Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

28/05/08

La vassalisation de l'Europe, par Roger Garaudy

L'Europe est sous occupation financière.

Les marchés dirigent de plus en plus les gouvernements. Grâce à une politique constante de privatisation et de dérégulation financière, les grandes corporations étrangères, et notamment américaines, prennent des parts de plus en plus importantes dans notre économie.

Pour ne citer que des exemples français.

Le fonds Wellington est le premier actionnaire de Rhône-Poulenc. Le fonds américain de Lazard et Templeton entre à la fois dans Rhône-Poulenc et dans Pechiney dont il est, avec Fidelty, l'actionnaire majoritaire. Chez Schneider le directeur financier du groupe, Claude Pessin, admet que "notre capital est désormais détenu, à hauteur de 30 % par des investisseurs étrangers." Il en est de même, à 33 %, dans le Capital de Paribas, à 40 % dans les ciments Lafarge, à 33 % dans Saint- Gobain, à 25 % dans la Lyonnaise des eaux, à 40 % dans A.G.F, etc.

Dans Le Monde du 19 novembre 1996, Eric Izraelevicz écrit: "Ce qui frappe, c'est le dépérissement du nationalisme industriel en France. Les entreprises étrangères peuvent désormais y acheter tous les joyaux qu'elles veulent sans y provoquer de réaction."

En un mot l'industrie européenne passe sous contrôle américain. Un pays membre de l'O.M.C. (Organisation mondiale du commerce) ne peut plus (à l'exception des Etats-Unis qui peuvent tout se permettre, y compris de donner à leurs propres lois une extension internationale contraignante, comme la loi Helms Burton, interdisant les investissements à Cuba, ou la loi d'Amato en Iran et en Libye.)

-- ni de limiter ses importations agricoles ni subventionner ses exploitations;
-- ni de refuser l'implantation de firmes multinationales, auxquelles doivent être consenties les mêmes conditions qu'aux industries nationales;

Toute infraction à ces diktats fait du pays un délinquant passible de représailles économiques, menace aussi redoutable que celle des armes. Les pays assujettis aux exigences du F.M.I. (Fonds monétaire international) savent déjà ce qu'il leur en a coûté d'émeutes et de morts. (De l'Algérie en 1988 à l'Indonésie en 1998.)

Le courant dominant, chez les économistes officiels comme chez les politiciens, est celui qui défend le libéralisme sans frontière, prônant l'effacement de l'Etat devant la toute-puissance du marché, afin de n'opposer aucun obstacle à l'occupation économique.

La variante des partis socialiste et communiste va dans le même sens, avec la feuille de vigne d'un langage sur la justice et la meilleure répartition des revenus et des charges.

Dans l'une et l'autre version l'on ne voit d'autre issue que la croissance et l'Europe (ils disent une autre Europe), sans jamais sortir de la perspective occidentale. L'on exalte, en en faisant un best-seller, L'horreur économique de Vivian Forrester, sans esquisser la moindre perspective réelle pour en sortir puisqu'on refuse de désigner l'occupant et pas davantage l'horizon d'un autre monde en train de naître et d'autres modèles de développement.

L'Europe est sous occupation politique.

Depuis l'acceptation du traité de Maastricht, plus de 70% des décisions politiques fondamentales ne sont plus prises par le Parlement mais par les commissions de technocrates de Bruxelles qui n'ont à répondre devant personne, sauf devant douze premiers ministres se réunissant quelques heures tous les six mois pour entériner des orientations décidant du destin de 340 millions de personnes.

L'Europe de Maastricht est une Europe américaine.

A trois reprises la même formule le proclame dans le texte:

"L'objectif (du traité) est de développer l'Union Européenne occidentale (U.E.O.) en tant que moyen de renforcer le pilier européen de l'Alliance Atlantique." (Déclaration sur l'U.E.O. B.4)

Pour que nul ne se trompe sur cette vassalité d'une Europe américaine, il est précisé dans la Déclaration I, que l'éventuelle défense commune devra être " compatible avec celle de l'Alliance Atlantique " (paragraphe I) qu'elle doit se tenir " dans le Cadre de l'U.E.O. et de l'Alliance Atlantique " et que "l'Alliance restera le forum essentiel de consultation " (B, 4).

Il ne s'agit donc pas de faire le poids, mais de n'être qu'une composante de la politique étrangère américaine.

L'Europe de Maastricht se situe dans le contexte de la politique de domination mondiale des Etats-Unis.

Le 8 mars 1992, le New-York Times publiait un document émanant du Pentagone. L'on pouvait y lire:

"Le département de la Défense affirme que la mission politique et militaire des Etats-Unis, dans la période de l'après guerre froide, sera de s'assurer qu'il ne soit permis à aucune superpuissance rivale d'émerger en Europe occidentale, en Asie, ou sur le territoire de la C.E.I.
La mission des Etats-Unis sera de convaincre les rivaux éventuels qu'ils n'ont pas besoin d'aspirer à un rôle plus important ni d'adopter une position plus agressive, les dissuader de défier notre suprématie ou de chercher à renverser l'ordre politique et économique établi"

Ce rapport souligne l'importance du "sentiment que l'ordre mondial est en fin de compte soutenu par les Etats-Unis," et dessine un monde où existe un pouvoir militaire dominant, dont les chefs "doivent maintenir les dispositifs qui ont pour but de décourager des concurrents éventuels qui aspireraient à un rôle régional ou mondial plus important."

"Nous devons chercher à empêcher l'apparition de systèmes de sécurité exclusivement européens, qui mineraient l'OTAN." (International Herald Tribune, 9 mars 1992).

Dans l'acte final de la conférence de Maastricht, la Déclaration sur les rapports avec L'Alliance Atlantique ne laisse aucun doute à ce sujet: "L'Union européenne agira en conformité avec les dispositions adoptées dans L'Alliance Atlantique."

Le traité préconisant que les institutions européennes mettent en oeuvre une politique commune pour "tous les domaines de la politique étrangère", cela signifie " à la lettre, écrit Paul Marie de la Gorce, directeur de la Revue de Défense Nationale, qu'il n'y aura plus du tout de politique nationale ". Cette disposition figure en tête de l'article J.1, du titre V et aussi dans l'article J. 4.

Il est donc bien clair qu'il s'agit d'une Europe américaine.

Il en est de même de la politique économique et sociale et de la politique tout court.

De même que Bush a lancé en l991 l'initiative d'un marché unique de toutes les Amériques de l'Alaska à la Terre de feu de même qu'il a notifié au président du Sénégal Abdou Diouf, la volonté américaine d'une unification économique rapide de l'Afrique, de même le président Reagan, dès le 8 mai 1985 appelait à "élargir l'unification européenne pour qu'elle aille de Lisbonne jusqu'à l'intérieur du territoire soviétique", Georges Bush s'est félicité des décisions historiques prises à Maastricht: "Une Europe plus unie, dit-il, donne aux Etats-Unis un partenaire plus efficace, prêt à assumer de plus grandes responsabilités." Clinton, en 1998, salue avec enthousiasme la création de l'Euro.

Maastricht signifie un ralliement total, et en principe définitif, à une économie de marché sans limite.

Valéry Giscard d'Estaing, dit à TF1, le 4 juin 1993, qu'avec l'application de Maastricht il n'y aurait plus de nationalisations possibles en vertu des articles 102 A assorti de surveillance et de sanctions (art. 104 C).

Même un économiste fort loin d'être hostile à ce marché sans limite du capitalisme libéral, écrit "Le problème est de savoir si ce choix doit être imposé par un Traité sur lequel, en principe, personne ne pourra revenir, et si les peuples doivent ainsi se voir interdire toute autre option."

L'article J.3 stipule expressément cette interdiction de revenir sur les décisions.

Robert Pelletier, ancien Directeur général des services économiques du CNPF et membre du Comité économique et social de la CEE au titre du patronat, trace les projections suivantes (Le Monde du 23 juin 1992): en Espagne, d'ici à 1997, poussée du chômage de 16 % à 19 %, en Italie, "explosion sans exemple historique du chômage"; "calculs qui donnent le vertige" pour la Grèce et le Portugal. Quant aux français, "on ne pourra pas leur dissimuler trop longtemps que la politique induite par Maastricht, sous des couleurs libérales de retour à l'économie de marché, est, en fait, le modèle le plus authentiquement réactionnaire de ces soixante dernières années."

Ainsi intégrée au marché mondial dominé par les Etats-Unis, l'Europe livre son agriculture, son industrie, son commerce, son cinéma et sa culture entière, aux règles du libre échange dont un économiste aussi prudent que Maurice Allais dit clairement "J'exclurais, au moins pour l'avenir prévisible, toute orientation vers un libre- échange mondial, comme c'est la tendance actuelle."

Des exemples récents et douloureux justifient ses craintes.

D'abord en ce qui concerne l'agriculture européenne, assassinée pour servir les intérêts des fermiers américains.

Les accords, du 18 mars 1992, directement inspirés par les Etats-Unis et son directeur général américain Arthur Dunkel, mettent en cause la politique agricole commune (PAC) de l'Europe qui permettrait d'aider les agriculteurs européens à affronter le marché mondial, sous menace de représailles du genre de celles exercées par les Etats-Unis pour imposer à l'Europe l'importation de viandes traitées aux hormones et interdites à Bruxelles.

Aussitôt l'Europe obéit aux injonctions américaines: l'accord européen conclu le 21 mai 1992, pour réformer la politique agricole commune exige la réduction de la production de céréales par la mise en jachères obligatoires de 15 % des terres arables, la diminution, sur trois ans, de 15% de la production de viande de boeuf, et de 2,5% pour le beurre.

Pour la viande et le lait la prime à la vache laitière est supprimée pour abaisser la productivité, et les quotas laitiers seront réduits de 2%.

Cette coupe sombre dans les agricultures européennes (à un moment où un cinquième de l'humanité souffre de la faim) laisse le champ libre aux céréaliers américains pour répondre à la demande solvable. La clé de cette politique agricole monstrueuse: faire chuter la production et la productivité, en réduisant les prix garantis et les surfaces cultivées pour que le marché (appelé pudiquement demande solvable) reste une chasse gardée américaine. Les affamés insolvables sont rayés de la carte alors que huit cent mille tonnes de viande de boeuf, vingt-cinq millions de tonnes da céréales, sept cent mille tonnes de beurre et de poudre de lait sont stockés, aux frais de la communauté, pour s'aligner sur le système agricole américain.

* * *

L'industrie européenne n'est pas moins mise en péril. Déjà, sous prétexte de maintenir les règles de la concurrence en Europe, le commissaire européen pour la concurrence, l'anglais Léon Brittan, avait interdit à deux compagnies, française et italienne, d'acheter la firme aéronautique de Havilland, afin de ne pas laisser un groupe européen atteindre une dimension capable de gêner les sociétés américaines. Les Etats-Unis exercent leur pression pour que les avances remboursables accordées à Airbus Industrie ne dépassent pas 25% du prix des appareils au lieu des 35% au-dessous desquels les Européens ne peuvent pas descendre. Les Américains, propagandistes du libre échange, menacent, par représailles, de frapper les Airbus de taxes qui leur fermeraient le marché américain.

Il en est ainsi dans tous les secteurs, depuis les eaux minérales, où Léon Brittan s'oppose à l'achat de Perrier par Nestlé pour empêcher, dit-il, la concentration du marché en Europe, (alors qu'il s'agit, en réalité de ne pas ouvrir un marché concurrentiel avec les entreprises américaines), jusqu'à l'électronique: après le groupe néerlandais Phillips et le groupe franco-italien SGS Thomson, le groupe allemand Siemens renonce aux grands espoirs et abandonne la production de masse à l'IBM américaine. On imagine les catastrophes pour l'emploi et le chômage de cette mise sous tutelle technologique américaine.

L'exemple le plus typique est celui du trafic d'armes. Moins d'un an après les promesses de Georges Bush de lutter contre la prolifération des armes, y compris des armes conventionnelles, un accord de mai 1991, entre le Pentagone et le ministre de la défense Dick Cheney, autorise le gouvernement fédéral à aider les exportateurs américains à exposer et à vendre leurs armements.

Il en résulte qu'en 1991, les Etats-Unis ont presque doublé leurs exportations d'armement auxquels la Guerre du Golfe a fait une publicité sans précédent. Les ventes ont progressé de 64% en 1991; 23 milliards de dollars contre 14 milliards en 1990.

Dans tous les domaines, l'Europe est une Europe vassale.

Ajoutons que cette Europe des Douze est un club des anciens colonialistes. Ils y sont tous. Les pionniers: Espagne, Portugal; les grands Empires: Angleterre, France, Belgique, Hollande; les tard-venus: Allemagne et Italie. Et, malgré cela, dans les accords de Maastricht, vingt et une lignes sur 66 pages sont consacrées à la définition des rapports avec le Tiers-monde (titre WII article 130 U), de bonnes paroles sur son développement, sur la lutte contre la pauvreté, la thèse centrale étant: insertion.... des pays en développement dans l'économie mondiale, c'est à dire cela même qui les tue.
Les anciennes puissances colonialistes européennes ont accepté aujourd'hui, au delà de leurs rivalités anciennes, la suzeraineté américaine pour constituer un colonialisme d'un type nouveau, unifié et totalitaire.

L'Europe reste ainsi une Europe Colonialiste, mais subordonnée, comme dans le Golfe, aux maîtres américains.

L'Europe est sous occupation culturelle

Nous avons montré dans Les Etats-Unis avant-garde de la décadence comment le système économique fondé sur le monothéisme du marché engendrait la violence et le crime, l'évasion et la drogue, et toutes les formes de lavage de cerveau, (depuis les Rocks à 130 décibels, vidant un jeune homme de toute conscience critique jusqu'à l'hébétude et l'animalité), étaient destructeurs de toute culture. Nous ne reprendrons pas en détail cette analyse pour ne retenir que l'aspect dominant et le plus ravageur de la colonisation culturelle: le cinéma et la télévision.

Washington et Hollywood, sur la lancée de l'Organisation mondiale du commerce (O.M.C., ex G.A.T.T.) et considérant la culture comme un département du commerce, entendent imposer ceci sur la base des principes énoncés dans un document intitulé US Global Audiovisuel Strategy:

-- éviter un renforcement des mesures restrictives (notamment les quotas de diffusion d'oeuvres européennes et nationales), et veiller à ce que ces mesures ne s'étendent pas aux services de communication;
-- améliorer les conditions d'investissement pour les firmes américaines en libéralisant les régulations existantes;
-- lier les questions audiovisuelles et le développement des nouveaux services de communication et de télécommunications dans le sens de la déréglementation;
--s'assurer que les restrictions actuelles liées aux questions culturelles ne constituent pas un précédent pour les discussions qui vont s'ouvrir dans d'autres enceintes internationales;
-- multiplier les alliances et les investissements américains en Europe;
-- rechercher discrètement l'adhésion aux positions américaines des opérateurs européens.

Il suffit d'ailleurs de lire chaque semaine les programmes de télévision pour mesurer l'importance de l'invasion. Et sa malfaisance en y constatant le déferlement de la violence dans les films américains, et, du point de vue formel, la dégradation du rôle du texte et de ses interprètes au profit des effets spéciaux, au point que nos jeunes, intoxiqués à leur insu par de tels spectacles, appellent films d'action ceux-là seuls où abondent les bagarres et les coups de revolver, les cascades automobiles, les déflagrations, et les incendies.

La part de marché du cinéma français aux Etats-Unis stagne autour de 0,5%, alors que, dans l'Europe des quinze, de 1985 à 1994, la part de marché des films américains est passée de 56 à 76%, pour atteindre parfois 90%.

Sur les cinquante chaînes européennes de télévision (même en excluant les réseaux câblés et cryptés et en ne retenant que ce qui est diffusé en clair), les films américains représentaient, en 1993, 53% de la programmation.

Dans le bilan commercial de l'audiovisuel européen face aux Etats-Unis le déficit est passé d'un milliard de dollars en 1985 à 4 milliards en 1995. Ce qui a entraîné, en dix ans, la perte de deux cent cinquante mille emplois.

La colonisation culturelle est du même ordre de grandeur en ce qui concerne les investissements: les firmes géantes comme Time Warner-Turner, Disney ABC, Westinghouse CBC, accaparent en Europe les studios, accroissent le réseau de leurs salles multiplex, s'ingèrent en maîtres dans les réseaux câblés, multipliant les accords avec les entreprises locales en s'y attribuant la part du lion.

Pénétrant en conquérants dans les pays de l'Est, il sont en train de s'emparer des principales télévisions privées.

Les quelque cent quarante monopoles nationaux de l'audiovisuel en Europe ont été dévorés par un oligopole mondial de cinq ou six groupes sous direction américaine. En ce domaine aussi le gouffre du déficit s'agrandit: de 2,1 milliards de dollars en 1988, il passe à 6,3 en 1995.

Dans les organismes internationaux les monopoles américains s'attribuent le rôle dirigeant dans les négociations afin de favoriser leur pénétration en obtenant des facilités pour leurs investissements, au point de prétendre bénéficier de l'aide communautaire en Europe et du fonds de soutien en France.

Les capitulations des dirigeants français n'ont cessé, depuis les accords Blum-Burnes qui, au lendemain de la guerre, ont livré le cinéma français au cinéma américain, jusqu'aux timides protestations des actuels dirigeants pour obtenir une exception culturelle dans la jungle économique du libre marché. Enfin, en décembre 1996, à Singapour, les représentants du gouvernement français ont accepté la déréglementation sur les fibres optiques et les nouvelles technologies de l'audiovisuel.

Les cultures de l'Europe, et celles du monde entier lorsque les dirigeants s'alignent sur les anglo-saxons, sont ainsi laminées par l'anticulture américaine fondée sur le monothéisme du marché.

* * *

Lorsque Monsieur Bush proclame: "Il faut créer une zone de libre marché de l'Alaska à la Terre de Feu " et lorsque son secrétaire d'Etat, John Baker ajoute: "Il faut créer une zone de libre marché de Vancouver à Vladivostok", le plus grand débat du siècle est celui-ci:

Laisserons-nous crucifier l'humanité sur cette croix d'or?

A Bretton Woods s'était affirmée l'hégémonie mondiale du dollar, devenant, au même titre que l'or, l'étalon mondial de la monnaie.

Les institutions nées de Bretton Woods étaient les instruments d'une domination économique planétaire: le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale pouvaient librement, par des prêts accordés sous des conditions politiques (comme le Plan Marshall en Europe), écumer à leur gré les anciennes colonies de l'Europe tombées en déshérence par l'effacement des grands empires coloniaux en Afrique, en Asie, comme il en avait été autrefois en Amérique du Sud pour l'éviction de l'Angleterre et de l'Espagne.

Dans une deuxième étape, celle du GATT (Accord général sur le commerce et les impôts) le libre échange, imposé a l'échelle universelle, avait joué le rôle qu'il avait joué en faveur de l'Angleterre et de son empire pendant un siècle et demi.

(Le GATT, devait, dans le dernier quart du XXe siècle, changer de nom (Organisation mondiale du commerce (OMC) mais sans changer sa fonction.)

Des lors il devenait facile de faire de l'Europe de l'Ouest une vassale des Etats-Unis, non seulement par l'intégration militaire, en faisant de ses troupes des supplétives de l'OTAN, mais en étendant à tous les autres domaines de l'activité (de l'économie à la culture) cette suprématie américaine.

Le système fut perfectionné à Amsterdam de telle sorte que les 3/4 des lois de chaque peuple étaient imposées par l'Organisme européen de Bruxelles.

Restaient des étapes à franchir pour détruire tout ce qui pouvait subsister de l'autonomie de nations. D'abord le droit régalien de battre monnaie qui constituait depuis des siècles, le critère fondamental de la souveraineté, et ce fut le projet de monnaie unique, de l'Euro par lequel devait se clore le XXe siècle et s'ouvrir le XXIe siècle.

Restait à parachever la grande entreprise de mondialisation, c'est-à-dire de destruction définitive des économies et des cultures de tous les peuples au profit de la mondialisation de l'empire américain et de son monothéisme du marché.

Et ce fut le projet d'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) que l'on a pu appeler, avec juste raison: "Une machine infernale pour déstructurer le monde."

En effet, après la réglementation despotique, par les Etats-Unis, du système monétaire mondial (par le FMI) et du commerce international (par l'OMC), le ligotage final du monde impliquait un traité multilatéral sur la liberté des investissements.

Cette dernière charte du libéralisme sauvage a pour objet d'instaurer dans le monde entier la monarchie absolue du marché en abattant tout obstacle à l'investissement: toute multinationale doit bénéficier des mêmes avantages que les investisseurs nationaux: liberté d'investir, mais aussi de licencier le personnel, de délocaliser les centres de production et de recherche, de transgresser les lois du travail et de l'environnement, les Etats acceptant "sans condition de soumettre les litiges à l'arbitrage d'une Chambre de commerce internationale. (CCI)."

De cet organisme supranational toute "sentence arbitrale est définitive et obligatoire" excluant par conséquent tout droit de recours. Il est même prévu: "pour que l'investisseur puisse agir contre l'Etat d'accueil...: le dommage bien qu'imminent ne doit pas nécessairement avoir été subi avant que le différend puisse être soumis à un arbitrage."

Ce carcan nouveau (et définitif) faisant du marché le seul souverain universel, est une généralisation des accords de l'ALENA, passés entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. L'on peut donc, en grandeur réelle, connaître les conséquences que comporterait son application.

Le Canada, qui refuse à la société Ethyl & Co l'entrée sur son marché de carburants comportant un adjuvant toxique, se voit demander 251 millions de dollars d'indemnités pour perte estimée de profits. Au Mexique, où le gouvernement refuse l'installation d'une décharge de produits toxiques dans un site protégé, la société américaine concernée réclame quatre cents millions de dollars. Les impôts des citoyens indemnisent les profits des multinationales!

Ce projet, avoue crûment: "L'AMI, comme tout accord international à caractère contraignant, aura pour effet de modérer, dans une certaine mesure, l'exercice de l'autorité nationale."

Ce projet, régissant tous les pays du monde, fut discuté secrètement, depuis trois ans, par les seuls membres de l'OCDE, groupant les pays les plus riches et excluant tout ce qu'il était convenu d'appeler le Tiers Monde, alors qu'il comporte des conséquences redoutables en ce qui concerne l'emploi et le chômage, la santé, les services publics, la protection sociale, et l'environnement, d'une manière générale l'indépendance nationale.

Il insiste, au plan social, sur les bienfaits de l'inégalité. L'OCDE définit le creusement des inégalités comme "ce que la logique économique recommande." Elle ne s'interroge pas sur la pertinence de cette logique, elle évoque "l'aiguillon de la pauvreté" et accuse les interventions publiques d'enfermer les individus dans "une logique de la dépendance."

Il est remarquable que sur ce programme, impliquant non seulement la privatisation totale des entreprises, mais l'exclusion de toute intervention de l'Etat pour protéger les plus faibles, les dirigeants français (de droite comme de gauche) n'ont fait d'objection qu'en invoquant l'exception culturelle. Il est vrai que c'est là un domaine particulièrement sensible puisque de tels accords conduiraient à la ruine du cinéma français, accroîtraient encore la main mise du cinéma sanglant d'Hollywood, qui submerge déjà nos écrans et notre télévision, et assureraient la main mise des magnats américains de l'information par l'investissement débridé dans la presse et l'édition. Les esprits comme les corps seraient ainsi livrés aux manipulations de la logique marchande.

Mais c'est la totalité de notre vie et de son sens qui doivent se libérer des tentacules de la pieuvre, c'est-à-dire des toutes puissantes multinationales des 29 pays membres de l'OCDE qui contrôlent les deux tiers des flux mondiaux des investissements, c'est à dire 340 milliards de dollars en 1996.

Comment peut s'opérer cette nouvelle libération, celle de l'occupation de notre pays, depuis son économie jusqu'à sa culture?

Ni les partis (de droite ou de gauche), ni les Eglises, ne répondent à ces interrogations majeures de nos angoisses.

Ni les uns ni les autres n'avancent des solutions à l'échelle du monde.

Les uns ne songent qu'aux alternances à la possession du pouvoir, et, incapables de résoudre les problèmes, se succèdent au pouvoir selon le rythme suranné des pseudo antagonismes de la gauche et de la droite, chacun étant à son tour sanctionné par les électeurs pour ses échecs dans la pratique d'une même politique masquée sous des langages différents.

Quel que soit le parti (ou la coalition) de partis au pouvoir, le chômage et l'exclusion augmentent inexorablement, de huit cent mille chômeurs en 1978 à trois millions en 1998, alors que se sont succédé gouvernements de droite et de gauche.

Les Eglises institutionnelles ne font pas mieux. Monarchisant leurs structures, sclérosant leurs dogmes, prétendant toutes à la domination universelle d'un univers auquel elles n'apportent rien.

Un catholicisme, détruisant toutes les espérances nées du concile de Vatican II, se donne des structures de plus en plus autoritaires et totalitaires, pratiquant systématiquement le double langage et la double action, masquant sous des homélies empruntées à l'Evangile, une politique de collusion avec les Etats-Unis (pour lutter, autrefois, contre le communisme à l'Est et contre les théologies de la libération en Amérique du Sud) évitant de répondre (autrement que par des paroles) aux angoisses des peuples sur le chômage, la guerre, les exclusions, et se fixant de manière obsessionnelle sur les thèmes sexuels, substituant les spectacles d'un one man show aux guidances spirituelles libératrices.

L'Islam, qui eût pour mission, au temps de son Prophète et aux siècles de sa grandeur, de représenter l'universel dans les cultures comme dans la foi, et qui pourrait aujourd'hui encore donner cet exemple, se replie dans sa particularité proche-orientale. Comme le clergé romain il ne donne pas un visage à l'espérance de tous, mais se referme sur la coutume et le rite du passé, au lieu de s'ouvrir aux problèmes majeurs de nos peuples et de notre temps. C'est ainsi qu'il devient objet de l'histoire alors qu'il en fut, pendant des siècles, le sujet créateur, fécondé par la communion avec toutes les spiritualités, depuis les sagesses de l'Inde jusqu'à la foi de ses soufis andalous si proches de la plénitude humaine de Jésus.

Tout est donc à faire, aux plans de l'économie, de la politique, de l'éducation et de la foi, plus inséparables que jamais, et ayant plus que jamais besoin de retrouver leur unité fondamentale dans la promotion de l'homme.

Quel est l'avenir de l'Europe en face de cette décadence du Dernier empire (comme l'appelle Paul Marie de la Gorce)?

L'Europe s'est longtemps isolée, comme autrefois l'Empire romain, refusant son appartenance à la grande île eurasiatique dont elle n'est qu'une petite péninsule, dans une domination centrée sur la Méditerranée (Mare Nostrum). A partir de là, elle exerçait son empire colonial sur le monde, depuis l'Amérindie avec son or, l'Afrique avec ses esclaves, l'Asie où elle imposait sa domination à l'Inde, avec les anglais, à la Chine par sa coalition européenne pour la guerre de l'opium et le rapt des Etats-vassaux, sur le Proche et Moyen Orient, avec ses pétroles, par un condominium anglo-français sur le monde musulman. Il y eut un partage anglo-français de l'Afrique orientale par les uns, de l'Afrique occidentale par les autres, sans parler des opération connexes de la Hollande en Indonésie, de la Belgique au Congo, de l'Espagne, et du Portugal de l'Angola et du Mozambique au Cap Vert, de l'Italie en Libye et en Ethiopie.

Les désastres de deux guerres mondiales intra-européennes, ont permis aux Etats-Unis non seulement de se substituer aux anciens colonisateurs européens, de l'Amérique du Sud aux Philippines dans le Pacifique, de devenir les maîtres du Proche Orient et se ses pétroles, de s'infiltrer puissamment en Afrique, mais même et surtout de faire des anciens colonisateurs ses propres colonisés en Europe même.

La seule possibilité de libération de cette Europe vassalisée est donc de rétablir, sur des bases radicalement nouvelles, (non plus de colonisateurs à colonisés, mais de partenaires égaux et complémentaires) ses rapports avec l'Asie d'abord (en particulier la Chine et l'Iran) mais aussi avec l'Afrique et l'Amérique du Sud et du Centre.

Roger Garaudy, L'avenir, mode d'emploi, Editions Vent du Large, Paris, 1998, extrait.

Posté par Alain 3 à 23:11 - Garaudy - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14/05/08

La place de la foi dans la société

Cette foi ne peut être séparée de la vie, celle du village et des champs , dans les usines et les laboratoires des villes, dans les écoles et les centres de recherche,.... et même dans les synagogues, les églises, les mosquées et les temples.

Comme le dit Hassan El Tourabi: "Dieu est dans la vie quotidienne, dans la politique, l'école, dans l'art, dans l'économie, mais vous l'avez emprisonné dans vos tabernacles et vos églises... Tous nos prophètes ont affirmé les mêmes valeurs mais comme, au cours de l'histoire, les problèmes ont évolué, les prophètes ont renouvelé les formes d'expression." (Interview du 16 avril 1995).

Le père Pannikar dit la même chose dans son étude sur L'Avenir de la foi (Biblia y fe, 1988): "les problèmes de la faim, de l'inégalité, de l'exploitation de l'homme et de la terre, l'intolérance, les guerres, le néo-colonialisme, sont des problèmes religieux."

Yehudi Menuhin, partant de sa foi juive, me communiquant sa méditation sur la défense du sacré, cherche aussi, sans éclectisme, le dénominateur commun de cette Foi présente au coeur de tous les hommes et qui l'appelle à un dépassement, quelle que soit la forme culturelle dont les trois mondes l'ont revêtue: "La vie n'a pas été créée une fois pour toutes et pour toujours. Seuls les fondamentalistes peuvent croire cela... Nous avons besoin d'une nouvelle religion fondée sur la foi, sur les valeurs éternelles de la foi- sur l'idée d'unité totale... mais aussi adaptée à la connaissance et à l'expérience contemporaine."

Evoquant les croyances qui ont fait des dieux des souverains tout puissants, et des dirigeants des Oints de ce Seigneur, il ajoute: "Je suis convaincu que notre monde exige une nouvelle formulation des valeurs du sacré, une nouvelle conception de la religion, parfaitement compatible avec les principes d'adoration et de prière mais exprimés d'un manière nouvelle reconnaissant notre propre être, et aussi celui des autres, comme sacrés; nos responsabilités les uns envers les autres, notre pouvoir de créer un monde plus juste.. Dans notre nouvelle religion... le puissant, le riche, le savant ont la responsabilité, alors que le démuni a le droit... Tels sont la religion, l'économie, l'ordre social, la vie créatrice des arts et des techniques, de l'éducation, tout cela ne faisant qu'un pour guider notre pensée et notre action."

Quelle sera la place de cette foi dans la société? Elle sera centrale, motrice. Et nous devons ici éviter maints écueils:

La conception dite libérale, où l'Etat n'intervient pas dans la religion, ses rites et ses dogmes. Cette privatisation de la religion porte sur les croyances et non sur la foi. Or la croyance est une manière de pensée, la foi une manière d'agir. La tolérance sera donc totale en ce qui concerne la croyance, mais il est interdit à la foi d'agir sur les structures concrètes du monde, selon les intérêts des individus et des groupes. "Assistez à la messe" comme à une commémoration, "écoutez la lecture de la Thora" par votre rabbin, "prosternez-vous", derrière votre imam, mais, à la sortie, insérez-vous docilement dans le système.

Ayez toutes les idoles intellectuelles que vous voulez pourvu que vous n'interveniez pas, au sortir du temple, pour changer l'ordre établi par le libre jeu du monothéisme du marché, régissant, dans la pratique, toutes les relations humaines.

A l'inverse, le totalitarisme prétend régner à la fois sur les esprits et sur les corps, sur la foi et les actions qu'elle commande, soit en érigeant l'Etat en une religion, soit en faisant d'une religion particulière une religion d'Etat qui établira un nécessaire dualisme politique et social. Qu'il s'agisse d'un Etat juif, d'un Etat chrétien, ou d'un Etat islamique, celui qui n'appartient pas à la religion officielle est un citoyen de seconde classe.

De ce point de vue la prétention chrétienne d'être la religion universelle est une forme typique de colonialisme spirituel, inséparable du colonialisme tout court.

Quelle que soit la solution choisie la confusion de la croyance religieuse et de la foi vivante et agissante à l'intérieur de toutes les religions rend le problème insoluble par la résurgence des intégrismes, qui consistent à prétendre que tous les problèmes ont été résolus, et pour toujours, par leurs pères fondateurs.

Si Bouddha, Moïse, Jésus, Mohammed, ont apporté des réponses et des solutions aux interrogations et aux problèmes de leur temps, cela ne nous dispense en aucune manière de la responsabilité de résoudre, à partir de leurs principes, les problèmes de notre temps: aucun sutra bouddhiste, aucun verset de la Bible ou du Coran, ne nous permet de résoudre, sans une interprétation préalable, les problèmes posés par l'énergie atomique, les multinationales, la spéculation boursière, le colonialisme, ou autres, qui ne se posaient pas au temps des prophètes. Nous pouvons seulement, à partir des principes qu'ils ont apportés, prendre, à tout risque, la responsabilité de les appliquer dans des situations historiques radicalement nouvelles.

Ceci n'implique aucun relativisme, ni éclectisme, ni syncrétisme. Chaque religion a sécrété, autour des principes communs à toute acceptation de la transcendance, des valeurs absolues, des cultes avec leurs rites et leurs dogmes propres à chaque culture pour tenter une approche de l'absolu. Il se peut que cette liaison ou cette soumission à Dieu qui exige la participation entière de notre être, y compris de notre corps, donne une forme particulière à la prière et à l'adoration, qui vont ensuite informer notre action.

La tradition culturelle de chaque peuple peut ainsi s'exprimer par une attitude particulière du corps, celle du yoga (joug) soumission à Dieu, pour les uns, de la prosternation ou de l'agenouillement pour d'autres.

L'essentiel est que cette posture du corps facilite la communication avec Dieu ou avec la sagesse (de quelque nom qu'on les désigne), et ne se dégrade pas en une gymnastique sans âme.

La diversité des religions, par la fécondation réciproque des cultures qui les spécifie, est une richesse que l'on ne peut détruire en imposant à l'autre la forme d'expression dont nous sommes, avec notre culture, les héritiers.

Nous ne pouvons revendiquer le monopole des voies d'accès à la transcendance, que nous l'appelions salut, libération, moksha ou nirvana.

Nous pouvons seulement, avec le plus grand respect du comportement rituel des autres, et des symboles par lesquels ils expriment leur foi, leur sagesse ou leur Dieu, nous enrichir de leur expérience, gravissant, par des voies diverses, la même cime, inaccessible peut être, qui nous fait rechercher le sens de notre vie et de notre histoire, et les voies de son accomplissement.

En résumé, ce qu'il y a le plus précieux, ce n'est pas ce qu'un homme dit de sa foi, mais ce que cette foi fait de cet homme. Comment le libère-t-elle de ses aliénations?

C'est-à-dire de ses ambitions personnelles réalisées par l'écrasement des autres, de ses projets partiels, individuels ou nationaux, qui ne tendent pas à la création d'une communauté universelle, symphonique, fin suprême de la foi qui appelle toutes les religions à la transcendance, au dépassement de soi.

Une démystification spirituelle est d'abord nécessaire.

Il faut certes corriger l'erreur d'aiguillage commise à la Renaissance lorsque l'on appela raison la seule science des moyens, en la mutilant de son autre dimension fondamentale, seule capable d'en mettre les merveilleuses découvertes au service de l'épanouissement de l'homme et non de sa destruction: la sagesse, qui est réflexion sur les Fins.

Mais, au delà, il faut en finir avec la pire perversion de la pensée humaine: la notion tribale de peuple élu, divisant l'humanité entre élus et exclus, accordant aux premiers le pouvoir de droit divin de dominer, d'asservir ou même de massacrer tous les autres, quels que soient ceux qui s'attribuent ce privilège, qu'ils soient hébreux ou chrétiens d'Europe réclamant l'héritage de l'élection pour persécuter les juifs qui s'en croyaient détenteurs, puis les musulmans par les Croisades, puis le monde par le colonialisme, jusqu'à ce qu'ils soient dépossédés de ce mythique droit par le destin manifeste que se décernèrent les Etats-Unis au détriment des Indiens, des Noirs, puis du monde, sacralisant même la royauté du dollar en inscrivant, sur chaque billet vert, que sa toute puissance était d'essence divine: In God We Trust.

Il faut d'abord en finir avec les lectures intégristes de la Bible qui font d'elles la seule écriture sainte de l'humanité, alors que chaque peuple, dans le monde, a vécu la préhistoire de son humanité en créant les grands mythes qui balisent le parcours millénaire de l'humanisation divine de l'homme. Tous les peuples ont une histoire sainte: celle de l'homme à la recherche de Dieu.

Les conséquences de ces affabulations sur un peuple élu, sans autre fondement qu'un seul texte, sont aggravées par le fait qu'un certain christianisme s'est prétendu l'héritier de cette tradition, s'est approprié l'élection divine pour s'attribuer un droit divin de domination du monde, en exerçant sur les non -- élus ses dominations, ses spoliations et ses massacres, au nom de la même supériorité ontologique, théologique, sur les Indiens d'Amérique, les esclaves déportés d'Afrique, et une grande partie de l'Asie, de la guerre de l'opium à Hiroshima, des destructions massives du Viet Nam à celles de l'Irak.

* * *

Nous avons aujourd'hui plus besoin de prophètes que de politiciens, plus besoin de Bouddha, de Jésus ou de Gandhi que de César ou de Napoléon, car rien ne commence avec les lois et les empires: tout commence dans l'esprit des hommes, et d'abord dans la révision sévère des religions traditionnelles qui, par leur dégénérescence intégriste, se sont transformées en théologies de la domination. L'intégrisme, c'est cette prétention de toute hiérarchie religieuse comme de tout pouvoir politique (qui se sert de la première pour justifier sa pérennité) de réduire la foi à la forme culturelle ou institutionnelle qu'elle a pu revêtir à telle ou telle période antérieure de son histoire: pour nous en tenir aux religions dominantes des dominants, et aux religions dominantes des dominés: le christianisme ne peut plus être ce que le fit Constantin: l'héritier d'un empire centralisé à Rome, prétendant imposer son idéologie et ses hiérarchies à tout le reste du monde dont on ignore ou veut ignorer les spiritualités autochtones.

Une telle religion divise. Elle fut le prétexte de tant de guerres! Alors que la foi unit dans un effort solidaire de dépassement pour parvenir à cette certitude qui demeure toujours un risque et un postulat:

-- Aucun homme ne peut prétendre avoir la foi comme on possède un trésor. L'homme de foi est toujours en route vers un commencement.

-- Le monde n'est pas fait de choses mais de sources, de jaillissement du sens.

-- Dieu n'est pas un être (comme les choses) mais un acte (celui d'incessamment créer). C'est pourquoi il n'a pas besoin d'être visible pour exister: il est ce mouvement qui est en nous sans être à nous.

Ainsi, contre les prédicants d'une fin de l'histoire, l'histoire, comme les fleuves, n'a pas d'autre embouchure que l'Océan.

* * *

Préparer politiquement cette mutation spirituelle universaliste, c'est d'abord mettre fin à la prétendue mondialisation qui est le contraire de l'universalité: c'est une entreprise impériale de nivellement ou d'anéantissement de la culture et de la foi de tous les peuples pour leur imposer, avec les armes et les dollars des Etats-Unis, l'inculture et le non-sens d'une religion qui n'ose pas dire son nom: le monothéisme du marché qui ne serait pas seulement la fin de l'histoire mais la mort de l'homme et du Dieu qui est en lui.

* * *

En 1985, lors du voyage du pape au Pérou, les Indiens des Andes lui remirent cette lettre: "Nous, Indiens des Andes et de l'Amérique, voulons profiter de la visite de Jean Paul II pour lui rendre sa Bible car, en cinq siècles, elle ne nous a procuré ni amour, ni paix, ni justice... remettez-la à nos oppresseurs car ils ont davantage besoin de ces préceptes moraux que nous-mêmes. La Bible nous est arrivée comme partie intégrante du régime colonial imposé."

Le problème actuel, en effet, aujourd'hui, est non seulement de déjudaïser, mais de désoccidentaliser le christianisme, qui a toujours considéré les Eglises, de la Chine à l'Amérindie et à l'Afrique, comme "un appendice de l'histoire des missions", comme l'écrit Enrique Dussel dans son livre: Histoire et théologie de la libération (publié en 1972 et traduit en français aux Editions ouvrières en 1974). Il montrait, comme le fera Leonardo Boff en 1992 dans son livre: La nouvelle évangélisation (Ed. du Cerf), comment l'invasion de l'Amérique, depuis 1492, était non pas l'apport d'un christianisme universel (catholique) à des cultures autochtones en recherche de Dieu, mais l'importation d'une chrétienté méditerranéenne, romaine, et fourrière d'un système social où, sous le nom d'Evangélisation, est imposé le colonialisme capitaliste le plus inhumain.

Leonardo Boff écrit: "L'évangélisation s'est faite en Amérique latine sous le signe de la colonisation." (p.169). Le Requerimiento, sommation adressée aux Indiens en 1514 disait: "Nous vous prendrons, vous, vos femmes et vos fils, et vous deviendrez esclaves .. nous prendrons vos biens... comme à des vassaux rebelles qui se refusent à accueillir leur Seigneur."

C'est contre quoi protestaient en vain le père Montesinos, premier prophète des Amériques, les évêques, Bartholomé de Las Casas et quelques religieux, comme Pedro de Cordoba, haïs par les colons parce qu'ils refusaient d'identifier une Eglise, complice des conquérants, avec le Royaume de Dieu, et d'accepter la destruction des cultures précolombiennes.

Cette ignorance radicale de l'autre a fabriqué des mutilés de l'humanité, isolés dans le ritualisme et les dogmes de leur religion qu'ils croient la meilleure parce qu'ils ignorent celles de tous les autres. Elle n'aurait pas à se substituer à la leur, mais à l'enrichir par des expériences différentes de la transcendance. Un même absolu ne peut être accaparé par aucun de ceux qui se croient un peuple de Dieu (c'est à dire tous les nationalismes et tous les colonialismes). Comme l'écrivait déjà Jean Jacques Rousseau: "Un Dieu qui choisirait un peuple en lui donnant le privilège de spolier ou de détruire tous les autres, ne peut être le Père de tous les hommes."

Et maintenant?

Après ce parcours insolite et insolent, nul, je l'espère, n'attendra une conclusion, c'est à dire une occlusion, une fermeture. Une magistrale et dérisoire réponse.

Car ce qui oppose fondamentalement une philosophie de l'acte à une philosophie de l'être, c'est de n'être pas de l'ordre d'une réponse mais de l'ordre d'une question.

-- Le propre d'une philosophie de l'être c'est de "s'installer dans l'être et de dire ce qu'il est". Que ce soit sous la forme du positivisme empiriste partant des données de nos sens (données une fois pour toutes) ou que ce soit sous la forme du dogmatisme prétendu rationnel d'idées éternelles, innées ou révélées, mais de toute manière indubitables comme des axiomes.
-- Le propre d'une philosophie de l'acte c'est au contraire d'avoir conscience de ses postulats et de leur inexorable remise en question, comme un dormeur s'arrachant à la quiétude de son oreiller et à la fascination de ses rêves pour s'éveiller dans un monde en fusion. L'homme couché devient l'homme debout, agressé par l'éveil et agressif pour le possible. Certains appellent cela la résurrection. Déjà le mot est enchanteur: il évoque l'acte de se lever. De se lever même d'entre les morts.

Ensemble, au courant de ces pages, nous nous sommes interrogés, nous nous sommes relativisés. Notre nature était peut être de nous résigner et de nous intégrer à une nature apparemment régnante et même universelle. Ce décollement, ou du moins cet effort de décollement, à l'égard de ce qu'on nous présente souvent comme la nature de l'homme, c'est la culture, c'est à dire tout ce que nous avons ajouté à la nature, et qui nous fait homme. Pas un animal supérieur. Mais autre chose qu'un animal: ce qui le transcende. Là encore, il existe, dans la coutume, un mot pour dire cela: Dieu, divin. Peut-être vaut-il mieux, au départ, ne pas l'employer: d'abord parce que Dieu est un substantif et cela incite à chercher derrière lui une substance, un être, fut-il l'Etre suprême. Ah! si Dieu était un Verbe! Un acte. Celui qui fait naître l'être. Divin, l'adjectif, trop souvent galvaudé, présente aussi des dangers: d'abord en suggérant qu'il serait imitation de ce sur-être, toujours défini mal, c'est à dire historiquement. Nous ne l'emploierons que lorsqu'il ne sera plus imitation littérale, mais création, à la manière de Jésus, ce poète par excellence de la vie.

Cette vision des choses, ou, plus modestement, cette visée, a introduit dans la méthode de l'exposé un désordre déroutant. Il ne s'agissait plus d'une histoire de la philosophie mise en sa perspective logique ou chronologique, par je ne sais quel "maître". Maître de l'absolu, comme un ersatz de Dieu. Le dernier qui s'y essaya, le dernier géant, Hegel, n'eut que des imitateurs atteints à la fois de nanisme et de suffisance professorale. Il n'est pas nécessaire d'en dire les noms.

Cet essai sur la philosophie de l'acte n'est pas écrit par un maître mais par un étudiant. Un étudiant monté en graine, c'est vrai, puisqu'il approche des 85 ans, mais qui demeure étudiant parce qu'il n'a pas fini de s'émerveiller. De s'émerveiller de ses propres naïvetés et des prétentions médiatisées des manipulateurs de vérités acquises, intouchables managers de la pensée unique, du politiquement correct, de l'orthodoxie religieuse, ou des variantes esthétiques de ce néant.

Il y a bien, dans ces pages, les ébauches d'une histoire de la philosophie, mais elle n'est pas construite selon l'ordre des raisons.

Trop prétentieusement peut-être, ou trop modestement, je ne sais, elle retrace, à tous risques, les étapes de mes enthousiasmes ou de mes déceptions. La rencontre (je n'ose pas dire la découverte) de limites et d'impostures, comme celles par exemple des pontifes millénaires de l'Occident, d'Aristote à saint Paul, ou de Descartes à Auguste Comte, ou, pour en donner une illustration mineure, l'attribution, l'appellation contrôlée du label de philosophes aux idéologues anglais du parti vénitien et de la Compagnie des Indes.

C'est déjà un travail qui dépasse les forces d'une seule vie que de dénoncer trois millénaires de postulats tenus pour des axiomes, ou d'avoir le recul et l'élan nécessaires pour franchir les traditionnelles limites.

J'aurais atteint une partie de mon objectif, si seulement j'avais communiqué à d'autres, et de plus jeunes, le désir de poursuivre cette tâche.

Mais il ne s'agit pas d'un programme seulement réflexif de remise en question. Ce serait déjà beaucoup d'avoir compris que toute philosophie qui ne prépare pas l'homme à rechercher le sens de sa vie, à se considérer comme membre responsable d'une communauté universelle, et à agir selon ces principes, ne mérite pas le nom de philosophie.

Mais cette prise de conscience exige un changement de style de vie et une action: seule une pensée consciente de ses postulats et procédant de façon créatrice par anticipation, qu'il s'agisse d'hypothèses scientifiques, d'actes de foi ou d'utopies sociales, nous permet d'agir sur le monde et de le transformer.

La première démarche rend la philosophie parente de ce que l'on appelle maladroitement théologie, comme si l'on pouvait parler de Dieu, et non, à tâtons, sans parole, essayer de discerner les exigences d'une vie habitée par la totalité de la vie.

Car telle est la culture: l'ensemble des rapports qu'un individu ou une communauté entretiennent avec la nature, les autres hommes, et la recherche de leurs fins dernières, que certains appellent Dieu et d'autres la sagesse

Dans cette recherche du sens de la vie, l'épopée, le roman, le poème, la mystique, ont plus apporté à notre désir: pour la tradition occidentale Eschyle, Sophocle ou Aristophane m'ont plus interpellé sur le sens de la vie que toute la philosophie grecque depuis qu'elle s'est séparée de la pensée orientale dont était imprégné, par exemple, le prince Héraclite, et avant que le questionnement de Socrate ne soit connu qu'à travers les dogmatismes de Platon.

Il fallut Kazantzakis pour faire renaître, avec son Odyssée, les plus hauts désirs de l'homme éternellement itinérant et voracement interrogateur.

Rome, avec ses soldats, ses maçons, et ses rhéteurs, ne m'a rien appris de vivant et de vivable.

De la France Rabelais et Pascal, puis Victor Hugo, Romain Rolland, Mauriac, Bernanos, Claudel ou Saint John Perse, m'ont obligé au réveil plus que n'importe quel philosophe professionnel d'aucun pays, à l'exception, peut être de Leibniz, de Kant et de Fichte comme du Faust et du Wilhelm Meister de Goethe.

Et puis les fous de Dieu qui furent les vrais sages: de Joachim de Flore au cardinal de Cues, de Maître Eckhart à saint Jean de La Croix, de Kierkegaard à Dostoïevski. Et à Nietzche, le plus grand des passeurs de frontières après Jésus.

Tous ceux-là ont vécu, comme les Pères de Cappadoce, en Asie, ou Clément d'Alexandrie en Afrique, de cette foi fondamentale et première, ou de cette sagesse unifiante, inséminée d'univers, qui naquit en Chine avec le Tao: "Etre UN avec le TOUT ", comme l'écrivait l'un des plus grands penseurs de tous les temps: Tchouang-Tseu.

Retrouver en soi le souffle de la vie créatrice, découvrir que ce qu'il y a de plus personnel en nous, c'est l'acte incessamment créateur de la vie universelle: " Tu es Cela ", des Védas et des Upanishads, du Ramayana et de la Baghavad Gita, de Çankara à Radhakrisnan.

Les poètes, les mystiques et les voyants de l'Islam, sont une merveilleuse introduction à cette foi universelle. Depuis les grands livres initiatiques de "l'homme total" (Insan Al Kamil), des "Récits de l'exil" ou de "l'Archange empourpré" d'Avicenne et de Sohrawardi, au "Langage des oiseaux", de Attar, du monumental "Mathnawi" de Roumi (ce que l'on a appelé parfois: Le Coran des Perses) aux poèmes ourdous de Kabir et à l'oeuvre géante d'Ibn Arabi en Espagne andalouse, frère spirituel, à trois siècles d'intervalle, de saint Jean de la Croix, nous conduisent à ce qu'il y a de plus intime et de plus spécifique dans l'Islam par rapport aux trois religions révélées: son esprit d'universalité, reconnaissant tous les prophètes, faisant d'Abraham "le Père des croyants" comme dit le Coran, et de Jésus "le sceau de la sainteté", comme écrit Ibn Arabi dans sa Sagesse des Prophètes qu'il accueille, tous, comme les messagers de Dieu.

* * *

La réflexion fondamentale sur la foi dans son universalité, se trouve dans les plus belles traditions abrahamiques depuis Le vivant fils du vigilant (Hayy Bin Yakzan) d'Ibn Thofayl de Cadix (1100-1185), au Traité théologico-politique de Spinoza (1632-1677), et à la Profession de foi du Vicaire Savoyard de Jean Jacques Rousseau (1712-1771), l'on trouve chez le musulman, le juif et le chrétien, la source commune de toute foi, communicable, comme l'écrivait le pasteur Bonhoeffer dans sa prison nazie, à un monde sans Dieu.

* * *

Les Woodstocks pontificaux ne signifient pas un réveil de la foi, pas plus que les Woodstocks des rockers ne signifient un réveil de la musique ou de la culture.

Ni les succès de la secte Moon. Ni les déferlements médiatiques des sermons télévisés des révérends américains maîtres de la business religion.

L'épidémie des quarante mille suicides d'adolescents qui sont, en France, (comme dans les pays développés, où l'on meurt non par absence de moyens, comme dans le tiers-monde, mais par absence de fins) la principale cause de mortalité pour les jeunes, ne sera pas enrayée par les psychologues, les saints bernards ou les terre-neuve sauveteurs d'égarés individuels. Ce qui manque à cette jeunesse, c'est un grand dessein qui vaille la peine de vivre, contre la désintégration du tissu social par le monothéisme du marché, son désert spirituel et ses évasions dans le décibel, la drogue ou la mort.

Hors d'Occident ce grand dessein est né. Pas seulement pour créer l'unité harmonique de l'unité du monde et donner à chaque porte-Dieu, quelle que soit son origine, les possibilités économiques, politiques, spirituelles, de déployer pleinement le Michel Ange ou le Kuo Hsi qu'il porte en lui, mais pour en finir avec les égoïsmes sacro-saints des individus qui ne peuvent s'élever que par l'abaissement de leur rival de jungle, ou des peuples élus pour asservir les autres.

Le grand dessein, c'est, contre l'individualisme insulaire et désert, la communauté où chacun est lié à la vie par le sens de sa responsabilité à l'égard de tous les autres.

Cette foi, qui s'exprime dans l'action, est celle de Jésus, en train de renaître là où les pauliniens de Rome voudraient la tuer: chez ceux qui tentèrent l'expérience divinement humaine des prêtres-ouvriers; dans les communautés de base des favelas du Brésil, qui furent et demeurent le terreau humain des théologies de la libération, chez ceux qui cherchent d'où cette foi peut naître au coeur de toutes les spiritualité vivantes et militantes du monde. Le père Monchanin en fut le précurseur dans son effort pour "repenser l'Inde en chrétien et le christianisme en indien " et qui a fait lever aujourd'hui des continuateurs comme Raimundo Pannikar en Espagne ou René Guénon en France, vivant l'Islam comme le Coran évoque Jésus, ou le père Hegba en Afrique, enracinant Jésus dans les plus profondes spiritualités du monde noir.

Cette queste fraternelle n'a rien à voir avec l'éclectisme ou le concordisme. Il est l'expression d'une foi véritable en la transcendance: si Dieu est sans commune mesure avec toute connaissance humaine qui prétendrait le définir, c'est à dire l'enfermer dans sa propre culture, nous avons besoin de l'expérience de tous ceux qui tentent la même approche à partir de leur propre culture. Ainsi seulement nous pourrons briser nos limites, enrichir notre foi, et en comprendre la spécificité par une communion intérieure profonde avec la culture et la foi des autres. Il est appauvrissant de croire que ma religion est la meilleure, simplement parce que j'ignore toutes les autres.

Telles sont les conséquences ultimes de l'opposition entre une philosophie de l'être et une philosophie de l'acte.

- La première, la philosophie de l'être postule l'existence d'une nature dont l'homme peut extraire des données et les combiner de manières diverses pour les commodités de ses classifications et de ses hiérarchies des êtres. A partir de là il peut même manipuler techniquement cette nature mais ne peut lui assigner d'autres fins que celles de son créateur primordial (ou de ses lois éternelles si l'on nie cette création faite une fois pour toutes). En d'autres termes l'homme a une nature qu'il ne saurait transcender.

-- La seconde, la philosophie de l'acte, repose, elle aussi, sur un postulat: celui du pouvoir de l'homme de transcender cette nature et de procéder au contraire à sa création continuée: l'homme n'a pas une nature, il a une histoire. Celle des créations de sa culture, qui le distingue de l'animal: les abeilles des Bucoliques de Virgile se comportent comme nos contemporaines, et, même à l'échelle paléontologique, l'évolution n'est pas une histoire: l'être biologique n'est pas son acteur.

Si l'homme avait, comme les animaux, une telle nature, il n'aurait même pas dépassé les limites que l'environnement impose à son entretien. Pour dépasser les quelques millions d'êtres humains qui ont peuplé la terre pendant des millions d'années, il a fallu que l'homme crée une agriculture pour son alimentation, une industrie pour la transformation de son milieu et pour sa protection, en un mot une culture qui déjà permette la multiplication de l'espèce.

Il a fallu pour cela qu'au delà des dérives immuables de son instinct, il ne se contente pas d'utiliser les matériaux dans cette autre nature qui l'entoure, le contient et le contraint, mais qu'un projet oriente son propre travail, en détermine l'organisation et celle de la société qu'il a constituée et à laquelle il assigne des fins et des structures qui ne sont pas inscrites dans les lois de l'instinct intérieur ou de l'environnement extérieur. Cette émergence du projet est ce qui sépare radicalement l'homme de l'animal.

Ainsi donc, tout empirisme organisateur, selon l'expression de Charles Maurras, le plus rigoureux théoricien du conservatisme, conduit à se conformer à l'ordre établi et à ses évolutions naturelles, linéaires, comme celles de la Providence de Bossuet, du Progrès de Condorcet et de la loi des trois états d'Auguste Comte, qui en sont des versions laïcisées.

Résignation ou révolte, collaboration ou résistance, dirions-nous selon une terminologie plus récente, tel est le choix vital, et toute philosophie qui ne nous aide pas à faire ce choix n'est qu'une idéologie de justification de ce qui est ou de ce qui devient sans nous, comme l'accroissement technique de la production et de la consommation.

Ce choix nous avons voulu le suggérer au cours de nos efforts d'interprétation des philosophies en fonction des exigences historiques des dominants ou des dominés. Les dominants justifiant leur domination au nom de l'empirisme ou d'une raison éternelle, les dominés ayant le choix entre l'acceptation de cette vision, et la révolte contre elle et du pari sur un avenir qui ne soit pas la simple résultante du passé, dessein d'une Providence ou dérives mécaniques d'un déterminisme laplacien.

Contre les capitulations du c'est ainsi, nous maintiendrons ce choix qui fut celui de Gracchus Babeuf lorsqu'à la veille de sa mort sur l'échafaud où l'avait envoyé le Directoire, le 28 mai 1797, il écrivait à son ami Felix Lepelletier: "Un jour, lorsque la persécution sera ralentie, lorsque peut être les hommes de bien respireront assez librement pour pouvoir jeter quelques fleurs sur notre tombe, lorsqu'on en sera venu à songer de nouveau aux moyens de procurer au genre humain le bonheur que nous lui proposions, tu pourras chercher, et présenter à tous, ces fragments qui contiennent tout ce que les corrompus d'aujourd'hui appellent mes rêves. "

Roger Garaudy, L'avenir mode d'emploi, Editions Vent du large, 1998

Posté par Alain 3 à 23:28 - Garaudy - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17/04/08

Le projet espérance, par Roger Garaudy

Nous souffrons de vivre dans un monde sans but
Ce qu'on appelle la politique de croissance est une politique pour laquelle le fonctionnement, de la machine est le but. Même si c'est une machine inutile, nuisible, ou mortelle. Un seul credo inavoué: tout ce qui est techniquement possible est nécessaire et souhaitable: fabriquer des bombes atomiques, aller dans la lune, détruire l'avenir par les déchets radio-actifs des centrales nucléaires.
Croissance pour quoi ? Croissance pour qui ?
- Pour les profits de quelques-uns par la manipulation et le conditionnement de tous.
Il n'est pas vrai que la croissance économique permette de surmonter les crises: elle les engendre. Elle conduit à une répartition de plus en plus inégale du pouvoir et des privilèges.
Il n'est pas vrai non plus qu'on puisse arrêter la croissance alors que des milliards d'hommes dans le Tiers-Monde, et des millions dans les pays "riches" n'ont pas encore les moyens d'une vie proprement humaine.
Il ne s'agit pas d'arrêter la croissance mais de l'orienter pour qu'elle serve non l'abaissement de l'homme mais son épanouissement.

Le marché capitaliste a recréé la jungle animale.
Dans cette nouvelle jungle les forts dévorent les faibles: les grandes entreprises écrasent les petites, les sans propriété sont à la merci des possédants. Les géants carnassiers des sociétés multinationales s'emparent du monde et échappent à tout contrôle des peuples.
Dans un tel univers trois milliards d'hommes sont exploités. Deux milliards d'entre eux ont faim.
Une économie dévoyée par l'accumulation de l'avoir au détriment de la richesse d'être, de l'épanouissement de la vie.
La même jungle règne au niveau politique.
Même publicité des grandes forces dominantes pour des candidats ou des programmes préfabriqués, même confiscation des initiatives de la base par une délégation de pouvoir permanente, globale et professionnalisée, même coupure entre manipulateurs et manipulés, entre dirigeants et dirigés. Personne, à la base, n'a la possibilité de participer à l'élaboration des plans d'avenir, d'en contrôler l'exécution ou les mécanismes. Les décisions dont dépend le destin de tous, de la construction des centrales nucléaires au trafic d'armements, sont prises en dehors de tout contrôle des intéréssés.
Culture et enseignement ont pour fonction essentielle de reproduire cette jungle, avec ses hiérarchies et ses concurrences, en réduisant, le plus possible la réflexion sur les fins et en utlisant les sciences et les techniques pour fabriquer des marchandises et manipuler les hommes.
Dans les pays capitalistes l'homme est mutilé par cette triple aliénation de l'avoir, du pouvoir et du savoir.

Les pays dits "socialistes" (RG écrit en 1976, ndlr) (à l'exception de la Chine) ont adopté le même modèle de croissance, la même coupure individualiste de l'homme, la même coupure entre dirigeants et dirigés.
La prétendue "aide au Tiers-Monde", au lieu d'instituer un véritable "dialogue des civilisations" pour définir ensemble les orientations de l'avenir, tend à intégrer les pays autrefois colonisés au modèle occidental de croissance aveugle qui maintient et aggrave le inégalités entre les classes comme entre les nations.
La possession du pétrole et d'autres matières premières par des pays non occidentaux n'a pas conduit à une nécessaire redistribution des cartes mettant fin à toutes les séquelles du colonialisme et du racisme et permettant la renaissance et la floraison des cultures de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique latine, mais à une intégration plus étroite de quelques pays au marché mondial et au troc de matières premières contre des armements servant à renforcer les ségrégations raciales et les exploitations de classe, à faciliter les putsch militaires.
Telles sont les occasions manquées de l'histoire en cette fin du XXe siècle: ni le développement des sciences et des techniques, ni l'abolition du capitalisme (c'était au temps du monde bipolaire, ndlr)
, ni les défaites du colonialisme n'ont fait émerger un nouveau projet de civilisation, un sens nouveau de la vie.

Nous voulons que notre vie ait un sens, notre histoire un but.
Nous voulons que chacun de nous participe à la découverte de ce sens, à la réalisation de ce but.
Nous voulons que l'histoire de tous soit faite par tous et non  imposée par quelques-uns.
Il n'est pas possible d'amender le système par des réformes partielles.
Il faut en changer radicalement les principes et les structures.
Les principes de base de ce monde inhumain sont ceux de la Renaissance, c'est-à-dire de la naissance du capitalisme, du colonialisme et d'un humanisme clos.
Abolir le capitalisme en son principe même, c'est combattre l'économie de marché, c'est-à-dire une économie fondée sur le profit de quelques-uns, l'exploitation des multitudes, le massacre de la nature considérée comme un réservoir et un dépotoir, la dégradation de l'homme, exploité comme travailleur, manipulé comme consommateur.
En finir avec toutes les survivances du colonialisme c'est engager avec les non-Occidentaux un véritable dialogue des civilisations pour apprendre de leur culture d'autres rapports avec la nature qui ne soient plus seulement techniques mais vitaux, d'autres rapports sociaux qui ne soient ni totalitaires ni individualistes mais communautaires.
Créer un humanisme ouvert c'est élaborer une culture qui ne soit plus faite seulement des réponses du passé mais des questions posées par l'invention du futur, une culture qui ne soit plus le privilège et l'ornement de quelques-uns mais la possibilité de l'épanouissement humain de tous, une culture qui ne ferme pas l'homme sur lui-même mais l'ouvre à une création sans fin de l'avenir par l'émergence poétique et prophétique de ce qu'il y a de divin dans l'homme.

La première tâche est de refaire le tissu social désintégré par le capitalisme rapace, le colonialisme destructeur des cultures, l'individualisme sans amour.
Refaire le tissu social, c'est combler le fossé entre les individus atomisés et les Etats tout-puissants de nos sociétés où il n'existe que des rapports verticaux de hiérarchie et des rapports horizontaux de concurrence.
Refaire le tissu social, c'est créer, à partir des initiatives de la base, et à tous les niveaux de l'économie, de la politique, de la culture, des communautés responsables prenant en charge leur propre vie pour redéfinir les buts humains de chaque activité sociale et ses méthodes d'organisation et de gestion.
Au niveau du travail, dans les entreprises, les universités, les administrations: des Conseils pour l'autogestion, dont la tâche est de devenir responsables de la désignation des dirigeants, de fixer les méthodes de travail et les formes de discipline afin que les objectifs du travail de tout un peuple ne soient pas décidés "par en haut", par des possédants, des technocrates ou des bureaucrates.
Au niveau de la consommation, des communautés de base, c'est-à-dire des organismes qui ne soient ni privés ni étatiques mais communautaires, gérés par les usagers eux-mêmes; pour le contrôle et la régulation des prix, pour la gestion sociale des transports, des assurances, des logements, afin que les besoins émergent autrement que de l'anarchie du marché, des manipulations publicitaires des producteurs ou des décisions d'une bureaucratie centralisée et autoritaire.
Au niveau de la culture, des centres d'initiative pour l'orientation, le contrôle, et la gestion sociale des écoles et des universités, de la télévision et de la radio, de la presse et des éditions, des spectacles et des sports, des hôpitaux, de la santé et des entreprises pharmaceutiques, des maisons de la jeunesse et de culture, afin que de cette révolution culturelle émerge un nouveau projet de civilisation. 
L'organisme central, chargé de définir les grandes options et priorités en matière de planification, de législation sociale, de relations extérieures, d'éducation et de culture, ne peut émaner que de ces communautés de travail.
Ainsi le vieux système parlementaire de représentation par circonscriptions territoriales  - héritage de sociétés agraires et conduisant aujourd'hui à atomiser un peuple en citoyens abstraits - doit être remplacé par une représentation des activités sociales dans un Congrès des conseils de travailleurs manuels et intellectuels.

Ainsi peut naître une nouvelle conception de la politique, qui ne soit plus technique de l'accès au pouvoir par la manipulation ou la répression des masses, mais, à partir de la base, réflexion sur les buts de la société et organisation de la société pour atteindre ces buts.
Cette conception est le contraire de l'anarchie: elle ne se fonde pas sur des principes individualistes mais sur le projet communautaire de recréer le tissu social.
Elle ne nie pas la nécessité d'une "délégation de pouvoir"; elle exclut seulement la délégation permanente, globale et professionnalisée, qui conduit inéluctablement à mettre en place un groupe dirigeant coupé du peuple, parlant et agissant au nom du peuple sans le consulter, dans les gouvernements, les parlements, les partis.
Tout organisme central ne saurait avoir qu'un rôle de coordination, d'information et de formation, et non un rôlr dirigeant.
Pour éviter les formes mystificatrices et oppressives de la délégation de pouvoi, c'est-à-dire l'aliénation politique, il convient d'instituer:
  - une rotation des représentants, interdisant plus d'une réélection;
  - un mandat impératif assorti d'un calendrier de réalisation pour quiconque brigue une fonction élective, et révocabilité automatique si les engagements pris ne sont pas tenus;
  - une information permanente fondée sur le pluralisme des options: sur chaque plan ou programme plusieurs hypothèses seront présentées, avec les conséquences précises découlant de chacune d'elles;
  - une formation permanente, assurant non seulement la rotation politique mais la rotation sociale: un mois de stage de culture pour tout ouvrier ou employé, obligation pour tout étudiant ou enseignant de repasser périodiquement par l'entreprise ou le centre de recherche, afin de n'avoir ni ouvriers à plein temps, ni étudiants, ni professeurs à plein temps, ni dirigeants à plein temps.
Dira-t-on que c'est exiger une profonde mutation de notre style de vie ? Sans aucun doute: c'est la mise en cause la plus radicale de l'individualisme et de l'égoïsme, qui sont, depuis cinq siècles, au principe de nos sociétés occidentales.
Mais l'enjeu c'est la survie de la planète et de chacun de nous.
La seule révolution indispensable aujourd'hui, pour que continue consciemment l'aventure humaine, est à ce prix.
Nous ne transformerons pas le monde sans, en même temps et du même geste, nous transformer nous-mêmes.
Comment atteindre de tels objectifs ? Comment faire émerger et réaliser un tel projet de civilisation ?
Au niveau des moyens comme au niveau des fins il importe de ne pas s'en remettre à d'autres pour faire notre propre histoire.
L'autodétermination des fins et l'autogestion des moyens, dans l'ensemble de la vie sociale, ne peuvent se réaliser tant qu'existe la propriété privée des grands moyens de production, de transport, de crédit et d'échange.. Elles ne peuvent se réaliser non plus si cette propriété est simplement étatisée, transférée à un groupe de technocrates et de bureaucrates.
Le socialisme d'autogestion est incompatible avec le capitalisme de l'Ouest comme avec l'étatisme de l'Est (RG écrit en 1976...ndlr) .
A l'heure actuelle seule est possible une autogestion des luttes.
L'expérience de maintes grèves d'un type nouveau montre que c'est possible.
L'autogestion des luttes c'est le contraire de l'illusion parlementaire ("Donnez-nous vos voix et nous vous octroierons le socialisme !") et de l'illusion des partis ("Adhérez et répercutez nos mots d'ordre, nous ferons le reste").
L'autogestion des luttes c'est le développement des initiatives de la base, sur le lieu du travail, pour ne pas se contenter des nécessaires luttes défensives, mais pour constituer les conseils préparant les contre-pouvoirs pour la direction et la gestion des entreprises et pour créer, dans tous les secteurs de la vie sociale, des communautés de base à des degrés divers d'intégration.
Le socialisme ne peut se réaliser au détail, car les mécanismes régulateurs du système peuvent juguler les tentatives isolées. Mais il faut être prêt, du point de vue de la conscience des buts, et de l'organisation des contre-pouvoirs, à prendre en main, dans une situation de crise profonde et de mise en mouvement de tout un peuple, notre propre sort.
En 1968, personne n'était prêt ni à ouvrir une perspective d'un socialisme d'autogestion ni à faire fonctionner les entreprises, les administrations, la culture, avec d'autres normes que celles du patronat et de l'Etat.
Le problème, aujourd'hui, c'est de faire en sorte que, dans une conjoncture analogue (dont la vraisemblance, à terme, est peu contestable) de n'être pas, une nouvelle fois, pris au dépourvu.

Les choix que nous imposent ou nous proposent les Etats ou les partis ne sont pas à la mesure de la crise et ne peuvent la résoudre. Ces choix sont préfabriqués du dehors, d'en haut.
Les peuples sont désormais adultes. Il devient de plus en plus intolérable que leur histoire et leurs vies soient décidées et faites par d'autres qu'eux-mêmes.
Il est aujourd'hui nécessaire que chacun participe autrement que par un vote illusoire, tous les quatre ou sept ans, aux décisions majeures dont dépend son destin.
Il est possible de créer une culture et une formation qui aident chaque homme et tous les hommes à être créateurs de l'avenir.
Il est possible de changer la vie.
Nous pouvons, dés maintenant, commencer à briser la logique du système qui nous réduit à l'impuissance en nous isolant.
Le premier pas: aller à la rencontre de l'autre - en acceptant sa différence - pour créer ensemble ces communautés de travail, de consommation et de culture.
Contre la jungle des concurrences et l'étouffement des hiérarchies, créons ce rapport humain nouveau, ce tissu social nouveau, et le pouvoir extérieur reculera.
Soyons ensemble responsables, ou bien nous serons dirigés.
Avec vous, par vous, là où vous êtes, l'avenir et l'espérance peuvent commencer à exister, aujourd'hui.

Roger Garaudy

En 1976, Roger Garaudy publiait "Le projet espérance"(Editeur Robert Laffont), avec en conclusion cet "appel" dont les termes demeurent à mon avis valables et dignes de discussion aujourd'hui.


Posté par Alain 3 à 13:45 - Garaudy - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13/04/08

Monothéisme du marché ou foi en l'unité de la vie ?

Une guerre de religion, insidieuse et mortelle, domine cette fin du XXème siècle (et ce début du XXIème, ndlr).
De son issue dépend l'avenir et l'existence même du XXIème siècle.
D'un côté le
monothéisme du marché, qui atomise et affronte des individus, des groupes et des nations en une guerre de tous contre tous, appelée "libre concurrence". La "croissance" des appétits rivaux, des inégalités, des violences. L'entropie, dérive vers la mort par la croissance du désordre.
De l'autre:
la foi en l'unité de la vie. Une autre vision du monde qui donne à la vie de chacun son sens: un monde qui n'est pas fait de nécessité et de hasard, c'est-à-dire de ce qui n'est pas humain.
Pour être homme nous avons besoin de cette foi, quel que soit le nom qu'on donne au Dieu auquel elle s'adresse, et même si on lui refuse ce nom.
Car il s'âgit du même éveil:
  -  concevoir un autre bonheur que d'augmenter son pouvoir d'achat en oubliant que l'autre moitié du monde n'a pas ce dégradant privilège;
  -  ne pas accepter l'
unité hégémonique des dominations, avec ses nationalismes d'exclusion, ses intégrismes, ses inégalités, et le chaos des violences qu'ils engendrent, mais travailler à l'unité symphonique du monde où chacun apporte sa propre culture et sa foi.

L'Occident, maître aujourd'hui du monde, et donc premier responsable de ses dérives, a commis deux erreurs d'aiguillage:
  -  après que Jésus eut ouvert la brèche qui défatalisait l'histoire, revenir, avec Paul puis Constantin, aux dieux anciens de la puissance, garants, en leur extériorité souveraine, des dominations terrestres;
  -  après un effort, en lui ôtant ce joug, pour rendre à l'homme son autonomie crétrice, la Renaissance a recréé d'autres servitudes. Le déchaînement simultané du colonialisme et du capitalisme exigeait une raison instrumentale, technique, dont ils avaient besoin pour maîtriser la nature et les hommes. Alors pesa sur le monde un autre destin, non plus imposé par la providence d'un Dieu, mais par le règne de cette
"raison" mutilée de sa dimension essentielle: la recherche des fins. D'une "science" devenant une religion des moyens.
Mais ils ne savent pas qu'ils ont changé d'opium.
Les grands pontifes du monothéisme du marché, avec l'efficace clergé de leurs technocrates ordinanthropes (c'est-à-dire ne se posant jamais la question du sens et des fins), sont devenus les maîtres du monde par la puissance des armes, de l'argent, et des medias. Ils nous conduisent, par une logique aveugle d'inégalité croissante des hommes et d'épuisement de la nature, à l'avortement programmé du XXIème siècle.

Est-ce une utopie de les affronter ?
L'éveil de la foi ne s'impose jamais par les armes, les croisades ou les inquisitions. La levée commence dans la conscience des hommes avant les grandes explosions populaires.
Ce n'est pas une utopie prédicante ou moralisante car les armements les plus sophistiqués, les machines, les instruments de torture ou de conditionnement médiatique, sont manipulés par des hommes et lorsqu'une certitude se casse dans la tête ou le coeur de ces hommes, ces armes tombent de leurs mains. En ce dernier siècle, des guerres du Vietnam à celle d'Algérie, ou de l'impuissance de la plus puissante armée du Shah d'Iran devant un peuple aux mains nues, les exemples ne manquent pas de victoires imprévues du plus faible. Imprévues pour les stratèges militaires ou politiques parce que la foi n'entre pas dans leurs circuits électroniques.
A l'échelle des millénaires, le bouddhisme "
éveilla" sans combat le plus vaste des continents; la foi des martyrs de Jésus, avant sa captation constantinienne, se répandit sous le talon de fer de l'empire romain; la foi de quelques milliers de disciples du prophète Mohammed, malgré la puissance numérique et technique infiniment supérieure des empires de la Perse et de Byzance, déferla en quelques années de la mer de Chine à l'océan Atlantique.
Comme il est dit dans les sagesses et la foi de tous les mondes, dans les mêmes termes, des Védas à l'Evangile: le Royaume est déjà là, "
au dedans de nous et en dehors de nous".

Ce livre n'a d'autre but que d'appeler chacun à prendre conscience qu'il est personnellement responsable - sans délégation possible à un parti, un Etat ou une Eglise - de l'avènement possible de ce "Royaume", et à se lever, contre les dérives de la décadence, pour passer du non-sens au sens, de la mort Ã