mardi 1 décembre 2009
Bernard Thibault et la religieuse
Voici
deux lettres, toutes deux authentiques (novembre 2004). L'une a
été écrite par Soeur M., moniale visitandine
à Nantes. La réponse est signée Bernard Thibault,
secrétaire général de la CGT.
Madame, Monsieur,
Religieuse cloîtrée au monastère de la Visitation de Nantes, je suis sortie, cependant, le 19 juin, pour un examen médical. Vous organisiez une manifestation. Je tiens à vous féliciter pour l'esprit bon enfant qui y régnait. D'autant qu'un jeune membre de votre syndicat m'y a fait participer ! En effet, à mon insu, il a collé par derrière sur mon voile l'autocollant CGTaprès m'avoir fait signe par une légère tape dans le dos pour m'indiquer le chemin. C'est donc en faisant de la publicité pour votre manifestation que j'ai effectué mon trajet.
La plaisanterie ne me fut révélée qu'à mon retour au monastère. En communauté, le soir, nous avons ri de bon coeur pour cette anecdote inédite dans les annales de la Visitation de Nantes.
Je me suis permis de retraduire les initiales de votre syndicat (CGT = Christ, Gloire à Toi). Que voulez-vous, on ne se refait pas. Merci encore pour la joie partagée. Je prie pour vous.
Au
revoir, peut-être, à l'occasion d'une autre manifestation.
Soeur M.
Réponse
du secrétaire général de la C.G.T:
Ma soeur,
Je suis persuadé que notre jeune camarade, celui qui vous a indiqué le chemin, avait lu dans vos yeux l'humanité pure et joyeuse que nous avons retrouvée dans chacune des lignes de votre lettre.
Sans nul doute il s'est agi d'un geste inspiré, avec la conviction que cette pointe d'humour " bon enfant " serait vécue comme l'expression d'une complicité éphémère et pourtant profonde
Je vous pardonne volontiers votre interprétation originale du sigle de notre confédération, car nous ne pouvons avoir que de la considération pour un charpentier qui a révolutionné le monde.
Avec tous mes sentiments fraternels et chaleureux,
Bernard Thibault
lundi 5 octobre 2009
Un dialogue de cultures à partir de textes de chansons , par Luc Collès
Texte publié dans « Québec français, n°152, 2009, p.71-73.
L’objectif
poursuivi dans ce travail est de fournir aux enfants des différentes
communautés, c’est-à-dire aux jeunes issus de l’immigration, plus
particulièrement les jeunes d’origine maghrébine, ainsi qu’aux
jeunes Belges, des textes pour appréhender la culture de l’autre
et ainsi mieux comprendre les comportements de chacun. Nous espérons
dès lors leur faire prendre conscience de leur propre culture et identité.
Méthode
Nous travaillerons dans une perspective interculturelle qui, tout d’abord, en offrant une exploration de mondes nouveaux alimente d’une part la culture générale et augmente d’autre part la connaissance de soi-même. En effet, aller à la découverte d’un monde désormais métissé et pluriculturel ne signifie pas la perte de ses propres valeurs, mais permet plutôt de mieux comprendre ses racines, en les confrontant avec d’autres groupes culturels.
Ensuite, outre
qu’elle permet la connaissance de l’autre, l’approche interculturelle
favorise sa reconnaissance. Nous espérons amener les élèves à faire
de cette manière un pas vers la compréhension et l’acceptation de
l’autre avec lequel ils ne partagent pas toujours les mêmes valeurs.
Enfin, ce dialogue interculturel peut aider à développer chez les apprenants un esprit critique dans leur manière de penser l’autre, facilitant la remise en question de leur point de vue personnel souvent ethnocentrique. En effet, selon Altay Manço, “l’optique interculturelle est avant tout une discipline de communication qui permet d’activer les ressources critiques et autocritiques de l’individu”. En privilégiant cette démarche, notre but est d’amener l’apprenant à relativiser la vision partielle de l’autre qui est la sienne.
Dans cette
optique, afin de tenir compte de la réalité culturelle des jeunes
maghrébins et des jeunes Belges, nous proposons des textes écrits
par des jeunes de la même origine et par un Belge. Ce sont des textes
de chansons.
Pourquoi la chanson?
Tout d’abord, comme l’écrit Dufays, “connue de tous, diffusée sur les ondes à toute heure de la journée, la chanson est sans conteste le genre textuel le plus populaire et le plus consommé qui soit, et cette prégnance du phénomène suffit déjà à faire de lui un point de passage quasi incontournable pour le cours de français.” (Dufays et al., 1994 : 3). Pour les jeunes comme pour les moins jeunes, la musique accompagne en effet nombre de moments de la journée. Ecouter de la musique constitue un plaisir pour la plupart d’entre nous. Pourquoi donc ne pas introduire la chanson en classe si elle peut donner plus de goût à l’apprentissage et motiver les étudiants?
Ensuite, sa brièveté, qui n’enlève rien à sa densité et à sa cohérence, fait de la chanson un outil pratique et efficace à utiliser en classe. L’élève peut facilement aborder un texte, achevé et complet, en quelques leçons, ce qui n’est pas toujours possible avec des oeuvres plus longues, surtout dans une classe où les apprenants présentent des problèmes de lecture. Travailler à partir de textes de chansons me paraît être une alternative plus courte proposant également un accès à la culture, mais il est certain qu’elle ne pourrait remplacer la lecture d’oeuvres littéraires complètes.
Dufays souligne aussi le fait que la musique est le moyen d’expression et le lieu de projection préféré des jeunes. Dans le cas de notre public, cela ne s’arrête pas là. Les jeunes issus de l’immigration se construisent autour de différents pôles de socialisation dont, notamment, les mass-médias. Parmi ceux-ci, la musique plus particulièrement constitue une référence culturelle. Et parmi tous les genres musicaux, le rap et le hip-hop sont les facteurs d’identification les plus importants pour eux. Comme ils se sentent proches de ce genre textuel, il nous semble que ces élèves se sentiront intéressés, reconnus et valorisés par l’utilisation de ce genre comme matériau didactique.
Si « le texte littéraire est l’expression et la mise en forme esthétique de représentations partagées par les membres d’une même communauté » (Collès, 1994 : 17), s’il constitue un témoignage de la part d’un membre d’une société sur celle-ci, il nous semble qu’à sa manière la chanson peut concourir à ce poste. Elle constitue en effet pour nous un reflet et le produit d’une culture.
Nous avons
indiqué que la musique était omniprésente dans les actes de
la vie, mais notre quotidien est également au cœur de la musique.
Un chanteur peut en effet évoquer la vie quotidienne dans ce qu’elle
a de plus simple, avec ses petits bonheurs et ses malheurs. Il peut
aborder des thèmes qui lui sont personnels mais dans lesquels son public
peut s’identifier. Il peut toucher des thèmes parlant davantage à
telle ou telle tranche de la société, mais il peut également traiter
des sujets concernant une société entière et prendre position dans
son texte. La chanson peut transmettre des valeurs, partager des idéaux
et participer à la transmission d’une idéologie. Elle n’est donc
pas un texte dans le vent, mais un discours de l’homme sur l’homme
et sur le monde. Elle n’est pas qu’un simple reflet du monde, elle
est un regard sur le monde. La chanson est donc, comme la littérature,
un produit d’une culture et d’une culture bien précise. En effet,
tous les peuples ne chantent pas les mêmes thèmes et ne chantent pas
de la même manière. Le simple exemple des différents instruments
utilisés et de la mélodie qui en découl en est une illustration évidente.
Nous tenons donc à insister sur la charge culturelle présente dans les chansons et inviter les professeurs à prendre en compte « l’aspect social du document que représente la chanson pour l’étude de la société dans laquelle elle naît, elle se développe et elle meurt, à moins qu’elle ne demeure comme un témoignage vivant d’une époque révolue mais qu’on ne veut pas oublier parce qu’elle appartient à l’Histoire. » (Demougin et Dumont, 1999 : 113).
Le but visé par notre travail se situe dans la rencontre et l’échange de points de vue, de valeurs dans un objectif d’une meilleure connaissance des autres et de soi-même. La chanson invite à la découverte et partage d’opinions, d’usages et de modes de vie. Il nous semble donc que ce genre, qui tient particulièrement à cœur notre public, répond aux objectifs que nous nous sommes donnés.
En outre, une brève recherche sur internet dans le répertoire des chanteurs issus de l’immigration peut rapidement convaincre que leurs textes sont de véritables témoignages de leur vécu. De nombreux thèmes traités dans la littérature beur s’y retrouvent, comme par exemple :
- les problèmes d’identité, le sentiment de n’être ni d’ici ni de là-bas
Ex. Bisso na Bisso : « Le cul entre deux chaises » ; Faudel : « Mundial corrida », etc.
- les problèmes vécus au quotidien comme la suspicion, le rejet, le racisme
Ex. Ridan :
« Le quotidien » ; Abd Al Malik : « Je rentre chez moi ».
Nous avons
également relevé des textes dans lesquels le chanteur remerciait
ses parents pour lui avoir permis de grandir dans un pays tel que la
France (EX ; Faudel : « Juste un sourire de silence »). Certains chanteurs
issus de l’immigration n’hésitent pas à dénoncer la violence
existant dans les cités, les trafics, etc. Ces textes ont alors un
ton plus moralisateur et on sent la volonté de redresser les choses.
Ils veulent montrer qu’il est toujours possible de s’en sortir,
que chacun a sa chance. C’est le cas par exemple d’Abd Al Malik
ou de Nãdiya avec son texte « Au nom des tiens ».
Analyses
Nous avons choisi quatre textes qui ont comme point commun de faire référence, à un moment ou un autre, à la femme et plus exactement à la femme maghrébine : soit celle-ci est le thème même du texte, soit elle est seulement citée, soit elle est l’auteur du texte et se met en scène dans sa chanson.
- Abd Al Malik : « Les autres »
Le premier texte choisi est une chanson d’Abh Al Malik qui est un rappeur français d’origine congolaise. Né à Paris en 75, sous le nom de Régis, il retourne avec sa famille vivre à Brazaville entre 1977 et 1981, avant que celle-ci ne s’installe définitivement dans la banlieue de Strasbourg. Il s’est rapidement engouffré dans une vie tumultueuse, d’abord dans la délinquance puis dans un activisme religieux proche de l’extrémisme. Toutefois, parallèlement à cela, il mène un parcours scolaire brillant (en philosophie et lettres classiques). Il découvre le soufisme qui est une branche de l’islam et qu’il appelle l’islam de l’amour, s’y convertit et rompt avec l’extrémisme pour devenir un militant de la paix. Aujourd’hui, il se dit conscient de son rôle et de sa position de témoin privilégié en tant qu’artiste reconnu. Il présente une morale tolérante mais ferme. La chanson choisie s’intitule « Les autres », il s’agit d’une reprise et d’une adaptation de « Ces gens-là » de Brel. Ce texte est un portrait du chanteur avant qu’il se soit converti au soufisme.
Analyse :
Intérêt pour le cours de français :
- Référence à Brel. On peut demander de retrouver ce qui a été écrit par Brel et ce qui a été modifié par Abd Al Malik (Brel : premier paragraphe). Demander dans quel but ces modifications ont été effectuées. A quoi correspondent-elles ? (Eléments autobiographiques)
- A quoi sert cette première strophe : Une sorte d’annonce, on retrouve certains éléments par après : sort la nuit, prie Dieu pour ne pas se faire attraper.
- Jeux de mots : Ex. Dieu, prie, pêche (a deux sens mais qui ne s’écrivent pas de la même façon), Noyer >< à sec
- Le refrain : Que vous inspire-t-il ? Quelle impression vous donne-t-il ? Il remet la faute sur les autres. Le ton sur lequel c’est dit et le fait que ce soit répétitif donne l’impression qu’on est en face de quelqu’un de malade comme il le dit dans sa chanson : « je suis né malade ».
- Dernière strophe : parallélisme avec Jacques Brel : il reprend le même sujet, à savoir que le personnage dans Brel ne peut pas épouser Frida car il n’est pas assez bien pour elle. Chez Abd Al Malik, c’est anecdotique, il raconte son histoire : il veut épouser sa belle, mais l’entourage n’est pas d’accord parce qu’il est noir.
-
Il explique également la fin de sa participation à l’activisme
religieux, il se rend compte qu’il se mentait à lui-même.
Intérêt pour le dialogue des cultures :
- Référence à son père : on remarquera l’opposition dans ses paroles : il rend hommage au travailleur courageux et en même temps, il dit qu’il va se coucher (il ne suit pas l’exemple). Opposition entre les générations.
- Rapport avec les filles : Que relèvent-ils ? ne permet pas à sa sœur de sortir le soir. N’y relèvent-ils pas un stéréotype ? aller faire à manger.Demander en quoi c’est représentatif de la culture maghrébine : on protège les femmes, on les garde à l’intérieur.
- L’homme apparaît beaucoup plus libre et fait ce qu’il veut. Quelle image transmet-il ? Image de celui qui veut des grosses voitures et des filles autour. D’où vient cette image stéréotypée ? Clips des rappeurs américains.
On amènera
d’autres textes (anthropologiques) pour expliquer cette différence
de « traitement » entre filles et garçons dans cette culture.
- Wallen : « Donna »
De son vrai nom Nawell Azzouz, Wallen est une chanteuse française d’origine marocaine née à Saint-Denis. Dans la chanson choisie, « Donna », Wallen parle du quotidien d’une jeune fille de banlieue perdue entre ses rêves, les réalités occidentales et les valeurs inculquées par son milieu. La chanteuse elle-même se met en scène dans le refrain et dit s’adresser à toutes les jeunes filles des banlieues.
Analyse :
1er couplet : elle se fait discrète, elle s’efface, « c’est juste la p’tite sœur de ses grands frères ».
2e couplet : elle a envie de ressembler aux filles pulpeuses des clips vidéos, mais elle est tout le contraire : cf. 1ère strophe.
Le sexe banalisé est associé au bac, « c’est juste une étape à passer ». Demander aux Belges et aux jeunes maghrébins s’ils partagent ce point de vue, s’ils adhèrent à cette image de la sexualité. Sont-ils également influencés par ces clips ? Et par les discours sur la sexualité tenus aujourd’hui ?
« Dans l’intimité
y’a comme un problème » : quel est-il ? Faire unhypothèse.
3e couplet : elle se fait insulter par les garçons du quartier parce qu’elle aurait eu des relations sexuelles. « Son cœur n’est qu’un détail » : que signifie cela ? Que ses sentiments n’ont pas d’importance. A quoi cela correspond-il dans la culture musulmane ?
Wallen dit que la cité tue les rêves. Quels sont les rêves dont elle parle ? Rêves d’émancipation.
Wallen critique les clips et les images qu’ils véhiculent ; elle critique aussi l’attitude des hommes qui brisent leurs rêves d’émancipation. Mais, au final, quel est le message qu’elle essaye de transmettre à ces jeunes filles ? Prendre le temps de grandir.
- Amel Bent : « Mes racines »
Amel Bent est
une chanteuse française née à Paris d’un père algérien
et d’une mère marocaine. Ses deux premières mélodies n’étaient
pas marquées musicalement par des accents étrangers ; celle-ci l’est.
On peut entendre un fond musical oriental et la chanteuse a pris un
ton proche de la voix des chanteurs de raï : un peu flottante.
Cette chanson ne parle pas de la condition de la femme, mais elle est intéressante car elle montre un autre point de vue. En effet, de par le titre, on comprend déjà quel va être le thème du texte : la question des origines. Ici, on voit que celles-ci sont totalement assumées par la chanteuse et même revendiquées tel un insigne qu’elle porterait. Elle n’émet aucune objection sur les éléments qui constituent sa culture. On pourrait donc demander aux élèves belges et à ceux d’origine maghrébine si eux-mêmes adhèrent à toutes les réalités de leur culture et à toutes les valeurs que celle-vi véhicule. Le but serait de montrer qu’il est normal d’avoir des avis différents de ses parents et que des évolutions sont possibles.
- Claude Semal : « Ma belle Arabelge »
Claude Semal est un Belge bruxellois. Cette chanson date de 1990, mais elle est toujours d’actualité.
Analyse :
L’intérêt de cette chanson est d’avoir la vision d’un Belge sur les difficultés pour une femme maghrébine d’assumer une double culture, à la fois belge et musulmane. Claude Semal pose la question de l’identité en des termes à la fois justes et doux. La quête est en effet double pour ces femmes : comment intégrer les apports de l’émancipation féminine occidentale sans pour autant se trouver en porte-à-faux avec ses racines ?
Intérêt pour le dialogue des cultures :
1$ : mélange entre les deux cultures
2$ : elle est belge . Même si elle a des ressemblances avec les Arabes, elle n’est pas de là-bas.
3$ : Problème rencontré par ces jeunes, question de l’émancipation : « ni pute ni bonne ni nonne ni sœur » : fait référence à l’association « Ni putes, ni soumises ».
4$ : Apport de l’orient à l’occident. Demander si les élèves trouvent dans le texte un point positif dans les échanges de culture : chiffres arabes.
5$ : Note d’espoir très pacifique, elle espère que l’amour et le temps arrangeront les choses.
Intérêt pour le cours de français
- Pour faire ressortir cette double culture, Semal joue sur la musique, il mélange mélodie avec timbre oriental et occidental. De plus, il joue sur les deux champs sémantiques (Orient vs Belgique). On peut demander aux élèves de relever ces éléments.
- Jeux de mots : jambon-beur : à quoi se rapporte le jambon ? Que signifie beur ? Comment ces deux mots se transforment-ils à la fin du texte ? du sent bon et du cœur.
Nous espérons avoir montré qu’il est possible de travailler avec des textes de chansons dans une optique interculturelle.
lundi 27 juillet 2009
Amoureux de l'islam, croyant en Jésus par Paolo Dall'Oglio

DALL’OGLIO Paolo, 2009 - Amoureux de l'islam, croyant en Jésus, avec la collaboration de Eglantine Gabaix-Hialé et une préface de Régis Debray, aux éditions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), 176 p., paru en avril, 18 euros à La Procure
Au coeur du désert syrien, Paolo Dall'Oglio, s.j., a fondé la
communauté monastique de Deir Mar Moussa. Dédiée au dialogue
islamo-chrétien, la communauté, mixte et oecuménique, accueille tout au
long de l'année des milliers de musulmans ainsi que des visiteurs de
toutes nationalités. Fort de ses trente ans d'expérience et
d'engagement, Paolo Dall'Oglio, en dialogue avec Églantine Gabaix-Hialé, prend ici
position sur la relation entre l'Église, plus spécifiquement l'Église catholique, et la religion musulmane.
Comment vivre ensemble et à quoi bon vivre ensemble ? Quelle est
l'originalité des deux religions ? Comment s'opèrent l'évangélisation
et l'inculturation de la foi chrétienne en milieu musulman ? Quelle est
la valeur théologique de la prophétie de Muhammad du point de vue
chrétien ?
Face à la résurgence des théologies exclusives, à la mode depuis qu'une
certaine peur de l'Islam a fait surface, le lecteur trouvera ici une
position de théologie d'ouverture, explicitement assumée comme
inclusive, les exigences radicales de la foi chrétienne y étant vécues
en profondeur. L'ambition de cet ouvrage est de proposer une espérance
que seul l'engagement en faveur de l'autre rendra légitime et réaliste.
Avis de Jean-Claude Barbier sur http://eglise.unitarienne.francophone.over-blog.fr/
L'auteur
parle-t-il seulement de lui-même en citant, au singulier, "croyant en
Jésus" ? Ambiguité du titre ! Que veut dire d'ailleurs "croire en
Jésus" ? Est-ce croire qu'il est Dieu ?
Ce témoignage est certes intéressant, mais peut-on aller plus loin ?
En s'appuyant sur la théologie unitarienne comme quoi Jésus est
simplement homme, donc au même niveau que Muhammad et autres prophètes
et sages de l'Humanité, des musulmans peuvent tout à fait établir une
relation privilégiée à celui qu'ils nomment Issa et qu'ils vénèrent
déjà, tout en restant parfaitement musulmans.
Du moins est-ce là une possibilité. Nous
ne pouvons que souhaiter qu'elle se concrétise un jour ou l'autre. On a
déjà des juifs "messianiques" qui récupèrent la figure de Jésus (ce qui
est parfaitement légitime de leur part puisque Jésus était un rabbin
juif) ; on a eu, aux Etats-Unis, des athées "for Jesus" ; pourquoi pas
demain des musulmans "for Jesus" ?
vendredi 10 juillet 2009
Un terrain miné, par Luc Collès
L’APPRENTISSAGE
DES TEMPS EN FRANÇAIS PAR UN PUBLIC ARABOPHONE : UN TERRAIN CULTURELLEMENT
MINÉ.
Luc Collès - UCL
et IFER de Dijon
Comme l’héroïne
des Yeux baissés de Tahar Ben Jelloun (1991), beaucoup de jeunes
arabophones sont « fâchés avec la concordance des temps » en français.
Je souhaiterais montrer ici que les difficultés linguistiques qu’ils
rencontrent peuvent relever de la catégorie du « malentendu culturel ».
L’approche interculturelle
que je préconise est une des démarches possibles pour favoriser une
didactique intégrée du français et de la langue maternelle ou première.
Je clarifierai tout d’abord les concepts sur lesquels elle s’appuie (représentations
et dissonance cognitive…) ; je présenterai ensuite une démarche qui
amène les élèves à prendre conscience des différences essentielles
qui existent, en français et en arabe, dans l’expression grammaticale
du temps et dans la vision du monde qui la sous-tend.
1. Représentations et dissonance cognitive
Geneviève Zarate emprunte le concept de « représentation » à la psychologie sociale. Au sens large, les représentations peuvent être considérées comme des façons d’organiser notre connaissance de la réalité, elle-même construite socialement ; elles sont directement liées à notre appartenance à une communauté. De cette notion, Zarate (1993 : 37) fait un véritable instrument pédagogique rendant caduque toute description prétendument objective de la réalité : Comprendre une réalité étrangère, c’est expliciter les classements propres à chaque groupe et identifier les principes distinctifs d’un groupe par rapport à un autre.
Les représentations
permettent de problématiser la relation entre culture maternelle et
culture cible. La mise en relation des représentations propres à
chacune des cultures correspond à la nature même de la didactique
de l’interculturel. La découverte, puis la confrontation des diverses
représentations mises en présence dans le contexte de la classe de
langue, aboutit ainsi à une réflexion sur les stéréotypes.
Ceux-ci, on le sait,
présentent deux versants opposés. D’une part, ils sont nécessaires
car ce sont des schémas cognitifs indispensables à la compréhension
et à la production des discours (Dufays, 1993). D’autre part, ils
constituent une vision généralisante et réductrice de la réalité
qui entraîne souvent un manque de tolérance vis-à-vis d’autrui.
Il est donc essentiel que l’enseignant travaille les représentations de l’Autre et des réalités étrangères avec ses élèves. Sa démarche sera double. Tout d’abord, il les amènera à prendre connaissance de certains codes culturels propres à la culture cible et il leur apprendra à les manipuler (Blondel et al., 1998) : ce premier apprentissage permettra de prévenir un certain nombre de malentendus. Ensuite, il s’agira d’exercer les élèves à prendre conscience du caractère relatif de leurs représentations.
Par ailleurs, un autre
phénomène est aussi récurrent dans l’apprentissage d’une langue
étrangère : c’est celui de la dissonance cognitive. Il s’agit d’une
relation de désaccord, d’opposition, de contradiction.
Selon Léon Festinger
(1962), l’ensemble des représentations conscientes d’un individu
peut être analysé en éléments cognitifs ou notions. Celles-ci incluent
les connaissances, croyances et opinions relatives au milieu et à soi.
Elles entrent en dissonance lorsque l’une d’entre elles implique
psychologiquement le contraire de l’autre. Le malaise provoqué dans
pareille situation pousse alors l’individu à éviter tout élément
qui crée la dissonance et à réduire celui qui l’augmenterait.
D’après Dany Crutzen (1998), l’intervention pédagogique peut favoriser l’émergence consciente des représentations et tenter d’y débusquer ces éventuelles dissonances. Certes, le fait de les mettre à plat ne les neutralise pas automatiquement, mais amène l’élève à identifier la difficulté et à prendre conscience des différences entre la vision du monde propre à sa culture et à celle afférente à la langue cible. De ce point de vue, l’erreur, dont on sait qu’elle est le signe de l’interlangue de l’apprenant (Collès, 1998), est souvent la manifestation d’une dissonance cognitive.
J’ai quant à moi (Collès, 1994) rencontré à maintes reprises ce phénomène dans mon enseignement du français à des jeunes issus de l’immigration marocaine en Belgique. Je voudrais en rendre compte ici en m’attachant à un cas : celui de l’apprentissage des temps.
Outre les notions de polychronie et de monochronie développées par E.T. Hall (1984), la façon dont les langues expriment leur rapport au temps est d’une grande diversité.
La culture française,
typiquement occidentale, considère comme universel le temps linéaire,
orienté vers le progrès. Elle le perçoit essentiellement comme
une dimension non réversible, dont l’intériorisation psychologique
et sociale permet notamment d’organiser et de planifier toutes les
activités : l’horaire est en quelque sorte dans le surmoi des individus.
Le temps est cloisonné pour définir des priorités, il peut donc être
saucissonné ; il est aussi ce réservoir vide qu’il faut à tout prix
remplir : le temps se gagne, se perd, est gaspillé, etc.
Les cultures méditerranéennes ont, par contre, un rapport au temps beaucoup plus souple. S’apparentant plus à « un point dans l’ici et maintenant » qu’à une route, il a beaucoup moins d’importance en termes d’organisation et est soumis aux priorités relationnelles. Il est moins cloisonné : on y fait volontiers plusieurs choses à la fois…(Crutzen, 1998 : 34).
En outre, dans la culture arabo-musulmane, la Révélation coranique est le fondement du temps et de l’histoire, elle en est le commencement. Ainsi, selon Adonis (1993 : 12), la Révélation n’est-elle pas seulement le temps passé mais le temps dans sa totalité : l’hier, l’aujourd’hui et le demain… L’avenir constitue moins une dimension de découverte qu’une opportunité de conservation et de reprise : il n’est pas une instance de changement, mais un simple instrument d’agencement et de réagencement de ce qui a déjà été donné tout entier.
Ces deux représentations
culturelles du temps nous amènent ainsi à interroger leurs implications
linguistiques et à approfondir la vision du monde qui les sous-tend.
2. L'expression grammaticale du temps
Examinons comment se
présente la temporalité dans les langues française et arabe.
Précisons d'emblée que, dans le cadre de cette communication, il ne
s'agira que d'esquisser une comparaison de manière à souligner, sur
le plan didactique, combien langue et culture sont étroitement liées.
2.1. Le choix des temps en français
Ainsi, on expliquera aux élèves que le choix des temps en français1 dépend de trois paramètres fondamentaux:
-la situation chronologique: passé, présent, futur;
-l'aspect (le caractère de l'action envisagée dans son déroulement): achevé ou inachevé;
-le type de communication dans lequel se situe le locuteur: plus ou moins relié au moment de l'énonciation.
Sans entrer dans le détail, on montrera que la prise en compte de ces trois paramètres est importante pour déterminer le choix des temps du passé et distinguer notamment le passé composé, le passé simple et l'imparfait.
Ainsi, par l'emploi du passé composé, le locuteur établit un lien entre le présent et l'action passée évoquée:
Ex. Je ne peux pas,
hélas, partir en vacances; je n'ai pas réussi mes examens.
Par le passé simple, au contraire, l'action est détachée du moment de l'énonciation:
Ex. Il ne réussit pas ses examens et ne put partir en vacances.
On fera donc percevoir que le passé composé est plutôt le temps de la langue parlée (temps du discours) et des genres écrits où se manifeste la présence du locuteur (la lettre, le journal intime...) alors que le passé simple est le temps du récit.
On montrera comment ces deux temps, qui caractérisent une action bornée et accomplie, peuvent se combiner avec l'imparfait. Celui-ci permet d'établir une simultanéité dans le passé.
Ex. Comme il ne répondait pas, je me suis fâché.
Comme elle ne répondait pas, il se fâcha.
Il sera utile de faire comprendre que l'imparfait est le temps de l'arrière-plan, du décor et qu'il caractérise une action en cours d'accomplissement et dont les limites dans le temps ne sont pas précisées; c'est pourquoi il est utilisé pour faire une description dans le passé et exprimer une action habituelle ou qui se répète.
On peut dire en effet : Il fit beau / Il faisait beau / Il a fait beau / Il fit beau pendant quinze jours/ Il a fait beau pendant quinze jours. Mais on ne peut dire : Il faisait beau pendant quinze jours, car on ne peut à la fois employer un temps qui exprime une action non limitée et donner les limites temporelles de cette action. Les contextes indiquant une durée précise (du lundi au vendredi, pendant toute la guerre) ne peuvent pas se combiner avec l'imparfait, tandis que ceux qui indiquent une durée floue (en hiver, l'an dernier) appellent l'imparfait. Le professeur devra donc rappeler tout ceci à sa classe.
2.2. Le choix des temps en arabe
Une incursion fugitive
dans la grammaire arabe, à dimension purement didactique, et qui
s'appuie sur la connaissance que peuvent avoir de l'arabe moderne et
de l'arabe classique certains élèves maghrébins de la classe, peut
se légitimer dans le projet interculturel que je défends.
Le professeur montrera en effet à la classe ce qu'il en est du choix des temps en arabe classique. Après avoir utilement rappelé et, le cas échéant, fait comprendre à ses élèves la notion grammaticale d'aspect, il pourra leur expliquer que la plupart des sémitisants et des orientalistes posent l'existence irréfutable de l'aspect en arabe et la présence aléatoire et secondaire du temps (Messaoudi, 1985 : 81).
Cette langue oppose
principalement deux aspects de l'action : un accompli et un inaccompli,
indépendamment de la position du locuteur. Encore conviendra-t-il
de souligner que cette répartition est loin d'être aussi fixe.
Le professeur pourra se revendiquer de R. Blachère (1975 : 246) pour
expliquer que le temps en arabe s'exprime non seulement par l'emploi
de ces deux aspects, mais aussi par le contexte: emploi d'adverbes
de temps, emploi d'un exposant temporel, localisation dans le temps,
par le dernier verbe de la phrase, de tous les verbes qui suivent.
Ainsi, si l'accompli
recouvre plus ou moins ce que les langues indo-européennes entendent
par "passé" et si l'inaccompli correspond en général au
présent et au futur français, ces similitudes ne sont pas systématiques.
Cependant, le professeur y insistera, si l'on perçoit bien que l'accompli rend compte d'une action dont l'accomplissement est réel et que l'inaccompli considère celle dont l'accomplissement n'est pas encore réel, l'emploi de nombreuses formes s'éclaire.
Ainsi l'aspect accompli
peut exprimer un processus situé dans notre futur, mais considéré
comme acquis définitif, et, en quelque sorte, déjà clos.
Il n'est pas inadapté, d’après moi, que, dans un parcours de comparaison
interculturelle consacré au temps, un professeur du secondaire puisse,
le moment opportun venu, citer intégralement cette explicitation que
l'on doit à P. Lory (1988 : 175), et la faire bien comprendre à ses
élèves : Les descriptions coraniques de l'Au-delà, de la
Résurrection et du Paradis, sont aussi fréquemment données
à l'accompli. De même dans le hadith, par exemple dans
la parole de Muhammad : "Yawm al-qiyâma, kuntu imâm al-nabiyîn
" ("le Jour de la résurrection, je "fus" (serai)
le premier d'entre les prophètes"). Les exemples pourraient
être multipliés indéfiniment. En d'autres termes: le critère prégnant
dans l'expression du temps est moins la situation par rapport au sujet,
que le degré de certitude dans l'accomplissement du procès.
Cet exemple, repris à la grammaire de Blachère, pourra, en l'occurrence, apparaître comme particulièrement éloquent. En français, nous traduisons kuntu par "je serai", un futur, alors que la forme kuntu en arabe est la forme de l'accompli du verbe être, et devrait donc être normalement traduite par "j'ai été". Comment comprendre cet emploi de l'accompli au lieu de l'inaccompli, sinon en percevant que l'accompli traduit essentiellement l'aspect d'une action certaine, réelle. Or il est certain, dans la perspective coranique, - on pourra sans difficulté le faire comprendre aux élèves - que Mahomet est et sera le premier d'entre les prophètes!
Michel Maillard (1998 : 159-160) donne la même explication quand il observe : Pour les êtres humains qui vivent dans l’espace-temps, le Paradis n’est qu’une promesse lointaine, encore inaccomplie, mais pour l’Esprit Divin qui transcende l’espace-temps et inspire la parole prophétique, tout est déjà accompli dans les Saintes Écritures.
Hend Belhadj (1998 :
182) complète cette réflexion en se référant au métalangage grammatical
traditionnel : Le fait de relier sémantiquement le terme (mustaqbal)
(« futur ») au verbe accueillir ( ?istaqbala) dénote une certaine
conception du futur comme quelque chose de déjà
accompli dans les Écritures et que
l’être humain se borne à attendre avec un esprit d’accueil.
Cependant, il n'est
pas nécessaire de recourir à une explication de type religieux
pour expliquer l'aspect verbal qui existe tant dans des langues européennes
qu'afro-asiatiques. En arabe, en dehors de l'usage prophétique
mentionné plus haut, la présence de cette forme dans des énoncés
prédictifs est normale. C'est notamment le cas dans les phrases
conditionnelles. David Cohen (1989 : 90) rend compte de son emploi
de la manière suivante : On comprend pourquoi le procès antérieur
est souvent exprimé par l'accompli. Celui-ci indique qu'un premier
procès doit être réalisé pour que la réalisation du second puisse
être envisagée. Pour l'expression de ce second procès lui-même,
l'emploi de l'accompli pose en principe que sa réalisation conséquente
est inéluctable lorsque le premier est réalisé2.
Au terme de cet aperçu,
les élèves comprendront donc que l'inaccompli (plus fréquent) doit
être considéré comme le terme non marqué par rapport à
l'accompli (plus rare) qui est le terme marqué de cette opposition.
En d'autres termes, l'accompli est utilisé chaque fois que le caractère
réel du procès est fortement souligné. C'est la raison pour
laquelle on le trouve aussi bien dans les promesses ou les souhaits
que pour marquer la proximité, l'inéluctabilité de l'événement.
2.3. Temps et vision du monde
Les liens qui existent, en arabe littéral, entre les désignations des parties du corps et l'expression du temps et de l'espace confirment les observations précédentes. P. Lory à nouveau (1988 : 174) en donne quelques exemples que pourra reprendre le professeur: la racine QDM dont dérive qadam, le pied, exprime l'idée de "devant" (quddâm) dans l'espace, mais aussi celle du passé (qaduma, qidam, qadîm, etc.). Or, le cas n'est pas unique: la poitrine (sadr) est elle aussi liée à la notion de commencement, d'origine (sadara'an) dans le temps (sadr al-nahâr, sadr al-Islâm), ainsi qu'à la position antérieure dans un lieu (sadr al-makân) et de préséance en dignité.
Ce qui, selon lui, réunit passé et "devant", c'est le fait que les deux sont assurés, établis et bien connus. Nous ne percevons en effet dans l'espace que ce qui est devant nous, ce qui est derrière n'étant connu que par analogie ou à l'aide de notre mémoire. De plus, toute notre connaissance est fondée sur l'expérience, donc sur le passé.
Par ailleurs, l'exemple du hadith de Mahomet donné plus haut montre que, même quand l'esprit évoque le futur, il reste tourné vers le passé, et particulièrement le passé "religieux" qui a été décrit. Pour les arabo-musulmans - il ne sera pas inutile d'y insister beaucoup auprès de la classe - tout est déjà inscrit dans le Coran, ce Livre reçu jadis par le Prophète et qui sera toujours d'actualité. La "Révélation" a eu lieu une fois pour toutes. Aux Croyants de réaliser cette perfection qui fut déjà atteinte par la première communauté musulmane. La liberté de l'homme réside dans la possibilité qu'il a de se soumettre ou de refuser le destin que Dieu a tracé pour lui dès sa naissance. Mais le Croyant sait qu'en suivant les préceptes du Coran, il répond au dessein de Dieu.
Le professeur fera percevoir que l'occidental, au contraire, vit davantage le présent et est tourné vers l'avenir. Pour forger celui-ci, l'occidental dégagera éventuellement les leçons du passé. La foi chrétienne elle-même, - le professeur ne négligera pas de le relever - a toujours insisté sur la responsabilité qu'a l'homme de poursuivre l'oeuvre de son Créateur.
Enfin, le professeur pourra faire savoir que si, dans la distribution des temps en français, la position du locuteur est un paramètre important, c'est peut-être à cause de la place que l'homme s'octroie dans la création, alors que, chez les arabo-musulmans, il a tendance à s'effacer devant la Transcendance divine.
3. Étude d’un texte de T. BEN JELLOUN
3.1. Enjeu
Je voudrais terminer
en lisant un extrait des Yeux baissés
de Tahar Ben Jelloun, ouvrage que j’évoquais au début de ma communication.
Je pense que l’exploitation d’un tel texte en classe de français
peut aider des élèves arabophones à prendre conscience de la dissonance
cognitive qu’ils vivent lorsqu’ils abordent la concordance des temps
en français. Cette dissonance, on s’en rendra compte, est encore
plus forte pour l’immigré maghrébin qui provient d’un milieu rural.
3.2. Contexte
Kenza, l’héroïne
des Yeux baissés (1991) est une petite Berbère du Haut-Atlas
qui, en compagnie de sa mère, accompagne son père à Paris, où celui-ci
travaille déjà depuis quelque temps. Commence alors pour elle un temps
d’apprentissage frénétique. Elle découvre la ville, le bruit, la
lumière du jour et de la nuit, mais elle apprend surtout « la civilisation ».
A l’école, elle
veut tout connaître et progresse rapidement, mais certains points de
la matière vont cristalliser en elle un sentiment de division.
3.3. Texte
Mon handicap majeur était l’utilisation des temps. J’étais fâchée avec la concordance des temps. Je confondais les différentes étapes du passé. Je n’arrivais pas à repérer et bien manier toutes ces nuances qui étaient le propre d’une langue que j’aimais, mais qui ne m’aimait pas. Je butais contre l’imparfait. Je me cognais la tête contre le passé simple – simplicité toute illusoire – et je calais devant le passé composé. Pour tout simplifier, je réduisais l’ensemble au présent, ce qui était absurde.
Je repensais alors au village, aux journées identiques où il ne se passait rien. Ces journées plates, vides, s’étiraient comme une corde entre deux arbres. Le temps, c’était cette ligne droite tendue, marquée au début, au milieu et à l’autre bout par trois nœuds, trois moments où il se passait quelque chose : les états du soleil. La vie était ces trois moments où il fallait songer à sortir les bêtes, manger au moment où le soleil est au-dessus de la tête, rentrer les bêtes quand il se couchait.
Mon passé était vraiment simple, limpide, fait de répétition, sans surprise, sans éclats. Je baignais dans ce temps sans trop m’agiter. En arrivant en France, je sus que la fameuse corde était une suite de nœuds serrés les uns aux autres, et que peu de gens avaient le loisir de s’arrêter sous l’arbre.
Mon père n’avait jamais quitté le village. Son esprit était ancré là-bas, définitivement. Le temps, pour lui, était un artifice pour compter les heures de travail à l’usine. Mais, intérieurement, c’est le temps du village qui continuait tranquillement à se dérouler, sans trop d’obligation, sans lui poser des questions embarrassantes comme cela m’arrivait souvent.
Je connaissais par cœur les conjugaisons des verbes « être » et « avoir », mais je me trompais tout le temps quand il s’agissait de les utiliser dans une longue phrase. Je compris qu’il fallait se détacher complètement du pays natal.
(T. BEN JELLOUN, Les Yeux baissés, pp. 103-105.).
3.4. Modes d’exploitation
a.Repérages
- La métaphore de la corde à plusieurs nœuds sera tout d’abord explicitée : pour la vie à la campagne, aux journées identiques, trois nœuds bien espacés correspondent aux états du soleil ; pour la vie en France (mais c’est aussi la vie en ville), une suite de nœuds serrés les uns aux autres marque la succession rapide des actions. On signalera par ailleurs que dans la culture occidentale, le temps linéaire des horaires et des agendas peut être aussi représenté comme une route dirigée vers l’avenir. La flèche du temps qui figure dans les grammaires françaises relève du même type de symbolisation.
- Le rythme de vie trépidant en Europe est traduit par une autre métaphore de type rural : « peu de gens avaient le loisir de s’arrêter sous l’arbre ».
- L’héroïne souligne la division temporelle vécue par son père : tout en se conformant à l’horaire astreignant du travail en usine, celui-ci reste immergé en pensée dans le rythme de vie monocorde de son village d’origine.
- Elle connaît elle-même un déchirement semblable puisqu’elle conclut que, si elle veut assimiler la concordance des temps en français, elle doit « se détacher complètement du pays natal ». C’est avouer clairement que l’apprentissage des catégories grammaticales d’une langue suppose l’intériorisation de certaines structures mentales.
b.Prolongements
C’est la complexité de la mentalité des immigrés maghrébins de la première génération qui devra être dégagée ici. Tahar Ben Jelloun montre que ceux-ci gèrent simultanément deux conceptions du temps différentes, l’une héritée du travail des champs, l’autre du travail en usine. Mais cette réalité est plus complexe encore si l’on tient compte de la prégnance du sentiment religieux chez plusieurs d’entre eux, comme j’ai tenté de le montrer.
Du reste, les arabo-musulmans ne sont pas les seuls migrants à devoir vivre cette sorte d’aliénation au contact de la culture occidentale. Il en va de même chez beaucoup d’étrangers d’autres continents. En avoir conscience permettra aux élèves, j’en suis convaincu, de prendre l’exacte mesure de leurs difficultés en français et de les relativiser, tout en en comprenant la cause.
En d’autres termes, la perception de la dissonance cognitive qui se produit chez des élèves arabophones lors de leur apprentissage des temps en français est un préliminaire indispensable pour arriver à dégager les différences de vision du monde sous-jacentes aux catégories grammaticales de la langue maternelle et de la langue cible, un préliminaire indispensable pour lever un « malentendu culturel ».
Bibliographie
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-BLACHÈRE R. & GAUDEFROY-DEMOMBYNES M. (1975), Grammaire de l’arabe classique, Paris, Maisonneuve et Larose.
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-COLLÈS L.(1994), Littérature comparée et reconnaissance interculturelle, Bruxelles, De Boeck-Duculot (« Formation continuée »)
-COLLÈSL., http://alainindependant.
-CRUTZEN D. (1998), « La dissonance cognitive : quelques pistes pour l’enseignement du français en contexte multiculturel », in Education-formation n°251, pp. 23-38.
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-FESTINGER L. (1962), A theory of Cognitive dissonance, Stanford, Stanford University Press.
-HALL E.T. ((1984), La Danse de la vie, Paris, Seuil.
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-MAILLARD M., « La conception métagrammienne du temps verbal », in Le Langage et l’Homme, vol. XXXIII, n°2-3, Leuven, pp. 155-162.
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-ZARATE G., (1993), Représentations de l’étranger et didactique des langues, Paris, Didier.
lundi 29 juin 2009
L'étranger dans les manuels algériens de littérature, par Djohar Khater
Introduction:
« Tout ce que
tu dis, parle de toi: singulièrement quand tu parles de l’autre. »,
disait Alain. Les manuels de littérature arabe des lycées algériens
n’échappent pas à cette règle. Ils servent prioritairement à l’ancrage
des composantes de l’identité nationale telle que la conçoivent
les autorités publiques. Car, même si leurs concepteurs affichent
dans les préambules la volonté d’en faire un moyen d’ouverture
des récepteurs sur le monde, l’objectif de cette démarche n’en
est pas moins de renforcer le moi identitaire et la cohésion du groupe
par la dévalorisation des hors-groupes. Aussi serait-il intéressant
de savoir si la dominante dans les représentations de l’étranger,
quoique rares dans le corpus littéraire, est négative ou positive,
et ceci étant, en quoi l’étranger est celui dont le savoir et la
sagesse ou les égarements et les perditions, sont enrichissants et
édifiants, soit, quels traits culturels saillants ont fait ou font
sa puissance et sa grandeur ou , tout au contraire, sa déroute et sa
ruine ? L’image dominante ne sert-elle pas à donner bonne
conscience et à maintenir le statu quo ? C’est ce qui nous essayerons
de mettre à jour à travers la lecture des images véhiculées par
les manuels sur l’étranger, et par celle des non-dits et des
omissions, replacés dans leurs contextes respectifs.
L’école, un lieu d’enculturation :
C’est le contact qui
permet que la culture soit, et qu’elle se transmette. Dans l’enseignement,
précisément, ce sont des hommes et des petits d’hommes qui s’adonnent
ou se soumettent aux règles du contact, telles que dictées
par la culture et aux règles de cette dernière.
C’est donc le plus naturellement
que les enfants acquièrent une image de leur propre culture maternelle.
Mais l’enseignement qu’ils reçoivent à l’école leur permet
en outre d’acquérir une image de la culture étrangère. Par les
éléments culturels insoupçonnés qu’elle introduit dans leur sphère
de vision, cette dernière est un vecteur indéniable de changement,
dans certains aspects de leur identité culturelle. Sans que cela n’entame,
cependant, son image d’ensemble ou celle considérée comme
telle: c’est que la culture diffusée est un prolongement de
la culture maternelle ou officielle, une idéalité. Elle reflète l’image
que le groupe veut donner de lui-même et des autres. En ce sens, il
est dans la tradition de la culture scolaire d’affectionner les représentations,
car elles permettent les schématisations qui peuvent orienter l’opinion
collective, et ce à travers les images qu’elle valorise.
Ces images, illustrent
la : « représentation que se fait un peuple, (une nation, une ethnie)
de lui-même (auto-image) ou d’un autre peuple (hétéro-image). Le
terme de représentation souligne le caractère médiat de ces images,
généralement transmises par la littérature ou par l’histoire, et
qui affleurent à la conscience collective sous forme d’opinions.
En ce sens, toute image a un certain degré de réalité, mais cette
réalité est devenue psychologique, donc subjective ; elle est faite
d’un ensemble de signaux à partir desquels l’opinion d’un
peuple croit pouvoir se reconnaître ou reconnaître un autre peuple,
ces signaux étant toujours chargés d’affectivité.» (Georges Michaud,
1971). Laquelle affectivité s’insère dans la réalité du
groupe et le sert ; s’inscrivant dans sa culture que ce faisant elle
reproduit, elle permet à la collectivité de se reproduire.
L’école, lieu de socialisation :
Aussi, définir une culture, en parler, c’est nécessairement se référer à un mode de socialisation, à un type de personnalité et donc à une éducation. La société, la personne et la culture ne peuvent être conçus séparément. Les définitions de l’enculturation et de la socialisation aussi nombreuses soient-elles, le prouvent. Appartenir à une collectivité, c’est se reconnaître dans le Nous collectif ; c’est s’identifier assez à ce Nous pour y puiser, du moins pour une part, sa propre identité psychique et sociale. Ainsi, l’adaptation aux autres apparaît comme le résultat continu de conditionnements commencés dés la naissance, et par lesquels se façonnent des besoins et des goûts, des sentiments, des manières de penser , de réfléchir, de sentir et de voir.
Autrement dit, enculturation et socialisation sont deux façons de désigner ou de définir un même processus de la formation de la personne, puisque celle-ci intègre par une série d’acquisitions continues, des traits culturels qui lui permettent de s’adapter à son groupe. C’est de cette liaison essentielle entre la formation de la personne et son adaptation à son environnement que résulte la personnalité profonde ( André Thévenin, p 115).
De ce long apprentissage,
naissent les connivences entre les hommes et les choses. C’est
ce qui explique le malaise en dehors de la culture du groupe, la disharmonie
entre l’étranger fondamental et son nouveau milieu.
…D’où la difficulté d’être étranger
L’étranger, cet homme venu d’ailleurs, reste souvent par la présence en lui de tout ce qu’il a laissé loin derrière lui, très attaché à sa culture d’origine réactivée aussi bien par les liens familiaux ou leurs souvenirs et la fréquentation de compatriotes. Elle est le moule qui façonne sa structure psychique, qui conditionne son affectivité, et elle représente son système de référence de base. D’où son attitude vis-à-vis de la société d’accueil ; une attitude qui n’est pas forcément positive, quel que soit son statut, qu’il vienne de la civilisation dominante, même si dans ce cas de figure, il a le beau rôle, ou de celle dominée, dont la dépendance envers la première, selon Ibn Khaldoun, le cantonne dans le rôle d’imitateur du dominant dans les aspects culturels auxquels il peut accéder ( manuel 3, p 35/36).
Les facteurs de cette inadaptation ou de ce malaise souvent paroxystique en terre étrangère, de surcroît de culture dominante, sont dus aux représentations fortement entachées d’ethnocentrisme, de racisme et de
chauvinisme, transmises par les cultures sociales respectives, et par les institutions éducatives entre autres et intériorisées aussi bien par le groupe d’accueil que par l’émigré. Tiraillé entre deux modèles culturels aux exigences inconciliables, ce dernier ne peut éviter l’écartèlement et le déséquilibre. C’est qu’à chaque fois qu’un individu appartient à deux groupes différents dont les normes sont opposées, il peut avoir du mal à être considéré ou à se considérer comme membre à part entière de l’un ou l’autre groupe (André Thévenin, p 116).
Ces oppositions sont visibles dans le comportement global par exemple, des populations brusquement transplantées dans des zones aux us et coutumes différents des leurs et qui en sont désorientées. Elles expliqueraient également certaines attitudes réactionnelles ou anxiogènes observées dans des populations réfugiées, émigrées ou rapatriées car « les immigrés sont obligés, en s’expatriant, de se séparer de leur culture, leur être premier, et leur identité profonde » ( Tahar Ben Jalloun, 1978).
D’où la double exclusion; une première auto-exclusion nécessaire à l’adaptation à laquelle s’ajoutera celle provenant du regard et des attitudes de l’autre. Le combat à mener s’annonce alors sans répit: résister à l’envahissement par l’autre, refuser la secondarité dans un champ culturel qui exige qu’on renonce à sa langue et par là même à son être intime, mais qui dans le même temps se refuse à l’autre, et se ferme à lui, car étant d’ailleurs.
Voilà qui autorise toutes
les dérives : le sentiment exacerbé de mépris, d’injustice ou
le déni de vie, pour des raisons culturelles, raciales ou nationales
qui vont de l’auto-glorification à la haine de l’autre, peut à
l’échelle d’une communauté, d’une nation ou simplement d’un
groupe ou d’un individu, déboucher sur des drames.
L’UNESCO : Une école pour la paix :
Contre ces dérives et ces drames, l’Unesco a émis dés la fin de la deuxième guerre mondiale, des recommandations jugées nécessaires pour enrayer les dangereuses manifestations d’ethnocentrisme, de racisme et de nationalisme exacerbé dans les manuels scolaires et qu’y soit inculqué le sens du respect des cultures et des peuples pour favoriser la paix dans le monde. Car l’école peut à juste titre jouer un rôle crucial dans l’acquisition d’un regard sinon bienveillant, du moins non agressif envers l’autre, de surcroît s’il est étranger – quand bien même il ne serait qu’à quelques encablures de ses frontières nationales - en le représentant sous un jour avantageux, loin des stéréotypes stigmatisants.
Depuis, des
modifications de fond ont été apportées aux supports éducatifs de
toutes sortes dans ce domaine précis par des pays tels que le Japon,
les Pays Scandinaves et la Belgique, avec pour ce dernier, les travaux
de Luc Collés. Mais en règle générale, les ajustements à ces valeurs
d’échange et de dialogue restent à ce jour insuffisants, bien que
concrètement inexistants jusqu’en 1975 (Roy Preiswerk et Dominique
Perrot, p15), ce qui est regrettable. Si le contact des hommes est la
condition qui permet la culture, ce contact est, par la
voie de l’école, ce qui permet la rencontre des cultures, puisque
l’enseignement peut éveiller à d’autres réalités.
L’école peut en effet constituer une ouverture sur d’autres visions des choses, d’autres façons de vivre et de penser. Elle peut en sensibilisant à l’existence d’autres traits culturels, aider l’élève à dépasser l’ethnocentrisme débordant et aveugle, ce qui est en soi, selon A.Thévenin, est une initiation, et dans un second temps une participation à ce qui est autre. C’est une ébauche de reconnaissance de cette altérité, qui conduirait une décentration, et une incitation à regarder autrement sa propre culture.
Il est cependant
hors de doute que cette ouverture de l’enseignement sur d’autres
horizons, son respect des cultures des hors-groupes, puisse
mener à l’assimilation de traits culturels étrangers,
à l’intégration de ceux-ci, tels quels dans la culture globale d’accueil
( A.Thévenin, p 72). Et ce, bien qu’elle permette assurément une
acculturation enrichissante, car fonctionnant selon son modèle propre.
Délimitation du champ de recherche :
1-En ce sens, l’objectif de cette lecture est non pas de plaider une acculturation aveugle et bête, mais de débusquer les déformations inhérentes à l’ethnocentrisme, au racisme et au nationalisme à l’école. Déformations qui visent à renforcer la cohésion du groupe contre les hors–groupes par un jeu intense de valorisation de soi et de dévalorisation des autres et à légitimer l’ordre établi. Et ce, par l’étude de l’image de l’étranger dans les manuels.
2- Les manuels ciblés sont ceux de la littérature arabe de la période post-indépendance jusqu’à 1989, le quatrième, facultatif, édité en 1979 a perduré jusqu’à 1989 et deux autres édités l’un en 1996/ 1997, l’autre en 2005/ 2006 ( six en tout). Les manuels d’arabe ont, à cause de leur support linguistique (même controversé) un impact plus large que ceux des langues étrangères, dont le français, pourtant langue étrangère dominante ( ou butin de guerre, c’est selon...).
L’identité est le thème récurrent du corpus littéraire de ces manuels, puisque l’un des objectifs de la discipline est la mise en valeur des composantes de l’identité nationale et de l’appartenance civilisationnelle de l’Algérie. Pour ce faire, le recours au passé est la voie favorite. Les gloires et les drames sont revisités, exposés. L’autre, qui en fit partie ou l’autre tout court, est également mis sur scène. Tant il est vrai que parler de l’autre, c’est d’abord et avant tout, parler de soit.
3-L’autre, précisément l’étranger, dans ces manuels, est le non-arabe et son monde. L’arabe lui, est le frère, issu de la même matrice : la civilisation arabe. Appartenant à la même aire civilisationnelle, les arabes, qu’ils soient d’Orient ( El Machrek) ou d’Occident ( El Maghreb ), partagent les mêmes constituantes identitaires, l’arabité et pour la plupart, l’islamité. En sus d’un passé commun, ils ont tous connus les affres de la domination étrangère sous une forme ou une autre. La similitude de leurs problèmes actuels, est soulignée à dessein. C’est ainsi que malgré les frontières qui séparent les peuples, les régimes politiques qui différent d’un pays à un autre, les dissensions et les désaccords permanents entre les dirigeants, la Nation arabe est une évidence dans ces manuels, tout autant que l’identité arabe. De ce fait, l’étranger est celui ou ce qui est hors du champ arabe.
Au sens classique donc, l’émigré est celui qui s’est arraché à ce vaste champ pour vivre en dehors : l’émigration est extra-muros. Elle se fait et se vit dans la douleur. Elle est telle dés lors que l’enceinte du monde arabe a été franchie. Ceci pour le discours, la réalité étant moins reluisante. En fait, les barrières sont là, délimitant les territoires, et tout un chacun du dedans (soit un arabe) qui a franchi ses frontières nationales, même s’il n’a pas quitté celle de l’Oumma, est considéré comme étranger.
C’est pourquoi le thème de l’émigration, clairement énoncé dans ces manuels, est abordé à travers les poignants poèmes de la littérature du Mahjar ou de l’immigration en Amérique , dont ceux d’Ilyas Ferhat et d’Iliya Abu Madhi . Ce dernier quitta le Liban pour l’Egypte en 1900, puis émigra aux U.S.A en 1911 et y resta jusqu’en 1957, date de son décès à New York. Comme ses compatriotes émigrés, il pleure sa jeunesse et sa quiétude perdues à New York, cet océan de fer et de féroce compétition, où s’est diluée sa langue chantante et sa culture orientale qui illumine dans ses souvenirs les visages des Libanais...Il dit, à l’instar des autres exilés, sa fierté d’appartenir à l’Orient, sa nostalgie poignante du pays et des siens, plus chers à ses yeux que tout au monde, mais qu’il a dû quitter dans la quête d’un mieux-être. Car les étrangers ont tout accaparé, ne laissant aux dominés privés des moyens de subsistance, que la terre pour s’y coucher ( manuel 3 – p 133/134, 371).
A ces textes,
s’ajoutent deux autres : l’un de Abu Tayeb El Mutanabbi ( 303/354
de l’hégire ; 925/976 de notre ère), jouissant en terre conquise
de Perse, lors d’un voyage officiel, de la féerique beauté des paysages
de la vallée de Buwane, tout en se sachant étranger à la contrée
et en se sentant dépaysé ( manuel 2 – p 105). L’autre, datant
de 1978, soulève à travers le manuel de 1996 le problème de la perdition
de la jeunesse algérienne émigrée en France à cause de la mal vie
quotidienne ; une mal vie d’une intensité telle que la rupture avec
le pays d’origine est inéluctable ( manuel 5 - p 241/242).
Nonobstant
la diversité des réalités qui ont suscité le déplacement des uns
et des autres, il est cependant clair que l’expérience est loin d’être
agréable et n’est souvent ni une réussite, ni un moment de plaisance,
bien au contraire. Mais les véritables facteurs de cette tragique ou
pour le moins triste situation, soit l’ethnocentrisme, le racisme
et le nationalisme chauvin, n’en sont pas moins tout à fait occultés.
me drame de l’émigré, cet autre par l’ethnie, la race ou la nation
ou par ces trois facteurs regroupés, n’est-il pas dans l’intériorisation
des attitudes inhérentes aux appartenances sus-citées et le rejet
des autres, aussi bien par lui-même et son groupe d’origine, que
par le groupe d’accueil, grâce entre autres aux institutions éducatives ?
Quelles sont donc les représentations de l’étranger par rapport au moi, à travers les étapes traduites par les manuels ?
-Dans les manuels post-indépendance, jusqu’à 1989, de même que dans les manuels d’histoire occidentaux et précisément français de la période jusqu’en 1977, le réflexe identitaire est à son comble, suscité par les traumatismes de la décolonisation et par projet de la reconstruction nationale de ce côté-ci de la Méditerranée et de la construction européenne de l’autre.
Dans ces manuels algériens, aucun texte étranger, à l’exception de Kalila wa Dimna ( trad. arabe d’ Ibn El Moukaffaâ ( né et décédé en 106/145 de l’hégire ; 728/767 de notre ère ) du célèbre récit hindou « le Livre des animaux ») ( m2- p.131/132 ).
Des représentations négatives
- Du passé de l’Occident:
Les représentations de l’étranger majoritairement occidental, disséminées dans les textes, les mots ou les paragraphes, sont globalement négatives. Ainsi, sont dévalorisés et discrédités les grands philosophes grecs et latins pour leur ridicule vision de la femme ; laquelle vision a perduré et a coûté la vie à la jeune et resplendissante Hépathya, lapidée au quatrième siècle en Alexandrie pour avoir aimé et enseigné la philosophie néo-platonicienne ( m3- p.212/213), les Généraux des armées adverses et leurs collaborateurs pour leur couardise qui les fait fuir devant les Califes ( m2-p .45, 48, 93, 95, 216) .
L’extermination
même, de la population de Tolède par les musulmans est revendiquée
comme une vengeance divine pour apaiser les cœurs meurtris des musulmans
( m 2 –p.273). Tandis que les Croisés combattus par Salah Eddine
en l’an 583 (1205 de notre ère) pour reprendre Jérusalem,
sont comparés à un tas d’immondices ( m 2- p 197) ...Les Romains
sont de mœurs dépravées selon Cléopâtre, qui met ses domestiques
en garde de jamais les imiter ( m3- p 105). Et de façon générale,
ce sont les auxillaires d’origine non arabe et les esclaves affranchis,
intrigants et conspirateurs qui semèrent la zizanie au cœur
des palais des Califes, provoquant la décadence de la civilisation
musulmane ( m2- p.79) .
- Des noirs :
Ces derniers
« ezzing », sont méprisés. Leur cruauté est décrite par Ibn
Errumi à travers un poème de 2 pages qui décrit la destruction de
la ville de Bassora en l’an 275 de l’hégire par incinération,
ainsi que le massacre de ses populations (m2- p 86/89).
Leur caractère fourbe et mesquin, leur puanteur sont mis en index dans
un poème satirique visant Kafur El Ikhchidy, Gouverneur
noir d’Egypte ( m 2 – p 308 ) par El Mutanabbi ( 303/354 de l’hégire ;
925/975 de notre ère), connu pour être le plus grand des poètes arabes
de toutes les époques. Cette absence de mesure est le trait de caractère
dominant des noirs ; l’esclavage en est l’aboutissement. Un texte
décrit le déni de droit et de dignité qui les frappe aux Etats Unis
d’Amérique, où ils sont humiliés et surexploités (m3- p .377).
- Des politiques et sciences contemporaines :
Dans ces manuels, les occidentaux, français en tête, sont la première cause du sous-développement, voir de la misère des peuples arabes en général (m3- p88, 375 ); peuples qu’ils ont écrasés par une exploitation impitoyable et auxquels ils répondirent, quand ils voulurent défendre leur liberté et leurs droits spoliés, avec une barbarie telle que la nuit s’emplissait de bombes et de mort, que le ciel tonnait menaçant et l’horizon flambait et noircissait (m3- p 136 ; 86/88).
Faisant suite à la dénonciation du fait colonial dans sa nuisibilité, la science et la technologie modernes, d’essence et de conception occidentales, sont péremptoirement rejetées. Ainsi, le savoir occidental est tourné en dérision et les découvertes et inventions technologiques diabolisées, tel le sous-marin, ce monstre destructeur, et la conquête spatiale qui a avili la lune et terni sa beauté ( m3- p 98/99 et 417/418) . Dans la même trajectoire, la vie citadine mécanisée, est méprisée au profit de la vie bédouine, via l’Emir Abdelkader, à travers un poème de 2 pages (m3- p 64/65 ).
- Supériorité des arabes sur les autres :
Il est évident
que les Arabes auxquels, selon l’école algérienne, s’apparentent
les Algériens, sont encensés tout au long des corpus.
Sont valorisés également à travers les para-textes, les Arabes originaires
du Machrek, qui restèrent fidèles à leur culture d’origine.
La compétence avérée de ces derniers, dans des champs spécifiques
du savoir, a joué un rôle déterminant dans la transmission
des connaissances du Machreq au Maghreb, lequel contribua grâce à
ces échanges et liens à l’essor de la civilisation musulmane,
tels Ibn Rashiq El Kairawani, d’origine yéménite, ( 390/456 de l’hégire ;
1012/1078 de notre ère) né à Msila en Algérie et que
la quête du savoir mena des royaumes du Maghreb jusqu’en Sicile
( m2- p.145/158 ); ou Ibn Khaldoun ( 732/808 de l’hégire ; 1354/1430
de notre ère ) , d’origine yéménite également , né en Tunisie
et connu dans les contrées du Maghreb , du Machreq et de l’Andalousie
( m3- p.26/36 ). Quant aux acculturés, tels que El Maâri(
363/ 449 de l’hégire ; 985/1071 de notre ère , m2 – p.115)
) ou Ibn Hany ( 326/363 de l’hégire ; 948/985 de notre ère,
m2 – p 215 ) … et ceux dont la singularité d’origine
a résisté à l’effacement total, tels Abu Nawas, d’origine
persane ( 145/ 199 de l’hégire; 767/821 de notre ère, m 2- p 5
), ou Ibn El Mukaffaâ, d’origine persane ( né et décédé
en 106/ 145 de l’hégire ; 728/767 de notre ère, m 2- p 124
)... les préambules rappellent qu’ils ont été accusés
d’hérésie ou d’ hétérodoxie : le plus grand des crimes en Islam.
Ce qui a fait encourir à certains d’entre eux la peine de mort.
L’ambivalence des images positives
- Des femmes : Les seuls étrangers cités en tant que personnages positifs , à travers deux longs textes sont deux femmes. L’une est victime des mentalités rétrogrades des hommes de son époque envers la femme et notamment envers celle qui détient une prérogative traditionnellement masculine, ici le savoir. L’autre est une jeune et gracieuse japonaise qui s’engage volontairement pour servir les contingents japonais sur un champ de combat.
May Ziyada, écrivaine féministe d’origine libanaise (1886/1941), retrace, à travers le premier texte, la malheureuse expérience d’une femme qui finit lapidée dans les rues d’Alexandrie au début du 4e siècle pour avoir voulu enseigner et vulgariser la philosophie néo-platonicienne, en l’occurrence la jeune et belle Hépathya, fille Théonyos, le célèbre mathématicien. Le texte met en valeur le valeureux combat des femmes à travers l’histoire et le drame auquel confinait leur vie. Il donne à réfléchir sur les conclusions à en tirer (m3- p.213) : il est mortel de se hasarder sur les chemins interdits. Discrédités pour cette barbarie, les grecs donnent néanmoins la leçon.
L’autre, de Hafiz Ibrahim (1872/1932) a été conçu pour engager les hommes de son pays, l’Egypte, à sortir de leur indolence et à s’armer de courage. Et ce, afin de faire la guerre à l’ennemi à l’instar de la téméraire jeune et belle japonaise qui préféra s’exposer à la mort et soulager ses frères blessés à une vie sans dignité (m3- p.115/116 ). En réalité, ce personnage qui est sensé servir de modèle pour la gent masculine, devient un modèle négatif dés lors qu’il s’agit de l’éducation préconisée par H.Ibrahim aux femmes de son pays( même manuel).
- Des chefs - d’eouvre : Pour ce qui est des chefs-d’œuvre artistiques et architecturaux, produits du génie arabe et islamique, ces derniers sont minutieusement décrits, valorisés, admirés. S’ils sont touchés par la détérioration ou la destruction, pleurés, plaints et déplorés. Par contre, ceux des civilisations antérieures à celle des arabes ou étrangères à elle, jusqu’aux merveilles universellement connues et aux savoirs à l’efficacité irrécusable en Mésopotamie, en Egypte, en Chine, au Japon, en Inde et en Amérique, sont superbement ignorés. Cependant, il est fait référence à 2 d’entre eux, exceptionnellement, et à titre d’illustration de certains genres ou prouesses poétiques arabes. Pour la didactique, l’attention a échu à une strophe de la versification de Abane Ellahiki (décédé en 205 de l’hégire ; 827 de notre ère) de la version arabe de Kalila Wa Dimna, et qui loue en 3 vers, les mérites du Livre des ruses, des drames et des dures réalités du monde, énoncées par et à travers les animaux ( m2- p 190).
Pour la poésie
raffinée, la palme revient à El Buhturi ( 206/284 de l’hégire ;
828/906 de notre ère ), en tant que poète du Beau, dont les
poèmes sont des « chaînes en or » aussi bien par le style bien particulier
que par certains des thèmes inédits jusqu’alors dans la poésie
arabe, tels la description des vestiges des civilisations en tant que
sites historiques touristiques... Le texte dont la moitié seulement
est présentée, est la célèbre Siniya ( par référence au S de la
rime de l’ensemble du poème). A travers sa Siniya, El Buhturi
fait le parallèle entre la splendeur passée du Palais Madaiene de
l’empereur de Perse Anu Chirwan - situé dans l’ancienne capitale
du pays - et sa décadence présente qui n’en dit
pas moins la magnificence et les bouleversements qui ont chassé ses
beaux jours, chamboulant sa vie et provoquant son malheur. Or,
s’affliger de l’état délabré du palais « Le plus blanc de Madaiene »,
le plaindre, c’est pleurer son propre sort de vedette déchue et son
bonheur perdu ( m2-p.59/74). Si le poète donc s’identifie à
cette merveille délabrée et à ses anciens occupants et compatit
à leur détresse, c’est pour y trouver un réconfort et y puiser
le courage de supporter les épreuves de la vie.
Homme ou chose,
l’étranger, c’est évident, est accessoire dans les deux
cas de figure : les deux genres de poèmes dont il vient d’être question
aussi bien que les modèles féminins cités plus hauts. Rien
de ce qui étranger ne vaut pour lui-même, en tant qu’être singulier,
dont la particularité mérite attention et considération, pour ce
qu’elle est. Et ce, même si d évidence, rien n’est fortuit dans
un manuel, ni gratuit, et qu’une fonction bien déterminée
est assignée à toute représentation.
- Repli identitaire/ Ignorance de l’apport de l’autre
Il est clair
qu’à ce stade, le repli identitaire est extrême. Ainsi, en
tout cas, le laisse entendre le discours des manuels, traduction sur
le terrain du discours officiel qui prêche l’anti-colonialisme et
l’anti-impérialisme pur et dur pour susciter l’adhésion des masses
et les rassurer. L’introduction du m3 affirme bien que ce dernier
a été conçu dans un esprit d’ouverture sur le monde, mais rien
dans le corpus n’est venu concrétiser cette déclaration d’intention.
La preuve en est que ces étrangers, toutes nations confondues,
pourtant amis de l’Algérie, n’y ont pas droit de cité, ni d’ailleurs,
aucun extrait d’une de leurs œuvres. Pourtant, persécutions, traumatismes
indélébiles quant ce n’est pas la mort, sont autant de preuves ultimes
de l’engagement total, sincère et désintéressé, de ceux qui ont
choisi le camp des opprimés, souvent contre celui des leurs. Rien n’y
fait. L’étranger, quel qu’il soit, est ennemi : il constitue un
danger pour l’Oumma ou la Nation. C’est ainsi qu’il doit être
perçu. La cohésion sociale et la stabilité sont à ce prix, semble-t-il.
L’idéologie ne s’embarrasse pas de vérités. Il y’a les bons
d’un côté et les méchants de l’autre : ceux qui ont transgressé
les normes des deux camps, qui ont choisi la vérité de l’autre,
sont des traîtres...D’où ce silence si lourd de sens...
De fait, les traîtres de la cause collective, n’existent pas, comprend-on à travers l’exécution de Ali Chekkal. L’élimination de ce traître notoire, alors même qu’il se trouvait aux côtés du Président français à Paris, par un Moudjahid algérien est une fierté et un soulagement pour le poète Abdesslam Habib, qui rapporte l’événement (m3- p.322). S’il existe de fortes raisons de politique intérieure à ce rappel, comment expliquer l’absence de reconnaissance envers ces hommes d’ailleurs, qui avaient pour la plupart renié l’idéal belliqueux de leur mère patrie et sa raison d’Etat.
La chape de plomb imposée à leurs sacrifices signifie t-elle le déni officiel continu de la France pour ses traîtres d’hier ? Ou que l’alliance avec l’ennemi contre son pays, même pour une juste cause, est un crime impardonnable sanctionné par l’oubli par ceux-là mêmes auxquels a bénéficié l’acte et par conséquent, que ces hommes sont loin de constituer des modèles ? Ou simplement et plus généralement encore que l’idéal révolutionnaire n’est plus à l’ordre du jour, et à tel point, qu’un homme comme France Fanon. qui n’a pas réagi à la bêtise coloniale par objection de conscience , mais par esprit de solidarité humaine, est banni des manuels, non seulement en tant que militant de la cause nationale mais aussi comme scientifique et auteur de certains des plus pertinents livres de l’époque.
Paradoxalement,
l’ingratitude est moins crasse dans la réalité, puisque le nom de
certains de ces martyrs illustre parfois une place publique ou un établissement
scolaire, telle la place Maurice Audin, le lycée Frantz Fanon,...Cependant,
l’histoire de ces hommes hors du commun est en règle générale méconnue
ou pas du tout (celle des nationaux ne l’est pas moins).
- Primauté de la raison d’Etat :
L’intérêt supérieur de la nation, en tant qu’entité politique, doit laisser loin derrière, toute autre considération même d’essence humanitaire. Ceci est d’autant plus clair, que l’amour de la Nation est déclaré prioritaire par rapport à toute autre question. Ainsi, la déclaration d’amour de Iliya Abu Madhi, qui chante l’amour des hommes quels que soient leur religion et leurs rites, car issus tous de l’Esprit, seule et unique religion, et qui invoque la tolérance, le rejet du fanatisme et le bien vouloir, est vidée de sens. C’est que les idées d’Iliya Abu Madhi, de confession chrétienne, sont opposées aux recommandations de l’Islam, contre lequel il est accusé de s’insurger ( m3-p.131 ; 353 ).
A l’opposé,
Ibn Badis, symbole national contemporain de la renaissance islamique
en Algérie, déclare qu’il est du devoir de tout être humain de
respecter les religions et les nations, car l’Islam respecte l’humanité
dans toutes ses composantes. C’est pourquoi, œuvrer pour sa
Nation propre est le premier pas de l’homme au bénéfice de
l’humanité..../ ...Il dit ailleurs : « Nous aimons l’humanité,
nous la considérons comme un tout. Et nous aimons notre Nation que
nous considérons en faire partie...Nous aimons celui qui aime l’humanité
et la sert, mais nous haïssons celui qui la hait et lui nuit. » ( m3-
p 261 ; 394 ) Enoncées dans un contexte , celui de la colonisation,
ces paroles avaient un sens et une portée certainement autre que celui
dans lequel elles sont exploitées. La nation, est au cœur de ces discours
du passé, instrumentalisés en temps d’indépendance.
C’est que l’Algérie monolithique que l’on envisage de construire n’a nul besoin de ces modèles hautement humanitaires dont l’absence est signalée, ci- dessus. Et, s’il faut se rappeler les sacrifices consentis pour l’indépendance, tels que les rappelle Mohamed Elaïd El Khalifa, à l’occasion de l’Aïd El Adha 1965, dans un poème intitulé : « Auprès des tombes des martyrs », c’est en sanctifiant les acteurs dans les cœurs, l’Algérie étant devenue, grâce à eux, en période d’Indépendance, un Paradis de paix et de bonheur ( m3- p 119/120). Un autre texte, rappelant les horreurs de la guerre et le supplice des hommes, raconte l’héroïsme et le martyre de A. Zabana (exécuté par pendaison à l’aube de juillet 1955, à la prison de Barberousse, à Alger) pour son pays ; texte rarement lu et jamais étudié du fait de la place qui lui échoit en fin de manuel ( m3- p.420/421 ).
Libéré du joug colonial, le pays a enfin accédé à la dignité. Une dignité dont est privé tout peuple opprimé par le dictateur qui le maintient dans l’ignorance pour mieux le dominer. Ainsi parle El Kawakibi ( 1849/1902) dans un long réquisitoire contre le colonialisme. Son combat en vue d’émanciper les musulmans, nous apprend le manuel, a été couronné par la victoire de ces derniers sur les dictatures qui les enchaînaient (m3- p 144/146 ; 148). Le combat a donc abouti, la question est close.
-La liberté, une utopie :
C’est pourquoi, l’Indépendance chèrement acquise, l’esprit d’indépendance, ovationné ci-dessus est mis au placard. Or, il ne pourrait être sauvegardé ou élargi sans l’initiation et l’exercice à la liberté de conscience d’hommes qui se seront identifiés aux modèles occultés, ceux des hommes épris de liberté et de justice, d’ici mais aussi d’ailleurs. Un passage de Amine Errayhani, présenté en illustration des thèmes traités par les écrivains du Mahjar, énonce que la liberté est le signe premier du bien-être, et que : « Le premier des droits de l’homme, c’est la liberté : la liberté de pensée, la liberté d’expression, et la liberté d’action. » ( m3- p.353 ) .
A contresens de ces 3 lignes, un texte de 30 lignes, du Cheikh Abdehamid Ibn Badis, s’attelle à nier l’existence de la liberté. L’auteur qui dit l’avoir cherchée en vain chez les riches comme chez les pauvres, conclut en 8 lignes ne l’avoir trouvée et perçue finalement que dans le regard clairvoyant de ceux qui cherchent la vérité et dans le cœur de ceux qui ont la foi, auxquels il fait vœu de s’apparenter ( m3- p 239/241 ) . Si donc la liberté n’a pas d’existence dans la réalité, sa quête ne peut être qu’utopique, une perte de temps, pourrait-on conclure.
La lucidité, pour tout algérien, consiste donc à comprendre les restrictions faites au nom du FLN, le Parti unique algérien, en matière de liberté et à avoir foi en ses choix. Que la vérité, c’est celle proclamée par les discours politiques et toute voix discordante est une atteinte à l’ordre public et à l’intégrité de l’Etat. En ce sens, le bon citoyen est celui qui applaudit, fête et renforce les faits les plus anodins de ses supérieurs de tous ordres: la soumission doit être totale.
Ce n’est pas un hasard, si 15,86 % des auteurs du corpus littéraire, des poètes et des écrivains grands et petits, ont fait l’apologie des Califes, des Gouverneurs ou sultans de leur époque et ont goûté aux joies de la reconnaissance et de la gloire, dont la promotion aux Hautes charges de l’Etat ( J.E.Bencheich, p 29).
Si certains tombèrent de leur piédestal, tient- on à préciser, c’est à cause des intrigues de leurs congénères. Déçus, le plus souvent pour avoir été déchus et pour échappé à la prison ou la mort de justesse, ils se lamentent sur leur sort dans 12 textes qui dénoncent directement ou implicitement les travers de l’exercice de la politique ( Ibn Khatib, m2; IlIya Abu Madhi, m3 ; Abdelhamid Elkhatib, m1; Ibn Zaydoune, ‘5 textes’ m2 ; Mahmud Samy El Barudy, ‘2 textes’, m 3 ).
-Le Califat, un idéal :
Faut-il le rappeler, à l’origine le Califat sous sa véritable forme, était loin d’être une dictature. La justice étant au cœur de l’Islam, la juste mesure était sa devise. L’incitation au bien et l’interdiction du mal, était un devoir pour le musulman et ce dernier pouvait exprimer une opinion contraire, remettre en cause un jugement, même émanant du Prophète en personne. De fait, il est reconnu en Islam, que la diversité et la différence sont une grâce. Aussi, les schismes, les dissidences, les oppositions, les écoles et doctrines... ont-ils fortement émaillé, pour des motifs divers, l’histoire politique et autre, des musulmans. Mais, aussi étrange que ce soit, aucun texte n’est critique envers les Chefs déviants, majoritaires, et ceux qui se sont illustrés par un despotisme sans pareille, présentés pourtant en leaders modèles, dont le Gouverneur Abu Jaafar El Mansur ( 41/94 de l’hégire ; 663/716 de notre ère ; in m 1 – p 163 ).
Un seul texte bouscule le silence, véhiculant une image négative des Gouverneurs Mamluks. Intitulé « des princes à vendre » : le texte raconte les mésaventures des Princes Mamluks auxquels le Cheikh Abdelaziz Ibn Abdessalam ( décédé en 660 de l’hégire ; 1282 de notre ère ) infligea l’humiliation suprême de les vendre aux enchères comme des esclaves, en vue de rétablir la justice piétinée par leur despotisme ( m3- p 167/171 ). C’est dire que le Califat est l’incarnation de la volonté divine puisque le pouvoir des religieux empêche toute dérive.
-La république, une ineptie:
Bien que le Califat soit au musée depuis 1922, aucun texte ne reconnaît un quelconque mérite à l’Etat moderne, lequel loin d’être parfait, promet tout de même par les mécanismes institutionnels qu’il met en œuvre, et les instruments qu’il se donne, une meilleure protection des droits des citoyens ( A.Laroui, p 40). Ni ne met en valeur les aspects saillants du régime politique algérien et n’en définit les contours tels que définis par le fameux Congrès de la Soummam en Août 1956.
Le mode de gouvernance islamique classique, le Sultanat, sous la dénomination du Califat, est dans les manuels, le modèle par excellence. Serait- ce pour rassurer sur la continuité de la raison d’être du premier dans sa version contemporaine en Algérie, qui est l’instauration de l’ordre et de la justice ? Ahmed Chawki, le Prince des poètes, pour les auteurs des manuels, le dit sans équivoque : l’instauration de la république turque par Kamel Attaturk, est un enterrement du Califat qui endeuille les musulmans ( m3- p.361 ).
L’abolition
du régime d’obédience islamique qui a permis à Istanbul de gouverner
le monde musulman pendant 6 siècles, a sonné le glas de l’empire
Ottoman, depuis longtemps en voie de décrépitude. Il a été remplacé
en 1923 par la république laïque de Turquie, d’inspiration et d’essence
occidentales. La réaction de A.Chawki, est normale : n’a-t-il pas
connu les fastes et les merveilles du palais des Khédives, pour y avoir
passé une enfance de rêve et y avoir grandi et travaillé?
Les non-dits des manuels
La république, une institution moderne :
La réalité est que le Califat ottoman, comme tout autre modèle de gouvernement, après les Compagnons du Prophète, et surtout après ce dernier, et tout système politique qu’il soit socialiste ou démocratique, a ses privilégiés, ses castes prioritaires, et ses laissés pour compte ou exclus. Il s’agit simplement de ne pas cultiver l’utopie mais de construire, puisque le propre de l’homme, est d’être interpellé par le passé au moment même où se projette dans l’avenir. Le comment ne peut en aucun cas se dissocier du qui : les héritiers d’une civilisation, d’une culture, d’une tradition, doivent en témoigner. En tant que legs à l’humanité de leur patrimoine le plus caractéristiquement humain et positif. Ils se doivent tout autant de tenir compte de l’évolution de la vie et donc de s’arrimer aux apports de la modernité de leur époque.
En matière de système de gouvernement, le mode de gouvernance moderne, la République en l’occurrence, est dépositaire en tant qu’instance légitime de la souveraineté populaire pour l’égalité devant la loi et l’intérêt général, selon J.J.Rousseau ( Le contrat social, p39/40).
Le contrat social, à l’origine, stipulait qu’en contrepartie d’une part de la liberté d’action de tout un chacun cédée à l’Etat, ce dernier était tenu de lui assurer la sécurité en cas de menace par les autres, ceux de l’intérieur et de l’extérieur, de satisfaire ses besoins par une répartition équitable des richesses et des impositions communes, de veiller à la régulation de son état civil. Historiquement situé au 4e siècle avant J-C, ce système pratiqué alors par les Grecs, plaça la loi et les valeurs au-dessus du gouverneur lui-même. Revendiqué comme héritage européen commun face à celui despotique de l’Orient, il est réinstauré par les révolutions scientifiques du 18e siècle.
En réalité, la république moderne, initialement conçue pour protéger le capital et le multiplier dans la paix, par l’adhésion des masses à son projet social, veilla, une fois installée, à l’intensification de la production par une politique du marché suivie d’un conditionnement intensif à la consommation. L’idéal de justice de départ n’a pas tenu ses promesses, car dévoyé par les appétits insatiables de ceux qui ont les plus fortes capacités de nuisance. Cela a débouché sur la domination universelle du capital.
Cependant,
les majorités humaines qui en dépendent en Occident, bien que rongées
par le stress inhérent au mode de vie moderne, et quoique loin
du bonheur, vivent tout de même au-dessus du seuil de la pauvreté
qui colle à la peau des populations du Tiers monde. Leur lutte quotidienne
pour un meilleur vécu, un mieux-être, devrait être une leçon de
vie et un stimulant pour une société sous- développée où
l’indolence et l’indifférence à la vie, à sa qualité, au temps
qui la fait, est une règle. Laquelle règle est la cause du sous-développement
mais aussi sa conséquence la plus directe.
Le sous-développement est une mentalité :
Cet état de
sous-développement qui caractérise la société n’est sans doute
pas le fait du hasard. Il découle d’une conjonction de facteurs
historiques et culturels qui ont déterminé la construction des
personnalités et des mentalités. A l’origine, il y a le mode
de vie et le système d’organisation sociale ancestraux des berbères
viscéralement anarchiques, et d’un égalitarisme pointilleux et farouche,
auquel s’ajoute la sobriété et la rusticité des ruraux,
étroitement liées à l’animisme originel, le tout fondu dans le
Canon propre à tout groupe, resté en ce qui concerne
la Kabylie par exemple, en l’état jusqu’à l’indépendance,
selon Arkoun
(الفكر الإسلامي، ص 170)
.Et auquel est venu se greffer un Islam rigoriste. Autant d’ingrédients
dont la volonté expresse sert à briser sinon freiner les appétences
matérialistes, à encourager l’altruisme et invoquer le monde des
esprits et/ou Dieu, pour la survie du groupe. C’est ce qui a
empreint la société traditionnelle d’un certain sens d’humanité
( M.Mammeri, 8-15 ).
Le message
d’Allah qui s’est greffé à ladite religion primitive a remodelé
la spiritualité là où il a pu s’enraciner, ce qui a donné
jour à une autre façon d’être au monde : la citadinité. Nul
doute que l’urbanité a imposé des besoins jusque-là inconnus, et
donc de nouveaux comportements et d’autres conduites, mais les anciens
réflexes et repères ruraux sont restés latents ou pas tout
à fait travestis, du fait de la proximité du monde rural, dans le
temps et l’espace. Un croisement dont est né un entre-deux au dedans
duquel s’est épanouie une culture autre, mais authentique pour
ne pas avoir renié l’ancienne. Ce à quoi est due l’existence
des cités et royaumes rayonnants à la tonalité spécifiquement
maghrébine à l’époque de la civilisation musulmane...
La longue décadence à partir du Moyen Age mena à la dislocation de ces royaumes amorçant le retour aux anciennes structures tribales qui réactivèrent ce qui restait de leurs vieilles traditions rurales fortement imprégnées d’une interprétation fataliste et sclérosante de l’Islam...Une fragilité qui prépara les visées coloniales... La lucidité et la ténacité courageuse de certaines individualités, l’engagement total d’une jeunesse consciente et informée, finirent par unir le peuple dans une guerre aussi longue que terriblement éprouvante contre l’une des puissances qui a exercé la plus abjecte des politiques de colonisation de l’époque. La société en sortit exsangue.
Les valeurs dominantes post-indépendance, suite à l’exode rural et au statut de sujets économiques des fonctionnaires de l’Etat- patron, sont la copie dénaturée de l’éthique collective d’avant l’indépendance.
La pire des absences, l’éthique :
Imposée par la conjoncture contre l’autre, l’ennemi commun, cette éthique collective a été une arme de résistance imparable, l’ultime recours. A telle enseigne que si les valeurs morales sont sur toutes les lèvres, l’individualisme, la filouterie, l’arnaque et la débrouille sont reines. La solidarité et l’entraide, la bienveillance et l’amitié, sont balayées par le calcul et les considérations économiques (W. Bouzar, p 236/243 ).
Les repères
sont à tel point brouillés, que tout se vend et s’achète et que
les signes, vestiges d’une certaine éthique, sont raillés en tant
que vieilleries et duplicité, par de larges fractions de la société.
Celles-ci se caractérisent par un manque d’éthique et de sens de
la responsabilité individuelle à laquelle les invite l’Islam, à
travers les rites que pourtant elles semblent rigoureusement observer
( W. Bouzar, p 98 ) et bien souvent, à travers les us et coutumes ancestraux.
Cette hypocrisie et ce manquement aux règles premières de la morale
et de l’éthique ne sont pas circoncis aux agglomérations urbaines
comme l’entend W.Bouzar, elles font loi sur quasiment tout le territoire
national, même si avec des variantes.
A cette dilution des valeurs dans l’individualisme forcené et la quête outrancière du gain matériel, vient s’ajouter subséquemment à la ruralisation des centres urbains, l’absence de la notion du travail et de sa valeur pour la réalisation et la production du bien–être. Une notion survalorisée dans les pays industrialisés du Nord....
Au stress du travail aliénant, sans répit et à la frénésie de production et de consommation effrénée de la société moderne développée, susdite, fait face le stress de la vacuité de la vie des compatriotes du récepteur, aussi bien de créativité et de production, que des biens à consommer dont ils rêvent.
L’inaction, consécutive à l’absence d’un idéal personnalisé, d’une volonté apte à le réaliser et surtout d’une mentalité qui le concevrait, est productive d’improductivité, d’inaptitude à vivre, à se réaliser, à s’accomplir. Le temps qui presse de « l’ailleurs », n’en finit pas ici. Si esclaves tous ces hommes sont, ils n’en meurent pas moins différemment : de n’avoir pas travaillé ou peu ou d’en avoir trop fait ou mal fait. Dans la misère crasse ou dans la pauvreté au pire.
Le règne de l’injustice et de la débrouille :
Consécutivement à la perte des notions sus-citées, le déni de justice est général et le sens de la justice fluctueux et défaillant. La justice qui est au cœur de la morale, charpente des institutions et refuge des citoyens chez les riches de la planète pour lesquels la république est synonyme d’Etat de droit, est absente de façon flagrante et dramatiquement généralisée dans le monde des pauvres de la modernité. Souci premier des structures sociales traditionnelles et des cités islamiques, car garante d’équilibre, tout autant que raison d’être de la république, qu’elle soit de type libéral ou socialiste, elle est dans le pays des manuels, du bas de la pyramide jusqu’en haut, une tartufferie, une démagogie et une façade.
Le vouloir du bien-être collectif, dominant dans les discours de la république démocratique algérienne, est une chimère relevant de l’imposture. Le pouvoir incontrôlé de l’Etat, manipulant et contrôlant les masses dans l’objectif avoué de construire le socialisme, n’en a rien fait, ou plutôt il a construit un capitalisme bureaucratique.
La bureaucratie étatique, héritière des biens des colons et des expropriés européens s’est également enrichie par son monopole des affaires politiques détournées à son profit. La bourgeoisie privée, aidée par l’Etat ou construite par ses soins et capitaux, lui est associée dans le partage de la plus-value. C’est pour ne pas perdre ce pouvoir que la société est étouffée et que toute revendication pouvant déboucher sur son partage est réprimée ( M.Harbi, p 381)...La débrouille est un mot d’ordre : il contient les frustrations grandissantes contrôlées par le renforcement de l’Etat policier...
Le discrédit de l’Occident ou le maintien du statut quo :
Sur le plan social : Si singer est inefficient, se figer l’est tout autant. C’est dans ces situations bloquées, qu’apparaît le rôle prépondérant de la liberté. Mais celle-ci à l’instar des autres notions est absente quand elle n’est pas un non-sens. Car la liberté, définitivement acquise depuis le départ des français, nous l’avons vu plus haut, n’est plus à rechercher. Pis, sa quête est aussi inutile que vaine. Enoncé dans l’école d’un Etat propriétaire absolu des hommes et choses, ce jugement n’est pas fortuit. Il est à la mesure de la situation dont il porte le cachet.
Comment en effet la dictature s’accommoderait-elle d’une éducation à la liberté ? Comment dés lors s’étonner du discrédit jeté sur les philosophes grecs et latins du fait de leur vision négative de la femme ? La belle Pénélope de l’Odyssée de Homère, n’y est- elle pas portée au sommet pour sa fidélité, son courage et son intelligence ? Le Grand Compagnon du Prophète de l’Islam, Omar le Juste, n’a t’il pas enterré vive sa fille, avant l’Islam ? Ce discrédit, ne prend-il pas sa source dans une vérité toute crue, et qui consiste en ce que la philosophie grecque est née de la liberté de pensée : une liberté responsable qui avait pour axe le bien-être commun, celui-même pour lequel des étrangers à cette terre ont consenti le sacrifice suprême ?
Sur le plan politique : le mode de régulation social traditionnel, encore vivace et opérationnel en maints lieux, apparenté à une certaine forme de démocratie, tout autant que la forme contemporaine et universelle de gouvernance sont oblitérés, dans les manuels au profit du Califat. C’est ce dernier qui représente le modèle idéal de gouvernance dans l’imaginaire des musulmans ( A. Laroui, p 41). S’il est réactivé alors qu’inexistant en réalité, c’est semble-t-il, en tant que preuve de son intangibilité et de l’inefficacité du régime moderne occidental, à créer le bien-être.
Aussi, ce n’est
pas le mode de fonctionnement de l’Etat national, ses politiques
et sa gestion des affaires publiques qui sont à mettre en cause
en cas de faillite, le mal est dans le mode moderne de gouvernance
lui-même, lequel même drapé dans les couleurs nationales, n’en
reste pas moins étranger à la nation, donc inadaptable...
Une diversion, il est vrai, car la révolution des masses a été
sciemment confisquée par une minorité qui les a spoliées de leur
victoire pour son seul intérêt à la faveur des coups d’Etat
militaires successifs, préludes aux suivants... Mais aussi,
une justification anticipée à priori des échecs à venir.
Priorités : Cultures spécifique et universelle:
Il est vrai que les algériens à l’Indépendance étaient des ruraux dans leur grande majorité. Mal rompus aux traditions administratives, étrangers au sens du travail salarié, conditionnés par une conception du temps obsolète pour leurs nouvelles activités, ignorants du sens du bien - être collectif, conditionnés qu’ils étaient par l’appartenance d’origine au douar ou à l’aârch sans exclusive et donc par l’esprit tribal. Autant que par une déliquescence - occasionnée par le relâchement des mœurs après l’austérité de la période antérieure, l’exode et les nouvelles conditions d’existence – qui signa le retour du refoulé et la domination de l’instinct sous toutes ses formes.
Ils étaient en sus de cela, nombreux à être déstabilisés ou à vrai dire déséquilibrés, quand ils n’étaient pas carrément les survivants miraculés d’un état insurrectionnel réactionnel intermittent réprimé dans une violence rare, 130 durant ans. En bref, la situation était telle que même une république digne de ce nom, aurait rencontré des difficultés énormes.
Mais le bilan aurait incontestablement été différent et les souffrances quelque peu atténuées, s’il y avait eu réellement un Etat qui s’était donné pour mission de redresser la situation dans l’intérêt des administrés.
Dans ce cas de figure, l’entité politique aurait eu ( se serait donné) mission de rétablir l’ordre et la justice. Et, comme dans tout autre domaine dont le fonctionnement optimum ou l’existence effective nécessite une interaction positive des éléments en contact ou en conflit en vue d’un apport bénéfique pour tous, l’intelligence bien intentionnée, la vraie, aurait - pour optimaliser les résultats - dicté de combiner les repères culturels consignés dans les valeurs sûres et les vertus et pratiques ancestrales, à la connaissance et au savoir – faire véhiculés par le patrimoine immatériel universel, et au savoir moderne.
Cette combinaison aurait secrété un mode de gouvernance authentiquement maghrébin dont l’objectif cardinal, à l’exemple des anciens modes d’organisations autochtones et du système occidental à sa genèse, serait la justice et le bien – être commun. Elle aurait pour ce faire, revivifié les outils de gestion traditionnels, rénovés et enrichis des apports adaptés de la modernité.
Cela signifie que l’authenticité consiste à se référer à ce qui (a) donne(é) à un individu, à une collectivité ou un ensemble plus vaste, l’élan qui lui (a) permet(is ) progrès et vitalité, soit d’innover et de s’innover à partir de ses traditions les plus profondément enracinées dans sa personnalité culturelle. L’épanouissement des individus, des sociétés, le requiert, l’évolution harmonieuse du monde d’aujourd’hui et de demain l’exige ; un ressourcement ouvert sur la diversité des expériences humaines à travers le temps, ne peut qu’y aboutir.
En guise de conclusion :
Ainsi, il semblerait
que si la République et ses idéaux sont absents, et si le Califat
est valorisé, ce n’est pas tant pour la capacité de ce dernier à
répondre mieux au besoin de justice sociale, car enraciné dans la
culture traditionnelle, mais à dessein de manipulation. Cette
quête d’authenticité aurait alors, imposé d’y associer les mécanismes
adéquats des modes d’organisation des entités sociales
traditionnelles, dont aucun apport extérieur ne peut égaler
l’efficacité, tout autant que ceux jugés efficaces de la modernité.
L’évacuation du mode de gouvernance moderne tient en ce qu’il
aurait représenté un modèle crédible et aurait de ce fait suscité
la revendication de l’Etat de droit, honni par l’Administration
faisant office d’Etat national, car la desservant.
-Dans le manuel de 1979, période correspondant à un début d’ouverture du versant Nord de la Méditerranée sur son versant Sud, s’amorce une timide ouverture : trois textes étrangers y sont inclus. Les deux premiers sont sans connotation culturelle propre, soit, un poème : « Le lac » de Lamartine, poème en prose de 3 pages, présenté parallèlement au « Lac » de Abu Ettayab El Mutanabbi, poème en 9 vers ( m4- p234/ 236 ; 237 ) ; un texte sur les bienfaits du sport , de Ernest Pérès ( m4-p 249/252 ) ; le 3e et dernier texte, qui est de Paul Balta, cite l’espoir du G. de Gaulle de voir les cultures de la méditerranée se féconder pour contrer le modèle américain.
Ce texte évoque par ailleurs, les échanges fructueux entre l’Occident et l’Islam à l’apogée de ce dernier et rappelle les apports de l’Islam au monde occidental, incarnés par le rayonnement de la Cour de Séville du temps de Roger II et de Frédéric II, au Moyen-Âge (m4- p68/72 ) . Hormis « Le lac », les autres textes sont des extraits journalistiques, publiés l’un dans une revue, l’autre dans un journal, moyen-orientaux.
Supériorité de l’Islam :
Dans ce manuel, la supériorité arabe est encore revendiquée ; on y apprend que les arabes, propulsés par leur religion, ont atteint le sommet de la civilisation dans tous les domaines de la connaissance, du savoir, du savoir-faire et vivre ( m4- p 56/61 ). C’est de ce savoir perfectionné dans le giron de l’Islam, que l’Occident a hérité ( m4-p 176/181 ). En utilisant la technologie produite par ce dernier, le monde musulman ne fait donc que se réapproprier son bien.
En cette période
d’enfièvrement religieux ou de crispation identitaire autour du noyau
religieux, en raison de la crise multiforme interne, de l’aura de
la révolution de Khomeini, des guerres de religion, des conflits
au Moyen-Orient, la technologie, arme de dissuasion / protection,
n’est plus décriée et dévalorisée : on y est fait appel pour servir
l’authenticité .Ainsi, le savoir peut utilement contribuer sous sa
forme technologique à la promotion du patrimoine, ex : l’informatique
, au service de la science du Hadith dont elle peut assurer
la sauvegarde et la diffusion ( m4-p 163/166 ) .
L’Islam, solution et remède :
Les problèmes vitaux des sociétés arabes, ne trouveront résolution que par un juste et légitime retour à l’Islam, réponse et remède à tous les maux sociaux. Ainsi, le savoir-faire islamique doit être restauré comme alternative au savoir occidental : l’économie islamique, reflétant et respectant la juste mesure est la solution idoine (m4- p128/133 ) ; la recherche scientifique, la réflexion, doivent être centrales, suivant la recommandation du Coran, dans son insistante incitation à la méditation et à la compréhension des signes ( m4- p148, 151 ) ; le développement social harmonieux doit, pour être réalisé, reposer sur une éthique du travail et de la production propres à l’Islam (m4- p140/144 ).
Vers la normalisation avec l’Occident :
En conséquence de quoi, le colonialisme n’est plus autant incriminé qu’il l’a été dans la phase précédente. Si les occidentaux, français en tête, sont considérés comme l’une des causes du sous-développement, voir de la misère des peuples arabes, ils ne sont plus les seuls responsables de l’état désastreux de ces sociétés : les problèmes sociaux et les entraves au développement relèvent aussi de facteurs endogènes.
Amoindrissement de la responsabilité des politiques coloniales :
Ainsi, la politique linguistique française d’Algérie, est maints fois accusée d’être à la source de l’aliénation culturelle des algériens qui en ont perdu leurs repères identitaires ( m4- pp113/117, 118/125, 96/98) ; la haine des colons qui a détruit par le feu, en Juin 1962, la bibliothèque universitaire d’Alger, privant l’Algérie indépendante de la mémoire universelle et de l’outil avéré du progrès est venue clôturer les méfaits de la colonisation ( m4- p106/113 ). En sus de ces legs sûrement déstabilisants, les mœurs dissolues de l’Occident ont eu sur le comportement et la vision des arabes d’aujourd’hui, un impact tel qu’ils ont pris goût à la conception fortement individualiste et matérialiste de la vie et à une sexualité licencieuse, indifférente à tout, sauf au plaisir personnel, dédaignant les recommandations morales de leur religion...( m4-p81).
La responsabilité des juifs :
A cette lamentable situation, les Juifs ne sont pas étrangers. L’objectif supérieur de ces derniers est d’annihiler les vertus et les vérités religieuses afin de renforcer leur pouvoir de domination sur le monde, et ce, en fomentant les troubles attentatoires à la stabilité. Lesquels troubles sont suscités par l’impact de la doctrine évolutionniste qui a pour rôle d’inciter au changement permanent (m4- p87).
La responsabilité des facteurs endogènes :
Mais ce qui est incriminé en premier lieu, c’est le triomphe de l’individualisme d’avant l’islam (m 4- p 39/41), les lourdeurs et les disfonctionnements de l’administration (m 4-p33/36), l’immoralité des acteurs dans tous les secteurs de la vie et à tous les niveaux de l’organisation sociale (m4 - p 26/30). Autant de facteurs de désespoir dont la conséquence directe serait la fuite des cerveaux ( m4 - p 182/186 )…Quant à la mère de ces vices , et source de toutes ces défaillances, c’est l’abandon du modèle islamique de gouvernance, incarné par l’Etat de Médine, car jugé impraticable ( m4- 5/8, 176/181).
L’Occident, un modèle… sans présence :
Le développement des sociétés occidentales, est quant à lui - d’après un seul et unique texte de ce manuel de 1979, qui développe une comparaison entre les modes d’organisation et de gestion de la société du récepteur et de l’Occident - le produit du respect des libertés, d’un enseignement de qualité, de la régulation par la loi de la vie sociale, et d’une vision optimiste de la vie depuis l’antiquité grecque, incarnée par Homère, cité en deux mots ( m4-p 61/64). Premier martyr du savoir de l’histoire humaine, Socrate, à travers 2 vers est donné en exemple d’honnêteté intellectuelle et de courage. Cet homme lucide qui construisait les cerveaux des jeunes athéniens qui se pressaient autour de lui, n’a-t-il pas préféré la mort dans la dignité à la vie dans l’humiliation (m4-p 150) ?
André Gide,
cité par un autre texte intitulé : « La jeunesse, c’est la foi et
l’action », est un modèle de la volonté d’apprendre quelque soit
l’âge, et l’américain Holms ( dans le même texte), un modèle
du juge exemplaire pour lequel la vie n’est pas une accumulation de
chiffres, mais une image qu’on dessine (m4-p 240/243). Le sérieux
du paysan et instituteur français qui assument leurs charges consciencieusement,
est mis en exergue à travers quelques lignes (m4-p 19).
Eloge du monde extra-occidental, à l’exception des noirs :
Le monde extra-européen est représenté à 3 reprises. D’abord, par l’éloge - en 6 lignes - d’un roi de Chine. Souffrant de ne plus pouvoir rendre justice pour avoir perdu l’ouïe, ce dernier décida de surmonter son handicap. Demandant à ses sujets maltraités de s’habiller en rouge, il alla à leur recherche dans les rues pour écouter leurs doléances. L’histoire est racontée au Calife El Mansour d’Andalousie, par un sujet incommodé par le manque de discernement de ce dernier ( m4-p45/48). Vient aussi, à travers quelques lignes - d’une conférence de Malek Bennabi, en 1959 au Liban – un éloge prononcé du Japon.
Brutalement réveillé par la main indélicate de la colonisation en 1868, ce pays atteignit en 1905, le niveau de développement d’une des grandes puissances de l’époque, grâce à un plan pratique et scientifique, axé sur l’éducation.... Traduit par une attention soutenue, selon l’auteur, à l’homme, au sol, et au temps ( m4-p50/53, il est couronné par le succès rapide et certain des politiques de développement de ce pays ( m4-p 50 ).
Ce monde figure également à travers une citation admirative de la politique chinoise, en matière de choix d’une philosophie de développement efficace (m4 p 76).
Ces deux pays à l’extrême l’un de l’autre en philosophie politique et économique, puisque le premier est libéral et capitaliste, le second communiste, ont réussi des avancées spectaculaires et ont promu leurs sociétés respectives à un niveau supérieur par une judicieuse conjugaison des apports de la modernité occidentale dans les domaines du savoir, de la maîtrise technologique et de l’autochtonie culturelle.
Dans ce manuel,
les noirs sont encore discriminés et méprisés. Derniers de la lignée
humaine, ils n’ont aucune civilisation digne de ce nom, même s’il
leur est reconnu certaines pratiques sociales positives. (m4- p 41).
Valorisation de la spécificité algérienne :
Omission délibérée légitimant de ce fait, la voie algérienne officielle de développement, en l’occurrence le socialisme spécifique qui allie la culture populaire, spécificité algérienne, au socialisme d’Etat, doctrine politique des pays de l’Europe de l’Est. En effet, s’ajoutant aux traditionnelles révolutions agraire et industrielle de cette doctrine, la révolution culturelle projette d’après le discours qui la porte, de parachever le processus de transformation des mentalités, si nécessaire à la réalisation dudit socialisme spécifique, et qui ne cultive pas moins en tant que pratiques et objectifs sous-jacents, l’individualisme le plus forcené.
Les trois objectifs de cette révolution culturelle tels que définis par la Charte Nationale et rapportés par le manuel, sont : - La promotion de l’Identité nationale traduite par le populisme et l’Islam, et son renforcement, l’adoption d’un mode de vie conforme à l’idéal socialiste, et l’amélioration constante de la qualité de l’enseignement et des performances technologiques ( m4-p96/98).
Autant de lieux communs avec les références asiatiques sus-citées : Si le développement s’y est réalisé, c’est que le patrimoine culturel, les ressources humaines et naturelles, ont été valorisées et mises à contribution. Et ce, car : « ...elle (la révolution) ne réussira que si elle est enracinée dans notre terre...L’authenticité est la caractéristique de la révolution culturelle envisagée...L’authenticité, c’est tenir compte du facteur temps dans planification de cette révolution, l’avenir ne pouvant être dissocié du passé.. », selon la revue El Djeïch (N° 165 Décembre 1977) ( m 4 - p 90/94). Ce qui nous renvoie à M.Bennabi, dans son texte sur les facteurs fondateurs de la civilisation et au modèle qui illustre sa démonstration, en l’occurrence, le Japon.
Les non-dits des manuels
Absence des fondements de la puissance occidentale :
Ainsi, la référence
à ce qui est sensé avoir fait la puissance de l’Occident, soit le
pouvoir de la Loi et le savoir, en sus de la liberté de pensée,
pour sa partie Ouest, est insignifiante, puisque traduites par quelques
lignes et quelques modèles hâtivement cités dans un corpus de 556 textes
constituant les 4 premiers manuels. Mais surtout, totale est l’absence
de ce qui constitue le véritable moteur du système moderne de développement,
soit l’argent et son pivot, l’individualisme forcené. La réalité
est que pour l’Algérie socialiste, ces fondements sont le dernier
souci. Quant à l’individualisme et le pouvoir des capitaux, ils battent
le plein et n’ont de limites que la capacité de nuisance des acteurs.
Le paradoxe des modèles asiatiques:
Le Japon et la Chine, présentés en modèles, ont construit de véritables puissances, non pas avec des slogans creux et de la démagogie, mais avec une volonté impérieuse de se sortir du sous-développement et de construire une force qui pèse sur l’échiquier mondial. Ils ont fait de ces objectifs un projet national, auquel ont adhéré leurs peuples avec enthousiasme, car préparés par une éducation qui a réactivé en les rehaussant, les valeurs – clés des pensées de leurs symboles nationaux de la sagesse: Lao - Tsu et Confucius, pour lesquels la vertu est synonyme d’harmonie avec l’ordre naturel et d’une éducation qui inculque le respect des rites et des traditions.
L’intériorisation de ces valeurs a produit non seulement des individus à moralité élevée, mais a relevé le sens patriotique et la fierté nationale. Renforcées par une poursuite acharnée de la maîtrise des sciences et de la technologie occidentale la mieux adaptée à leurs contextes.
Les travers de la philosophie politique de ces deux pays, en matière de libéralisation économique tout azimut pour l’un, de restriction draconienne des libertés et d’exploitation abusive des ressources naturelles pour l’autre, sont connus. Il n’empêche, qu’ayant décidé d’avoir une place parmi les grands, en tant qu’acteurs de poids dans la civilisation contemporaine, ils le sont devenus pour avoir su être clairvoyants et fait preuve d’une intelligence acharnée au travail pour le bien -être commun. Ils le sont devenus pour s’être donné les moyens de leurs politiques.
Les ambigüités d’une société sans repères :
Quant à la révolution culturelle et au souci proclamé d’authenticité dans les manuels, elle se traduit à travers ces derniers, par la valorisation récurrente de la langue arabe, de l’Islam, de la politique de désaliénation culturelle, l’arabisation, la démocratie de l’enseignement et enfin une politique du livre propice à la lecture.
Or, si les
révolutions agraires et industrielles se sont soldées par un échec,
la révolution culturelle n’y a pas échappé. Non seulement parce
que cette dernière a été conçue dans un esprit populiste,
appliquée dans l’empressement et sans concertation réelle - c’est
le cas de chacune des autres - mais aussi car les valeurs dominantes
en Occident à l’Est comme à l’Ouest, ont envahi la société et
laminé les traditions qui jusque-là maintenaient la cohésion des
groupes, en l’absence de garde- fous ou de valeurs d’échange appropriés.
- En matière de choix linguistiques : Comment la langue arabe classique ou standard, imposée à l’enfant au mépris de sa langue maternelle, l’arabe algérien ou tamazight, aurait- elle suscité en lui le respect de soi et des autres, l’amour de soi et de la patrie, quand sa sensibilité, ses émotions, son quotidien le plus intime est pétri dans sa langue maternelle ou ses langues maternelles, et comment parler d’authenticité quand le déni de la langue vernaculaire est flagrant. Et ce même, alors que les langues maternelles sont reconnues en outre par les pays de l’Est de Occident, déclarées patrimoine national et à quelques exceptions prés, enseignées et promues partout langues officielles, nationales ou régionales ? Comment la désaliénation culturelle peut elle se réaliser, quand la culture populaire algérienne, âme et mémoire du peuple, dans ses multiples expressions est ignorée, au profit de la littérature classique moyen-orientale, Ainsi, les poèmes, les textes prosaïques, les proverbes et adages, sont ceux de l’aire civilisationnelle arabe, exclusivement.
2-En matière de patrimoine culturel : Le patrimoine immatériel algérien, sous ses diverses formes, littérature, musique, danse... tout autant que matériel, quand bien même participant à l’identité nationale profonde, au regard de la pratique sociale dont il jouit et de la reconnaissance universelle, est carrément occulté. L’entreprise proclamée de désaliénation par rapport à l’Occident, ne déboucherait-elle pas dans ce cas, sur une aliénation d’un autre genre, puisque les pratiques culturelles de la société, sont ostracisées à l’extrême par un silence absolu qui n’a d’autre sens que le mépris de soi et du peuple. En quoi, l’assertion de Charles Peguy ( 1904), est on ne peut plus juste : « une société qui ne s’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas » dit-il. Et pour cause : elle a honte d’elle-même.
Peut-être, n’est il pas fortuit de rappeler que cette culture qui porte le seau de l’autochtonie est celle de la résistance, qu’elle n’a rien d’occidental, et que cette région du monde comme celles citées en modèles ou celles qui ont été ignorées bien que développées, ne se sont pas coupées des traditions relevant des cultures ancestrales qui les ont fondées et en premier lieu des préceptes de leurs religions et philosophies respectives.
Ainsi, si les masses occidentales souffrent d’une cadence de vie infernale sous la pression d’une minorité aux visées économiques insatiables, les dates, les fêtes, les pratiques artistiques, les événements, et autres signes symboliques de la société rurale traditionnelle, d’il n’y a pas si longtemps, sont des occasions festives de ressourcement et d’un recyclage constant, pourrait-on dire. Leur mode de gouvernance modèle n’est pas également étranger à leurs traditions politiques.
Il en est de même du Japon qui a extraordinairement réussi sa mue et de la Chine, et dont la résistance et la fidélité à soi dépendront certainement de l’ingéniosité de l’un et de l’autre à répondre aux assauts hégémoniques de l’Occident…
3-En matière de religion : Comment l’Islam savant, dont celui des manuels, aurait-il réellement eu un impact, si ce n’est celui de l’embrigadement politique, dans une société à forte tradition orale, en voie de disparition sous la poussée d’une pseudo-culture savante, quand les formes de spiritualité maghrébine attenante à l’Islam ou islamisée, encore vivantes dans la mémoire collective, si ce n’est dans la réalité, sont ignorées ?
Les expressions de cette spiritualité à son plus haut niveau se retrouvent dans les expériences des Saints locaux, connus sous la dénomination de « Awliya Essalihine ». Certaines de ces expressions ou la biographie d’une Autorité spirituelle, auraient pu en figurant dans les manuels restaurer ou renforcer la foi en le prochain, déborder le domaine religieux et faire tâche d’huile par un effet de contagion pour englober les autres domaines de la vie qui requièrent tout autant d’investissement de soi. L’excellence est à ce prix.
En outre, la reconnaissance de ces symboles de la spiritualité la plus haute, édifiants on ne peut mieux sur le mérite de la transcendance, susciterait non pas l’adoration de ces derniers en tant qu’Intercesseurs, mais le besoin pressant de rectitude et de droiture du cœur. La raison, est qu’il n’y a pas d’intermédiaire en Islam, entre Dieu et sa créature. La sincérité et l’acte de foi, seuls comptent.
En découlerait également, une meilleure appréhension de ce que l’on dénomme « la Guidance » en Islam, qui est une des formes de manifestation du divin et de ses émanations, son assistance à celles de ses créatures, qui lors de leur cheminement, l’invoquent; laquelle se retrouve de fait chez tous les peuples, depuis les primitifs, tant ces derniers vivaient indissociés du monde dans lequel ils évoluaient et dont ils sacralisaient les éléments.
Les populations maghrébines, ne sont pas en reste; leur patrimoine culturel, évoque ces pratiques et ces actes quotidiens, qui reflètent ces croyances originelles, transformées au cours des temps, réorganisées et structurées par l’Islam. Quel est dés lors, le visage de l’authenticité en question dans ce domaine précis ?
Aussi, la rationalité occidentale, qui a déchu les sentiments humains et l’empathie pour faire place libre à l’esprit matérialiste, passée presque sous silence dans les manuels, est-elle supplantée par la rationalité islamique, qui même subordonnée au religieux, ne se détache pas moins de ladite rationalité, car son objectif premier, c’est non pas d’aller vers plus d’humain et de transcendance, et donc plus de bien bon, mais d’organiser la vie en société dans son aspect matériel.
Ainsi, la foi, source vive de la quête de l’Absolu, de la beauté et son aboutissement, une société ayant l’humain en son centre, car sacré, est bizarrement éludée. Ignorant ceci faisant, ce qui fait la caractéristique de cette région du monde, carrefour des grandes religions historiques, mais aussi des patrimoines religieux plus anciens, et de brassages civilisationnels dus à une histoire particulièrement mouvementée.
En effet, si
les composantes de son identité officielle la rattachent depuis 14
siècles au monde musulman et arabe, sa méditerranéite et son africanité,
marquent aussi bien sa personnalité profonde qui s’est si
bien, faut-il le souligner, retrouvée dans l’Islam. Puisque ce dernier
l’a non pas transformée mais s’est judicieusement et avec bonheur
greffé à elle. Et c’est aussi cela, c'est-à-dire, ce qu’elle
a en propre dans le domaine de la spiritualité, qu’elle se doit tout
autant de préserver et de partager. C’est ce qui fit le rayonnement
des Cités maghrébines, ce qui fit qu’il y eut Cordoue et Séville…
4-En matière de savoir et de sciences : Si par ailleurs, l’Occident, rationaliste et scientifique, est arrogant et dominateur, ce n’est point une raison pour lui tourner le dos. Effectivement, certains de ses savants, immatures, inventent par exemple des engins qu’ils s’amusent à faire éclater dans le ciel comme des jouets, selon Salama Moussa, qui recommande une utilisation responsable de la science et de technologie ( m5 24).Vu sous cet angle, on ne saurait nier que l’immense savoir qui a installé l’Occident dans une position de domination, met la vie en danger.
Mais ce savoir reste nécessaire pour accéder un tant soi peu à cette puissance attestée par le label de l’époque, et ceux qui le contestent ne peuvent que rester à la traîne. Il l’est tout autant pour une meilleure compréhension des conditions de la vie et pour la maîtrise des phénomènes qui risquent de la dénaturer. Il permet de tirer profit de l’évolution de la civilisation pour orienter l’humanité dans le bon sens, grâce justement à cette sagesse de la culture traditionnelle / savante qui allie morale et raison, ces impondérables de tout acte de valeur. Einstein lui même n’a-t-il pas dit que la science sans religion est borgne et la religion sans la science boiteuse ?
L’histoire atteste pourtant que christianisme occidental a rageusement combattu la science au Moyen Age, et c’est indéniablement l’Islam qui à contrario, a permis à la pensée et d’abord à la pensée arabe d’investir tous les domaines du savoir des autres, sans restriction aucune si ce n’est le respect de la pensée islamique et de l’humanité, nous rappelle à juste titre Abdelkrim Ghulab (m5-81).
5-En matière de lutte pour un idéal d’amour et de fraternité : Prenant la relève de l’Islam, c’est le christianisme réformé, épuré des sédiments d’interprétations millénaires tendancieuses, réduit à son essence, qui a réanimé l’espérance du bien- être, en réhabilitant le sacré et la raison. Ces derniers sont à la base des idéaux des révolutions qui ont vu le jour au 18 e siècle en Occident et au centre des œuvres des plus grands philosophes occidentaux d’hier et d’aujourd’hui. C’est cet idéal d’amour et de fraternité qui se dresse, aujourd’hui encore, derrière la souveraineté de la loi et fait barrage pour défendre une dignité de plus en plus menacée. C’est cet idéal d’égalité que la société civile à travers associations et organisations indépendantes, s’évertue à défendre, tantôt par morale ou par éthique, tantôt par conviction politique.
Indirectement donc, par une voie détournée, la République a permis à l’objectif social initial de la religion de se réaliser et aux hommes d’accéder à plus d’humanité. N’était-ce la propension des détenteurs de capitaux à dominer le monde, pour plus de pouvoir et donc de capitaux, par leur emprise sur les marchés, les mass- médias, les projets de société des pays riches ou pauvres, leurs ressources naturelles et humaines, ces idéaux bafoués auraient accouché d’un confort généralisé en Occident. Et, osons rêver, d’un moindre gâchis planétaire.
En guise de conclusion : Le rôle de ceux qui partagent, en raison des connivences de l’histoire et de la géographie, les valeurs de l’Orient, de l’Occident et de l’Afrique, se situant au Centre des univers culturels du monde, n’est il pas de cultiver le meilleur de ces croisements , donc de se féconder de ce grâce à quoi l’Autre, l’Etranger, est supérieur et de présenter de soi, Ce justement dont il manque pour le féconder en un acte d’acceptation et de reconnaissance mutuelles . Puisqu’en définitive, accepter l’autre, c’est le respecter dans ce qu’il a de semblable, et admettre ce qui est commun, ce qu’il y’a en partage, par la mise en valeur des ressemblances.
Mais cela ne
saurait suffire, l’échange véritable, requiert la reconnaissance.
Reconnaître l’autre, c’est respecter sa spécificité,
le mérite de sa différence, par la valorisation de ce qui le caractérise
en propre et le distingue positivement : c’est le remercier pour sa
présence. Le contraire, soit le rejet ou le mépris relève
de la pathologie ou d’un machiavélisme tout aussi pathologique.
- A partir de 1985, le respect de l’altérité est nettement mieux exprimé. Les manuels d’histoire français de cette période, affichent la volonté de construire un ensemble méditerranéen à l’identité commune par la mise en valeur des apports mutuels à travers les époques et la solidarisation des cultures.
Côté algérien,
dans les manuels 1996 et 2005, un seul auteur étranger : Bertrand Russel,
qui ouvre le manuel de 2005, par un discours sur l’un des malheurs
des hommes à travers l’histoire: la guerre (m5- p 24/25). Le savoir
étranger est ainsi mis à contribution pour dédramatiser un désastre
intérieur – une violence meurtrière de plus de 10 ans qui a tout
l’air d’une guerre fratricide - et arabe qui perdure et redonner
espoir en l’avenir ; mais aussi pour dédouaner l’Administration
de la faillite de sa gestion des affaires publiques et légitimer ses
options en matière de politique sécuritaire.
- La nouveauté, c’est que la cruauté n’est plus l’apanage des français (m5 - p 180-202-206-208), ni le propre des noirs (manuels précédents), elle est aussi espagnole, et ce durant les terribles guerres de la Reconquista qui ont décimé les populations de Cordoue et de Séville ( m5- p 170/171). Mieux, elle est le propre de toutes les guerres menées par les hommes à travers les époques, via B. Russel. Le bref aperçu historique que ce dernier en donne, en fait un phénomène inhérent à l’évolution des sociétés humaines. Son espoir est que les générations futures puissent se doter d’une structure internationale qui sera garante de la paix.
- Deuxième
nouveauté : Bien que le rôle de l’apport décisif des sciences
arabes à la Renaissance européenne soit nettement revendiqué ( m5-p326/328),
la reconnaissance quoique timide de l’effort proprement occidental
pour l’organisation de la Cité , le bien - être collectif et
l’avancée de la science, est exprimée à travers deux textes.
L’un concerne les premiers jeux Olympiques, d’invention grecque
et leurs enjeux culturels, éducatifs et civiques, leur objectif
étant d’initier à la solidarité, à l’éthique, à la rencontre...(
m5-p276/277). L’autre, décrit l’expérience de Loven Hucke, hollondais
né en 1622, que la curiosité et la passion de la recherche menèrent
à la découverte du microbe au 17e siècle (m5-p366/267).
-Troisième nouveauté : La civilisation étant donc le résultat des conquêtes humaines à travers le temps, le recours à la science occidentale, n’a plus besoin de la légitimation de l’Islam, spécificité culturelle de l’en-groupe : la science n’est ni le produit de l’ennemi, l’impie, ni un produit diabolique ; c’est un savoir universel, illustré par 5 textes.
Ces derniers traitent de l’électronique, son mode d’utilisation et d’exploitation dans différents domaines ( m5-p 352/354) ; du pétrole brut, des industries qui s’y rattachent et des diverses formes de son exploitation ( m5-p361/362); de la conquête de l’espace et de ses bénéfiques retombées : élargissant l’horizon intellectuel de l’homme dont elle satisfait la curiosité naturelle, et la soif du savoir, la conquête spatiale élargit son horizon spirituel et l’incite à l’humilité( m5-370/371) ; du désastre environnemental auquel la science apporte des solutions en Occident, et qui se trouve accentué dans le Tiers-monde, à cause de la gravité de la situation socio-économique qui fait que les pouvoirs publics, faute de moyens, ne peuvent répondre qu’à l’urgence ( m6-p 196/197) ; de l’informatique, en tant qu’outil de sauvegarde les cultures traditionnelles et de la fécondation des cultures, par la circulation des idées, les échanges, et qui favorise donc l’émergence de sociétés nouvelles, ( m5-p374/376).
En résumé,
la science est la clef des problèmes ; il faut y recourir sans complexes.
-Quatrième nouveauté : L’authenticité n’est plus une valeur suprême. Les cultures étrangères ne constituent plus un risque pour la personnalité maghrébine : tout autant que la science, elles ne peuvent que l’enrichir. Aussi, l’enfermement sur soi, l’obsession de la perte de l’identité, doit-il être banni. En tout, 5 textes prônent l’ouverture sur les autres cultures. Et ce, non seulement, parce qu’elles sont enrichissantes, mais aussi parce qu’il n’y a aucun risque dans ces contacts pour les cultures traditionnelles qui peuvent être sauvegardées et diffusées grâce à l’informatique, ouvrant la voie à une ère de paix et de réconciliation (m5-p 374/376).
Cet enrichissement a eu lieu même durant les occupations par les puissances étrangères. Il n’y a donc rien à craindre pour l’Unité maghrébine, car le Maghreb a toujours su défendre sa personnalité régionale devant les conquérants qui ont toujours dû se maghrébiniser pour perdurer avant de battre en retraite, à l’exemple des phéniciens, des romains, des espagnols...( m5-p 311/313). De plus, ces envahisseurs ont profondément marqué la culture maghrébine, dans les domaines linguistique, artistique et architectural, autant de facteurs qui font l’unité du Maghreb arabe.
Pour autant, si le maghrébin doit s’ouvrir sur les cultures arabes et leurs littératures, anciennes et modernes, il doit tirer avantage des beautés de la littérature occidentale qu’il doit être fier de diffuser dans le monde ( m5-p294 /295) .
Ainsi, le
maghrébin modèle, est celui qui reçoit et qui donne, celui qui croit
en l’échange, en le don et les pratique. C’est un homme du monde,
et non un homme isolé dans son coin, loin des autres. Ibn Badis,
l’homme symbole, rappelle l’humanisme du musulman d’Afrique : sa
nation est l’humanité entière dont il aime et respecte les races
et les religions autant que sa famille et sa patrie ( m5- 306/ 308).
-De l’incrimination de l’autre à l’autodénigrement :
Il reste qu’en
dépit de cette ouverture affichée qui prêche l’effacement devant
l’autre, le détenteur d’un savoir supérieur, le dominateur de
l’heure, la défiance, l’auto-glorification et le ressentiment
sont latents bien qu’expressément absents des discours : ainsi, l’on
passe dans le même manuel des massacres et crimes de la soldatesque
de la Reconquista à Cordoue, Séville,...( m5-p 170/171), à
la représentation magnifiée du Palais d’El Hamra ( m5-p331/333)
, et de l’apport décisif arabe à la Renaissance européenne ( m5-326/328),
aux destructions et traumatismes des ignominies coloniales ( m5-p
180-202-206-208), à la misère des jeunes émigrés algériens, acculés
en France à un désespoir qui les perd ( m5-p 241/242).
Consécutive à la mondialisation et à la dépendance extrême vis-à-vis du capital international, cette accusation tacite et modérée est supplantée par la normalisation avalisée de l’ordre établi et sa consécration par l’autodénigrement ou l’autojustification.
Il en est ainsi de cette comparaison entre l’aisance des étrangers en terre arabe ( texte de A.Amine ) où ils accèdent au bien- être, voir à la richesse, et le dénuement des nationaux auxquels échoient en raison de leur paresse et de leur relâchement, misère et indigence. La responsabilité de cette triste situation leur incombe, selon l’auteur, totalement ( m5-p 266/267). Il en est de même, selon ce constat sur la politique environnementale de l’Occident qui investit dans la recherche scientifique pour trouver des solutions aux dramatiques retombées de la pollution et qui – via les multinationales - commercialise ou enterre les déchets sciemment interdits sur son territoire, dans les entrailles des pays du Tiers-monde : les problèmes insurmontables des populations empêchent les autorités de ces derniers d’avoir une politique de protection de l’environnement ( m6-p 196/197).
Ainsi donc, les avatars et les événements du passé et ceux du présent servent à dire l’autre, et selon le contexte, tantôt à le dévaloriser et à s’auto-glorifier, ou l’admirer et s’auto-flageller. La quête de la valeur étant la première des quêtes, il s’agit d’écarter tout motif d’angoisse qui susciterait le doute dans les repères identitaires de l’en- groupe. S’il y a focalisation sur les crimes des hors-groupes, c’est par auto- défense, toute civilisation et toute société, toute puissance, s’étant construite contre d’autres. L’autodénigrement de même, signifie la soumission à un adversaire trop puissant, quand il n’est pas tout simplement, signe de reconnaissance et d’admiration. C’est spontanément alors, qu’est omis ou censuré ce qui ne peut être justifié ou légitimé chez l’un ou l’autre partie...
Les non-dits des manuels
- Sur le
plan des droits humains : Le texte d’Ahmed Amine est très éloquent.
Si ce dernier, programmé à dessein, s’insurge contre ses compatriotes,
qu’il s’étonne de voir croupir dans la misère et la fainéantise,
quand les étrangers s’enrichissent en Egypte, il ne souffle mot sur
les politiques éducatives, ni sur l’état des Droits de l’homme,
lesquels ont structuré la personnalité des uns et des autres. Ces
différences ne sont pas mises à profit pour mettre le doigt sur les
limites de la démocratie qui se dit être au service du bien-être
commun, telle que connue et pratiquée en Occident, et qui s’avère
de plus en plus chimérique pour de larges couches sociales, mais
aussi et surtout, telle qu’imposée et bricolée ailleurs,
où ses retombées sur un contexte qui ne s’y apprête ni culturellement,
ni économiquement, sont dramatiques.
-Sur le plan des désordres écologiques : Le rapport prédateur du système occidental dominant, à l’environnement naturel et culturel mondial, est totalement occulté. Le droit inconditionnel qu’il s’arroge sur la nature et sur lequel repose son industrialisation et s’est construit son mode de production économique, fragilisant et bouleversant les écosystèmes et les modes de vie des sociétés prétendues « barbares », n’est ni expliqué, ni comparé à celui ou ceux découlant d’autres types de rapports, en usage précisément dans ces sociétés -là.
Ce qui en dit long sur sa main mise sur les richesses naturelles et sur les ressources des sociétés traditionnelles qu’il s’acharne à asservir, mettant ainsi la vie de la planète et ses divers modes d’existence, sous la botte de sa loi.
Sur le plan des désordres de la loi du marché : Cette loi, toute tournée vers le bien-être matériel, est absente des manuels, tout autant du reste, que celle émanant des croyances spirituelles des sociétés traditionnelles. Or, ne pas comprendre la prééminence de la loi dans les divers types de société, de la plus traditionnelle à la post-moderne d’entre elles, c’est ne rien comprendre au fonctionnement de leurs modes de vie.
Cela équivaut à condamner quiconque connaît mal l’une ou l’autre, à en ignorer l’essence fécondante, sa source vivifiante, à le priver de l’apprentissage d’une voie d’existence équilibrée. De même, qu’il est mis en situation de vivre en marge, en handicapé, s’il vient d’ailleurs, non outillé pour s’y installer ou tout au moins s’y adapter. Comment pourrait-il dans cette situation y apporter sa richesse, y faire reconnaitre le bénéfice de sa différence ?
Il est mis en outre, en situation de dépendance de cette loi dominante pour la satisfaction du moindre de ses besoins, s’il évolue dans le monde sous- développé, par la méconnaissance de ce qui confère aux pays développés, pouvoir et puissance militaire, économique et technologique, à savoir l’esprit d’émulation et la compétition féroce en tous domaines, dont résulte ce perfectionnent continu des savoirs et du savoir-faire, par lesquels ils président aux destinées du monde. .
Sur le plan de la diversité des cultures: Si donc, les derniers manuels sont expurgés de la religiosité tactique des précédents, et se font rassurants quant aux bienfaits de l’ouverture aux autres, ils sont loin de permettre, contacts et échanges réellement bénéfiques pour tous. Ils bénéficient d’abord et en premier à l’Occident, l’occidentalisation n’y étant pas un mal qu’il faut craindre, mais un bien, à l’instar des cultures des conquérants du Maghreb. Ce dernier, leur devant ses spécificités les plus saillantes.
Cet alignement
hautement proclamé et revendiqué sur la culture dominante est tel
que l’Afrique, terre d’appartenance première et berceau de l’humanité
n’y est pas représentée, quand l’Asie est presque ignorée. Les
civilisations de ces régions du monde, celles des indiens d’Amérique,
les sociétés autochtones d’Australie et d’ailleurs sont totalement
absentes. La grandeur passée de leurs peuples, les succès, les réalisations
et symboles de leur histoire contemporaine, les trésors que recèle
leurs cultures, n’y bénéficient d’aucun
égard. Ce qui est préjudiciable à tout le monde.
L’initiation au contact, un défi : C’est le respect suscité par un enseignement qui initie au contact et valorise l’altérité, par la reconnaissance des modes de pensée et de vie, différents de ceux de l’en-groupe, qui promeut l’apprentissage de la tolérance aux ambiguïtés culturelles et aux tensions générées par la proximité de l’autre, l’étranger, tout particulièrement. Qui confère estime et considération.
Cet apprentissage
est favorisé par la compréhension que les mécanismes, les produits,
les structures même, des divers groupes mis en fonction, sont les solutions
appropriées au contexte, les meilleures, mais évolutives pour autant
et mobiles, et pas plus figés que d’autres, car toutes les
sociétés se rencontrent en ce qu’elles sont régies
par les valeurs et contraintes qui leur conviennent à un moment de
leur histoire. Constituant tantôt un rempart contre la dislocation
du groupe, tantôt le moteur de leur avancée, celles-ci,
forcent le respect et la tentation de l’autrement : ceux qui vivent
ailleurs, conformément à d’autres modèles, d’autres visions des
choses, n’en sont pas moins des hommes, qui souffrent ou rient pour
d’autres raisons peut être, mais n’en sont pas moins des semblables.
La richesse du contact: Ainsi, la comparaison qui permet de cerner les différences, mais aussi l’idem du soi et des autres invite son acteur à voir, à sentir autrement, colorant ainsi sa perception du monde, enrichissant son regard sur les choses, élargissant le champ des possibilités, serait-ce virtuellement. Si ce sur quoi elle ouvre, n’est complètement viable, il est vrai, que fondu dans les normes qui lui donné le jour, elle permet cependant d’aller de l’avant, de progresser. En un temps relativement court à celui nécessité par une évolution strictement endogène, instruite par la diversité des expériences humaines et leurs conquêtes et réalisations les plus bénéfiques.
L’acteur en sort grandi, quand armé d’une réelle volonté de progrès sûr, à visage humain, il sait quoi choisir parmi la panoplie d’offres ou d’expériences qu’il a en présence. Quand ce choix penche consciemment vers ce qui sied à l’intérêt réel de la communauté, indissociable quant à lui de celui de l’humanité, tout le monde y gagne.
A.de Saint
– Exupéry l’avait si bien dit, convaincu qu’il était que la
différence loin de léser les hommes, frères en l’humanité,
les grandit. Cette conviction, si elle venait à se généraliser, permettrait
à la diversité d’exister dans la symbiose, ce pourquoi Dieu en
Islam a diversifié les groupes, pourtant dotés d’attributs
égaux : « Nous vous avons crées, peuples et tribus, pour que
vous vous connaissiez. Le meilleur pour Allah, est le pieux d’entre
vous. » dit-il, dans le Coran.
En guise conclusion : C’est le contact avec les cultures, la compréhension même limitée des règles qui les régissent, qui permet l’émergence des éléments médiateurs, émigrés en tête, dont l’action rapproche les peuples. Ces éléments sont ceux-là qui auraient d’abord reconnu leurs propres spécificités et cerné les traits constitutifs de leur authenticité. C’est là, l’étape première vers l’acceptation de la différence. A partir de là, l’autre ne pose plus problème. Sa singularité n’est plus à effacer, son ipséité, son altérité, sont dés lors, facteurs d’enrichissement mutuel. L’accueil, peut alors être.
Mais au préalable, il nécessite la rencontre. Rencontre, qui doit être selon O.Reboul, l’unique valeur universelle de l’éducation ( 1995, p 75). Elle est salvatrice, en ces temps troubles de déplacements forcés, de circulation massive des hommes à l’échelle planétaire et de violences meurtrières sans précèdent. Pour ce faire, il faut d’abord que les législations des Etats-Nations, redéfinissent le sens de l’hospitalité qui ne se fera plus sous le signe de l’intégration forcée, qui consiste à nier et à effacer la culture d’origine, et toute trace de singularité. Ni sous le signe d’un rapport à l’autre, vicié à la base et formaté par les discriminations, les dévalorisations et les autoglorifications suintantes de mépris, décrétées ou insinuées par les officines officielles pour des raisons bien ou mal intentionnées.
Pour finir,
c’est à cette conception paradoxale de l’hospitalité qui a prévalu
jusque-là que se doivent les drames de l’humanité, alors que
l’hospitalité au sens éthique, signifie, selon Levinas, «être en
proie » à l’autre, être son obligé, c’est à dire responsable
devant lui. Dés qu’on écoute autrui, dés qu’on lui parle,
le temps est au respect et à l’amitié, à l’accueil. Si j’accueille
l’autre chez moi, ajoute Derrida je suis en situation d’otage
dans la mesure où je suis chez moi, l’invité de l’autre,
son hôte. Aussi, cette éthique doit- elle se construire sur
cette structure de « proie » et d’otage pour pouvoir résister à
toutes les violences (Jacques Derrida, 2000, P66/67.)
Elle doit donc se faire en tant que rencontre assumée, qu’elle soit voulue ou imprévue, sous le signe de la considération réciproque et de la reconnaissance mutuelle qui fait que la singularité de l’un et de l’autre est respectée autant que possible.
C’est pourquoi, si le XI siècle veut concrètement inaugurer une ère de coopération internationale et de paix, il doit se doter d’institutions et s’inventer des instruments qui sauront instaurer un climat non pas non agressif, mais moins violent, enclin à l’amitié, au respect et à la bienveillance envers l’autre, et pour revenir à notre sujet, envers tout nouveau venu ou toute personne d’ailleurs.
Bibliographie :
1-Manuels de textes et de lecture
(cours de littérature arabe du secondaire).
2 - Bencheikh J.E., La poétique arabe, édit. Anthropos, Paris, 1975.
3 - Ben Jalloun T., «
Au – delà du dialogue », in Le Monde du 23 Novembre, 1978.
4 - Bouzar W., La culture en question, Les édit. SNED, Alger, 1982.
6 - Bouzar W., La mouvance et la pause, Les édit. SNED, Alger, 1983.
7 - Derrida J., Sur parole, édit. De l’aube, Paris, 2000.
8 - Harbi M., Le FLN, mirage et réalité, Les édit. Jeunes Afrique, Paris, 1985.
9 - Ibn Khatib : m2- p 262/263 ; IlIya Abu Madhi : m3- p 375 ; Abdelhamid Elkhatib : m1- p 161 ; Ibn Zaydoune : m2 – p 233/234, 234/235, 314, 315, 317 ; Mahmud Samy El Barudy : m 3 – p 75/76, 83/84.
10 - Laroui A., Islam
et modernité, Les édit. La Découverte, Paris, 1986.
11 - Mammeri M.,
Culture savant, culture vécue, édit.Thala, Alger,1991.
12- Michaud G., Architectures , in Ethnologie.N°2 -3, Septembre, 1971.
13- Pégu
mercredi 10 juin 2009
Helder Camara et son frère
[Dans "Biographie du XXème siècle" Roger Garaudy rend hommage à Dom Helder Camara, dont on célèbre cette année le centième anniversaire de la naissance:]
Dom Helder Camara, archevêque d'Olinde et de Récife, au Brésil, mon frère depuis vingt années, m'a, plus que tout autre, ouvert à l'intelligence du Tiers-Monde, et surtout à la formule de notre double devoir: dissocier l'Eglise du capital, et le socialisme de la bigoterie athée.
Mais je préfère laisser Dom Helder Camara lui-même dire le sens de cette rencontre du 29 mai 1967, et de la commune ferveur qu'elle fit naître, tel qu'il le formula dans son livre: "Conversions d'un évêque".
Il y a eu ma première rencontre avec Roger Garaudy. Nous participions ensemble à une réunion organisée par un mouvement américain qui faisait beaucoup d'efforts pour susciter des réflexions et des initiatives à partir de l'encyclique Pacem in terris de Jean XXIII. Après trois jours, quatre jours même, de vie et de travail ensemble, je sentais que, pour l'essentiel, Roger Garaudy et moi pensions de la même manière. Nous étions des frères.
Je lui ai dit alors: "Roger, si nous faisions un pacte ? Vous, je vous charge d'obtenir surtout deux choses.
Vous savez qu'il y a des marxistes qui transforment Marx en une statue. Ils pensent qu'être marxiste, c'est toujours répéter, à la lettre, ce que Marx a dit, et toujours faire ce que Marx a fait. Ils ne se rendent pas compte que, toujours fidèle à la réalité, Marx ressentirait aujourd'hui les choses d'une manière différente.
Par exemple, il n'est pas vrai de toujours répéter qu'il y a une liaison nécessaire entre religion et aliénation. Je suis le premier à reconnaître qu'il y a eu dans le passé, et malheureusement encore aujourd'hui, des groupes religieux qui présentent la religion d'une manière trop passive, qui en font vraiment un opium pour le peuple et qui en viennent à créer une aliénation. Mais je vous asure qu'il y a dans toutes les religions, et pas seulement dans le christianisme, des personnes, des groupes, des minorités qui travaillent pour que la religion, au lieu d'être aliénée et éliénante, soit une force de libération: libération du péché et des conséquences du péché, de l'égoïsme et des conséquences de l'égoïsme. Si vous arrivez à comprendre cela, tâchez de faire que les marxistes ne lient plus nécessairement religion et aliénation. C'est le premier point.
D'autre part, pensez-vous qu'il y ait une liaison nécessaire entre socialisme et matérialisme, ou bien est-il possible, comme je le pense, d'être vraiment socialiste sans adhérer au matérialisme dialectique ?
De mon côté, je m'engage à faire tout mon possible et à faire invenir d'autres personnes plus influentes pour obtenir de l'Eglise qu'elle accepte le socialisme."
"Biographie du 20e siècle", Tougui, 1985, pp 228-229
Les valeurs et les droits de l'homme à l'école, par Djohar Khater
La réalisation même partielle du modèle sociétal démocratique dans lequel semble s’inscrire le discours politique officiel de l’Algérie depuis une vingtaine d’années, requiert la mise à contribution de l’ensemble des institutions étatiques par la mise en œuvre des instruments et mécanismes adéquats. Or, la société algérienne, étant régie pour des raisons historiques, culturelles et politico- économiques par un agrégat d’attitudes et de comportements qui se situent concrètement à contrario des valeurs morales et des droits humains, il semblerait que la réforme de l’école soit le premier jalon à poser pour l’avènement d’une société qui reconnaîtrait effectivement, dans sa pratique quotidienne, aux valeurs humaines la place qui leur échoit de droit en tant que vecteurs de bien-être et d’épanouissement collectif.
Il est évident que l’école la
plus performante en la matière, serait inopérante sans l’appui des autres
instruments éducatifs que sont les mass-médias, le pré / para-scolaire, les
activités extra-scolaires, les écoles de soutien... Mais pour que tout cela se
mette en branle, et agisse efficacement, il conviendrait d’abord que l’école,
connue pour être le passage obligé pour l’acquisition du savoir
académique, qui assure encore dans l’imaginaire
collectif - et plus exactement, là où le
diplôme est perçu comme la clef de la réussite ou une assurance sur l’avenir - valorisation
et promotion sociale, joue son rôle de
locomotive et ne se pose pas en porte-
à- faux. Aussi, serait- il intéressant de savoir si l’école accorde la
place et le crédit nécessaires aux idéaux humanitaires de la Déclaration
universelle des Droits de l’Homme, conjointement aux spécificités authentiquement
nationales, telles que consignées par les réserves apposées à ladite Déclaration
et aux Conventions et Pactes qui s’y rattachent ?
Pour ce faire, il serait pertinent de mettre à jour les attitudes des acteurs de l’école envers les valeurs et les droits humains. Et ce, à travers la perception et la personnalisation qu’en font les déclarations, les instructions et les lois-cadres régissant le secteur ; mais aussi à travers les pratiques qui transparaissent dans les rapports entre Autorités politiques / autorités publiques/école, Administration / enseignants, enseignants/ enseignés, élèves/ élèves. Il serait par ailleurs, tout aussi utile d’évaluer le Modèle / idéalités préconisés par les manuels, tels que perçus par les acteurs principaux de l’institution scolaire, qu’ils soient portés par une intentionnalité bien affichée par le biais des introductions, ou par le contenu réel des corpus. Se recoupent-ils ici et là, pour répondre aux idéaux universel et national, dans ce qu’ils ont de convergeant d’une part, de spécifique d’autre part ?
Cet éclairage sur la culture des Droits humains et des valeurs humanitaires à l’école, permettrait de mieux cerner la question et donc de combler les lacunes, pour corriger les défaillances qu’elles soient inhérentes à la culture autochtone supposée ou réelle, à l’idéologie du pseudo-socialisme de la phase précédente, ou aux valeurs dominantes du capitalisme sauvage; lesquelles valeurs ont tout perverti et balayent à l’heure actuelle, jusque dans l’école, tout ce qui n’a pas valeur marchande, pour ne laisser de l’espérance démocratique et de ses promesses, qu’une coquille vide et un alibi au dictat du marché.
Alger 05/04/2008
Djohar Khater
L’autre, de l’ennemi à l’ami ? par Djohar Khater
Dans la mesure où il conditionne l’aptitude à vivre ensemble à l’intérieur des groupes humains et entre eux, le mode de rapport à l’autre, module et détermine les rapports sociaux et humains. Présidant au modèle sociétal présent, il constitue le fondement de celui projeté pour l’avenir. C’est que l’autre n’est pas seulement le semblable à travers les différences, l’Idem, que se soit dans la communauté nationale ou humaine, tel que reconnu par les impératifs politiques nationaux ou internationaux, soit l’être humain. Il est aussi celui qui est unique et irremplaçable par sa différence et sa spécificité. Celui que l’action marque, le distinguant de tous les autres, et ce, qu’elle soit de nature constructive ou destructive, pacifique ou violente.
En ce sens, la violence comme l’agressivité relève de l’égoïsme, de cet amour de soi qui permet la survie, voir la réussite, laquelle le plus souvent est synonyme d’expansion du moi vers l’extérieur et en deçà, de possession et d’accaparation. C’est aussi, le moyen privilégié dans la lutte sans merci pour l’accès au pouvoir et sa préservation à l’échelle des groupes, des nations, des entités régionales et du leadership au plan international. C’est pourquoi les individus, les pouvoirs ou les nations, à caractère belliqueux, font souvent fi des interpellations ou injonctions de l’éthique qui impose à son plus haut niveau, un mode de relation à l’autre, non pas seulement en tant que semblable, autre que soi- même, mais en tant que soi-même.
L’ego trouve donc son plein épanouissement dans les organisations sociales constituées à la faveur du tribalisme, de l’ethnocentrisme, ou du communautarisme, et dans les entités politiques qui tirent leur raison d’être du nationalisme... Autant de constructions dont la permanence dépend de la cohésion de l’en-groupe et des capacités de neutralisation des visées expansionnistes des hors-groupes. Quant à la prééminence, elle dépend des moyens de domination du groupe. Ici et là, qu’elle soit dictée par un ordre de justice organisé dans le cadre d’une transcendance ou d’un consensus ou qu’elle soit actionnée par la volonté d’une force brute irraisonnée, la violence fait loi. Inspirée par un besoin de domination ou tout au moins, un rééquilibrage des pouvoirs, elle vise à idéaliser un ordre ou à le mettre en cause par la mise en question et la dévalorisation de l’autre. Ce dernier, obstacle réel ou supposé à la réalisation de l’idéal du moi d’un homme, d’un groupe ou d’un pouvoir, ne serait-ce qu’en s’en démarquant un tant soi peu, est perçu comme le coupable in prime. Déclaré tel, taxé d’inconvenance, il alors discriminé, spolié, voir détruit. Quête de la valeur, oblige.
Habitant les groupes humains qui font de la violence, le pilier basique de l’organisation sociale, la quête de obsessionnelle de la valeur, fait que la société algérienne est traversée par une vision expressément négative de l’autre, du proche au plus lointain. Ss colorant selon le cas et la situation, cette dernière va de la peur de l’autre et du besoin incessant de s’en protéger, à l’envie ravageuse et à la haine qui consume... En résumé, l’autre, à travers ces perceptions, est d’abord un ennemi. Les proverbes courants sont laconiques sur ce état d’être, autant que les stéréotypes et les sentences préventives : «qui donne la main, perd le bras – l’ami mène à la faillite – ton oncle maternel te casse les dents – ton oncle paternel t’aveugle –le cœur de la maman se fend pour son enfant, quant à lui son cœur est de pierre – je hais mon frère, je hais qui le maltraite – que ton ami ne te trompe sur ton frère ! – ta sœur est une bombe, si elle explose, elle t’éclabousse – toute association est une perdition - il tue l’homme et va à son enterrement – espèce de juif ! - il vaut mieux 1000 juifs qu’un seul blidéen – Que Dieu maudisse les juifs et nous en préserve !– l’Occident est mécréant, l’Orient croyant – l’occidental est sale – les nègres sont des animaux.... » Dans la pratique langagière de la société traditionnelle comme dans celle qui se donne les apparats de la modernité ( celle-ci s’arrêtant en fait, à la soif des biens de consommation ) dans la famille comme dans le groupe social, l’autre est d’abord celui dont on se méfie, qui menace le bien-être individuel ou collectif, sa liberté d’être au monde et son pouvoir sur autrui, de façon générale.
La quête de la reconnaissance étant - à quelques exceptions prés - le moteur de la vie sociale, la peur de l’autre est donc la règle dans les sociétés qui se structurent à travers les rapports de pouvoir et de domination. L’autre, étant le juge par excellence, il constitue souvent l’ultime objet de valorisation de soi et de réconciliation avec soi-même. Sollicité en tant que moyen de gratification de soi, il est au besoin reconnu ou ignoré et quand cela est nécessaire violenté symboliquement ou physiquement, voir carrément éliminé, sans que cela ne pose problème. Ainsi, passe t-on de l’animosité transmise à travers la donne culturelle qui conditionne les attitudes et les conduites, à l’agressivité verbale et de là à la violence extrême, le bouc-émissaire étant expressément désigné, et l’acte lui-même banalisé, par le balisage d’une représentation déformée et ressassée.
L’illustration moderne de cette haine de l’autre et du bestial rapport qui en découle est bien le nazisme. L’anti-autre de ce dernier, et tout particulièrement du sémite, juif en tête, érigé en doctrine politique d’Etat prônant la supériorité arienne des germains sur les autres, et exacerbant les sentiments racistes et nationalistes, n’a-t-il pas sciemment suscité deux déflagrations mondiales qui se soldèrent par la perte de millions de vie, la souffrance d’un nombre plus grand d’estropiés et de traumatisés et un cauchemar qui transforma à jamais le regard et la vision des peuples qui y ont été impliqués. Jean Paul Sartre résume bien ce malaise induit par la présence de l’autre, par sa célèbre phrase: « l’enfer, c’est les autres.». Libéré de tout scrupule - par l’action d’un fantasme séduisant, d’une obsession sécurisante, coulée dans un projet et une ambition qui la chevauchent et l’instrumentent, quand ils n’en sont pas le pur produit - ce malaise peut, comme dans les guerres précitées ou celles qui ça et là, déchirent autour de nous les hommes et leurs sociétés, prendre les allures d’une cruauté inouïe.
Plus prés de nous, la décennie de guerre civile, qui fait des victimes à ce jour, n’illustre t’elle pas cette sauvagerie dont seul le genre humain sait se rendre capable, quand pris de folie furieuse, il donne désespérément libre cours sa bestialité. Cherchant à se libérer de ses tourments, à se vomir, il s’en prend à la différence et la diabolise, en s’adossant à une justification farfelue sinon fantaisiste, pour faire table rase de ce qui lui résiste ou pour déchiqueter le semblable qui, ne voulant pas se dissoudre, garde ses distances. A ce déchaînement des instincts primitifs, cette fantasia de la destruction et de la mort, rien d’étonnant cependant. Elle couvait dans l’ombre, guettant le moment propice, s’accumulant couche par couche, jusqu’à l’explosion ultime. La haine de l’autre était là, se renforçant au fil du temps, des cuisantes auto-flétrissures et déconfitures qu’il charrie.
L’histoire des peuplades de ce territoire ne dit pas autre chose, à ce jour. Ainsi, les souffrances qui résultent des pratiques prédatrices quotidiennes de l’en-groupe (et plus exactement des « en-groupe » qui se revendiquent de l’Etat-nation et au-dedans de chaque groupe) qui n’en sont pas moins des razzias sous une autre forme, s’ajoutent-elles aux blessures enfouies dans l’inconscient collectif de ces hommes dont les ancêtres ont dû, depuis la nuit des temps, guerroyer pour leur survie. Les réflexes que ces meurtrissures millénaires ont enracinés hypothéquant les chances d’un mieux-être des siècles à venir, s’expriment dans le rapport à l’autre, individu ou groupe. Qu’ils s’inscrivent dans la tradition ou la modernité, ils portent le sceau d’une brutalité omniprésente, qui façonne et conditionne les mentalités renforçant un héritage suffisamment lourd en lui -même. Il est de ce fait, indéniable que les déchirures d’un passé qui ne passe pas, d’un présent et d’une actualité non moins agressifs et frustrants, prémisses angoissantes d’un avenir qui pointe déjà sombre à l’horizon, sont autant de facteurs qui renforcent le sentiment d’insécurité et d’appréhension de l’autre. Sentiment propice à l’agressivité et à la violence.
Cependant, et si lourd que soit le legs, si dures que soient les conditions de vie de l’heure, le plus grave, c’est la faible présence d’une identité de rassemblement, qui dépasserait les atavismes et les clivages et rivalités d’origines ethniques et tribales, religieuses, claniques ou autres. A sa place et son lieu, se trouve installée une identité nationale de façade, un masque sous lequel agissent souterrains ou affichés, les égoïsmes les plus féroces, les appétits les moins insatiables. Dans cette délitescence généralisée, tout un chacun est maître et esclave. En tout heure, il humilie car humilié, il défonce car défoncé, fier de son pouvoir, il reproduit la violence qui l’a nourri. Chacun selon ses capacités ! Derrière cette propension à la haine, qui annihile tout projet de vie collective viable, se tient en premier, la carence, quand ce n’est l’absence effective des valeurs humaines, la pratique d’une spiritualité désincarnée réduite à un apparat, quand elle n’est pas déviée de son objectif, et corrélativement, le règne de l’injustice et du non-droit. Autant d’avatars qui minent les rapports humains, qu’ils relèvent de l’intime et du privé ou du social, par une mauvaise foi ou un nihilisme, qui animent les intentions avant les actes, viciant à la base toute possibilité de convivialité. Il est un truisme de dire que les valeurs humaines et la spiritualité sont les facteurs déterminants d’un rapport épanoui à l’autre. Les valeurs morales, les principes en tant que catégories logiques et donc la raison universelle et l’éthique, adjointes aux traditions et mœurs locales sont ce qui de tout temps a cimenté les groupes humains. Si elles y ajoutent un besoin de transcendance au nom d’un Absolu, les religions dont l’objectif premier est d’instaurer de sociétés viables, ne recommandent pas autre chose. Et c’est bien sur la base de ces mêmes valeurs humaines et éthique que les puissances modernes, tenant compte de leur socle culturel propre ont élaboré la Déclaration universelle des droits de l’homme. En effet, là où elles font défaut, il ne saurait être question, ni de rassemblement, ni d’union et encore moins de bien-être et d’harmonie ; là ou elles sont absentes, il ne pourrait y avoir que de l’anarchie.
Et, dans cette ambiance chaotique qui découle d’une viscérale attitude guerrière et l’induit, l’autre est indéniablement un ennemi. Nulle preuve n’en faut. Qu’il soit proche, consanguin, d’une même famille ou d’une même culture, rien n’y change ; et s’il diffère par le quartier, le statut social, la région, ou s’il est étranger par l’ethnie, la langue, la religion, la couleur,... de l’intérieur ou à l’extérieur des frontières, raison de plus. Il n’est ni, et en aucun cas, ni l’alter ego, ni même le semblable et encore moins l’aîné, le maître, le juge..., des maîtres la philosophie contemporaine occidentale, ni celui de toutes les religions connues dont l’Islam : celui qui a la priorité même sur soi. L’autre, dans la conception la plus courante, la plus répandue, est bien plutôt celui qui doit s’effacer devant sa majesté le moi, d’où les conflits déchirants et l’état de guerre permanent entre individus tout autant qu’entre groupes sociaux. Le rapport à l’autre est, dans ce type de société, d’abord un rapport de violence. Par réaction à une violence subie quelque part, certes ; laquelle commence par un conditionnement éducatif carencé d’un idéal humanitaire qui porte l’accueil en son cœur.
L’agressivité ainsi cultivée et érigée en mode de conduite, s’il s’y reflète une angoisse existentielle, une inquiétude et une crainte foncières de cet autre, qui dans la culture est un adversaire au mieux, traduit de fort triste manière, un manque d’amour véritable, de bonté et de charité, balayés par une haine inconsciente de soi, drapée dans les oripeaux de l’égoïsme le plus étroit, comme dans ceux de l’altruisme qui finit dans les bains de sang, bien souvent. Car, si le rapport à l’autre est d’abord l’expression du rapport à soi, le respect de l’autre passe avant tout par le respect de soi. Ce qui signifie : être en accord avec soi-même, se reconnaître, c’est reconnaître le droit de tout homme à la dignité. Or, rien de cela ne pourrait être, sans initiation à la transcendance et au renoncement à la volonté de puissance et de biens matériels à tout prix. Puisqu’elle requiert aussi bien l’intériorisation des principes d’une éducation pour la paix, que l’instauration de l’Etat de droit qui l’accompagnerait et la renforcerait.
C’est pourquoi, il serait temps ( au vu du besoin quasi- irrépressible de bien-être matériel, plus que jamais signe identitaire de distinction sociale - d’autant qu’il se fait rare - de l’obsession d’auto- renforcement par la détention abusive des sources du pouvoir, de l’étendue et de la gravité des conflits sur la planète terre et de la course effrénée vers la possession de moyens de destruction massive) que les recommandations émises par l’UNESCO, au lendemain de la 2e guerre mondiale, préconisant la mise en œuvre d’une éducation pour la paix, et incessamment rappelées depuis, soient concrètement respectées. Il est d’autant plus permis d’espérer que les instruments internationaux, déclarés conçus pour la préservation et l’instauration de la paix, grâce à l’acquisition des savoirs nécessaires à la convivialité et au développement harmonieux des sociétés, seront utilisés à bon escient pour le bien-être des peuples de la planète terre. En ce sens, les institutions éducatives, école en tête, doivent assumer leur rôle de médiateur, par la sensibilisation aux dangers de la survalorisation du moi et de l’égocentrisme et l’initiation précoce au respect de la vie sous toutes ses formes, condition sine qua non, préalable à toute réduction de la violence.
En la matière, il ne semble pas que l’école algérienne ( pour des raisons inhérentes à la culture / l’histoire sociale locale et universelle dominantes, qui font de la prééminence du moi et de la violence contre l’autre, leur pivot pour assurer la continuité ou la suprématie d’une identité nationale, et par delà, des intérêts de classe ... ) ait suffisamment promu et promeut une vision positive de l’autre. Il serait opportun en effet, que le choix des pédagogies, la formation et la gestion des personnels, la charte scolaire, la panoplie d’outils didactiques mis à la disposition de la classe, dont plus précisément les manuels des lettres et des sciences humaines, reflètent une conception des rapports humains, où la sollicitude l’emporte sur le mépris, le rejet et la haine, et qui reconnaisse d’emblée à l’autre, sa dignité d’homme. Une vision plus claire sur ce sujet, serait peut-être apportée par la réponse aux questions suivantes : quelle est l’image dominante du moi (dominant le discours) dans son rapport à l’autre ( tout autre ) à l’école ; cet autre y’est-il bienveillant ou malveillant; sa vision de la vie, est-elle positive ou négative ? Ces représentations renforcent-elles les passerelles ou inspirent-elles l’animosité à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières ?
C’est que le champ scolaire peut indéniablement participer à la culture de l’exclusion et du rejet de l’autre et devenir un facteur de (re)production de violence à son égard quand le souci de l’auto- renforcement statuaire ou identitaire excède tout autre. Il peut aussi susciter l’inclination pour une culture de l’échange, de la paix et de la solidarité et son intériorisation, et être de ce fait, un vecteur actif du vivre ensemble.
Alger le 04/06/2008
Djohar Khater
vendredi 22 mai 2009
Temps, culture et religion
Temps, culture et religion : une pratique interculturelle en classe de français
par Luc Collès UCL et IFER de Dijon
Dans Littérature comparée et reconnaissance interculturellei, nous mettons en place une démarche interculturelle au sein de classes belgo-maghrébines du cycle supérieur de l’enseignement secondaire2. Nous tentons de montrer que les cours de français peuvent y être vécus comme un moment de confrontation et d’échange où Belges (ou Français) de souche et enfants de migrants réagissent autour de textes issus des littératures françaises de France et de Belgique ainsi que du Maghreb et de l’immigration (cf. ici même notre article Littératures et modèles culturels).
Concrètement, il s’agit de faire découvrir quelles perceptions différentes du temps et de l’espace manifestent certaines conduites et à quelles valeurs elles répondent. Ce que nous comparons, ce sont les comportements des membres des deux communautés tels qu’ils sont mis en scène dans les textes et perçus par ceux-ci. D’autres textes, non littéraires cette fois, complètent cette approche (cf, sur ce blog, le paragraphe consacré à la découverte des littératures francophones dans l’article S’engager en francophonie).
La gestion du temps
Nous voudrions rendre compte ici du parcours réalisé sur la gestion du temps3. Des textes comme « Bachot touriste 1970 » dans Vacances à tous prix du Français Pierre Daninos et un extrait du Sourire de Brahim de Nacer Kettane (cf. annexe) ont bien mis en avant les différences de gestion du temps entre Européens et Maghrébins.
Le premier caricature un certain type d’organisation des vacances en France qui obéit à une programmation minutieuse. Ce rythme de vie, modelé sur celui de la machine et semblable à celui du travail en usine, va de pair avec une relative « automatisation » de la pensée. La célèbre triade « métro, boulot, dodo » est égament bien illustrée par tel extrait du Mythe de Sisyphe de Camus, par tel extrait de La Nausée de Sartre, ou par plusieurs poèmes des Fleurs du Mal de Baudelaire (« Le Guignon », « Chant d’automne », « L’Horloge », etc.)
Tous ces textes traduisent la manière dont l’Occidental considère le temps. Extérieur à lui, celui-ci est un ennemi contre lequel il lutte sans cesse, mais en vain. A l’image du sablier, le temps s’écoule inexorablement : on a l’impression de toujours courir après lui, mais en réalité c’est lui qui nous court après. Comme au « Malheur » d’Henri Michaux4, on lui demande parfois un répit pour souffler un peu et, à ce moment-là, on se rend également compte qu’il nous a ruiné : on se retrouve en effet vieilli, usé, aux portes de la mort.
Ces instants d’arrêt peuvent donc être des moments de lucidité et d’éveil : on fait le point, on choisit de cultiver son jardin (Candide de Voltaire), de vivre le plus intensément possible le moment présent et d’assumer son existence (Le Mythe de Sisyphe de Camus), de se dévouer aux autres malgré l’absurdité de la vie (La Peste du même auteur), de raconter sa vie pour « tenter d’attraper le temps par la queue » (Roquentin dans La Nausée de Sartre), mais rien n’y fait : le temps est le grand vainqueur !
Si l’on veut comparer cette conception du temps avec celle des Maghrébins, il faut en venir aux fondements de la pensée musulmane. Pour s’en approcher, nous avons fait travailler sur la relation d’expériences de mémoire affective réalisées par des auteurs français : le fameux épisode de « la madeleine » de Marcel Proust, où le goût sert de déclencheur, ou un extrait des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, où c’est la vue qui suscite le souvenir. Nous avons proposé un rapprochement de ces passages avec un texte de Chateaubriand, extrait des Mémoires d’Outre-Tombe, « Départ pour Combourg »5 en soulignant combien le phénomène qui y est décrit est proche des expériences rapportées par Proust et Rousseau.
C’est tout le passé qui ressuscite en lui, vivant, pour quelques instants. Le moi ancien l’investit totalement, si bien qu’il en ressent une profonde émotion. Mais chez l’auteur d’A la recherche du temps perdu comme chez Rousseau, c’est la mémoire involontaire ou affective qui est à la base de telles résurrections, alors que Chateaubriand oblige sa mémoire à reconstruire un trajet6.
De tels textes font comprendre aux élèves que, malgré son caractère inexorable, il est possible de suspendre, selon les vœux de Lamartine, « le vol du temps »7, quoique les expériences qu’ils rapportent montrent aussi le caractère éphémère d’un tel suspens.
Le sens de la transcendance
Commentant l’éveil de Sisyphe, Charles Moeller souligne le refus de toute solution transcendante qu’il comporte : « Il s’agit (…) de voir ce que devient la vie, quand on a découvert qu’elle n’a pas de sens. »8 Or, c’est précisément ce sens de la transcendance qui se trouve au cœur même de la conception que le musulman a du temps.
Pour celui-ci, Dieu est le maître de chaque instant de sa vie (Sa présence peut d’ailleurs se ressentir quand, au moment de la prière, l’homme arrête toute activité pour faire silence en lui) et ce même Dieu peut suspendre à tout instant le cours de notre histoire. D’où cette attitude du « mektoub », imprégnée de patience et de soumission (c’est le sens même du mot islam) non à un destin aveugle et intangible (comme les Occidentaux ont trop souvent tendance à le croire), mais à Dieu qui peut changer le sort des hommes.
On pourrait sans doute retrouver aussi cette conception chez des mystiques chrétiens comme Jean de la Croix (XVIe s.), mais ceux-ci occupent une position marginale dans l’histoire d’un Occident aujourd’hui laïcisé. D’autre part, la littérature maghrébine n’offre guère d’exemples où la transcendance divine soit explicitement mise en rapport avec le temps. C’est qu’en effet cette perception suppose une distanciation qui n’est pas facile.
De plus, les jeunes issus de l’immigration maghrébine, influencés par le rythme de vie occidental, peuvent trouver étranges certains des comportements qui relèvent de la culture d’origine des parents. Ainsi, le héros du roman de Nacer Kettane aux accents autobiographiques, Le sourire de Brahim, est frappé par la lenteur du rythme des activités en Algérie et sa critique semble plus proche du « Time is money » occidental.9
Des chocs culturels
C’est qu’en effet l’immigré est l’homme des chocs culturels successifs. Il a d’abord fallu qu’il s’adapte au rythme des Occidentaux : il y a réussi au point de réagir comme ceux-ci lors de son séjour au pays, au contact d’une des composantes essentielles de la culture maghrébine. C’est a fortiori le cas pour ces enfants.
Edgar Weber donne de cette lenteur une explication de type économique10 : elle serait le substrat d’une mentalité restée fort rurale. Certes, la nature a aussi ses exigences (la moisson n’attend pas !), mais l’agriculteur dispose malgré tout d’une certaine liberté d’organisation. C’est la raison pour laquelle, à la campagne, on prend le temps de se rencontrer et de se parler.
Mais selon F. Schuon, cette conception du temps découle aussi de la foi musulmane et doit beaucoup à l’atmosphère contemplative requise par les prières rituelles11. En d’autres termes, c’est la référence constante au temps religieux qui en serait la cause. Son point de vue rejoint celui de Roger du Pasquier qui souligne lui aussi que, dans une société musulmane encore suffisamment pénétrée par la tradition, la prière est non seulement intégrée à la vie, mais en marque toute la cadence : « L’accomplissement de la prière impose une discipline stricte et relativement astreignante qui marque la vie entière de son rythme sacré et, de l’aube à la nuit, ramène le croyant devant Dieu, l’empêchant de se laisser submerger par les préoccupations matérielles et profanes. »12
Notre démarche relève donc d’un parti pris. Par rapport au rythme de vie occidental, lié à la productivité, la lenteur orientale a pu être perçue négativement par des élèves belges et, parfois, maghrébins. Comme d’ailleurs ppeuvent être considérés comme « perte de temps » les moments consacrés cinq fois par jour à la prière quotidienne. Mais, sans pour autant nous immiscer dans leur conscience et attenter à la liberté de celle-ci, nous souhaitons amener les élèves à comprendre les fondements de la vision du monde des musulmans, telle qu’elle se manifeste, entre autres, dans leur gestion du temps.
Il va de soi, et il faut amener les élèves à le comprendre, que juger les comportements de ceux-ci par rapport à la manière dont les Occidentaux organisent leurs sociétés et structurent leurs journées serait tomber dans les pièges de ce que l’on appelle l’ethnocentrisme. Ce que nous cherchons à éviter aux élèves. En l’occurrence, ce sont donc des analyses comme celle de du Pasquier qui, à titre d’hypothèses, permettent de s’interroger en classe sur une des bases de la culture arabo-musulmane.
Il nous paraît en effet que toute réflexion sur un phénomène culturel doit resituer celui-ci dans une vision du monde. La culture n’est pas un musée des arts ou des littératures ; c’est l’ensemble des réponses d’une communauté humaine aux questions fondamentales qui lui sont posées par ses rapports avec la nature, les autres hommes et enfin le divin.
Chez les musulmans, la conscience de la présence divine est très prégnante. Elle est inscrite dans le découpage de la journée et justifie les fêtes les plus importantes. En Occident, la religion est devenue une « affaire privée », mais le divin n’est pas intériorisé davantage pour autant. Pour plusieurs, tout se passe comme si la Croissance ou le Confort avaient supplanté un Dieu que quelques-uns seulement prient une fois par semaine dans les églises13.
Cependant, sous couvert d’éviter tout ethnocentrisme, il ne faudrait pas non plus jeter aux orties ce qui fait la valeur de l’Occident. La démocratie et la défense des droits de l’Homme en particulier constituent, on prendra soin de le montrer, un pôle d’attraction considérable dans l’univers contemporain. La conquête des droits sociaux et les règlementations du travail ont contribué à humaniser notre vie. La technologie elle-même a allégé plusieurs de nos tâches. Mais celle-ci ayant été mise au service d’une croissance de plus en plus exigeante, il n’est pas du tout certain qu’emporté par le vertige de la vitesse, l’Occident ne perde pas son âme.
Roger Garaudy, par exemple, a, dans de nombreux ouvrages, dénoncé un tel danger : « Seul en face de structures écrasantes, aliénantes et sans visage, dans son travail comme dans sa vie civique, l’homme est la victime de ce que l’on appelle très justement des « maladies de civilisation » ; quand ce n’est pas la faim, la misère, la dépendance, comme dans les deux tiers les plus pauvres du monde, ce sont, dans le tiers le plus riche, le cancer, les troubles cardiaques, les troubles mentaux nés de la solitude et de l’absence de signification de la vie, des cadences folles ou d’un urbanisme nous coupant de tout rapport avec la nature extérieure et désintégrant tous les équilibres de notre nature intérieure .»14 On voit plus que jamais ici combien ce questionnement est orienté par une foi profonde dans le « dialogue des civilisations ».
Annexe : deux textes à exploiter
Pierre Daninos, Vacances à tous prix, Paris, Hachette, 1958, pp.29-32.
BACHOT TOURISTE 1970
L’examinateur de l’Agence Superglobe (chargé par suite de l’affluence des clients, de procéder par élimination) : « Que voulez-vous faire ? »
Le touriste deuxième année : « L’Italie, Circuit 32 B : Venise, Rome, Florence, les lacs, 198954 francs de Paris à Paris, boisson non comprise. »
-« De quoi jouissez-vous ?
- De panoramas uniques.
- Qu’allez-vous découvrir ?
- Des lieux féeriques
- Par quoi devez-vous commencer ?
- Par un rapide aperçu d’histoire romaine.
- Citez quelques notions…
- Romulus et Remus, licteurs et préteurs, les oies du capitole, Dura lex sed lex, les Fourches caudines, les délices de Capoue, de Charybde en Scylla, Jupiter tonnant, la pythie…
- Arrêtez ! Le forfait 32 B ne comprend pas la Grèce. Bon…(…). Passons maintenant à la visite proprement dite. Quel est votre premier devoir en entrant dans une ville ?
- En sortir afin de gagner une hauteur, colline (Florence) ou éminence (Vatican), d’où je pourrai la dominer et avoir une bonne idée de son orientation N.-N.-E . ou S.-S.-E.
- Chefs-d’œuvre. Que doit-on admirer le plus dans les ***chefs-d’œuvre de la Renaissance ?
- On ne sait, vraiment, de la précision (inouïe) du détail ou de la majesté (imposante) de l’ensemble.
- Il convient donc de rester…
- Confondu.
- Très bien. Et les portraits…Que devez-vous d’abord regarder dans un portrait ?
- L’expression frappante du regard.
- Et dans les crosses ?
- Les incrustations de nacre et d’ivoire.
- Prenons maintenant la porte d’un baptistère fameux. Vous direz qu’elle est…
- Niel..Niel…
- Niellée d’or et d’argent.
- Bien…Voyons…Laissez-moi considérer votre programme, assez chargé je l’admets…Le 24, rassemblement à 5h30, panier-repas fourni par l’agence…Le 25, départ à 7h30…26, 27…Ah ! Je vois que le 28 vous avez à Venise un après-midi LIBRE. A quoi l’employez-vous ?
- A souffler.
- Mais encore…allons…
- Dans une soufflerie de verre à Murano.
- A la bonne heure ! Après quoi vous pourrez consacrer la fin de la journée à …
- L’achat de menus souvenirs représentatifs de l’art local (porte-monnaie en cuir repoussé, gondoles presse-papiers, etc.)
- Et à Rome, si les monuments vous laissent un instant, vous aurez avantage à quoi ?..
- Fresca.
- Mais où ça ?
- A l’une des nombreuses terrasses de café du centre de la ville pour y jouir de l’animation.
- Qui est…
- Très vive.
- C’est bien. Vous pouvez partir. »
Le touriste deuxième année se lève. L’examinateur se ravise : « …Mais travaillez votre Forum. Il y aura un examen de passage à l’entrée ! »
Dans ce texte, Pierre Daninos accumule les clichés. On peut évidemment se contenter de dire qu’il parodie la plupart des guides de voyage en mettant en exergue les stéréotypes thématiques et linguistiques (cf. sur ce blog : Récit de voyage et pédagogie interculturelle) :
les stéréotypes thématiques : l’accent mis sur des paysages toujours présentés comme exceptionnels, les préambules historiques, l’Histoire ramenée à des épisodes, à des lieux et à des personnages légendaires ou célèbres, l’indication d’un belvédère d’où l’on surplombe toute la ville, la sélection de chefs-d’œuvre artistiques, les conseils d’achat de souvenirs et les renseignements sur les lieux d’animation.
les stéréotypes linguistiques (ou lieux communs verbaux) : syntagmes figés (« des panoramas uniques, des lieux féeriques, l’expression frappante du regard, les incrustations de nacre et d’argent, jouir de l’animation »), syntagmes semi-figés (objets de variantes : c’est ce que suggère l’emploi des parenthèses pour les adjectifs « inouïe » et « imposante »), un proverbe (ici intégré dans les notions d’Histoire romaine : Dura lex, sed lex.) et enfin le système typographique (les italiques du proberbe latin, les astérisques devant un mot renvoyant à un index : chefs-d’œuvre).
Mais il nous paraîtrait intéressant de tenter d’établir un lien entre le type de vacances proposé ici et l’utilisation de tant de stéréotypes. Après tout, n’avons-nous pas affaire à une pensée automatisée comme l’est la conduite des vacanciers ? Et quand on sait que, bien souvent, le rythme des Occidentaux en vacances – qu’il s’agisse d’un voyage organisé ou d’un séjour dans un club – est calqué sur leur rythme de travail, ne pourrait-on affirmer que l’Occidental est guetté par la stéréotypie aussi bien dans sa pensée que dans son comportement habituel ?
En d’autres termes, c’est la personnalité même de l’individu qui est aujourd’hui menacée dans ce monde dominé par la machine : en Occident, tout le monde, s’il n’y prend garde, risque de se comporter et de penser comme tout le monde. Cette réflexion sur les dangers d’une uniformisation et d’une automatisation de la pensée pourra se prolonger par la lecture d’extraits ou de la totalité de 1984 de George Orwell (écrit en 1950).
Rappelons qu’Orwell imagine un Etat omnipotent personnifié par un chef mystérieux, Big Brother, qui dirige de Londres tout le complexe de l’Océania, au nom de l’angsoc ou socialisme anglais à l’état pur. La langue courante ou ancilangue a été transformée afin d’éviter les déviations. On en a conçu une autre, le novlangue, dans laquelle l’expression d’opinions hérétiques est rendue presque impossible, d’autant plus qu’on a supprimé de l’ancilangue tous les vocables jugés inutiles, comme moralité, internationalisme, démocratie, science et religion. Certains mots de novlangue servent d’ailleurs essentiellement à supprimer des idées et à diminuer ainsi le domaine de la pensée (cf. « Les principes du novlangue », in G . Orwell, 1984, Paris, Folio, 1972, pp.421-439.)
De même, le texte de P. Daninos présente l’expression de stéréotypes comme si elle résultait d’un embrigadement (mis en scène de manière humoristique sous la forme d’un examen). Dans notre monde moderne où Big Brother a pour nom Technologie et Rendement, la pensée risque de s’appauvrir en se coulant dans un moule impersonnel.
Nacer Kettane, Le Sourire de Brahim,Paris, Denoël, 1985, p.93.
Le Temps, Brahim avait l’impression que cette donnée n’intéressait personne. Il lui semblait que tout se faisait au ralenti ? Trois heures que son groupe et lui étaient déjà là et les responsables de la Kasma de Cheraga semblaient prendre un malin plaisir à faire durer les formalités. Il ne savait pas où ses camarades et lui allaient être hébergés, ni quel moyen de transport ils emprunteraient. Attendre, attendre et encore attendre. Tout, autour de lui, semblait contredire le fameux Time is money des financiers internationaux.
A travers le regard de Brahim, le texte donne une double information sur laquelle on attirera l’attention : la lenteur du rythme des activités en Algérie, l’agacement et la critique du héros qui semble plus proche du « Time is money » occidental.
Ainsi, l’immigré semble l’homme des chocs culturels successifs. Il a d’abord fallu qu’il s’adapte au rythme des Occidentaux : il y a réussi au point de réagir comme ceux-ci lors de leur contact avec une des composantes de la culture maghrébine.
On pourra mettre ce texte en parallèle avec l’extrait suivant de Zeida de nulle part de Leïla Houari, dans lequel l’héroïne, Zeida, une jeune fille issue de l’immigration, fait part de son étonnement à son père lors de son arrivée au Maroc. La similitude des situations est frappante et la comparaison avec l’Occident tout aussi explicite.
Ils restèrent des heures et des heures à attendre, dans la chaleur qui les suffoquait, la fatigue, la faim, la soif…Zeida ne pouvait pas s’empêcher de dire :
- Qu’est-ce qu’ils sont mal organisés, ici, au moins pour ça, là-bas, ça va plus vite !
- Vous n’êtes pas en Europe (répond son père), les gens ont tout leur temps et si tu fais trop de commentaires, tu risques de passer tes vacances à la douane.
Il disait cela, mais dans le fond il n’était pas content du tout !
(L.Houari, Zeida de nulle part, Paris, l’Harmattan, 1985, p.26)
En faisant appel à l’expérience des élèves maghrébins, notamment au moment du retour au pays d’origine des parents (c’est souvent le cas en été), et éventuellement à celle des Belges ou des Français qui sont déjà allés en vacances dans le Magheb, le professeur tentera d’amener ceux-ci à citer des situations concrètes où cette lenteur était nettement perceptible.
A l’aide des jugements de Frithjof Schuon et de Roger du Pasquier, on réfléchira aux « fondements » de cette lenteur. On creusera l’hypothèse qui consiste à y voir une trace de la spiritualité musulmane. S’agissant des immigrés de la première génération, on se référera également à l’explication économique de Edgar Weber.
i L. COLLÈS, Littérature comparée et reconnaissance interculturelle, Bruxelles, De Boeck-Duculot, 1994 (« Formation continuée »)
2 l’équivalent du lycée en France
3 Outre Littérature comparée et reconnaissance interculturelle (op.cit.), on se référera à un autre ouvrage à visée didactique, Que voulez-vous dire ? Compétence culturelle et stratégies didactiques, Bruxelles, Duculot, 1998, que nous avons écrit avec des collègues (BLONDEL et al.), et dans le guide pédagogique duquel nous explicitons les quatre composantes de la communication interculturelle (l’espace, le temps, le contexte et les chaînes actionnelles) en les illustrant par des exemples relevant de différentes cultures. Cf. aussi, sur ce blog, notre article « Pour une pédagogie des échanges scolaires ».
4 On pourrait d’ailleurs remplacer le Malheur par le Temps dans son poème (in Lointain intérieur) dont voici la première moitié :
Le Malheur, mon grand laboureur,
Le Malheur, assois-toi,
Repose-toi,
Reposons-nous un peu toi et moi,
Repose,
Tu me trouves, tu m’éprouves, tu me le prouves.
Je suis ta ruine.
5 F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Mémoires d’Outre-Tombe, tome I, Le livre de Poche, pp.80-84.
6 Cf . à ce sujet, dans L. COLLÈS et J.-L. DUFAYS, Le Récit de vie (Vade-mecum du professeur de français), Bruxelles, Didier Hatier, 1989 (« Séquences »), le chapitre consacré au travail de la mémoire (pp.65-75).
7 Comparaison n’est pas raison…En l’occurrence, le vœu de Lamartine a paru sacrilège à des élèves tunisiens car, pour des musulmans, Dieu seul, maître de l’univers, peut suspendre le cours du temps. Pour plusieurs de ces élèves, vouloir arrêter le temps, ce n’est rien d’autre que défier le destin. Ou c’est désirer jouir pleinement de sa vie, ce qui n’est concevable que si l’on ne croit pas à une autre vie après la mort. Dans tous les cas, l’attitude du poète est donc celle d’un incroyant. (cf. l’article d’A. SÉOUD, « Document authentique ou texte littéraire en classe de français », in Etudes de linguistique appliquée n°93, janvier-mars 1994, pp.9-19). Mais les élèves belges font bien la distinction entre temps objectif et temps subjectif (il y a des heures de cours si longues…)
8 C. MOELLER, Littérature du XXe siècle et christianisme, tome I (Silence de Dieu), Tournai, 1964, p.58.
9 Cf. texte 2 en annexe.
10 E. WEBER, Maghreb arabe et Occident français, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1989, p.257.
11 F. SCHUON, Comprendre l’islam, Paris, Seuil, Points Sagesses, 1984, p.37 (note 2).
12 R. du PASQUIER, Découverte de l’Islam, Paris, Seuil, Points Sagesses, 1984, p.91.
13 C’est le leitmotiv de plusieurs des ouvrages de Roger GARAUDY : par exemple, Pour un dialogue des civilisations (Paris, Denoël, 1977), Appel aux vivant (Paris, Seuil, 1979), Biographie du XXe siècle. Le testament philosophique de Roger Garaudy (Paris, Tougui, 1985), Les Fossoyeurs. Un nouvel appel aux vivants (Paris, l’Archipel, 1992) et Vers une guerre de religion (Paris, Desclée de Brouwer, 1995). D’où l’intérêt du philosophe pour l’Islam : cf. Promesses de l’Islam (Paris, Seuil, 1981) et l’Islam habite notre avenir (Paris, Desclée de Brouwer, 1981 ). Cf. nos articles sur ce blog : Sur l’itinéraire de Garaudy et Enseignement : pour une approche de l’Islam, en particulier le soufisme, à l’exclusion de toute forme d’intégrisme (Intégrismes, Paris, Belfond, 1990), Grandeur et décadence de l’Islam, (Paris, Alphabeta & Chama, 1996).
14 R.GARAUDY, Appel aux vivants, Paris, Seuil, 1979, pp.217-218.
jeudi 14 mai 2009
Pour une pédagogie des échanges scolaires, par Luc Collès (Première partie)
Les échanges scolaires sont nés d’une option idéologique qui présuppose que la connaissance directe d’autres arts de faire et de dire permet de mieux connaître et de mieux comprendre à la fois sa propre culture et celle des autres.
1. Des ambitions très claires, mais souvent revues à la baisse
Pour le Conseil de l'Europe, « La pédagogie des échanges scolaires est une pédagogie de la rencontre de deux (ou de plusieurs) systèmes éducatifs ayant ses propres valeurs, ses propres fins et ses propres modes de fonctionnement, dans le but de créer un espace pédagogique nouveau, pluriréférentiel où, à travers une mise en relation de systèmes uniréférentiels, les acteurs apprennent à agir adéquatement en développant les facultés de la négociation, de l'interaction et de la coopération dans un esprit de parité et de réciprocité » ( in Se rencontrer pour se former, se former à se rencontrer. La pédagogie des échanges, buts et moyen de la formation des enseignants, GREFES/AEDE, Conseil de l’Europe, p.7 )
Relativisme culturel
Les enjeux de pareilles orientations sont donc clairement précisés: l’élève et l’enseignant qui réalisent un échange scolaire découvrent la relativité de leur culture et de leurs valeurs, c’est-à-dire des fondements mêmes de leurs pensées et de leurs attitudes; une telle expérience leur fait prendre conscience du réseau de relations conventionnelles qui les entourent et les amène progressivement à accepter et à comprendre un ensemble culturel qui n’est pas le leur. Autrement dit, l’échange permet de dépasser le malaise ou l’effet déstabilisant que peut avoir la rencontre avec l’autre du fait de la perception des différences qui gouvernent nos comportements. C’est l’analyse culturelle conçue sous le mode du dialogue qui engendrera le sens du relativisme et de l’ouverture à l’altérité, bases mêmes de la tolérance.
Remise en cause
Tels sont donc les principes et les intentions. Mais, depuis plusieurs années, ce relativisme culturel, clairement affiché par les promoteurs, semble implicitement remis en question - ou du moins atténué - par certains discours politiques et médiatiques : ceux-ci soulignent plutôt les affinités et les nombreux liens qui existent entre les différentes cultures européennes.
De ce fait, on tend à faire des échanges entre pays européens, des rencontres entre voisins plutôt qu’entre étrangers. Donc, dans ce cas, c’est surtout l’immersion, le « bain » linguistique, le souci de pratiquer la langue étrangère qui motivera les échanges. L’enseignement des langues étrangères contribue d’ailleurs au même effet: poursuivant souvent des finalités que je qualifierais de fonctionnelles ou d’utilitaire, il tend à plonger l’élève dans un univers fictif et rassurant, peuplé d’individus qui, certes, parlent une autre langue, mais qui, à quelques détails près, ont les mêmes comportements et les mêmes références culturelles que lui.
Deux exemples
Evoluant donc dans un tel environnement, l’élève tend à penser que la différence entre les pays européens est avant tout une affaire de mots et non pas une affaire de comportement ou d’idées. C’est ainsi que, relatant un échange entre des étudiants français et des étudiants allemands - tous spécialistes de langues étrangères, mais n’ayant bénéficié d’aucune préparation pédagogique à l’échange - Sylvianne Leoni, professeur à l’Université de Trieste, souligne le fait que ses étudiants ont eu la sensation d’évoluer dans l’identité plutôt que dans l’altérité. De même, s’agissant de séjours d’étudiants français en Italie, toujours dans le cadre d’échanges européens, elle fait remarquer qu’une particularité de la culture italienne a souvent échappé aux étudiants français, à savoir la personnalisation des relations individuelles.
Dans un tel contexte relationnel, une attitude réservée, considérée comme tout à fait normale en France, peut être interprétée en Italie comme une forme de dédain et donc entraîner une réaction de rejet. Or, à travers ces malentendus, ce n’est pas seulement une sympathie personnelle qui est en jeu, mais – je le crois très profondément – une autre manière de concevoir le rapport à l’autre tant dans le domaine privé que dans le domaine public.
En outre, seul un nombre limité d’étudiants s’est aperçu que le concept de laïcité, très important en France, était loin de jouer le même rôle en Italie où les références à la religion catholique sont fortement présentes en particulier dans le système éducatif au sein duquel – vous le savez – est dispensé un enseignement religieux, et dans la presse, puisque « Famiglia cristiana » est l’hebdomadaire le plus vendu. D’autres différences qui concernent une manière de concevoir le réel, le rapport aux autres et à soi-même avait aussi échappé aux étudiants.
Dans un de ses articles, Sylvianne Leoni analyse les manuels et les instructions officielles relatives à l’art d’écrire en France comme en Italie. Et elle observe que, dans les programmes français, c’est la raison qui domine : il y est, par exemple, dit que « le professeur contribue à la formation du jugement et de l’esprit critique en apprenant à dépasser les réactions spontanées » alors que, dans les programmes italiens, la créativité n’est pas du tout seconde par rapport à la rationalité, mais elle devient, au contraire, l’expression d’un épanouissement à la fois humain et intellectuel de l’enfant.
A travers toutes les différences que Sylvianne Leoni enregistre, ce sont donc deux cultures qui s’affirment et qui se transmettent. D’un côté, l’esprit cartésien qui décrypte et qui ordonne le vécu à partir d’un modèle de pensée préexistant et, de l’autre, un esprit plus spontanéiste pour lequel l’interaction entre une individualité et un contexte extérieur constitue le cadre de référence du pensable.
Or, lors de leur séjour en Italie, les étudiants français n’ont pas du tout perçu que la spontanéité des Italiens était l’expression d’un autre rapport au monde. D’une manière générale, dans les échanges européens, les différences les plus visibles (comme le nombre impair de bisous qui a la faveur en Belgique alors que c’est plutôt un nombre pair qui aurait la faveur en France ou bien le fait qu’en Espagne on en arrive plus facilement à se tutoyer qu’en France ou en Belgique ) sont ressenties, en général, comme purement superficielles, pour ne pas dire folkloriques. Ce qui est donc prégnant ici, ce que je voudrais mettre en évidence, c’est l’illusion d’un certain cosmopolitisme.
Une telle conviction n’évite pas pour autant les malentendus. Mais les erreurs d’incompréhension seront alors attribuées au caractère de la personne qui est censée en être la cause et non à la différence de culture entre les protagonistes. Cette attitude ne favorise donc pas une véritable compréhension de l’autre.
2. De la nécessité d’une pédagogie interculturelle
Si l’on veut, en effet, promouvoir une véritable compréhension de l’autre et permettre donc de réels rapprochements entre les peuples, il me semble que c’est à la philosophie initiale des échanges qu’il convient de revenir et de s’attacher, c’est-à-dire à leur finalité et à leurs modalités interculturelles.
Les malentendus
Le contact profond avec des étrangers impose, en effet, qu’on soit initié aux principales composantes du système culturel auquel on sera confronté. La prévention des malentendus est à ce prix, la réaction spontanée étant toujours d’appliquer à des signes étrangers les repères de sa propre culture : si deux personnes d’une même culture peuvent très facilement interpréter les comportements, les silences, les gestes, les mimiques de leur interlocuteur, deux autres, issus de cultures différentes, ne le peuvent pas. Pire : si elles croient reconnaître un signe familier, celui-ci peut signifier exactement l’inverse.
La langue maternelle construit le réel
Dans le cadre de la coopération pédagogique, les malentendus peuvent encore revêtir une ampleur d’un autre ordre et donner lieu alors à des discours tout à fait inappropriés.
- Tous les enseignants mesurent-ils, par exemple, l’importance de la langue maternelle sur la construction du réel ? Ainsi, un certain nombre de langues n’ont pas le même vocabulaire en ce qui concerne les couleurs. Dès lors, leurs locuteurs peuvent ne pas manipuler les couleurs de la même manière.
- Tous les enseignants savent-ils que l’apprentissage de notre langue maternelle, concomitant de notre découverte du monde et de notre développement cognitif, donne naissance à des cribles qui sont autant de filtres qui rendent difficile l’intégration des phonèmes de la langue étrangère, mais aussi des traits morpho-syntaxiques spécifiques à cette langue.
- Savons-nous tous que des cultures différentes n’articulent pas nécessairement de la même manière les relations entre « concurrence » et « coopération » ? Entre « imitation » et « originalité » ? Entre « écoute » et « prise de parole » ? Est-ce que nous en tenons suffisamment compte dans les échanges que nous organisons ?
Cette formation interculturelle devrait d’ailleurs, à mon sens, être assurée à tous les enseignants : même si on n’envisage pas de partir à l’étranger, la composition socioculturelle de bon nombre de nos classes est suffisamment hétérogène pour rendre cette formation nécessaire.
Ainsi, même si nous tombons d’accord sur ce qu’il faut apprendre en deçà des Pyrénées et au-delà, nous avons à prendre conscience qu’on n’apprend pas nécessairement de la même manière dans les deux cas : « Si tu veux enseigner les mathématiques à Roberto, il faut non seulement connaître les mathématiques, mais il faut aussi connaître Roberto et son ancrage socioculturel. »
La communication interculturelle doit donc être un axe important de notre enseignement et des échanges que nous organisons.
3.
La Communication interculturelle
Culture et communication
Pour définir la culture, je reprends la définition qu’en donnent les anthropologues américains Edward Thomas Hall et son épouse Mildred Reed: « La culture est un système développé par l’être humain pour créer, émettre, conserver et traiter l’information, système qui le différencie des autres êtres vivants. » Des termes comme normes de valeurs, normes de comportement, normes de création matérielle, tradition, coutume, habitude se trouvent également coiffés dans cette perspective anthropologique par le mot « culture ».
La personne qui communique avec un étranger
- doit avoir une idée assez claire des différences culturelles ( y compris des différences de systèmes éducatifs), politiques, sociales et économiques qui existent entre lui et son interlocuteur;
- doit aussi savoir quels sont les obstacles à la communication et connaître les différents styles de négociation, d’interactions verbales;
- il faut enfin qu’il dispose – et cela concerne les attitudes – d’une empathie assez grande pour se mettre à la place de l’autre, pour comprendre sa façon de penser et de sentir.
Bien sûr, dans le cadre de cette conférence, il ne me sera pas possible de vous fournir un guide pour savoir comment communiquer avec un interlocuteur anglais, allemand, italien, français, etc…Tout au plus vais-je tenter de vous présenter un cadre de références qui devrait permettre à chacun de disposer des repères nécessaires en cas de contact avec d’autres Européens.
« Le comportement d’une personne appartenant à une culture autre que la nôtre, écrivent les époux Hall, nous paraît souvent incompréhensible. Comme si ce comportement était, dans le meilleur des cas, prescrit par un code secret, impénétrable, que l’on nous cache soigneusement. Ce n’est que lorsque nous avons élaboré avec plus ou moins de succès notre propre grille de déchiffrage que le comportement de l’étranger devient parlant. » E.Th.HALL
Les composantes-clés d’une culture
En observant de façon très attentive la communication et l’interaction entre des personnes appartenant à des systèmes culturels différents, les anthropologues distinguent généralement une série de composantes qui constituent autant de paramètres dont il importe de prendre conscience et de tenir compte. Je ne pourrais pas m’étendre sur tous ces paramètres ; je retiendrai surtout les deux principaux : le temps et l’espace.
LE TEMPS
A notre horloge biologique innée, se superpose une horloge culturelle qui, parce que chacun tend à la considérer comme universelle, est une source de malentendus dans les rapports humains. Partant du principe que la perception du temps modèle la nature même des comportements, Hall a établi une distinction entre peuples monochrones et peuple polychrones.
Les monochrones
Comme le nom l’indique, ils ne font qu’une chose à la fois.
- Leur vie est donc régie par les horaires, par l’agenda, les rendez-vous successifs ;
- Ils distinguent généralement leur vie professionnelle et leur vie privée ;
- Ils entretiennent, en général, peu de relations amicales avec leurs collègues ;
- Ils sont en général aussi indifférents à leurs options politiques ;
- Ils possèdent un sens aigu de la propriété.
Les polychrones
Au contraire, l’homme polychrone se caractérise par la multiplicité des activités exercées simultanément, mais il s’interrompt régulièrement dans ses tâches.
- Il travaille de manière soutenue, mais brève ;
- Il attache plus d’importance aux relations interpersonnelles qu’au respect d’un programme;
- Le clivage est moins net entre relations personnelles et relations professionnelles;
- Il est en interaction avec plusieurs personnes à la fois et, de ce fait, profondément impliqué dans les affaires des autres.
En général, dans une société polychrone, tout le monde est submergé d’informations, tout le monde connaît tout le monde et la connaissance mutuelle des individus est extraordinairement développée.
Le rythme joue aussi un rôle constitutif dans l’organisation de la personnalité et de la société; il est vraisemblablement l’élément qui lie avec le plus de force les êtres humains entre eux : tout geste, tout mouvement corporel est porteur de rythme. Mais aussi toute transaction, tout échange verbal.
La différence de rythme contribue à l’isolement de l’étranger et peut être à la base de difficultés relationnelles. C’est pour cela qu’en général, je conseille toujours à des gens qui vont partir dans un pays étranger d’écouter la musique de ce pays, car souvent la musique de ce pays est porteuse du rythme des activités humaines de ses habitants.
Dans une société polychrone, les individus sont d’ailleurs généralement synchrones.
Les Occidentaux sont en général réputés plus rapides que les Orientaux ou que les Africains. En fait, la réalité est beaucoup plus subtile. Ainsi, en Europe, Allemands et Français sont très différents du point de vue du rythme. Les premiers se mettent au travail à toute vitesse le matin; ils tiennent le même rythme jusqu’au milieu de l’après-midi et diminuent progressivement leurs activités jusqu’à 18h. Le rythme des Français est diamétralement opposé : il connaît une accélération progressive au cours de la journée.
L’ESPACE
Les territoires du moi
A travers sa culture, l’homme marque et conserve un territoire dont il défend les frontières avec fermeté, pour ne pas dire avec agressivité dans certains cas.
L’espace est celui de la cuisine pour la ménagère, du bureau pour l’intellectuel, du potager du jardinier,… Mais l’espace concerne aussi l’intimité de chaque individu, ce qu’on pourrait appeler les « territoires du moi ».
La méconnaissance des règles qui régissent l’espace de l’autre peut engendrer des conflits dont les touristes et les hommes d’affaires ont tous fait l’expérience: il ne suffit pas alors de faire preuve de tact, il faut apprendre ces règles d’autant moins évidentes qu’elles ne sont généralement écrites nulle part.
La proxémie
Se rattache aussi à la conception de l’espace la place que l’on accorde à l’autre lors des entrevues. C’est ce qu’on appelle la proxémie ou la proxémique.
Les rapprochements et les écartements entre les interlocuteurs sont significatifs: ils reflètent l’état de leur relation. Cela est vrai aussi à l’intérieur d’une culture, mais le problème est, qu’ici encore, les manières de se comporter et d’interpréter les faits n’est pas du tout universelles. Pour convaincre, le méditerranéen a tendance à se rapprocher de son interlocuteur, à le toucher….Cette tactique sera très mal perçue, par exemple, par un interlocuteur britannique, pour qui la distance est plutôt une marque de respect de l’autre.
Quelques différences culturelles en général
En dehors des composantes-clés proposées par Hall, il existe bien d’autres paramètres qui permettent de contraster soit des cultures, soit des préjugés, soit des styles intellectuels. Je les passerai en revue de façon succincte et schématique en me limitant aux Européens.
Pour les enseignants et les étudiants amenés à rencontrer des Européens d’autres pays, il s’agit – je le précise – de cadres conceptuels intéressants, mais il faudra pourtant les aborder avec beaucoup de prudence, car ces schémas ont un aspect également simplificateur.
Aucun pays ne possède des caractéristiques extrêmes; la plupart ayant des caractéristiques mixtes. Donc, toute généralisation abusive risque de conduire à de fâcheux stéréotypes.
Plusieurs auteurs se livrent à des comparaisons de cultures européennes; elles sont généralement basées sur des enquêtes qualitatives auprès de consultants internationaux, auprès de familiers des questions interculturelles.
POINTS-CLEFS DES Grille de Tendance latine -raisonnement déductif (les concepts d’abord) -organisation polychronique (temps flexible, exécution de tâches simultanées) -communication implicite, importance relative du non dit et du langage non verbal -importance de la relation émotionnelle dans le travail - orientation « être » :qualité de la vie, consommer -religion catholique -formalisme élevé,protocole, rites, étiquettes séparation « tu/vous » -résistance au changement, conservateur -hiérarchisation élevée, structure pyramidale, autoritaire ; nombreux niveaux hiérarchiques, faible mobilité sociale, -importance du rôle des élites -système d’éducation sélectif -syndicat : faible syndicalisation idéologique non intégré à la vie de l’entreprise -flux de décisions, ordre taille des entreprises petites et moyennes dominante -développement économique intermédiaire. |
CONTRASTES EUROPEENS Gauthet et Xardel ( 1990 ) Tendance anglo-saxonne -raisonnement inductif (les faits d'abord) -organisation monochronique (respect du temps, exécution des tâches séquentielles) -communication explicite, importance du langage verbal, concision dans les messages -séparation travail, relations - orientation « faire »: travailler dur pour réussir, épargner -religion protestante -formalisme faible simplicité appréciée, pas de séparation « tu/vous ») -faible résistance au changement , réformateur, sociale démocratie -faible hiérarchisation, structure « râteau », participative, moindre nombre de niveaux, forte mobilité sociale -peu d’élites -système d’éducation démocratique -forte syndicalisation pragmatique intégré à la vie de l’entreprise -débat -grandes entreprises |
N.B. :Il importe d’apporter une attitude critique par rapport à cette grille: ce sont des repères intéressants, mais, après tout, ce ne sont que des balises.
LES STYLES INTELLECTUELS
Une autre comparaison est établie par Galtung. Celui-ci distingue plusieurs styles intellectuels qui ont chacun leur caractéristiques propres.
Le style teuton:
la construction logique de l’argumentaire est très importante.
Le style saxon:
orienté vers les faits, pragmatique : l’information, la documentation, les chiffres, les exemples sont appréciés dans un argumentaire. C’est un mode de raisonnement inductif.
Le style français et latin:
la façon de présenter les choses est importante; le mode de raisonnement est déductif ou conceptuel.
Le style nippon, oriental, en général ( qui sort de notre propos européen ) :
un mode de raisonnement circulaire, une pensée centripète.
EX. : quand je pose une question à des étudiants issus de ces pays, ils donnent toujours l’impression de « tourner autour du pot » : ils définissent d’abord le cadre, le contexte de leurs réponses et puis, progressivement, ils en viennent au fait même de la question. Donc la pensée orientale est vraiment centripète, alors que la pensée occidentale est plutôt centrifuge: nous allons droit au fait, puis nous expliquons, nous donnons le contexte.
Sommes-nous suffisamment attentifs à ces manières de concevoir le réel ?
Par ailleurs, certaines différences culturelles semblent aussi liées aux différents modèles d’entreprise ( le terme doit être pris au sens large : l’école, le système éducatif sont aussi des entreprises ). D’après les travaux de Hofstede aux Pays-Bas, on retrouve quatre types d’entreprise à travers le monde.
QUATRE MODELES D’ENTREPRISE
Le management (entreprises anglo-saxonnes):
importance des résultats, rapports hiérarchiques souples.
L’organisation (Allemagne): « bureaucratie huilée », faible distance hiérarchique et fort contrôle d'incertitude.
Le modèle direction (France): structure pyramidale , niveaux hiérarchiques nombreux, relations basées sur l'autorité.
La famille (Afrique, Asie, Moyen-Orient) : combine une orientation communautaire avec une forte distance hiérarchique et un faible contrôle d'incertitude.
DISTANCE HIERARCHIQUE
Distance hiérarchique courte. EX : Autriche, Grande-Bretagne, Pays scandinaves, Allemagne Les subordonnés ont de faibles besoins de dépendance. Les supérieurs ont de faibles besoins de dépendance vis-à-vis de leurs propres supérieurs. Les subordonnés s'attendent à ce que leurs supérieurs les consultent. Ils peuvent se rebeller et faire grève si leurs supérieurs sortent de leur rôle légitime. Le supérieur idéal pour la plupart est un démocrate loyal La loi et les règlements s'appliquent à tous, de la même façon. Il est inacceptable que les supérieurs puissent bénéficier de privilèges. Les marques et symboles du rang social sont désapprouvés et seront fréquemment critiqués par les subordonnés. |
Distance hiérarchique moyenne EX : Etats-Unis, JaponLes subordonnés ont des besoins moyens de dépendance. Les supérieurs ont des besoins moyens de dépendance vis-à-vis de leurs propres supérieurs. Les subordonnés s'attendent à ce que leurs supérieurs les consultent, mais ils acceptent cependant les comportements autoritaires. Le supérieur idéal pour la plupart est un démocrate débrouillard. La loi et les règlements s'appliquent à tous, mais on considère comme normal que les supérieurs bénéficient de certains privilèges. Les marques et symboles du rang social contribuent légèrement à l'autorité des chefs et sont acceptés par les subordonnés |
Grande distancehiérarchique EX. : France et pays latins pays du Tiers monde
Les subordonnés ont de forts besoins de dépendance. Les supérieurs ont de forts besoins de dépendance vis-à-vis de leurs propres supérieurs. Les subordonnés s’attendent à ce que leurs supérieurs agissent d'une façon autoritaire. Le supérieur idéal pour la plupart est un autocrate éclairé ou un bon père. Tout le monde s'attend à ce que les dirigeants puissent jouir de privilèges. Il y a des lois et règlements spécifiques pour les supérieurs et d'autres qui ne s'appliquent qu'aux subordonnés. Les marques et symboles du rang socIal sont très importants. Ils renforcent l'autorité des supérieurs. |
A SUIVRE
