23/06/08
Un pasteur haut responsable au Parti Ouvrier Populaire, le parti communiste Suisse
Josef Zisyadis est responsable, dans le canton de Vaud, du POP, le Parti Ouvrier Populaire. Il fait aussi partie de sa direction nationale et de la direction européenne du Parti de la Gauche européenne. Portrait et parti pris.
"L’Evangile n’est pas une question de parti politique. Nous sommes plutôt dans l’ordre du renversement des valeurs."
- A quel parti politique français le POP correspondrait-il ?
- Au parti communiste, mais avec une tradition différente. Le Parti Suisse du Travail a été créé au sortir de sa clandestinité, les forces de gauche ayant été interdites en Suisse pendant la guerre. Il y a eu une renaissance avec trois composantes : des socialistes, des anti-fascistes et des anciens communistes. Le POP a une tradition d’accompagnement social auprès des personnes âgées et des exclus du système. Se sont ajoutés à notre électorat, ces dernières années, des gens qui ne se satisfont plus des arrangements politiques par coalition. Nous sommes de ceux qui pensent qu’il faut mettre en place de vraies alternances. On pèse peu au niveau fédéral, davantage au niveau de la Suisse romande, car on est un peu le maillon indispensable pour les Verts et les socialistes, dès lors qu’il s’agit de constituer des majorités.
- Quelle est la situation du marché du travail en Suisse ?
- Il y a du chômage, contrairement à ce qu’on pense, même si le taux officiel est extrêmement bas. Certains cantons ont un taux plus élevé que d’autres, 7% pour l’un quand d’autres sont à 2%, par exemple. Pendant de nombreuses années, la Suisse a refoulé les immigrés qui se trouvaient au chômage. Nous n’avons pas d’obstacles aux licenciements comme cela existe dans plusieurs législations européennes. La Suisse est un paradis pour patrons ! Nous avons besoin d’une sécurité de l’emploi, du début de la vie active à la retraite. Je comprends que de petits patrons aient de la peine ou hésitent à embaucher parce qu’ils ne savent pas de quoi demain sera fait. Mais quand on voit les grandes entreprises financières et les bénéfices colossaux qu’elles retirent, nous serions en mesure de créer en Europe un cursus de vie professionnelle qui permette de passer des périodes d’emploi à des périodes de non-emploi. Ces périodes-là seraient des périodes de formation et de requalification. C’est la raison pour laquelle je suis contre tout licenciement. Cette proposition, pour l’instant inimaginable, coûterait moins cher à la société que d’avoir autant de chômeurs dont les coûts indirects sont énormes sur tous les plans de la vie sociale, celui de la santé, de la criminalité, etc.
"Il n’y a pas de changement de société sans conversion individuelle."
- Quels sont les combats qui vous paraissent les plus préoccupants et les plus prioritaires aujourd’hui ?
- Premièrement, le combat contre la pauvreté de masse. Il y a aggravation. On est passé d’une période, celle de l’après-guerre, où l’on connaissait des revenus qui allaient de 1 à 10, à des disparités de 1 à 500. Il faudrait mettre un plafond aux revenus maximums. Réduire les disparités entre les classes me paraît essentiel. Le patron de l’UBS une banque mondialisée— a 31 millions de francs suisses de revenus annuel, 15'000 fois plus que celui de l’ouvrier de base. Ce n’est pas acceptable. Nous sommes dans une situation telle qu’il nous faut revoir la forme de vie en société que nous voulons. Revalorisons le SMIC et faisons en sorte qu’il soit relié à un revenu maximum. Deuxièmement, l’avenir de la paysannerie. C’est la question de notre rapport à la terre qui se pose. Nous devons absolument lutter pour la souveraineté alimentaire. Il convient de maintenir une agriculture vivante dans nos pays ultra industrialisés. Et enfin, troisièmement : la lutte contre la technologie à outrance. Les sciences et la technique deviennent quasiment autonomes par rapport aux décisions politiques (clonage humain, développement d’Internet, etc.). On ne se pose pas la question de la maîtrise de ces sciences et de ces techniques.
- Qu’attendez-vous des églises ?
- L’enseignement de Jésus est simple, et double : Justice et amour du prochain. Il ne s’agit pas d’instituer ici-bas le Royaume de Dieu, mais de créer un cadre juridique qui permette une meilleure justice. Quant à l’amour du prochain, c’est un engagement individuel qui va au-delà du politique. L’Evangile n’est pas une question de parti politique. Nous sommes plutôt dans l’ordre du renversement des valeurs. Dans le système capitaliste, l’individu est broyé. Nous devons être du côté de l’attachement à la personne humaine. Il n’y a pas de changement de société sans conversion individuelle. Je le dis très franchement. Je mets la primauté sur la conversion individuelle. Le changement personnel est détonateur de changement dans la société. C’est une totale erreur de penser qu’en édictant des lois, l’être humain va se transformer. On a vu ce qui s’est passé dans les pays de l’Est...
Propos recueillis par Farid SERGY
Jésus et Marx J’ai fait mes études de théologie à Lausanne, et je suis parti travailler dans les quartiers populaires avec la Mission Populaire Evangélique de France. Je n’ai jamais pensé que le travail de pasteur était inefficace sur le plan politique. Il prend en compte l’individu humain dans sa totalité, corps et esprit. Son travail se situe sur un autre plan. J’ai préféré, à un moment donné, faire le choix d’un engagement politique, mais il n’est pas exclu que je redevienne pasteur. Je n’ai pas du tout perdu la foi. Ceux qui ont pensé qu’on pouvait éliminer la religion par décret d’Etat se sont trompés. J’ai découvert le marxisme comme outil d’analyse. Le vieux Marx était un précurseur, l’un des premiers penseurs de la mondialisation des échanges marchands. Or, aujourd’hui, on est en plein dedans ! Il a été assimilé à un système politique de domination qui n’avait rien de communiste ni de socialiste. Karl Marx est d’abord un penseur, un philosophe. Il a beaucoup apporté, le mouvement altermondialiste s’en inspire plus ou moins… |
Tiré du n°227 de la revue Certitudes
(Article sur http://www.blogdei.com/index.php/)
26/05/08
Le communisme n'a jamais été essayé
Notre vie publique est dominée par un dogme, dont le poids est écrasant. Ce dogme c’est que le communisme a été essayé, comme on dit, et qu’il a échoué d’une manière incontestable et écrasante. C’est donc terminé.
C’est le grand dogme dans lequel nous vivons, dans lequel nous pensons, dans lequel nous échangeons, dans lequel nous essayons d’inventer. Le communisme est mort.
À cela j’objecte que le communisme n’a pas pu échouer pour l’excellente et simple raison qu’il n’a jamais été « essayé », nulle part. Ni dans des pays qui ont voulu construire au-delà du capitalisme, ni de la part de partis, qui sans être jamais parvenus vraiment au pouvoir, ont censément fait de la politique avec le communisme.
Je dis qu’ils n’en ont jamais fait vraiment avec le communisme, y compris le parti dont je suis membre depuis maintenant pas loin de 60 ans.
Pour tirer au clair cet étrange constat, le communisme a été essayé et il a échoué, réponse : pas du tout, il n’a été essayé nulle part, il faut se demander : de quoi parle-t-on ? Que veut-on dire ?
Pour moi cette question a commencé à prendre corps au tout début des années 80. Ayant été beaucoup mis en mouvement -comme nombre de communistes, membres du Parti ou pas, mais appartenant à cette mouvance politique- par le fameux abandon de la dictature du prolétariat en 1976, qui posait des problèmes stratégiques fondamentaux -ou, plus exactement, qui devait poser ces problèmes beaucoup plus qu’il ne l’a fait réellement- ma réflexion a été particulièrement sollicitée à ce moment-là.
D’autant plus que j’étais en bisbille avec Althusser sur ce point. Lui était pour qu’on garde la dictature du prolétariat, moi j’étais absolument d’accord avec la décision du Parti, mais pas du tout d’accord avec le manque de pensée théorique qui accompagnait cette décision.
C’est ce qui m’a mis en mouvement. Ce mouvement a abouti à ce qui a été pour moi une véritable découverte et que chacun peut refaire aujourd’hui encore.
J’ai longuement enseigné que Marx, dans un texte fameux de 1875 qui s’appelle "La critique du programme de Gotha", explique qu’au-delà du capitalisme, il y a deux moments historiques fondamentaux. Le premier, qui est une phase inférieure, c’est le socialisme. Le deuxième, plus tard, phase ultérieure, sera le communisme.
Or, j’ai commencé à découvrir à ce moment-là, il y a de cela pas loin de 30 ans, qu’en réalité ce n’est pas du tout cela le vocabulaire de Marx. La fameuse première phase, jamais nulle part, en aucune circonstance, il ne l’a appelé socialisme. Il l’a toujours appelé communisme.
Mieux même, le choix du mot communisme par Marx et Engels, qui est une longue histoire -dans laquelle il est hors de question d’entrer en quelques minutes- est un choix fondamental, théorique, qu’Engels éclaire notamment dans la préface à l’édition anglaise du manifeste de 1877, lorsqu’il dit nous avions le choix entre socialisme et communisme en 1848, mais socialisme c’était un terme bourgeois, salonnard alors que communisme était prolétarien.
Et de plus, quand on s’intéresse au contenu, le socialisme renvoyait à toute sorte de choses dont l’étatisme, alors que le communisme, de ce point de vue, était beaucoup plus proche de l’anarchisme, malgré une divergence radicale quant à la manière et au moment de la suppression de l’Etat.
Mais en tout cas le communisme c’est le dépassement, l’abolition de l’Etat.
Donc entre socialisme et communisme il n’y a non pas successivité historique : d’abord le socialisme puis, tout naturellement, comme son aboutissement, le communisme.
Question : et alors pourquoi l’Union soviétique n’a-t-elle jamais transité vers le communisme, contrairement à la croyance, à l’espoir de Khrouchtchev qui annonçait que le socialisme bien « beurré » serait meilleur que celui « sans beurre », et que ça allait se produire dans peu d’années ?
A ce moment-là, on vivait encore dans l’idée qu’on était dans la phase socialiste, puis qu’on allait passer enfin (en tout cas commencer à passer) au communisme, avec la gratuité du métro, tout ça, qui allait s’étendre petit à petit.
Puis, sous Brejnev, le communisme disparaît. Ou plutôt il existe, mais très « en haut ». Au sommet des immeubles comme dans des slogans que plus personne ne regarde.
Ceux qui sont allés à Moscou dans ces périodes là ont certainement encore cette extraordinaire image des grands slogans en lettres éclairées la nuit : « En avant vers le communisme », ce qui n’avait rigoureusement plus aucun sens, qui n’en avait jamais vraiment eu, mais qui alors là, officiellement, n’en avait plus aucun.
Lucien Sève cité par R.B (les passages en gras sont soulignés par R.B) sur http://bellaciao.org/fr/
24/05/08
Communisme et démocratie
Dans son discours d’hommage à Jacques Rimbault (1929-1993), ancien maire de Bourges et député communiste, et qui fut sans doute l’homme politique du Cher le plus remarquable des décennies qui viennent de s’écouler, le député communiste Jean-Claude Sandrier établit une curieuse opposition entre la démocratie et le communisme. « Il a fait se rencontrer communisme et démocratie. » S’il les a fait se rencontrer, c’est qu’ils étaient étrangers l’un à l’autre. Comment la démocratie, qui est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple peut-elle se trouver à ce point dissociée de l’idéal communiste d’abolition des classes sociales et de sortie de l’aliénation de la classe ouvrière, qui recouvrerait alors sa liberté et ses droits politiques et sociaux, au terme d’un bouleversement concluant logiquement et historiquement ce grand mouvement d’émancipation né avec la révolution française et le mouvement ouvrier du XIXème siècle ?
C’est ce que Jean-Claude Sandrier n’explique pas, sinon en esquissant une opposition entre le « collectif » et le « respect dû à chacun ». On pourra juger qu’il s’agit d’un « progrès ». Les « communistes républicains », comme s’appellent désormais les élus du PCF, auraient réussi la synthèse difficile des exigences contradictoires qui opposent les aspirations des « individus » et la nécessaire contrainte du « collectif ».
Mais cette dépréciation des valeurs collectives par un élu communiste est, à tout le moins, un hommage paradoxal à l’idéologie libérale qui place l’individu comme centre et ultime finalité de tout projet politique.
De sorte qu’on peut au moins s’interroger et se demander ce qu’il reste de « communisme » dans l’idée de « communisme républicain ». Un hommage à l’histoire ? Une tradition qui se perpétue dans les mots, dans un langage où se sédimentent les rêves avortés des opprimés ?
En tous cas, si un élu communiste porte un jugement si négatif sur ce que fut historiquement le communisme, on se demande alors pourquoi le PCF porte encore ce nom dans son sigle. En revanche, on ne s’étonne pas que toute référence au Parti Communiste ait désormais disparu des affiches et des tracts des élus communistes du Cher lors des campagnes électorales.
Et ce n’est peut-être pas un hasard si ce fut Jacques Rimbault lui-même qui inaugura cette pratique qui témoigne d’une « haine de soi » tout à fait curieuse, mais non sans causes historiques ...
05/05/08
Gauche et point de vue communiste
Gauche : réflexions pour un point de vue communiste de France (première partie), vendredi 2 mai 2008 / "le Patriote"
A l’évidence, après les espérances mais aussi les réalités et les échecs historiques du « court 20ème siècle », comme après les cycles électoraux de 2002 et 2007 en France, mais aussi les évolutions européennes, tant en Italie, Chypre, l’Espagne ou l’Allemagne, une réflexion et une production conceptuelle et pratique nouvelles sont indispensables pour refonder un processus d’émancipation humaine de toutes les exploitations et de toutes les dominations.
Un capitalisme mondialisé et financiarisé ayant réussi, économiquement mais aussi culturellement et sociologiquement, à intégrer et réagencer l’ensemble de ces dominations à son profit. Y compris celles qui ont historiquement précédé le capitalisme, comme la domination patriarcale.
Notre responsabilité aussi bien dans les ripostes d’aujourd’hui, les rassemblements de luttes comme pour l’avenir, est d’apporter une réflexion nouvelle, chacun ayant bien conscience, au delà de la diversité légitime des points de vue qu’une simple amélioration de l’efficacité militante de l’existant serait en deçà des défis posés.
La notion de gauche
Cette notion reste t elle pertinente ? Ainsi que l’ambition de s’adresser et de vouloir rassembler toute la gauche ? Dans une première vision les raisons d’y renoncer et de vouloir totalement essayer « autre chose » ne manquent pas. Les échecs historiques de la fin du 20ème siècle, aussi bien ceux concrétiser par l’effondrement soviétique que l’échec des social-démocraties dans l’aménagement du capitalisme. Le type de construction européenne à l’œuvre et son insertion dans la mondialisation. Le glissement des cercles dirigeants de la social démocratie en social libéralisme ainsi que le rôle que jouent activement nombre de ses dirigeants dans ce capitalisme mondialisé, de l’OMC au FMI, en passant par des dirigeants européens comme T.Blair….les raisons apparentes de vouloir faire « table rase » de cette ambition ne semblent pas manquer.
Et, partant de ce constat, considérer que face à ce bipartisme de consensus pour l’économie de marché qui a une domination institutionnelle écrasante, l’heure ne serait qu’à la résistance anticapitaliste, voire à une longue traversée du désert pour ressourcer une force révolutionnaire nouvelle, au refus de toute alliance avec le PS, à considérer comme compromettante toute perspective de dynamiser une gauche qui soit à la fois de combat et de responsabilité dans les institutions ou des majorités, voire même considérer que la notion même de gauche aurait perdu toute pertinence.
De tels points de vue ne feraient à mon sens qu’accélérer la marginalisation durable des forces de transformation sociale, agissant pour un dépassement du capitalisme et l’émancipation humaine.
L’utilité de la politique
Notamment dans la tradition française, la notion de gauche vient de loin. Y compris dans les suites de la révolution française. Ce n’est d’ailleurs pas d’aujourd’hui, qu’un courant de cette gauche est marquée par le réformisme, voire selon les périodes des compromissions actives avec les forces dominantes du capitalisme et on ne va découvrir tous les matins ce que sont les « socialistes » comme produit et prolongement de cette histoire du réformisme, comme si on tombait de l’armoire. (1) Jamais sinon, nos prédécesseurs n’auraient osé le « Front Populaire contre le fascisme, pour le pain et la liberté », ni non plus recherché le rassemblement du peuple de France le plus large dans la Résistance et à la Libération.
Il reste que, loin d’avoir intérêt à l’effacement du clivage « gauche/droite », voire de rejeter le PS dans le « camp d’en face », l’intérêt populaire est au contraire me semble t-il de restaurer pleinement ce clivage « gauche/droite », tout en portant un débat, totalement public sur ce que doit être la gauche et une politique de gauche. Il y a d’ailleurs un déficit dramatique de ce débat public et populaire. Là est la question pour dépasser les formes effectivement insuffisantes voire obsolètes d’échanges, d’accords ou de désaccords entre organisations politiques.
Car les difficultés ne sont pas seulement les déceptions nées en France comme en Italie des politiques des « gouvernements de gauche » enfermés dans leurs renoncements face au néo-libéralisme ou bien les menaces institutionnelles du bipartime et du vote utile. La difficulté essentielle réside dans la crédibilité d’une perspective de transformation sociale de dépassement du capitalisme dans les conditions nouvelles de notre époque. C’est la question politique majeure. D’où la question du projet et des contenus. Certes s’adresser à toute la gauche, comme au peuple entier, ne suffit pas pour répondre à la question posée. Mais s’en priver serait assurément s’interdire de la résoudre en assassinant la crédibilité de toute perspective majoritaire et condamner alors la contestation du capitalisme à se cantonner à la protestation marginale et au verbe incantatoire et dénonciateur.
Le communisme français
Ce qui distingue un parti politique communiste, d’un simple mouvement ou d’une association, c’est la nature de l’ambition. Pas simplement entretenir une contestation ou des contre- pouvoirs dans tels ou tels domaines, mais d’être utile concrètement, à la fois au quotidien et dans l’utopie (au sens positif du terme), pour construire des rassemblements populaires majoritaires, faire bouger la société dans le sens des réponses aux besoins populaires contre l’insécurité sociale que déchaîne le capitalisme, unir réformes et ambitions révolutionnaires. Ce que le PCF a su faire à différents moments de son histoire.
Le communisme français vient de loin, de bien avant la « matrice de 1920 », au même titre que Marx d’ailleurs n’a jamais figé dans sa réflexion les formes et les contours de ce que devait être un « parti communiste ». Le communisme n’est pas une théorie ou un « idéal », il est dans chaque formation sociale et nationale, et donc spécifiquement en France, un « mouvement historique réel ». (2) Son utilité et sa reconnaissance se sont enracinées dans la capacité sociale à permettre à des classes exclues, y compris issues de l’immigration, d’exister en politique, dans l’utopie créative d’une perspective, et surtout dans les moments de son histoire où il a su proposer à la société française, non pas « d’abolir » le capitalisme, ou de lui substituer un « modèle » tout préfabriqué qu’il s’agisse du « communisme » ou du « socialisme », mais de conquérir des transformations sociales concrètes, qui ont été potentiellement à leurs époques des négations potentielles et partielles du capitalisme : pensons par exemple au contenu et à la philosophie de la Sécurité Sociale à sa création.
Toute la question qui nous est collectivement posée, est pour la société française d’aujourd’hui, dans le monde et l’Europe d’aujourd’hui, de refonder dans la spécificité du communisme français, un apport pour toute la gauche et la société.
Jean Paul Duparc
(1) voir « L’histoire du réformisme » que Jean Burles avait publié il y a quelques années aux Editions Sociales. (2) Roger Martelli
04/03/08
Réflexions à propos d’une interview de M.G. Buffet
Sur France-Inter le 28/02/08
par Sadek Hadjerès
MGB s’est référée à l’exemple de "die Linke" (parti de la gauche allemande qui remporte en ce moment des succès significatifs), pour justifier le projet d’un parti de gauche français, capable de surmonter le glissement électoral catastrophique de législatives de 2007.
Cela m’a suggéré quelques réflexions sur des thèmes que j’ai entendu souvent débattre, notamment à Espaces Marx. J’y retrouve aussi des échos d’une problématique plus générale dont j’ai connu quelques expressions dans le mouvement social et communiste algérien, lui-même confronté aujourd’hui aux questionnements d’une difficile recomposition.
J’ai bien apprécié un certain nombre des réponses de MGB sur les problèmes concrets posés aux Français, par exemple sur la question de la médiatisation des grandes manifestations sportives. Quant au problème politique lancinant, concernant la recomposition de la gauche française, j’avoue être resté sur des interrogations et des inquiétudes. Les réponses de MGB aux questions qui lui ont été posées m’ont paru pécher par unilatéralité. Elles ne se sont pas appuyées selon moi sur certains des vrais enseignements des expériences positives auxquelles elle se réfère (celle de Die Linke est l’une d’elles). Pas plus qu’elles n’ont pris en considération les nombreux déboires dans le monde (je connais en particulier le cas de l’Algérie) où l’illusion d’élargir l’audience du mouvement social radical en renonçant à ce qui avait fait la force du mouvement communiste dans le passé s’est partout traduit par la dispersion et le rétrécissement souvent catastrophique de cette audience. Rançon d’une confusion déplorable entre la nécessité d’une mise à jour nécessaire pour se délester des approches dogmatiques et l’abandon prétendu inévitable des fondements dûment vérifiés à travers les succès remportés lors des périodes fastes du mouvement révolutionnaire.
J’ai moi-même observé l‘expérience allemande de "Die Linke" et surtout celle de "Synaspismos" en Grèce dont les derniers résultats électoraux et surtout la montée en flèche dans les plus récents sondages constituent une excellente référence des possibilités ouvertes, sous condition, au mouvement de gauche (au dessous de 6% il y a moins d’une année, les sondages en faveur de Syriza (coalition radicale dont Synaspismos constitue le noyau) sont passés à 12 ou même 14 %, portant ainsi les pourcentages potentiels de la gauche (si elle était unie) aux environs de 20 % (ou plus en tenant compte d’une dynamique créée par l’esprit et la pratique de l’unité d’action dans le respect des autonomies respectives). Depuis longtemps, les dirigeants socialistes du PASOk au service d’une politique de droite avaient caressé le rêve "d’avaler " une partie des cadres ou des électeurs de Synaspismos ; aujourd’hui, sous la pression du mouvement social, c’est le mouvement inverse qui s’opère avec des secteurs socialistes sincères qui se tournent à gauche.
Les réponses de MGB à des questions d’auditeurs m’incitent à penser que les enseignements essentiels de cette montée ne semblent pas avoir été saisis. Il m’a même semblé comprendre, à travers une certaine unilatéralité dans l’argumentation, les raisons de fond qui pont amené ou précipité les reculs et la crise du PCF. Je ne crois pas que cette crise sera surmontée si les équivoques que j’ai cru remarquer ne sont pas levées. J’ai cru constater un paradoxe entre la montée du mouvement social en France que le PCF semble appuyer et même initier à la base, et des discours idéologique dont les ambiguïtés ne font pas fructifier le développement et l’ancrage organique du parti , si même ils ne contribuent pas à creuser l’écart d’audience dont souffre le parti en tant qu’organisation politique.
Les réponses de MGB à 3 questions d’auditeurs m’ont paru illustrer cela :
1 - Raisons du décalage entre la grande influence du PCF des années 40-50 et l’effondrement électoral du PCF actuel
2 - Raisons de l’effondrement de l’URSS
3 - Appréciation sur les modalités d’enseignement et de sensibilisation à la Shoah préconisées par Sarko dans les écoles
Sur la question 1 : MGB rappelle à juste titre que le PCF avait assumé des tâches de large rassemblement national pour la libération de l’occupation nazie et pour la reconstruction. Elle omet en même temps de souligner que c’était accompagné de positons de classe (ne s’exprimant pas mécaniquement ou de façon ouvriériste) qui donnaient confiance aux travailleurs jusqu’à leur faire admettre consciemment certains sacrifices en faveur des tâches nationales (et pas seulement pour s’assurer une participation gouvernementale). C’est grâce à cette confiance que le PCF a su résister après 1947 aux attaques réactionnaires et atlantistes et conserver en cette période difficile une audience respectable.
Question 2 : MGB indique avec raison le déficit démocratique parmi les causes de l’effondrement du système socialiste en Europe de l’Est . Mais elle le fait dans l’absolu, sans le contextualiser et surtout elle omet un autre déficit d’importance majeure selon moi : l’insuffisance de réalisations sociales au profit des travailleurs, insuffisances dont les raisons complexes auraient gagné évidemment à être éclaircies et approfondies. La gravité de cette insuffisance réside dans le fait que lorsque le système a été mis en danger par le démocratisme suspect de Eltsine (et tout ce qu’il y avait derrière lui), le système socialiste n’a pas été défendu par les travailleurs au nom de qui il avait été instauré.
J’ai eu l’occasion d’observer en URSS dans les années 87-88 l’expression de cette tragique coupure à la base, à l’occasion des assemblées de travailleurs et de la population organisées pour leur expliquer la perestroïka. A la fin des exposés, très théoriques et axés sur la démocratie, les questions très concrètes de l’assistance fusaient en rafales (encouragées par le climat de liberté d’expression). Pourquoi on ne trouve pas de viande au marché, pourquoi le saucisson est si cher, pourquoi les besoins de logement dans la localité restent sans solution, etc. Les représentants de l’appareil, certains sincèrement, d’autres rongés par le bureaucratisme et par l’élitisme ne comprenaient rien à ce qu’ils considéraient comme un manque de culture politique de la base laborieuse. Mais c’était eux qui étaient à côté de la plaque et inconscients de leur propre insensibilité sociale, indépendamment des réelles difficultés objectives de l’économie. Méconnaissance de la finalité du socialisme qui a été payée cher !
Question n° 3 : MGB souligne à bon droit la position et les efforts de clarification des communistes sur ce qu’a été la « Shoah ». Mais elle est restée sur le terrain où les sionistes cherchent à enfermer la question, lorsqu’ils mettent en avant à tout bout de champ la Shoah pour occulter la responsabilité écrasante de leurs comportements colonialistes et racistes dans la montée des haines et de l’antisémitisme en Palestine et dans l’embrasement de toute la région.
Il me semble que dans les guerres psychologiques acharnées ainsi livrées aux peuples et aux communistes, l’erreur serait d’être complexés par les arguments fallacieux et unilatéraux que les impérialistes néolibéraux utilisent sans arrêt pour conditionner l’opinion. (J’en vois un exemple aujourd’hui encore, quand les media officiels en restent à l’appel pressant aux FARC de libérer Ingrid Betancourt, Appel tout à fait compréhensible, mais dangereusement boiteux et trompeur s’il ne s’accompagne pas de l’exigence et de fortes pressions pour que le réactionnaire Uribe crée lui aussi les conditions sectorielles de sécurité et politiques pour faciliter la libération des otages.
Dans les 3 cas, réponses déséquilibrées : chaque fois la réponse aborde un aspect vrai. Mais faute d’en aborder l’autre aspect, pourtant fondamental, on peut comprendre que la position unilatérale ainsi exprimée prête le flanc à des interprétations et des pratiques opportunistes. Le PCF s’en trouve laminé, comme paralysé et prisonnier des pressions s’exerçant à ses deux ailes. A sa gauche, le PCF perd du côté de larges secteurs prêts à lui apporter leur soutien, ce sont des formations gauchistes qui tirent bénéfice de ce qui apparaît comme carence et abandon par le PCF de ses positions de classe. Sur sa droite, une partie des gens les plus sensibles aux arguments et préoccupations de souplesse, de réformes, d’unité d’action avec les socialistes ou le MODEM n’ont pas de raisons particulières de s’investir avec le PCF puisque des formations plus à droite assument ce type de préoccupation.
L’enseignement essentiel à mon sens, confirmé par les progrès spectaculaires de "Die Linke" et de "Synaspismos", c’est la nécessité d’une combinaison maîtrisée et simultanée entre de fermes positions de classe, sensibles aux souffrances et préoccupations des couches les plus exploitées et une grande ouverture sur les efforts unitaires autour, non pas de combinaisons et coalitions trop électoralistes, mais autour de programmes d’action sur des problèmes concrets vécus par les gens, les institutions et la Nation.
Je comprends bien que ce n’est pas un voie facile dans l’état où s’est retrouvé aujourd’hui le PCF. Mais il me semble que c’est la voie la plus sûre du redressement, en commençant par freiner tout ce qui alimente la spirale des glissements. Cela suppose de faire reculer les crispations des uns et des autres sur des points de vue idologiques unilatéraux qui ne font qu’ouvrir la voie aux émiettements et aux implosions. Il est possible et préférable me semble-t-il de renforcer les consensus favorables à l’unité d’action résolue autour des intérêts de classe, climat le meilleur pour les prises de conscinece et décantations idéologiques sur la base de l’expérience acquise. Il serait dommage de gâcher les conditions et les appuis potentiels qui existent déjà pour cela dans la société et le mouvement social et se renforceront de plus en plus tant que le PCF veillera à être à leur écoute
03/01/08
Lucien Sève: Le communisme est mort, vive le communisme !
Pour Lucien Sève, la crise du communisme exige le passage « de la forme-parti verticale à la forme-mouvement horizontale ». Il préconise la création d’« ateliers de militants avec pleins pouvoirs d’élaboration ». Entretien.
L’épisode politique qui vient de se jouer en France, comment l’abordez-vous ?
Lucien Sève. Avec la mort de ce qu’on a si improprement appelé « le communisme », l’histoire a changé de phase. Le nouveau « tout est permis » du capital mène à des catastrophes démesurées. Or c’est toujours la même absence mentale et pratique de vraie alternative à gauche. Tous nos malheurs tiennent à cette carence. D’où la tâche de ceux qui persistent à penser dans le sens de Marx. Depuis des années nous parlons d’« inventer un communisme du XXIe siècle ». Assez répété. Passons enfin à l’acte.
Dans un texte que vous avez rendu public récemment (*), vous vous positionnez dans une discussion à l’intérieur du PCF. En quel sens cette discussion vous importe-t-elle comme philosophe ?
Lucien Sève. Je suis certes philosophe, mais soyons clair : ce texte intitulé « Le communisme est mort, vive le communisme ! », je l’ai écrit non comme philosophe mais comme militant conscient que se joue en ce moment la survie du communisme en France.
Et si j’ai décidé de rendre public un long texte, on voudra bien croire que la raison en est impérieuse : je tiens la façon même dont est posé notre problème pour fallacieuse. De tout ce que je lis ressort que nous serions devant un dilemme : ou dissoudre le PCF et n’être plus qu’une composante d’une éventuelle formation antilibérale, ou le revigorer moyennant un espoir de novation dont le contenu est des plus vagues. Ou laisser se perdre l’identification communiste ou, pour la garder, rester rivé à la forme-parti moribonde qu’est le PCF. Problème tronqué. Quant à moi, et je suis loin d’être seul, je rejette ces deux options, à mes yeux également désastreuses. Je plaide pour une troisième, esquissée de longue date et qu’on ne saurait mettre sous la table. Elle se caractérise ainsi : faire bien mieux valoir dans sa plénitude autonome l’identification communiste, et pour cela en finir avec cette forme-parti devenue contre-productive qu’est le PCF. Je sais le casier politique chargé du mot communisme. N’empêche que le ou la communiste qui fait durablement un bon travail de terrain peut gagner bien des voix et même se faire élire en disant clairement sa couleur. Le terrible 1,93 % de la présidentielle n’est pas dû à la référence communiste, mais à tout autre chose, que dit crûment un de ces « communistes sans domicile fixe » présentés par l’Humanité du 28 novembre, et il faut féliciter le journal de cette riche initiative. Il dit : quand le PCF a choisi de présenter son propre candidat, « on a joué la boutique contre l’intérêt général ». Voilà. C’est de nous cramponner à une forme-parti perçue comme répulsive que nous payons si cher.
Dans quelle mesure ce que vous dites là renouvelle l’état des lieux que vous dressiez dans votre dernier livre, Marx et nous, où vous évoquiez alors une « tragédie shakespearienne du marxisme et du communisme » ?
Lucien Sève. Cette réflexion vient de bien plus loin que Marx et nous. Il y a vingt-cinq ans que je me bats pour la visée communiste, au PCF on ne parlait naguère que de socialisme. J’entrevoyais quelle mystification recouvre la thèse non marxienne qui fait du socialisme l’antichambre du communisme, alors que ce sont deux visées bien différentes. Ainsi le communisme implique le dépérissement de l’État de classe (pas des pouvoirs publics), le socialisme, lui, a toujours inclus un étatisme, c’est même pourquoi Marx et Engels ont intitulé leur manifeste « communiste » et non pas « socialiste ». Vastes questions appelant un travail théorique dont le PCF se soucie bien peu aujourd’hui.
Vous dites à la fois que le communisme est mort et que le communisme écrit en italique demeure un « possible » de notre époque. Dans le premier cas, votre raisonnement s’appuie sur des faits, dans le second, vous semblez plutôt exprimer une conviction ou une croyance. Que répondez-vous ?
Lucien Sève. Est mort ce que l’idéologie dominante appelle « le communisme », je mets le mot entre guillemets parce qu’il y a là un vrai abus de langage. L’URSS n’a jamais été un pays communiste au sens fort du terme, et nous-mêmes n’avons guère fait de politique avec le communisme en ce sens fort. La conquête insurrectionnelle du pouvoir étant d’évidence exclue en France à notre époque, nous nous sommes repliés de fait pour l’essentiel sur les batailles électorales. Aussi voit-on en nous un parti comme les autres, mais sans chance d’accéder vraiment au pouvoir. D’où la terrible perte de crédibilité, même s’il y a des lieux où subsiste une vitalité communiste. Mais végéter nationalement à moins de 5 % des suffrages exprimés quand on a pour raison d’être de transformer le monde, est-ce être encore vivant ?
Le communisme au sens fort, c’est bien autre chose : le dépassement des grandes aliénations historiques de l’humanité, l’appropriation par tous et chacun de leurs « puissances sociales » : avoirs, savoirs, pouvoirs… Face à la mise en privé généralisée du capitalisme, la mise en commun de tout ce qui est social. Et cela non comme « idéal » mais, vue cruciale encore peu comprise, je le crains, comme mouvement réel à impulser, mais dont l’action contradictoire du capital fait foisonner des présupposés objectifs. C’est le point décisif. Ainsi le rôle aujourd’hui exigé du travailleur dans la production exige aussi qu’on lui reconnaisse des pouvoirs dans la gestion. C’est vrai dans tous les domaines : partout de nouveaux possibles honteusement gâchés ouvrent de nouveaux horizons. Il s’agit d’en tirer avec esprit de suite un ensemble cohérent d’initiatives engageant au présent sur tous les terrains des appropriations communistes. Aucun acte de foi là-dedans. Il s’agit de partir du réel et de ne pas en lâcher un instant les possibles. Voilà pourquoi est capitale la référence au communisme, seul mot qui dise vers quoi dépasser le capitalisme. J’entends bien ceux pour qui le terme est par trop discrédité. Mais supposé que nous renoncions à nous battre pour le réhabiliter, croit-on que l’adversaire hésiterait à coller quand même cette étiquette sur une force anticapitaliste la récusant ? À leur corps défendant, les antilibéraux allemands sont encore en proie à l’image caricaturale des « communistes de l’Est ». On ne résout pas un problème en le fuyant.
N’est-il pas paradoxal, excepté peut-être quelques individualités, que ce soient les militants les plus intéressés à construire une société libérée de l’exploitation qui aient participé de cette « mort » du communisme ?
Lucien Sève. Ce paradoxe, n’est-ce pas celui qu’un communiste SDF de mes amis appelle le « syndrome Brejnev » ? Une activité se voulant communiste est menée au travers d’une culture d’organisation qui produit par principe le contraire. Dans des conditions très différentes, n’est-ce pas quelque chose du même ordre qui nous asphyxie ?
N’y a-t-il pas chez Marx et, au-delà, chez tous ceux qui ont théorisé la révolution communiste des sources qui permettent aussi de comprendre cet échec ? Pourquoi revenir néanmoins à Marx ?
Lucien Sève. Bien sûr, Marx n’a pas tout juste. On peut penser par exemple qu’il a sous-estimé l’impact désastreux de la dictature du prolétariat sur la visée communiste. Ou que, focalisé sur l’économique et le politique, il a méconnu l’importance du sociétal, du symbolique. Mais il a analysé avec une telle pénétration la dynamique du capitalisme que son oeuvre éclaire encore puissamment notre présent. Ainsi il a anticipé sur l’irruption de la science dans la production, la productivité sans précédent qu’elle allait permettre, l’obsolescence de l’exploitation du salariat qu’elle annonçait, les prémisses objectives de son dépassement communiste dont elle était porteuse… Nous y sommes en plein. La visée communiste de Marx était tellement en avance sur son temps que le mouvement révolutionnaire lui a préféré ce socialisme dont le XXe siècle a montré les terribles limites. C’est seulement face au capitalisme d’aujourd’hui que ce communisme donne toute sa mesure, à condition que nous le pensions à neuf pour notre temps.
Cela fait longtemps que le PCF dit comme vous que le communisme n’est pas un idéal mais est ce mouvement, ce combat contre les aliénations secrétées par l’ordre social capitaliste dans ses métamorphoses incessantes. Y a-t-il un malentendu ?
Lucien Sève. On cite la formule, mais je n’en vois pas tirer les conséquences dans la façon de faire. Il est urgent de ramener le centre de gravité de notre politique sur tous les terrains de la transformation sociale. Mais on ne peut l’y ramener d’en haut. Seuls le peuvent les militants. Alors, qu’on leur en reconnaisse la pleine responsabilité ! Imaginons : dans chaque section, les militants décident de grandes initiatives à engager, choisissent celles qui les motivent. Des ateliers se constituent avec plein pouvoir d’élaboration.
Des ateliers de même objectif agissent ailleurs : on échange les expériences, on approfondit les problèmes, on coordonne les projets. L’initiative devient l’affaire commune de toute une famille d’ateliers, elle se nationalise, voire s’internationalise ; elle devient une pépinière de compétences, instrument de transformation à taille efficace comme jamais cellule n’a pu l’être. Ne voit-on pas s’esquisser un mouvement politique - appelons-le par hypothèse « communiste » - rendant palpable une façon vraiment différente de faire de la politique, en restituant son mordant à toute la gamme des enjeux de classe ?
L’exercice et la conquête du pouvoir sont aussi une source majeure d’aliénation. Vous ne proposez pas pour autant que le mouvement de transformation sociale se passe d’organisation, ni d’un Parti communiste ? N’est-ce pas vouloir faire revivre ce qui est mort ?
Lucien Sève. Bien sûr qu’il faut une organisation. Mais d’un communiste on peut attendre qu’il sache dissocier organisation et pouvoir. Le vieux préjugé de classe est qu’il n’y a pas d’ordre sans chef. C’est faux. Le cerveau humain est une merveille de mise en cohérence sans chef d’orchestre. Le monde regorge de cohérences non pas verticalement imposées mais horizontalement produites. Or le moule historique du Parti est vertical par essence, étant né en un temps où la cohérence était à introduire du dehors dans le prolétariat. La formidable autonomisation des individus a rendu cette forme irréversiblement caduque. On peut faire miroiter l’espoir que le PCF va retrouver une nouvelle jeunesse, mais on est bien en peine de dire comment, et pour cause. Osons le dire : la verticalité est anticommuniste. La forme PC est une contradiction bloquée : on veut que tous prennent le pouvoir dans la société, mais dans le Parti, les communistes en sont structurellement dessaisis par une direction. Pas étonnant que le PC au pouvoir ait partout produit non de la démocratie mais de l’autocratie. C’est avec ça qu’il faut en finir, en passant de la forme-parti verticale à la forme-mouvement horizontale. Ce qui exclut non pas l’existence d’organismes centraux, mais qu’ils se constituent en instances dominantes. Tout ça est à élaborer, mais on n’engage pas le travail théorique nécessaire.
Comment passe-t-on à cette nouvelle organisation ? Avec quelles conséquences du point de vue des références politiques (élections, institutions, etc.) ?
Lucien Sève. Le grand argument pour en rester au PCF, c’est la peur du vide. Mais pourquoi faudrait-il un saut dans l’inconnu ? Décidons d’une expérimentation où les communistes motivés, avec et sans carte, créent un peu partout dans le pays sur des thèmes choisis des ateliers travaillant en maillage horizontal, en y ajoutant des organes appropriés mais subordonnés, pour assumer les exigences de la politique institutionnelle, telles les élections nationales. Expérience à l’appui, on définira les traits d’un mouvement communiste auquel un congrès peut nous faire passer en dissolvant seulement alors le PCF. Le tout est d’admettre une expérimentation menée non pour qu’elle échoue, mais pour qu’elle réussisse…
Pour vous, il s’agit d’une priorité de la plus haute importance ?
Lucien Sève. À mon sens, c’est notre dernière chance. Que disent ces communistes SDF dans l’Huma, et avec eux tant de milliers d’autres ? Communisme, oui ; PCF, non. Leur répondre : notre porte est grand ouverte, c’est refuser de les écouter, eux et ceux qui pensent de même dans le Parti. Notre problème a une solution, pourvu qu’on se décide à entendre. Il faut dépasser la forme morte du PCF pour que vive le mouvement communiste de notre temps.
(*) Le « communisme » est mort, vive le communisme ! Le texte intégral de cette contribution de Lucien Sève est publié sur le site Internet de l’Humanité : www.humanite.fr, rubrique Dossiers, Communisme quel avenir ? et sur http://j.brenon.free.fr/seve.doc, site ami.
Entretien réalisé par Lucien Degoy et Olivier Mayer
23/11/07
L'avenir du communisme
Je vous invite à lire un texte de Lucien SEVE, philosophe, communiste, qui nous livre une réflexion particulièrement intéressante. De tous les textes produits jusqu'ici, il est le premier qui pose les questions telles qu'elles devraient se poser aux communistes français aujourd'hui, encartés ou non (enfin, c'est juste mon avis !)
j'attends vos réactions sur mon blog :
http://j.brenon.free.fr/seve.doc
11/11/07
L'hypothèse communiste (2): interview d'Alain Badiou
Alain Badiou « L’hypothèse de l’émancipation reste l’hypothèse communiste »
Participer à « un nouveau courage » et maintenir contre vents et marées une hypothèse d’émancipation face à l’hégémonie capitaliste et à la volonté de fermeture conservatrice qui travaille le pays : voilà l’une des tâches politiques que s’assigne le philosophe Alain Badiou.
Disons le sans détours : le dernier livre d’Alain Badiou (1) est un antidote à l’anesthésie et à la sidération qui ont frappé les esprits depuis le 5 mai dernier. Le principal mérite de ce court essai, fruit d’un séminaire à l’ENS ? Reposer quelques repères clairs contre la « désorientation » dont le pouvoir a fait, avec le maintien délibéré d’un état de peur, l’une de ses principales armes politiques. Au plan collectif, comme au niveau intime, De quoi Sarkozy est-il le nom ? met en mot le malaise ressenti aujourd’hui par ceux qui restent attachés à un idéal d’émancipation humaine. Ce malaise, la seule figure de Sarkozy ne saurait, à elle seule, l’expliquer. Sarkozy est donc pris, ici, comme un symptôme. Sous sa forme ressurgit, suggère le philosophe, un « transcendantal pétainiste » dont la principale caractéristique est « le désir d’un maître qui vous protège » (des étrangers, de la mondialisation, des jeunes, etc.). Sarkozy, produit de la peur. Produit, aussi, d’une histoire française déchirée entre Révolution et contre-révolution, entre Résistance et collaboration, entre désir de liberté, d’égalité et rappels à l’ordre. Entretien.
La dernière séance électorale s’est exclusivement jouée selon vous sur la mobilisation d’affects collectifs, avec d’un côté l’expression d’une peur « primitive » incarnée par Sarkozy, et de l’autre une peur de cette peur incarnée par Royal. Cette séquence achève d’ôter toute crédibilité à vos yeux à la démocratie parlementaire libérale. Mais alors, si ce système est mauvais, comment peut s’exprimer la souveraineté populaire ?
Alain Badiou. Je n’ai pas de réponse préétablie à cette question d’une nouvelle figure de la démocratie. Mais je crois nécessaire de revenir à la distinction classique entre démocratie formelle au niveau de l’État et démocratie de masse, du point de vue de l’exercice politique possible pour le peuple. L’exercice du pouvoir tel qu’il est organisé aujourd’hui laisse très peu d’espace à une démocratie véritable. Les déterminations économiques ont une telle pesanteur qu’elles sont, en définitive, hors de portée de la décision des électeurs. Nous devons donc nous demander comment un exercice démocratique authentique peut être possible aujourd’hui. Je n’ai pas de formule en ce qui concerne la question du pouvoir d’État. C’est une grande question héritée de tout le XXe siècle, à propos de laquelle les solutions communistes traditionnelles sont devenues intenables.
Cette question de l’État n’est-elle pas un point aveugle de l’hypothèse communiste ?
Alain Badiou. Oui, je le pense. Les solutions léninistes se sont montrées pertinentes sur un point particulier : celui de réussir l’insurrection, de prendre le pouvoir. Elles se sont avérées, en revanche, extraordinairement difficiles et finalement contre-productives au niveau de l’exercice du pouvoir. Nous en sommes là. Après tout, nous en sortons à peine.
Dans l’immédiat, les secteurs ouverts à une démocratie véritable sont à mon avis limités. Ils ne se situent pas au niveau du pouvoir d’État, mais au niveau la mobilisation populaire, de la tentative de résister à l’hégémonie du capitalisme libéral. Ce sont des moments limités et défensifs, mais c’est à partir d’eux qu’il faut reconstruire quelque chose. Quant à la formule du pouvoir d’État, nous devons accepter de dire que pour l’instant nous n’en avons pas. Nous n’avons pas d’alternative étatique claire. Le nom de cette alternative, dans le marxisme classique, était la « dictature du prolétariat ». Les formes qui s’en sont revendiquées ne reviendront pas, car leur expérience politique a été gravement négative. Lorsque j’insiste sur les inconséquences et sur le peu de réalité démocratique véritable du système parlementaire, cela ne signifie donc pas que je souhaite le retour aux formes anciennes de la dictature du prolétariat. Il s’agit simplement de souligner que le problème de l’État est un problème ouvert pour tous ceux qui conservent l’idée communiste.
Vous pensez, comme le philosophe et sociologue Slavoj Zizek, que le destin du capitalisme est nécessairement dans une limitation des libertés, dans un contrôle généralisé des populations…
Alain Badiou. Je suis convaincu de ce point. Des mesures successives, sournoises, lentes, se déploient progressivement dans le temps, donnant corps à une législation de plus en plus répressive, à un consensus sécuritaire porteur de cette limitation des libertés. Nous ne sommes pas face à un coup d’État brutal, qui interrompt tout d’un coup les libertés, installe la police partout. C’est un processus qui affecte toutes les démocraties parlementaires occidentales. Des résistances locales significatives, qui portent l’espoir de l’avenir, existent. Mais pour l’instant il n’existe pas de contrepoids puissant à cette tendance lourde. Il est clair cependant que le capitalisme déchaîné dans lequel nous vivons ne porte pas de sens véritable. Les gens feront tôt ou tard l’expérience qu’il s’agit en définitive, sous couvert d’abondance et de prospérité économique, d’une dévastation de la vie humaine.
« La réalité de la situation, c’est la guerre », dites-vous. Qu’entendez-vous par là ?
Alain Badiou. C’est d’abord la guerre extérieure. D’une manière ou d’une autre, Sarkozy va nous remettre sous le drapeau des guerres américaines. C’est certain. Et puis il y a la guerre contre les faibles, les pauvres, les ouvriers, les jeunes. On se méfie d’eux, on les encadre. Bientôt, on construira des murs pour isoler les centres-villes de la banlieue. Des check-points seront dressés à la gare du Nord. Vous verrez, nous y viendrons.
Quel est ce « transcendantal pétainiste » qui ressurgit aujourd’hui selon vous sous la forme de Sarkozy ?
Alain Badiou. Dans mon esprit, il s’agit là d’une analogie. Le « pétainisme » renvoie à une idée plus vaste que le seul régime de Vichy. Il a peut-être commencé en 1815, avec la contre-révolution française, au moment de la Restauration.
Aujourd’hui, la peur devant l’avenir, la peur des étrangers, des jeunes, du monde tel qu’il est, aboutit à une demande d’autorité qui mettrait le pays en quelque sorte à l’abri de l’histoire. La France malheureusement est travaillée par une volonté conservatrice profonde, par l’aspiration à une fermeture protectrice. Or une telle fermeture ne peut être obtenue que par des capitulations sur tous les projets politiques. De sorte que l’homme de « la rupture » est en réalité l’homme de la défensive et du repli. C’est lui l’homme du déclin. Du déclin spirituel, du déclin des projets. Rendre les riches plus riches, les pauvres, plus pauvres et exhorter les gens à travailler davantage s’ils veulent de l’argent, n’est pas autre chose qu’une régression manifeste.
Vous parlez d’une « désorientation » généralisée. Comment s’articule-t-elle à ce que vous appelez, avec Lacan, le « service des biens » ?
Alain Badiou. C’est la clé de notre société. Le service des biens aujourd’hui, pour reprendre l’expression de Lacan, c’est le service du capitalisme libéral. Les biens sont produits, distribués dans le régime de l’économie de marché. Si l’on est au service du service des biens, c’est cela que l’on doit soutenir. Or, à mon sens, je le redis, ce capitalisme libéral ne fixe aucune orientation à l’existence collective. Le citoyen n’est que celui qui comparaît devant le marché. C’est le consommateur tel qu’il est défini par la circulation marchande. Par conséquent, notre société telle qu’elle est est hors d’état de se représenter son avenir collectif. Les gens eux-mêmes dans leur existence particulière sont hors d’état de construire de véritables projets en dehors de l’univers de la consommation et de l’accumulation. C’est cela la désorientation.
Pourquoi, analysez-vous la volonté de « liquider l’héritage de mai 1968 » comme une volonté d’effacer jusqu’à la trace d’une politique d’émancipation possible ?
Alain Badiou. Il y a eu trois Mai 68 : un Mai 68 libertaire de libération des moeurs, un mai 68 de la grève classique et un Mai 68 habité par l’idée de réinventer la politique, de l’extraire de sa répétition pour trouver des formes nouvelles. Mai 68 a été entièrement animé dans toutes ses composantes par l’idée qu’une émancipation véritable de la vie humaine était possible. Quand Sarkozy veut « liquider Mai 68 », c’est avec cela qu’il veut en finir. Pour imposer l’idée selon laquelle les grandes lois de la société contemporaine, le capitalisme libéral, l’autorité de l’État, la sécurité, les lois répressives seraient le mouvement naturel des choses. Il s’agit là d’une nouvelle étape dans la construction d’un consensus réactionnaire véritablement installé.
Résister consiste selon vous à « tenir des points » en se positionnant dans la durée, hors de l’ordre établi, du consensus réactionnaire, des règles capitalistes. Cette proposition ne relève-t-elle pas davantage d’une éthique individuelle ?
Alain Badiou. Je suis convaincu que l’on peut aussi résister, protester ou trouver une indépendance par rapport au consensus réactionnaire dans des secteurs qui ne relèvent pas immédiatement du mouvement collectif. Dans la manière de penser les formes artistiques, de pratiquer la vie amoureuse, il y a aussi des possibilités de résistance.
Mais prenons des points à mes yeux essentiels, comme la résistance à l’organisation générale du service des biens, l’attention à la question des ouvriers de provenance étrangère, la défense de la protection sociale ou des services publics. Pour tenir ces points dans la durée, il faut certainement des formes d’organisation collective nouvelles, qui impliquent une discussion ouverte, proprement politique.
Le point essentiel pour vous tient dans cette affirmation selon laquelle « il y a un seul monde »… Pourquoi « l’ouvrier sans papiers » est-il chez vous une figure centrale ?
Alain Badiou. Les ouvriers sans-papiers sont emblématiques de l’existence de ce qui est présenté comme un autre monde, mais dont je soutiens que c’est le même. Dans l’inspiration originale du marxisme, il y a quelque chose de semblable. Pour les réactionnaires du XIXe siècle, les ouvriers représentaient la classe dangereuse, ils étaient considérés comme extérieurs à la société. Longtemps, eux aussi ont dû présenter « des papiers » : le livret ouvrier a existé pendant tout le XIXe siècle. Marx considérait ces ouvriers, dont les privilégiés niaient l’appartenance à la société, comme porteurs de l’avenir. C’étaient donc eux, en a-t-il conclu, qu’il fallait prioritairement organiser.
Dans notre société, les travailleurs les plus en bas, et parmi eux ceux qui ont cette caractéristique supplémentaire, venant d’ailleurs d’être persécutés à ce titre, sont de la même manière le symbole central de l’avenir.
Vous citez un très beau passage de la République, dans lequel Socrate imagine que l’étranger peut être le lieu de la réalisation d’une nouvelle possibilité.
Alain Badiou. L’idée selon laquelle une invention politique se fait toujours avec des gens et à partir de situations considérés comme extérieurs est très ancienne. Au fond, faire entrer à l’intérieur quelque chose qui est extérieur est un mouvement fondamental de toute création, en art comme en politique.
En quoi consiste ce « courage », qui doit répondre selon vous au coup global qui nous donne aujourd’hui le sentiment d’avoir été assommés ?
Alain Badiou. Le courage consiste fondamentalement à tenir un point. Non seulement sur le moment même, mais dans la durée. C’est la question du temps. Une bonne partie de l’oppression contemporaine est une oppression sur le temps. Nous sommes contraints à un temps découpé, discontinu, dispersé, dans lequel la rapidité est un élément majeur. Ce temps n’est pas le temps du projet, mais celui de la consommation, du salariat. Le courage pourrait consister à essayer d’imposer une autre temporalité. À tenir des points contre vents et marées, dans une durée qui ne dépendra pas des critères du succès ou de l’échec imposés par le modèle de la société libérale.
Vous analysez la période dans laquelle nous sommes comme une période « intervallaire » semblable à celle qui sépara la Commune de Paris de la révolution d’Octobre. Qu’est-ce qui caractérise une telle période ?
Alain Badiou. Après la Commune de Paris, le modèle d’organisation et d’action du mouvement ouvrier ne pouvait plus être le même parce qu’il n’avait pas abouti à la victoire de l’insurrection ouvrière. Après l’écrasement de la Commune, l’adversaire a profité longtemps de sa victoire. Ces grandes années de consensus, d’expansion du capitalisme furent aussi celles de l’expansion impériale, du colonialisme. Il en va de même aujourd’hui, après l’échec de la figure de l’État socialiste.
Nous sommes évidemment dans des conditions objectives extrêmement difficiles, car cet échec se paye très cher. Il relance la dynamique réactionnaire à grande échelle. C’est cela la période intervallaire. Elle donne, du point de vue de la théorie, des tâches nouvelles pour penser le monde, les formes d’organisation, la politique d’émancipation. Du point de vue pratique, ces périodes sont marquées par des luttes, sont principalement défensives. Mais il est très important de tenir, de ne pas se décourager.
Vous êtes convaincu qu’il faudra à l’avenir faire exister l’hypothèse communiste sur un nouveau mode. Mais vous dites finalement peu de chose de la manière dont cette hypothèse devra se présenter.
Alain Badiou. J’aimerais pouvoir en dire plus. Pour l’instant, je soutiens qu’il faut affirmer sans peur que nous sommes dans le maintien de cette hypothèse. Il faut dire que l’hypothèse de l’émancipation, fondamentalement, reste l’hypothèse communiste. Ce premier point peut trouver des formes d’élaboration. Il faut comprendre ensuite qu’il s’agit là d’une idée au sens fort. Je propose de la travailler comme telle. Ce qui signifie que dans une situation concrète, conflictuelle, nous devons l’utiliser comme critère pour distinguer ce qui est homogène avec cette hypothèse égalitaire et ce qui ne l’est pas.
Par ailleurs, nous ne pouvons pas en rester à la dispute de la période antérieure entre les tendances anarchisantes, qui valorisaient le mouvement pur, et les tendances plus traditionnellement organisatrices qui valorisaient le parti. Il faudra sans doute retenir quelque chose de ces deux tendances. Mais ce type de discussion n’est plus fécond.
La discipline des Partis communistes dans la période post-léniniste a rendu possible l’existence de partis-États, avec une organisation policière. Nous sortons d’une longue période où cette discipline a été poussée à son comble, où elle s’est muée en un autoritarisme calqué sur le pouvoir d’État. Ce qui dominait, ce n’était pas la confiance dans les gens, mais la méfiance à leur égard. Au contraire, nous devons inventer une discipline de la confiance. Ce n’est pas l’enthousiasme, la spontanéité créatrice du mouvement que j’aime et que je partage, mais qui ne suffit pas à créer la durée nouvelle dont nous avons besoin.
Les opprimés n’ont pas d’autre ressource que leur discipline. Quand vous n’avez rien, pas l’argent, pas d’armes, pas de pouvoir, vous n’avez pas grand-chose d’autre que votre unité. Notre question centrale est donc : quelle forme peut prendre une nouvelle discipline ? Du point de vue philosophique, je pense que c’est nécessairement une discipline de la vérité, une discipline du processus lui-même. Ce qui advient, ce qui se passe, doit être la loi commune pour cette discipline. Autrement dit, c’est le processus politique lui-même qui doit engendrer sa discipline. Finalement, il s’agit d’une fidélité. Au fond, le même problème est posé lorsque l’on s’interroge sur la discipline minimale qui fait qu’un couple amoureux tient le coup.
(1) De quoi Sarkozy est-il le nom ? Circonstances 4, Nouvelles Éditions Lignes, 2007.
(Entretien réalisé par Rosa Moussaoui pour l'Humanité)
L'hypothèse communiste, par Alain Badiou

Extraits de l’ouvrage "De quoi Sarkozy est-il le nom ?".
Je voudrais pour conclure , situer cet épisode Sarkozy, qui tout de même n’est pas une des pages grandioses de l’histoire de France, dans un horizon plus vaste. Disons une sorte de fresque hégélienne de l’histoire mondiale récente. Etant entendu que par histoire "récente", je ne pense pas, comme les journalistes, à la triade Mitterrand-Chirac-Sarkozy, mais au devenir de la politique d’émancipation, ouvrière et populaire, depuis à peu près deux siècles. Depuis la Révolution française et son écho progressivement universel, depuis les développements les plus radicalement égalitaires de cette révolution — entre les décrets du Comité robespierriste sur le maximum et les théorisations de Babeuf — nous savons (quand je dis "nous", c’est l’humanité abstraite, et le savoir concerné est le savoir universellement disponible sur les chemins de l’émancipation) que le communisme est la bonne hypothèse.
En vérité, il n’y en a pas d’autre, en tout cas, je n’en connais pas d’autre. Quiconque abandonne cette hypothèse se résigne à la minute même à l’économie de marché, à la démocratie parlementaire (qui est la forme d’État appropriée au capitalisme), et au caractère inévitable, « naturel », des inégalités les plus monstrueuses. « Communisme », qu’est-ce à dire? Comme l’argumente Marx dans les Manuscrits de 1844, le communisme est une idée relative au destin de l’humanité générique. Il faut absolument distinguer cet usage du mot, du sens, entièrement usé aujourd’hui, de l’adjectif « communiste » dans les expressions comme « partis communistes », « monde communiste », pour ne rien dire de « Etat communiste », qui est un oxymore auquel on a prudemment et logiquement préféré l’obscur syntagme « État socialiste ». Même si, comme nous le verrons, ces usages du mot font partie du devenir historique, par étapes, de l’hypothèse. En son sens générique, « communiste » signifie d’abord négativement, comme on le voit dans le texte canonique, Manifeste du parti communiste, que la logique des classes, de la subordination fondamentale des travailleurs réels à une classe dominante, peut être surmontée.
Ce dispositif, qui est celui de l’Histoire depuis l’Antiquité, n’est pas inévitable. Par conséquent, le pouvoir oligarchique, cristallisé dans la puissance des Etats, de ceux qui détiennent la richesse et en organisent la circulation, n’est pas inéluctable. L’hypothèse communiste est qu’une autre organisation collective est praticable, qui éliminera l’inégalité des richesses et même la division du travail : tout un chacun sera un « travailleur polyvalent », et, en particulier, les gens circuleront entre le travail manuel et le travail intellectuel, comme du reste entre la ville et la campagne. L’appropriation privée de richesses monstrueuses, et leur transmission familiale par héritage disparaîtra. L’existence d’un appareil d’Etat coercitif, militaire et policier, séparé de la société civile, n’apparaîtra plus comme une nécessité évidente. Il y aura, nous dit Marx, tenant ce point pour son apport majeur, après une brève séquence de « dictature du prolétariat chargée de détruire les restes du vieux monde, une longue séquence de réorganisation, sur la base d’une « libre association » des producteurs et créateurs, laquelle supportera un « dépérissement de l’Etat ». « Communisme » ne désigne que cet ensemble très général de représentations intellectuelles.
Cet ensemble est l’horizon de toute initiative, si locale et limitée dans le temps soit-elle, qui, rompant avec l’ordre des opinions établies (soit la nécessité des inégalités et de l’instrument étatique de leur protection), compose un fragment d’une politique d’émancipation. Il s’agit en somme d’une Idée, pour parler comme Kant, dont la fonction est régulatrice, et non d’un programme. Il est absurde de qualifier les principes communistes (au sens que je viens de dire) d’utopie, comme on le fait si souvent. Ce sont des schèmes intellectuels, toujours actualisés de façon différente, et qui servent à produire, entre différentes politiques, des lignes de démarcation. En gros, étant donné une séquence politique, ou bien elle est compatible avec ces principes, et elle est émancipatrice au sens large, ou bien elle s’y oppose, et elle est réactionnaire. « Communisme » est, en ce sens, une hypothèse heuristique d’usage très fréquent dans la polémique, même si le mot n’apparaît pas. S’il est toujours vrai, comme l’a dit Sartre, que « tout anticommuniste est un chien », c’est que toute séquence politique qui, dans ses principes ou son absence de tout principe, apparaît formellement contradictoire avec l’hypothèse communiste en son sens générique, doit être jugée comme s’opposant à l’émancipation de l’humanité tout entière, et donc au destin proprement humain de l’humanité.
Qui n’éclaire pas le devenir de l’humanité par l’hypothèse communiste (quels que soient les mots qu’il emploie, car les mots importent peu) le réduit, en ce qui concerne son devenir collectif, à l’animalité. Comme on sait, le nom contemporain, c’est-à-dire capitaliste, de cette animalité, est : « concurrence ». Soit la guerre des intérêts, et rien d’autre. En tant qu’Idée pure de l’égalité, l’hypothèse communiste existe à l’état pratique depuis sans doute les débuts de l’existence de l’Etat. Dès que l’action des masses s’oppose, au nom de la justice égalitaire, à la coercition de l’Etat, on voit apparaître des rudiments ou des fragments de l’hypothèse communiste. C’est la raison pour laquelle, dans un fascicule dont le titre était De l’idéologie, écrit en collaboration avec le regretté François Balmès, et publié en 1976, nous proposions d’identifier des « invariants communistes ». Les révoltes populaires, par exemple celle des esclaves sous la direction de Spartacus, ou celle des paysans allemands sous la direction de Thomas Münzer, sont des exemples de cette existence pratique des invariants communistes.
Cependant, sous la forme explicite que lui donnent certains des penseurs et activistes de la Révolution française, l’hypothèse communiste inaugure la modernité politique. C’est elle qui jette bas les structures mentales de l’Ancien Régime, sans pour autant s’articuler sur les formes politiques « démocratiques » dont la bourgeoisie va faire l’instrument de sa conquête du pouvoir. Ce point est essentiel : dès le début, l’hypothèse communiste ne coïncide nullement avec l’hypothèse « démocratique » qui conduira au parlementarisme contemporain. Elle subsume une autre histoire, d’autres événements. Ce qui, éclairé par l’hypothèse communiste, semble important et créateur est d’une autre nature que ce que sélectionne l’historiographie démocratique bourgeoise. C’est bien pourquoi Marx, donnant ses assises matérialistes à la première grande séquence effective de la politique d’émancipation moderne, d’une part reprend le mot « communisme », d’autre part s’écarte de tout « politicisme » démocratique en soutenant, à l’école de la Commune de Paris, que l’Etat bourgeois, fût-il aussi démocratique que l’on veut, doit être détruit. Eh bien, je vous propose de juger à votre tour ce qui importe ou pas, de juger les points dont vous assumerez les conséquences, sur l’horizon de l’hypothèse communiste. Encore une fois, c’est la bonne hypothèse, on peut en convoquer les principes, quelles que soient les déclinaisons ou les variations qu’ils subissent dans des contextes différents.
Dans un entretien, Sartre dit en substance « Si l’hypothèse communiste n’est pas bonne, si elle n’est pas praticable, alors cela veut dire que l’humanité n’est pas une chose en soi très différente des fourmis ou des termites. » Que veut-il dire par là? Que si la concurrence, le « libre marché », la sommation des petites jouissances et les murs qui vous protègent du désir des faibles sont l’alpha et l’oméga de toute existence, collective ou privée, la bête humaine ne vaut pas un clou. C’est à ce « pas un clou » que Bush, sous l’abri du conservatisme agressif et de l’esprit de croisade, que Blair-le-pieux, sous l’abri de sa rhétorique militariste, que Sarkozy, sous l’abri de la discipline « travail, famille patrie », veulent réduire l’existence de l’immense majorité des humains vivants. Et la « gauche » est encore pire, de ne juxtaposer à ces violences vides que sa propre longanimité creuse, son vague esprit de charité, en sorte qu’au concurrentiel morbide, à la victoire en carton-pâte des fils et filles à papa, au ridicule surhomme de la finance déchaînée, au héros shooté des Bourses planétaires, elle n’oppose, la gauche, que les mêmes acteurs avec un peu de gentillesse sociale, un peu d’huile de noix dans les rouages, des miettes de pain béni pour les déshérités, n’empruntant en somme à Nietzsche que la figure exsangue du « dernier homme ».
En finir une fois pour toutes avec Mai 68, c’est consentir à ce qu’il n’y ait d’autre choix pour nous qu’entre le nihilisme héréditaire de la finance et la piété sociale. Il faut alors non seulement reconnaître que le communisme s’est effondré en Union Soviétique, non seulement reconnaître que le PCF est misérablement défait, mais il faut aussi et surtout abandonner l’hypothèse que Mai 68 était une invention militante précisément consciente de l’échec du « communisme » d’État. Et donc que Mai 68, et plus encore les cinq années qui suivirent, inauguraient une nouvelle séquence de l’hypothèse communiste véritable, celle qui se tient toujours à distance de l’Etat. Et certes, personne ne savait où tout cela pouvait mener, mais on savait en tout cas que ce dont il était question était la renaissance de l’hypothèse. Si ce dont Sarkozy est le nom impose qu’il faille abandonner toute idée d’une semblable renaissance, si la société humaine est une collection d’individus qui poursuivent leurs intérêts, si telle est éternellement la réalité, il est certain que le philosophe peut et doit abandonner la bête humaine à ce triste destin. Mais nous ne laisserons pas le triomphal Sarkozy nous dicter le sens de l’existence, ni les tâches de la philosophie. Car ce à quoi nous assistons n’impose nullement le renoncement à l’hypothèse communiste, mais seulement la considération du moment où nous en sommes de l’histoire de cette hypothèse.
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Donc, une fresque historique s’impose, où situer notre effort. Il y a eu deux grandes séquences de l’hypothèse communiste : celle de sa mise en place, de son installation ; et celle de la première tentative de sa réalisation.
La première séquence va de la Révolution française à la Commune de Paris, disons de 1792 à 1871. Elle dure donc à peu. près quatre-vingts ans. Cette séquence comporte toutes sortes de phénomènes politiques entièrement nouveaux dans toutes sortes de pays du monde. Cependant, on peut dire que, en ce qui concerne les péripéties majeures, elle est essentiellement française. Marx en personne assignait certes le fondement philosophique de la séquence à l’Allemagne (la dialectique hégélienne), et sa tournure scientifique à l’Angleterre (la naissance de l’économie politique), mais son contenu politique réel, dans l’ordre de la pratique, à la France (le mouvement ouvrier français ) Cette séquence lie, sous le signe du communisme, le mouvement populaire de masse et une thématique de la prise du pouvoir. Il s’agit d’organiser le mouvement populaire, sous des formes multiples — manifestations, grèves, soulèvements, actions armées, etc. — autour de la thématique d’un renversement.
Ce renversement est évidemment un renversement insurrectionnel qu’on appelle « révolution >. Cette révolution supprime la forme de la société (la propriété privée, l’héritage, la séparation de l’humanité en nations, la division du travail, etc.), et instaure l’égalité communiste, ou ce que les penseurs ouvriers, si bien analysés par Jacques Rancière , nomment la « communauté des Egaux ». L’ordre ancien va être abattu par une combinaison de sa propre corruption immanente et de la pression, éventuellement armée, du mouvement populaire. C’est aussi à ce moment qu’apparaît le paramètre particulier du mouvement ouvrier. Les vieilles catégories révolutionnaires, le petit peuple des villes, les artisans, les étudiants et les intellectuels, la masse paysanne pauvre, sont transformées, relevées, par la fonction dirigeante de la classe ouvrière * Cette séquence est close par la nouveauté saisissante et l’échec radical de la Commune de Paris. La Commune a été la forme suprême de cette combinaison de mouvement populaire, de direction ouvrière et d’insurrection armée. Elle a montré la vitalité extraordinaire de cette formule : elle a pu exercer un pouvoir de type nouveau pendant deux mois, dans une des plus grandes capitales de l’Europe, avec l’appui interne de nombreux révolutionnaires étrangers, notamment des Polonais, ce qui montrait la force du concept marxiste d’Internationale.
Mais elle a également montré ses limites. Car elle n’a pu ni donner à la révolution une envergure nationale ni organiser efficacement la résistance quand la contrerévolution, avec l’appui tacite des puissances étrangères, a pu compter sur un appareil militaire efficient. La deuxième séquence va de 1917 (la Révolution russe) à 1976 (la fin de la Révolution culturelle en Chine, mais aussi la fin du mouvement militant surgi partout dans le monde aux alentours des années 1966-1975, et dont l’épicentre, du point de vue de la nouveauté politique, a été Mai 1968 en France et ses conséquences dans les années qui suivirent). Cette deuxième séquence dure une cinquantaine d’années. Mais remarquons aussi qu’elle est séparée de la première par une coupure d’à peu près la même longueur (plus de quarante ans). Cette deuxième séquence, très complexe, et qui contient aussi, dans son bord terminal, ce dont nous sommes les héritiers, est dominée par la question du temps. Comment être victorieux? Comment, contrairement à la Commune de Paris, durer face à la sanglante réaction des possédants et de leurs mercenaires? Comment organiser le nouveau pouvoir, le nouvel Etat, de façon à ce qu’il soit à l’abri de sa destruction par ses ennemis? La grande question de Lénine est de répondre à ces questions.
Et ce n’est certes pas pour rien qu’il a dansé sur la neige quand le pouvoir insurrectionnel a duré, en Russie, un jour de plus que la Commune de Paris. Durant cette seconde séquence, le problème n’est plus l’existence d’un mouvement populaire et ouvrier agissant sous l’hypothèse communiste, ni non plus l’idée générique de révolution, sous sa forme insurrectionnelle. Le problème est celui de la victoire et de la durée. On peut dire qu’il ne s’agit plus de formuler et d’expérimenter l’hypothèse communiste, mais de la réaliser. De ce point de vue, la maxime générale est celle formulée par Lénine, qui est en substance : « Nous entrons dans la période des révolutions prolétariennes victorieuses ». C’est la raison pour laquelle les deux premiers tiers du XXe siècle sont dominés par ce que j’ai appelé « la passion du réel » : ce que le XIXe siècle a rêvé et expérimenté, le XXe doit l’accomplir intégralement. Cette obsession de la victoire et du réel s’est concentrée dans les problèmes de l’organisation et de la discipline, elle est tout entière contenue, à partir de 1902 et du Que faire? de Lénine dans la théorie et la pratique du parti de classe, centralisé et homogène. On peut dire que les partis communistes ont incarné, dans leur « discipline de fer ", le réel de l’hypothèse communiste.
Cette construction caractéristique de la deuxième séquence de l’hypothèse, le parti, a en effet résolu la question léguée par la première séquence, notamment par la Commune de Paris, qui en avait été l’apogée et la fin : la question de la victoire. En Russie, en Chine, en Tchécoslovaquie, en Albanie, en C orée, au Vietnam, et même à Cuba un peu autrement, sous la direction de partis communistes, la complète révolution de l’ordre politique et social l’a emporté, par l’insurrection ou la guerre populaire prolongée, et a duré, sous la forme de ce qui a été nommé « l’État socialiste ». Après la première séquence, qui était sous le signe de la formulation de l’hypothèse communiste et de sa réalité en tant que mouvement, il y a bien eu une deuxième séquence, sous le signe de son organisation disciplinée et militarisée, de sa victoire locale et de sa durée. Comme il est normal, la seconde séquence a créé à son tour un problème qu’elle n’avait pas les moyens de résoudre en utilisant les méthodes qui lui avaient permis de résoudre le problème légué par la première séquence. En effet, le parti, approprié à la victoire insurrectionnelle ou militaire remportée contre des pouvoirs réactionnaires affaiblis, s’est révélé inapte à la construction d’un Etat de dictature du prolétariat au sens de Marx, soit un Etat organisant la transition vers le non-État, un pouvoir du non-pouvoir, une forme dialectique du dépérissement de l’État.
Sous la forme du Parti-Etat, on a au contraire expérimenté une forme inédite d’Etat autoritaire, voire terroriste, en tout cas très séparé de la vie pratique des gens. Nombre de réalisations de ces États « socialistes » ont été remarquables, dans les domaines notamment de l’éducation, de la santé publique, de l’idéologie quotidienne (valorisation formelle du travailleur ordinaire), de l’ordre public. Sur le plan international, ces États on
