A l'indépendant

Une révolution est d'abord, pour une société, ce qu'une conversion est pour l'individu: changer le but et le sens de la vie. Roger Garaudy

vendredi 12 juin 2009

Mutuel des peuples d'Europe

Sous les cocoricos officiels , on devine l’inquiétude , la panique même .

Les peuples d’Europe viennent de construire du mutuel .

Du mutuel de haut niveau .

Il serait dommageable pour l’avenir de toute l’humanité de ne point prendre en considération cette expression quasi unanime qui s’est manifestée à l’occasion du vote européen du 7 juin .

L’abstention, en %, dans les 27 états membres de l’Union européenne, en 2009:

Allemagne...... 56,7 %
Autriche.......... 57,6 %
Belgique..........  9,6 % (*)
Bulgarie.......... 62,5 %
Chypre............ 40,6 %
Danemark....... 40,5 %
Espagne.......... 54,0 %
Estonie............ 56,8 %
Finlande.......... 59,7 %
France.............. 59,5 %
Grèce................ 47,4 %
Hongrie........... 63,7 %
Irlande.............. 42,4 %
Italie.................. 33,5 %
Lettonie............ 47,4 %
Lituanie............ 79,1 %
Luxembourg....  9,0 % (*)
Malte................. 21,2 %
Pays-Bas............ 63,5 %
Pologne............. 75,5 %
Portugal............ 63,0 %
Tchéquie........... 71,8 %
Roumanie......... 72,6 %
Royaume-Uni... 65,7 %
Slovaquie.......... 80,4 %
Slovénie............ 71,8 %
Suède................ 56,2 %

(Source : Résultats des élections européennes 2009, Parlement européen.)

Un mutuel contre le carcan dans lequel l’essentiel des forces politiques voudraient les corseter .

Un carcan derrière lequel se profilent les intérêts des multinationales capitalistes qui , en réalité , dictent leur loi .

Leur besoin d’une nouvelle forme d’impérialisme pour conduire leurs affaires dans les nouvelles réalités et contradictions d’un monde devenu multipolaire .

Les peuples en ont fait la redoutable expérience .

Il est hautement symbolique que les peuples de l’Europe de l’Est , lesquels ont connu les évolutions que l’on sait , se distinguent particulièrement dans le refus d’un ordre , un ordre dont ils ont déjà fait l’expérience . Le super-étatisme , ils connaissent !

Un Etat , c’est déjà des dominations , des contraintes de trop , c’est l’organisation commune des intérêts de la classe capitaliste dirigeante . Un super-étatisme , c’est reléguer définitivement Marx au rayon des accessoires . Le changelent de société aussi .

Mais l’on aurait tort de se contenter de considérer seulement l’idée de refus , même si elle occupe bien sa place , laquelle n’est pas mineure .

Il y a aussi , au moins à égalité , l’aspiration à devenir enfin des peuples libres , débarrassés de toutes les dominations , à commencer par celle , pesante , insupportable même quand elle s’exprime dans cette période de crise , de ces multinationales et leurs marchés financiers accapareurs et destructeurs des richesses produites par le travail des peuples .

A devenir enfin des peuples libres , libres de coopérer et d’échanger en dehors de toutes contraintes . Une mutualisation par le développement du dialogue entre les civilisations et les cultures .

Libres de ne pas limiter ces nouvelles relations à « ce croupion de l’Asie » , à moins de constater qu’il a ses prolongement derrière l’Oural d’une part , jusqu’au Golfe du Mexique ou des îles du Pacifique et de l’Océan Indien d’autre part .

Lorsque l’on assiste , à la fois médusés et révoltés , à ces désordres mondiaux qui ensauvagent la vie de notre planète dans les concurrences , les affrontements , les guerres , on prend conscience , comme viennent de l’exprimer les peuples de « l’Union » , qu’il est temps , grand temps , de bâtir enfin la civilisation contre l’inhumanité , mondiale et féroce , du capitalisme .

Quand on prend conscience également de l’ampleur généralisée des désastres du productivisme capitaliste , l’accumulation des héritages aux allures de catastrophe, la faim , l’eau , les pollutions , les sous-développements , l’analphabétisme , les accultures , tout cela à l’époque où l’automatisation et l’informatisation annoncent ou confirment une nouvelle révolution des moyens de production en mesure de répondre pour la première fois de l’histoire humaine à tous les besoins matériels , sociaux et culturels des sociétés , on peut penser que la mutualisation , telle qu’elle s’est exprimée le 7 juin dans cette partie de la planète , est une voie pour toute l’humanité .

D’autant qu’elle rejoint ainsi les voies qu’empruntent d’autres peuples dans d’autres continents .

Ce vote a été une mutualisation d’espérances .

A nous tous de savoir les faire vivre contre la coalition de ceux qui souhaitent les enterrer.


Michel Peyret
vendredi 12 juin 2009


(*) Dans ce pays, le vote est obligatoire (note de l'administrateur du blog)

 

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jeudi 4 juin 2009

Bonjour les cabris ! par Bernard Langlois

Européennes : Le Boycott de Bernard Langlois (Politis)

par  Comité Valmy

 

L’interdit gaulliste

Voici revenu le temps des cabris, comme disait le Général, qui avait du vocabulaire et de la verve. C’était entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965, et il était interrogé sur l’Europe par mon confrère Michel Droit, un gaulliste pur jus, qui ne risquait pas de lui chercher des poux sous le képi. Mais, même en réponse à des questions convenues, c’était toujours un régal d’écouter le vieux chef d’État dans ses numéros de voltige, on n’en dira pas autant de celui d’aujourd’hui. Il s’était donc gaussé des européistes de l’époque en les comparant aux petits de la chèvre : « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !... Mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien… [1] » Le général n’était pas anti-européen. D’abord, il avait été l’un des acteurs essentiels, avec le chancelier Adenauer, de la réconciliation franco-allemande, pierre angulaire indispensable à toute construction européenne. Il disait « prendre le traité de Rome comme il l’avait trouvé [2] », même s’il ne cachait pas qu’il l’aurait négocié autrement. Mais il s’opposait fermement à une Europe supranationale, une fédération bâtie dans la précipitation, de bric et de broc, qui en l’état ne pouvait être que sous tutelle américaine (d’où aussi son opposition à l’entrée de la Grande-Bretagne, qui de l’aveu même de Churchill ferait toujours « le choix du grand large » ; c’est Pompidou qui leva l’interdit gaulliste, en 1973). « Les cabris », pour de Gaulle, étaient donc les chantres d’une Europe province de l’Empire, succursale de l’hypermarché mondial à l’enseigne unique de l’american way of life, agence locale de la Federal Reserve, annexe du Pentagone et base avancée de l’US Army (je caricature à peine). Ils s’incarnaient en Lecanuet et ses partisans centristes.

Fourrier

Eh bien, grâce à l’Angleterre, qui en fut le fourrier, c’est exactement ce qu’elle est devenue, l’Europe. Cette zone de libre-échange, espace marchand sans âme, sans principe, sans projet autre que d’ouvrir toujours de nouveaux rayons, de nouvelles succursales, de nouvelles agences bancaires. Non une Europe des nations « de l’Atlantique à l’Oural », comme la rêvait de Gaulle ; non une Europe des peuples, comme on peut la souhaiter dans l’idéal d’une gauche radicale et internationaliste ; mais une Europe américaine, de Berlin à Vancouver, comme les libéraux s’emploient à la construire dans le secret des cénacles et sous la tutelle des lobbies. Une Europe que, pour ma part, je me refuserai toujours de cautionner, si je suis bien contraint de la subir.

Boutiquier

Mais justement, me dit-on (et certains vieux amis notamment), nous sommes en train de changer tout ça ! Et le levier pour soulever cette chape, le bélier pour forcer cette forteresse – on ne sort pas des comparaisons caprines –, c’est ce Parlement européen pour lequel nous allons voter le 7 juin. Ma parole, ils me prennent pour une chèvre ! Ce Parlement n’a pas de réel pouvoir. Il ne peut rien décider, rien imposer sans l’aval de la Commission, qui elle-même dicte ses lois au Conseil des ministres. Qu’est-ce qu’un Parlement qui se borne à souhaiter, à proposer, à suggérer (respectueusement) à ses maîtres sans jamais pouvoir imposer sa volonté – quand bien même il serait autre chose qu’une palanquée de notables tenus bien au chaud (c’est un sacré bon job, député européen) où les convictions ultralibérales sont ultramajoritaires et où les quelques interventions dignes d’intérêt se noient dans les sables d’une indifférence générale ? C’est un Parlement croupion. Et tant pis si je suis un sot : le sot l’y laisse !

On se passera donc de moi, le 7 juin, au bureau de vote de mon village. Et, si l’on en croit les sondages, je ne serai pas le seul à m’abstenir. Bien le bonjour du vieux bouc, les cabris [3]) !

S’il y avait eu quelque chance de faire émerger une gauche de gauche un peu musclée, regroupant tous ceux qui, de la gauche du PS aux trotskistes en passant par le PC, les écolos conséquents et autres Alternatifs, ont voté « non » au référendum sur le traité constitutionnel, je me serai fait une douce violence – en pensant du reste surtout aux enjeux nationaux : l’unité, enfin, que nous n’avons pas été foutus de faire pour la présidentielle. Même pas ! Les mêmes boutiquiers font boutiques séparées – et je ne veux pas faire de choix entre leurs étalages : de Besancenot et son Nulle Part ailleurs, à Mélenchon enfermé dans son tête-à-tête amoureux avec Buffet (le PC y aura au moins gagné un sursis, avec un orateur), en passant par Bové, qui, dans son alliance avec Cohn-Bendit, semble renier ses engagements de campagne pour le « non » [4], pas un pour racheter l’autre ! Tous ensemble, ils auraient pu faire un joli score : ils seront rivaux dans la déconfiture et compteront leurs élus sur une main sans doigts. Bien fait ! (Et il va de soi que je n’engage que moi…)


Notes [1] Visionner cette intervention (ou juste la petite phrase) sur le site de l’INA : http://www.ina.fr/archivespourtous.

[2] À la différence de Mendès, qui avait voté contre sa ratification, le jugeant d’essence trop libérale et trop peu démocratique.

[3] Je dis bien m’abstenir, et non voter blanc : le seul enjeu de cette élection étant le taux de participation, je ne tiens pas à être comptabilisé parmi les votants. Boycott ! (cf. http://boycott.ouvaton.org/Bienvenu...)

[4] Voir son entretien avec Claude-Marie Vadrot (Politis du 21 mai) : « J’ai voté non au traité constitutionnel, mais je n’ai pas fait campagne. Une campagne très écoutée au nom de vieux principes archéo-souverainistes qui nous ramèneraient au repli identitaire sur l’État-Nation. »

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mardi 2 juin 2009

Lettre ouverte à celles et ceux qui s’apprêtent à aller voter

Elections européennes

 

A grand renfort de tambours et trompettes, gavé-e-s de promesses et de clins d’œil, vous vous apprêtez à aller « remplir votre devoir de citoyen-ne ».

Vous allez, l’espace d’un instant – en glissant l’enveloppe dans l’urne – avoir la sensation de vivre un « orgasme démocratique », croire naïvement que vous participez à une œuvre de salubrité publique, à un grand moment de « vie citoyenne ».

Le bulletin – quelle que soit sa couleur politique – n’est en réalité qu’un passeport de capitulation politique, de démission citoyenne, un « chèque en blanc » pour des politiciens qui se contrefichent de ce que vous pouvez penser, souhaiter, désirer.

Rappelez vous comment la volonté populaire en France concernant le Traité Constitutionnel Européen a été bradée, violée, détournée par les politiciens sans scrupules.

Les prochaines élections européennes sont une nouvelle et ultime humiliation pour les peuples de l’Europe. Tout ce que l’Europe compte de bureaucrates politiques, d’arrivistes, de démagogues, d’assoiffés de pouvoir et de fric, de gestionnaires d’un système qui nous mène au désastre social et écologique, sont entrain de nous mendier une légitimité. On peut d’ailleurs constater que ce sont les mêmes profiteurs qui mangent à tous les râteliers – élections locales, nationales, européennes.

Ils vont venir nous faire pleurer au nom d’un « avenir radieux », au nom des « morts des conflits passés », au nom de la « modernité » (mot « passe partout » instrument de toutes les liquidations des acquis sociaux et politiques) et nous supplier de voter en nous expliquant, la voix chevrotante et la larme à l’œil, que des « hommes et des femmes sont morts pour le droit de vote »… Ben voyons ! …

Pensez vous vraiment que les victimes de la lutte pour la démocratie, la liberté et l’égalité auraient donné leur vie pour le système inégalitaire et mortifère dans lequel nous vivons aujourd’hui ? Pour permettre à des profiteurs de se gaver à nos dépends ? Leur permettre de liquider les services publics, la protection sociale, les retraites qu’ils avaient créés à la Libération ?

Demandez à celles et ceux que vous allez élire qu’elles sont leurs conditions de vie, leurs revenus, leur retraite, leur régime de protection sociale, leurs conditions de déplacement… alors qu’ils restreignent systématiquement les nôtres.

Vous faites partie certainement de cette proportion conséquente de naïfs, d’inconscients qui vont une fois encore se faire piéger. Je me permets d’être franc avec vous, n’ayant aucune prétention politicienne… Par contre celles et ceux pour qui vous allez voter ont la même opinion que moi vous concernant, mais eux vont vous flatter, vous caresser dans le sens du poil, tenter de vous séduire… pour avoir vos voix.

On sait ce que vaut la parole de ces individus.

Cette Europe que tous les politiciens, à quelques nuances près, essayent de nous vendre est une véritable escroquerie politique : un Parlement croupion qui donne l’illusion de la démocratie, une Commission qui fait la « pluie et le beau temps », parfaitement bureaucratique et animée du plus pur esprit du « libéralisme », dont on peut mesurer aujourd’hui les dégâts… le tout sous la dictature de fait des groupes de pressions (lobbys) qui font, eux, réellement, les décisions. Ceci donne par exemple, la « loi sur les étiquetages » qui permet aux industriels toutes les escroqueries sur le prix et le poids,… liberté totale pour les producteurs et distributeurs au détriment du consommateur qui n’a qu’une seule chose à faire : payer.

Plus nous avançons dans le temps, plus la situation sociale et économique se gâte, se durcie, plus les inégalités se creusent, l’environnement se dégrade. Nos enfants et nos petits enfants auront, paradoxalement, un niveau de vie inférieur au notre, n’auront plus de protection sociale, de retraites, ne bénéficieront plus de services publics. Les écoles, les Université, les hôpitaux, seront – ils le sont déjà en partie – livrés à la loi du profit…. Et c’est dans cette Europe que se forge cette liquidation.

Tous les acquis sociaux sont entrain d’être bradés par des politiciens qui nous couvrent de promesses mais n’obéissent, à Bruxelles qu’aux lobbys qui constituent dans la capitale belge la principale activité.

Votre opinion, votre voix ne valent rien, face aux intérêts des lobbys. Elles ne sont que les cautions « démocratiques » d’un système qui s’auto alimente à nos dépends et pour le profit de quelques uns – sachez par exemple que la Reine d’Angleterre, entre autres, touche des subventions agricoles en tant que propriétaire terrienne ( ?).

Tous ces individus n’ont besoin que d’une chose pour assouvir leur soif de pouvoir et assurer leur existence sociale parasitaire : la légitimité populaire. Une fois qu’elle leur est acquise – à force de séduction et de démagogie - ils opèrent à leur guise, en faveur d’un système économique et politique qui, nous le voyons aujourd’hui, nous conduit à la ruine sociale et au désastre écologique.

Ils se bâtissent une carrière politique, grassement rémunérée, tout en nous demandant à nous de nous serrer la ceinture. Eux si prolixes en explications, sont des plus discrets sur leurs revenus, avantages et privilèges.

Bien sûr, de bons apôtres, démocrates à souhait, écologistes plus verts que vert, altermondialistes comme ce n’est pas permis, voire « révolutionnaires » (sic)… vont vous expliquer qu’avec eux ce sera différent … Ben voyons !

Ils vont vous mettre sous le nez des promesses mirifiques, des programmes alléchants, se livrer à des démonstrations aussi brillantes que théoriques, élaborer des scénarios qui seront autant de « planches de salut » pour les pauvres citoyens que nous sommes… et une bonne proportion de naïfs va leur faire, une fois encore, confiance.

Que restera-t-il de tout cela une fois les élections passés ? Rien, rigoureusement rien.

Qu’ont fait les écologistes, les « révolutionnaires » qui ont été élus au Parlement Européen jusqu’à présent ? Rien…. A si, soyons juste, des discours, des déclarations… Mais à regarder où nous en sommes… Rien ,… rigoureusement rien.

Bien sûr, on va vous expliquer que « si vous ne votez pas,… vous votez pour la Droite ». Argument classique, éculé et bien évidemment faux.

1er argument : la Droite vous demande aussi avec insistance de voter ! Donc ….

2e argument : êtes vous vraiment sûr que les Socialistes au Pouvoir c’est mieux… Voyez DSK au FMI et Pascal Lamy à l’OMC… tous deux socialistes.

3e argument : les jeux sont déjà faits. Tout l’arsenal médiatique, idéologique est là pour conditionner et séduire… les résultats, à quelques détails près, sont connus d’avance… On parie à propos du résultat,… et sur les suites ?

4e  argument : les candidats dits « alternatifs » n’ont aucune chance dans ce contexte d’être majoritaires, et même s’ils l’étaient que feraient-ils ? Ils feraient la « révolution » ?… et sur quelle base concrète ? Non, ça n’est pas sérieux… Ils veulent tout simplement faire une carrière et assurer des finances pour leurs organisations.

5e argument : l’expérience du Traité Constitutionnel Européen, rejeté par référendum, mais finalement adopté, suite à une entourloupe anti démocratique, est là pour nous signifier clairement que notre avis n’a aucune importante.

Notre avis ne les intéresse pas, ce qui les intéresse c’est le geste de voter qui donne tout son sens – sa légitimité – à leurs pratiques qui n’ont rien à voir avec nos intérêts.

Certes, l’abstention n’est pas une fin en soi, mais encore faudrait-il que voter ait encore un sens…

Enfin, une forte abstention délégitimera les politiciens, au pouvoir fragilisé, et donnera une légitimité accrue à la désobéissance civique, moyen d’opposition et de résistance qui s’impose de plus en plus.

Ne leur donnons pas ce qu’ils ont besoin pour nous enfoncer encore plus, la légitimité.

Patrick MIGNARD

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samedi 23 mai 2009

J. P. Chevènement pour un vote blanc ou nul

 

Communiqué de presse de Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement Républicain et Citoyen:

 

Le Mouvement Républicain et Citoyen ne prend pas part à la campagne des élections européennes. Il préconise, le 7 juin prochain, un vote blanc ou nul à ces élections européennes.

Pourquoi ?

Cette élection à un Parlement-fantôme est un trompe l’œil. Dans cette enceinte où 770 soi-disant députés inconnus de leurs électeurs peuvent s’exprimer trois minutes chacun, en usant de l’une des vingt-deux langues officielles reconnues, aucune volonté générale ne peut bien évidemment s’exprimer.

M. Sarkozy, à Nîmes, a parlé de politique de change volontariste, de protection communautaire et de politique industrielle commune, mais il sait très bien que le texte du traité de Lisbonne qu’il a fait adopter, l’en empêchera. La même schizophrénie – pour ne pas dire hypocrisie - frappe le Parti socialiste qui a approuvé lui aussi le traité de Lisbonne. D’ores et déjà MM. Brown et Zapatero ont fait savoir que les députés travaillistes anglais et ceux du PSOE espagnol soutiendraient le candidat libéral à la présidence de la Commission européenne, M. José Manuel Barroso. Cette élection est vide de contenu.

Ni le NPA de M. Besancenot ni le « Front de gauche » ne proposent de stratégie de redressement crédible. L’un ne veut pas venir au pouvoir. L’autre méconnaît le ressort que peut constituer l’exercice de la souveraineté nationale, c’est-à-dire de la démocratie, dans une Europe qui est faite d’une trentaine de nations.

C’est sur celles-ci qu’il faudra s’appuyer pour redresser une construction européenne que le dogme libéral et le mythe d’un peuple européen inexistant vouent à l’impuissance. Le Mouvement républicain et citoyen appelle au vote blanc ou nul de préférence à l’abstention : le peuple français, en effet, ne doit pas laisser bafouer la volonté qu’il a démocratiquement exprimée le 29 mai 2005.

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mardi 3 mars 2009

Faut-il participer aux élections européennes ? Par Denis Collin

nonal_ue

On sait depuis longtemps que les élections ne sont pas synonymes de démocratie. Les plébiscites des régimes bonapartistes et fascistes aussi bien que les élections bidons de toutes les tyrannies de ce monde en sont de bons exemples. Elles ne servent qu’à donner un vernis « démocratique » à des régimes qui bafouent la démocratie la plus élémentaire, dans tous les sens qu’on peut donner à ce terme. Sans que les choses soient complètement comparables, il y a dans le « Parlement européen » quelque chose du même ordre.

L’organisation de la prétendue unité européenne (sous tous ses avatars successifs, CECA, Marché Commun, CEE, UE, etc.) a été construite comme une institution ayant pour objectif la défense du mode de production capitaliste en Europe (face d’abord à la « menace soviétique ») et c’est tout naturellement qu’elle est devenue l’arme de choc pour détruire tous les acquis sociaux et même les maigres éléments de régulation de l’État keynésien. Inutile de s’étendre sur ce sujet longuement développé dans les colonnes de ce site.

L’objectif de l’UE n’est pas et n’a jamais été la construction d’un peuple européen, maître de son destin, ni même une fédération d’États qui uniraient leurs forces à partir d’objectifs politiques et sociaux communs. Il n’y a ni politique étrangère commune, ni intérêts économiques communs. Le démantèlement des tarifs communautaires (qui permettaient un embryon d’attitude commune sur le marché mondial) et le ralliement aux principes du libre marché global (avec un accord transatlantique qui continue de se négocier) démontrent à l’envi que même du point de vue capitaliste, il n‘y a rien qui s’appelle « union » ou « unité » européenne. Comme l’a très bien dit Mme Merkel (une des rares vrais dirigeants politiques en Europe), « Jedem seine Scheisse ».

Les institutions politiques européennes ne sont par conséquent rien d’autre qu’une machine à contraindre les peuples à renoncer à toutes revendications sociales et même à la simple souveraineté. Et le Parlement européen, un parlement croupion typique, n’est qu’un élément de cet machinerie et nullement un organe par lequel on pourrait espérer transformer de l’intérieur la nature de l’UE pour en faire selon les paroles creuses de la gauche de gauche, une « Europe démocratique et sociale ». Donc, autant est stupide le mot d’ordre général « élections piège à cons » – ce mot d’ordre que défendait Krivine avant de se présenter à la présidentielle de 1969 – autant la question vaut d’être posée de savoir si on doit ou non participer aux élections européennes de juin prochain. Je sais bien qu’on me ressortira le petit Lénine de poche : le chef de bolcheviks était favorable à la participation à la douma d’Empire. Alors pourquoi pas le Parlement européen ? J’y vois trois raisons qui, sans être absolument déterminantes, poussent à ne pas voter en juin prochain.

1. Nous avons voté en 2005 contre le TCE et tout le monde, à commencer par les dirigeants français, s’est assis sur notre « non ». Les Hollandais ont également voté « non » et cela n’a pas eu plus d’effet. Les dirigeants de l’UE ont concocté un nouveau traité, le traité de Lisbonne, une version encore plus obscure de feu le TCE, avec consigne de ne pas le soumettre au vote populaire. Mais les Irlandais, seuls convoqués aux urnes, ont encore voté « non ». Qu’à cela ne tienne ! Ils revoteront… Peut-être pas sur le traité de Lisbonne (la ficelle serait grosse). En fait, ils devront sans doute voter une modification de la constitution qui dispenserait le gouvernement irlandais de consulter le peuple pour ratifier … le traité de Lisbonne. Alors que reste-t-il à dire à ces dirigeants, à toutes ces élites européistes, sinon d’aller se faire f… ? Que peut-on penser d’autres, sinon que ces élections européennes sont une mauvaise farce ?

2. Le Parlement européen n’est pas un Parlement mais seulement une caricature de Parlement qui ne représente aucun corps politique. Les corps politiques existants sont les nations et non un fantôme de peuple européen. La participation à ce prétendu parlement est donc simplement une caution politique à un dispositif radicalement étranger à toute philosophie républicaine et démocratique. Prétendre qu’on fera des élections européennes un référendum contre le traité de Lisbonne, c’est une plaisanterie. D’une part, la mécanique électorale empêche qu’arrive au Parlement européen une majorité qui pourrait refuser le traité de Lisbonne. Et quand bien même ce serait le cas, cette majorité serait impuissante puisque le traité de Lisbonne est justement un traité et non une loi du prétendu parlement européen. Le problème n’est pas dans la question de savoir si une majorité européenne plus favorable pourrait advenir ou ce qu’elle pourrait ou non faire. Le problème est qu’aucune majorité européenne ne peut imposer à un des peuples d’Europe, fût-il très minoritaire de renoncer à sa liberté. En affirmant qu’on veut une nouvelle majorité européenne contre Lisbonne, on avalise du même coup précisément ce qui a permis Lisbonne. La seule unité européenne possible, admissible d’un point de vue principiel, est une association d’États souverains sur le modèle kantien de la « paix perpétuelle »(*) et non une machine dans laquelle on force les nations à s’unir comme les princes d’ancien régime mariaient leurs fils et leurs filles.

3. Il n’y a aujourd’hui aucun parti, aucun front qui puisse incarner une alternative sérieuse à cette « union européenne » à la botte de l’empire américain et dont la seule défense est cette coalition impérialiste qu’est l’OTAN. « L’Europe démocratique et sociale » est slogan fumeux, dans le meilleur des cas. Après tout, les gouvernements rétorqueront que l’Europe est démocratique puisque les gouvernements sont, en gros démocratiquement élus et que la majorité d’entre eux a accepté le traité de Lisbonne. Elle est également sociale, puisque le libre marché à permis aux ouvriers slovaques et tchèques de construire les voitures de PSA, obligeant ainsi ces nantis de salariés des pays riches à partager leur richesse avec les pauvres des ex-PECO… Une liste aux élections européennes qui mériterait qu’on se déplace pour voter pour elle devrait au moins dénoncer le traité de Maastricht et ses compléments d’Amsterdam, Dublin et Barcelone, c’est-à-dire tous ces traités qui détruisent les services publics, organisent la privatisation de la santé et disloquent toute protection sociale. Une liste qui mériterait qu’on se déplace pour voter pour elle proposerait des éléments au moins de retour à l’indépendance nationale (sortie de l’OTAN, droit pour un État de nationaliser les secteurs qu’il estime stratégique et de leur accorder l’aide qui lui semble bonne, exclusion de l’éducation et de la santé, des transports, des télécommunications et de l'énergie des règles du libre échange, etc.). Force est de reconnaître que pour l’heure une telle liste n’existe pas. Les listes existantes soit bavardent sur des luttes qu’elles sont bien incapables d’organiser soit en appellent à une autre Europe pour sortir les peuples de la crise. Et attendant cette autre Europe, qu’est-ce qu’on fait ? Mystère.

Pour toutes ces raisons, à l’heure qu’il est, il me semble judicieux de faire comme vont certainement le faire nos concitoyens dans leur majorité, c’est-à-dire voter avec ses pieds.

Denis Collin sur http://la-sociale.viabloga.com/

Le site de D. Collin: http://denis-collin.viabloga.com/


(*) J’ai suffisamment développé ce point ailleurs et notamment dans mon Revive la République (A. Colin, 2005) pour n’y pas revenir plus en détail ici.

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jeudi 25 décembre 2008

A l'Europe des patrons, opposer l'Europe des travailleurs

Les partis dits de « gauche » ne sont pour rien dans la crise mondiale que traverse le capitalisme et que Lénine a prévue en prophétisant que « le capitalisme contient les propres germes de sa destruction ». Seulement, il n'avait pas  prévu que cela se passerait à une si longue échéance. La crise que vit le capitalisme est donc une crise structurelle, mais aussi culturelle dans la mesure où elle démontre une crise idéologique profonde. Cela ne veut pas signifier la fin du capitalisme, loin de là, car la social-démocratie, après avoir trahi les travailleurs, est …et guette le moment de se placer durablement comme idéologie de remplacement, remplacement du capitalisme par le capitalisme. Les travailleurs doivent démasquer la social-démocratie sous quelque apparence qu'elle se présente. Nous savons déjà qu'elle  dirige les Partis Socialistes, en dehors des partis socialistes sud-Américains qui, eux, ont une base marxiste. Mais le combat de la social-démocratie contre l'ultralibéralisme est une querelle d'une famille se disputant la sueur, et parfois le sang, des travailleurs. La gauche classique, c'est-à-dire la social-démocratie qui s'est démasquée comme étant le pompier du capitalisme, n'est pas une alternative mais un substitut de ce même capitalisme. La situation quasi insurrectionnelle de la Grèce démontre que le capitalisme n'est pas invincible, d'une part,  et le contexte actuelle de crise financière, crise du capitalisme, d'autre part, offre  une opportunité irremplaçable pour les travailleurs et les syndicats radicaux d'entreprendre la construction de ce qui semble être une utopie, mais qui est pourtant là, à portée de main : un front des travailleurs.

Ce front ne se contentera plus de faire du trade-unionisme et de « défendre les acquis ». Il doit partir à la conquête d'autres acquis dont l'autogestion n'est pas le moindre. L'autogestion est une étape qualitative de la lutte des classes.

Les travailleurs doivent se fixer comme premier objectif la renationalisation des entreprises privatisées, puis de les transformer en coopératives.

Par ailleurs, l'Europe des travailleurs doit saisir la main tendue par les pays sud-américains membres de L'Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) qui  se sont affranchis de la tutelle étatsunienne pour faire une jonction révolutionnaire féconde. L'Europe a besoin du potentiel révolutionnaire des pays membres de l'ALBA comme ces derniers ont besoin, pour développer leurs programmes sociaux, en matière de Santé et d'Education  notamment, de l'Europe. Il existe un fort lien dialectique entre le développement des relations avec les pays membres de l'ALBA et le rejet de la domination US.

                                                                                                                                       Djamal Benmerad

                                                                                                                          http://euromed.skyblog.com

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samedi 13 septembre 2008

Le Pape en France. Religions du Livre. Les racines culturelles de l'Europe, par Luc Collès

Le voyage du Pape en France est l'occasion d'évoquer "les héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe".

Cet article présente des arguments en faveur d'une explicitation des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe, qui fondent les valeurs que celle-ci entend promouvoir. En reconnaissant en particulier sa dette culturelle à l'égard des trois religions du Livre, l'Europe, qui se réclame de son expérience historique pour développer chez elle un espace multiculturel et multilatéral, manifesterait son approche sereine du passé et sa conviction que la connaissance de celui-ci n'hypothèque en rien l'avenir. En outre, en affirmant que les trois religions du Livre sont constitutives de la culture européenne, elle exprimerait son souhait que, à titre programmatique, on se préoccupe davantage de l'inculture des jeunes, due en partie à l'ignorance des traditions religieuses, pour que, prenant conscience de la richesse de notre héritage, chacun puisse se l'approprier individuellement et collectivement dans un esprit d'ouverture à l'altérité.

En visite officielle à Rome l'hiver dernier, Nicolas Sarkozy avait insisté sur les racines chrétiennes de la France. Son attitude avait suscité beaucoup de critiques du côté laïque. La visite du pape Benoît XVI ce week-end et son plaidoyer pour une laïcité ouverte ranime le débat sur la laïcité. Certains réaffirment l'idée selon laquelle toute référence à une religion serait en contradiction avec des législations nationales qui prévoient la séparation des Etats et des confessions.

Attitude surprenante dans un pays, la France, où, en 1996, la réforme décidée par le ministre de l'Education nationale, François Bayrou, engageait l'introduction de la culture religieuse dans les programmes du collège et du lycée. Deux objectifs étaient alors particulièrement visés : un meilleur accès au patrimoine culturel européen et une prise en compte de l'aspect multiculturel et religieux de la société française. De même, en novembre 2001, le ministre de l'Education nationale, Jack Lang, sollicitait le philosophe Régis Debray pour la rédaction d'un rapport sur L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque. A la base de ces préoccupations, il y avait un constat navrant : aujourd'hui, l'inculture religieuse des jeunes est telle que des pans entiers de notre patrimoine ne sont plus reconnus, décodés, compris. Ainsi voit-on des enfants confondre une Vierge de Botticelli avec une simple " meuf ".

Contre toute forme d'amnésie, je souhaiterais rappeler que les héritages de l'Europe ont été d'abord nourris par les civilisations grecque et romaine, ensuite marqués par les religions du Livre et par les courants philosophiques des Lumières et du Romantisme. Car il me paraît essentiel d'ancrer les valeurs que l'Europe prétend défendre dans le terreau fertile de l'histoire qui les a constituées, une histoire dont on ne saurait sélectionner les données pour gérer le présent et pour construire l'avenir.

Il ne s'agit donc pas de vouloir se référer à une transcendance, ce qui " correspond à la manière philosophique de concevoir un 'Absolu' immatériel et transcendant, 'délié' des contingences de l'histoire ", représentation qui, selon Philippe Bacq (« Nommer Dieu ? » dans La Revue Nouvelle de février 2003), serait sous-jacente à la requête des Eglises et qui conduirait à l'exclusion de la différence dans une société sécularisée. Il s'agit plutôt d'évoquer brièvement les événements historiques qui ont contribué à forger la culture et les valeurs européennes et qui déterminent aujourd'hui un espace de significations marqué par le pluralisme.

Rappelons d'abord l'importance de la connaissance du passé pour comprendre les civilisations et le système de valeurs et de références qu'elles développent. Comme le faisait remarquer une de mes collègues, Clémentine Faïk-Nzuji, à propos de l'Afrique, " si nous admettons que le thérapeute remonte à la petite enfance du patient pour y déceler les causes de ses traumatismes, nous devrions de même admettre que pour une société humaine, c'est dans son histoire, qui couvre plusieurs générations, qu'il faut rechercher les causes de ses déséquilibres " et  j'ajouterai " de ses réussites ". Une telle connaissance doit donc être aussi complète que possible et porter aussi bien sur les zones d'ombre que sur les zones de lumière. Les exemples qui illustrent ce type de démarche ne manquent pas. Ainsi, l'Allemagne a accepté de revisiter son passé et de faire contrition pour les crimes commis sous le nazisme, ce qui en a fait un partenaire honorable et honoré de l'aventure européenne. La connaissance du passé tel qu'il est devient de cette manière un facteur d'apaisement, pourvu toutefois qu'elle s'établisse dans des conditions sereines : il ne convient pas que le thérapeute se transforme en justicier et accable son patient de reproches au moment où celui-ci accepte de se confronter à sa fragilité ! C'est pourquoi on comprend mal la dérision dont ont parfois fait l'objet les actes de repentance exprimés par le pape Jean-Paul II à l'égard du peuple juif, des protestants et des scientifiques symbolisés par Galilée, alors que, par ce biais, l'Eglise catholique admettait n'avoir pas été toujours à la hauteur des valeurs dont elle s'affirmait dépositaire.

En second lieu, il importe de souligner que, nonobstant l'usage ou, en l'occurrence, le non-usage, qui en est fait, l'histoire n'est pas vouée au service de la morale - les " leçons de l'histoire " sont rarement écoutées -, à l'édification du Prince ou à la promotion des idéologies et des intérêts; elle ne doit pas être confondue avec les reconstructions de la mémoire qui entretiennent avec le passé une relation affective et militante et il ne lui revient pas de sélectionner dans le passé qu'elle reconstitue les éléments dont la signification sera revue en fonction des exigences du temps présent. Au contraire, l'histoire se veut responsable d'un savoir " scientifique ", c'est-à-dire universellement acceptable, dans la mesure où elle est régie par " la possibilité d'établir un ensemble de règles permettant de contrôler des opérations proportionnées à la production d'objets déterminés ", pour reprendre les termes de Michel de Certeau. Elle est en même temps consciente des limites de son objectivité : les choix de l'historien pèsent inévitablement sur la définition de la matière à analyser, sur les critères utilisés, sur les interprétations qui sont avancées ; aussi peut-on affirmer avec Alexandre Faivre que " l'objectivité en histoire est le fruit d'intersubjectivités partagées, corrigées et rectifiées ".

Le rôle des religions du Livre dans l'élaboration de valeurs fondatrices de l'Europe - importance de l'individu, égalité, justice, mise à distance du sacrifice -, fait partie de l'histoire de l'Europe, comme en font partie la Renaissance, qui, à travers une relecture des auteurs antiques, a distingué les domaines du sacré et du profane, et les Lumières qui ont laïcisé les valeurs d'égalité des personnes, de liberté, de respect de la raison, de justice. Ces étapes de notre cheminement méritent dès lors d'être reconnues, car elles n'impliquent aucune restauration d'un ordre ancien. L'évocation de la valeur patrimoniale des trois religions du livre ne constitue en rien une apologie de celles-ci. En revanche, l'identité européenne n'est pas compréhensible si on ne tient pas compte de la révélation monothéiste qui se produisit au Moyen Orient. Les religions révélées n'ont pas cessé de diffuser en Europe la foi dans le Créateur et, parallèlement, ont agi comme un ferment civilisateur. Elles ont ainsi contribué à la naissance de cultures très riches dans chacune des nations européennes où elle ont été présentes. Dans sa Grammaire des Civilisations, Fernand Braudel a bien montré que le christianisme a été et reste une des composantes majeures de la pensée européenne, et même de la pensée rationaliste qui s'est constituée contre lui et à partir de lui. Athée, un Européen est encore tributaire d'une éthique et de comportements psychiques puissamment enracinés dans une tradition chrétienne.

Largement diffusé dans l'Empire romain, le christianisme en est devenu la religion officielle trois siècles après la naissance du Christ. Au moment des grandes migrations germaniques des IVe-VIIIe siècles, il s'affirme comme la civilisation du monde antique qu'il a assumée. Du Xe au XIIIe siècle, l'Eglise entière est entraînée par un mouvement puissant qui est aussi celui de la poussée économique, de la montée sociale d'une Europe active. Après la guerre de Cent Ans, qui a constitué un repli brutal sur tous les plans, les XVIe et XVIIe siècles vont vivre sous le signe de passions religieuses et de querelles spirituelles. Au XVIIIe siècle, l'élan matériel accompagne un mouvement scientifique et philosophique qui se dresse contre l'Eglise, au nom du progrès et de la raison.

Mais, même à partir de ce moment, la pensée européenne ne se conçoit que dans le cadre d'un dialogue avec le christianisme. Cette perspective est essentielle pour la compréhension de l'humanisme, aspect fondamental de la civilisation occidentale. Orientée à la fois vers l'étude et l'action, cette forme d'éthique exalte la grandeur du génie humain et la puissance de ses créations. Dès ce moment, la foi éventuelle doit s'accommoder de la confiance en l'homme. La Renaissance s'écarte du christianisme du Moyen Age en ce sens que, désormais, c'est sur la terre que l'homme doit organiser son royaume. Pour reprendre les termes de Nietzsche, cette conviction nouvelle préside à la mise en place de toutes les forces positives de la culture moderne : libération de la pensée, victoire de la formation intellectuelle sur le privilège de la naissance, enthousiasme pour la science, délivrance de l'individu.

C'est dans ce climat que la Réforme s'oriente vers le droit au libre examen et la critique historique des textes sacrés. C'est aussi l'esprit humaniste qui est à la base de la Révolution française, la seule à avoir eu un sens européen et mondial, avant la Révolution russe de 1917. Aujourd'hui encore, cet humanisme donne à l'Européen une attitude d'ouverture à l'universel avec une vision intégrale de l'homme dans un climat de liberté et de coopération entre créateurs, qu'il s'agisse de responsables religieux, d'artistes, de chercheurs scientifiques, d'artisans ou de simples citoyens. Pour les chrétiens, cet humanisme n'est nullement incompatible avec leur foi puisque c'est en raison du fait qu'il a été créé à l'image de Dieu que l'homme est appelé à transcender l'univers en devenant créateur à son tour.

De même, le judaïsme n'est pas seulement une religion, c'est aussi une culture. Les juifs, notamment en Allemagne, ne restèrent pas indifférents à l'humanisme et à la Réforme ; en Italie, ils participèrent à la Renaissance. Spinoza et certains marranes remirent en cause l'édifice du judaïsme rabbinique. C'est sur cet arrière-plan de crise que le judaïsme européen allait voir le jour, sous la houlette de Mendelssohn. Le judaïsme est devenu une religion d'Europe après avoir reçu le legs spirituel et intellectuel de l'hellénisme ; il put, dans ces conditions, maintenir et développer sa tradition philosophique médiévale jusqu'à l'époque moderne.

Quant à l'islam, c'est par une révolution culturelle qu'il a pénétré en Europe. L'Espagne du IXe au XIIIe siècle a pu réaliser la féconde symbiose des trois cultures : juive, chrétienne et musulmane. A l'université de Cordoue s'élabora, pour toute l'Europe, la science moderne, expérimentale et mathématique. Alain de Libera (Le monde diplomatique, juillet 2002) a souligné l'occultation des sources arabes de la pensée européenne, qui, selon lui, est l'effet d'un discours xénophobe qui cherche à faire croire que les Arabes ont été, sont et seront toujours étrangers à l'Occident : " Ce qui n'est jamais entré dans la culture occidentale latine ou chrétienne et qui reste scolairement et socialement occulté, c'est, par exemple, la philosophie politique, le laïcisme, le rationalisme réformateur de l'islam et de la pensée arabo-musulmane, dont les ancêtres sont, pourtant, des penseurs de l'Andalousie médiévale, comme Ibn Badjdja (Avempace), Ibn Toufayl (Aboubacer) ou Ibn Rouchd (Averroès) ». Si l'on souhaite construire " une société sécularisée, pluraliste, dans laquelle on déploierait une référence, non pas à une transcendance, mais à l'apport des religions, comme quelque chose d'ouvert et d'inachevé " il s'agit de reconnaître la place de l'islam non seulement dans l'histoire de l'Europe occidentale, mais aussi dans celle des Balkans, partie intégrante de l'empire ottoman du XVIe au XIXe siècle..

En définitive, si je souhaite que les religions du Livre soient explicitement reconnues comme constitutives de la culture européenne, c'est pour que, à titre programmatique, on se préoccupe davantage de l'analphabétisme religieux des jeunes, mais aussi et surtout pour prévenir tout retour aux utopies rêvant " d'hommes nouveaux " privés de racines, et pour lutter contre l'amnésie ethnocentrique qui nourrit à la fois le discours xénophobe des extrêmes droites européennes et le repli anti-occidental des fondamentalistes de tous bords.

Luc Collès -UCL et IFER de Dijon


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mardi 12 août 2008

Huiles contaminées, où en est-on ?

LE SCANDALE LESIEUR (sources: Joinneau-Choubrac, wikipedia)
-une Chronologie-

Le 26 avril 2008 sur Europe 1 , à 16 h27 tombe la dépêche suivante : "Une alerte a été déclenchée par la Commission européenne après la découverte de lots contaminés d'huile de tournesol. Les lots proviennent d'Ukraine. Ils ont été exportés dans plusieurs Etats membres de l'Union, dont la France."(source Europe1.fr)

"Une alerte européenne sur de l'huile de tournesol contaminée a été lancée par la Commission européenne. La contamination a été signalée mercredi par les autorités françaises sur une cargaison d'huile de tournesol d'Ukraine arrivée le 23 février en France. Tous les Etats membres ont aussitôt été avertis et à ce jour, neuf containers avec des lots de cette huile contaminée ont été découverts dans cinq Etats membres: France, Espagne, Italie, Pays-Bas et Royaume-Uni, a-t-elle indiqué(...)(source afp)"

Les 14 mai 2008, 21 mai 2008, et 28 mai 2008 le Canard enchaîné publie plusieurs articles selon lesquels une partie des produits fabriqués sous différentes marques détenues par le groupe Saipol, dont Lesieur, comme de la mayonnaise, des vinaigrettes et diverses autres préparations à base d'huile, contiendraient de l'huile de synthèse (huile moteur). Cette contamination proviendrait d'un lot de 40.000 tonnes d'huile partiellement frelaté, acheté en Ukraine par Saipol en avril 2008. Toujours selon le Canard enchaîné, tous les produits concernés n'auraient pas été retirés de la vente, certains industriels arguant d'une toxicité faible de l'huile moteur. Divers médias français s'en sont fait l'écho, comme par exemple le « Midi Libre » le 15 mai 2008, ''Le Figaro'' du 16 mai 2008,
C dans l'air sur France 5 le 30 mai 2008, le point du 23 mai 2008, le Forum de France 3 le 20 juin 2008, L'Humanité du 23 juin 2008, Mathieu Vidard sur France Inter le 23 juin 2008...

Selon le communiqué de presse de la DGCCRF du 15 mai 2008 il ressort qu'étant informé de la fraude le lundi 7 avril 2008 l'importateur (Saipol-Lesieur) n'a informé la DGCCRF que le mardi 22 avril 2008, soit plus de deux semaines après. Aucune explication a ce sujet sur le blog de Lesieur.

-Toujours selon le communiqué de presse de la DGCCRF du 15 mai 2008 Il ressort que du 23 février au deux avril 2008 ce sont au total 18800 tonnes d'huile de tournesol brute qui ont été importée en France d'Ukraine avec, selon le rapport de la RASFF du 23 avril 2008 un taux de contamination de 5790mg/kg dans l'huile de tournesol brute.

-Toujours selon le communiqué de presse de la DGCCRF du 15 mai 2008 Tous les produits issus de la cargaison ont été bloqués le 22 avril depuis le stock de l'importateur jusqu'aux entrepôts de la grande distribution.Cela signifie que les huiles importées depuis le 23 février ont été utilisées et commercialisées,sous l'unique responsabilité de Saipol et Lesieur, au moins jusqu'au 7 avril, date de la découverte de la fraude.Combien de femmes enceintes en ont consommé ? Combien de produits alimentaires pour bébé contaminés ont été fabriqués et vendus ? Lesieur semble refuser de donner la liste des produits, des marques et des entreprises concernées. Il est donc impossible de mesurer l'ampleur de la contamination. Entre le 7 avril et le 22 avril, ces mêmes produits ont ils été maintenus dans les rayons de la grande distribution ? Si oui cela c'est fait sous la seule responsabilité de la grande distribution.

-Toujours selon le communiqué de presse de la DGCCRF du 15 mai 2008 Une étude (à postériori ?) (sur les produits en rayon avant le 22 avril ?) montre un taux de contamination variant de 0 à 1100 mg/kg tout en proclamant "l'absence de danger pour le consommateur".

-Le 25 avril 2008 la DGCCRF demande le retrait des linéaires des grandes surfaces des produits contenant plus de 10% d'huile contaminée.Position confirmée par la commission Européenne le 30 avril,après consultation de l'AESA (EFSA).
Il réside une ambiguïté, les produits contaminés étaient censé être bloqués depuis le 22 avril, il ne devaient donc plus se trouver dans les linéaires des grandes surfaces le 25 avril. Ce point reste à éclaircir.

-Quoiqu'il en soit le rapport de L'AFSSA (Agence Française de Sécurité des Aliments) tombe le 7 mai et il est sans appel: Les huiles minérales identifiées contiennent environ 5 % d'huiles toxiques de classe II et III.Les données de contamination montrent clairement qu'un enfant de 3 à 14 ans , fort consommateur d'aliments contaminés contenant moins de 10 % d'huile minérales est soumis à une exposition de 0,012mg/kg pc/j en ce qui concerne les huiles de classe II et III dépassant ainsi légèrement la DJA de ces mêmes huiles de classe II et III qui est de 0,01mg/kg pc/j, selon JECFA 2002.
Le rapport de l'AFSSA ne donne pas de données de contaminations pour les enfants de moins de 3 ans, les femmes enceintes,le foetus humain et les enfants à naître.Toutes ces catégories étant à priori plus fragiles qu'un enfant de 3 à 14 ans, ont peut en conclure qu'elle furent inutilement  exposées du 25 avril au 7 mai soit pendant 11 jours, et ce sous la seule responsabilité de la DGCCRF du 25 avril au 30 avril, puis sous la responsabilité conjointe de la DGGCCRF, de L'AESA(EFSA) et de la commission européenne  à compter du 30 avril.

-A compter du 7 mai 2008, sur la base d'un nouvel avis de l'AESA(EFSA) la commission européenne émet un nouvel avis par lequel elle propose de libérer(d'autoriser à la vente) les produits alimentaires contenant une proportion d'huile contaminée inférieure à 300mg par kg de produit fini.

-Le 14 juin 2008, Romain Nouffert, en tant que directeur général délégué de Lesieur France, a ouvert un blog pour communiquer au sujet de cette affaire. De nombreux internautes qui sont allé sur ce blog se sont plaints de n'avoir pas obtenu de réponses à leurs questions, notamment:
- Quelle est la liste complète des produits et des marques commercialisés entre le 23 février et le 7 avril 2008 contenant de l'huile contaminée, et quelle est la liste des magasins concernés ?
-Quels sont les numéros de lots concernés, que faut-il faire si l'on a chez soi des produits achetés entre le 23 février et le 7 avril ? Peut on les rapporter aux commerçants et se faire rembourser ? Même sans ticket de caisse ?... etc.

Selon un Communiqué de presse la DGCCRF publié le 30 juin 2008 la Commission européenne a considéré  le 27 juin que les huiles contenant plus de 100 mg d'huile minérale par kg étaient non conformes et les autorités françaises ont interdit la commercialisation de toute huile de tournesol contaminée au-delà de ce seuil ou denrée fabriquée avec une telle huile après le 25 avril.

Les huiles Lesieur contaminées ne dépassant pas ce plafond ont été commercialisés et incorporés dans de nombreuses préparations alimentaires, aussi bien des marques Unilever, que de marques distributeurs, tels Carrefour ou Auchan.

En résumé, les produits contaminés commercialisés entre le 23 février et le 7 Avril 2008 l'ont été sous la seule et unique responsabilité de Saipol & Lesieur, qui sont censés tester et garantir la qualité de leurs produits, image de marque oblige.

-Les produits contaminés commercialisés de façon délibérée entre le 7 avril et le 22 avril 2008 l'ont été sous la responsabilité des intermédiaires concernés(grossistes et grande distribution) lorsque ceux-ci étaient informés-et sous la seule responsabilité de Saipol & Lesieur lorsque les intermédiaires concernés n'étaient pas informés.

-Les produits contaminés commercialisés de façon délibérée du 22 avril au 25 avril l'ont été sous la seule responsabilité de la grande distribution.

-Les produits contaminés commercialisés de façon délibérée du 25 avril au 30 avril l'ont été sous la seule responsabilité de la DGCCRF.

-Les produits contaminés commercialisés de façon délibérée du 30 ,avril au 7 mai l'ont été sous la responsabilité conjointe de la DGCCRF, de la commission européenne et de l'AESA(EFSA).

-Les produits contaminés commercialisés de façon délibérée du 7 mai au 27 juin l'ont été sous l'unique responsabilité de l'AFSSA.

-Les produits contaminés commercialisés de façon délibérée depuis le 27 juin l'ont été sous l'unique responsabilité de la commission Européenne.

Les responsables  de la distribution délibérée des produits alimentaires contaminés sont donc: Saipol, Lesieur,certains grossistes et intermédiaires, la grande distribution, la DGCCRF* , la commission Européenne, l'AESA (EFSA), l'AFSSA.
S'il y avait eu des morts, tous seraient passibles de la cour d'Assises. Si un jour des enfants à naître sont invalides ou ont des séquelles tous seront passibles d'empoisonnement.

Le lobby surpuissant constitué par les "empoisonneurs potentiels" dispose de moyens de pressions et d'arguments suffisants pour faire taire le plus obstiné des rédacteurs en chef.

On comprend dès lors le peu d'empressement des médias pour relater et diffuser l'information.

Les quelques médias qui en parlent ne font qu'évoquer le sujet, une seule fois, sur la version internet du média en question, et pas sur la version papier.(Hormis le Canard enchaîné) Aucun article de fond. Seul un résumé expéditif et parfois incorrect-voir l'huma qui titre "salades européennes à l'huile de vidange".(sic)-

Dans ces conditions pas de relais de l'information au plan national ce qui semble être l'objectif de Saipol and co ...

*dépendante du ministère de christine Lagarde,une sarkosienne hystérique...

http://scandaledusiecle.canalblog.com/

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mardi 17 juin 2008

L’Europe, laboratoire de l’alchimie Orient-Occident, par Amin Maalouf

                            

L’Europe ? Un laboratoire. Le seul au monde où puisse se réaliser la délicate alchimie entre l’Occident et le monde arabo-musulman. Si l’expérience réussit, le modèle pourra s’exporter.

Faire coexister ensemble, de manière harmonieuse et féconde, des peuples ayant des langues différentes, des traditions différentes, des parcours historiques souvent antagonistes, c’est le défi que l’Europe s’était donné pour mission de relever. Aujourd’hui, la difficulté supplémentaire est de concevoir un modèle de coexistence qui inclut les populations porteuses de cultures non européennes.

Or, c’est en Europe que se trouve le seul environnement humain où une telle expérience puisse être tentée. Si la coexistence entre les porteurs des diverses langues et des diverses croyances ne réussit pas dans le cadre de l’Europe, c’est qu’elle ne réussira nulle part. Nous laisserons alors à nos enfants et à nos petits-enfants un héritage de violence sans fin. A l’inverse, si l’expérience réussit, alors peut-être pourrons-nous proposer ce modèle à d’autres régions du monde qui en ont cruellement besoin et qui sont manifestement incapables de le mettre en œuvre.

L’exemple de l’Irak

L’origine du contentieux historique entre l’Occident et le monde arabo-musulman est une question qui me préoccupe depuis toujours. Je suis né à la frontière entre ces deux univers culturels, avec un pied sur chaque rive, et mon premier livre, publié il y a un quart de siècle, avait pour thème les croisades.

Mais je dois confesser, sur ce chapitre, une certaine lassitude. Je ne crois plus à la vertu apaisante des explications historiques. Elles sont généralement l’occasion pour les uns et les autres de mettre en avant leurs préjugés et leurs récriminations. C’est que tous les événements sont systématiquement interprétés de manière différente et contradictoire, selon qu’on se trouve dans un camp ou dans l’autre. Deux interprétations de l’Histoire s’opposent, cristallisées autour de deux perceptions de « l’adversaire ». Pour qui écoute chaque « tribu globale » dans sa langue, ce que j’ai l’habitude de faire depuis de longues années, le spectacle est à la fois édifiant, fascinant et affigeant.

Si, par exemple, on accepte le postulat selon lequel l’un des calamités de notre époque serait « la barbarie du Monde arabe », l’observation de l’Irak ne peut que conforter cette impression. Un tyran sanguinaire qui a régné par la terreur pendant un tiers de siècle, saigné son peuple, dilapidé l’argent du pétrole en dépenses militaires ou somptuaires ; qui a envahi ses voisins, défié les puissances, multiplié les vantardises, sous les applaudissements admiratifs des foules arabes, avant de s’écrouler sans véritable combat ; puis, dès que l’homme est tombé, voilà que le pays sombre dans le chaos, voilà que les différentes communautés commencent à s’entre-massacrer comme pour dire : voyez, il fallait bien une dictature pour tenir un tel peuple !

Si, à l’inverse, on adopte comme axiome « le cynisme de l’Occident », les événements s’expliquent de manière tout aussi cohérente. En prélude, un embargo qui a précipité tout un peuple dans la misère, qui a coûté la vie à des centaines de milliers d’enfants, sans jamais priver le dictateur de ses cigares ; une invasion, décidée sous de faux prétextes, sans égard pour l’opinion ni pour les organisations internationales, et motivée, au moins en partie, par la volonté de mettre la main sur le pétrole ; dès la victoire militaire, une dissolution hâtive et arbitraire de l’armée irakienne et de l’appareil d’Etat, et l’instauration explicite du communautarisme, comme si l’on avait choisi de plonger le pays dans l’instabilité permanente ; en prime, la prison d’Abou-Ghraib, les « dommages collatéraux », les innombrables bavures impunies…

Pour les uns, l’exemple de l’Irak démontre que le Monde arabe est imperméable à la démocratie ; pour les autres, le même exemple dévoile le vrai visage de la démocratisation à l’occidentale. Même dans la mort filmée de saddam Hussein, on pourrait voir aussi bien « la barbarie des Arabes » que « l’arrogance de l’Occident ». De mon point de vue, les deux discours sont justes, et les deux sont faux. Chacun tourne dans son orbite, devant son public, qui le comprend à demi-mot et qui ne veut pas entendre des « autres ».

Le fond de ma pensée, c’est que tous deux se trouvent dans une impasse historique sans précédent. Le monde arabo-musulman est en proie à une régression matérielle et morale, englouti dans le désespoir, sans aucune vision de l’avenir. Il n’a su répondre à aucun défi de l’Histoire, et il se trouve aujourd’hui totalement désemparé et désaxé. Il est peu probable qu’il sorte bientôt de son cauchemar, qui est devenu le cauchemar du monde. Je suis sûr que l’on pourrait formuler la chose en des termes plus diplomatiques. Mais je n’en ressens pas vraiment la nécessité. Moi dont les ancêtres nomadisaient déjà dans le désert d’Arabie il y a quinze siècles, je ne me sens pas obligé d’utiliser, à propos des miens, un langage plus circonspect. Je dis les choses comme je les vois. Ce que j’aime dans cette civilisation, ce sont les grandes heures de son passé, Cordoue, Grenade, Ispahan, Alexandrie, Constantinople, Samarcande. Aucun Arabe ni aucun Musulman n’aime le temps présent. Tous se sentent étrangers, égarés, orphelins, dans le monde d’aujourd’hui ; certains espérent encore le réformer, d’autres ne songent plus qu’à le démolir.

En comparaison, parler d’impasse à propos de l’Occident peut paraître très excessif. Il a façonné le monde à son image, sa science est devenue la science, sa philosophie est devenue la philosophie, il a répandu sur la terre entière ses idées, ses principes, ses institutions, ses techniques, ses instruments…

L’échec du soft power à l’occidentale

Et pourtant, il se trouve manifestement dans une situation délicate qui ressemble fort à une impasse. Parce qu’il semble de moins en moins capable de diriger le monde par la puissance douce, le soft power de l’économie et de l’autorité morale, et de plus en plus tenté de recourir à la puissance militaire. Sa tragédie historique, c’est qu’il a rempli la planète entière de ses enfants non reconnus. Il leur a transmis ses idées, ses techniques, ses langues, mais il n’a jamais franchi le pas supplémentaire qui leur aurait permis de s’identifier à lui et qui lui aurait gagné leur fidèle adhésion. Au lieu de quoi, les élites modernistes du monde entier, et notamment celles de l’aire culturelle arabo-musulmane, ont dû s’épuiser dans des combats inutiles contre les puissances coloniales, puis contre les compagnies occidentales, et beaucoup se sont fourvoyés, par réaction, dans la voie sans issue, du modèle soviétique.

On aurait pu s’attendre à ce que la chute du mur de Berlin remette les pendules à l’heure. Cela ne s’est pas fait. L’une des raisons de cet échec, c’est qu’avec la fin de la confrontation entre communisme et capitalisme, on est passé d’un monde où les clivages étaient principalement idéologiques à un monde où les clivages sont principalement identitaires, avec une forte composante religieuse. Pour cette raison, la civilisation occidentale, au moment même où elle aurait dû apparaître la plus largement universelle, est soudain apparue liée à une identité culturelle spécifique, et a été prise pour cible par ceux qui prônaient d’autres identités particulières.

De plus, la puissance militaire de l’Occident n’a plus été perçue comme un contrepoids à la puissance soviétique, mais comme une force destinée à maintenir…quoi, au juste ? Au nord d’une certaine ligne, on dira : à maintenir, au besoin par la force, la paix et la stabilité dans le monde ; au sud de cette ligne, qui fait le tour de la terre en passant notamment par le détroit de Gibraltar, et en longeant le Rio Grande, on dira plutôt : pour maintenir, au besoin par la force, la suprématie de l’Occident.

La politique des passerelles

Cette longue faille horizontale entre Nord et Sud est-elle destinée à s’élargir irrémédiablement ? Ou bien peut-elle encore se réduire, se résorber, pour que l’on recommence à construire des passerelles ? On a peut-être une chance d’accomplir, dans le cadre européen, ce qu’on n’a pas su accomplir depuis des siècles au niveau planétaire, à savoir : montrer que l’Occident est prêt à appliquer aux autres les principes qu’il a édictés pour lui-même, afin qu’il puisse reconquérir sa crédibilité morale. La crédibilité morale est, dans le monde d’aujourd’hui, la denrée la plus rare. L’Occident en a de moins en moins, et ses adversaires n’en ont pas. Tenter de restaurer sa crédibilité morale sur toute l’étendue de la planète serait une tâche titanesque, mais il n’est pas insensé de chercher à la restaurer au sein de nos sociétés, le seul lieu où la diversité du monde demeure à peu près gérable.

Pour cela, il faudrait faire en sorte que les personnes qui ont choisi de vivre dans les pays d’Occident puissent s’identifier pleinement à leur société d’adoption, à ses institutions, à ses valeurs, à sa langue, et même à son histoire. Qu’elles ne soient pas constamment en butte aux discriminations et aux préjugés culturels. Qu’elles puissent revendiquer, la tête haute, leur identité plurielle au lieu d’être contraintes à un choix déchirant et néfaste entre leur culture natale et leur culture d’adoption. Qu’elles puissent enfin jouer leur rôle de passerelles de civilisation, pour réhabiliter leurs sociétés d’origine aux yeux de l’Occident.

Aucune action ne me paraît plus importante. Ni plus urgente, parce qu’il est déjà presque trop tard.

                  Amin Maalouf, in Louvain, n°174, juin-juillet 2008.

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mardi 8 avril 2008

L’Espagne, ses Morisques et nous, de Maria Poumier

Dans un contexte de tensions communautaires, certains cherchent à raviver l’image d’une Espagne féroce, celle qui non seulement a chassé ses juifs en 1492, mais aussi ses musulmans en 1609, l’Espagne comme bastion d’un nationalisme et d’une église catholique alliés pour projeter une image repoussante, faite d’intolérance, de hargne délirante, de morgue colonialiste, au dedans comme au delà de ses frontières : en somme une maquette du lepenisme le plus ringard, qui se trouve, par l’effet de ce miroir, encore plus stigmatisé par son enracinement dans l’archaïsme. Mais la politique de conversion forcée des juifs fut adoptée par la majorité d’entre eux, et les nouveaux convertis restèrent très influents dans les cercles dirigeants, au point d’être particulièrement actifs au cœur de l’Inquisition elle-même. On estime à 200 000 les juifs qui choisirent l’expulsion plutôt que la conversion ; ce nombre n’a de sens que par rapport à l’ensemble de la population de l’Espagne, dont il ne constituent pas plus de 3,3%, et par rapport au nombre de ceux qui acceptèrent le baptême, 400 000[1].

La persécution des Morisques commença bien après, et présente des caractéristiques très différentes. Signalons tout d’abord que c’est un épisode beaucoup moins bien connu que le précédent. Les conservateurs de la mémoire morisque ont apparemment été paresseux, et ceux qui réprimèrent leurs soulèvements puis les déportèrent d’une région à l’autre d’Espagne, pour enfin les envoyer dans les enclaves chrétiennes d’Afrique du nord ne s’étendirent pas sur leurs raisons d’agir ainsi. Les principales sources qu’exploitent les chercheurs depuis les années 1980 sont les dossiers de l’Inquisition, qui ne s’intéressa aux Morisques qu’après 1530, soit quarante ans après la prise de Grenade, la dernière ville maure[2]... Il en ressort que la redoutable institution était constamment battue en brèche par les prévenus, qui obtenaient la protection de leurs seigneurs chrétiens, ou qui faisaient appel auprès du roi, du pape, et d’autres tribunaux[3].. Et le nombre de condamnations à mort en grande pompe (2,5% des condamnés morisques) fut encore moindre que dans le cas des judaïsants, l’Inquisition cherchant avant tout à exercer une pédagogie, favorisant les conversions par la clémence pour tous ceux qui abjuraient, ne pratiquant la cérémonie du bûcher que pour sa valeur d’exemple terrifiant, et ceci surtout à titre d’intimidation pour les chrétiens, qui pouvaient être tentés par toutes sortes d’hérésies. L’Inquisition était en fait honnie surtout pour sa tendance à confisquer les biens d’autrui au moindre prétexte. Il n’y eut donc à proprement parler aucune politique d’extermination.

En fait, l’élimination progressive des spécificités juives et maures dans le paysage espagnol correspond à un changement de paradigme et d’échelle dans le contrôle politique. Au Moyen Age, les souverains peinaient pour étendre leur souveraineté sur des territoires que nous appelons maintenant des provinces, et de victoires militaires en mariages bien négociés, les monarques unifiant progressivement l’Espagne sous la bannière du christianisme signèrent durant trois siècles au moins des traités de paix avec les cités maures qu’ils soumettaient garantissant le respect des coutumes et des croyances, selon la conception médiévale, et le droit d’émigrer sans confiscation des biens. Même après la chute de Grenade en 1492, toutes garanties furent données aux habitants, pour peu qu’ils se soumissent à l’impôt. Ensuite, chaque nouvelle mesure fut négociée, et donnait lieu à des actes écrits appelés « concordias », qui tenaient souvent du rackett ; a-t-on jamais vu un Etat qui ne pressure pas ses pauvres ?

Le projet était, comme en Amérique, d’amener ces populations qui ne parlaient pas espagnol, du moins dans le dernier bastion qu’était Grenade, au baptême par une catéchèse adaptée, en les protégeant pendant au moins une génération de l’Inquisition, dans la continuité du travail d’évangélisation entrepris dès le IX° siècle. Ce travail porta des fruits extraordinaires. D’une part, la doctrine du taqiyya interdit aux musulmans de mettre leur vie en danger pour ses convictions, en pays non musulman. Tous les accommodements aux us, coutumes ou mesures autoritaires étaient donc encouragés par la religion: la christianisation, logiquement, en pays majoritairement chrétien, fut donc massive. On repérait les descendants de musulmans à leur esprit critique, leur façon décontractée d’observer les rites chrétiens : c’étaient les libres-penseurs, les laïcards ironiques, voire les libertins. Ils introduisaient donc un piment salutaire dans le christianisme obsédé par ses dogmes difficiles à faire admettre aux rationalistes normaux, tels que la virginité de Marie et le mystère de la Trinité, qui contredisent scandaleusement la biologie et l’arithmétique, même en terre vieille-chrétienne. Mais au delà, c’est tout un syncrétisme fécond qui se développa ; c’est par l’infusion du rationalisme arabe que le christianisme occidental produisit ses meilleurs arguments théologiques, dans l’œuvre du majorquin Raimond Lulle au XIII° siècle, et par l’héritage du soufisme andalou, son plus grand mystique au XVI°, saint Jean de la Croix. Au niveau des gens ordinaires, rappelons que la langue espagnole est remplie de mots arabes, même dans le domaine religieux, au point que l’expression « inch Allah » ( ¡Ojalá!) est tout simplement la façon la plus naturelle de dire « pourvu que ».
¡Ojalá que llueva café !, dit une chanson optimiste : Pourvu qu’il pleuve du café, et pourquoi pas des sous, tant qu’on y est…

Moros en la costa

De fait, c’est contre une petite minorité récalcitrante que le cardinal Cisneros, archevêque de Tolède et confesseur de la reine, prend des mesures autoritaires, comportant l’interdiction du costume traditionnel, et des mesures fiscales douloureuses. Et elles donnent lieu à des résistances et des soulèvements : à Grenade en 1501, dans les montagnes de la Alpujarra et à Ronda en 1568. En Aragon, les Morisques résistent très bien, et obtiennent l’abandon de la conversion forcée, moyennant un tribut, à Valence en 1510 de même, ils ont une partie de la noblesse avec eux. Peut-on dans ces affrontements parler de choc des civilisations ? Ces musulmans convaincus savaient sans doute qu’ils étaient les héritiers d’une culture à laquelle l’Occident devait tout : algèbre, astronomie, géographie, importations technologiques d’Extrême Orient, transmission de l’héritage grec, sciences humaines, traductologie, théologie et philosophie. Leur fierté était parfaitement légitime. C’est la politique étrangère seule qui explique l’aggravation de la répression. En effet, les Turcs menés par Soliman le Magnifique menaçaient sur tout le pourtour méditerranéen, et les pirates de Berbérie attaquaient constamment la côte pour alimenter les marchés orientaux en esclaves chrétiens[4]. Voilà pourquoi l’expression « moros en la costa », « des arabes à l’horizon » veut dire encore aujourd’hui « faites gaffe ! » Or les Turcs sont les alliés des Français, concrètement des Béarnais, aux frontières, et le Béarnais dangereux, Henri IV, est un protestant ! Les protestants, c’est bien connu, font alliance avec les juifs dans toute l’Europe du Nord, et l’Espagne prétend au même moment faire régner sa loi sur les Pays Bas. Bref, les Morisques récalcitrants sont par définition, dans un tel contexte, la cinquième colonne. Les tensions sont exacerbées après la victoire chrétienne de Lépante, en 1571.

Y eut-il un antisémitisme populaire véhément, comparable à celui qui accable les juifs ? Ces derniers étaient honnis parce qu’ils constituaient avant tout la caste des usuriers et des percepteurs d’impôt du roi, autrement dit une grande partie du secteur financier, l’Eglise étant l’autre grand banquier et prédateur ; les Morisques n’atteignirent jamais une position de pouvoir aussi consistant. La conversion assurait la promotion : ils étaient souvent grands commerçants, grands propriétaires, et grands voyageurs entretenant des relations avec le Maghreb et l’Orient. Ils étaient aussi la main d’œuvre rurale famélique qui pullulait : ils avaient bien plus d’enfants que les Chrétiens, et ne favorisaient pas le célibat par l’institution des couvents ; et l’Espagne s’appauvrissant, la concurrence entre miséreux était vive. Ils étaient dits voleurs, et leurs femmes enjôleuses, irrésistibles, même. Enfin on leur reprochait, comme aux juifs, une forte solidarité familiale et clanique, l’hypocrisie, la double allégeance, leurs accointances avec les juifs, et la pratique secrète de leurs rites, en complément des pratiques chrétiennes. La pratique du Ramadan agaçait prodigieusement. Bref, comme aujourd’hui dans certains milieux, les musulmans étaient à proprement parler les « têtes de Turcs » des chrétiens. On reconnaît là des frictions entre communautés comme il s’en produit jusque de nos jours. Mais les historiens n’ont pas fini leur travail ; on manque de données pour évaluer l’ampleur d’éventuelles conspirations contre la monarchie, quoique de toute évidence, un grand opposant aragonais à Philippe II comme Antonio Pérez ait misé sur des troupes morisques; certains attendaient vraiment un libérateur qui viendrait de Turquie ; y avait-il en outre des mouvements d’immigration récents renforçant le caractère étranger voire délinquant de certaines communautés ? Toujours est-il qu’il y eut un ministre pour proposer la castration massive, ce qui ne fut pas mis en pratique finalement. Rappelons que ce genre d’idées est encore très répandu à notre époque, puisque le chimiste inventeur de la pilule contraceptive dans les années 1960 n’avait pour but que de réduire la natalité du Tiers monde, et que, devant le tour pendable que lui ont joué les femmes du premier et du deuxième monde, il s’est reconverti dans la recherche sur la contraception masculine, avec l’encouragement des militaires de certains pays tels que les Etats-Unis, l’Afrique du sud avant Nelson Mandela, et Israël bien entendu, tout à fait raffinés dans la mise au point d’armes biologiques, voire génétiques.

En 1609, l’expulsion des non convertis est donc mise en œuvre, et elle touche environ 275.000 personnes. Mais le sens de celle-ci est complexe ; en effet le Grand Turc la souhaitait vivement, et il menaçait de brûler (vifs) tous ses captifs chrétiens si on ne lui restituait pas ceux qu’il considérait comme ses sujets ! Et l’Espagne n’avait nullement l’intention de lui faire plaisir, elle refusa longtemps d’en venir à l’expulsion ; les déportations se firent exclusivement entre provinces espagnoles et à destination des « présides » de Ceuta et Melilla[5], car les autres territoires chrétiens n’en voulaient pas. Les menacés d’expulsion avaient quant à eux tout intérêt à apparaître comme des immigrants récents, nullement christianisés : ils échappaient alors aux poursuites de l’Inquisition, réservée aux chrétiens douteux. Mais, quand ils ne disparaissaient pas en Tunisie, où ils étaient bien accueillis, au Maroc (Andalous, Castillans et Extrémègnes), ou en Algérie (Valenciens)… ils revenaient !

Têtes de Turcs

La désislamisation de l’Espagne fut finalement relative, et la littérature cultiva aussitôt la nostalgie du Moyen Age comme époque où grâce aux Arabes, la tolérance, le raffinement et l’érotisme régnaient, thèmes que reprit bien plus tard le romantisme français. La poésie populaire développa le thème sentimental et poignant des rois maures vaincus, de la splendeur passée de Grenade. On appelait « Paradis de Mahomet » les îles d’Amérique où les gens se promenaient nus, se lavaient à grande eau, et pratiquaient sans se cacher la polygamie ainsi que la sodomie, sans parler de l’inceste, puisque le mariage entre cousins était recommandé chez les mahométans. L’Islam d’Espagne était donc étranger au rigorisme, et ne semble pas avoir été taxé d’intolérance : chaque communauté l’était au même degré. Rien d’étonnant à ce que par la suite, l’Andalousie toute entière ait revendiqué la délicatesse mauresque, et le rôle de médiatrice entre les deux continents unis par la Méditerranée.

L’affaire du foulard à l’école rappelle à certains cette époque : mais les analogies sont fabriquées de toutes pièces ; en France aujourd’hui, la loi qui brusquement, se met en place en un tournemain, prend appui sur des tensions inévitables sur fond de misère dans les banlieues, explosive dans les structures scolaires appauvries ; l’opinion a été chauffée afin de produire un sursaut communautaire général ; mais ce n’est pas une chrétienté dynamique qui cherche à intégrer ses étrangers de gré ou de force, c’est une société affaiblie par le consumiérisme et le clivage entre laïques et catholiques qui est prête à tomber dans le piège qu’on lui tend, à renforcer les divisions entre Français de souche diverse ; et c’est le secteur politique pressé de rejoindre l’alliance avec les Etats-Unis qui pousse à l’identification des Français musulmans avec un monde arabe censé être voué au terrorisme et aux projets agressifs contre l’Europe. Mais l’islam d’Occident, celui des Français, est une force spirituelle capable de redonner sens à la personnalité collective française, parce que (grâce au téléphone arabe, encore une de leurs inventions ?) il échappe à la langue de bois.

Les intellectuels français courroucés par ce phénomène, véhéments pour interdire le voile mais non le string à l’école[6] sont surtout soucieux d’enfermer la parole populaire qui ridiculise la leur, et ils voudraient stigmatiser l’expression claire d’un sentiment vécu : si des jeunes filles ont envie de porter un voile à l’école, c’est entre autres par ce qu’elles refusent de s’associer à la surenchère du sexe qui corrompt une bonne partie de la jeunesse, pour le plus grand bonheur des marchands de cul protégés par la loi du marché . C’est ce qu’a toujours signifié le voile, dans la culture chrétienne aussi, et c’est ce qui agace tellement ceux qui voudraient une jeunesse totalement décervelée et donc à la merci de la publicité. « Que nenni, se récrient les nouveaux inquisiteurs ! Vous n’avez rien compris, c’est parce qu’elles sont manipulées par des antisémites tout à fait négationnistes. C’est parce qu’on n’arrive pas à les coincer, ceux-là, qu’on est bien obligés de s’en prendre aux gamines, tant pis pour elles ! » Mais chassez notre douleur de Palestine par la porte, elle revient par la fenêtre, amplifiée

L’islamophobie d’extrême droite est largement dépassée par les manipulateurs du gouvernement, et par les minables relais qu’ils trouvent dans la presse. Au lieu de pacifier une société où la crise sociale s’ajoute au malaise général devant les colossaux mensonges que les Etats-Unis voudraient nous faire avaler, et une politique étrangère peu cohérente, ils excitent les communautarismes afin de renforcer les tendances à la ségrégation sociale. En désignant un ennemi intérieur contre lequel on sévirait chaque fois plus, sous prétexte de voile ou de keffieh dans une étape suivante, le gouvernement se mettrait objectivement à la merci de ceux qui souhaitent que la France soit affaiblie politiquement, pour que les Etats-Unis y fassent la loi, insidieusement par le contrôle des médias, ponctuellement par la menace de rétorsions commerciales, juridiques, et militaires s’il le faut. La proposition d’instaurer comme fêtes chômées pour tous les élèves de toutes les écoles des dates significatives pour les trois religions majoritaires enclencherait au contraire un œcuménisme salutaire ; pourquoi ne pas y ajouter un quatrième jour pour les autres religions, et un cinquième pour agnostiques et athées ? De la sorte, les périodes actuelles de vacances pourraient non pas être allongées abusivement, mais sacralisées de façon pédagogique, dans le sens du respect de chacun et du resserrement des liens.

La recherche historique est toujours dynamisée par un enjeu idéologique au présent. Il est important de révéler des faits ignorés du grand public, qui peuvent retendre des ressorts pour la résistance à l’intoxication par les idées reçues, simplifiées à l’extrême, comportant une part de connaissance infime, mais qui cependant, de par leur massivité même, se font passer pour des évidences, et font obstacle à la perception de dangers qui devraient crever les yeux. Il y eut dans les relations entre musulmans et chrétiens d’Espagne, des épisodes cruels et injustes. Le fils bâtard du roi, don Juan d’Autriche, fut le vainqueur de Lépante, et celui qui écrasa la révolte des Grenadins ; il a laissé un souvenir sanglant. Ces jours-ci, dans la province de Málaga[7], on a fait condamner l’iman Kamal Mostafa à quinze mois de prison (avec sursis, probablement) et une amende de 2.160 euros parce qu’il recommande dans un livre (retiré de la vente) des châtiments corporels doux et modérés pour les épouses intraitables[8]. Certains espèrent sûrement susciter de l’indignation des deux côtés, des lapidations verbales dans les deux sens. Mais ce serait un nouveau piège que de raviver une haine morisque rétrospective, pour affaiblir encore les Européens généreux, partisans ou non d’une réglementation du costume, partisans ou non du divorce sonnant et trébuchant comme seule méthode pour abolir la misère conjugale. Une société qui ne met pas à l’honneur la pudeur et la famille décidée à durer en tant que telle est une société morte. Les forces vives ne laisseront pas détourner leur indignation contre leurs gouvernements par des chiffons rouges. Non au mur entre Arabes et Gaulois.

Maria Poumier

[1] Contrairement à ce qu’on imagine, il revint bientôt une bonne partie des expulsés, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, après quelques années de christianisation superficielle au Portugal, si bien qu’en 1633, le grand écrivain et conseiller de Philippe IV Francisco de Quevedo avait encore des raisons d’exhorter le monarque à la répression du cryptojudaïsme dans un écrit non destiné à la publication, qui s’intitulait de façon limpide « Exécration des juifs ». Il considérait qu’il existait un « parti judaïsant » dans l’entourage du roi, pernicieux par ses options politiques et ses alliances ; le représentant de cette tendance, le favori Olivares, devait d’ailleurs bientôt le faire tomber en disgrâce et l’envoyer en prison..

[2] Les sources consultées pour cette synthèses sont : Louis Cardaillac, Morisques et chrétiens, 1492-1640, Klincksiek, 1977 ; Jeanne Vidal, Quand on brûlait les morisques, 1544-1621, Nîmes, 1986 ; Morisques et inquisition, Publisud 1990, sous la direction de Louis Cardaillac ; Henry Kamen, la Inquisición española, Crítica, Barcelona, 1992. Rafael Carrasco, Histoire et civilisation de l’Espagne classique, 1492-1808, Nathan, 2001.

[3] C’est de tous les secteurs sociaux qu’émanait la résistance à l’Inquisition, qui n’eut même pas l’initiative de la politique d’homogénéisation par la religion. L’inquisiteur Pedro Abués fut assassiné à Saragosse, capitale morisque de l’Aragon.

[4] tandis que les chrétiens se pourvoyaient auprès des marchands arabes en esclaves réputés musulmans, noirs de préférence.

[5] Melilla fut conquise en 1497, et les Espagnols occupèrent aussi Mers-el-kebir, Peñón de la Gomera, Oran, Bougie, Tripoli, après les Canaries, colonisées dès le XIV°s.

[6] Variante idéologique pour dévaluer le sens du voile : il y a des sophistes pour considérer que le voile et le string, c’est du pareil au même : une écrivaine qui a sûrement une grande culture psychanalytique, et peut-être un système pileux bizarrement situé, publie dans Le Monde que les jeunes filles qui cachent leurs cheveux et celles qui montrent leurs fesses font à peu près la même chose : elles refusent d’accepter qu’on a des poils en grandissant !!!! (Alina Reyes, 18 janvier 2004).

[7] Málaga, ville maure, fut reprise par les chrétiens au terme d’une bataille féroce en 1487 ; on y fit 15 000 prisonniers qui furent vendus comme esclaves, plus sept-cents qui furent offerts à des notables en cadeau.

[8] Le livre s’intitule Las mujeres en el islam ; dans la liste de phrases incriminées, les plus scandaleuses semblent être les recommandations suivantes, qui me semblent, personnellement, de très bon conseil, si on les suit dans les milieux du showbiz et les quartiers défavorisés où le désespoir et les stupéfiants font habituellement des ravages domestiques, telles que : « Les coups ne doivent pas être forts et durs, car le but est de faire souffrir psychologiquement et non pas d’humilier et de maltraiter physiquement… On ne doit pas frapper en état de fureur exacerbée et aveugle, afin d’éviter de plus grands dégâts, ni frapper sur les parties sensibles du corps… Il faut administrer les coups sur des parties précises du corps, telles que les mains et les pieds, de préférence avec une baguette pas trop grosse ; c’est à dire assez fine et légère pour ne pas entraîner de cicatrices ou d’hématomes ». c’est la première condamnation pour le délit de discrimination sexuelle. Il est probable que l’on découvrira bientôt que l’auteur est également antisémite et négationniste, puisqu’il nie, de toute évidence, que la femme moderne et formatée par le féminisme étasunien soit un être très supérieur.

Maria Poumier sur http://andalus.blogspirit.com/

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