Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

03/06/08

Sauver les sciences économiques et sociales

L'enseignement des sciences économiques et sociales au lycée est menacé.

Créé dans la foulée de mai 68, à une époque de montée en puissance des sciences sociales comme outil de décryptage du monde, cet enseignement a formé toute une génération de jeunes à la réflexion critique, à l'analyse du réel et des idéologies. Il concerne aujourd'hui près de la moitié des élèves de seconde, puis, au sein de la filière ES, il constitue la seule disipline où sont traitées les questions économiques et sociales comme objet de culture générale.

Le discours officiel est de développer la "culture économique"? Oui, on ne peut que être d'accord avec cette proposition.  Mais, quelle "culture économique"?  Il y a-t-il une vérité économique, celle de l'entreprise concurrentielle?, de la lutte pour la survie dans un monde ou seuls  les forts subsistent?  En réalité, il n' y a pas "une" culture économique, une logique gestionnaire, mais des débats et des confrontations. Il suffit de constater comment le capitalisme prend de multiples formes dans le monde pour comprendre que l'économique ne peut se réduire à des principes simples de gestion.

En outre, l'ambition de cette enseignement, comme l'a toujours été l'ambition de ceux qui ont véritablement pensé l'économie, est de réfléchir sur le sens et la finalité de l'économie. Je rappelle toujours à mes élèves que les grands économistes, comme Smith ou Marx étaient aussi et avant tout des philosophes. Autrement dit, ils ont tracé des pistes pour comprendre  l'orientation du monde. L'activité économique n'est jamais une fin en soi. Dans quelle direction se dirige le capitalisme contemporain? Dans quelle direction doit -il se diriger? J'invite donc mes élèves à s'interroger s'interroger sur les finalités du système, à réfléchir sur les paradoxes et les futurs possibles.

Oui, il faut sauver les sciences économiques et sociales, car cet enseignement est le seul dans le secondaire à proposer une réflexion croisant les apports de l'anthropologie, de la sociologie et des sciences économiques. Il est un outil formidable de "déconstruction" du réel, à une époque où le libéralisme et la concurrence s'imposent comme des dogmes indépassables; où le sens commun tient lieu de pensée.

Baobab http://www.mediapart.fr/club/blog/baobab/030608/il-faut-sauver-les-sciences-economiques-et-sociales

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13/05/08

La culture de l'exception

Lorsqu'il s'agit de faire une réforme, il y a deux choses à considérer : est-elle bonne? Et comment réussir à la mettre en place?

Ces deux questions font le tourment de nos hommes politiques; et la seconde davantage que la première, il faut bien l'avouer. A les entendre, ils ont toutes les solutions, mais les Français, ingouvernables, comme chacun sait, empèchent leur mise en place. D'ailleurs, au fond, les solutions sont simples, il suffit "d'avoir un peu de bon sens" et "de regarder ce que font nos voisins". A croire que les Français sont, dans leur majorité, des empécheurs de réformer en rond, des idiots, et même des idiots aveugles.

Qu'il y eût une majorité d'imbéciles dans le monde, cela ne nous étonnerait pas. A vrai dire, cela fait même assez longtemps que le soupçon en est porté. Mais que la France en soit une concentration exceptionnelle, cela sera pour moi assez difficile à admettre.

Car enfin, je crois avoir un peu de bon sens, et je pense savoir à peu près ce qu'il se passe à l'étranger. Or je ne crois pas qu'il y ait ici plus d'imbéciles que là-bas. Pourtant, ici, dit-on, nous résistons davantage aux transformations qui nous sont proposées. Admettons. Mais alors pourquoi? Plusieurs possibilités s'offrent à nous : soit nous sommes effectivement de plus grands imbéciles, soit nos dirigeants sont plus incapables que les autres, soit enfin les réformes qui nous sont proposées ne nous convainquent pas de leur valeur. En fait, cette dernière possibilité peut se ramener soit à la première, soit à la seconde. Car ou bien la réforme est bonne, et nous sommes idiots de la refuser, ou bien elle est mauvaise, et nos dirigeants sont bien des incapables puisqu'ils nous la proposent malgré tout.

Examinons un instant la première éventualité : la réforme proposée est bonne, mais nous la refusons, et cela empêche le gouvernement de la mettre en oeuvre. Cela me semble impossible. Pourquoi? Parce que le but d'une réforme est d'apporter une amélioration à une situation donnée. Or si cette réforme ne porte pas en elle les moyens de son application, elle ne peut rien améliorer du tout. Une réforme doit donc non seulement améliorer le domaine que l'on transforme mais, pour cela, elle doit avoir pris en compte très exactement les circonstances présentes, et donc proposer les moyens les plus adaptées pour réussir à opérer la transformation. Sans cela, elle ne peut pas être considérée comme bonne. Conclusion : si un projet de réforme est stoppé par les événements, c'est qu'il était inadéquat et donc mauvais. Pour autant, l'inverse n'est pas vrai. Il ne suffit pas qu'une réforme passe pour qu'elle soit bonne. Car il est également envisageable que les gouvernants et le peuple soient des idiots tous les deux.

Mais précisément, devons-nous en déduire que nos hommes politiques soient des incompétents? Il ne faut évidemment pas porter des accusations aussi graves. D'ailleurs, la plupart du temps, les politiques ne font jamais que suivre les indications des rapports que leur auront préparés certains spécialistes de l'économie, des relations internationales etc. Mais il faut bien constater que parfois les arguments qu'ils présentent, pour être de jolies formules, n'en sont pas moins tout à fait contestables.

De ce point de vue, en revenir sans cesse à la comparaison "avec ce qui se fait ailleurs" me semble être très significatif d'une certaine indigence de la pensée. Que reste-t-il à faire lorsque l'on n'a plus d'idée, sinon en effet d'"aller regarder sur la copie du voisin"? Certes, s'inspirer de "ce qui marche ailleurs", dit comme cela, peut paraitre une bonne solution, à défaut d'une autre. Mais enfin, on ne progresse pas beaucoup à fonctionner sur ce principe. Que serait l'humanité si elle s'en était tenu à cela? Et sur qui le voisin aura-t-il copié? Agir ainsi, c'est toujours agir en second, c'est s'empêcher d'inaugurer de nouvelles voies possibles, s'empêcher de se créer son propre destin et son propre progrès. Bref, c'est tout simplement l'abdication d'une pensée autonome et vivante.

Plus prosaïquement,àvoir la situation du monde, on peut encore douter que cette formule donne les résultats escomptés, même à titre transitoire. Car il faut encore s'assurer que les solutions d'ailleurs soient les bonnes! Or on constate deux choses : d'abord que les modèles que l'on nous propose se succédent rapidement, en fonction des désillusions (Américain, britannique, nordique, bientôt chinois) -ce qui tend à décrédibiliser tout modèle nouveau quel qu'il soit; et ensuite, et surtout, qu'aucun de ces pays ne semble avoir été épargné par la crise mondiale.

Certes, s'efforcer de "tirer ce qu'il y a de bon" dans toutes les politiques, c'est "de bon sens" et personne ne peut être contre. Et toute la reflexion politique, de Machiavel à Marx, en passant par Locke, dès lors qu'elle s'essaie à reflechir sur l'histoire, ne prétend jamais autre chose. Mais entre réfléchir à ce qui s'est fait et prétendre importer les "recettes d'ailleurs", il y a une grande différence, qui est finalement celle de la philosophie.

Cessons donc de crier haro sur "l'exception française". Elle nous a bien des fois empêché de tomber dans les mêmes erreurs que les autres - ce que les admirateurs des sus-dits pardonnent difficilement, il est vrai! C'est simplement qu'ils oublient que tout modèle nouveau a commencé par être une exception. Aurions-nous dû "faire comme nos voisins", en 1789? N'avions-nous par raison de suivre notre voie, en 1949? Il ne semble pas qu'aucune solution satisfaisante n'ait été trouvé jusqu'à présent des problèmes économiques et politiques qui nous occupent. Laissons donc parler les esprits chagrins, refusons les politiques de simple alignement.Demandons des comptes et des raisons! Continuons ainsi à faire ce que nous savons faire, en "bon français", et que, soyons-en rassurés, d'autres font aussi : ne nous contentons pas du copiage, cultivons notre exception!

Marc Lefrere

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23/04/08

Le service public est notre richesse. Mobilisons nous !

Cela exige que la satisfaction des besoins essentiels soit reconnue comme un droit fondamental. Cela implique le choix d’une société solidaire, la maîtrise des biens communs et l’activité efficace de Services publics indispensables au développement économique, social et culturel. Face à la montée des inégalités, ils sont garants de l'exercice effectif des droits.
L’intérêt général a besoin de personnels dont la qualification soit reconnue, présents sur tout le territoire et non de salariés interchangeables et corvéables à merci ; de solidarité et non de concurrence ; de stabilité et non de précarité ; de sens des responsabilités et non de docilité ; d’indépendance et non de soumission aux intérêts particuliers. Toutes choses que le statut des fonctionnaires, mis en œuvre depuis la Libération, a contribué à réaliser.

Mais ce n’est pas du tout ce à quoi nous assistons actuellement : de fusion en restructuration, d’externalisation en privatisation et de flexibilité en précarité, une vaste opération de destruction des fondements du Service public et de la Fonction publique s’accélère sous nos yeux. La « Révision générale des politiques publiques » (RGPP) est le plus récent développement de cette campagne dirigée par le gouvernement, encouragée par le patronat et menée par des cabinets privés. Elle s’attaque frontalement à l’ensemble de la Fonction publique d’État, Territoriale et Hospitalière. Comme déjà dans d’autres secteurs (Poste, EDF, télécommunications, transports…), cela signifie la détérioration organisée des services rendus au public, ouvrant la voie à la privatisation des activités les plus profitables, à la disparition de nombreuses autres.

Contrairement à ce qu’il prétend, le Président de la République n’a reçu aucun mandat pour remettre en cause ces acquis essentiels. Avec son gouvernement, il considère l’action publique comme une dépense, jamais comme une source de richesse. Creusant les déficits par sa politique fiscale, il veut réduire au maximum les dépenses d’intérêt général dans les secteurs de la famille, du logement, de la santé, de la solidarité, de l’emploi formation. Il refuse de répondre par des créations d’emploi à la situation critique de l’hôpital public. Il programme de nouvelles coupes claires dans les effectifs de fonctionnaires de l’Etat (160 000 suppressions en quatre ans). Il décharge l’État de nombreuses missions en les renvoyant vers les collectivités territoriales sans pour autant leur donner les moyens de développer de vrais services publics locaux et démocratiques, programmant le corsetage de l’emploi public territorial.

Comme l’a clairement résumé le Premier ministre le 10 octobre 2007 « La réforme de l’État supposera que chacun d’entre nous accepte qu’il y ait moins de services, moins de personnel, moins d’État sur son territoire. »

Nous ne l’acceptons pas !

Aux cotés des usagers, agents, élus, qui se battent quotidiennement pour le maintien et l’amélioration de services publics de proximité :

Nous sommes partisans d’une modernisation de la Fonction publique en réponse à l’évolution marchande, inégalitaire et destructrice de la société.

Nous voulons une véritable démocratisation de la décision, du contrôle et de l’évaluation associant citoyens et agents.

Nous voulons une réforme fiscale assurant un financement équitable et pérenne des missions de service public.

Nous réaffirmons que le statut des fonctionnaires est là pour garantir à tous les usagers la défense d’un intérêt général qui ne se réduit pas à la somme des intérêts particuliers.

Nous lançons un appel à une vaste mobilisation citoyenne pour mettre un terme à cette politique destructrice. Organisons un débat démocratique, sans a priori, sur les besoins en services publics, sur les rôles respectifs de l’Etat et des collectivités locales et la place des agents publics.

Contre la RGPP, rassemblons-nous autour des valeurs de solidarité, de justice et d’efficacité économique et sociale de tous les services publics


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Premiers signataires :
  • Jean-claude AMARA (Droits devant),
  • Gérard ASCHIERI (Secrétaire général de la FSU),
  • Françoise AUDOUZE (Directrice de recherches au CNRS),
  • Pierre BAUBY (CELSIG),
  • Claude BERNARD (président de l'UNRPA),
  • Robert CASTEL (Directeur d'études à l'EHESS),
  • André CHASSAIGNE (Président de l'Association Nationale des Elus Communistes et Républicains, député),
  • Pierre CONCIALDI (Economiste à l'IRES),
  • Annick COUPE (Porte-parole de l'Union syndicale Solidaires),
  • Didier DAENINCKX (Ecrivain),
  • Georges DEBREGEAS (Sauvons La Recherche),
  • Bernard DEFAIX (Président de la Convergence nationale des Services Publics),
  • Jean-paul DEMOULE (Ancien président de l'Institut National de Recherche en Archéologie Préventive),
  • Monique DENTAL (Fondatrice du Collectif de Pratiques et de Réflexions Féministes Ruptures),
  • Bernard DEROSIER (Président du Conseil superieur de la fonction publique territoriale, député),
  • Marie-madeleine DIEULANGARD (Membre du CES),
  • Denis DUBIEN (Directeur Territorial),
  • Jean-pierre DUBOIS (Président de la Ligue des Droits de l'Homme),
  • Jean-michel DUCOMPTE (Président de la Ligue de l'Enseignement),
  • Pierre DUHARCOURT (Membre du CES),
  • Jean-baptiste EYRAUD (Porte-parole de la Fédération Droit au Logement),
  • Alain FAUCONNIER (Président d'honneur de la Coordination de défense des hôpitaux et maternités de proximité, maire),
  • Nathalie FERRE (présidente du Gisti),
  • Jacques FOURNIER (Conseiller d'État honoraire),
  • Jean GADREY (Economiste),
  • Didier GELOT (Fondation COPERNIC),
  • Jean-pierre GIACOMO (Président de la Confédération Nationale du Logement (CNL)),
  • Pascale GONOD (Professeure des Universités),
  • André GRIMALDI (Professeur de médecine, chef du service de diabétologie CHU Pitié Salpétrière),
  • Gilles GUGLIELMI (Professeur des Universités Droit Public),
  • Faride HAMANA (Président FCPE),
  • Jean-marie HARRIBEY (Co-président d'ATTAC),
  • Liêm HOANG-NGOC (économiste),
  • Yves JEAN (Universitaire),
  • Samy JOSHUA (Universitaire Didactique des sciences),
  • Jean LABROUSSE (Ancien Directeur de la Météorologie Nationale),
  • André LAIGNEL (Maire d'Issoudun, Secrétaire Général de l' Association des Maires de France),
  • Anicet LE PORS (Ancien ministre de la Fonction publique et des Réformes administratives),
  • Anne LE STRAT (Fondation COPERNIC),
  • Florian LECOULTRE (Président de l'Union Nationale Lycéenne),
  • Olivier LECOUR-GRANDMAISON (Universitaire),
  • Christian LEHMANN (Médecin généraliste, écrivain),
  • Jean MAGNIADAS (Syndicaliste, économiste),
  • Jacques MARSAUD (Administrateur Territorial),
  • Roger MARTELLI (Fondation COPERNIC),
  • Mohamed MECHMACHE (Président d'AC Le Feu),
  • Philippe MEIRIEU (Universitaire sciences de l'éducation),
  • Catherine MILLS (Universitaire économiste),
  • Bertrand MONTHUBERT (Sauvons La Recherche),
  • Alix NICOLET (Présidente de la FIDL),
  • Alain OBADIA (Membre du CES),
  • Michel PARTAGE (Président de l'association EAU),
  • Patrick PELLOUX (Président AMHUF),
  • Jean-marie PERNOT (Chercheur IRES),
  • Emmanuelle PERREUX (Présidente du Syndicat de la Magistrature),
  • Jean baptiste PREVOST (Président de l'UNEF),
  • Hubert PREVOT (Ancien Commissaire au Plan),
  • Nicole QUESTIAUX (Ancienne ministre de la Solidarité nationale),
  • Jack RALITE (Ancien ministre de la Santé - Etats généraux de la Culture),
  • Yves SALESSE (Fondation COPERNIC),
  • Alain SCHNAPP (Ancien directeur de l'Institut National de l'Histoire de l'Art),
  • Henri STERDYNIAK (Economiste),
  • Fodé SYLLA (Membre du CES),
  • Danielle TARTAKOWSKY (Universitaire historienne),
  • Bernard THIBAULT (Secrétaire général de la CGT),
  • Aurélie TROUVE (Co-présidente d'ATTAC),
  • Pierre VOLOVITCH (Chercheur en économie de l'assurance maladie

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27/03/08

Nicolas Sarkozy, l'OTAN et la guerre de la France en Afghanistan.

Dans un entretien accordé ce 26 mars à la radio britannique BBC, Nicolas Sarkozy a de nouveau justifié le renforcement annoncé de la partipation française à la guerre en Afghanistan. À la question "Allez-vous envoyer plus de troupes en Afghanistan ?", le président de la République a répondu dans le plus pur style bushien sur l'Irak: "Est-ce que l'on peut se permettre, nous, l'Alliance, les alliés, de perdre en Afghanistan ? La réponse est non. Parce qu'en Afghanistan se joue une partie de la lutte contre le terrorisme mondial, donc on doit gagner. [...] Est-ce que la France veut partir, la réponse est non."
Selon les informations de plusieurs sources, dont celles du quotidien britannique The Times, non démenti, Nicolas Sarkozy a d'ores et déjà décidé d'envoyer plus d'un millier de soldats français supplémentaires en Afghanistan, répondant ainsi aux voeux pressants de George W. Bush. Malgré la présence de 20.000 GI's et d'environ 50.000 hommes de la Force Internationale d'Assistance à la Sécurité (ISAF), bras armé de l'OTAN sous commandement américain, les militaires ne parviennent en effet pas à contenir l'insurrection islamiste qui contrôle désormais les deux tiers du pays que tente de gouverner Hamid Karzaï. Et les américains, embourbés dans un désastre qui ressemble de plus en plus à celui de l'Irak, supplient désormais les Européens de leur venir en aide, en particulier dans le sud du pays, fief des talibans. L'occasion est trop belle pour le très atlantiste Nicolas Sarkozy qui ne demande rien tant que d'engager la France aux côtés des néo-conservateurs américains dans leur guerre de "civilisation" contre l'Islam. Pour cela, il souhaite ardemment réintégrer Paris dans le commandement de l'OTAN, ce "machin" inutile selon les termes du Général de Gaulle (qui a choisi lui, en 1966, de quitter l'organisation pour développer une politique de défense indépendante des Etats-Unis). Même s'il faut pour cela reproduire les erreurs stratégiques de l'administration Bush en Irak, c'est-à-dire envahir un pays pour y semer le chaos, générer des dizaines de milliers de morts et renforcer l'Islamisme radical ainsi que les luttes interconfessionnelles et la haine de l'Occident. Quitte aussi à augmenter dangeureusement le risque d'attentats terroristes sur le territoire français, comme le promettent Al-Qaeda et les divers groupes de l'armée de l'ombre d'Oussama Ben Laden. En dépit même des réticences de hauts militaires français comme le général Jean-Louis Georgelin qui craint une "logique d'escalade" et un futur bourbier pour l'armée française, la décision de déployer un nouveau bataillon de soldats français devrait être annoncée officiellement la semaine prochaine à Bucarest, lors du sommet des chefs d'Etat de l'OTAN, qui célèbre cette année son 60e anniversaire.
De nouvelles initiatives pourraient aussi être prises à partir de juillet prochain, lorsque Nicolas Sarkozy accèdera à la présidence de l'Union Européenne. George W. Bush lui a déjà recommandé avec insistance d'utiliser sa présidence pour augmenter les dépenses militaires afin que l'Europe puisse jouer un plus grand rôle dans les conflits que mène l'Empire contre le monde arabo-musulman (Proche-Orient, Irak, Afghanistan, Iran, etc) au nom de la "guerre contre le terrorisme". Le président français est tout acquis à la cause, affirmant à ce sujet qu'il est "essentiel d'exprimer avec clarté que la France se situe dans sa famille occidentale et quelles sont les valeurs qui sont pour elle essentielles" (Discours de Nicolas Sarkozy devant le corps diplomatique français, 18 janvier 2008).
Sans qu'aucun débat n'ait jamais eu lieu au Parlement, la France a déjà envoyé plus de 1.500 soldats en Afghanistan (2.200 si l'on compte l'ensemble du "théâtre afghan", c'est-à-dire les bases au Tadjikistan et au Kirghizistan et les bateaux de guerre patrouillant dans l'Océan Indien). L'opposition et les médias ne parlent pas, ou très peu, de ce qui se révèle bel et bien au fil des années comme une véritable guerre dans laquelle la France s'est engagée quelque peu légèrement en 2001, apparemment dans le sul but d'afficher son soutien aux Etats-Unis après l'attentat contre les tours du World Trade Center. Seul Jack Lang vient de demander récemment, dans un communiqué adressé au Premier ministre Francois Fillon, "de consulter le Parlement au sujet de l'envoi éventuel de troupes supplémentaires en Afghanistan". Le député socialiste s'interroge, alors que "les opérations de l'OTAN dans ce pays sont un demi échec" [...] "sur l'efficacité et la légitimité de renforts militaires français supplémentaires au moment même où d'autres pays tels l'Allemagne ou la Turquie entreprennent eux de se désengager". Une quinzaine de militaires français -- peut-être plus car l'armée répugne à donner des chiffres officiels -- sont déjà morts, et 110 blessés, dans ce conflit où l'armée française remplit les missions que lui donne non seulement l'OTAN, mais aussi directement le commandement américain dans le cadre de son Opération Enduring Freedom ("Opération Liberté Immuable"). Outre la sécurisation de Kaboul et la formation des officiers de l'armée afghane, les soldats français participent activement aux combats contre les Talibans. 150 à 250 membres des forces spéciales sont prévus d'être envoyés de nouveau dans les régions frontalières sous contrôle des groupes armés d'Al-Quaïda et des chefs de tribu qui lui sont favorables. Des hélicoptères, des avions cargo et six avions de chasse de l'armée française -- auxquels seront bientôt adjoints de nouveaux Mirage tricolores -- opèrent depuis la base US de Kandahar pour surveiller et bombarder quasi quotidiennement les groupes islamistes, quand ce n'est pas la population civile afghane (25 bavures mortelles des troupes de l'OTAN sur des civils ont été dénombrées l'année dernière). Au total, pour la seule année 2007, on décompte plus de 6.000 morts dans les combats, dont 1.000 appartenant aux forces de sécurité afghanes et 200 soldats de la coalition occidentale. Les Canadiens, qui ont déployé 2.500 soldats dans le sud de l'Afghanistan, zone où les combats sont les plus violents, ont perdu à eux seuls 80 hommes. C'est aussi à ces derniers, ou plutôt au premier ministre canadien Stephen Harper, bushien néoconservateur et militant sioniste convaincu, que Nicolas Sarkozy répond aujourd'hui par l'envoi de nouvelles troupes, car ils menaçaient de quitter l'Afghanistan avant l'année prochaine si l'Europe ne participait pas plus activement aux combats.
Pour mémoire, il n'est pas inutile de rappeler que c'est Washington qui, dans les années '80, a financé et armé les futurs Taliban afghans, appelés à l'époque "combattants de la liberté", pour lutter alors contre "l'envahisseur" soviétique.

Auteur : La République des Lettres, mercredi 26 mars 2008

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10/02/08

Courage, il ne tiendra pas cinq ans

Coups de force répétés contre la démocratie

mais courage, il ne tiendra pas cinq ans

samedi 9 février 2008

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Nicolas Sarkozy l’a dit à des députés britanniques : « il ne faut pas de référendum sinon les Français voteraient encore « non ». C’est l’énoncé tranquille d’un putsch : puisque les Français ont rejeté le TCE à 55 % des voix le 29 mai 2005 et que le Traité de Lisbonne 2007 est exactement le même, il ne faut pas courir le risque de la démocratie, on passe en force au Parlement, dont on sait sur cette question qu’il ne représente pas l’opinion majoritaire.

C’est la même méthode antidémocratique pour passer le code du travail à l’acide des exigences néo-libérales du Medef. La droite a promulgué le 12 mars 2007 dans le silence général organisé une ordonnance de 663 pages écrite en secret, par cinq vils technocrates, liés à Denis Gautier-Sauvagnac : cette ordonnance a été soumise en 25 minutes au vote du Sénat (26 septembre et 19 décembre 2007), et, à cause de la résistance de la gauche unie, en 6 heures à l’Assemblée nationale (4 et 11 décembre). Elle prépare « en creux » les modifications de l’accord sur la prétendue « modernisation du contrat de travail », signé sous contrainte et chantage par quatre organisations syndicales sur neuf. Elle prépare en creux l’adaptation du « livre Vert » européen sur le démantèlement des droits du travail dans l’UE 27.

Le paradoxe c’est que ceux qui veulent « simplifier » le Code du travail sous prétexte qu’il est « trop compliqué » sont les mêmes que ceux qui défendent le TCE et le traité de Lisbonne… qu’ils ne trouvent sans doute pas trop compliqués… La pratique, c’est que cela se fait par coups de forces qui violent tous les acquis sociaux en même temps, et que notre société va réagir face à cela.

Car, enfin, ce président « bling-bling » avec Rolex, Ray-Ban et groupies, qui veut changer la France telle qu’elle a été depuis 60 ans, à aussi osé dire au Pape que, dans notre pays laïc, « l’instituteur ne vaut pas le curé » ! Il les accumule ! Pour lui qui est fort face au faible et faible face au fort, la croyance vaut mieux que le savoir, la foi que la loi. Le personnage se révèle : « plus le singe monte haut dans le cocotier plus on voit son c.. » Notre pays, même à 53 % des voix contre 47 % n’a pas mérité cela, il y a eu maldonne, le 6 mai dernier. Mais en profondeur les esprits changent, mesurent ce qui se passe et se révoltent.

Cette évolution est en cours pour l’augmentation des salaires : chacun sait, notamment dans le « privé où les grèves augmentent, que les « caisses ne sont pas vides », que la France n’a jamais été aussi riche et qu’on peut et doit redistribuer les richesses créées par les salariés beaucoup plus massivement. Le 22 janvier cheminots gaziers, électriciens, Ratp, le 24 janvier fonctionnaires ont ait un jour de grève important, tout comme seront importantes les actions à venir pour refuser les 41 ou 42 annuités de cotisations que Fillon veut faire payer à tous les salariés qui n’en peuvent plus. Alors entre grèves et élections, l’heure est au redressement de la situation : chassez le pessimisme de vos têtes, bonne année 2008, il ne tiendra pas cinq ans.

Faites tout pour le battre aux municipales les 9 et 16 mars prochains : pas d‘état d’âme, pas d‘abstention, pas de refus de vote, ce qui comptera c’est le total des voix qui s’opposeront à lui et qui seront comptabilisées à gauche ! Militez, votez à gauche, engagez-vous dans vos syndicats, ce n’est pas le moment de baisser les bras : au fond, notre pays peut freiner, stopper, « empêcher » ce président, le Medef et la contre-révolution conservatrice qu’ils voudraient nous imposer.

http://www.democratie-socialisme.org/

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08/02/08

Forfaiture à Versailles

untitled Et_vous

Dessin sur http://action-republicaine.over-blog.com/ et affiche sur http://www.nda2007.fr/blog/index.php

Traité européen: les Versaillais contre le peuple ! Rejetée par le suffrage direct du peuple, la Constitution de l'Europe des requins revient par forfaiture de la majorité des  élus de ce peuple ! Vous avez dit: démocratie ?

Voir sur http://action-republicaine.over-blog.com/article-16318767.html le nom des  181 démocrates qui ont voté non avec Michel Charasse (parmi 121 PS et apparentés), André Chassaigne (parmi 44 PCF et apparentés), Nicolas Dupont-Aignan (Gaulliste parmi 6 Non-Inscrits), Jean-Christophe Lagarde (Nouveau Centre), Jean Lassalle (non-inscrit, Modem), Franck Marlin (parmi 7 UMP)

Posté par Alain 3 à 08:11 - France - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01/02/08

Adieu égalité fraternité !

Dans l’évolution des groupes humains il existe des étapes que l’histoire nous révèle sans difficulté. Quand la peur sert d’instrument à la volonté des détenteurs du pouvoir de figer la fluidité sociale, s’installe alors une période durant laquelle il se trouve des ennemis de toutes parts qu’il s’agit d’éliminer car ils perturbent ce nouvel ordre du monde. Nos sociétés prétendument civilisée n’échappent pas à ces cycles.


« N’ayez pas peur ! », c’est ainsi que Jean Paul II exhorta les Polonais à sortir de l’emprise du communisme. Par un subtil détour, un Président français « décomplexe » ceux qui demeuraient figés dans la peur et qui craignaient d’exprimer leur ressentiment contre des ennemis qu’il fallut inventer. Il fait de cette délivrance un emblême de sa campagne pour briguer les suffrages des français. Délivrance ! Certes mais pour ouvrir quelle boîte de Pandore ?

Deux faits d’actualité nous évoquent ces peurs sourdes servant de « passeures » à des transformations profondes qui orienteront la société française vers des formes en complète rupture avec l’histoire politique française depuis la chute de l’Ancien Régime.

Brice Hortefeux envisage une modification constitutionnelle ouvrant la voie à une politique d’immigration basée sur des quotas.

Interrogé par 20minutes, Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel et membre de l’Institut universitaire de France, réagit à cette annonce en prenant soin de préciser que ces changements ne sont pas anodins : « Changer de constitution pour y inscrire les quotas, contraire au principe d’égalité entre les hommes, revient à remettre en cause des valeurs sur lesquelles repose la société française depuis 1789. Cela n’est jamais arrivé : ce serait la première fois dans l’histoire politique française depuis cette date. Si on va jusqu’au bout, on touche aux valeurs fondatrices de notre société. »

Brice Hortefeux continue son travail en profondeur, dans tous les recoins du territoire pour chasser le « sans papier », les gueux de nos cultures.

C’est un principe essentiel de la République : l’égalité, qui disparaîtra.

Le krach boursier nous rappelle à tous – mondialement – que nous vivons à crédit, que notre confort est constamment menacé. Et, si nous n’y prenons pas garde, emportés par l’émoi que ces événements font naître, c’est le chaos qui menace. Après celui généré par les émigrés, voilà maintenant que des « spéculateurs » sans scrupules menacent jusqu’à notre symbolique baguette. Immédiatement, notre chevalier blanc national se porte au front pour annoncer que cela ne peut pas durer et qu’il faut imposer un peu plus d’ordre... en première ligne, une cible : le président de la BCE, symbole d’une séparation des pouvoirs, fondement de nos démocraties. C’est l’individualisme le plus animal auquel ces exhortations font appel. Chacun est amené à défendre sa famille, son bien, jetant aux orties le ciment de notre société : la fraternité.

Ajoutons à cela les estocades du Président de la République pour vanter les bienfaits de la croyance et de l’espérance. C’est le principe de la laïcité qui se trouve régulièrement mis en cause, autre fondement de la République Française. Il sera suggérés aux libres penseurs, aux mécréants et aux « apostats » de trouver une autre culture d’accueil.

Créer des ennemis

En France, depuis une quinzaine d’années, ce combat contre le chaos s’organise : contre les sauvageons, les voyous, les prostituées, les « coureurs de rue », les étrangers en situation illégale… On matraque les SDF venus étaler leurs plaies dans les quartiers où l‘ordre doit régner. Aux USA et dans nombre de pays « modernes », les moyens techniques ou législatifs sont utilisés pour gommer les troubles à l’ordre public. Et la peur facilite le silence, l’absence de critique, la perte de la raison la plus immédiate. Ce combat pour le retour de l’Ordre est lié à une recherche de pureté comme s’il s’agissait de revenir à un état d’harmonie universelle. Aspiration qui impose logiquement l’élimination des agents impurs, ces racailles qui hantent les banlieues, tels des fauves, à la recherche de victimes inconscientes du danger. Car il faut un ennemi, mais pas seulement, l’ordre doit porter des symboles et des valeurs solides. Le recours au religieux est donc incontournable. Il y avait déjà quelque chose de mystique dans les discours de Bush, partant à l’assaut de l’Irak. Nous voilà maintenant à entendre que le prêtre est plus résolument porteur de sacrifice qu’un instituteur. Bientôt les charters de « reconduite » seront bénis par des prélats promus auxiliaires d’un état qui affirmera ses valeurs héroïques sans complexe. Ils béniront aussi les vaillants combattants qui « iront chercher le pouvoir d’achat avec les dents ». Face à un ennemi impitoyable qui sème le désordre, il faut des guerriers valeureux, conscients qu’ils portent les bannières d’une civilisation cristalline dans ses desseins, universelle et profondément enracinée dans l’Histoire. Il faut aussi un guide valeureux.

La nécessité de l’ordre s’est introduite naturellement dans les slogans politiques, sous l’égide d’impératifs économiques : de l’ordre dans le code du travail, assainir les finances publiques, éliminer les graisses inutiles et se préparer à muscler la gouvernance, tolérance zéro, discours militaires des économistes, incantations guerrières des gouvernants... L’ennemi semble partout !

Après la peur, l’insécurité comme déclencheur

Souvenons-nous, cela a commencé par la question de l’insécurité, dès 95. Ce mot, tout d’abord, concerne, bien sûr, la violence au quotidien, les actes d’incivilité, la délinquance primaire et la délinquance organisée. Mais l’insécurité évoque également cet état intérieur que connaissent beaucoup de citoyens français et européens devant la mondialisation, le chômage, les délocalisations, le manque de repères dans un monde mouvant et incertain auquel rien ne les a préparés – ce qui signe d’emblée la faillite du système éducatif et de l’information... Il touche également les représentations que l’on se fait de l’avenir : les retraites, la place de chacun au sein d’une Nation ou, plus prosaïquement, de « ma cité ». Il réfère également à une autre forme de quête beaucoup plus intime, celle du corps et donc des atteintes dues à la maladie – on l’oublie souvent… Une angoisse est toujours diffuse et c’est pour cela qu’elle a besoin d’être nommée. La campagne actuelle de vigilance contre la dépression est, à ce point, très significative.

Voilà donc un mot, simple, direct qui parle à plusieurs niveaux de nos vies quotidiennes. Mais il ne prend de sens qu’à travers des systèmes de représentation, des images et donc de l’émotionnel. Il n’existe, derrière une expression aussi redoutable, aucune notion rationnelle « instruite », au sens où des arguments seraient posés pour étayer les discours, pour justifier des mesures concrètes qui seraient alors inscrites au sein d’un projet de société. Au lieu de cela l’émotivité est érigée en principe de gouvernement sans autre justification que ces arguments qui signent un retour à des réflexes archaïques. Par ses vertus agglutinantes le mot regroupe des peurs fondamentales de nos sociétés, lesquelles découlent de tout autre chose que de la violence incivile de quelques turbulents et les solutions que l’on prétend apporter doivent être simples, efficaces et immédiatement réalisables. Quelqu’un, en France, a ouvert la voie de la délivrance et de l’espérance.

Une société de l’émotion et du spectacle

Pour spectaculaires qu’elles soient, ces mesures n’auront aucune efficacité, autre qu’exorcisante. À l’émotivité comme règle de gouvernement, s’adjoint un complément indispensable : un remède divin, de vertu religieuse, l’exorcisme. La Démocratie, en France, est menacée par un mal pervers : la théocratie. Et c’est pourquoi il n’est plus question d’Égalité ni de Fraternité et nous ne sommes plus libres. S’il s’agit d’éradiquer la peur, ce trouble né d’un sentiment qui laisse penser que la cohérence fondamentale de notre vie est menacée par les sombres nuages du Chaos et de la désespérance, il n’est pas d’autre réponse que d’éradiquer toute forme d’hérésie. Simplement, comme ça, car la foi dicte désormais nos conduites ! Notre guide l’affirme.

L’Histoire ne se dément pas. Nos cultures ont traversé des zones au cours desquelles aux gouvernements rationnels se sont substituées des formes théocratiques de « gouvernance » – terme issu du management d’entreprise. Ainsi durant les périodes troubles de la fin de l’Empire romain d’Occident, « l’univers fut aux mains de puissances maléfiques et tyranniques ». Sous cette dictature, le peuple humilié et sans ressource crut en l’avènement d’un ordre nouveau –une forme inattendue de communisme portée par un roi prophète – qui réussit à terrasser le monstre en donnant naissance à une nouvelle civilisation, la nôtre.

Pour d’autres prophètes, le mal pouvait être définitivement vaincu par un retour sans faille à la foi primitive. Le messianisme des pauvres désorientés émerge là où survient un processus de rapide changement économique et social agrandissant le fossé entre riches et pauvres. La droite extrême a depuis longtemps repris à son compte des slogans fondés sur le renouvellement de la vie – « Ordre nouveau » – sur la victoire de l’ordre face au Chaos, sur la réhabilitation des valeurs fondamentales de la Nature, sur la puissance de la foi et de l’espérance. Ces formes de croyance s’incarnent subtilement en un communicateur de talent et rusé qui reprend à son compte les arcanes du management. Sarkozy semble réussir là où Berlusconi avait échoué. Les mots sont élégamment maquillés, toujours portés par l’émotion, capables de fasciner un public lettré, mais les contenus sont les mêmes. À la place d’un gouvernement coercitif - de type franquiste ou communiste, nous aurons une « gouvernance » par la ruse, par effacement de la mémoire et détournement progressif du sens des choses. Mais plus encore, là où certains mots peuvent choquer, nos communicateurs développent des arguments qui s’inscrivent dans cette stratégie de déplacement subtile vers le sectarisme le plus redoutable.

La France, pensons-nous, est porteuse de modèles, ceux des idéaux de la Révolution et de la Convention des Droits de l’Homme. Dans cette période trouble qui s’ouvre aux Français mais aussi aux Européens, gageons que les dirigeants politiques français sont observés avec attention par leurs partenaires. Et si cet artifice aveugle qui consiste à boucler sans ménagement les jeunes délinquants, réexpédier des « sans papiers » au frontières, pour recouvrer l’ordre public, diffuse ses nuages d’illusions, alors les valeurs de la Démocratie seront menacées et pour longtemps. Nous nous engagerons dans un tunnel de passions et de déchaînements qui seront les réponses des uns – jeunes, exclus du champ social, mais aussi tous ceux qui sont porteurs de création – à l’arrogance des autres. Il y a des feux qu’il vaut mieux ne pas allumer

Illel Kieser ’l Baz  sur http://www.betapolitique.fr/

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27/01/08

L’ordre néolibéral a trouvé son empereur

L’humanité des débats

Par Maurice Sachot, linguiste, professeur de sciences de l’éducation à l’université Marc-Bloch de Strasbourg (*)

Pourquoi Nicolas Sarkozy fait-il l’éloge de la foi et de la religion chrétienne ?

L’historien Jean-Paul Scot a tout à fait raison d’écrire dans l’Humanité du 19 janvier qu’« en instrumentalisant les religions à des fins politiques, Sarkozy remet en cause non seulement la laïcité, mais aussi la Constitution et la République ». La question est de savoir pourquoi il fait cette remise en cause : instaurer en Europe un régime politique radicalement nouveau, le néolibéralisme. Très exactement, la « rupture » qu’il entend provoquer pour mettre en place ce qu’il appelle « une politique de civilisation » se veut aussi fondatrice que l’ordre nouveau déclenché par Constantin en 313, lorsque celui-ci a reconnu le christianisme comme religion.

Jusqu’en 313, le christianisme était, pour les autorités romaines, non pas une religion (religio), mais une superstition (superstitio), c’est-à-dire une survivance juive institutionnellement illégitime et intellectuellement méprisable. Pour elles, il n’y avait qu’une religion légitime, la leur, laquelle n’était rien d’autre que la forme symbolique et rituelle de leurs institutions, sans qu’il y ait à faire intervenir une quelconque foi en Dieu. C’était bien l’ordre politique qui faisait le lien entre les hommes et non la « religion », mot que les Latins ont inventé et qui, contrairement à une étymologie fallacieuse, ne vient pas de religare (relier), mais de religere (recueillir).

En reconnaissant au christianisme le statut de religion, Constantin introduisit de fait un nouveau régime, totalement inédit : le régime de christianité, lequel allait mettre fin à la civilisation qui s’épanouissait jusqu’alors et qui n’avait rien de décadente. Il en fit une antiquité, une civilisation dont les valeurs de référence étaient périmées. Dans ce régime, la fonction d’instance instituante, l’autorité (auctoritas) n’appartenait plus au politique, mais à la religion chrétienne, institution bien distincte du politique. La puissance publique, l’État, ne détenait plus qu’un pouvoir (potestas). Sa fin était de servir l’Église, détentrice de la fin véritable de l’homme : le salut éternel.

La Révolution française a mis fin à ce régime et donné naissance à la République. D’une part, elle écarta la religion et redonna au politique sa fonction de fondateur du lien social et d’instance instituante de la société. D’autre part, elle fit de la personne humaine l’origine et la fin de cette instance instituante (d’où les droits de l’homme). Par République, en effet, il ne faut pas entendre une institution. Elle n’est rien d’autre que les personnes humaines qui la composent, à savoir les citoyens, lesquels, réunis en assemblée, déterminent ou reconnaissent les institutions auxquelles ils se soumettent. Ce sont eux qui détiennent l’autorité, mais à une condition : qu’ils se soumettent eux-mêmes aux exigences de la raison, de manière à ne pas confondre leur intérêt privé et immédiat avec l’intérêt commun, et qu’ils ne se laissent pas mener par toute forme de démagogie ou de manipulation. D’où l’obligation de l’instruction scolaire, elle-même soumise aux mêmes exigences de rationalité, les disciplines. Les institutions, dont l’État, ne sont pas détentrices de l’autorité. Elles ne jouissent que d’un pouvoir, celui que les citoyens leur donnent.

En régime républicain, le président de la République ne détient donc pas l’autorité. Il n’est pas l’instance instituante. S’il peut faire état, en privé, de ses opinions personnelles et de ses croyances religieuses, il ne peut le faire en tant que représentant de la puissance publique sans détruire la fonction qui est la sienne. Ou alors il instaure une dictature, puisque celle-ci apparaît lorsqu’un individu, détenteur de la puissance publique, énonce son opinion personnelle comme étant la référence et faisant loi pour tous, comme si c’était lui le détenteur de l’autorité.

Le néolibéralisme dans sa forme européenne en est actuellement à un stade de développement qui est analogue à celui que connut le christianisme à la veille de sa reconnaissance par Constantin. Il est en passe de devenir effectivement l’instance instituante de la société européenne, celle qui détient l’autorité sur tout et qui ne reconnaît comme détentrices d’un pouvoir que les institutions qui servent ses finalités, à savoir celles d’une oligarchie, les investisseurs. Non seulement il veut avoir l’autorité, mais il veut détenir aussi la totalité de la puissance. Il veut se substituer à l’État.

Seulement, nous ne le voyons pas : nous ressemblons aux Romains qui, après 313, continuaient à s’assembler au Sénat et à célébrer Rome et les institutions d’après les rites de la religion traditionnelle. Or les promoteurs du néolibéralisme européen entendent bien instaurer un ordre politique nouveau, aussi inédit que celui qu’a provoqué Constantin. Mais, comme dans ce nouveau régime, la personne humaine n’existe plus en tant que telle, elle n’est plus qu’un capital humain, une ressource humaine, un sujet et/ou un objet de désir, une marchandise, il est clair qu’il lui est impossible de susciter le même enthousiasme que la « foi en l’homme » qui a porté les républicains. Comment mettre en avant un « idéal » qui détruit la personne et en fait une esclave au service des riches ?

Il ne peut avancer que masqué. La première règle pour vaincre un ennemi est de brouiller sa compréhension de la situation et de le mettre dans l’impossibilité de communiquer. Aussi bien, la mise en avant de la foi et des religions par Nicolas Sarkozy vise deux objectifs. Le premier est, bien qu’il s’en défende, de mettre à bas la République, puisque, si toute forme étatique doit être supprimée en régime néolibéral européen, la forme française est la pire de ses ennemis. On aura remarqué, en effet, que, lorsqu’il parle des religions, il les compare constamment au modèle républicain. La République, dès lors, n’a que des défauts. Il entend la faire passer pour une superstition. Il lui prête même les défauts du néolibéralisme : matérialisme, excès d’individualisme ; elle ne s’occupe que du matériel et n’a pas de morale ni d’espérance, ou, si elle en a, « la morale laïque risque toujours de se changer en fanatisme »… Toutes affirmations qui ne résistent pas au premier examen. L’attaque est encore plus forte quand elle est indirecte, comme lorsqu’il déclare que, « dans la transmission et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé ». L’instituteur est le symbole même de la République et de l’instruction comme soumission non à l’autorité mais à des exigences épistémiques, seules libératrices de l’individu et conditions de l’avènement d’un homme libre et responsable. Alors que, dans le néolibéralisme, l’éducation est un marché et au service du marché.

Le deuxième objectif est d’en faire « un atout », comme il dit, du néolibéralisme. Puisque celui-ci ne peut être affiché tel qu’il est devant les hommes du peuple et que, de toute manière, une autorité ne peut s’exercer sans corps intermédiaires, c’est à la religion, c’est-à-dire à des religions dites révélées qu’il convient de confier le soin de tenir les foules, en les acculturant à une culture de soumission (nécessaire à la domination néolibérale), à une culture de générosité (aux pauvres de s’entraider), et en leur faisant accepter la dureté et les injustices de ce monde par l’espérance d’un meilleur sort dans l’au-delà. La politique hypermédiatisée du compassionnel - un président qui se précipite sur chaque malheur et annonce des mesures qui sont déjà prises ou qui ne le seront jamais - participe de cette même stratégie de tromperie démagogique. L’apitoiement est ce qui reste quand le politique entérine les injustices, voire les renforce.

Nicolas Sarkozy use donc de sa fonction de président de la République et, bientôt, de celle de la présidence de l’Europe, pour parler et agir au nom de ce nouveau régime. Il est pour le néolibéralisme européen ce que fut Constantin pour le christianisme.

Et comme cette vision est partagée par l’élite politique, il ne sera pas contesté par les représentants des institutions françaises, si ce n’est juste ce qu’il faut pour endormir la méfiance et faire taire la contestation populaire.


(*) Spécialiste des langues patristiques et des philosophies

de l’Antiquité, Maurice Sachot a notamment publié,

aux Éditions Odile Jacob, l’Invention du Christ (1998) et Quand le christianisme a changé le monde, tome I (2007).

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26/12/07

Il y aurait deux France ? Par Patrick Braouzec

Monsieur le Président,

Le 11 décembre, à Vandœuvre-lès-Nancy, vous avez prononcé un discours sur la question du logement. Ma réaction ne concernera pas les propos que vous avez tenus sur ce thème. Non ! Je m’arrêterai aux trois premières phrases de votre intervention. Je vous cite : «Je suis heureux de me trouver parmi vous en Lorraine, parce que la Lorraine, c’est la France, la véritable France, telle que je la connais, telle que je la ressens, telle que je l’aime. Ici, c’est la France dont on parle peu, parce qu’elle se plaint peu. Ici, c’est la France qui croit au mérite, à l’effort, c’est la France qui veut qu’on la respecte.»

Dire que ces propos m’ont profondément choqué est bien en deçà des sentiments qui m’ont traversé à leur lecture : révolte et honte.

A vos yeux, il y aurait donc deux France : «la véritable», et par conséquent la fausse, l’illégitime ; celle que vous aimez, et celle que vous n’aimez pas ; celle que vous ressentez, et celle que vous ne calculez pas ; la France qui se tait, et celle qui revendique ; celle qui veut le respect (et qui le mérite), et celle qui ne le veut sans doute pas (et qui ne le mérite donc pas). Vous devriez, Monsieur le Président, être le président de toute la France. Vos propos prouvent le contraire.

Quelle est cette France que vous n’aimez pas, que vous ne ressentez pas, qui se plaint (à juste titre ?), qui parle fort, qui ne croit ni à l’effort ni au mérite et, qui ne veut pas «être respectée» ? Pourquoi vouloir diviser la France de cette façon-là ? Peut-être est-ce tout simplement parce que, comme vous l’avouez, la France que vous aimez est la seule que vous connaissez, et que l’autre vous est «étrangère». Avec votre déclaration, nous voilà revenus à La Fontaine et à l’opposition entre le rat des villes et le rat des champs. (Rassurez-vous, je ne fais même pas allusion ici au récent livre d’Alain Badiou De quoi Sarkozy est-il le nom ?)

J’ai cru comprendre (sans doute à tort) que cette «autre France», l’illégitime (reconnaissons que ce n’est pas encore l’anti-France), est justement celle que je connais de près, celle que je côtoie au quotidien, celle des banlieues populaires.

Cette France qui carbure au mélange ; celle qui se lève tôt (celle des sociétés de nettoyage), ou qui se couche tard (celle des sociétés de gardiennage). Cette France qui travaille dur pour gagner peu. Cette France originaire d’Afrique (au nord comme au sud du Sahara) ou d’Europe du Sud. Qui meurt trop tôt de ne pas s’être assez plaint. Cette France des salariés des services publics : les cheminots, les RATPistes ; les salariés des collectivités locales comme ceux du «privé», lève-tôt eux aussi et dont on ne remarque le travail que quand ils sont en grève. Cette France des «sans» (emploi, papiers, logement) toujours levés car toujours sur le «qui-vive comme on peut», dont on ne parle qu’au-dessous de zéro degré et qui revendiquent dignité et respect même au printemps, même en été, même en automne.

Mais, n’ayez crainte, Monsieur le Président, je ne tomberai pas dans le piège d’opposer les «p’tits gars d’Aubervilliers» à ceux de «Vandœuvre-lès-Nancy», car il n’existe pas objectivement de conflit d’intérêts entre eux. Le mal-être, celui notamment des jeunes, les peurs que vous entretenez sont les mêmes à Guéret ou à La Courneuve, même s’ils s’expriment de manière différente. Ici une voiture brûlée, là un silence résigné, ailleurs un suicide prématuré. La division artificielle que vous entretenez s’inscrit dans la nuit des temps de ceux qui veulent asseoir leur pouvoir : diviser pour mieux régner.

Et s’il y a bien deux France, la ligne du clivage n’est ni topologique, ni géographique, ni ethnique, ni culturelle, ni cultuelle. La seule ligne de fracture est sociale et économique, c’est celle que vous voudriez nous faire oublier pour surtout ne rien changer à l’ordre des choses.

Patrick Braouzec

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22/12/07

A propos de la francophonie, par José Domingues de Almeida

APERÇU DES DISCOURS THÉORIQUES ET CRITIQUES SUR LES DESSEINS ET ENGAGEMENTS FRANCOPHONES : ÉVOLUTIONS, DÉRIVES, AMBIGUÏTÉS (Colloque de l'Université de Versailles, novembre 2007)

par José Domingues de Almeida

Université de Porto

Instituto de Literatura Comparada Margarida Losa

jalmeida@letras.up.pt

Lorsque, en 1987, Jean-Marc Léger, acteur incontournable de la cause francophone, publie un essai au lendemain du Sommet de Paris, sur le présent et l’avenir du français et de la francophonie, il le fait avec une rare clairvoyance, et surtout dans l’urgence, inspirée par la mauvaise passe dans laquelle il sent s’embourber la langue française comme langue de communication internationale.

Cet essai signale, par le ton et le contenu, un point de bascule dans la compréhension même des enjeux de la francophonie comme présence de l’universel au monde, et pointe un horizon d’incertitudes, et d’idées à mettre en œuvre.

Le journaliste se savait entre deux conceptions de la notion, du fait et de la machine francophone ; entre deux discours : l’un spirituel et spontané ; l’autre, en devenir, et dès lors enclin à toutes les dérives et à tous les périls.

L’urgence d’abord. Nous sommes en 1987. Les signes précurseurs d’un effondrement international du rayonnement du français et de l’esprit francophone se précisent : «Il leur reste moins de deux décennies pour tenir le pari» (Léger, 1987: 156) ; ou encore : «Force est de constater en effet qu’entre l’anglais et le français, la distance ne cesse de grandir. Si elle devait dépasser un certain seuil, une situation irréversible risquerait de se produire. Et cela va se passer dans les dix à vingt prochaines années […]» (idem: 168s). C’est désormais chose faite !

Léger déplore aussi la marginalisation du FLE (français langue étrangère) : «Or, cette évolution déjà fortement avancée risque de se précipiter dans les deux ou trois décennies qui viennent […]» (idem: 172). Et Léger de conclure, pour ne pas dire de nous conjurer d’agir : «Il faudra faire vite sans pour autant chercher à imposer un modèle, une démarche, des structures contraignantes, une déclaration ou une charte quelconque de la francophonie» (idem: 179).

La clairvoyance, ensuite. Tant il vrai que le responsable québécois s’est avéré d’un rare prophétisme quand il s’est agi d’entrevoir, de prévoir l’avenir des francophonies dans leur projections internationales et géopolitiques, c’est-à-dire les seules qui comptent en dehors de toute logique folklorique ou exotique.

En 1987, Léger alertait contre les dangers qui guettaient déjà, mais n’osaient pas encore dire leurs noms : «En ce qui concerne le français, dans le monde d’aujourd’hui, (où il garde ses chances, si les francophones veulent et savent les exploiter), il apparaît comme le grand recours contre un néo-impérialisme technocratique et contre la déshumanisation, sous réserve qu’il sache répondre aux deux vocations nouvelles que lui propose l’époque : être la langue de la coopération et dès lors du dialogue des cultures, être une langue porteuse de progrès et de modernité» (idem : 174)1. Et Léger de cerner les défis futurs avec une impressionnante lucidité : «Le combat majeur de demain sera celui de l’identité […]» (idem: 175).

Vingt ans plus tard, ces prévisions résonnent avec une douloureuse acuité. Que s’est-il passé entre-temps ? Un emballement de l’Histoire peu favorable aux vœux pieux des discours francophones dont Jean-Marc Léger se méfiait, la chute du Mur, le changement de la géographie européenne et des grandes aires géolinguistiques ; un souffle libéral sur un Occident homogénéisé par l’économie et l’anglais, Internet et la mondialisation ; le dégagement d’autres aires émergentes sur fond géopolitique hérité de la guerre froide faisant ombrage à la francophonie comme garante de la diversité culturelle : l’espagnol, l’arabe ou le chinois. Le français perd du terrain sur tous les tableaux, notamment sur la scène diplomatique, le tout sur un fond multiculturel des plus chancelants.

Léger avait été le témoin d’une lente et libre construction francophone dans la foulée des décolonisations. Des initiatives spontanées de visionnaires (dont les Pères fondateurs), des universitaires, des journalistes, des hommes de culture, certains hommes politiques aussi, avaient mis sur pied une idée porteuse d’avenir, une communauté d’affinités fondée sur l’universalité de la langue française.

C’est justement ce discours et cette posture qui prévalurent au lendemain de la geste décolonisatrice, notamment à Niamey en 1969, qui enfanta une véritable koinè francophone, humaniste et spirituelle, nourrie, entre autres, par les sentiments de la négritude : «Il y a d’ailleurs […] une sorte de filiation spirituelle entre négritude et francophonie» (idem : 58) (apud. idem: 104).

À ce stade, le discours francophone fait converger, par un élan spirituel, «la conviction du caractère universel du français et de son aptitude particulière à porter, à exprimer, à accueillir les diverses cultures […]» (idem: 59), avec la mise sur pied d’une première organisation de coopération (l’ACCT) que les sommets francophones et l’OIF relayeront plus tard et dans un tout autre contexte. Il devient très vite clair que, dans l’esprit et les faits, la francophonie ne sera jamais une sorte de Commonwealth, davantage «[…] tourné vers l’économie»2 (Wolton, 2006: 45).

Après l’esprit de «l’émergence du domaine et du monde francophone» qu’il a vécu, et le Sommet de Paris de 1986, Jean-Marc Léger exprime toutes les craintes de voir cette aventure francophone sombrer dans l’impasse. Tous les espoirs sont permis. L’entreprise a tout pour aboutir : «La communauté est en voie de s’édifier autour de trois idées majeures : la maîtrise en commun des nouvelles technologies, particulièrement en matière de communication et d’information ; le salut des identités nationales, c’est-à-dire des cultures de tous les peuples concernés ; une conception nouvelle de la coopération qui à la notion d’aide ou d’assistance substitue celle de partage dans son sens le plus large» (Léger, 1987: 153).

Et, cependant, le ton est foncièrement pessimiste, un rien pouvant tout faire échouer : «Il est significatif que la langue française soit le lieu et le moyen de cette initiative historique, puisque son passé et sa situation actuelle dans le monde en font à la fois la plus illustre, la plus visible mais aussi la plus menacée des autres, une forme de vigie et peut-être de recours» (ibidem). Somme du contexte extrinsèque où l’américanisation à outrance force la «clochardisation des cultures» (idem: 154), la disparition de langues et de la diversité culturelle par une uniformatisation anglo-saxonne, et d’une démission intrinsèque côté francophone, surtout français, à l’égard de la cause des Pères fondateurs.

Un temps, pendant le répit qui précéda la chute du Mur, le discours francophone fut tenté d’épouser le «non-alignement» (idem: 160). Le français était une langue «non-alignée» du fait de sa diffusion mondiale et du positionnement idéologique et politique sur l’échiquier stratégique international des nouveaux états décolonisés.

La fin des alignements idéologiques et la mondialisation devaient dicter la fin de cette dernière chance de récupération, et mettre à nu les handicaps intrinsèques liés à l’usage de cette langue, et qui influent sur l’affirmation internationale de la francophonie et sur la substance même des «études francophones».

D’une part, il y a la centralité exclusive et excessive de la France (et de Paris) dans le pôle francophone comme concentration des instances de légitimité et théâtre de l’hypostase de la langue comme affaire d’État (idem: 161)3 et le statut que cela impose aux périphéries. Car, qu’on le veuille ou non, et contrairement à tous les autres ensembles linguistiques et culturels (Commonwealth, hispanidad, lusophonie ou germanophonie), la francophonie ne connaît pas le pluricentrisme éditorial, légitimant et, dès lors, référentiel. Elle n’a pas non plus engendré un contrepoids géosymbolique capable de contrecarrer cet état des choses. De ce fait, Paris concentre les instances de légitimation qui confèrent la (re)connaissance et la valeur aux œuvres et aux produits culturels, qu’ils soient français ou … francophones (Klinkenberg, 1984: 31).

La France se fait attendre sur la scène internationale. La déprime et le déclinisme hexagonaux, forts remarqués, parfois même regrettés à l’étranger (Anderson, 2005), après le verbe gaullien, et ce malgré de remarquables réussites technologiques et quelques résultats consistants sur le dossier très hexagonal, relayé par l’organigramme francophone, de l’«exception culturelle», affectent sérieusement le rayonnement francophone ; et il n’est pas dit que la France sarkoziste puisse inverser le cours!

La centralité exclusive de la France contraint l’Hexagone à mener le jeu de l’inventivité et de la puissance dans tous les domaines culturel, scientifique ou technologique (Léger, 1987: 165) de telle sorte que c’est l’image de la France qui continue de détourner le rayonnement géopolitique, géosymbolique des francophonies.

D’autre part, il y a la question cruciale de la langue. Or, la langue française, et ce contrairement aux autres grandes langues européennes de communication internationale, n’a pas développé un cheminement d’inclusion de la diversité, ne s’est habituée à dire des histoires autres que la saga républicaine française, et ce en dépit de son passé colonial et de sa conjoncture multiculturelle ; ce qui induit un sentiment de dépossession linguistique et discursive dans les périphéries francophones.

Le processus historique français de centralisation et d’hypostase prescriptive du beau langage, surtout après la centralisation monarchique, l’Académie Française, la Révolution, la République, l’école laïque et l’évincement des réalités dialectales, a abouti à deux conséquences de taille pour le rayonnement actuel du français, et explique, pour une large part, la situation présente caractérisée par l’impasse.

Autrement dit, la France est devenue, sans trop sans rendre compte, une nation linguistique, et, partant, une nation littéraire au sens que Priscilla Parkhurst Ferguson donne à cette expression : «le champ littéraire français aime à se signaler à l’attention, comme pour transmettre à la société son capital d’idées et d’idéaux, par toutes sortes de représentations emblématiques ou symboliques» (Ferguson, 1991: 24). De ce fait, le français subit les désagréments de sa connotation élitiste passée, comme le suggère Claude Hagège :

Le français continue d’apparaître comme une langue plus fortement que toute autre liée à une littérature, à une pensée critique, à une culture. Le français ne semble jamais être devenu ce qu’est aujourd’hui l’anglais [mais on pourrait invoquer ici d’autres langues à vocation internationale] une pure langue véhiculaire débarrassée de toute référence à un enracinement historique et à une forme de civilisation (Hagège, 2006: 175)4.

D’une part, ce processus a terriblement compromis les chances d’épanouissement de la langue instrumentale et existentielle au profit d’une conception monumentale et essentialiste du beau langage, pour citer Jean-Marie Klinkenberg  (apud Renard, 2003: 184).

Mais, d’autre part, les marges périphériques francophones ne participent pas, qu’elles le veuillent ou non, à cette aventure destinale et nationale de la langue, à moins qu’elles ne décident tout simplement de dénier et de forclore une réalité propre, une Histoire autre qui a à se dire en français ; ce qui fut trop souvent le cas au Québec, en Suisse, en Belgique ou aux Antilles avant les révolutions mentales et littéraires que l’on sait, de la belgitude à Édouard Glissant ; du renouveau québécois à la suissitude.

Dès lors, «dénationaliser la langue» (Jacob, 2006), c’est-à-dire, quelque part, la «déterritorialiser», devient une tâche, voire une revendication consensuelle dans les cahiers de doléances francophones.

Et enfin, il y a le rapport complexé et problématique à l’Histoire côté francophone.  Raison pour laquelle aux périphéries ne peuvent s’appliquer les contraintes et la conception historiale de la France, Monarchie et République confondues, et a fortiori, la conception romantique de l’Histoire nationale telle que le XIXème siècle l’a encensée, notamment par la littérature.

L’imposition de pareille vision fait apparaître ces régions comme des no man’s lands historiques, comme des aires frappées d’anhistoricité ou d’amnésie. Elle débouche forcément sur l’emprunt refoulé d’une histoire qui n’est pas la leur. Ce fut le cas pour la Belgique, ou même pour la Suisse ou le Québec, auxquels on a imposé une copie non conforme à l’Histoire propre à ces périphéries. Ce travail idéologique, castrateur, a souvent dénaturé le passé subsidiaire, fédéral ou baroque de ces pays pluriels, et qui se savent tels depuis le Moyen-Âge, c’est-à-dire bien avant la saga républicaine française en tous cas.

Cette imposition a, par ailleurs, inculqué une conception de francité coloniale qui a débouché sur une véritable négation, voire falsification ou révision implicites de l’Histoire ; c’est-à-dire la mise sous silence des histoires périphériques dérogeant au canon historial français.

Enseigner l’Histoire en contexte multiculturel, c’est-à-dire en tenant compte des nouvelles réalités sociétales françaises, s’avère un défi majeur eu égard au passé colonial français, à ses retombées en flux migratoires et en convivialités interculturelles et, on oublie trop souvent d’y faire allusion, à la politique francophone de la République «une et indivisible».

Qui plus est, aux dires de Pascal Blanchard, dans l’excellent recueil de témoignages sur l’état actuel de la France : «La ‘fracture coloniale’ désigne d’abord un rapport à l’histoire et à la mémoire. Avec le Japon, sans doute, la France est la seule nation au monde qui n’a pas encore pleinement intégré dans sa mémoire nationale – et collective – ce ‘temps colonial’. Cela constitue une sorte de fracture ou de césure dans son rapport à l’histoire» (Finkielkraut, 2007: 43). Conséquence majeure entre autres de ce fait, selon le même auteur : «la manière dont nous pensons la francophonie»             (idem: 44).

De même, et dans une perspective tout aussi cohérente, Jean-Pierre Obin s’interroge sur la possibilité de décliner cette histoire unique et linéaire à l’heure des intégrations difficiles ou improbables : «[…] est-ce que l’enseignement de l’histoire peut être la simple juxtaposition d’histoires particulières, celles des populations qui ont progressivement constitué la nation française ? Ou bien existe-t-il une histoire de France qui est celle d’une unité politique qui elle aussi s’est constituée progressivement ?» (idem: 55).

D’autant plus que, à l’instar de l’individu, «une communauté n’a d’identité qu’à travers les histoires qu’elle a vécues ou qu’elle se raconte» (idem: 232). D’où la question cruciale pour notre propos : quelles histoires les périphéries francophones se racontent-elles qu’elles aient réellement vécues?

Ces écueils et apories n’épuisent pas, loin s’en faut, les raisons de l’impasse où se trouve l’aire géolinguistique francophone sur le plan international.  Dans un contexte mondial entièrement nouveau, de nouveaux discours s’emparent du projet francophone et le mettent au goût du jour. Ainsi, dans bien des essais parus ces dernières années, la Francophonie, faute de dessein géopolitique global consistant, vient se greffer et porter main forte aux interrogations et aux soucis thématiques du moment.

C’est précisément le cas du discours antilibéral assumé ou emprunté par toute une mouvance franco-francophone sur la défensive, qui assigne à la géopolitique francophone la sale besogne de servir de (dernier) rempart à une mondialisation sauvage, à la globalisation anglo-saxonne. Cette position consensuelle dans le discours francophone actuel mérite que l’on s’attarde un temps soit peu sur la portée des arguments mis en exergue.

Chez les essayistes en question, de l’altermondialisme de Porto Alegre et de M. Bové (qui parle anglais à ses heures !) à la francophonie géopolitique, il n’y a qu’un pas qu’ils franchissent allègrement au nom d’une France frileuse, intimidée, gauchiste ou en marge des processus d’échange en marche sur la planète. Les expressions sont on ne peut plus claires : «Or il existe une alternative [à la mondialisation], nous l’avons sous les yeux mais ne la voyons pas. La Francophonie, comme les autres aires culturelles, en est un exemple concret» (Wolton, 2006: 19).

Claude Hagège tient à peu de choses près le même langage : «Cela met la francophonie en mesure de donner un contenu réel à la mondialisation, au-delà des considérations de pur profit dont celle-ci est le prétexte, utilisé par les grandes firmes multinationales. Ou, plutôt, cela offre la possibilité de proposer, face au rêve américain, dont le type actuel de mondialisation est la forme contemporaine, un autre rêve, altermondialiste et surtout humaniste […]»5 (Hagège, 2006: 154).

Le «grand large» auquel se réfère constamment Serge Arnaud comme possible extension de la France en ces temps globalisés coïncide avec un espace mondialisé ; qui refuse la globalization de la superpuissance américaine, et ce pour conclure que : «la Francophonie peut rendre ‘un autre monde possible’» (Arnaud et al., 2005: 18) ; ou encore, très explicitement : «La Francophonie est autre mondialisation» (idem: 53).

C’est dire combien, par le discours essayistique francophone actuel, la francophonie se confond, très à gauche et de façon tout à fait idéologique, quoique subtile, avec l’espoir humaniste d’une mondialisation autre qui puisse se dresser en rempart contre la fascination libérale anglo-saxonne. Hagège va plus loin. Selon lui, il y a même lieu d’interchanger le discours libéral et langue anglaise.

Cette hantise antilibérale nuit gravement à la projection internationale du français. Elle prive le