai travaillé dans une paroisse au Paraguay. Mais en février 1983, j’ai reçu un ordre d’expulsion du Paraguay. La police paraguayenne a alors prié l’évêque de la ville d’Encarnación que j’étais de bien vouloir quitter le pays, pour des raisons de sécurité intérieure…

Pour quelle raison ?

Fernando Lugo : Pour mes sermons hautement subversifs, pour atteinte à la paix sociale et pour avoir parlé contre le gouvernement… C’est donc dans cette conjoncture que je quitte le pays et que je me rends à Rome pour y étudier. De 1983 à 1987, je reste à Rome, puis je retourne au Paraguay où je me mets à enseigner, surtout l’Enseignement social de l’Église. Nous étions à ce moment dans une situation un peu différente et j’ai beaucoup travaillé avec la Conférence épiscopale du Paraguay, comme conseiller théologique et aussi comme conseiller théologique du CELAM (Conférence de l’Épiscopat latino-américain et caribéen).

Si l’on considère votre trajectoire, n’est-il pas surprenant que vous ayez été ordonné évêque alors que vous étiez déjà lié à la théologie de la libération ? Comment votre ordination s’explique-t-elle ?

Fernando Lugo : J’entretenais une excellente relation avec l’épiscopat paraguayen, puisqu’en tant que prêtre je travaillais comme conseiller du CELAM dans le domaine de l’Enseignement social de l’Église. Il y avait ainsi une sorte de garantie institutionnelle de mon travail qui m’a donné crédibilité et légitimité.

Vous êtes donc ordonné évêque et êtes à la tête d’un diocèse…

Fernando Lugo : Du diocèse le plus pauvre du pays, San Pedro, diocèse dans lequel il y a beaucoup de problèmes sociaux et économiques. Jusqu’en 1994, année où j’ai été nommé à la tête du diocèse, il y a avait, dans tout le Paraguay, 112 occupations de la terre. Et sur ces 112, 52 étaient à San Pedro. C’est là dans le Département qui compte le plus grand nombre de latifundia que l’on a essayé, par un travail social pastoral, d’organiser les paysans sans terre. Si ces occupations de terre ont continué à avoir lieu, c’est parce que les voies légales et institutionnelles permettant d’acquérir la terre sont insuffisantes au Paraguay. Pour que les paysans puissent posséder de la terre dans ce pays, pour que l’on puisse obtenir un petit quelque chose, il faut descendre dans la rue, occuper les terres et qu’il y ait deux ou trois morts. C’est ça le processus de lutte pour la terre dans notre pays.

Dans votre diocèse, il y a beaucoup de conflits autour de la terre, la pauvreté…

Fernando Lugo : Quand je suis arrivé, il y avait 650 communautés ecclésiales de base, et quand je suis parti, il y en avait environ 1000. Nous avons organisé à San Pedro la première Rencontre diocésaine des Communautés ecclésiales de base, la première Rencontre nationale et même, en 1997, la Rencontre latino-américaine et caribéenne des communautés ecclésiales de base. San Pedro a ainsi constitué dès le début un modèle, par le type d’organisation ecclésiale à l’intérieur de l’Église : une structure laïque et horizontale, ainsi que des assemblées diocésaines où les laïques participent fortement.

Est-ce vous qui avez renoncé à votre charge d’évêque ou est-ce le Vatican qui vous a révoqué ?

Fernando Lugo : Le 22 décembre dernier 2006, j’ai présenté ma demande de renonciation au ministère sacerdotal et épiscopal de la Nonciature du Paraguay. Le 25 du même mois, j’ai annoncé publiquement cette demande. Le 4 janvier 2007, j’ai reçu la réponse du Vatican selon laquelle celui-ci n’acceptait pas ma requête. J’ai ensuite été suspendu de tout mon ministère sacerdotal. Aujourd’hui, en accord avec le Droit canonique, je suis un évêque suspendu au sein de l’Église catholique. Mais de son côté, que dit la Constitution nationale ? La Constitution nationale dit qu’aucun ministre d’aucune religion ni d’aucun culte ne peut être candidat à la présidence et c’est précisément en fonction de cet article que j’ai présenté ma démission. Selon l’interprétation des constitutionnalistes, le fait que ma démission de l’Église soit un acte libre garantit la validité de ma candidature. L’article 42 de la Constitution nationale affirme quant à lui qu’aucune personne ne peut être considérée comme appartenant à un groupe qu’elle a décidé librement de quitter. Donc mon geste de renonciation, effectué librement, garantit en lui-même la validité de ma candidature.

Alors pourquoi continue-t-il à avoir des risques d’invalidation de votre candidature ?

Fernando Lugo : Parce que l’Église catholique, d’un point de vue canonique, dit que je continue à être évêque. Pourquoi ? Parce que le sacrement de l’ordre imprime un « caractère » indélébile. Je ne cesserai donc jamais d’être prêtre, même si j’abandonne le ministère. Il s’agit là d’un argument théologique. Cependant, dans n’importe quelle jurisprudence de n’importe quel pays du monde, l’argument théologique n’a pas de poids politique. Le risque est toutefois que la justice paraguayenne donne un poids juridique à un argument d’ordre théologique. Dans ce cas, je peux donner du poids à un argument théologique du judaïsme, de l’islam ou du christianisme. N’importe quel étudiant de première année de droit sait que dans l’ensemble des lois d’un pays, c’est d’abord la Constitution qui prime, puis les traités internationaux, puis, en dernier lieu, les lois du pays. La loi de telle ou telle église n’entre aucunement en jeu. C’est pour cela qu’un argument théologique ne peut en aucun cas avoir de poids juridique.

Une éventuelle invalidation juridique de votre candidature pourrait-elle donc être interprétée comme un « coup » ?

Fernando Lugo : Oui. Et plus qu’un « coup », une disqualification sur un argument erroné.

Et pensez-vous que la Cour suprême puisse prononcer cette invalidation ?

Fernando Lugo : Oui, c’est possible et pas improbable.

Maintenant, quelles conséquences une telle décision aurait-elle ?

Fernando Lugo : Des conséquences que l’on ne peut mesurer. Il pourrait y avoir une réaction de la population, de la communauté internationale. Quand ils disent qu’ils vont invalider ma candidature, je réponds que je veux savoir avec quels arguments, puisque les constitutionnalistes disent que je suis habilité à déposer ma candidature.

Vous ne faites donc pas confiance à la Justice ?

Fernando Lugo : Non.

Pourquoi ?

Fernando Lugo : Parce que la composition de la justice au Paraguay est le résultat d’un pacte politique et que ce sont les partis politiques qui désignent leurs représentants. Aujourd’hui, la Cour suprême de justice du Paraguay compte neuf membres. De ces neuf, cinq appartiennent au parti officiel et quatre sont de l’opposition. Il ne s’agit donc pas d’un problème juridique, mais bien d’un problème politique, et « politiquement » les décisions peuvent être prises par cinq voix contre quatre.

Vous et ceux qui vous soutiennent, que pensez-vous donc faire ?

Fernando Lugo : Il y a différentes possibilités auxquelles nous sommes déjà en train de réfléchir. Concernant la possibilité d’une réaction populaire, celle-ci est imprévisible et je ne suis donc pas en mesure de savoir si elle va avoir lieu ou non. Une espérance a été mise en marche : les gens sont dans l’expectative de grands changements et ils sont conscients qu’il existe la possibilité de changer de gouvernement et de commencer à opérer des réformes à partir des structures existantes.

Quel est le moment décisif où vous vous êtes décidé pour la politique et où vous avez demandé au Vatican d’être délié de vos obligations ?

Fernando Lugo : Je suis sorti du diocèse en 2005 parce que j’ai bien dû me résoudre au fait que malgré les grands efforts faits par l’Église, avec les pastorales sociales notamment, les succès escomptés n’avaient pas eu lieu et parce que j’ai compris que les changements réels dans l’économie et le social ne pouvaient venir que de la politique. Nous avons donc commencé avec quelques amis à nous réunir le 3 janvier au sein d’un collectif de réflexion et d’analyse auquel participaient des artistes, des intellectuels, des paysans, des étudiants et des gens de l’Église pour penser le pays. Ce groupe a commencé avec 12 personnes, puis il a grandi, grandi pour devenir le 17 décembre le mouvement Tekojoja qui constitue dans tout le pays le mouvement politique ayant connu la plus grande croissance sur un temps si court. Ce groupe fait partie de ceux qui défendent ma candidature à la présidence de la République et il a été à l’origine du lancement de la pétition me demandant de me consacrer à la politique. Cette pétition, qui a recueilli cent mille signatures, m’a été remise le 17 décembre 2006. Ce groupe est devenu aujourd’hui au Paraguay l’un des groupes les plus forts dans la dynamique politique du pays.

Qui fait-il partie du mouvement Tekojoja ?

Fernando Lugo : Le mouvement Tekojoja naît au moment où les mouvements sociaux se rendent compte du fait que ses grandes revendications, du point de vue social, ne sont pas prises en compte, et qu’ils n’avancent pas. Quand les sans-terre voient leur lutte sociale criminalisée, alors que plus de quatre mille paysans sont en train de manifester… cela ne peut qu’affaiblir la lutte sociale. Ces groupes commencent à penser de manière politique leurs mouvements sociaux et pensent à agir en tant que mouvement politique. Dans le groupe Tekojoja, la grande majorité des participants sont des leaders sociaux, des jeunes, des étudiants, des artistes et des militants politiques qui ne viennent pas des partis traditionnels. Il y a aussi des intellectuels, des ouvriers et des paysans.

Vous serez donc le candidat de ce mouvement et pas nécessairement celui d’un parti ?

Fernando Lugo : Autant la Démocratie chrétienne que le Parti révolutionnaire fébrériste [qui se revendique de la social-démocratie internationale] me proposent d’être leur candidat, mais je peux aussi être le candidat du groupe Tekojoja ou du PMAS (Parti du Mouvement vers le Socialisme), un parti récent composé de jeunes…

Ces partis ne font-ils pas partie du mouvement politique Tekojoja ?

Fernando Lugo : Non, mais ils font partie de ce que l’on appelle le Bloc social et populaire. Bloc dont le groupe Tekojoja fait partie, comme d’ailleurs la Démocratie chrétienne, le Parti révolutionnaire fébrériste, le PMAS, les centrales syndicales et certains groupes d’habitants de quartiers.

Ces composantes ont-elles toutes soutenu votre candidature ?

Fernando Lugo : Toutes appuient ma candidature. Cela représente 27 mouvements.

Nous avons reçu des informations selon lesquelles certains de ces groupes auraient retiré leur appui à votre candidature. Si cela est vrai, comment cela s’est-il passé ?

Fernando Lugo : Le fait de retirer l’appui à ma candidature ?

En effet. Des informations de presse rendent compte du fait qu’à l’intérieur de ce grand bloc de gens appuyant votre candidature, des divergences internes seraient survenues et que certains groupes auraient parlé de se retirer. Cela est-il vrai ?

Fernando Lugo : Il y a deux grands groupes. L’un est le Bloc populaire auquel participent les partis de gauche, et l’autre, c’est la Concertation nationale, à laquelle participent également des groupes sociaux et huit partis politiques, certains étant des partis traditionnels. La Concertation m’a également invité à faire partie de cette articulation. Unie, elle aurait le pouvoir de garantir le contrôle électoral. Parce que le Parti libéral est un parti centenaire et que les partis Patria Querida, Unase, Encuentro Nacional ou encore le parti País Solidário… sont des partis avec une représentation parlementaire pouvant garantir deux choses : le déroulement correct du processus électoral et aussi, parce qu’ils ont beaucoup de parlementaires, la bonne gouvernabilité. Mais le Bloc populaire se trouve par certains aspects dans une situation irréconciliable avec la Concertation nationale. Nous sommes donc en train de chercher des points permettant de nous réunir. Aujourd’hui, le point de concordance entre les deux composantes, c’est ma candidature. Je veux donc, je désire que nous puissions avancer pour assurer la victoire et la gouvernabilité.

Venons-en au débat latino-américain autour des matières énergétiques. D’un côté Chávez – en accord avec la Bolivie – insiste sur la nécessité d’un grand gazoduc, et de l’autre, le Brésil insiste sur l’éthanol. Comment le Paraguay se positionne-t-il dans ce débat ?

Fernando Lugo : Je crois que la question énergétique est une question de première importance sur toute la planète. Je pense qu’il est nécessaire de la penser non seulement du point de vue économique, mais également de l’introduire dans le débat autour de la question environnementale. Que cela signifie-t-il ? Je crois qu’il existe dans le monde moderne certains problèmes que le système libéral ne parvient pas à aborder. Et l’un de ces problèmes est l’environnement. Comment garantir que le développement économique ne se fasse pas au détriment de l’environnement ? Le problème du Paraguay, c’est que ce n’est qu’à partir de 1996 qu’il existe des lois sanctionnant les atteintes à l’environnement. Auparavant, ce n’était pas un délit écologique que de détruire l’environnement. Mais comment garantir que les entreprises multinationales respectent l’environnement : c’est un grand thème planétaire, en étroite relation avec la production d’énergie propre. Je pense qu’il est nécessaire d’avancer, en concevant et en observant avec créativité des méthodes nouvelles de production d’énergie, mais si l’on veut conserver une planète habitable, cela ne doit pas être fait au détriment de l’éthique humaine ni en agressant l’environnement.

D’un côté le Paraguay se caractérise comme étant un pays agricole et, de l’autre, c’est un pays plein de produits « made in China ». Il existe pourtant des industries dans le pays. Quel est votre projet sur ce point ?

Fernando Lugo : Nous ne sommes pas en train d’élaborer notre projet de gouvernement avec la participation populaire seulement, mais aussi avec la collaboration des entreprises, des milieux professionnels libéraux et une série d’autres groupes sociaux. Il existe aujourd’hui au Paraguay deux grands groupes industriels qui se portent très bien. L’industrie textile, qui exporte très bien, et l’industrie pharmaceutique. Ces groupes ont besoins d’un pays sérieux. Les autres secteurs de l’économie, eux, ne se portent pas bien. Le taux de chômage est élevé, la corruption galopante et l’administration de l’État inefficace. Ce sont là des aspects qui doivent être corrigés. Ils doivent être corrigés à l’aide d’un projet différencié. Ce que nous voulons économiquement ? Passer d’une économie agraire à une économie industrielle ? Non. Nous désirons un modèle économique différent, basé également sur l’économie paysanne, ou, pour le dire autrement, fortifier les petites et moyennes industries – souvent familiales – qui existent déjà. Un autre défi consiste en une utilisation responsable des ressources naturelles en faveur de l’industrialisation. Le Paraguay possède d’importantes ressources énergétiques naturelles et nous pensons que nous pouvons devenir un pays hydroélectrique. Concernant l’eau, une grande partie de l’aquifère Guarani se trouve en sous-sol paraguayen et, en ce moment même, on est en train de faire des recherches de pétrole dans le Chaco paraguayen. Nous avons donc la possibilité de découvrir de champs pétrolifères qui pourraient donner une impulsion économique au pays.

Les élections auront lieu au Paraguay d’ici à un an. Comment vous y préparez-vous ?

Fernando Lugo : Nous nous trouvons actuellement dans un processus de discussion avec la population. Ce que nous voulons, c’est que si Lugo arrive au gouvernement, le peuple ait le pouvoir, qu’il soit protagoniste, que ce soit lui qui élabore le programme. Et moi, je me mets à la disposition du peuple.

Cela sera-t-il possible sans ruptures ? L’élite acceptera-t-elle des changements profonds ?

Fernando Lugo : Les changements violents ne garantissent pas une paix sociale durable. Nous voulons que les groupes sociaux antagoniques pussent s’asseoir et que, les yeux dans les yeux, ils puissent discuter sur le Paraguay dont nous rêvons et sur ce qu’il est possible de construire ensemble.

Pariez-vous sur la mobilisation populaire en tant que phénomène de pression pour opérer les changements ?

Fernando Lugo : Les mobilisations populaires, les groupes de pression ont toujours été un outil important et indispensable dans la construction d’une démocratie durable. On ne peut dénier aux grandes majorités la possibilité de défendre à travers des mobilisations populaires leurs droits de participer et de décider.

Comment vous définissez-vous idéologiquement ?

Fernando Lugo : D’abord, je crois que ma formation chrétienne marque ma conception de la vie : le désir d’équité, d’égalité sociale, de justice, la recherche du véritable Règne de la paix et de l’amour. Mais je crois que je porte également des éléments d’identité socialiste : d’une certaine manière je suis socialiste, je revendique certains éléments du socialisme moderne, lorsque le socialisme recherche l’équité, l’égalité et non la discrimination, ainsi que la participation de tous les groupes sociaux.


Entretien conduit par César Sanson pour l’hebdomadaire Brasil do Fato, mai 2007.

Traduction française et introduction par l’équipe de À l’encontre. Traduction revue par Dial.

http://www.alencontre.org/AmLat/ParagLugo07_07.html

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Notes:

[1] Fernando Lugo est né en 1951 à San Solano, une petite communauté rurale, mais il a grandi dans la ville d’Encarnación. Sa famille a subi la persécution sous le régime dictatorial d’Alfredo Stroessner (1954-1989) : son père a été emprisonné plus de vingt fois et trois de ses frères ont été torturés puis expulsés du pays. A l’âge de 19 ans, Lugo est entré au Séminaire de la Congrégation de la Parole Divine et il a eu au sein de l’Église une trajectoire pouvant s’identifier avec la Théologie de la Libération. En 1983, il a été expulsé du Paraguay sous le prétexte qu’il aurait fait des « sermons subversifs » hostiles au gouvernement de Stroessner. Après une période passée à Rome, il retourne dans son pays en 1987 et, en 1994, il est ordonné évêque. A la fin de l’année 2006, Lugo renonce à son sacerdoce pour se présenter à l’élection présidentielle paraguayenne d’avril 2008.

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21/12/07

Colombie: les FARC et la libération des prisonniers

Communiqué des FARC-EP, Forces Armées Révolutionnaires de Colombie - Armée du Peuple, 9 décembre 2007.

1. Álvaro Uribe Vélez a échoué dans sa tentative de manipuler le président Chávez et la sénatrice Piedad Córdoba. Il a une nouvelle fois montré son vrai visage d’ennemi de l’Échange humanitaire et de la paix concertée.

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