17 mai 2012

Jean-Louis Trintignant, Aragon et le communisme

img956

Extrait: pages 146-147

André Asséo - Si tout le monde admet qu'Aragon fut un grand poète, on peut cependant être gêné - même dans La Valse des Adieux  - par tous ses mensonges, en particulier sur le plan politique.

Jean-Louis Trintignant - Ce qui est bouleversant dans ce texte, c'est qu'il en parle. Il reconnaît certaines de ses erreurs. Il était stalinien, et même s'il savait une quantité de choses que nous ignorions, il restait avant tout communiste. "La fin justifie les moyens." Ce dogme justifie l'attitude d'Aragon.

A. A. - Tu ne penses pas que la responsabilité de l'intellectuel est plus grande que celle exprimée par qui que ce soit d'autre ?

J-L. T. - Je trouve intéressant que ses idées politiques aient guidé Aragon vers une poésie d'autant plus belle qu'elle était nourrie d'opinions profondes, même si elles sont contradictoires. Je trouve l'écriture de Proust magnifique, mais il nous raconte l'histoire d'une bourgeoisie décadente. Personnellement, je préfère Céline, même si ses idées politiques me choquent. Voyage au bout de la nuit remue des sentiments et des idées qui me bouleversent. Et pourtant Céline était sûrement un type détestable, humainement. Si nous avions connu Rimbaud, nous l'aurions certainement trouvé insupportable, sa poésie n'en demeure pas moins magnifique. Il faut différencier l'oeuvre du créateur. Comment se comportaient dans la vie Picasso, Bach, Molière, Van Gogh ? Est-ce vraiment important de le savoir ? André Gide aussi fut communiste.

A. A. - Il n'a pas défendu le goulag, ce qu'Aragon a fait !

J-L. T. - C'est un peu comme le "Pari" de Pascal. Il y a une chance sur mille que Dieu existe. Ce serait la plus belle chose qui puisse arriver. Il vaut donc mieux jouer cette seule chance sur mille et laisser les neuf cent quatre vingt dix neuf autres qui n'ont pas d'intérêt. Je pense que le communisme, c'est ça ! Il était impensable que cette doctrine puisse triompher, mais s'il avait existé la moindre chance de réussite, ça aurait été tellement plus beau que toutes les autres idées politiques et économiques. C'est pour cela que j'ai pensé communiste. Cette idée me plaisait parce qu'elle représentait la solution, et même si je doutais qu'elle fût réalisable maintenant, elle valait la peine d'être"défendue.

A. A. - Ne trouves-tu pas que vingt millions de morts pour parvenir à cette solution est un prix un peu lourd à payer ?

Jean-Louis Trintignant - Tu as raison, nous ne sommes pas prêts à être communistes. Pas encore, c'est trop tôt ! ...

img957

Le livre, qui vient de paraître, est en vente dans toutes les bonnes librairies et sur http://www.cherche-midi.com/theme/Du_cote_d_Uzes-Jean-Louis_TRINTIGNANT_-9782749125237.html

Posté par Alaindependant à 20:39 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : , ,


04 mars 2012

La conception du socialisme selon Lénine

img740
img741

img742

img743

img744

Roger Garaudy, Lénine, PUF, 1968, p 56 à 60

(Article également publié à http://rogergaraudy.blogspot.com/2012/03/le-socialisme-selon-lenine-par-roger.html)

Posté par Alaindependant à 16:27 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , ,
28 février 2012

Proudhon, Marx, Jésus et les riches

Si j'avais à répondre à la question suivante : Qu'est-ce que l'esclavage ? et que d'un seul mot je répondisse : c'est l'assassinat, ma pensée serait d'abord comprise (...). Pourquoi donc à cette autre demande : Qu'est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c'est le vol ! sans avoir la certitude de n'être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ?»

 PROUDHON

 

 

«Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage»

« L’ouvrier devient d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L’ouvrier devient une marchandise d’autant plus vile qu’il crée plus de marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses. Le travail ne produit pas que des marchandises ; il se produit lui-même et produit l’ouvrier en tant que marchandise, et cela dans la mesure où il produit des marchandises en général.

Marx

http://laphilodepicasso.over-blog.com/article-33053725.html

http://arbeitmachtnichtfrei.skynetblogs.be/archive/2010/02/26/la-contradiction-fondamentale-du-capitalisme-par-moishe-post.html

 

Jésus regarda ses disciples qui l'entouraient et leur dit : « Qu'il est difficile aux riches d'entrer dans le Royaume de Dieu ! ». Les disciples furent troublés par ces paroles. Mais Jésus leur dit encore : « Mes enfants, qu'il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu !  Il est difficile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, mais il est encore plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.

MARC chap.10

 

LIRE ICI TOUT L'ARTICLE


Posté par Alaindependant à 20:14 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,
26 janvier 2012

Le communisme chez les chrétiens

TABLEAU SÉLECTIF DU COMMUNISME  CHEZ LES CHRÉTIENS DE L’ÉGLISE PRIMITIVE À NOS JOURS,
par Maurice Cabana-Proulx. 

Siècles II/I  Av. J.C.

Palestine

Les communes esséniennes

Selon Flavius Josèphe et Philon, les esséniens vivaient en communautés où les biens étaient mis en commun. Influence probable sur le christianisme naissant.

 

Siècle I

Empire Romain

Christianisme primitif

Dans les Évangiles, notamment chez Luc, et dans les Actes des Apôtres il y des attaques contre la richesse et une idéalisation de la pauvreté. Dans les Actes nous retrouvons les premières communautés chrétiennes où se pratique la communauté de biens et où s’énonce une critique des riches.

 

mort 407

Constantinople

Jean Chrysostome, Archevêque

Mode de vie frugale, inimitié envers les riches, Jean Chrysostome croit que l’homme n’est que le gérant des biens que Dieu lui donne et qu’il doit voir à leur répartition.

 

Du Xe au XIIe siècle

Nord de l’Italie

Sud de la France

Les Cathares

Connus principalement pour leur ascétisme et le rejet des rites et sacrements catholiques, les cathares énoncèrent, lors du procès de Turin en 1030, une position franchement communiste : Omnen nostram possessionem cum omnibus hominibus communem habemus.

 

né 1182-mort 1226

Italie

Fondateur  des Franciscains 1208

Saint François d'Assise prend l’habit du "poverello",  fait la promotion de la solidarité aux pauvres, dénonce l’injustice et s’oppose à toute appropriation. Il invite tous les humains à l’amour mutuel et au respect de notre mère Terre, notre sœur la lune, notre frère le soleil. Il rédige le « Cantique du frère Soleil ».Il est proclamé "le patron des écologistes.

 

Mort 1307

Italie

Dolcino

Le moine Dolcino s’oppose à la hiérarchie de l’Église et au système féodal qu’il veut remplacer par une société égalitaire. Attaqués, lui et ses partisans se défendent mais ils sont finalement défaits et Dolcino meurt sur le bûcher.

 

XIIIe

France

Frères et Sœurs de l’Esprit libre

Les partisans d’Amalric de Chartres rejettent la famille et la propriété privée.

 

XIVe

Angleterre

John Wyclif et les Lollards

Connus surtout comme mouvement précurseur de la Réforme, les Lollards préconisaient le retour de la société à son état naturel, caractérisée par l’innocence et l’absence de la propriété privée et du pouvoir temporel.

 

1381

Angleterre

La révolte paysanne de Wat Tyler

Révolte populaire dont le but avoué est d’instaurer une société égalitaire. Sous l’habile leadership de l’artisan Tyler, ce mouvement a pour idéologue le prêtre John Ball. Ce dernier prêche que la division de la société en classes sociales, riches et pauvres, n’était pas dans les desseins de Dieu puisqu’il ne l’a pas instituée lors de la Création.

 

 

XIXe

Bohême

Les hussites Adamites

Dans la révolte que suscita l’exécution de Jean Hus en 1415, le mouvement taborite des classes dirigeantes tchèques est débordé par un mouvement populaire plus radical qui veut revenir aux conditions de vie du premier homme. Ces Adamites s’opposent à la propriété privée, le mariage et la  famille.

 

 

1525

Allemagne

La révolte des paysans

Le prêtre Münzer se sépare de Luther et se met à la tête de la révolte des paysans dans le but d’instaurer le Royaume de Dieu sur la terre.

 

XVIe

Europe

Anabaptistes

Münzer incarne l’une seule des nombreuses manifestations de l’anabaptisme qui se démarqua de la Réforme. Presque tous les anabaptismes préconisaient un communisme chrétien.

 

1516

Angleterre

Thomas More Utopia

Dans cet ouvrage, Thomas More prône la tolérance et la discipline au service de la liberté à travers un monde imaginaire et merveilleux, représentation du monde idéal de l'auteur. Source :  Wikipedia

 

1623

Italie/France

Tomaso Campanella Cité du soleil

La cité du soleil décrit une utopie socialisante beaucoup plus radicale que celle de Thomas More Dans ce monde idéal, tout est mis en commun. Source : Wikipedia

 

1534

 

Le Paradoxa de Franck

L’ancien prêtre Sebastian Franck publie son Paradoxa dans lequel il dit que la propriété est contre la nature et contre la loi de la création.

 

1647-1653

Angleterre

Le pieux Cromwell débordé à sa gauche

Lutte de pouvoir entre Charles I et le Parlement, la « Révolution » de Cromwell  avait quand même une forte saveur religieuse, la liberté des cultes contestataires étant en jeu. Les Levellers  et encore plus les Diggers jugent que les ambitions politiques et religieuses du Lord Protector sont insuffisantes et ils militent en faveur d’une société démocratique et égalitaire.

 

 

1666

Angleterre

George Fox et les Quakers

En 1666, le Quaker Robert Barclay publie son Apologie de la véritable théologie chrétienne ainsi qu'elle est soutenue et prêchée par le Peuple, appelé par mépris, les Trembleurs. Quoique rarement associés à une remise en question de la propriété privée, les Quakers sont fortement égalitaires. Aux Etats-Unis, ils seront dans l’avant-garde de la lutte contre l’esclavage. Les Quakers Cornélius et Bellers critiqueront le capitalisme  à la faveur de projets de coopération. Bellers influencera le socialiste Owen.

 

XVIIIe

France

Testament du Curé Meslier

Ce testament philosophique fait de lui un précurseur des Lumières de tout premier plan. Il y est le premier à professer un athéisme sans concession tandis qu'il développe avant la lettre un matérialisme rigoureux et il pose en précurseur les bases d'une philosophie anarchiste, ainsi qu'une conception communiste de la société. Source : Wikipedia

 

1756

Paraguay/Brésil

Bataille de Caybate – Destruction des réductions

Longtemps protégés dans les réductions de Jésuites, lesquels voulaient les soustraire à l’esclavage, les Indiens Guaranis sont écrasés par les forces combinés des Portugais et des Espagnols. 

 

1776

France

Abbé Mably De la législation ou Principe des lois

Historien et économiste français qui a dénoncé la propriété privée comme cause d'injustice et d'oisiveté.

 

1793

Angleterre

Godwin publie son Essai sur la justice politique

Cet ancien pasteur calviniste entreprend en 1793 une carrière littéraire qui lui fera, au nom de la raison, remettre en question l’État et le capitalisme.

 

1793

France

Curé Jacques Roux chez les Enragés

Ce révolutionnaire trouvait la bourgeoisie conquérante pire que la noblesse déchue.

 

1832

France

Buchez et le Mouvement social

Le catholique Buchez s’en prend à la religion  qui …laisse les privilégiés jouir du superflu pendant qu’elle prêche les rigueurs de la pénitence aux malheureux qui manquent de pain.

 

1905

Etats-Unis

Père Hagerty et les Wobblies

Le prêtre catholique Thomas J. Hagerty est parmi les membres fondateurs du mouvement anarcho-syndicaliste Industrial Workers of the World et il est le rédacteur de plusieurs de leurs documents.

 

Années 1920

Europe

International League of Religious Socialists

Association qui compte aujourd'hui des groupes dans plusieurs pays.

 

1960

Angleterre

Christian Socialist Movement

Fondé par Donald Soper. Le chef Travailliste John Smith en était membre.

 

 

1966

Colombie

Camilo Torres

Le prêtre Camilo Torres, qui avait rejoint la guérilla, meurt au combat

 

1971

Pérou

Gustavo Gutierrez

Gutierrez publie à Lima sa Teología de la liberación qui offre une interprétation de l’Évangile influencée par la théorie marxiste.

 

1980

El Salvador

Oscar Romero

L’archevêque Romero, partisan des pauvres et critique de la junte militaire, est assassiné pendant qu’il célèbre la messe..

 

 

1985

Brésil

Dom Helder Camara

Dom Helder Camara, archevêque d’Olinda et Recife, qui a toujours résolument pris le parti des pauvres et des opprimés (Si je donne de la nourriture aux pauvres, on me traite de saint. Si je demande pourquoi les pauvres n’ont pas de nourriture, on me traite de communiste.) est démis de ses fonctions par Jean Paul II.

 Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

Posté par Alaindependant à 00:00 - - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
Tags : ,
12 décembre 2011

Une critique marxiste d'Alain Badiou. Point de vue

Le communisme hypothétique d’Alain Badiou

D’aucuns, lecteurs de L’Humanité de vendredi dernier [voir l’Humanité du 16 avril 2009], ont pu trouver réjouissant qu’un penseur de l’envergure médiatique d’Alain Badiou réhabilite « l’hypothèse communiste ».

Mais dans son texte, qui reflète d’ailleurs assez bien ses ouvrages précédents, Badiou instaure un abîme infranchissable entre les concepts les plus récurrents de la pensée politique : le sujet et le collectif, le hasard et la nécessité, le réel et le possible, l’Etat et la révolution. Ce refus de penser dialectiquement est-il l’effet de sa prédilection pour la logique formelle (pour Badiou, « la mathématique dit l’ontologie ») ou simplement la conséquence d’une volonté de se tenir, comme l’article l’annonce, au plus loin de Hegel ?

Pour prendre un exemple, l’une des bêtes noires hégéliennes du philosophe, à savoir l’Etat, n’est perçu qu’en termes de contraintes et jamais de possibilités. Il ne s’agit plus de voir, comme dans la tradition marxiste, en quoi l’Etat s’articule sur le processus qui conduit du règne de la nécessité à celui de la liberté, ni même de simplement comprendre sur quels rapports de force s’établit la domination de classe de l’Etat, par exemple le fait qu’il n’est pas anodin de vivre sous l’Etat français de Vichy ou la République aussi imparfaite soit-elle. Non, il s’agit pour l’auteur de condamner l’Etat en soi, l’idée de l’Etat au sens platonicien du terme.

Et pour faire face à cet Etat, le seul recours, selon Badiou, reste en dernière analyse une décision individuelle. Présupposé qu’il partage avec l’individualisme méthodologique libéral qui ne veut pas entendre parler de classes sociales, à ceci près que, chez Badiou, l’individu a la possibilité de se révolter, de réaliser une « projection héroïque mais individuelle ». C’est ainsi que la morale, l’engagement, sont rejetés du côté du devoir-être, de l’effort sur soi-même, au mépris des contingences. Posture aristocratique qui doit beaucoup à Sartre et qui nous ramène tout bonnement à la séparation néo-kantienne entre le cas concret et la loi abstraite, entre la politique et la morale.

Voilà sans doute pourquoi les « événements » de prédilection du philosophe ne sont pas la révolution d’Octobre ou encore la défaite du fascisme, ni les grandes conquêtes du mouvement ouvrier, mais… la révolution culturelle chinoise ! Tout événement, pour être digne du nom que lui donne Badiou, se doit d’être « une surprise », « une rupture dans la disposition normale des corps et des langages ». Cette inarticulation est bien dans l’air du temps : là où, contre l’Eglise, la révolution scientifique avait défendu l’idée de la liberté conçue, pour parler comme Spinoza, comme « une intellection de la nécessité », l’on va désormais, sous prétexte de lutter contre le déterminisme mécanique, rejeter toute déterminabilité au profit de l’aléatoire et de l’arbitraire.

Ainsi, aucune mention n’est faite de l’inscription dans le réel du projet communiste. Certes pas comme une nécessité mécanique mais comme une possibilité permise par le développement des forces productives et des rapports de production. Il s’agissait pourtant d’un des apports cruciaux de Marx par rapport au socialisme utopique.

Certes, le marxisme n’est pas un économisme. Pour accoucher d’une nouvelle société, il faut un accoucheur. Mais nul matérialiste ne saurait nier le rôle de l’économie en dernière instance. Or, chez Badiou, l’économie a tout juste le statut du noumène kantien : on peut la penser (penser qu’elle joue un vague rôle), mais non la connaître. D’où les difficultés qu’éprouve le philosophe à définir le capitalisme actuel revenu, selon lui, au stade de 1840, de par son « cynisme ». Néanmoins, le capitalisme, mode de production caractérisé en soi par l’antagonisme capital / travail et l’extorsion de la plus-value, n’est pas plus ou moins cynique en fonction des moments. Si Badiou veut évoquer par-là la notion d’Etat « providence » qui, effectivement, a aujourd’hui du plomb dans l’aile, cette situation plus ou moins révolue était l’effet de la pression populaire et des luttes au niveau mondial, non d’une essence particulière et mystérieusement moins cynique du capitalisme de l’après-guerre. Si l’on fait abstraction de tous ces « faits » – terme qui déplaît fort à Badiou – pourtant têtus, c’est tout l’héritage pratique et théorique du mouvement ouvrier qui se retrouve forclos. L’abandon de la forme-parti, prôné explicitement dans le texte, est bien entendu symptomatique.

On voit qu’il s’agit bien d’en finir avec le marxisme et pas simplement avec « ses origines hégéliennes » comme l’affirme l’article. On peut même se demander si cette critique de Hegel est bien légitime ; en tout cas l’on voit mal quel bénéfice trouve Badiou à remplacer Hegel par un autre penseur réputé « idéaliste » tel que Platon. Car, puisqu’il est question de « l’idée » de communisme, une différence fondamentale entre l’idée chez Platon et chez Hegel tient au fait que pour ce dernier, l’idée n’est pas une abstraction vide, mais le produit d’une médiation. L’idée est concrète et participe d’une totalisation en cours. A quoi sert d’aller replacer cette idée dans la transcendance du « monde intelligible » platonicien ?

A la lecture de l’article, on aimerait bien faire redescendre sur terre cette « idée » ou cette « hypothèse » de communisme. Or on peine à trouver chez Badiou les outils qui nous permettraient d’engager cette démarche dont on peut supposer qu elle préoccupe au plus haut point les communistes et, au-delà, nombre de militants progressistes dans un contexte d’affrontement qui se durcit.

17 avril 2009

Aymeric Monville
Rédacteur en chef adjoint de la revue La Pensée

Posté par Alaindependant à 14:28 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,


04 décembre 2011

Communisme chrétien, par Joshua Foust

Cet article, qui stigmatise Marx et le communisme mais pose de vraies questions de fond sur l'un des thèmes de ce blogue - foi et transformation sociale - est de nature je l'espère à susciter un débat: à vos claviers !


Tribune libre unitarienne vol.2, no.1, 2006 

« Je suis communiste.» Je pense que seulement la déclaration qui pourrait  davantage  choquer  mon cercle restreint d’amis serait de dire que « je suis gay ». Mais,  malgré tout,  au fond, je pense avoir  un parti pris pour le communisme.  

 Les églises américaines contemporaines ont, en général, négligé en grande partie de vivre comme elles sont censées le faire. Partout dans la Bible, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament,  il y a des sollicitations à partager, à donner sans compter aux nécessiteux, à vivre dans l’union, à prier ensemble en quête d’un  but unique. Dieu  souhaite voir l’unité et l’amour se réaliser non seulement entre Son peuple, mais aussi entre  tous les peuples.  

 Les églises (avec un e minuscule) ont lamentablement échoué. Il y a pas moins de 3 000 confessions entre lesquelles choisir, et la différence entre chacune d’elles a provoqué des disputes mesquines, des chamailleries, le rejet pur et simple entre frères croyants, voire la guerre ouverte. Cela n’est pas simplement un problème américain – l’Irlande a été, pendant des décennies, le lieu de luttes entre les protestants et les catholiques. En Europe,  protestants et catholiques se sont entre-tués pendant la guerre de Trente Ans.   

Rien ne peut  être plus contraire à ce qu'un chrétien est censé faire. Nous sommes tous, bien sûr, des pêcheurs, indignes de la gloire de Dieu. Mais notre imperfection ne nous relève pas de notre obligation de rendre gloire à Dieu en toutes choses. L’église moderne, par exemple, néglige presque tout le côté pratique du christianisme – le partage avec les pauvres, le secours des sans-logis, et ainsi de suite.  L’accent est  mis plutôt sur la prière, la vie spirituelle et la théologie. Cela est bien et a sa place en temps et lieu. Mais il y a un autre aspect du christianisme, une vie centrée sur le Christ.  

Ces gestes chrétiens, ces sacrifices à la faveur du prochain rendent gloire à Dieu. Aussi, ils correspondent, du moins superficiellement, à certains aspects du communisme. Dan Baughman,  s’est interrogé sur la nature du communisme chrétien. Il a un point de vue  intéressant. 

Laissez-moi l’élaborer un peu mieux. Je crois que l’une des meilleures armes de Satan dans sa lutte pour  nous démoraliser et nous faire du mal est la déformation de la vérité. Le cas de l’intégrisme islamiste est un exemple on ne peut plus claire. Une bonne chose comme  la prière assidue et l’accent mis sur la piété est pervertie par un système de contrôle et d’abus. Le bon concept  comme la croyance en quelque chose de plus grand que soi  est manipulé pour justifier des attentats-suicides.

Je crois que cela s’applique aussi au communisme.  Les Actes des Apôtres nous révèlent que les premiers chrétiens vivaient en communauté. Je ne dis pas que cela est réalisable aujourd’hui (peut-être que oui), mais je reconnais que le principe du don gratuit, du partage de tous ce qu’ils avaient avec les autres membres du groupe, étaient de bons principes. Il y avait peu de misère parmi eux, les besoins étant comblés par la collectivité. Voir Actes 2 :44-47: « Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun. Jour après jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de cœur. . Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple ».  

 Il y a  des leçons là dedans, des leçons que plusieurs d’entre nous, au XXIe siècle, semblons avoir oubliées. Une de ces leçons est que pas tous les aspects du communisme, ou la vie en communauté, sont mauvais.  Le XXe siècle  nous a montré les revers  des « communes » – ce que j’adore nommer une dévotion sans Dieu. Lorsqu’une chose comme le partage ou la vie de sacrifice est imposée par la force (comme le cas de l’État  communiste), cela est évidemment un mal. Je n’essaie  pas de vous convertir  au mouvement libertaire, mais de faire valoir mon point de vue. Le modèle soviétique (et maoïste, du Khmer Rouge, du Kim Il-Sung, etc.) de la « vie commune » est, sans aucun doute, une parodie des principes bibliques du sacrifice  par amour de l’autre.

Je suis un des rares dans mon entourage à avoir étudié l’histoire soviétique. Nous n’avions pas ici affaire à  un régime bienveillant ni à un bon exemple de l’exercice de l’autorité comme celle-ci devrait être. En fait, la lecture du livre Tortured for Christ m’a fait prendre conscience  jusqu’à quel point le mal était profond en URSS et  combien peu les Américains ont voulu faire pour secourir ceux en péril de mort.    

Je pense que comme plusieurs choses maléfiques, le communisme est une déformation d’une bonne chose. D’après les Actes des Apôtres, les premiers chrétiens, à toute fin pratique, vivent dans des communes, selon les circonstances. Ils partagent tous ce qu’ils ont avec tous ceux et celles qu’ils connaissent et ensemble ils adorent Dieu. Ce communisme paraît peut-être un peu trop pastoral et sentimental pour notre âge cynique, mais il  a existé. J’adore ce communisme d’adhésion libre.

Ce que Marx souhaitait est absolument hors des limites du possible pour le genre humain. Son « État utopique » semble avoir été inspiré des Actes des Apôtres. Il dépeint un portrait biblique d’une vie ayant évacué Dieu et la Bible.  En effet,  Dieu nous invite aussi à aller au-delà de nos pulsions humaines.  Les humains ont tendance à être égoïstes, intéressés, orgueilleux, arrogants et insensibles. Dieu nous implore constamment de vivre autrement.  

Je ne tolérerai pas qu’on dise que je suis en train de vouloir comparer Karl Marx à Dieu. Je considère en fait, qu’ils sont presque opposés.  C’est que,  comme je l’ai dit tantôt avec verve, je crois que le communisme marxiste est une déformation maléfique d’une vie en communauté d’inspiration divine. Marx souhaite une vie désintéressée, mais imposée par le fusil et il accorde très peu de valeur à la vie humaine (imaginez la vie selon le plus petit dénominateur commun). Dieu veut une vie généreuse qui découle de l’amour et de  la compassion, et il considère toute vie comme une chose précieuse à protéger (la vie selon le plus grand dénominateur commun).  

Il se peut que le projet de Parti communiste chrétien mis de l’avant par Baughman soit du tape-à-l’œil. C’est à vrai dire ce que je pense. Mais son argument veut que la façon de faire américaine est tout aussi déshumanisante que la façon de faire des Soviets, (sans trop préciser en détail ce qu’il veut dire par cela). Le mode de vie américain (à ne pas confondre avec l' American Life de Madonna) offre beaucoup de liberté, mais il peut nous enchaîner dans le métro-boulot-dodo de la surconsommation.

Même si je me sens contrarié de le dire, je crois que la  chrétienté en occident  a besoin  d’une  Révolution, une rupture d’avec les millénaires de dogmes et de guerres théocratiques, un rejet complet des règles et manigances qui ont germées au cœur de  la tradition. Le groupe Switchfoot a déjà chanté : L’amour est un mouvement, l’amour est une  Révolution.  

 Je crois sincèrement que dans un sens l’amour du Christ est une révolution. Cette révolution  n’a rien à voir avec la violence politique et sociale, et la décapitation. Elle est simple  rupture avec l’ancienne façon de voir les choses,  et  d'aimer son  prochain.  Est-t-elle une révolution communiste? Je n’irais pas si loin. Corinthiens 13 :13 dit : Bref, la foi, l’espérance et l’amour demeurent toutes les trois, mais la plus grande d’entre elles, c’est l’amour.  Il serait bon que nos vies soient baignées d’un peu plus d’amour.  

 Si j’avais à créer un Parti communiste chrétien, son mot d’ordre serait : « Toujours plus d’amour », faisant allusion à Jean 15:13:"Il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis".  Avoir à cœur une telle révolution vaut la peine.

 Joshua Foust
Jeune universitaire américain, étudiant à l’université du Colorado à Boulder en science politique et relation internationale.

Posté par Alaindependant à 10:53 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : ,
03 août 2011

M comme moines, M comme marxisme

Michel Peyret/30 juillet 2011

LES MOINES DU MARXISME

 

 

 

Je n'aurais pas osé qualifier ainsi un quelconque groupe de communistes !

Mais c'est Cajo Brendel, dont je vais parler ce jour, qui rapporte, dans ses « Souvenirs personnels - 1934-1939 » les propos du « spirituel trotskyste hollandais Sneevliet », lequel qualifia un jour, « avec le sens de la formule qui le caractérisait, le « Groupe des communistes internationalistes » de Hollande de « moines du marxisme ».

Pour Cajo Brendel, le trait était évidemment caricatural, mais il était plein d'esprit, et c'est pourquoi il fut précisément estimé à sa juste valeur au sein du groupe.

Dans ses « souvenirs personnels », Cajo Brendel va, évidemment, se présenter lui-même, au moins pour une part. Je précise toutefois que Cajo Brendel est mort le 25 juin 2007, à l'âge de 91 ans, et qu'il fut, au cours d'un long passé de militant communiste de conseils, l'un des fondateurs d'Echanges et Mouvement en 1975 et qu'il eut de nombreuses relations en France, notamment avec des militants de Socialisme et Barbarie.

 

L'ACTIVITE POLITIQUE EN QUESTION

Cajo Brendel précise un fait à propos duquel il y avait une nette séparation entre Sneevliet et le « Groupe des communistes internationalistes » (GIC).

« En tant que dirigeant d'un parti parlementaire, qui collaborait en outre étroitement avec un mouvement syndical bien précis, tous ses efforts tendaient avant tout vers l'action politique – Sneevliet ne pouvait à vrai dire pas situer un groupe se comportant tout autrement au sein du mouvement ouvrier de l'époque, un groupe pour lequel l'important n'était absolument pas là, mais qui s'efforçait au contraire de tirer les leçons des expériences des luttes passées et par conséquent de l'évolution économique actuelle du capitalisme.

« Il le pouvait encore d'autant moins que ce bilan théorique mettait justement en question l'activité politique en tant que telle, et donc directement les formes organisationnelles traditionnelles qu'elle présuppose. »

 

DES TENDANCES ANTI-PARLEMENTAIRES ET ANTI-SYNDICALES

Cajo Brendel donne quelques précisions.

Les Communistes internationalistes n'étaient pas constitués en un groupe qui aurait éprouvé, sans plus, le besoin d'analyser théoriquement la période révolutionnaire de 1917-1923.

Ils étaient en même temps indirectement le produit de cette période là.

Toute tentative à la Sneevliet de décrire ce groupe comme un quelconque cercle d'études, ou de rapporter son origine à des contradictions internes à la social-démocratie d'avant 1914, ne tient pas compte d'un fait : du rapport de son entrée en scène avec les luttes prolétariennes qui ont suivi la fin de la première guerre mondiale.

« En Allemagne, précise-t-il, à laquelle je voudrais me limiter ici pour plus de commodité, sans pour le moins déprécier les expériences russe, hongroise ou italienne, se manifestèrent, en novembre 1918 et dans les années suivantes, dans des fractions non négligeables de la classe ouvrière, des tendances anti-parlementaires et anti-syndicales, sur lesquelles s'étaient d'ailleurs depuis longtemps déjà greffées d'autres choses. »

 

DE NOUVEAUX INSTRUMENTS AVEC LES CONSEILS

« Les ouvriers allemands, poursuit-il, s'étaient forgés de nouveaux instruments sous la forme de leurs conseils et, en comparaison, les organisations traditionnelles apparaissaient d'emblée insuffisantes et même inadaptées.

« Au niveau organisationnel, ceci avait conduit, comme on le sait, à la naissance du KAPD (Parti ouvrier communiste d'Allemagne) et de l'AAU (Union Générale des Travailleurs), et, dans le domaine théorique, à la thèse avancée pour la première fois par Otto Rühle que « la révolution n'était pas une affaire de parti ».

Toutefois, l'action du KAPD (et de son parti frère fondé aux Pays-Bas, le KAPN) était encore totalement en contradiction avec la logique historico-dialectique sans faille de Rühle.

Le KAPD voulait tirer un trait sur le passé sans avoir fondamentalement rompu avec celui-ci, en égard aux tâches réelles de la révolution à venir. Il fut broyé.

 

NUL BESOIN D'AVANT-GARDE

Le GIC, qui s'éleva sur ses ruines, adopta une tout autre position. Il affirmait que l'émancipation de la classe ouvrière serait l'oeuvre de la classe ouvrière elle-même et il était convaincu qu'il n'y avait besoin pour cela d'aucune avant-garde...mais qu'il fallait au contraire un nouveau mouvement des ouvriers, qui se dépouillerait de son enveloppe politique et des formes traditionnelles avant-gardistes, un mouvement radicalement différent du mouvement ouvrier traditionnel.

Cajo Brendel précise qu'il entre en contact pour la première fois avec le GIC au début de l'été 1934.

La crise qui avait éclaté en 1929 aux Etats-Unis se répandait sur le vieux continent et s'approfondissait de plus en plus...La position des chômeurs à l'extérieur du procès de production leur donnait un écrasant sentiment d'impuissance, renforcé encore par ce qu'il se passait en Europe centrale.

En février 1934, les canons de Dollfus avaient abattu la social-démocratie autrichienne.

Une année auparavant, la social-démocratie allemande avait péri sans gloire. La prise de pouvoir par Hitler datait déjà de presque un an et demi. De l'autre côté de la frontière hollandaise orientale, le fascisme était passé « comme un effroyable tank sur les crânes et les colonnes vertébrales » des ouvriers.

« Je connaissais, dit-il, la brochure de Trotsky où il avait littéralement prédit la catastrophe, au cas où le KPD et ceux qui en tiraient encore les ficelles au Kremlin persisteraient dans leur politique fatale de division des travailleurs.

« J'avais alors sans aucun doute de vagues sympathies pour le trotskisme...

Mais, dit-il, après une réunion, je fus accosté par deux ouvriers qui me firent connaître le communisme de conseil...J'avais le sentiment d'être passé d'une crèche à une espèce d'université

 

LA REVOLUTION RUSSE : BOURGEOISE ET PAYSANNE

« Le GIC n'accordait aucune valeur à de stupides rabâchages. Il exigeait une pensée indépendante. Il ne propageait aucun mot d'ordre mais la connaissance de la sociologie de Marx. Ce n'était nullement par suite d'une passion pour l'économie ni à plus forte raison du au hasard. Ce sont simplement les expériences de la révolution bolchevique en Russie qui obligèrent le groupe à revoir le marxisme de fond en comble. »

Porter, dit-il, avait déjà, dix ans auparavant, caractérisé la révolution russe comme une révolution bourgeoise et paysanne. Cette caractérisation avait été constamment corroborée par le GIC et approfondie...

Puis ce travail théorique fut peaufiné et mené à terme avec un exposé de base des différences entre Rosa Luxemburg et Lénine...

Le texte de Paul Mattick n'était pas seulement important parce qu'il dévoilait les arrières-plans sociaux des principes organisationnels de Lénine. Il traitait aussi de la différence fondamentale entre révolution prolétarienne et révolution bourgeoise.

 

LA REVOLUTION DE CEUX QUI SAVENT

Mattick démontrait que Lénine, qui ne pouvait concevoir une révolution prolétarienne sans une conscience intellectuelle, ce qui faisait de toute révolution une question d'intervention consciente de « ceux qui savent » ou des « révolutionnaires professionnels », tombait au rang d'un révolutionnaire bourgeois » ; et il critiquait dans le même temps « l'importance excessive qu'accordait Lénine au facteur politique, au facteur subjectif », ce qui pour lui (Lénine) faisait de l'organisation du socialisme un acte politique. »

A la conception de la révolution prolétarienne comme acte politique, Mattick opposait l'intelligence de son caractère social.

Contrairement à Lénine, qui regardait la conscience politique – que la classe ouvrière était hors d'état de développer par elle-même – comme le présupposé d'une révolution purement politique, Mattick montrait que, pour Marx, la révolution n'avait pas du tout besoin de ce genre de conscience élaborée par une avant-garde politique.

« Les avant-gardistes de toute nuance politique, poursuit Cajo Brendel, furent ainsi avisés que la révolution prolétarienne était quelque chose de totalement différent de la révolution bourgeoise du 19ème siècle dont ils étaient toujours en train de rêver. »

 

POURQUOI LE GIC NE FAISAIT PAS UN TRAVAIL POLITIQUE

« C'était, dit-il, une fois de plus, une réponse claire à ceux qui demandaient pourquoi le GIC ne faisait, et ne voulait pas faire, un travail politique, pourquoi il ne pouvait pas être une « avant-garde » au sens traditionnel. »

Cajo Brendel considère, qu'à l'époque, il avait le sentiment que le niveau théorique élevé d'une telle explication distinguait le GIC et le différenciait par là de toutes les tendances du mouvement ouvrier traditionnel.

Il s'en différenciait également à un autre égard, à savoir son interprétation des crises...

 

LES CAUSES DE LA CRISE

Dans tous les débats, chez les sociaux-démocrates, les socialistes de gauche, les anarcho-syndicalistes, les trotskystes ou les staliniens, elle était, quasiment sans exception, soit interprétée d'une façon ou d'une autre dans le sillage des économistes bourgeois comme une conséquence de la surproduction, soit, de façon plus ou moins métaphysique, tenue pour une crise mortelle du système, assurément non sans que chacun des partisans de cette idée ait fait le vœu d'en être pris pour le père.

« L'une comme l'autre de ces interprétations, dit Cajo Brendel, menait directement ou indirectement à dédaigner complètement la lutte de classe du prolétariat, que ce soit d'un point de vue réformiste ou que ce soit d'un point de vue fataliste absolu.

« Face à cela, poursuit-il, le GIC défendait des analyses qui expliquaient la crise à partir des tendances propres à l'accumulation capitaliste, une explication que le groupe opposait non seulement à la théorie des crises du réformisme, mais aussi aux illusions auxquelles se cramponnaient les masses dans leur impuissance d'alors...Le GIC battait en brèche cette croyance erronée que la crise était issue de la surproduction. »

 

TOUT LE POUVOIR AUX CONSEILS OUVRIERS

Les discussions étaient vives dans le groupe. Cajo Brendel souligne le rôle qu'y jouait Henk Canne Meijer, métallurgiste devenu instituteur, capable d'éclaircir les problèmes les plus difficiles, et se référant à la philosophie de Josef Dietzgen, produisait des articles qui contribuèrent de manière essentielle à une meilleure compréhension de la méthode de Marx.

Cependant le GIC ne s'occupait pas que des recherches purement théoriques...Les événements de tous les jours l'y forçaient en permanence.

En France, dit-il, à partir de 1934, fut élaborée la politique du Front populaire qui permis l'arrivée au pouvoir en 1936 du gouvernement du réformiste Léon Blum – qui se montra aussitôt hostile aux ouvriers.

Puis ce furent les années de la Révolution espagnole, des occupations d'usines en France, en Belgique et dans les entreprises automobiles américaines, des procès de Moscou, des tentatives de planification économique de Roosevelt, des grèves « sauvages » qui s'étendaient, du déclin croissant du mouvement ouvrier traditionnel, du mouvement stakhanoviste russe, de la conférence sur l'étalon-or, de la course à l'armement qui allait conduire à la seconde guerre mondiale.

Le GIC, dit-il, prenait position sur tous ces sujets, disant qu'il fallait combattre la politique autoritaire des partis parlementaires et des syndicats, et que les travailleurs devaient prendre eux-mêmes en main l'administration et la direction de la production et de la distribution pour réaliser une société communiste sans exploitation ni travail salarié, c'est-à-dire une association de producteurs libres et égaux ; que le mot d'ordre de lutte n'était ni politique de front populaire ni planification économique, mais, au contraire : « Tout le pouvoir aux conseils ouvriers... »

 

DE NOUVELLES FORMES DE LUTTE

Les travailleurs devaient aussi trouver de nouvelles formes de lutte.

« Les comités d'action des grèves « sauvages » représentaient pour le GIC le modèle concret de ces nouvelles formes de lutte et d'organisation.

« Ils se formaient à l'époque au cours de presque toutes les luttes ouvrières et possédaient leur propre histoire.

« D'abord très primitifs, dans la mesure où les grèves « sauvages » se multipliaient, ils constituaient de plus en plus clairement pour les ouvriers le moyen à l'aide duquel ils pouvaient de défendre contre les réductions de salaires ou contre la dégradation des conditions de travail – ainsi qu'ils le voulaient, mais l'exigeaient en vain de leurs « dirigeants ».

« Même si cela aboutissait souvent à un échec, les comités ouvraient toutefois en pratique des voies menant à une organisation du pouvoir, organisation que les syndicats n'étaient pas en mesure d'assurer.

« Plus ils apparaissaient fréquemment, mieux ils s'organisaient, plus ils allaient de l'avant sans s'occuper de rien – avec pour garantie finale une « démocratie prolétarienne par en-bas » - alors plus leur similitude avec les conseils des temps révolutionnaires faisait son chemin dans les consciences... »

 

VERS UNE NOUVELLE FORME D'ORGANISATION

Le GIC reliait cette pratique avec l'ascension inéluctable d'une nouvelle forme à venir d'organisation de la classe prolétarienne.

Henk Canne Meijer, dans un article, montrait que le mouvement ouvrier du futur se différencierait et se déparerait fondamentalement des mouvements du passé par l'activité autonome de tous les membres de la classe prolétarienne...

Les activités du GIC, précise Cajo Brendel, embrassaient plusieurs domaines. Le groupe organisait des cours – principalement le dimanche matin.

Hormis sa presse mensuelle et ses innombrables brochures, il distribuait chaque semaine devant un bureau de chômage d'Amsterdam un petit journal régulier très populaire rédigé du début à la fin dans la langue des travailleurs. Il provoquait la rage folle des staliniens et des réformistes parce qu'il mettait en lumière les conséquences dévastatrices de leur politique.

Il avait une influence considérable.

 

LE PROBLEME DE L'ACTIVITE PRATIQUE

Il était aussi une réponse à une question qui avait été soulevée quelques années auparavant dans le groupe.

Durant l'été 1935, des camarades à La Haye, Leyde et Groningue avait reproché à leurs amis politiques d'Amsterdam de n'avoir aucune solution suffisamment satisfaisante au problème de l'activité pratique. Ils constataient dans une « résolution » que le GIC n'avait accompli jusqu'alors qu'un travail d'information...alors que la pratique était maintenant propulsée au premier plan par l'évolution de la société...Le GIC ne comprenait pas que la classe ouvrière passerait à l'action totalement indépendamment des groupes d'études...

« Quand je relis aujourd'hui la « résolution », dit Cajo Brendel, c'est avec des sentiments passablement confus. Que visions-nous, à vrai dire, lorsque nous exigions que le GIC s'adapte à la pratique que – selon ce que nous disions – le groupe « savait uniquement mettre en formules ? »

 

UN PROCESSUS DE LONGUE DUREE

« J'ai bien peur, poursuit-il, et ceci avec quelques raisons, qu'il n'était pas encore suffisamment clair pour nous que le GIC se différenciait en vérité fondamentalement du vieux mouvement ouvrier, mais qu'il n'était dans le même temps en aucun cas le nouveau mouvement ouvrier, et qu'il ne pouvait pas l'être puisque la constitution de ce dernier ne pouvait se concevoir que comme un processus de longue durée.

« S'il était exact que l'expérience révolutionnaire avait fait preuve que l'émancipation des travailleurs ne pouvait être que l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes, alors on ne devait pas seulement comprendre que le socialisme ne pouvait pas être apporté de l'extérieur par un parti ou par un syndicat, mais également que cette émancipation ne pouvait pas plus être l'oeuvre du GIC...

 

DES LIMITES ET DE LEUR CAUSE

« En un sens, reprend Cajo Brendel, le reproche d'un manque de pratique révolutionnaire était aussi peu justifié que celui qui affirmait que le groupe se réfugiait « derrière les murs d'un monastère ».

Ce n'était pas ce qu'il faisait. Il agissait dans le monde qui était alors le sien.

« Si son activité se mouvait effectivement à l'intérieur de certaines limites, c'était simplement parce que ces limites avaient été trouvées telles quelles, historiquement déterminées.

« On doit s'en souvenir à une époque où il y a encore des limites du même genre dont cependant de nombreux groupes sont moins conscients que le GIC l'était, et, à mon avis, c'est précisément en cela que réside son importance pour le mouvement ouvrier de demain. »

(Amersfoort, mars 1974)


 

 

Note : voir le texte intégral et les notes: mondialisme.org/spip.php?article962

Posté par Alaindependant à 07:20 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : ,
01 juillet 2011

Premiers chrétiens et premiers communistes

Contributions à l'Histoire du Christianisme primitif /Friedrich Engels (1894)

Traduction de Laura Lafargue

 


Ce texte d'Engels trace un parallèle entre la situation des premiers chrétiens et celle des premiers communistes de la première internationale [...] Ce texte a paru dans le journal LE DEVENIR SOCIAL organe théorique de la IIe internationale en langue française.


 

I

L'histoire du Christianisme primitif offre des points de contact remarquables avec le mouvement ouvrier moderne. Comme celui-ci le christianisme était à l'origine le mouvement des opprimés, il apparaissait tout d'abord comme religion des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués ou dispersés par Rome. Tous les deux, le christianisme de même que le socialisme ouvrier, prêchent une délivrance prochaine de la servitude et de la misère; le christianisme transporte cette délivrance dans l'au-delà, dans une vie après la mort, dans le ciel ; le socialisme la place dans ce monde, dans une transformation de la société. Tous les deux sont poursuivis, et traqués, leurs adhérents sont proscrits et soumis à des lois d'exception, les uns comme ennemis du genre humain, les autres comme ennemis du gouvernement, de la religion, de la famille, de l'ordre social. Et malgré toutes les persécutions, et rnême directement servies par elles, l'un et l'autre se frayent victorieusement, irrésistiblement leur chemin.

Trois siècles après sa naissance, le christianisme est reconnu comme la religion d'État de l'empire mondial de Rome : en moins de 60 ans, le socialisme a conquis une position telle que son triomphe définitif est absolument assuré.

Par conséquent, si M. le professeur A. Menger, dans son, Droit au produit intégral du travail, s'étonne de ce que sous les empereurs romains, vu la colossale centralisation des biens-fonds et les souffrances infinies de la c1asse travailleuse, composée pour la plupart d'esclaves, " le socialisme ne se soit pas implanté après la chute de l'empire romain occidental ", c'est qu'il ne voit pas que précisément ce " socialisme ", dans la mesure où cela était possible à l'époque, existait effectivement et arrivait au pouvoir avec le Christianisme. Seulement ce christianisme, comme cela devait fatalement être étant données les conditions historiques, ne voulait pas réaliser la transformation sociale dans ce monde, mais dans l'au-delà, dans le ciel, dans la vie éternelle après la mort dans le " millenium " imminent.

Déjà au moyen-âge le parallélisme des deux phénomènes s'impose lors des premiers soulèvements de paysans opprimés, et notamment, des plébeins des villes. Ces soulèvements, ainsi, que tous les mouvements des masses au moyen-âge portèrent nécessairement un masque religieux, apparaissaient comme des restaurations du christianisme primitif à la suite d'une corruption envahissante [Note : A ceci les soulèvements du monde mahométan, notamment en Afrique,forment un singulier contraste. L'Islam est une religion appropriée aux Orientaux, plus spécialement aux Arabes, c'est-à-dire, d'une part à des citadins pratiquant le commerce et l'industrie, d'autre part à des Bedouins nomades. Là réside le germe d'une collision périodique. Les citadins, devenus oppulents et luxueux, se relâchent dans l'observance de la " Loi " . Les Bedouins pauvres, et, à cause de leur pauvreté, de moeurs sévères, regardent avec envie et convoitise ces richesses et ces jouissances. Ils s'unissent sous un prophète, un Madhi, pour châtier les infidèles, pour rétablir la loi cérémoniale et la vraie croyance, et pour s'approprier, comme récompense, les trésors des infidèles. Au bout de cent ans, naturellement, ils se trouvent exactement au même point que ceux-ci ; une nouvelle purification est nécessaire ; un nouveau Madhi surgit ; le jeu recommence. Cela s'est passé de la sorte depuis les guerres de conquête des Almoravides et des Almohades africains en Espagne jusqu'au dernier Madhi de Khartoum qui bravait les Anglais si victorieusement. Il en fut ainsi, ou à peu près, des bouleversements en Perse et en d'autres contrées mahométanes. Ce sont tous des mouvements, nés de causes économiques, bien que portant un déguisement religieux. Mais, alors même qu'ils réussissent, ils laissent intacts les conditions économiques. Rien, n'est changé, la collision devient périodique. Par contre, dans les insurrections populaires de l'occident chrétien, le déguisement religieux ne sert que de drapeau et de masque à des attaques contre un ordre économique devenu caduc ; finalement cet ordre est renversé; un nouveau s'élève, il y a progrès, le monde marche.] , mais derrière l'exaltation religieuse se cachaient régulièrement de très positifs intérêts mondains. Cela ressortait d'une manière grandiose dans l'organisation des Taborites de Bohème sous Jean Zizka, de glorieuse mémoire ; mais ce trait persiste à travers tout le moyen-âge, jusqu'à ce qu'il disparaît petit à petit, après la guerre des paysans en Allemagne, pour reparaître chez les ouvriers communistes après 1830. Les communistes révolutionnaires français, de même que Weitling et ses adhérents, se réclamèrent du christianisme primitif, bien longtemps avant que Renan ait dit : " Si vous voulez vous faire une idée des premières communautés chrétiennes, regardez une section locale de l'Association internationale des travailleurs. "

L'homme de lettres français qui, à l'aide d'une exploitation, de la critique biblique allemande sans exemple, même dans le journalisme moderne, a confectionné le roman ecclésiastique, les Origines du Christianisme, ne savait pas tout ce qu'il y avait de vrai dans son dire. Je voudrais voir l'ancien internationaliste, capable de lire, par exemple, la seconde épître aux Corinthiens, attribuée à Paul, sans que, sur un point tout au moins, d'anciennes blessures ne se rouvrissent chez lui. L'épître tout entière, à partir du VIIIe chapître, retentit de l'éternelle complainte, trop connue hélas : " les cotisations ne rentrent pas." Combien des plus Zélés propagandistes, vers 1865, eussent serré la main de l'auteur de cette lettre, quel qu'il soit, avec une sympathique intelligence, en lui murmurant à l'oreille : " Cela t'est donc arrivé, frère, à toi aussi ! " Nous autres aussi nous pourrions en conter long là-dessus, dans notre association aussi les Corinthiens pullulaient, ces cotisations qui ne rentraient pas, qui insaisissables, tournoyèrent devant nos yeux de Tantale, mais c'étaient là précisément les fameux millions de l'Internationale.

L'une de nos meilleures sources sur les premiers chrétiens est Lucien de Samosate, le Voltaire de l'antiquité classique, qui gardait une attitude également sceptique à l'égard de toute espèce de superstition religieuse, et qui, par conséquent, n'avait pas de motifs (ni, par croyance païenne ni par politique) pour traiter les, chrétiens autrement que n'importe quelle association religieuse. Au contraire, il les raille tous pour leur superstition, aussi bien les adorateurs de Jupiter que les adorateurs du Christ : de son point de vue, platement rationnaliste, un genre de superstition est tout aussi inepte qu'un autre. Ce témoin, en tout cas impartial, raconte, entre autre chose, la biographie d'un aventurier Pérégrinus, qui se nommait Protée de Parium sur l'Hellespont. Le dit Périgrinus débuta dans sa jeunesse en Arménie, par un adultère fut pris en flagrant délit et lynché selon la coutume du pays. Heureusement parvenu à s'échapper, il étrangla son vieux père et dut s'enfuir. " Ce fut vers cette époque qu'il se fit instruire dans l'admirable religion des chrétiens, en s'affiliant en Palestine avec, quelques-uns de leurs prêtres et de leurs scribes. Que vous dirai-je ? Cet homme leur fit bientôt savoir qu'ils n'étaient que des enfants, tour à tour prophête, thiasarque, chef d'assemblée, il fut tout à lui seul, interprétant leurs livres, les expliquant, en composant de son propre fonds. Aussi nombre de gens le regardèrent-ils comme un dieu, un, législateur, un pontife, égal à celui qui est honoré en Palestine, où il fut mis en croix pour avoir introduit ce nouveau culte parmi les hommes. Protée ayant été arrêté par ce motif, fut jeté en prison. Du moment qu'il fut dans les fers, les Chrétiens, se regardant comme frappés mirent tout en oeuvre pour l'enlever ; mais ne pouvant y parvenir, ils lui rendirent au moins toutes sortes d'offices avec un zèle et un empressement infatigables. Dès le matin on voyait rangés autour de la prison une foule de vieilles femmes de veuves et d'orphelins. Les principaux chefs de la secte passaient la nuit auprès de lui, après avoir corrompu les geôliers : ils se faisaient apporter des mets, lisaient leurs livres saints ; et le vertueux Pérégrinus il se nommait encore ainsi, était appelé par eux le nouveau Socrate. Ce n'est pas tout ; plusieurs villes d'Asie lui envoyèrent des députés au nom des Chrétiens, pour lui servir d'appui, d'avocats et de consolateurs. On ne saurait croire leur empressement en pareilles occurences pour tout dire en un mot, rien ne leur coûte. Aussi Pérégrinus, sous le prétexte de sa prison, vit-il arriver de bonnes sommes d'argent et se fit-il un gros revenu. Ces malheureux se figurent qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement. En conséquence ils méprisent les supplices et se livrent volontairement à la mort. Leur premier législateur leur a encore persuadé qu'ils sont tous frères. Dès qu'ils ont une foîs changé de culte, ils renoncent aux dieux des Grecs, et adorent le sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Ils méprisent également tous les biens et les mettent en commun, sur la foi complète qu'ils ont en ses paroles. En sorte que s'il vient à se présenter parmi eux un imposteur, un fourbe adroit, il n'a pas de peine a s'enrichir fort vite, en riant sous cape de leur simplicité. Cependant Pérégrinus est bientôt délivré de ses fers par le gouverneur de Syrie. "

A la suite d'autres aventures encore, il est dit : " Pérégrinus reprend donc sa vie errante, accompagné dans ses courses vagabondes par une troupe de chrétiens qui lui servent de satellites et subviennent abondamment à ses besoins. Il se fit ainsi nourrir pendant quelque temps. Mais ensuite ayant violé quelques-uns de leurs préceptes (on l'avait vu, je crois, manger d'une viande prohibée), il fut abandonné de son cortège et réduit à la pauvreté " (Traduction Talbot).

Que de souvenirs de jeunesse s'éveillent, en moi à la lecture de ce passage de Lucien. Voilà, tout d'abord, le " Prophète Albrecht " qui, à partir de 1840 environ, et quelques années durant, rendait peu sûres à la lettre les communautés communistes de Weitling en Suisse. C'était un homme grand et fort, portant une longue barbe, qui parcourait la Suisse a pied, à la recherche d'un auditoire pour son nouvel évangile de l'affranchissement du monde. Au demeurant, il paraît avoir été un brouillon assez inoffensif, et mourut de bonne heure. Voilà son successeur moins inoffensif, le Dr George Kuhlmann de Holstein, qui mit à profit le temps où Weitling était en prison, pour convertir les communistes de la Suisse française à son évangile à lui, et qui, pour un temps y réussit si bien qu'il gagna jusqu'au plus spirituel, en même temps que le plus bohême d'entre eux, Auguste Becker. Feu Kuhlmann donnait des conférences, qui furent publiées à en 1845, sous le titre : Le nouveau monde ou le royaume de l'esprit sur la terre. Annonciation. Et dans l'introduction rédigée selon toute probabilité par Becker, on lit : " Il manquait un homme dans la bouche de qui toutes nos souffrances, toutes nos espérances et nos aspirations, en un mot, tout ce qui remue le plus profondément notre temps, trouvât une voix. Cet homme qu'attendait notre époque, il est apparu. C'est le Dr George Kuhlmann de Holstein. Il est apparu, avec la doctrine du nouveau monde ou du royaume de l'esprit dans la réalité. "

Est-il besoin de dire que cette doctrine du nouveau monde n'était que le plus banal, sentimentalisme, traduit en une phraséologie demi-biblique, à la Lamennais, et débité avec une arrogance de prophète. Ce qui n'empêchait pas les bons disciples de Weitling de porter ce charlatan sur leurs épaules, comme les chrétiens d'Asie avaient porté Pérégrinus. Eux qui, d'ordinaire, étaient archi-démocratiques et égalitaires, au point de nourrir des soupçons inextinguibles à l'égard de tout maître d'école, de tout journaliste, de tous ceux qui n'étaient pas des ouvriers manuels, comme autant de " savants " cherchant à les exploiter, se laissèrent persuader par ce si mélodramatiquement équipé Kuhlmann, que dans le " nouveau monde " le plus sage, id est Kuhlmann, réglementerait la répartition des jouissances et qu'en conséquence, dans le vieux monde déjà, les disciples eussent à fournir les jouissances par boisseaux au plus sage, et à se contenter, eux, des miettes. Et Perégrinus-Kuhlmann vécut dans la joie et dans l'abondance tant que cela durait.

A vrai dire, cela ne dura guère ; le mécontentement croissant des sceptiques et des incrédules, les menaces de persécution du gouvernement Vaudois, mirent fin, au royaume de l'esprit à Lausanne : Kuhlmann disparut.

Des exemples analogues viendront, par douzaine, à la mémoire de quiconque a connu par expérience les commencements du mouvement ouvrier en Europe. A l'heure prèsente des cas aussi extrêmes sont devenus impossibles du moins dans les grands centres ; mais dans des localités perdues, où le mouvement conquiert un terrain vierge, un petit Pérégrinus de la sorte pourrait bien compter encore sur un succès momentané et relatif. Et ainsi que vers le parti ouvrier de tous les pays affluent tous les éléments n'ayant plus rien à espérer du monde officiel, ou qui y sont brûlés tels que les adversaires de la vaccination, végétariens, les anti-vivisectionnistes, les partisans de la médecine des simples, les prédicateurs des congrégations dissidentes dont les ouailles ont pris le large, les auteurs de nouvelles théories sur l'origine du monde, les inventeurs ratés ou malheureux, les victimes de rééls ou d'imaginaires passe-droits, les imbéciles honnêtes et les deshonnêtes imposteurs, il en allait de même chez les chrétiens. Tous les éléments que le procès de dissolution de l'ancien monde avait libéré, étaient attirés, les uns après les autres, dans le cercle, d'attraction du christianisme, l'unique élément qui résistait à cette dissolution précisément parce qu'il en était le produit tout spécial, et qui, par conséquent, subsistait et grandissait alors que les autres éléments n'étaient que des mouches éphémères. Point d'exaltation, d'extravagance, d'insanité ou d'escroquerie qui ne se soit produite dans les jeunes communautés chrétiennes et qui temporairement et en de certaines localités n'ait rencontré des oreilles attentives et de dociles croyants. Et comme les communistes de nos premières communautés, les premiers chrétiens étaient d'une crédulité inouïe à l'égard de tout ce qui semblait faire leur affaire, de sorte que nous ne savons pas, d'une façon positive, si du grand nombre d'écrits que Pérégrinus a composés pour la chrétienté il ne se soit pas glissé des fragments par ci, par là, dans notre Nouveau Testament.

II

La critique, biblique allemande, jusqu'ici, la seule base scientifique de notre connaissance de l'histoire du Christianisme primitif, a suivi une double tendance.

L'une de ces tendances est représentée par l'école de Tubingue, à laquelle, dans une acception plus large, appartient aussi D. F. Strauss. Elle va aussi loin dans l'examen critique qu'une école théologique saurait aller. Elle admet que les quatre évangiles ne sont pas des rapports de témoins oculaires, mais des remaniements ultérieurs d'écrits perdus, et que quatre tout au plus des épîtres attribuées à Saint-Paul sont authentiques. Elle biffe, comme inadmissibles, de la narration historique, tous les miracles et toutes les contradictions ; de ce qui reste elle cherche à sauver tout ce qui est sauvable, et en cela transparaît son caractère d'école théologique. Et c'est grâce à cette école que Renan, qui, en grande partie se fonde sur elle, a pu, en appliquant la même méthode, opérer bien d'autres sauvetages encore. En outre de nombre de narrations du Nouveau Testament plus que douteuses, il veut nous en imposer quantités de légendes de martyres comme authentiquées [ou authentifiées - le terme a disparu- note du transcripteur] historiquement. Dans tous les cas, tout ce que l'école de Tubingue rejette du Nouveau Testament comme apocryphe ou comme n'étant pas historique, peut être considéré comme définitivement écarté par la science.

L'autre tendance est représentée par un seul homme Bruno Bauer. Son grand mérite est d'avoir hardiment critiqué les évangiles et les apostoliques, d'avoir été le premier à procéder sérieusement dans l'examen, non seulement des éléments juifs et gréco-alexandrins, mais aussi des éléments grecs et gréco-romains qui ouvrirent au christianisme la voie à la religion universelle. La légende du christianisme né de toutes pièces du judaïsme, partant de la Palestine pour conquérir le monde au moyen d'une dogmatique et d'une éthique arrêtées dans les grandes lignes, est devenue impossible depuis Bauer ; désormais elle pourra tout au plus continuer de végéter dans les facultés théologiques et dans l'esprit des gens qui veulent " conserver la religion pour le peuple ", même au prix de la science. Dans la formation du christianisme, tel qu'il à été élevé au rang de religion d'État par Constantin, l'école de Philon d'Alexandrie, et la philosophie vulgaire gréco-romaine, platonique et notamment stoïque, ont eu leur large part. Cette part est loin d'être établie dans les détails, mais le fait est démontré, et c'est là, d'une manière prépondérante, l'oeuvre de Bruno Bauer ; il a jeté les bases de la preuve que le christianisme n'a pas été importé du dehors, de la Judée, et imposé au monde gréco-romain, mais qu'il est, du moin dans la forme qu'il a revêtu comme religion universelle, le produit tout spécial de ce monde. Naturellement, dans ce travail, Bauer dépassa de beaucoup le but, comme il arrive à tous ceux qui combattent des préjugés invétérés. Dans l'intention de montrer l'influence de Philon, et surtout de Sénèque, sur le christianisme naissant, même au point de vue littéraire, et de représenter formellement les auteurs du Nouveau Testatment comme des plagiaires de ces philosophes, il est obligé de retarder l'apparition de la nouvelle religion d'un demi-siècle, de rejeter les rapports contraires des historiens romains, et, en général de prendre de graves libertés avec l'histoire reçue. Selon lui, le christianisme, comme tel, n'apparaît que sous les empereurs Flaviens, la littérature du Nouveau Testament que sous Hadrian, Antonin et Marc-Aurèle. De cette sorte disparaît chez Bauer tout fond historique pour les narrations du Nouveau Testament relatives à Jésus et à sesdisciples ; elles se résolvent en légendes où les phases de développement internes et les conflits d'âme des premières communautés sont attribués à des personnes plus ou moins fictives. Ni Galilée ni Jérusalem, mais bien Alexandrie et Rome sont, d'après Bauer, les lieux de naissance de la nouvelle religion.

Par conséquent, si l'école de Tubingue dans le résidu, incontesté par elle, de l'histoire et de la littérature du Nouveau Testament, nous a offert l'extrème maximum de ce que la science peut, de nos jours encore, laisser passer comme sujet à controverse, Bruno Bauer nous apporte le maximum de ce qu'elle peut y attaquer. Entre ces limites se trouve la vérité. Que celle-ci, avec nos moyens actuels, soit susceptible d'être déterminée, paraît bien problématique. De nouvelles trouvailles, notamment à Rome, dans l'Orient et avant tout en Égypte, y contribueront bien davantage que toute critique.

Or, il y a dans le Nouveau Testament un seul livre dont il soit possible, a quelques mois près, de fixer la date de rédaction ; lequel a dû être écrit entre juin 67 et janvier ou avril 68, un livre qui, par conséquent, appartient aux tous premiers temps chrétiens, qui en reflète les notions avec la plus naïve sincérité et dans une langue idiomatique correspondante ; qui, partant, est à mon sens, autrement important pour déterminer ce que fut réellement le christianisme primitif que tout le reste du Nouveau Testament, de beaucoup postérieur en date dans sa rédaction actuelle. Ce livre est la, soi-disant Apocalypse de Jean ; et comme , par surcroît, ce livre, en apparence le plus obscur de toute la Bible, est devenu aujourd'hui, grâce à la critique allemande, le plus compréhensible et le plus transparent de tous, je demande à en entretenir le lecteur.

Il suffit de jeter un coup d'oeil, sur ce livre pour se convaincre de l'état d'éxaltation de l'auteur et du " milieu ambiant " où il vivait. Notre " Apocalypse " n'est pas la seule de son espèce et de son temps. De l'an 164, avant notre ère, d'où date la première qui nous ait été conservée le livre dit de Daniel, jusqu'à environ 250 de notre ère, la date approximative du Carmen de Commodien, Renan ne compte pas moins de 15 " Apocalypses " classiques parvenues jusqu'à nous, sans parler des imitations ultérieures. (Je cite Renan parce que son livre est le plus accessible et le plus connu en dehors des cercles professionnels). Ce fut un temps où à Rome et en Grèce, mais bien davantage encore en Asie-Mineure, en Syrie et en Egypte, un mélange disparate des plus crasses superstitions de tous les pays était accepté sans examen, et complété par de pieuses fraudes et un charlatanisme direct, où la thaumaturgie, les convulsions, les visions, la divination de l'avenir, l'alchimie, la kabbale et autres sorcelleries occultes tenaient le premier rôle. Ce fut là l'atmosphère où le Christianisme primitif prit naissance, et cela au milieu d'une classe de gens qui, plus que tout autre était ouverte à ces imaginations surnaturelles. Aussi bien les gnostiques chrétiens d'Egypte, comme, entre autres choses, le prouvent les papyrus de Leyde, se sont-ils, au IIe siècle de l'ère chrétienne, fortement adonnés à l'alchimie, et ont-ils incorporé des notions alchimistes dans leurs doctrines. Et les mathematici chaldéens et juifs qui, d'après Tacite, furent à deux reprises, sous Claude et encore sous Vitellius, chassés de Rome pour magie, ils n'exercèrent pas d'autres arts géométriques que ceux que nous retrouverons au coeur même de l'Apocalypse de Jean.

A cela s'ajoute que toutes les apocalypses se reconnaissent le droit de tromper leurs lecteurs. Non seulement, en règle générale, sont-elles écrites par de tout autres personnes que leurs auteurs prétendus, pour la plupart plus modernes, par exemple le livre de Daniel, le livre d'Hénoch, les Apocalypses d'Esdras, de Baruch, de Jude, etc., les livres sibyllins, mais ils ne prophétisent au fond que des choses arrivées depuis longtemps et parfaitement connues de l'auteur véritable. C'est ainsi qu'en l'an 164, peu de temps avant lamort d'Antiochus Épiphane, l'auteur du livre de Daniel fait prédire à Daniel, censé vivre, à l'époque de Nabuchodonozor, l'ascendant et le déclin de la domination de la Perse et de la Macédoine, et le commencement de l'empire mondial de Rome, en vue de prédisposer ses lecteurs, par cette preuve de ses dons prophétiques, à accepter sa prophétie finale : que le peuple d'Israël surmontera toutes ses tribulations et sera enfin victorieux. Si donc l'Apocalypse de Jean était réellement l'ouvrage de l'auteur prétendu, elle constituerait, l'unique exception dans la littérature apocalyptique.

Le Jean, qui se donne pour l'auteur, était en tout cas un homme très considéré parmi les chrétiens de l'Asie-Mineure. Le ton les épîtres missives aux sept communautés nous en est garant. Il se pourrait donc que ce fut l'apôtre Jean, dont l'existence historique, si elle n'est pas absolument authentiquée, est du moins très vraisemblable. Et si cet apôtre en était effectivement l'auteur, ce ne serait que tant mieux pour notre thèse. Ce serait la meilleure preuve que le christianisme de ce livre est le véritable, le vrai christianisme primitif. Il est prouvé, soit dit en passant, que la Révélation ne procède pas du même auteur que l'Evangile ou les trois épîtres également attribuées à Jean.

L'Apocalypse consiste en une série de visions. Dans la première, le Christ apparaît, vêtu en grand-prêtre, marchant entre sept chandeliers d'or, qui représentent les sept communautés asiatiques, et dicte à " Jean " des lettres aux sept " anges " de ces communautés. Dès le début la différence perce d'une manière frappante entre ce christianisme-ci et la religion universelle de Constantin formulée par le Concile de Nicée. La trinité non seulement est inconnue, elle est ici une impossibilité. A la place du Saint-Esprit unique ultérieur, nous avons les " sept esprits de Dieu ", tirés, par les rabbins, d'Esaïe, XI, 2. Jésus-Christ est le fils de Dieu, le premier et le dernier, l'alpha et l'oméga, mais nullement lui-même Dieu, ou l'égal de Dieu ; il est au contraire " le principe de la création de Dieu ", par conséquent une émanation de Dieu, existant de tout temps, mais subordonnée, analogue aux sept esprits mentionnés plus haut. Au chap. XV, 3, les martyrs au ciel " chantent le cantique de Moïse, serviteur de Dieu et le cantique de l'agneau ", pour la glorification de Dieu. Jésus-Christ est crucifié à Jérusalem (XI, 8), mais il est ressuscité (I. 5, 8), il est l'agneau qui a été sacrifié pour les péchés du monde, et avec le sang duquel les fidèles de tous les peuples et de toutes langues sont rachetés à Dieu. Ici gît la conception fondamentale qui permit au Christianisme de s'épanouir en religion universelle. La notion que les Dieux, offensés par les actions des hommes, pouvaient être propitiés [rachetés - terme mystique - note du transcripteur] par des sacrifices, était commune à toutes les religions des Sémites et des Européens ; la première conception fondamentale révolutionnaire du Christianisme (empruntée à l'école de Philon) était, que par un grand sacrifice volontaire d'un médiateur, les péchés de tous les temps et de tous les hommes étaient expiés une fois pour toutes -- pour les fidèles. De la sorte disparaissait, la nécessité de tout sacrifice ultérieur, et par suite la base de nombre de cérém onies religieuses. Or, se débarasser de cérémonies qui entravaient ou interdisaient le commerce avec des hommes de croyances différentes, était la condition indispensable d'une religion universelle. Et nonobstant, si ancrée dans les moeurs populaires était l'habitude des sacrifices, que le catholicisme, qui réadopta tant de coutumes païennes, jugea utile de s'accommoder à ce fait en introduisant tout au moins le symbolique sacrifice de la messe. Par contre, nulle trace dans notre livre du dogme du péché originel.

Ce qui surtout caractérise ces épîtres missives ainsi que le livre tout entier, c'est que jamais et nulle part il ne vient à l'idée de l'auteur de se désigner, lui et ses co-religionnaires, autrement que comme juifs. Aux sectaires de Smyrne et de Philadelphie, contre lesquels il s'élève, il reproche : " Ils se disent être juifs et ne le sont pas, mais sont de la Synagogue de Satan " de ceux de Pergame, il dit : " Ils retiennent la doctrine de Balaam, lequel enseignait Balac à mettre un scandale devant les enfants d'Israël, afin qu'ils mangeassent des choses sacrifiées aux idoles et qu'ils se livrassent. à la fornication. " Ce n'est donc pas à des chrétiens conscients que nous avons affaire ici, mais à des gens qui se donnent pour juifs ; leur judaïsme, sans doute, est une nouvelle phase de développement de l'ancien ; c'est précisément pour cela qu'il est le seul vrai. C'est pourquoi, lors de l'apparition des saints devant le trône de Dieu, viennent en premier lieu 144.000 juifs, 12.000 de chaque tribu, et seulement ensuite l'innombrable foule des païens convertis à ce judaïsme renouvelé. Notre auteur, en l'an 69 de notre ère était loin de se douter qu'il représentait une phase toute nouvelle de l'évolution religieuse, appelée à devenir un des éléments les plus révolutionnaires dans l'histoire de l'esprit humain.

Ainsi, on le voit, le Christianisme inconscient d'alors était à mille lieues de la religion universelle, dogmatiquement arrêtée par le Concile de Nicée. Ni la dogmatique, ni l'éthique ultérieure ne s'y rencontre ; en revanche, il y a le sentiment qu'on est en lutte contre tout un monde et que l'on sortira vainqueur de cette lutte ; une ardeur belliqueuse et une certitude de vaincre qui font complètement défaut chez les chrétiens de nos jours et ne se rencontrent plus qu'à l'autre pôle de la société, chez les socialistes.

En fait, la lutte contre un monde tout-puissant, et la lutte simultanée des novateurs entre eux, est commune à tous d'eux, et aux chrétiens primitifs et aux socialistes. Les deux grands mouvements ne sont pas faits par des chefs et des prophètes, bien que les prophètes ne manquent ni chez l'un ni chez l'autre, ce sont des mouvements de masses. Et tout mouvement de masses est, au début, nécessairement confus ; confus, parce que toute pensée de masses se meut, d'abord, dans des contradictions, parce qu'elle manque de clarté et de cohérence ; confus, encore, précisément à cause du rôle qu'y jouent les prophètes, dans les commencements. Cette confusion se manifeste dans la formation de nombreuses sectes qui se combattent entre elles avec au moins autant d'acharnement que l'ennemi commun du dehors. Cela se passa ainsi dans le Christianisme primitif ; cela se passa de même dans les commencements du mouvement socialiste, pour si chagrinant que cela fut pour les honnêtes gens bien intentionnés qui, prêchèrent l'union, alors que l'union n'était pas possible.

Est-ce que, par exemple, l'Internationale était tenue en état de cohésion par un dogme unitaire ? En aucune façon. Il y avait là des communistes selon la tradition française d'avant 1848, qui eux, à leur tour, représentaient des nuances différentes, des communistes de l'école de Weitling, d'autres encore, appartenant à la ligue régénérée des communistes ; des Proudhoniens qui étaient l'élément prédominant en France et en Belgique, des Blanquistes ; le parti ouvrier allemand ; enfin, des anarchistes Bakounistes, qui, un moment, eurent le dessus et ce n'étaient là que que les groupes principaux. A dater de 1a fondation de l'Internationale il a fallu un quart de siècle pour effectuer la séparation d'avec les anarchistes d'une manière définitive et générale, et pour établir un accord tout au moins sur les points de vue économiques les plus généraux. Et cela avec nos moyens de communication, les chemins de fer, les télégraphes, les villes industrielles monstres, la presse et les réunions populaires organisées.

Même division en innombrables sectes chez les premiers chrétiens, division qui justement était le moyen d'amener la discussion et d'obtenir l'unité ultérieure. Nous la constatons déjà dans ce livre, indubitablement le plus ancien document chrétien, et notre auteur fulmine contre elle avec le même emportement qu'il déploie contre le monde pécheur du dehors tout entier. Voilà tout d'abord les Nicolaïtes, à Ephèse et à Pergame ; ceux qui. se disent être juifs, mais, qui sont la synagogue de Satan, à Smyrne et Philadelphie ; les adhérents de la doctrine du faux prophète, désigné comme Balaam, à Pergame ; ceux qui se disent être des prophètes et qui ne le sont pas, à Ephèse ; enfin, les partisans de la fausse prophétesse, désignée comme Jézabel, à Thyatire. Nous n'apprenons rien de plus précis sur ces sectes ; seulement des successeurs de Balaam et de Jézabel, il est dit qu'ils mangent des choses sacrifiées aux idoles et se livrent à la fornication.

On a essayé de représenter ces cinq sectes comme autant de chrétiens Pauliens, et toutes ces épîtres comme étant dirigées, contre Paul, le faux apôtre, le prétendu Balaam et " Nicolas ". Les arguments peu soutenables qui s'y rapportent, se trouvent réunis chez Renan, Saint Paul (Paris, 1869, pages 303-305,367-370). Tous, ils aboutissent à expliquer nos épîtres missives par les Actes des Apôtres et les épîtres dites de Paul ; écrits qui, dans leur rédaction actuelle, sont de 60 ans postérieurs à la Révélation ; dont les données relatives à celles-ci sont donc plus que douteuses, et qui, de plus, se contredisent absolument entre elles. Mais ce qui tranche la question, c'est qu'il n'a pu venir à l'esprit de notre auteur de donner à une seule et même secte cinq désignations différentes deux pour la seule Ephèse (faux apôtres et les Nicolaïtes) et deux également pour Pergame (les Balaamites et les Nicolaïtes), et cela en les désignant expressément comme deux sectes différentes. Toutefois, nous n'entendons pas nier que parmi ces sectes il ait pu se trouver des éléments quo l'on considérerait aujourd'hui comme des sectes Pauliennes.

Dans les deux passages où l'on entre dans des particularités, l'accusation se borne à la consommation de choses sacrifiées aux idoles et à la fornication, les deux, points sur lesquels les juifs les anciens aussi bien que les juifs chrétiens étaient en dispute perpétuelle avec les païens convertis. De la viande provenant des sacrifices païens était non seulement servie aux festins où refuser les mets servis pouvait paraître inconvenant, et devenir dangereux, elle était vendue aussi dans les marchés publics où il n'était guère possible de discerner à la vue si elle était koscher ou non. Par la fornication ces mêmes juifs n'entendaient pas seulement le commerce sexuel hors du mariage, mais aussi le mariage dans les degrés de parenté prohibés, ou bien encore entre juifs et païens, et c'est là le sens qui, d'ordinaire, est donné au mot dans le passage des Actes des Apôtres (XV, 20 et 99). Mais notre Jean a une façon de voir à lui en ce qui concerne le commerce sexuel permis aux juifs orthodoxes. Il dit (XIV, 4), des 144.000 juifs célestes : " Ce ,sont ceux qui ne se sont pas souillés avec les femmes, car ils sont vierges ". Et de fait, dans le ciel de notre Jean, il n'y a pas une seule femme. Il appartient donc à cette tendance, qui se manifeste également en d'autres écrits du Christianisme primitif, qui tient pour péché le commerce sexuel en général. Si, en outre, l'on tient compte de ce fait qu'il appelle Rome la grande prostituée avec laquelle les rois de la terre ont forniqué et qui a enivré du vin de sa prostitution les habitants de la terre et les marchands de la terre sont devenus riches de l'excès de son luxe, il nous est impossible de comprendre le mot de l'épître dans le sens étroit que l'apologétique théologique voudrait lui attribuer, à seule fin d'en extraire une confirmation pour d'autres passages du Nouveau Testament. Bien au contraire, certains passages indiquent clairement un phénomène commun à toutes les époques profondément troublées, à savoir qu'en même temps qu'on ébranle toutes les barrières on cherche à relâcher les liens traditionnels du commerce sexuel. Dans les premiers siècles chrétiens, à côté de l'ascétisme qui mortifie la chair, assez souvent la tendance se manifeste d'étendre la liberté chrétienne aux rapports, plus ou moins affranchis d'entraves, entre hommes et femmes. La même chose est arrivée dans le mouvement socialiste moderne.

Quelle sainte indignation n'a pas provoqué après 1830, dans l'Allemagne d'alors " ce pieux pouponnat ", comme l'appelait Heine, la réhabilitation de la chair Saint-Simonienne ! La plus indignée fut la gent aristocratique qui dominait à l'époque, (je ne dis pas la classe aristocratique, vu qu'en 1830 il n'existait pas encore de classes chez nous) et qui, pas plus à Berlin que dans leurs propriétés de campagne ne savaient vivre sans une réhabilitation de la chair toujours réitérée. Qu'eussent-ils dit, les bonnes gens, s'ils avaient connu Fourier, qui met en perspective pour la chair bien d'autre cabrioles. Une fois l'utopisme dépassé, ces extravagances ont fait place à des notions plus rationnelles, et en réalité, bien plus radicales, et depuis que l'Allemagne, du pieux pouponnat de Heine, est devenu le centre du mouvement socialiste, on se moque de l'indignation hypocrite du vieux monde aristocratique.

C'est là tout le contenu dogmatique des épîtres. Quant au reste, elles excitent les camarades à la propagande énergique, à la fière et courageuse confession de leur foi à la face de leurs adversaires, à la lutte sans relâche contre l'ennemi du dehors et du dedans ; et pour ce qui est de cela elles auraient pu, tout aussi bien, être écrites par un enthousiaste, tant soit peu prophète, de l'Internationale.

III

Les épîtres missives ne sont que l'introduction au vrai thème de la communication de notre Jean aux sept communautés de l'Asie Mineure et, par elles, à toute la juiverie réformée de l'an 69, d'où la chrétienté est sortie plus tard. Et ici nous entrons dans le sanctuaire le plus intime du christianisme.

Parmi quelles gens les premiers chrétiens se recrutèrent-ils ? principalement parmi les " fatigués et chargés ", appartenant aux plus basses couches du peuple, ainsi qu'il convient à un élément révolutionnaire. Et de qui ces couches se composaient-elles ? Dans les villes, d'hommes libres déchus de toute espèce de gens, semblables aux mean whites des états esclavagistes du Sud, aux aventuriers et aux vagabonds européens des villes maritimes coloniales et chinoises, ensuite d'affranchis et surtout d'esclaves ; sur les latifundia d'Italie, de Sicile et d'Afrique, d'esclaves ; dans les districts ruraux des provinces, de petits paysans, de plus en plus asservis par les dettes. Une voie commune d'émancipation pour tant d'éléments divers n'existait pas. Pour tous le Paradis perdu était derrière eux ; pour l'homme libre déchu, la polis, cité et état tout ensemble, de laquelle ses ancêtres avaient autrefois été les libres citoyens ; pour les prisonniers de guerre, esclaves, l'ère de la liberté, avant l'assujettissement et la captivité ; pour le petit paysan, la société gentile, et la communauté du sol anéanties. Tout cela la main de fer du Romain conquérant avait jeté à bas. Le groupement social le plus considérable que l'antiquité ait su créer, était la tribu et la confédération des tribus apparentées, groupement basé, chez les Barbares, sur les ligues de consanguins ; chez les Grecs, fondateurs de villes, et les Italiotes, sur la polis, comprenant une ou plusieurs tribus. Philippe et Alexandre donnèrent à la péninsule hellénique l'unité politique, mais il n'en résulta pas la formation d'une nation grecque. Les nations ne devenaient possibles qu'après la chute de l'empire mondial de Rome. Celui-ci mit fin une fois pour toutes aux petits groupements ; la force militaire, la juridiction romaine, l'appareil pour la perception des impôts, dissolvèrent complètement l'organisation intérieure transmise. A la perte de l'indépendance et de l'organisation particulière, vint s'ajouter le pillage par les autorités militaires et civiles, qui commençaient par dépouiller les asservis de leurs trésors, pour ensuite les leur prêter de nouveau, afin de pouvoir de nouveau les pressurer. Le poids des impôts et le besoin d'argent qui en résultait, achevaient la ruine des paysans, introduisaient une grande disproportion dans les fortunes, enrichissaient les riches et appauvrissaient tout à fait les pauvres. Et toute résistance des petites tribus isolées ou des villes à la gigantesque puissance de Rome était désespérée. Quel remède à cela, quel refuge pour les asservis, les opprimés, les appauvris, quelle issue commune pour ces groupes humains divers, aux intérêts disparates ou opposées ? Il fallait bien, pourtant, en trouver une dût un seul grand mouvement révolutionnaire les embrasser tous.

Cette issue se trouva ; mais non pas dans ce monde. Et, en l'état des choses d'alors, seule, la religion pouvait l'offrir. Un nouveau monde s'ouvrit. L'existence de l'âme après la mort corporelle était petit à petit devenu un article de foi généralement reconnu dans le monde romain. De plus, une façon de peines et de récompenses pour les trépassés, suivant les actions commises de leur vivant, était partout de plus en plus admise. Pour les récompenses, à la vérité, cela sonna un peu creux ; l'antiquité était de sa nature trop matérialiste pour ne pas attacher infiniment plus de prix à la vie réelle qu'à la vie dans le royaume des ombres ; chez les Grecs l'immortalité passait plutôt pour un malheur. Advint le christianisme, qui prit au sérieux les peines et les récompenses dans l'autre monde, qui créa le ciel et l'enfer ; et voila trouvée la voie pour conduire les fatigués et les chargés de cette vallée de larmes au Paradis éternel. En fait, il fallait l'espoir d'une récompense dans l'au-delà pour arriver à élever le renoncement au monde et l'ascétisme stoïcien-philonien en un principe éthique fondamental d'une nouvelle religion universelle capable d'entraîner les masses opprimées.

Cependant la mort n'ouvre pas d'emblée ce paradis céleste eux fidèles. Nous verrons que ce royaume de Dieu, dont la nouvelle Jérusalem est la capitale, ne se conquiert et ne s'ouvre qu'à la suite de formidables luttes avec les puissances infernales. Or, les premiers chrétiens se représentaient ces luttes comme imminentes. Dès le début notre Jean désigne son livre comme la révélation de ce qui doit " arriver bientôt " ; peu après, au verset 3, il dit : " Bienheureux est celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de cette prophétie, car le temps est proche " ; à la communauté de Philadelphie, Jésus-Christ fait écrire. " Voici, je viens bientôt ". Et au dernier chapitre, l'ange dit qu'il a manifesté à Jean, " les choses qui doivent arriver bientôt ", et lui commandé : " Ne cachette point les paroles de la prophétie du livre, parce que le temps est proche ", et Jésus-Christ lui-même dit, à deux reprises, versets 12 et 20 : " Je viens bientôt ". Nous verrons par la suite combien tôt ce bientôt était attendu.

Les visions apocalyptiques que l'auteur fait maintenant passer sous nos yeux, sont toutes, et pour la plupart littéralement, empruntées à des modèles antérieurs. En partie, aux prophètes classiques de l'ancien Testament, surtout a Ezéchiel, en partie aux apocalypses juives postérieures, composées d'après le prototype du livre de Daniel, et surtout au livre d'Hénoch, déjà rédigé, du moins en partie, à cette époque. Les critiques ont démontré jusque dans les moindres détails, d'où notre Jean a tiré chaque image, chaque pronostic sinistre, chaque plaie infligée à l'humanité incrédule, bref, l'ensemble des matériaux de son livre en sorte que non seulement il fait montre d'une pauvreté d'esprit peu commune, mais encore il fournit lui-même la preuve que ses prétendues visions et convulsions, il ne les a pas vécues, même en imagination, comme il les a dépeintes.

Voici, en quelques mots, la marche de ces apparitions. Jean voit Dieu assis sur son trône, un livre fermé de sept sceaux à la main ; devant lui est l'agneau (Jésus) égorgé, mais de nouveau vivant, qui est trouvé digne d'ouvrir les sceaux. L'ouverture des sceaux est suivie de signes et de prodiges menaçants. Au cinquième sceau Jean aperçoit sous l'autel de Dieu les âmes des martyrs qui avaient été tués pour la parole de Dieu : " et elles criaient à haute voix, disant, jusqu'à quand, Seigneur, ne juges-tu point et ne venges-tu point notre sang de ceux qui habitent sur la terre ? " Là-dessus on leur donne à chacun une robe blanche et les engage à patienter encore un peu ; il reste d'autres martyrs qui doivent être mis à mort. Ici il n'y a donc nulle question encore de la " Religion de l'amour " du" aimez ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent ", etc., ici l'on prêche ouvertement la vengeance, la saine, l'honnête vengeance à tirer des ennemis des chrétiens. Et il en est ainsi tout le long du livre. Plus la crise approche, plus les plaies, les jugements pleuvent dru du ciel, et plus notre Jean éprouve de la joie à annoncer que la plupart des hommes ne se repentent toujours pas, et refusent de faire pénitence pour leurs péchés ; que de nouvelles plaies doivent fondre sur eux ; que Christ doit les gouverner avec une verge de fer et fouler le pressoir du vin de la colère de Dieu, mais que néanmoins les mécréants restent endurcis. C'est le sentiment naturel, éloigné de toute hypocrisie, qu'on est en lutte, et que, à la guerre comme à la guerre. A l'ouverture du septième sceau apparaissent sept anges avec des trompettes : chaque fois qu'un ange sonne de la trompette, il arrive de nouvelles horreurs. Au septième éclat de la trompette, sept nouveaux anges entrent en scène, portant les sept fioles de la colère de Dieu qui sont versées sur la terre, et de nouveau il pleut des fléaux et des jugements ; en majeure partie une fatigante répétition de ce qui a déjà eu lieu nombre de fois. Puis vient la femme, Babylone, la grande prostituée, vêtue de pourpre et d'écarlate, assise sur plusieurs eaux, enivrée du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus, c'est la grande cité qui a son règne sur les rois de la terre. Elle est assise sur une bête qui a sept têtes et dix cornes. Les sept têtes sont sept montagnes, ce sont aussi sept " rois ". De ces rois, les cinq sont tombés ; l'un est, le septième doit venir, et après lui vient un huitième qui sort des premiers cinq, qui était, blessé à mort, mais qui a été guéri.

Celui-ci, régnera sur la terre 42 mois, ou trois ans et demi (la moitié d'une semaine d'années de sept ans), persécutera les fidèles jusqu'à la mort et fera triompher les profanes. Ensuite se livre la grande bataille décisive, les saints et les martyrs sont vengés par la destruction de la grande prostituée, Babylone, et de tous ses partisans, c'est-à-dire de la grande majorité des hommes ; le diable est précipité dans l'abîme, y est enchaîné pour mille ans, pendant lesquels règne le Christ avec les martyrs ressuscités. Quand les mille ans sont accomplis le diable est délié : suit une dernière bataille de spectres dans laquelle il est définitivement vaincu. Une seconde résurrection a lieu, le reste des morts, ressuscitent et comparaissent devant le trône de Dieu (non pas du Christ, remarquez bien) et les fidèles entrent par un nouveau ciel, une nouvelle terre et une nouvelle Jérusalem dans la vie éternelle.

De même que tout cet échafaudage est dressé avec des matériaux exclusivement juifs, pré-chrétiens, de même il offre presque exclusivement des conceptions juives. Depuis que les choses allaient mal pour le peuple d'Israël, à partir du. moment où il devenait tributaire de l'Assyrie et de Babylone, jusqu'à son assujetissement aux Seleucides, c'est-à-dire d'Isaïe jusqu'à Daniel, on prophétisa, aux heures des tribulations, un sauveur providentiel. Au chap. XII, 1, 3, de Daniel se trouve la prophétie de la descente de Micaël, l'ange gardien des juifs, qui lesdélivrera dans leur détresse ; " beaucoup de morts ressusciteront ", il y aura une sorte de jugement dernier, " et ceux qui en auront amené plusieurs à la justice luiront comme des étoiles, à toujours et à perpétuité ". De chrétien, il n'y a là que l'insistance sur l'imminence du royaume de Jésus-Christ et sur la félicité des ressuscités, particulièrement des martyrs.

C'est à la critique allemande, et surtout à Ewald, Lücke et Ferdinand Benary que nous sommes redevables de l'interprétation de cette prophétie, pour autant qu'elle se rapporte aux événements de l'époque. Grâce à Renan, elle a pénétré dans d'autres milieux que les cercles théologiques. La grande prostituée, Babylone, signifie, on l'a vu, la ville aux sept collines. De la bête sur laquelle elle est assise, il est dit XVII, 9, II : " Les sept têtes sont sept montagnes. Ce sont aussi sept rois, les cinq sont tombés; l'un est et l'autre n'est pas encore venu; et quand il sera venu il faut qu'il demeure un peu de temps. Et la bête qui était et qui n'est plus, c'est aussi un huitième roi, elle vient des sept mais elle tend à sa ruine. "

La bête est donc la domination mondiale de Rome, représentée successivement par sept empereurs, dont l'un est blessé à mort et ne règne plus, mais a été guéri, et va revenir, afin d'accomplir le règne du blasphème et de la rébellion contre Dieu. " Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints et de les vaincre. Il lui est aussi donné puissance sur toute tribu, langue et nation ; de sorte qu'elle sera adorée par tous ceux qui habitent sur la terre, dont les noms ne sont pas écrits au livre de l'agneau ".  " Et elle faisait que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque, ou le nom de la bête ou le nombre de son nom. Ici est la sagesse. Que celui qui a de l'intelligence, compte le nombre de la bête, car c'est un nombre d'hommes, et son nombre est six cent soixante-six ". (XIII 7.118.)

Constatons seulement que le Boycott est mentionné ici comme une mesure à employer par la puissance romaine contre les chrétiens qu'il est donc manifestement une invention du diable et passons à la question de savoir qui est cet empereur romain qui a déjà régné, qui a été blessé à mort et qui revient comme le huitième de la série pour jouer l'Antéchrist.

Après Auguste, le premier, nous avons ; 2, Tibère ; 3, Caligula ; 4, Claude ; 5, Néron ; 6, Galba. " Cinq sont tombés, lui est. " A savoir : Néron est déjà tombé, Galba est. Galba régna du 9 juin 68 jusqu'au 15 janvier 69. Mais aussitôt qu'il fut monté sur le trône, les légions du Rhin se levèrent sous Vitelius, cependant qu'en d'autres provinces d'autres généraux préparèrent des soulèvements militaires. A Rome même les prétoriens se soulevèrent, tuèrent Galba et proclamèrent Othon.

Il résulte de ceci que notre apocalypse a été écrite sous Galba, vraisemblablement vers la fin de son règne, ou au plus tard, pendant les trois mois (jusqu'au 15 avril 69) du règne d'Othon, le septième. Mais qui est le huitième, qui a été et n'est pas ? Le nombre 666 nous l'apprendra.

Parmi les Sémites, les Chaldéens et les Juifs de cette époque, un art magique était en vogue, basé sur la double signification des lettres. Depuis environ 300 ans avant notre ère les lettres hébraïques étaient également employées comme chiffres : a = 4, b = 2, gr = 3, d = 4, et ainsi de suite. Or les devins cabbalistes additionnaient ensemble les valeurs numériques des lettres d'un nom, et à l'aide de la somme totale obtenue, par la formation de mots ou de combinaisons de mots d'une égale valeur numérique qui comportaient des inductions, cherchèrent à prédire l'avenir du porte-nom. Pareillement, des mots furent exprimés dans cette langue des chiffres. On appelait cet art d'un nom grec, ghematriak, géométrie ; les Chaldéens qui l'exerçaient comme un métier, et que Tacite dénote comme des mathematici, furent chassés de Rome.

C'est au moyen justement de cette mathématique qu'a été produit le nombre 666. Derrière lui se cache le nom d'un des premiers cinq empereurs romains. Or Irénée, à la fin du IIe siècle, outre le nombre 666, connaissait la variante 616 qui, elle aussi, datait d'un temps où l'énigme des chiffres était encore connu. Si la solution répond également aux deux nombres la preuve en est faite.

Ferdinand Benary à trouvé cette solution. Le nom est Néron. Le nombre est fondé sur Néron Kesar, la transcription hébraïque -- ainsi que le constatent le Talmud et les inscriptions palmyriennes -- du grec Nerôn Kaisar, Néron empereur, que portait comme légende la monnaie de Néron, frappée dans les provinces de l'Est de l'empire. Ainsi : n (nun) = 50, r (resch) = 200, v (vav) pour 0 = 6, n (nun) = 50, R (Raph) = 100, s (samech) = 60, et r (resch) = 200, total = 666. Or, en prenant pour base la forme latine, Nero Caesar, le second n (nun) est supprimé, et nous obtenons 666 - 50 = 616, la variante d'Irénée.

Effectivement, l'empire romain, au temps de Galba, était en désarroi. Galba lui-même, à la tête des légions d'Espagne et de la Gaule avait marché sur Rome pour renverser Néron ; celui-ci s'enfuit et se fit tuer par un affranchi. Et non seulement les prétoriens à Rome, mais encore les commandants dans les provinces, conspiraient contre Galba ; partout surgissaient des prétendants au trône, faisant des préparatifs pour se diriger avec leurs légions sur la capitale. L'empire semblait livré à la guerre intestine ; sa chute paraissait imminente.

Pour comble, le bruit se répandit que Néron n'était pas mort, mais seulement blessé, qu'il s'était réfugié chez les Parthes, qu'il passerait l'Euphrate et viendrait avec une force armée pour inaugurer un nouveau et plus sanglant règne de terreur. L'Achaie et l'Asie en particulier furent mises en émoi par de tels rapports. Et justement au moment où l'apocalypse a dû être composée, parut un faux Néron qui s'établit dans l'île de Cythnos, la Thermia moderne, dans la mer d'Egée, près de Patmos et de l'Asie-Mineure, jusqu'à ce qu'il fut tué sous Othon. Quoi d'étonnant à ce que parmi les chrétiens, en butte aux premières grandes persécutions de Néron, l'opinion se soit propagée qu'il devait revenir comme Antéchrist, que son retour et une nouvelle et plus sérieuse tentative d'extermination de la jeune secte serait le présage et le prélude du retour de Christ, de la grande bataille victorieuse contre les puissances de l'enfer, du règne de mille ans à établir " bientôt "et dont l'arrivée certaine fit que les martyrs allèrent allègrement à la mort.

La littérature chrétienne des deux premiers siècles donne assez d'indices que le secret du chiffre 666 était alors connu de nombre de personnes. Irénée qui ne le connaissait plus, savait, par contre, comme beaucoup d'autres jusqu'à la fin du IIIe siècle, que la bête de l'apocalypse signifiait Néron qui revenait. Puis cette dernière trace se perd et notre apocalypse est livrée à l'interprétation fantastique de devins orthodoxes ; moi-même j'ai connu encore des vieilles gens qui d'après les calculs du vieux Johann Albrecht Bengel attendaient le jugement dernier pour l'an 1836. La prophétie s'est réalisée à la lettre. Seulement le jugement dernier n'atteignit pas le monde des pécheurs, mais bien les pieux interprètes de l'Apocalypse eux-mêmes. Car en cette même année de 1836 F. Benary fournit la clef du nombre 666 et mit un terme à tout ce calcul divinatoire, à cette nouvelle ghematriak.

Du royaume céleste réservé aux fidèles, notre Jean ne nous offre qu'une description des dehors. D'après les notions de l'époque, la nouvelle Jérusalem est d'ailleurs construite sur un plan suffisamment grandiose : un carré de 1.200 stades de côté = 2.227 kilomètres, plus que la moitié des Etats-Unis d'Amérique, bâtie en or et pierres précieuses.

Là habite Dieu, au milieu des siens et les éclaire à la place du soleil ; la mort n'est plus et il n'y a plus ni deuil, ni cri, ni travail; un fleuve d'eau vive coule à travers la ville, sur ces bords croit l'arbre de la vie portant douze fruits, et rendant son fruit chaque mois, et les feuilles de l'arbre sont " pour la santé des gentils " (à la façon d'un thé médicinal, selon Renan. L'Antéchrist, p. 452.) Là vivent les saints aux siècles des siècles.

De telle sorte était fait le christianisme dans son foyer, l'Asie-Mineure, vers l'an 68, autant que nous le connaissons. Nul indice d'une Trinité en revanche, le vieux Jéhovah, un et indivisible, du judaïsme décadent où il s'élève du dieu national juif à l'unique, au premier, Dieu du ciel et de la terre, où il prétend dominer sur tous les peuples, promettant la grâce aux convertis et exterminant les rebelles sans miséricorde, fidèle en cela à l'antique parcere subjectis ac debellare superbos. Aussi est-ce Dieu lui-même qui préside au jugement dernier et non pas Jésus-Christ, comme dans les récits ultérieurs des Évangiles et des Épîtres. Conformément à la doctrine persane de l'émanation familière au judaïsme décadent, le Christ est l'agneau émané de Dieu de toute éternité, il en est de même des " sept esprits de Dieu " bien qu'occupant un rang inférieur, et qui doivent leur existence à un passage poétique mal compris (Isaïe XI, 2). Ils ne sont pas Dieu ni l'égal de Dieu, mais soumis à lui. L'agneau s'offre de son plein gré comme sacrifice expiatoire pour les péchés du monde, et pour ce haut fait se voit expressément promu en grade dans le ciel ; dans tout le livre ce sacrifice volontaire lui est compté comme un acte extraordinaire et non comme une action jaillissant avec nécessité du plus profond de son être. Il est bien entendu que toute la cour céleste des anciens, des chérubins, des anges et des saints ne fait pas défaut. Pour se constituer en religion, le monothéisme a dû de tout temps faire des concessions au polythéisme, à dater du zendavesta. Chez les juifs la conversion aux dieux païens et sensuels persiste à l'état chronique jusqu'à ce que, après l'exil, la cour céleste, modelée sur le type persan, accommode un peu mieux la religion à l'imagination populaire. Le christianisme, lui aussi, même après qu'il eut remplacé le raide et immuable Dieu des juifs par le mystérieux Dieu trinitaire, différencié en lui-même, n'a pu supplanter le culte des antiques dieux parmi les masses que par le culte des saints. Ainsi, le culte de Jupiter, selon Fallmerayer, ne s'est éteint dans le Péloponnèse, dans la Maïna, en Arcadie, que vers le IXe siècle (Hist. de la péninsule de la Morée, I, p. 227). Ce n'est que l'ère bourgeoise moderne et son protestantisme, qui écartent les saints à leur tour et prennent enfin au sérieux le monothéisme différencié.

Notre apocalypse ne connaît pas davantage le dogme du péché originel ni la justification par la foi. La foi de ces premières communautés, d'humeur belliqueuse joyeuse, diffère du tout au tout de celle de l'église triomphante postérieure ; à côté du sacrifice expiatoire de l'agneau, le prochain retour de Christ et l'imminence du règne millénaire en constituent le contenu essentiel ; et ce par quoi, seule, elle se manifeste, c'est l'active propagande, la lutte, sans relâche contre l'ennemi du dehors et du dedans, le fier aveu de leurs convictions révolutionnaires devant les juges païens, le martyre courageusement enduré dans la certitude de la victoire.

Nous l'avons vu, l'auteur ne soupçonne pas encore qu'il est autre chose que juif. En conséquence, aucune allusion, dans tout le livre, au baptême ; aussi bien y a-t-il des indices que le baptême est une institution de la seconde période chrétienne. Les 144.000 juifs croyants sont " scellés ", non baptisés. Des saints au ciel il est dit : " Ce sont ceux qui ont lavé, et blanchi leurs longues robes dans le sang de l'agneau " : pas un mot du baptême. Les deux prophètes qui précèdent l'apparition de l'Antéchrist (ch. XI) ne baptisent pas non plus et au ch. XIX, 10, le témoignage de Jésus n'est pas le baptême mais l'esprit de la prophétie. Il était naturel dans toutes ces circonstances de parler du baptême, pour peu qu'il fut déjà institué. Nous sommes don c autorisés à conclure avec une presque certitude que notre auteur ne le connaissait pas et qu'il ne s'introduisit que lorsque les chrétiens se séparèrent définitivement d'avec les Juifs.

Notre auteur est également dans l'ignorance du second sacrement ultérieur l'eucharistie. Si dans le texte de Luther le Christ promet à tout Thyatirien, ayant persévéré dans la foi, d'entrer chez lui et de faire la communion avec lui, cela donne une fausse apparence. Dans le grec on lit deipnéso, je souperai (avec lui), et le mot est ainsi correctement rendu dans les bibles anglaises et françaises. De la Cène comme festin commémoratif il n'est pas question.

Notre livre avec sa date si singulièrement authentiquée, est indubitablement le plus ancien de la littérature chrétienne tout entière. Aucun autre n'est écrit dans une langue aussi barbare, où fourmillent les hébraïsmes, les constructions impossibles, les fautes grammaticales. Seuls, les théologiens de profession, ou autres historiographes intéressés, nient que les Evangiles et les Actes des Apôtres sont des remaniements tardifs d'écrits aujourd'hui perdus et dont le mince noyau historique ne se découvre plus sous la luxuriance légendaire, que les trois ou quatre lettres apostoliques, encore reconnues pour authentiques par l'école de Tubingue, ne représentent plus, après la pénétrante analyse de Bruno Bauer, que des écrits d'une époque postérieure, ou, dans le meilleur cas, des compositions plus anciennes d'auteurs inconnus, retouchées et embellies par nombre d'additions et d'interpolations. Il est d'autant plus important pour nous de posséder dans notre ouvrage, dont la période de rédaction se laisse établir à un mois près, un livre qui nous présente le christianisme sous sa forme la plus rudimentaire, sous la forme où il est à la religion de l'État du IVe siècle, achevée dans sa dogmatique et sa mythologie, à peu près ce que la mythologie encore vacillante des Germains de Tacite est à la mythologie de l'Edda, pleinement élaborée sous l'influence d'éléments chrétiens et antiques. Le germe de la religion universelle est là, mais il renferme encore indistinctement les mille possibilités de développement qui se réalisent dans les innombrables sectes ultérieures. Si ce plus ancien morceau du christianisme qui devient a pour nous une valeur toute particulière, c'est qu'il nous apporte dans son intégrité ce que le judaïsme sous la puissante influence d'Alexandrie a contribué au christianisme. Tout le reste est adjonction occidentale, gréco-romaine. Il a fallu la médiation de la religion juive monothéiste pour faire revêtir au monothéisme érudit de la philosophie vulgaire grecque la forme sous laquelle seul il pouvait avoir prise sur les masses. Une fois cette médiation trouvée, il ne pouvait devenir religion universelle que dans le monde gréco-romain, en continuant de se développer, pour s'y fondre finalement, dans le système d'idées où avait abouti ce monde.

Posté par Alaindependant à 00:53 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , ,
26 juin 2011

Après le vote des communistes pour la candidature Mélenchon

par Michel Peyret 

...J'ai mis du temps, trop de temps certainement, à comprendre ce qui se passait, les dirigeants du PCF n'étaient pas prolixes sur leurs projets, notamment depuis la chute du "mur".
Mais quand j'ai vu comment MGB piétinait les résultats de 2005, alors que le mouvement populaire était en mesure d'imposer son candidat aux présidentielles, tout, ou presque, s'est éclairci.
C'était à l'automne 2006. Une éternité déjà.
Les résultats de 2007, 1,84%, étaient voulus, il fallait désespérer les communistes, les convaincre que c'était plié, que le communisme n'avait pas, ou plus, d'avenir. On a eu alors plusieurs déclarations des principaux dirigeants qui allaient en ce sens. On peut certainement les retrouver (les déclarations, mais les dirigeants aussi).
Pour ma part, le 18 juin 2007, je lançais l'Appel pour des Assises du communisme.
J'avais compris pour l'essentiel! C'était terminé pour le PCF. Mais pas pour le communisme! Certains ont préféré conduire, ou participer, au cortège funèbre!
Et certainement, ce n'était pas seulement terminé pour le PCF.
Les partis n'ont pas toujours existé, et n'existeront pas toujours, rien n'est éternel.
Les partis sont nés avec le capitalisme, ils sont en crise comme l'est le capitalisme.
Et ils disparaîtront de toute façon avec le capitalisme.
Il faut donc penser à autre chose, il faut donc passer à autre chose.
D'où l'Appel pour des Assises du communisme...
En 2007, beaucoup n'ont pas compris.
Pour certains, je pense qu'ils commencent à comprendre: on ne refait pas l'histoire!
Mais j'ai mis tellement de temps moi-même que je ne peux leur reprocher d'être longs.
Et je suis toujours disponible pour les Assises du communisme, ou toute initiative de ce genre.

 

PS: ce texte ne dévoile pas un secret, j'ai déjà dit tout cela, je le redis dans la situation d'aujourd'hui...Mon article de 2007:http://www.rougemidi.org/spip.php?article2292

 

 

 

Posté par Alaindependant à 07:47 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , ,
06 mars 2011

Mille marxismes, par Michel Peyret

 

MILLE MARXISMES! QUELLE UNITE POSSIBLE?

 

Mille marxismes?

André Tosel ne l'a pas inventé, mais il nous le rappelle.

Plutôt qu'à la fin du marxisme, dit-il, on assiste à la floraison dispersée et surtout pratiquement impuissante de mille marxismes, comme le dit joliment l'historien de l'économie-monde Immanuel Wallerstein (1995).

Le problème, ajoute-t-il, est plutôt d'évaluer adéquatement cette situation qui déjoue les espoirs des croque-morts du marxisme.

 

LES CROQUE-MORTS DU MARXISME

Là, le premier grand mérite de André Tosel, est de mettre en évidence cette floraison, je ne peux dire combien de noms il cite, qui ne peut être négative, en une immense fresque qu'il intitule, en juillet 2010, « De la fin du marxisme-léninisme aux mille marxismes ».

Son second mérite est de tenter de nous faire prendre conscience de la responsabilité qui est la nôtre de construire avec cette floraison une unité qui permette de faire apparaître une possibilité nouvelle pour la construction, pour la pensée, sinon l'idée, d'une émancipation nouvelle, celle de notre temps.

Peut-être aussi, mais chacun appréciera en fonction de l'évolution de sa réflexion et de son état, André Tosel a-t-il également le mérite d'enlever toute illusion quant à un possible retour en arrière de l'histoire.

 

 

DES MILLE MARXISMES A LEUR UNITE

En fait, je le rappelle, s'il intitule son développement: « De la fin du marxisme-léninisme aux mille marxismes », sa pensée vise déjà l'étape suivante, celle de l'unité de cette fécondité.

Mais, pour lui, c'est sans ambiguïté.

« La fin sans gloire du communisme soviétique, la dissolution de l'URSS, la victoire de la démocratie libérale, et plus encore celle de l'économie-monde capitaliste, semblent avoir marqué la fin du marxisme et mis un terme à toute possibilité de renouveau.

« La pensée hégémonique en matière politique, économique et sociale est le libéralisme (plus ou moins social, plus ou moins libériste).

« Derrière la défense anti-totalitaire des droits de l'homme, le marché s'est imposé comme l'institution décisive de la post-modernité. »

 

CE N'EST PAS LA RUBRIQUE NECROLOGIQUE

Le marxisme, dit-il, appartiendrait à un passé d'erreur et d'horreur.

« Tel est le credo de la « pensée unique », de cette conception du monde qui, en inversant les espoirs de Gramsci, est devenu le sens commun de l'intelligentsia, des milieux économiques et politiques, et qui s'est imposée comme la religion de l'individu par la toute puissance des moyens de communication.

« Il n'y aurait donc qu'à rédiger une rubrique nécrologique sur la mort enfin définitive de Marx et du marxisme et libérer la pensée pour affronter le « temps de la fin du grand récit de l'émancipation. »

Pourtant, André Tosel considère que les choses ne sont pas si simples!

 

LA VITALITE DU NOYAU DUR DU MARXISME

L'histoire des années 1968-1995 est extrêmement contrastée;

« Si le marxisme-léninisme n'a cessé de s'enfoncer dans son irréversible crise et s'en est allé à sa fin, de grandes opérations de reconstruction théorique ont témoigné de la vitalité contradictoire du noyau dur de l'oeuvre de Marx: entre 1968 et 1977, se développent les dernières tentatives de renouvellement de la théorie marxiste inscrites dans le sillage de la Troisième Internationale ou à ses marges. »

Là, André Tosel évoque quelques noms qui reviendront à plusieurs reprises tout au long de sa fresque. Il évoque l'oeuvre des « grands hérétiques » et philosophes communistes: Gyorgy Lukacs, Ernst Bloch, Antonio Gramsci, Louis Althusser...

 

1968, LE DEPASSEMENT DE LA VIELLE ORTHODOXIE

L'ombre portée de 1968 a en effet mis à l'ordre du jour des perspectives de dépassement de la vieille orthodoxie et laissé même espérer « une reprise d'une sortie à gauche du stalinisme, au moment où était posée la question d'un réformisme révolutionnaire centré sur la montée en puissance d'instances de démocratisation radicale. »

« La concurrence de fait entre ces divers modèles de reconstruction de la théorie marxienne, tous nourris d'une relecture de Marx, tous contradictoires dans leur rapport à Hegel et à la dialectique ( quel Hegel? Quelle dialectique?), tous spécifiés par la grande hétérogénéité des références aux éléments de la tradition philosophique ou scientifique, tous divisés dans leur appréciation du libéralisme, cette concurrence donc entre ontologie de l'être social, utopie critique du non-être encore, philosophie de la praxis et philosophie de l'intervention matérialiste-historique auprès des sciences et de la philosophie, a constitué un moment de grande intensité que font semblant d'ignorer les fossoyeurs trop pressés de Marx. »

 

 

LA SCLEROSE DU MARXISME-LENINISME

Ce moment fut bref et il restait toujours à expliquer ce qui s'était passé en URSS et ce qu'était réellement devenue la révolution d'Octobre 1917, à expliquer pour quelles raisons, certes externes, mais aussi internes, une oeuvre d'une radicalité critique peu commune, hétérodoxe, révolutionnaire, avait pu donner lieu à une dogmatique aussi sclérosée que le marxisme-léninisme, avec ses lois de l'histoire et sa poignée de catégories dialectiques, propice à toutes les manipulations, pauvre idéologie de légitimation d'une politique inconsciente de sa propre nature, scellant l'union d'une philosophie redevenue science des sciences et d'un parti-Etat total.

« L'incapacité du communisme soviétique, poursuit André Tosel, à se réformer dans le sens démocratique, son déficit en matière des droits de l'homme et du citoyen, son inefficacité économique à satisfaire des besoins dont il reconnaissait la légitimité, le rendirent incapable d'affronter l'impitoyable guerre de position qui n'avait cessé de lui être imposée depuis sa fondation. »

 

SORTIR DE L'IMPOSTURE DU SIECLE

André Tosel constate que « l'argument du Goulag devint universel et délégitima en bloc Marx, les reconstructions hérétiques marxistes, les soumettant au même jugement d'infamie.

« Une grande partie de l'intelligentsia marxiste qui s'était complue dans la rumination de la thèse de Jean-Paul Sartre - « le marxisme est indépassable tant que le moment historique dont il est l'expression n'a pu être dépassé » - estima advenu le temps du dépassement et de la sortie hors de l'imposture du siècle.

« La plupart rejoignit les rangs du libéralisme... »

« L'auto-liquidation du plus grand parti communiste d'Europe, l'italien, qui abandonna les velléités de l'eurocommunisme pour rejoindre l'eurogauche et prendre le nom de parti démocratique de la gauche, la crise généralisée de stratégie des partis communistes occidentaux qui couvrait d'un fondamentalisme marxiste leur ralliement à des positions classiquement socio-démocrates, elles-mêmes abandonnées, les partis homonymes devenus tendanciellement des partis démocrates à l'américaine, tout ceci est l'équivalent européen de l'implosion de l'URSS après la chute du mur de Berlin en 1989. »

 

DE NOUVELLES OPERATIONS DE RECONSTRUTION

Cependant, montre André Tosel, sous cet effacement spectaculaire une libre et plurielle recherche marxiste se maintenait. Elle avait toutefois perdu un de ses traits jusqu'ici majeur, sa liaison à des forces politiques identifiables et à des acteurs sociaux (aussi compact que le mouvement ouvrier) que la modernisation capitaliste décomposait violemment...Marx continuait à faire l'objet de lectures topiques et à se constituer en moment de tentatives de renouvellement visant à une théorie critique à hauteur d'époque, différentes des opérations de reconstruction issues des grands hérétiques du communisme de la période antérieure.

Ce fut la floraison des mille marxismes, selon la formulation de Immanuel Wallerstein.

 

RIEN DE MYSTERIEUX

Pour André Tosel, la cause immédiate de cette paradoxale émergence des mille marxismes n'avait cependant rien de mystérieux.

Elle tenait à la fois de la dynamique du capitalisme mondial et de l'apparition de ses nouvelles contradictions, d'une part, et, de l'autre, du statut singulier de la pensée de Marx lui-même.

En effet, le destin de cette pensée qui est devenue monde n'est comparable à celui d'aucune autre philosophie.

Elle a connu en cent ans un développement qui l'a étendue au genre humain, et elle a fini avant sa dernière crise, sous sa forme léniniste, par inspirer un tiers de l'humanité.

 

UN ENORME BLOC COMMUN D'IDEES

« Si les espoirs d'émancipation qu'elle a soulevés, dit André Tosel, ont été aussi démesurés qu'incommensurables, les désillusions causées par l'échec terrible et terrifiant de la révolution bolchévique, et si par ailleurs on ne peut confondre Marx avec Lénine, Lénine avec Staline, et ce dernier avec Mao Ze Dong, il demeure un énorme bloc d'idées commun à ces marxismes et à leurs aberrations, l'idée qu'il est possible de mettre fin à la domination et à l'exploitation qui collent au mode de production capitaliste comme une tunique de Nessus, l'idée que l'être social capitaliste est exposable en son immanence même, en ses formes économiques, politiques, sociales, culturelles, à une critique qui ne finira qu'avec lui.

« Ce bloc d'idées qui est aussi bloc de pratiques dérivées de Marx s'est développé au sein d'extraordinaires oppositions internes dans ces marxismes, en donnant naissance à des orthodoxies contradictoires (Kautsky/Lénine, Staline/ hérésies marxistes reconstructives, Tito/Mao, etc..). »

 

UN DEVELOPPEMENT DISCONTINU

« Ce développement, poursuit André Tosel, a toujours été discontinu, comme a été fragmentaire le rapport à Marx dont l'oeuvre inachevée n'a été connue que de manière fragmentaire: chaque génération a dû trouver son Marx propre...et a dû aussi exploiter un corpus métamorphique (que l'on songe au fait que les Livres 2 et 3 du Capital n'ont été disponibles qu'à la fin du 19ème siècle, que les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et L'Idéologie allemande n'ont été accessibles qu'à la fin des années trente, et que les grands textes des années 1858-1883, Grundisse inclus, n'ont été réellement exploitables et exploités qu'après 1945.

« Ce régime de développement discontinu et de crise récurrente est donc la norme de fait d'une pensée qui a simultanément modifié le monde historico-social.

« Rien n'empêcherait alors de formuler l'hypothèse que la crise profonde qui affecte de l'intérieur le marxisme est le mode même d'existence et de résurrection du phénix marxiste. »

 

 

LE PHENIX MARXISTE

André Tosel ne s'en tient pas là!

Pour lui la vie discontinue du marxisme tient aussi à sa spécificité qui est de vouloir se lier à un mouvement politique effectif qui, né des contradictions du monde historico-social capitaliste, ne peut se maintenir dans l'existence qu'engagé dans une transformation « révolutionnaire » de l'ordre établi, inscrite dans les pratiques irréductibles de résistance des forces sociales soumises à la domination capitaliste.

L'ordre libéral, dans sa forme néo-libérale, pourrait n'avoir obtenu qu'une victoire à la Pyrrhus en 1991.

La marxisme de la 3ème Internationale ne s'est pas brisé seulement sur son déficit démocratique.

Il s'est brisé aussi sur son déficit internationaliste, en raison de son incapacité à traiter la question nationale du 20ème siècle dans la perspective de l'économie-monde.

 

UNE NOUVELLE CRISE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Mais la victoire du capitalisme mondialisé débouche aujourd'hui sur une crise historique nouvelle, inédite, de ce nouvel ordre libéral.

Pour André Tosel, « l'économie-monde est confrontée à la mondialisation d'une nouvelle question sociale qui signifie aussi désémancipation de masse et prolétarisation dans les centres capitalistes et aggravation (certes différenciée) des conditions de vie de multitudes, le tout accompagné d'un fabuleux transfert de richesse sociale au profit de ce qu'il faut bien appeler une classe dirigeante de plus en plus concentrée et divisée par l'impitoyable guerre économique que ses fractions se livrent.

« Cette même économie-monde est en même temps confrontée à l'exacerbation des diverses questions nationales racisées souvent en questions ethniques, et enracinées dans la gestion transnationale de la force internationale de travail et dans la différenciation contradictoire du marché. »

 

LES MILLE MARXISMES PRECURSEURS

Ainsi, l'affirmation contemporaine ambiguë des mille marxismes serait le signe précurseur de la crise commençante et inédite du nouvel ordre libéral et de ses pensées.

Mais rien n'est garanti, assure André Tosel.

Ni la capacité historique de ses néo-marxismes à penser et transformer le temps qui commence.

Ni l'aptitude du libéralisme à identifier sa crise et à en contrôler les issues dans un sens compatible avec les exigences systémiques du mode de production capitaliste.

Ces mille marxismes se présentent aussi sous la forme inédite qu'il faudra interroger, ne serait-ce que parce que la fin de l'unité coercitive (et toujours provisoire) d'une orthodoxie marxiste laisse indéterminé le pluralisme des mille marxismes.

 

LA CONTINUITE BRISEE ET DISCONTINUE DE LA TRADITION MARXISTE

« Quel est en effet, interroge André Tosel, le consensus minimal sur ce qu'il convient de nommer une interprétation marxiste légitime, étant entendu que cette légitimité est « faible » en ce qu'elle a fait son deuil de son devenir orthodoxie ou même hérésie... »

En tout cas, dit-il, « ces mille marxismes, séparés de la pratique politique des anciens partis communistes, à la recherche d'un nouveau lien problématique de la théorie et de la pratique, constituent la forme fragile de la continuité brisée et discontinue de la tradition marxiste... »

« Mais la crise ouverte du libéralisme est le fondement objectif de ces mille marxismes.

« A elle seule cette crise ne donne aucune garantie de succés d'un dépassement simultané des anciens marxismes (et des éléments de Marx obsolètes) et du libéralisme.

« Mais cette tâche est ouverte et elle sera aussi une histoire que les néo-marxistes feront, comme les hommes font leur histoire: elle se fera en des conditions déterminées, et sous des formes imprévues. »

 

Posté par Alaindependant à 12:45 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : , ,


  1  2  3  4