vendredi 11 décembre 2009
Pour le socialisme du 21e siècle, une Ve Internationale ?
Lors de la rencontre internationale des partis de gauche tenue du 19 au 21 novembre 2009 à Caracas, le président du Venezuela Hugo Chavez a lancé l’idée de la création d’une V Internationale pour la construction du socialisme du 21eme siècle. Il a ainsi proposé l’organisation par le Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) de la tenue d’une rencontre mondiale, à Caracas en avril 2010, pour initier la constitution de cette instance qui portera un projet anticapitaliste.
Pour Chavez, il n’y pas de temps à perdre pour la création d’une «nouvelle organisation qui corresponde au temps et aux défis que nous vivons, et qui soit un instrument d’unification et d’articulation de la lutte des peuples pour sauver cette planète». Il a déclaré aussi que le « capitalisme est une menace pour le futur de la race humaine » et a considéré qu’actuellement « l’épicentre de la révolution est en Amérique latine, particulièrement au Venezuela ».
Si la Vème Internationale voit le jour l’année prochaine en Amérique latine, elle deviendra de fait la première instance des travailleurs créée en dehors de l’Europe. Pour rappel, la première Internationale a été fondée par Marx en 1864 à Londres, la deuxième par Engels en 1889 à Paris, la troisième par Lénine en 1919 à Moscou et la quatrième par Trotsky en 1938 à Paris. Ces Internationales ont vu le jour dans un contexte marqué par un activisme effervescent du mouvement ouvrier européen qui était en position de prendre le pouvoir, comme il fut le cas en Russie impériale en Octobre 1917.
En fait, l’idée d’une nouvelle internationale a été déjà proposée deux ans auparavant par le sociologue Michael Löwy, membre de la IV Internationale. « La Cinquième Internationale n’est pas le spectre rouge qui hante l’Europe et le monde dont parlait Marx dans le Manifeste communiste, mais c’est une idée qui commence à circuler. Voici peu de temps, un journal patronal français, le » Bulletin des industriels de la métallurgie » parlait du danger d’une Cinquième Internationale. On ne sait pas d’où il sortait cette idée », avait-il écrit. Par la voix de François Sabado, le Nouveau Parti Anticapitaliste, section française de la IV Internationale, a répondu oui à l’appel de Chavez.
Bien que le mouvement altermondialiste ait réussi à créer à travers
les forums des rencontres qui lient des expériences de luttes menées un
peu partout dans le monde, l’idée de Chavez apporte un nouvel espoir
dans le camp du mouvement anticapitaliste. 2O ans après la chute du mur
de Berlin et l’effondrement de l’URSS ainsi que l’atomisation de la III
Internationale (appelée aussi l’Internationale Communiste),
l’implication du Venezuela de Chavez dans l’unification des luttes au
niveau mondial donnera éventuellement naissance à l’Internationale des
opprimés du XXI siècle.
Mohammed Yefsah
lundi 8 juin 2009
Nouvelles manifs unitaires le 13 juin...et après ?
Article publié sur le site des Communistes Unitaires: Manifestations
unitaires, occupations d’entreprises…tensions diverses…de tous côtés
s’exprime que la situation ne peut plus durer. Mais quelle situation
exactement ? De savoir le préciser ou pas modifie la force des
mouvements. S’agit-il
seulement de « punir » les excès de capitalistes particulièrement sans
scrupules en calmant momentanément leurs appétits ? Peut-on accepter
que quelques centaines de milliers d’individus décident du sort de la
planète, les lois leur donnant les pouvoirs de délocaliser à volonté,
de puiser dans les revenus de « leur » entreprise comme ils
l’entendent ? Peut-on continuer à évoquer l’argent que l’Etat a
insufflé dans des banques et dans des entreprises en oubliant que sans
les contribuables l’argent de l’Etat n’existe pas et qu’il s’agit donc
de notre argent ? Les
tensions, exaspérations et même les violences témoignent de la
recherche d’une nouvelle efficacité : on ne veut plus attendre et que
rien ne se passe. Chacun voit bien qu’il ne suffit pas d’aller de
manifestations en manifestations. Définir ce que l’on exige fait partie
du rapport des forces qui peut contraindre patronat et pouvoir à des
reculs conséquents. Et
comment accepter ce chantage qui consiste à accroître continuellement
les « non-participations » à l’effort général à travers des exemptions
comme à l’égard de la Sécurité sociale, comme si on suppliait les
détenteurs de capitaux de bien vouloir investir ? N’est-il pas temps
d’interroger s’il ne vaudrait pas mieux se passer d’eux et socialiser
les grandes entreprises ? Ne peut-on pas considérer qu’à travers « les
aides de l’Etat » nous les avons déjà largement payées ? Les salariés
des services publics savent que c’est depuis que l’on saucissonne leur
entreprise pour en confier des morceaux à des entreprises privées que
les services rendus sont moins bons. Au sortir de la seconde guerre
mondiale aurait-on considéré comme « rentable » de tirer des câbles à
haute tension ou d’installer des bureaux de postes dans des régions
reculées ? Des maternités ferment au nom de la sacro-sainte
rentabilité. Mais à quoi sert de se regrouper en société ? A la
rentabiilté financière ou à l'efficacité sociale pour satisfaire les
besoins humains ? Et, de ce fait, pour assurer l’égalité d’accès à la
santé, au logement, aux transports urbains ou à la culture, ces
services ne devraient-ils pas être d’accès gratuit ? N’est-ce pas cela
qui germe à travers la question du téléchargement ? Pour cela, il est
nécessaire de savoir qui a le pouvoir de décision et donc la maîtrise
des leviers de l’économie. Bien
évidemment, évoquer la propriété collective fait penser au
collectivisme ou même à ce qu’ont été les nationalisations en France.
Mais nationalisation n’est pas obligatoirement synonyme d’étatisation.
C’est l’étatisation qui rend anonyme la responsabilité et l’esprit
d’initiative. Si la nation c’est le peuple, alors nationalisation doit
vouloir dire décisions démocratiques prises avec les salariés et les
usagers ou leurs représentants. Répondre à la crise doit nous conduire
à explorer concrètement un nouveau type de démocratisation de l’accès
aux responsabilités et aux pouvoirs effectifs. Il
nous semble que pour celles et ceux qui veulent combattre la crise et
avancer vers une société fondée sur l’égalité et la reconnaissance du
rôle social de chacun(-e), il est temps de faire des pouvoirs et de la
propriété le centre de grands débats qui permettent de demander aux
financiers et au pouvoir les comptes qu’ils doivent rendre.
lundi 6 avril 2009
Le projet socialiste a été trahi. Il faut le réinventer au 21e siècle
Entretien avec Eric Toussaint
En évaluant la crise internationale et les propositions de la gauche face à une situation mondiale qui se dégrade rapidement, Eric Toussaint distingue deux gauches fort différentes qui proposent des options distinctes pour résoudre l’interconnexion des crises du capitalisme. Une option, explique-t-il, se préoccupe encore du socialisme et des questions écologiques, elle parle d’écosocialisme, se manifeste à travers les mouvements sociaux et lutte pour mettre en pratique des « solutions anti-capitalistes, féministes et anti-racistes ». L’autre, la gauche social-libérale ou social-démocrate, est présente dans des gouvernements comme ceux de Barack Obama, Lula, Gordon Brown, José-Luis Zapatero. Ceux-ci, affirme-t-il, en plus de s’investir dans le modèle économique néolibéral, sont incapables de percevoir l’ampleur de la crise écologique, « renforcent le mode de production productiviste le saupoudrant peut-être d’un peu de couleur verte sans, d’aucune manière, adopter les mesures radicales qui s’imposent ».
La crise de civilisation par laquelle passe actuellement l’humanité est aussi, pour le politologue belge, un reflet de l’histoire de la gauche social-démocrate qui « s’est adaptée à la société capitaliste ». Dans cet entretien spécial accordé à IHU ON-Line |1|, Toussaint affirme que, en plus de ne pas respecter la « véritable démocratie basée sur l’autogestion », « la crise profonde de la gauche est liée, d’une certaine manière, à une déformation des propositions des socialistes, des communistes comme Karl Marx et Friedrich Engels ». En défendant le socialisme du 21e siècle, il met en évidence qu’il ne faut pas reproduire ce qui a été mis en pratique au 20e siècle, mais au contraire « être une réponse profondément démocratique et autogérée aux expériences négatives du passé ».
Interrogé sur la possibilité de construire une proposition plus radicale qui mette fin au capitalisme, il se fait incisif : « Cela implique de profondes mobilisations sociales pour mettre en place un véritable processus révolutionnaire, comme celui qui a triomphé il y a 50 ans à Cuba le 1er janvier 1959 ». Et emphatique : « Il faut une nouvelle politique anti-capitaliste, socialiste et révolutionnaire qui doit inclure une dimension féministe, écologiste, internationaliste, anti-raciste. Il faut que ces différentes dimensions soient intégrées de manière cohérente dans ce qui est en jeu, dans le socialisme du 21e siècle ».
Eric Toussaint, président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de laDettedu tiers Monde, www.cadtm.org), est docteur en sciences politiques de l’Université de Liège (Belgique) et de l’Université de Paris VIII (France). Il est l’auteur de Banque du Sud et nouvelle crise internationale. Alternatives et résistances au capitalisme néolibéral, CADTM / Syllepse, Liège-Paris, 2008, 207 pages ; Banque mondiale : le Coup d’Etat permanent. L’Agenda caché du Consensus de Washington , coédition CADTM / Syllepse / CETIM, Liège-Paris-Genève, 2006, 310 pages ; La Finance contre les peuples. La bourse ou la vie , CADTM, CETIM, Syllepse, Liège-Genève-Paris, 2004, 638 pages. Coauteur avec Damien Millet de 60 Questions/60 réponses sur la Dette, le FMI et la Banque mondiale , coédition CADTM / Syllepse, Liège-Paris (2008).
L’entretien
IHU On-Line – Vous dites que pour résoudre les problèmes des crises globales, il est nécessaire de réaliser une rupture radicale. Cela peut-il seulement venir de la gauche ? Comment ?Vous pouvez constater, clairement, que la proposition d’une rupture radicale avec la société capitaliste est réalisée par des secteurs de la gauche, comprenant des partis et des organisations sociales. Elle est issue de la gauche radicale dans le monde entier à travers des partis de gauche révolutionnaire comme, au Brésil, le PSOL ou le PSTU. D’autres partis ont la même orientation en Amérique latine. En Europe, des partis révolutionnaires se construisent comme en France où vient d’être fondé, il y a un mois, le Nouveau Parti Anticapitaliste dont la figure emblématique est le facteur Olivier Besancenot |2|. Nous voyons le même processus dans d’autres pays, également en Asie. En ce qui concerne les mouvements sociaux, on peut prendre connaissance de leurs déclarations, adoptées au Forum Social Mondial de Belém, le 30 janvier |3|. Vous constaterez que cette déclaration des mouvements sociaux invite à la rupture totale avec le capitalisme et qu’elle refuse la perspective d’une réforme du capitalisme par une nouvelle régulation. Si nous lisons la déclaration de la Marche Mondiale des Femmes |4| adoptée le 1er février à Belém et la déclaration finale des Peuples indigènes |5|, on peut percevoir que la même option est affirmée. Donc, ma réponse est : il est clair qu’aujourd’hui, dans le monde, différents partis et différentes organisations sociales proposent une rupture radicale avec le capitalisme.
Eric Toussaint –
IHU On-Line – Entre les secteurs de gauche, deux options sont discutées quand il s’agit de penser en termes de changements. Certains cherchent à dépasser la phase néolibérale en récupérant un développement régulé par l’action de l’Etat, et d’autres défendent une rupture socialiste. Ces chemins sont-ils possibles ? N’est-ce pas le moment de proposer quelque chose de nouveau ?Oui, il est clair que ces chemins sont possibles. Le premier schéma que vous décrivez est mis en pratique par des organisations de gauche qui sont au gouvernement. C’est la politique par exemple de Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil ; c’est la même politique qui est appliquée par Cristina Kirchner en Argentine, Michelle Bachelet au Chili, etc. En Argentine, il y a deux mois, le gouvernement de Cristina Kirchner a renationalisé les fonds de pension. Donc des politiques qui correspondent à la première option que vous avez présentée dans votre question sont mises en pratique. Mais cela ne permet pas de répondre, à mon sens, au défi que représente la crise globale. On peut constater que cette pratique politique maintient la domination de la société capitaliste dans laquelle l’Etat intervient comme pompier pour éteindre l’incendie provoqué par la crise globale du capitalisme.
Eric Toussaint –
Alors, l’autre option qui propose une véritable rupture socialiste est encore à l’état de proposition. Je ne peux pas citer des gouvernements, actuellement au pouvoir, qui mettent en pratique de manière cohérente cette orientation, même si certains d’entre eux, comme ceux de Hugo Chavez ou d’Evo Morales, agissent partiellement dans cette direction. Leurs discours sont des discours de rupture socialiste, mais leurs pratiques sont plus modérées que cela. Alors, est-ce que le schéma plus radical est possible ? Certainement. Mais cela implique de profondes mobilisations sociales, pour donner la priorité à un véritable processus révolutionnaire comme celui qui a triomphé il y a 50 ans à Cuba le 1er janvier 1959. Dans les années qui ont suivi la victoire de la révolution cubaine, on a assisté dans l’île à d’intenses mutations : une profonde redistribution de richesses au bénéfice de la population, la perte par les capitalistes du contrôle des moyens de production et un processus de démocratisation. Par la suite, Cuba, soumise au blocus des Etats-Unis et aussi à l’influence soviétique, change partiellement de direction. Mais on ne peut pas oublier le puissant élan révolutionnaire du début. Je ne vois pas pourquoi, face à cette crise capitaliste globale, on ne pourrait pas à nouveau connaître, dans le futur, des explosions révolutionnaires comme celles que l’on a connues à Cuba.
IHU On Line – Vous dites qu’en ce moment, il ne s’agit pas seulement d’une crise économique et financière et que la question est beaucoup plus profonde. Dans quel sens cet enchevêtrement global a–t-il aussi à voir avec la crise de la gauche ? Pouvons-nous dire que les deux aspects sont liés ?Eric Toussaint – Oui. C’est une bonne question. Il y a effectivement une crise de gestion social-libérale. Je fais référence à la politique du gouvernement Lula, à celle du gouvernement Zapatero en Espagne ou de Brown en Grande-Bretagne. Il y a une crise profonde car ceux qui ont voté pour mettre ces gouvernements au pouvoir attendaient d’eux un autre type de politique. Il faut se souvenir de l’élection de Lula et du fait que le programme sur lequel il a été élu en 2002 annonçait une véritable rupture avec le néolibéralisme (je ne parle pas de rupture avec le capitalisme). A l’inverse d’une rupture, on a assisté à une continuité par rapport aux politiques néolibérales. Donc, la crise de crédibilité de la gauche fait partie de la crise globale.
Par ailleurs, il est clair que les expériences dramatiques du socialisme réel du siècle passé pèsent également. Dans la mémoire collective, existe l’idée que le socialisme est associé à une économie complètement étatisée, à la domination d’un parti unique et à l’absence de véritables libertés démocratiques.
En résumé, d’un côté, il y a un bilan très négatif de la gestion social-libérale, c’est-à-dire de la politique social-démocrate et, d’un autre côté, un bilan désastreux de la gestion stalinienne du « socialisme réel » qui a dominé l’expérience du bloc soviétique au 20e siècle. On n’a pas dépassé cette crise de crédibilité. C’est cela qui est en jeu dans le débat sur ce que d’aucuns appellent le socialisme du 21e siècle.
Le socialisme du 21e siècle doit constituer une réponse profondément démocratique et autogérée aux expériences négatives du passé. Il ne s’agit donc pas de reproduire ce qui fut mis en pratique au cours du 20e siècle. Il s’agit, face à cette crise globale du système capitaliste, avec cet aspect de crise de civilisation, de répondre également à la crise de la gauche. Il faut une nouvelle politique anti-capitaliste, socialiste et révolutionnaire qui intègre obligatoirement une dimension féministe, écologiste, internationaliste, anti-raciste. Il faut que ces différentes dimensions soient articulées de manière cohérente et intégralement prises en compte dans les projets du socialisme du 21e siècle.
IHU On-Line – Quelles sont les propositions de la gauche face à la crise financière globale ?
Eric Toussaint – Il y a deux réponses différentes de la gauche. Il y a la gauche qui applique une politique social-libérale : Lula, Brown, Zapatero… Cette politique n’est pas très différente de celle de Sarkozy en France, ni même de celle de Berlusconi en Italie ou de celle de Bush auquel Barack Obama a succédé. C’est une politique de sauvetage des banquiers : dépenser énormément d’argent public pour maintenir un système bancaire privé complètement dominé par les grands groupes financiers capitalistes. Bon, c’est la réponse de la gauche qui est au pouvoir et qui ressemble fort à une politique de droite. Dans l’exemple que je viens de donner, on ne peut faire réellement une différence entre la politique de Brown et celle de Sarkozy. On ne peut pas non plus faire la différence entre la politique de Lula par rapport au système financier privé et la politique de Sarkozy en France.
Mais il y a une deuxième option à gauche. Ses propositions sont exprimées dans la Déclaration adoptée à Caracas le 10 octobre 2008, lors de la conférence internationale intitulée « Réponse du Sud face à la crise économique mondiale » et dont on peut trouver le texte intégral sur différents sites internet, notamment celui du CADTM |6|. Cette Déclaration finale de Caracas demande la nationalisation du secteur bancaire. La nationalisation signifie qu’on transfère le secteur bancaire du secteur privé au secteur public. Il doit s’agir d’une nationalisation sans indemnisation. Cela signifie que c’est à l’Etat de gérer le secteur bancaire sans indemniser les grands actionnaires. Il faut aller plus loin dans la mesure où les grands actionnaires et les administrateurs des banques ont suivi une politique qui est responsable de la crise financière globale et, principalement, de la faillite de toute une série de banques.
Mesures pour affronter la crise
Il s’agit, pour l’Etat qui nationalise ces banques, de récupérer le coût de l’opération sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs de ces sociétés. Il faut adopter d’autres mesures pour affronter la crise. Il faut, par exemple, une réduction radicale du temps de travail des salariés sans perte de salaire. Il est nécessaire de répartir le travail disponible dans notre société en donnant un emploi à beaucoup plus de personnes qu’on ne l’a fait jusqu’à présent et permettre à ceux qui travaillent aujourd’hui de travailler moins mais en garantissant leurs salaires. Dans le cas de figure où on garantit les salaires de ceux qui travaillent aujourd’hui et où on donne du travail à ceux qui n’en ont pas, on augmente évidemment le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent et on peut relancer l’économie. C’est une politique d’urgence qui a plusieurs avantages. Elle a l’avantage de donner du travail à ceux qui n’en ont pas, d’augmenter les cotisations sociales payées par les travailleurs et les employeurs ainsi que de garantir le financement des retraites. Cela peut permettre aussi d’avoir des recettes pour payer les allocations sociales aux personnes qui n’ont pas d’emploi et d’alimenter un fonds pour cette fameuse allocation universelle qui est évoquée dans plusieurs pays.
Il faudrait aussi, comme mesure plus structurelle, en finir avec le contrôle privé sur les grands moyens de production, de commerce et de crédit ainsi que sur les secteurs de la culture et de l’information. Aujourd’hui, les grands moyens de production, de communication et des services sont dans les mains du capital privé. Il faudrait transférer le contrôle et la propriété des grands moyens de production, de commerce et de services (y compris les moyens de communication) au secteur public. Et combiner le contrôle public et la propriété publique des grands moyens de production avec d’autres formes de propriété : la petite propriété privée et familiale dans le secteur agricole, de l’artisanat et des services. Par exemple, les électriciens, les plombiers, le commerce de détail, la restauration, toute une série de métiers très importants dans la vie quotidienne, où il est tout à fait normal d’avoir une petite propriété individuelle. Il faut développer aussi d’autres formes de propriété comme la propriété coopérative, la propriété communautaire, et protéger la forme de propriété traditionnelle des peuples indigènes. Il faut également, en ce qui concerne la propriété publique, avoir un contrôle citoyen, un contrôle démocratique sur le secteur public. Si on procède à ces réformes structurelles, on réalise une rupture radicale avec le système capitaliste. Une série d’autres mesures serait nécessaire pour répondre aux différentes dimensions de la crise globale.
Pour répondre au changement climatique et à d’autres aspects de la crise écologique, il faut des mesures radicales pour réduire l’émission de gaz à effet de serre. Pour résoudre la crise alimentaire, il faudrait, c’est clair, mettre en pratique une politique de souveraineté alimentaire pour garantir que, dans chaque pays, les producteurs locaux puissent satisfaire la demande de la population sans recourir, autant que possible, à des importations d’aliments provenant du marché mondial. Ce sont donc quelques-unes des propositions de réforme radicale, révolutionnaire, du système.
IHU On-Line – Qu’est-il en train de se passer au niveau de la gauche mondiale ? Pourquoi y a-t-il un fossé tellement large entre la théorie et la pratique de pensée politique de la gauche ?
Eric Toussaint – La gauche mondiale traverse une crise profonde due à son histoire. L’histoire du courant social-démocrate est celle d’une défaite profonde car il s’est adapté à la société capitaliste. La défaite de la gauche, c’est aussi celle de la gauche stalinienne, c’est-à-dire l’expérience qui a dominé les tentatives de construction du socialisme en Union soviétique et en Chine. Ce fut aussi une profonde défaite parce que la véritable démocratie basée sur l’autogestion n’a pas été respectée en ce sens que la bureaucratie au pouvoir dans ces pays voulait tout étatiser et tout dominer à partir de l’Etat. C’était une profonde erreur ! Le socialisme, ce n’est pas le contrôle de toute l’économie par l’Etat. La crise profonde de la gauche est liée, d’une certaine façon, à une trahison des propositions des socialistes et des communistes, comme Karl Marx et Friedrich Engels. Karl Marx disait que la société à laquelle nous aspirons, le communisme, c’est l’association libre des producteurs libres. Il disait aussi que l’émancipation des travailleurs serait l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Marx ajoutait que l’Etat, dans le socialisme, devait tendre à disparaître. Et le socialisme est une transition entre le capitalisme et le communisme (qui implique l’extinction de l’Etat). Dans le socialisme, l’Etat existe encore mais il existe de manière provisoire et doit viser à sa propre disparition.
Alors, en quoi a consisté l’expérience soviétique ? Au lieu de provoquer la disparition de l’Etat, le parti communiste, sous la direction de Staline, a renforcé comme jamais l’Etat et il a interdit toute une série d’expressions démocratiques. Ce fut une profonde perversion du projet socialiste qui, au contraire, est éminemment démocratique. Si nous prenons l’expérience des socialistes, ce qu’on appelle la social-démocratie, Lula, Zapatero, Brown ou encore Daniel Ortega au Nicaragua ne sont pas non plus en faveur de la disparition de l’Etat. Ils sont en faveur du maintien de l’Etat capitaliste avec des socialistes au gouvernement. Selon eux, il faut un Etat capitaliste qui réglemente un tout petit peu l’activité du capital.
La gauche qui est au pouvoir et qui a dominé dans le passé a trahi le vrai projet libérateur et émancipateur du socialisme. Voilà donc les raisons profondes de la crise de la gauche.
Une gauche radicale et révolutionnaire défend le projet socialiste original ; elle essaie, à partir de l’activité dans les mouvements sociaux, de le renforcer par différents moyens. Cette gauche radicale participe aussi aux campagnes électorales. Elle tente de faire élire des parlementaires qui mènent une lutte anti-capitaliste dans les institutions parlementaires, liée à une perspective de rupture et non à une perspective d’adaptation au système. L’idée est de favoriser une authentique révolution, une transformation radicale des rapports de propriété et des rapports sociaux dans la société.
IHU On-Line – Les lignes directrices du marxisme furent détournées de ce qu’elles voulaient dire réellement ? Comment se situe la question écologique actuelle au sein de la pensée marxiste ?Par rapport au projet socialiste tel qu’il a été conçu par Karl Marx au cours du 19e siècle, il faut préciser que, dans les dimensions que Marx a étudiées, certaines n’ont pas été développées, ou pas suffisamment. L’importante dimension féministe, qui met en cause le système de la domination patriarcale, et la dimension écologiste n’ont pas été développées par Marx même s’il a conçu un projet émancipateur incluant l’être humain dans la nature. Marx considérait que l’humanité fait partie intégrante de la nature. Il n’y a pas, chez Marx, une dichotomie entre l’être humain, d’un côté, et la nature, de l’autre. Cette conception de Marx préparait à prendre en compte les problèmes écologiques.
Eric Toussaint –
Les problèmes écologiques actuels sont l’héritage d’un peu plus de deux siècles d’application du mode de production capitaliste et productiviste avec, à la clé, la destruction et le non respect de la nature. Pour être complet dans la critique, il faut dire que l’expérience du socialisme réel du 20e siècle (que ce soit en Union soviétique ou dans la Chine maoïste) est aussi profondément négative en terme écologique. Il y a eu développement brutal et agressif d’un mode de production qui a contribué dans ces pays à détruire la nature de la même façon que le capitalisme dans les pays d’Europe occidentale, l’Amérique du Nord ou le Japon.
Il faut combler cette distance entre la théorie et la pratique. Il faut retourner à la théorie dans ce qu’elle a de révolutionnaire et d’innovateur. Il est nécessaire d’intégrer aux contributions de Marx la réflexion sur les problèmes de la société d’aujourd’hui, comme la question écologique. La dimension féministe est aussi fondamentale. Les femmes mènent depuis des siècles un combat pour l’égalité. Il y avait des dirigeantes femmes révolutionnaires bien avant Marx, notamment des dirigeantes révolutionnaires qui ont participé activement à la révolution française de 1789 et qui avançaient déjà à l’époque des revendications féministes. Mais le mouvement féministe s’est surtout développé et a mis en question la domination patriarcale au cours des 60 dernières années ; aujourd’hui, il contient un projet révolutionnaire. C’est pour cela que cette dimension féministe doit absolument être intégrée.
IHU On-Line – En plus des questions économiques et politiques, nous percevons, en ce moment de crise, qu’un nouveau paradigme énergétique et écologique est ressenti comme urgent et indissociable du dépassement des problèmes. La gauche n’a-t-elle pas encore perçu la gravité de ces questions ?
Eric Toussaint – Au contraire. Je pense que la gauche radicale a parfaitement pris en compte la gravité de ces questions. C’est pour cela qu’elle propose une alternative féministe, écologiste, anti-raciste, anti-capitaliste et socialiste. La dimension écologiste est extrêmement importante et c’est pour cela que la gauche radicale parle d’ « éco-socialisme », notion englobant l’écologie et le socialisme. Par contre, la gauche social-libérale ou social-démocrate qui est au pouvoir n’a pas pris en compte l’ampleur de la crise écologique. Ainsi, on peut constater que, durant la gestion social-libérale de Lula au Brésil, on a continué à détruire une région comme l’Amazonie au même rythme que sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso et ses prédécesseurs. Au cours des cinq dernières années de la gestion de Lula, on a procédé à la déforestation de l’Amazonie brésilienne sur un territoire équivalent à celui du Venezuela. Et si on prend en exemple d’autres gouvernements de gauche traditionnelle comme ceux de Brown ou de Zapatero en Europe, ils sont aussi dans l’incapacité de se rendre compte de l’ampleur de la crise écologique. Donc, ma réponse à la dernière question est que la gauche radicale prend en compte cette crise écologique et propose une réponse éco-socialiste tandis que la gauche traditionnelle poursuit et renforce le mode de production productiviste en le saupoudrant d’un tout petit peu de couleur verte sans adopter les mesures radicales qui s’imposent.
IHU On-Line – Qu’est-ce que ce moment historique représente pour l’humanité ?L’humanité est à nouveau à un carrefour historique. La crise globale a différentes dimensions : écologiques, alimentaires, migratoires, financières, économiques, ainsi qu’une crise de gouvernance mondiale, sans oublier la série de guerres d’agression telles que celles en Irak et en Afghanistan, combinées au non respect des droits des peuples comme le non respect des droits du peuple palestinien à avoir territoire et un Etat. L’humanité fait face à deux directions : d’un côté, la sortie capitaliste de la crise, c’est-à-dire la solution proposée par Barack Obama, Lula, Sarkozy, Brown, Zapatero, le gouvernement chinois, Poutine, etc. ; de l’autre côté, le choix est de tourner le dos au capitalisme et de mettre en pratique des solutions anti-capitalistes, écologistes, féministes et anti-racistes. J’espère que l’humanité fera ce dernier choix car si nous voulons répondre à l’ensemble de la crise globale, il faut une réponse anti-capitaliste, éco-socialiste et féministe globale.
Notes :
|1| La version originale en portugais a été publiée par la Revista do Instituto Humanitas Unisinos au Brésil : http://www.unisinos.br/ihuonline/index.php ?option=com_tema_capa&Itemid=23&task=detalhe&id=1525 Les réponses d’Eric Toussaint sont principalement tournées vers un public brésilien en particulier et latino américain en général mais elles sont valables également pour les autres parties du globe.
|2| Olivier Besancenot, membre de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), a été le plus jeune candidat à la présidence en France, représentant un parti d’extrême gauche. Aux élections de 2002, il a obtenu 4,25% des voix. Cette année, du 5 au 8 février, il a participé à la fondation du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). La veille, la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) avait voté sa dissolution avec 87% des voix après quarante années d’existence (Note de IHU On-Line).
|3| Voir le texte complet : http://www.cadtm.org/spip.php ?article4079
|4| Voir le texte complet : http://www.cadtm.org/spip.php ?article4105
|5| Voir en espagnol : http://www.cadtm.org/spip.php ?article4133
|6| Voir le texte complet de la déclaration finale http://www.cadtm.org/spip.php ?article3797 ainsi que la contribution d’Eric Toussaint http://www.cadtm.org/spip.php ?article3785
infos article
URL: http://www.cadtm.org
L’interview a été réalisée par Patrícia Fachin
mardi 27 janvier 2009
Ce n'est pas à la population de payer la crise

Les classes populaires sont durement touchées par la crise. L'inquiétude pour l'avenir grandit. La politique du pouvoir est plus que jamais au service des privilégiés. L'heure est à la riposte. Les organisations signataires de cet appel défendent des propositions pour une autre politique, et s'engagent dans le soutien et la participation aux mobilisations, notamment à la journée interprofessionnelle de grèves et manifestations du 29 janvier.
En deux mois, le nombre de chômeurs a augmenté de plus de 100 000. Dans les entreprises privées, sous couvert de crise, les plans de licenciements se multiplient et le chômage partiel touche des secteurs entiers. Les intérimaires et l’ensemble des précaires sont touchés de plein fouet. La remise en cause des droits des chômeurs continue. Au nom de la lutte contre « les déficits », le pouvoir a réduit les budgets publics, a privatisé, mis en concurrence « libre et non faussée » les services publics. C'est un véritable plan de mutation libérale et de privatisation qui s'accentue avec les suppressions d'emplois publics.
Le gouvernement, il y à encore quelques mois nous annonçait que « les caisses sont vides ». Depuis il a trouvé des centaines de milliards (plus de 428 milliards d’euros) pour sauver les banques, assurances et autres organismes financiers. Les divers « plans de relance » ici et là dans le monde n'ont qu'un seul objectif: maintenir les profits des grands groupes capitalistes. La crise est une crise européenne et mondiale. Dans ce contexte, nous devons également nous mobiliser pour une Europe sociale, écologique, démocratique, féministe.
Des résistances existent ! Des salarié-e-s se mobilisent contre les licenciements, organisent des manifestations avec le soutien de la population. Les mouvements dans l'Education Nationale, notamment des lycéen-ne-s et de leurs professeur-e-s montrent qu'il est possible de faire reculer ce gouvernement. Des familles mal logées ou sans logis se battent pour l'application de la loi de réquisition des logements vides. Les salarié-e-s sans papiers poursuivent la lutte pour leur régularisation. Nous sommes parties prenantes de toutes ces résistances et nous nous inscrivons dans les prochaines mobilisations de janvier, Education Nationale le 17, Santé et Hôpital Public le 24, grève interprofessionnelle et manifestations de masse du 29 janvier.
Une autre politique est possible, en s’attaquant aux profits et à la spéculation financière, en remettant en cause la rémunération du capital. . Il faut donner la priorité aux salaires et aux droits sociaux, mettre à contribution les profits et les dividendes versés aux actionnaires, en remplaçant le « bouclier fiscal » pour les privilégié-e-s et les spéculateurs par le bouclier social permettant au plus grand nombre de vivre mieux.
Nous exigeons l’augmentation des salaires, du SMIC, du minimum vieillesse et des minimas sociaux. Nous proposons l’annulation du paquet fiscal de l’été 2007; une redistribution du budget de l’Etat pour répondre aux besoins sociaux et développer les services publics à tous les niveaux; une réforme de la fiscalité afin que les entreprises ne puissent plus, comme aujourd’hui, privilégier la spéculation au détriment de l’emploi et des conditions de travail.
Nous nous opposons aux licenciements, exigeons le droit de veto suspensif des salarié-e-s sur les licenciements. Nous exigeons le maintien du contrat de travail, le maintien de l'intégralité des revenus et des droits des salariés mis au chômage technique.
Nous réaffirmons le principe du CDI comme référence du contrat de travail dans le privé et de l’emploi statutaire dans le public. Nous défendons les reprises autogestionnaires d'entreprises par les salarié-e-s. Nous refusons toute aide publique aux entreprises qui licencient.
Nous agissons pour la suppression des paradis fiscaux, pour une appropriation publique du système de crédit permettant une autre politique d'investissement au service de l'emploi, du logement social, des services publics et de projets prenant en compte l'urgence écologique.
Nous voulons remettre en cause le pacte de stabilité et les directives européennes de privatisation; agir pour un nouveau type de développement; pour combattre toutes les formes de discriminations qui affectent le champ social; pour créer des emplois utiles sur le plan social et écologique. Nous proposons de dégager les moyens nécessaires à des objectifs de production économes en termes d'énergie et producteurs d'emplois notamment dans le domaine de l'environnement, des transports collectifs, du secteur des énergies renouvelables et du soutien à l'agriculture paysanne.
Nous voulons rompre avec les logiques financières développées par l’Union européennes et ses institutions, en particulier la Banque centrale européenne.
Nous refusons les suppressions d’emplois dans le secteur public, exigeons l’annulation des 30.000 suppressions de postes décidés, le retrait de la privatisation de la santé (loi Bachelot), la création d’emplois socialement utiles (Santé, l’Ecole, Poste, Recherche, et de nouveaux services publics, du logement, de la petite enfance, etc.) Nous agissons pour la réduction du temps de travail sans flexibilité ni annualisation avec embauches correspondantes.
Les grèves et manifestations comme celle du 29 janvier expriment les colères et amplifient les luttes. Une riposte populaire d'ensemble est urgente. Nous nous engageons à mettre toutes nos forces au service de la convergence des luttes contre les licenciements, la vie chère, le chômage et la précarité, et pour la défense et l'élargissement des services publics. C'est le moment !
Déclaration unitaire. AlterEkolo (AE) Alternative démocratie Socialisme (ADS), , Alternative Libertaire, Association des communistes unitaires (ACU), Coordination nationale des collectifs unitaires pour une alternative au libéralisme (CNCU), Les Alternatifs, Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Parti Communiste Français (PCF), Parti communiste des ouvriers de France (PCOF), Parti de Gauche (PG),
mardi 25 novembre 2008
Le PS : une saine querelle
Article sur http://www.agoravox.fr/
| Quand j’écoute les commentateurs et les médias, je lis les articles et commentaires j’ai l’impression de ne pas regarder le même monde. J’ai souvent l’impression que beaucoup de faiseurs d’opinions construisent des pièces de théâtre toujours dramatiques. Nous vivons dans une économie capitaliste depuis l’avènement de l’industrialisation, et l’histoire des événements que nous avons compilés nous expliquent clairement que les possédants n’ont, sauf charité, jamais redistribué sans y être obligés. Ce n’est pas insultant que de faire état de cette réalité des comportements humains. Si les tenants du capitalisme continuent de nous expliquer que c’est grâce à eux qu’a pu se développer la prospérité de nos peuples, la réalité de la mondialisation qui s’accompagne du triomphe du capitalisme dans les nouveaux pays nous en donne une preuve inverse. Vivant donc dans un pays capitaliste nous perpétuons par notre réglementation économique sa prégnance et avons même, en reconnaissant la loi du marché réduit le rôle de l’ÉTAT, même s’il intervient toujours, mais il ne dispose plus de la puissance que donne la capacité d’émettre de la monnaie. Faire donc ce constat c’est admettre que la majorité (y compris ceux qui sont clairement opposés au libéralisme) de la population vit suivant des principes capitalistes et est devenue favorable à la loi du marché du moins jusqu’à ce retour de manivelle du libéralisme (la crise financière) qui peut-être modifiera un temps soit peu la donne, mais pas dans le fond. Ainsi s’opposer actuellement au système dominant sans avoir un projet de société comme le fut en son temps le communisme, rend impossible la gouvernance du pays et laisse obligatoirement ses pourfendeurs dans l’opposition jusqu’à ce que se dégage de nos intrications un projet fiable nourrissant une nouvelle espérance. Nous avons vu nettement avec l’accession au pouvoir des socialistes en 82 que les comportements de consommation capitaliste et libérale des français ont eu raison de sa philosophie socialisante. L’on ne transforme pas le capitalisme sans transformer les comportements qui le renforcent. Ce n’est donc pas en changeant de leader que l’on peut socialiser le capitalisme si je puis m’exprimer ainsi, mais en ayant un projet de culture sociétale (elle est en marche par la force des choses et non de par la volonté des hommes, mais cela sera long). Avec le développement de la social-utopie grâce à des intellectuels sont nées des aspirations qui en donnant corps à une classe ont permis à ceux qui la composaient d’établir un rapport de force avec le capitalisme et le contraindre à la redistribution même si ce capitalisme par ses acteurs a su en tirer le meilleur profit par le consumérisme et le crédit, dont aucun citoyen aujourd’hui ne saurait se passer. Si nous avons encore dans notre pays ce que nous appelons l’exception française, c’est que les conquêtes sociales et la solidarité sont encore maintenues par des institutions sociales (syndicats) et une culture socialisante dans le principe, de citoyens d’après guerre qui ont formé le gros des troupes de la Gauche, et qui, si certains l’on quittée, restent attachés aux systèmes de solidarité (SS, mutuelle, caisse de retraite) que les libéraux voudraient voir se fondre dans un système d’assurance concurrentiel. Il y a donc un paradoxe entre des citoyens dans leur majorité aux comportements je vais dire libéral capitaliste et leurs attachements à des acquis socialisants. La fin du communisme soviétique a mis un terme au débat d’idéologie politique qui c’est focalisé exclusivement sur les luttes de pouvoir des uns et des autres, donnant un large écho aux thématiques populaires et à la recherche du chef suprême salvateur, et à la quasi idéalisation de l’Entreprise au point que certain expliquaient que l’ÉTAT devaient se conduire comme tel. Ainsi s’entretenait une confusion entre entreprise et capitalisme au point que qui conteste le capitalisme se voit attribué la contestation de l’entreprise. Or l’entreprise n’est qu’un lieu où se réalise le travail productif tandis que l’exploitation des individus en son sein est organisée par des lois et règlements que font et qu’appliquent des hommes. Dans l’ensemble de cette situation le PS a suivi une évolution qui l’a conduit au pouvoir sans être en mesure de s’opposer au capitalisme dont il est devenu par réalisme un « protecteur » en essayant de le contraindre à quelques mesures de redistributions devant la quasi disparition du rapport de force en faveur de la classe la plus exploitée qui s’est fortement désyndicalisée (pour un ensemble de raisons qui seraient trop longues à développer). Le PS continuerait paisiblement s’il n’y avait eu le paradoxe du vote de la constitution où la majorité des Français qui sont « libéral-capitalistes » votent contre une constitution libérale, alors qu’ils élisent majoritairement des assemblées et des présidents qui s’y réfèrent, et ainsi les militants du PS devenus « libéraux » votent majoritairement pour cette constitution qui institutionnalisait la loi du marché. A cette occasion les nonistes se font entendre au sein du PS et débute l’épopée qui se poursuit aujourd’hui. Ce vote négatif de la constitution fait espérer un renouveau de la Gauche socialisante qui essaie d’imposer ses orientations à la candidate aux élections présidentielles, qui elle considère qu’elles sont la cause de son échec. Et sur cet échec au présidentielle se met en tête de conquérir la direction du PS pour prolonger l’espoir de changement qu’elle a fait naître. Nous sommes là dans le discours rhétorique car sur le fond rien n’a changé, nous nous comportons toujours comme des « libéral-capitalistes », si ce n’est que le président élu prépare l’adaptation de la société à la compétition des salaires et niveaux de vie découlant de la mondialisation. Nouvelle donne, la crise vient bousculer les prévisions de la candidate, car cette déconfiture, passagère des vertus du libéralisme, redonne un coup de fouet aux valeurs socialisantes et alors commence au PS le positionnement des tendances qui détermineront le futur rang des présidentiables. L’espoir qu’a fait naître cette crise d’un renouveau de la gauche ne pourra pas conduire ses acteurs aux commandes de l’ÉTAT. Parce qu’ils n’ont pas de projet Socialisant opposable au capitalisme et en auraient ils un qu’une fois au commande ceux qui les auraient élus ne les suivraient pas car ils seraient toujours acteurs de comportements « libéral-capitalistes ». C’est pour cette raison que sans débat d’idéologie de longue durée la Gauche ne pourra occuper qu’un statut d’opposition profitable en réactualisant un rapport de force dans le présent. Reste aux autres socialistes à se positionner clairement pour ce qu’ils sont, des libéraux capitalistiques qui veulent faire faire du social au capitalisme sans le réformer, comme si l’exemple des subprimes n’était pas édifiant de cette impossibilité. Alors l’on peut les mettre au centre, mais pas au centre gauche car en se moment dans la rhétorique le président est le centre gauche à lui tout seul. Ainsi souvent nous oublions ce qu’est la réalité de nos comportement qui conditionnent notre existence pour tenir des discours d’à propos et parfois relayer seulement les faiseurs d’opinion au point que nous en arrivons à nous plaindre d’un processus démocratique du PS qui donne lieu à des railleries, alors que la compétition est partout dans notre monde et l’on trouve déplacé celle que se livrent des postulants à un poste de dirigeant pour un futur présidentiable. Cela en dit long sur l’évolution de l’image que nous pouvons avoir de la démocratie qui de plus en plus s’apparente pour certain à la désignation d’un dominant ce qui nous conduira inévitablement vers la dictature avec l’aval du peuple. La lutte pour la dominance est inscrite dans nos gènes il n’y a donc aucune honte à en parler sauf que nous avons estimé à un moment de notre histoire que les dominés avaient aussi le droit à la parole et au respect en tant qu’humain, ce fut un pas important vers l’hominisation, et aujourd’hui il nous faut presque accepter devant la complexité de notre monde un retour vers la dictature des plus forts et la recherche du chef père du peuple. C’est une bonne chose que le PS se querelle car la situation intérieure de ce parti le justifie et c’est aux militants de trancher quitte à se séparer s’ils ne peuvent plus vivre ensemble, mais certainement pas à demander à la justice de trancher leur différend. Je comprends aussi que les français sont de plus en plus habitués à fermer leurs gueules, la fermer dans l’entreprise, la fermer dans la rue, et maintenant la fermer sur le net pour insurrection d’opinion, alors quand certains se querellent comme au PS cela fait désordre. Mais il faut bien reconnaître que le phénomène anormal est que les français la ferment. |
samedi 8 novembre 2008
Ça suffit comme ça !
Ca commence à se décanter ! Le texte de Melenchon - Dolez:
Le résultat du vote au parti socialiste est connu. Les trois motions issues de la majorité sortante du Parti arrivent en tête. Elles obtiennent 80% des suffrages. Et la motion de Ségolène Royal l’emporte avec sa proposition d’alliance au centre. Ainsi, les orientations qui dominent la social-démocratie européenne l’ont emporté alors qu’elles conduisent partout à l’échec. Elles avalisent l’Europe du traité de Lisbonne, les alliances changeantes, l’abstention face à la droite, et refusent de mettre en cause le capitalisme. Ce résultat est sans ambiguïté. Le score respectable de la gauche du parti n’y change rien malheureusement.
Pour nous, ça suffit comme ça !
Nous refusons de nous renier en participant à des complots et des combinaisons tactiques. Car quels que soient les arrangements qui sortiront du Congrès de Reims, la future direction du PS appliquera l’orientation majoritaire en particulier quand viendront les prochaines élections européennes. Il faudrait alors accepter ce que nous refusons depuis toujours : le traité de Lisbonne et le Manifeste commun avec les partis sociaux démocrates qui gouvernent avec la droite dans leur pays. Non ! Pour nous, ça suffit comme ça !
Nous prenons nos responsabilités. Dans la crise du capitalisme, notre pays a besoin d’une autre voix à gauche. Nous voulons lui être utiles. Nous voulons reprendre l’initiative, formuler une alternative, faire reculer et battre Sarkozy. Par fidélité à nos engagements, nous prenons donc notre indépendance d’action. Nous quittons le Parti socialiste. Nous allons porter publiquement notre conception du combat républicain et socialiste, sans concession face à la droite, au capitalisme et leur irresponsabilité destructrice contre la société humaine et l’écosystème. Nous allons la proposer au suffrage universel. Ainsi que nous l’a montré en Allemagne Oskar Lafontaine avec Die Linke, nous décidons d’engager avec tous ceux qui partagent ces orientations la construction d’un nouveau parti de gauche et nous appelons à la constitution d’un front de forces de gauche pour les élections européennes. Nous savons qu’une énergie immense dans notre peuple est disponible pour le changement. Il faut aller de l’avant.
Jean-Luc Mélenchon, sénateur de l’Essonne
Marc Dolez, député du Nord
Vous pouvez soutenir cette démarche en signant un appel mis en ligne sur le site www.casuffitcommeca.fr
et http://www.lepartidegauche.fr/
lundi 29 septembre 2008
La gauche dans la décomposition sociale, par A. Le Pors
Intervention d’Anicet Le Pors, ancien ministre, Université d’été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.
Proposer comme premier thème de cette rencontre l’analyse de « l’état de la gauche » depuis un quart de siècle me conduit à trois remarques préliminaires.
Premièrement, la situation de crise – plutôt de décomposition sociale – ne concerne pas spécifiquement la gauche mais la société tout entière ; accréditer l’idée que les difficultés de la gauche devraient être recherchées essentiellement et prioritairement en son sein relèverait, à mon avis d’une démarche erronée.
Deuxièmement, l’analyse ne doit pas être centrée sur les organisations, les appareils, les stratégies d’alliances qui m’apparaissent secondaires et dérisoires, mais sur les causes de la décomposition et les conditions de la recomposition sociale, ce qui ne correspond ni aux mêmes préoccupations ni aux mêmes échéances.
Troisièmement, il faut se garder de plaquer des grilles de lecture anciennes sur les réalités nouvelles – a fortiori sur les perspectives – l’histoire ne se développe pas de manière linéaire, mais de plus en plus sur le mode aléatoire, animée par des contradictions fortes et multiples qui valorisent l’événement, même si on peut continuer de penser qu’en définitive ce sont les hommes et les femmes qui font l’histoire.
J’essaie par conséquent de placer l’analyse sur les questions fondamentales du mouvement historique, sur le très long terme et en m’attachant spécialement à ce qui est nouveau dans ce mouvement. Pour me faire comprendre plus simplement : en recherche de l’essentiel, je n’évoquerai pas les élections présidentielles de 2012.
À quel moment de l’histoire sommes-nous ?
Je n’ai évidemment pas la prétention d’apporter une réponse à cette question. Je veux seulement souligner qu’elle est primordiale et qu’elle doit donc constituer le point de départ de tout raisonnement politique sur l’état actuel de la société et, partant, sur les réponses à apporter.
Pour ce qui me concerne, cela me conduit à opérer un retour aux sources et à m’interroger sur ce qui a été longtemps le fond idéologique de mes convictions : le séquençage qu’opérait le matérialisme historique sur la base de l’analyse marxiste des rapports et des modes de production qui définissait un sens de l’histoire inéluctable faisant se succéder : féodalisme, capitalisme, socialisme et communisme. Cette vision quelque peu dogmatique et insuffisante avait au moins le mérite d’obliger à caractériser chacune de ces étapes, ce qui conduisait à distinguer les différents sous-modèles du capitalisme (de concurrence, de monopole, monopoliste d’État – le CME), et à dire en quoi consistait le socialisme avec notamment la condition nécessaire sinon suffisante de la propriété publique des grands moyens de production, d’échange et de financement. La question qui se pose aujourd’hui est : quelle part de validité conserve cette analyse à laquelle bien peu, à gauche, font aujourd’hui référence ?
De nombreux auteurs ont situé leur analyse en longue période. Je laisse de côté les « déclinologues » aux objectifs trop évidemment intéressés. Je ne retiens pas non plus La fin de l’histoire de Francis Fukuyama (1), et Le choc des civilisations de Samuel Huntington par trop instrumentalisés (2), pour leur préférer Marcel Gauchet. L’auteur du Désenchantement du monde nous propose une interprétation qui me semble pouvoir nous être plus utile. Il ne procède pas à un découpage de l’histoire en périodes successives, mais il tente d’identifier des mouvements qui se superposent, des traits de la période précédente persistant dans la période suivante. Le sens général consiste en un passage de l’hétéronomie (une société sacralisée par le droit divin) à l’autonomie (par émergence et affirmation des droits individuels et de l’État). Il périodise le long effort des sociétés développées pour s’extraire du pouvoir religieux jusqu’à en retrouver la manifestation persistante dans les totalitarismes de classe du XX° siècle. Dans son dernier ouvrage L’avènement de la démocratie, il entreprend de dégager les déterminants de la période à venir (3).
Dans le même esprit, je retiendrai René Rémond qui, dans son livre Regard sur le siècle fixe le début du XX° siècle à la guerre de 1914-1918 et à la révolution soviétique de 1917, son achèvement à la chute du mur de Berlin en 1989 et à la disparition de l’Union soviétique en 1991. Il le considère comme un siècle prométhéen où l’homme, sous différentes inspirations rationalisantes, a prétendu maîtriser son destin en affirmant son pouvoir sur la nature et la détermination de son histoire, grâce notamment à la science, au progrès et au culte du peuple. L’échec de cette tentative nous laisse désemparés au début de ce siècle, certains ayant prétendu, par ailleurs, qu’après l’expérience matérialiste, il serait spirituel ou ne serait pas, balancement un peu trop facile et simpliste.
Aucune de ces analyses ne nous donne les clés de l’avenir, mais je les ai évoquées pour caractériser le cadre méthodologique dans lequel, de mon point de vue, il convient de se situer. Nous sommes actuellement dans une longue période de décomposition sociale faisant suite aux expériences prométhéennes du siècle dernier, décomposition qu’il nous faut mieux comprendre à défaut de pouvoir dès maintenant la dépasser.
En quoi consiste la décomposition sociale qui nous sert de contexte ?
Les symptômes en sont multiples caractérisant à la fois une crise de la citoyenneté avec « perte des repères », crise des représentations notamment de la forme « parti », crise des médiations associatives, scolaires, familiales. S’il n’existe pas aujourd’hui d’interprétation globale de cette décomposition, du moins peut-on tenter d’en identifier certaines causes majeures. Pour ma part j’en retiendrai cinq.
C’est, en premier lieu, la relativisation de l’État-nation dans le processus de mondialisation. La mondialisation est une donnée sans précédent qui identifie notre époque. « La Terre étant une sphère, ne permet pas aux hommes de se disperser à l’infini, mais les contraint à supporter malgré tout leur propre coexistence » avertissait déjà Emmanuel Kant en 1795. Les affirmations nationales n’ont jamais été aussi nombreuses, mais elles ne sont plus aussi indiscutablement des références, soit qu’elles se soient affaiblies (on ne mourrait plus aussi délibérément pour la patrie dans des sociétés comme la nôtre), soit qu’elles s’exacerbent dans un nationalisme régressif. Cela n’est pas contradictoire avec le fait que l’on peut considérer que la nation, concurrencée aux niveaux infra et supranationaux, est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et du général.
En deuxième lieu, la dénaturation du concept de classe sociale oblige à remettre sur le chantier l’analyse du procès de travail et la sociologie du monde du travail. La définition marxiste de la classe par référence aux rapports de production, eux-mêmes déterminés par la propriété des moyens de production, garde une pertinence certaine à la condition d’élargir le champ de l’analyse à celui où s’observe la confrontation du capital et du travail : le monde entier. Les classes se sont complexifiées, technicisées, aussi bien en ce qui concerne la bourgeoisie que la classe ouvrière. Cette dernière confère moins simplement que par le passé une citoyenneté de substitution à ceux qui étaient traditionnellement écartés de l’exercice du pouvoir.
En troisième lieu, les bouleversements spatiaux et géopolitiques modifient fortement les conditions de la transformation sociale. J’entends par là, aussi bien les changements intervenus dans les rapports des grandes puissances et la structuration de leurs échanges, que ceux constatés dans l’organisation et les relations des collectivités territoriales ou encore les transformations urbanistiques des dernières décennies, voire la mise en cause de l’écosystème mondial. L’image de la force tranquille sur fond de village rural ne correspond plus vraiment aux conditions de vie de nos concitoyens. Dans le monde, les zones de surpeuplement vont de pair avec des désertifications de grande ampleur.
En quatrième lieu, des changements dans le domaine des mœurs et des mentalités sont intervenus dans une période historiquement très courte et promettent d’évoluer encore de façon considérable dans le couple et la famille qui était traditionnellement, avec l’école, les lieux privilégiés de formation à la citoyenneté.
Enfin, en cinquième lieu, l’affaiblissement des grandes idéologies de caractère messianique est sans doute le facteur qui marque le plus significativement notre époque. Les ajustements successifs apportés à la théorie néoclassique (concurrence imparfaite, biens collectifs, effets externes, avantages non-marchands) ne sont pas parvenus à réduire l’écart croissant entre théorie et réalité ; dès lors la théorie s’est faite normative. Mais il est vrai que les libéraux ont moins de besoins théoriques que les planificateurs, la communication sur quelques thèmes bien choisis leur suffit, le marché faisant le reste, c’est-à-dire l’essentiel. Par ailleurs, les limites financières sur lesquelles bute aujourd’hui l’État providence ont pour effet de réduire la base idéologique sur laquelle la social-démocratie prétendait fonder une politique de redistribution au service d’une plus grande justice sociale. Enfin, la tension, classique en France notamment, entre marxisme et catholicisme s’est beaucoup affaiblie ; la contradiction entre ces deux principaux pôles de la vie politique nationale est devenue moins féconde sans que de nouveaux antagonismes s’y soient substitués avec la même force.
Que faire ?
Il y aura des élections dans quelques semaines, quelques mois, les prochaines années ; nous élaborerons des programmes et soutiendrons des candidats. Il est normal que des ambitions veuillent se traduire en mandats, mais tout compte fait il s’agit d’un jeu à somme nulle qui n’indique aucun sens dans des conditions où l’on conquiert le pouvoir au centre et la bonne conscience aux extrémités. « Vanité des vanités », là n’est pas l’essentiel. Alors que faire ?
Deux voies de recherche s’ouvrent naturellement.
La première, incontournable, consiste à travailler sur la décomposition, pour analyser les forces qui y siègent, les contradictions qui l’animent, aider ainsi à se situer sur le bon terme afin d’anticiper la recomposition et conjurer l’avènement toujours possible des monstres. C’est dans cet esprit que j’ai écrit, il y a quinze ans Pendant la mue le serpent est aveugle (5), et plus récemment, Éloge de l’échec (6).
La seconde voie de recherche est celle de la recomposition. Elle consisterait à entreprendre un travail de refondation idéologique qui serait susceptible de re-identifier des forces de recomposition sociale dans lesquelles on pourrait reconnaître la gauche. Il s’agit là d’une entreprise de grande ampleur. Pour ma part, je retiens sept chantiers (on pourrait parler des « fondamentaux de la gauche ») sur lesquels j’ai réalisé un certain nombre de travaux, mais qui sont sans commune mesure avec le travail collectif qu’il conviendrait, à mon avis, d’entreprendre. Je ne peux, ici, que les énumérer.
Premièrement, nous devons nous saisir de la notion d’intérêt général qui est tout sauf consensuelle, notamment en ce qui concerne la défense et la promotion de son vecteur principal : le service public. La France a une longue tradition en la matière qu’il convient de prolonger et d’enrichir, d’autant plus qu’elle est sévèrement contestée par le pouvoir sarkozyste. Un mouvement important est amorcé avec la pétition « Le service public notre richesse » lancée par une soixantaine de personnalités d’horizons très divers et déjà signée par plus de 40 000 personnes. Je souhaite bien évidemment que le MRC et ses adhérents s’y associent (7). Dans un monde de plus en plus interdépendant, le XXI° siècle pourrait et devrait être l’ « âge d’or » du service public.
Deuxième question intimement liée à la précédente : celle de l’appropriation sociale, concept que j’avance non pour le substituer à celui de propriété publique mais pour l’enrichir en tenant compte des enseignements de l’expérience, notamment des nationalisations réalisées en 1982. Il est loin le temps où le PS soutenait que « Là où est la propriété, là est le pouvoir » et où le PCF faisait de la réalisation d’un « seuil minimum de nationalisations » la condition de tout changement radical significatif. On ne conteste plus que le gouvernement de Lionel Jospin a privatisé plus que les gouvernements Juppé et Balladur. Aujourd’hui, seuls les capitalistes accordent de l’importance à la propriété. La gauche a abandonné le chantier si j’excepte une brochure de la Fondation Copernic sur L’appropriation sociale à laquelle j’ai contribué en 2002 (8). Bien sûr, l’appropriation sociale devrait de plus en plus s’effectuer sur une base internationale voir mondiale et concerner un certain nombre de biens publics tels que : l’eau, certaines ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services, sans pour autant exclure, bien entendu, de nouvelles nationalisations.
Troisièmement, la citoyenneté est un thème de prédilection du MRC et il était à la mode, il y a quelques années sans que ses utilisateurs aient fait preuve de beaucoup de rigueur dans sa pratique. Ce concept n’est évidemment pas donné une fois pour toutes et doit faire l’objet d’une réflexion permanente sur ses dimensions constitutives : ses valeurs, les moyens de son exercice, sa dynamique dans une Europe et un monde de plus en plus interdépendants ce qui doit conduire, à mon sens, à s’intéresser corrélativement au concept de « subsidiarité démocratique ». L’un des avantages de la crise est aujourd’hui de renvoyer vers le sujet la responsabilité de la reconstitution de la citoyenneté sur la base de ses engagements multiples et singuliers que l’on pourrait considérer comme son « génome de citoyenneté ». J’ai écrit un « Que sais-je ? » sur la citoyenneté auquel je renvoie (9). On lira avec profit ce que dit sur le même sujet le prix Nobel d’économie Amartya-Sen dans son dernier livre Identité et violence (10).
Quatrièmement, je détache le principe de laïcité de la citoyenneté en raison de son importance particulière dans la recomposition. Les diverses déclarations du Président de la République sur le sujet mettent plus que jamais la question à l’ordre du jour, mais un trouble me semble s’installer au sein de la gauche elle-même où s’expriment des positions tendant par exemple à demander à l’État de faire respecter le principe d’égalité entre religions ce qui, à mon avis, contrevient à celui de laïcité. Plus généralement, les prises de positions invitant la France à ratifier la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales ou la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires me semble participer d’une dérive communautariste qui n’est pas acceptable pour ceux qui soutiennent, comme je le fais, la vocation de la laïcité à l’universalité.
Cinquièmement, dans un monde où se développent les échanges de biens, de services et de financements, la circulation des hommes rend inévitable une approche des questions de l’immigration et de l’asile plus ouverte. Nous sommes plusieurs ici, praticiens du droit d’asile à la Cour nationale du droit d’asile, à connaître la difficulté de se situer entre deux positions opposées également inacceptables : une naïveté qui laisserait le champ libre aux menées des dictateurs et des maffias et une rigueur qui confinerait à la xénophobie. Droit de cité et droit d’asile sont inséparables. C’est dans cet esprit que j’ai rédigé, avec celui sur la citoyenneté, un « Que sais-je ? » sur Le droit d’asile (11).
Sixièmement, la question institutionnelle, qu’il était de bon ton, il y a peu, de considérer comme secondaire au regard des questions sociales, ne saurait aujourd’hui être éludée après ses derniers développements ; je pense en particulier aux fantaisies des uns et des autres sur le thème de la VI° République et surtout au récent débat sur la loi constitutionnelle qui a engagé la constitutionnalisation du sarkozysme (12). Après le « parlementarisme rationalisé » de ses débuts, la « monarchie aléatoire » des cohabitations, on est aujourd’hui dans une « dérive bonapartiste » de la V° République qu’elle portait d’ailleurs en elle dès ses origines. Je ne vois pas comment aujourd’hui une recomposition de la gauche pourrait s’accommoder de ces institutions, a fortiori d’un régime plus franchement présidentiel. Favorable à un régime franchement parlementaire, je suis évidemment en franc désaccord avec la position officielle du MRC sur ce sujet.
Enfin, septièmement, dans l’esprit de mes remarques préliminaires, un travail important doit être réalisé pour parvenir à une interprétation de la mondialisation qui se dégage des stéréotypes actuels d’une mondialisation réduite à celle du capital et reçue comme une fatalité. Sans doute la mondialisation libérale tend-elle à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands. Mais la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit. Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine : les communications, les échanges culturels, la solidarité humanitaire, etc. Dans le même temps, l’idéologie des droits de l’homme a envahi l’espace laissé libre par l’affaissement des grandes idéologies messianiques. Loin de moi l’idée de récuser la référence aux droits de l’homme tels qu’ils s’expriment dans les divers textes qui les consacrent, a fortiori de parler de manière péjorative de « droit-de-l’hommisme » comme certains le font parfois. Mais nous devons aussi rester lucides : les droits de l’homme constituent un ensemble confus en droit positif, sans passé historiquement traçable et non porteur de projet de société. Marcel Gauchet va jusqu’à dire que les droits de l’homme jouent dans la sphère sociale le rôle de régulateur qui est celui du marché dans la sphère économique (13). Rony Brauman déclarait récemment lui aussi que les droits de l’homme ne sauraient constituer à eux seuls une plateforme politique. Je partage ce point de vue.
Mais, et c’est sans doute le plus important pour l’avenir, il y a une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donne un sens constructif à la mondialisation à venir. De l’ « en commun » au « communisme », il n’y aurait qu’un pas. Un mot qui, aujourd’hui, subit son passé (14), mais je n’exclue pas qu’il puisse revenir à l’ordre du jour au cours du siècle engagé. Bref, au nom du principe de précaution, un mot à protéger.
1) Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flamarion, 1992.
2) Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.
3) Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985 et L’avènement de la démocratie, tomes I et II, Gallimard, 2007.
4) René Rémond, Regard sur le siècle, Presses de Sciences Po, 2000.
5) Anicet Le Pors, Pendant la mue le serpent est aveugle, Albin Michel, 1994.
6) Anicet Le Pors, Éloge de l’échec, Le Temps des Cerises, 2001.
7) Pour tout contact : contact@service-public-notre-richesse.fr ainsi que http://service-public-notre-richesse.fr/
8) L’appropriation sociale (en coll.), Éd. Syllepse et Fondation Copernic, 2002.
9) Anicet Le Pors, La citoyenneté, PUF, coll. Que sais-je ?, 2005 (3° éd.).
10) Amartya Sen, Identité et violence, Odile Jacob, 2007.
11) Anicet Le Pors, Le droit d’asile, PUF, coll. Que sais-je ?, 2008 (2° éd.).
12) Anicet Le Pors, « Le sarkozysme en voie de constitutionnalisation », L’Humanité, 4 août 2008.
13) Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, « Tel », 2002.
14) On trouvera un développement de cette idée dans : Anicet Le Pors, « Que reste-t-il du communisme ? », Géopolitique n° 80, PUF, octobre-décembre 2002 ; disponible sur le blog : http://www.anicetlepors.blog.lemonde.fr
Anicet Le Pors
Intervention aimablement transmise par le bloc-note : http://www.mrc38.com/ sur http://www.betapolitique.fr/
lundi 8 septembre 2008
Sondage sur l'avenir de la gauche
Analyse du sondage d’ « Opinionway » sur l’avenir de la gauche sur le site http://www.gaucheavenir.info/
I) Ce sondage (réalisé les 2 et 3 juillet 2008) fait apparaître clairement :
1- la permanence du clivage droite- gauche, qui existe bien pour 71% des Français (77% des socialistes). Ce clivage se manifeste aussi à travers la perception très différente qu’ont les Français des principales valeurs défendues par chaque camp :
• le travail, le progrès, la famille pour la droite
• la justice sociale, la solidarité, les Droits de l’homme et la laïcité pour la gauche ; il est à noter les faibles « scores » des valeurs du travail et du progrès…ce qui devrait interpeller la gauche et l’inciter à développer le combat idéologique sur ces terrains.
2- la nécessité aux yeux de l’électorat de gauche de privilégier l’unité de la gauche plutôt que l’alliance au centre pour l’emporter en 2012 : 3/4 des sondés contre 1/4.
3- le souhait que, dans les mois qui viennent, la gauche rénove son projet, plutôt que de chercher à désigner un leader : 2/3 des sondés de gauche le demandent, contre 1/3.
4- l’utilité de la création d’un parti rassemblant toutes les formations actuelles de gauche, qui est plébiscitée à gauche, puisqu’elle est jugée :
utile pour permettre à la France de conserver son niveau de protection sociale : 86% chez les socialistes, 73% chez la gauche non socialiste
utile pour permettre à la France de faire face aux enjeux économiques de la mondialisation : 80% chez les socialistes, 62% chez la gauche non socialiste
II) Cette enquête tord le cou à quelques « idées reçues », telles que :
- il n’y a plus, aux yeux des Français, de différences entre la droite et la gauche.
- l’alliance entre la gauche et le centre est souhaitée par l’électorat de gauche, afin d’assurer la victoire en 2012.
- la priorité pour la gauche est de désigner un leader, avant de rénover son projet.
- un grand parti de la gauche ne serait pas en mesure de mener une action sociale et économique efficace.
samedi 6 septembre 2008
Pour une gauche nouvelle
Le temps de la radicalité à gauche a sonné. Alors que le contexte international continue de se tendre (poursuite des conflits en Irak, dans les territoires palestiniens, en Afghanistan, nouvelle guerre dans le Caucase qui risque de s’étendre), que l’Europe est traversée par une lame de fond libérale, conservatrice, et de plus en plus xénophobe, comme l’atteste la montée de l’extrême droite adossée à des groupes paramilitaires particulièrement actifs, et que la France est gagnée progressivement par l’idéologie néo conservatrice et ultra individualiste, la gauche française, démocratique et républicaine, entre en totale déliquescence. Et cette déliquescence est, pour ainsi dire, sans précédent. Le PCF, qui porte encore le stigmate de l’échec soviétique, est réduit à la portion congrue et traverse une crise existentielle, qui aboutira très certainement à la crise finale ; les écologistes sont très affaiblis électoralement en raison de la médiocrité de leurs dirigeants, de leurs luttes internes et de leurs divisions, alors que l’écologie devient paradoxalement une priorité nationale, les radicaux de gauche et les républicains proches de Chevènement restent des petites formations politiques d’appoint. Enfin, le PS connaît une crise majeure, qui couve depuis une quinzaine d’années, c’est-à-dire depuis la fin de l’ère Mitterrand. Cette crise a culminé en 2002, avec l’élimination de Lionel Jospin au 2e tour de l’élection présidentielle et en 2005 au moment de la division fratricide des socialistes lors de la campagne du référendum européen. Faute de se résorber, elle s’est au contraire élargie depuis. Cette crise de la social-démocratie française est d’abord une crise culturelle. Les socialistes français ont fait preuve de paresse intellectuelle. Ils ne se sont pas suffisamment, et le mot est faible, interrogés sur les mutations profondes du monde actuel et sur leurs conséquences économiques, sociales, politiques et culturelles. Ils n’ont pas su ou pas voulu contribuer au réarmement idéologique de leur pensée qui aurait été nécessaire face à la révolution culturelle récente opérée par la Droite néo libérale et néo conservatrice sous la houlette de Nicolas Sarkozy. La crise est ensuite politique. Le PS manque de projets alternatifs, s’est avéré incapable de s’opposer de manière cohérente et coordonnée à la politique de la Droite depuis 2002, et connaît une crise de leadership, comme jamais elle n’a connu dans son histoire depuis 1905. Elle est enfin philosophique : le PS ne sait plus, si je puis dire, à quel saint se vouer ! Marx ? Jaurès ? Blum ? Mitterrand ? Blair ? Le socialisme est devenu peu à peu uniquement un terme que les socialistes utilisent de manière rituelle sans lui donner de réel contenu, comme on utilisait autrefois l’expression « marxisme-léninisme » en Union soviétique, qui servait plutôt d’alibi à une politique bureaucratique, autoritaire, voire totalitaire. |
mercredi 16 juillet 2008
Combattre le monothéisme du marché
par Yann Moulier Boutang (Directeur de la Rédaction de Multitudes et économiste )
Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ou antilibérale ? Il n’est pas sûr que ces deux adjectifs soient finalement si utiles.
Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ? (Doit-elle se définir comme antilibérale ? Comment se définit-elle par rapport à l’économie de marché ? L’antilibéralisme est-il un bon pôle de regroupement ? Des missions de service public peuvent-elles être confiées au privé ?)
Une première série de remarque sur l’intitulé global de la question et sur le terme “gauche authentique” qui servira à préciser le statut de ma réponse.
La gauche n’est pas un absolu, un point fixe, mais une position relative- dans les deux formes d’assemblée politique que connaissent les démocraties représentatives . Soit deux séries de sièges (généralement en hauteur) séparées par une travée (le système de la Révolution Française ou le Parlement anglais) soit un amphithéâtre circulaire déployé autour de la tribune où se trouve le président et les services techniques. On est à droite ou à gauche de quelqu’un.
La gauche en soi existe-elle ?
Dans le jeu politique des forces, des coalitions, des alliances, probablement non et pire : ce qui a été gauche à de forte chance de glisser vers la droite par le simple effet des ans. Les Radicaux constituaient l’extrême gauche de la 3° République au lendemain de la Commune, ils constituèrent le centre cinquante ans plus tard, aujourd’hui ils sont l’extrême droite de la gauche et le centre de la droite avant de sombrer dans l’insignifiant.
Parlons maintenant du programme de la gauche. Lui non plus n’est pas déterminé par un attribut, cela de la gauche en soi. Un programme qui emprunte aux valeurs classiques de la droite (l’ordre, la sécurité) peut se retrouver curieusement à gauche tant le reste de l’échiquier (la société) s’est déplacé à droite. On l’a vu très récemment. Dans ce cas, on pourra décider que ce programme est un contre-feu et s’y rallier. Mais l’inverse est vrai : un programme très, très à gauche (idéologiquement) peut conduire à un vote réactionnaire (la politique du pire).
Reste les valeurs et la sensibilité, la subjectivité. Là encore, c’est la position sur un axe cette fois plus linéaire : le saut révolutionnaire , le « progrès », le « statu quo conservateur » et enfin le retour à un ordre qui n’est plus en vigueur (réactionnaire). Ceci indépendamment de l’inconditionnalité des valeurs ou des convictions intimes.
Quelques surprises de taille découlent du fait que alliances, programme, et culture peuvent certes se recouvrir, mais le plus souvent se contredisent ou tirent à hue et à dia. Ce genre de situations fit les délices des distinctions staliniennes entre la position objective et subjective ou des sociologues professionnels du constat de la décomposition des mouvement sociaux. On vu des « communistes sincères » (on disait comme cela) voter pour un Parti qui se revendiquait du communisme, de la Révolution d’Octobre, pour un programme très modéré (souvent plus à droite du point de vue des mesures que celui des socialistes) et exprimer longtemps des valeurs carrément réactionnaires sur le plan par exemple de la sexualité, ou de la place des femmes dans la société ou de la Nation. En revanche on a vu des gens viscéralement de gauche sur tous les sujets de société, dans leur idéologie, se situer sur l’échiquier politique parlementaire au centre par souci d’efficacité.
Question préalable par conséquent la question posée : à quel niveau doit-on se situer pour répondre : le premier niveau, celui du jeu politique institutionnel (parti, syndicat, présence dans le système de démocratie représentative) ? Celui du programme de ces instances ou celui du programme fondamental ? Et, non loin de ce dernier niveau, celui des désirs, des rêves, des valeurs, en voie d’élaboration et la subjectivité vive ? Je calibrerai ma réponse à ces trois niveaux et l’on verra qu’il n’y a pas souvent actuellement de coïncidence totale. Il est probable que ces moments de coïncidence correspondent souvent à ce que l’on appelle une situation révolutionnaire, simplifiée, polarisée. Le premier travail d’un réformisme intelligent craignant comme la peste toute sortie hors d’un système représentatif (par la démocratie directe, ou participative) a été de faire tout pour que ces trois niveaux ne coïncident pas. Avec pas mal de succès apparamment.
Deuxième remarque sur l’authenticité. C’est un mot dont il faut s’approcher avec respect et précaution tant il peut tourner à une discussion technique d’antiquaire, quand on sait qu’un meuble authentique est avant tout d’époque et peut toutefois revendiquer ce nom bien qu’il ne contienne que 10 % de pièces originales. A peu près ce que le socialisme, le communisme, le radicalisme contiennent de matériau d’origine. En revanche le terme authentique est intéressant en ce qu’il dit autre chose que la « vérité » ou « vraie » gauche. La véritable gauche est censée détenir la vérité sur elle-même et la vérité tout court. La « vraie » gauche, patentée, dira généralement que cela circule parfaitement entre les trois niveaux que nous avons caractérisés sommairement. La gauche « authentique »acceptera l’idée de se tromper et ne cachera pas ses tiraillements entre les trois étages de la fusée. On disait dans l’impayable langage maoïste ou dialectique : accepter les contradictions au sein du peuple. Ainsi l’Europe et quelques-unes des questions que vous avez l’intention de poser dans les semaines à venir fâchent forcément. Et la gauche commence peut-être quand, refusant les motions chèvres choux dans la théorie qui n’ont aucun sens ou l’intransigeance théorique dans les pratiques d’expérimentation de la démocratie, on n’escamote pas aux autres et surtout on ne s’escamote pas à soi-même, les sérieuses apories qui surgissent aux trois niveaux ou du fait que l’on est constamment sollicité à réagir aux trois niveaux.
J’en viens donc maintenant, à la réponse articulée. D’abord sur l’anticapitalisme, sur le marché, ensuite sur l’anti-libéralisme et l’anti-néo-libéralisme (ce qui est différent), puis sur le marché, enfin sur la définition des services publics ou d’intérêt général ou universel .
J’ai l’habitude de dire que la démocratie est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux « démocrates de la représentation bourgeoise », que le marché est un mécanisme trop important pour qu’on le laisse aux libéraux ou à la Société du Mont-Pèlerin avec son Saint Hayek ! Que le libéralisme politique est trop important pour qu’on le laisse aux libéraux économiques (ils ne sont pas légion traditionnellement dans l’Hexagone) et bien pire encore aux néolibéraux. Et pour finir que le capitalisme est une chose trop cruciale pour que qu’on le laisse ….. aux capitalistes.
L’anticapitalisme n’est pas vraiment le fil rouge, tout au plus un fil à couper le beurre. Ni un parti viable, un discriminant sur lequel fonder les alliances depuis la chute du socialisme réel en Russie et en Europe de l’Est et le peu ragoûtant hybride chinois qui combine (provisoirement espérons-le) le pire du communisme tyrannique et le pire du capitalisme débridé néo-manchestérien. Il n’est pas non plus un programme praticable à court ou moyen terme en revanche une idéologie destinée à se survivre à elle-même même si elle a perdu toute effectivité comme aurait dit Hegel. Certes la colombe paraît voler plus vite dans le vide abyssal du socialisme. J’ai tendance à penser qu’elle ne vole pas du tout. En revanche, comme culture de base, la « pensée de derrière » (Pascal) que le capitalisme est historique (Wallerstein) et qu’il n’est l’horizon indépassable ou l’air que nous respirons que pour les imbéciles, et qu’il contient les éléments de son dépassement, demeure un discriminant de l’intelligence tout court, si nous appelons cela de l’anti-capitalisme, alors cet anti-capitalisme a un bel avenir devant lui. Cela ne nous avance pas forcément sur le premier niveau (les partis de la politique) ou le second (le programme) mais cette culture historique et critique est la condition sine qua non.
Les idées fausses ne deviennent jamais des valeurs solides (sauf dans la poche des marchands de divertissement à Hollywood). Pire, elles engendrent, l’équivalent de la « vulgar economie ». L’enfer est pavé des « bons sentiments » qui se donnent libre cours dans la politique vulgaire. L’idée que le capitalisme se réduise au marché, que le marché soit le diable, la finance la version moderne des 200 familles dénoncées par le Front Populaiare, que la mondialisation veuille dire simplement davantage de domination que sous la férule de ce bon vieil Etat Nation républicain, conduit tout droit au populisme, c’est-à-dire très vite à des alliances catastrophiques.
Le jeu politique vis-à-vis du capitalisme, je le vois ainsi : S’allier avec le capitalisme cognitif contre le capitalisme industriel ; s’appuyer sur le « communisme du capital » et le bloc émergent du nouveau travail productif pour repenser radicalement la démocratie et la représentation et construire, les rapports Nord/Sud. Nous avons besoin d’une abolition du capitalisme industriel comme nous avons eu besoin d’une abolition du capitalisme esclavagiste. Mais cela va-t-il nous sortir du capitalisme, de tout capitalisme ? Pas sûr, mais il n’y a pas d’autre chemin praticable. Reprendrez-vous une dose de « socialisme réel ? ». Non merci. Tout compte fait mieux vaut combiner la splendide utopie vivante active de la libération ici et maintenant avec Marx en Californie, plutôt qu’aller chercher Adam Smith à Pékin. C’est de ce côté que de nouvelles combinaisons sont à tenter. Celle du revenu inconditionnel d’existence pourrait bien marquer l’abolition du salariat industriel à laquelle avait rêvée toute le Mouvement Ouvrier (jusqu’à la Chartes d’Amiens de la CGT en 1906).
Côté programme, occupons-nous à contrôler davantage de la finance que de partir en guerre contre les moulins à vents du marché. Ce n’est pas la réalité complexe des marchés (pluriels) qu’il faut combattre. Ils contiennent même la marche vers la liberté, l’affranchissement de la contrainte au travail (c’est même la seule condition pour que le marché marche). Ce qu’il faut combattre, c’est l’idéologie du monothéisme du marché et tous les bigots de cette idole du forum, avant que celle-ci s’effondre dans une succession de crise financière qui efface les conquêtes des classes moyennes et les ramène au salariat. La marchandisation du monde ne sera jamais atteinte. En revanche, la croyance dans la toute puissance, l’infaillibilité des marchés est une stupidité qu’il faut ridiculiser plutôt qu’ériger en grand ennemi. Occupons-nous plutôt de nous appuyer sur l’écologie politique pour remplacer le développement indistinct par un programme de préservation de la biosphère (qui voudra dire moins de croissance matérielle) et de développement de la noosphère (qui voudra dire un développement humain vertigineux).
Sur le plan des valeurs : Pour aller jusqu’au bout de la démocratie radicale, aiguisons la formidable contradiction du capitalisme cognitif : il veut développer comme nous la puissance de l’intelligence collective (les nouveaux modèles comme le peer to peer), qui sont la source hégémonique de la valeur et de la nouvelle accumulation. Mais il prétend multiplier les nouvelles clôtures des droits de la propriété intellectuelle pour les réduire à des marchandises étriquées et lugubres. Accélérons l’exploration et la mise en place des nouveaux biens communs. Bill Gates traite Linus Thornvald, Pekka Himanen de « communistes ». C’est ce « communisme » là qui nous intéresse. Le reste est passé ou littérature.
Méfions-nous : pour consolider des espaces de libertés ne faisons pas trop confiance à l’Etat Nation, ni aux grandes corporations multinationales. Les politiques publiques à inventer ne sont ni les re-nationalisations de la production industrielle, ni le maintien des services publics (en façade), encore moins de « réindustrialiser les banlieues » ou l’Europe. Les politiques publiques doivent concerner surtout la finance ( donc commencer par comprendre ce qu’elle est devenue),, la garantie de l’égalité d’accès aux biens connaissances à l’éducation permanente, les gigantesques monopoles des médias et des tuyaux du numériques. Si les multitudes (comme patients, clients, voyageurs, cybernavigateurs, usagers, étudiants, producteurs ) savent s’organiser et faire de la définition des cahiers des charges des services collectifs et de la surveillance de leur exécution un moment d’exercice d’une démocratie effective, la question des services universels (terme européen) et pas exclusivement français ne se bloquera pas sur le fort Chabrol de la défense du service public.
Nous avons besoin dans un pays trop peu européen, trop napoléonien de plus de véritable de décentralisation, pas de déconcentration qui est une farce à l’âge de l’informatique. Les traditions libertaire (du côté gauche), libertarienne (du côté droit), et même libérale ( au centre politique) sont bienvenues à l’heure où nos Parlements votent régulièrement des lois liberticides sur le droit d’auteurs, sur le téléchargement sur l’Internet.
Alors un peu moins de paroles « anticapitalistes » « anti-libérales », « anti-marché » et plus d’actes qui augmentent le degré de liberté de nous-mêmes et de nos petits-enfants dans un monde abîmé qui voit se lever un nouveau type de capitalisme. De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace.
