LE COMBAT POUR MARX.
J'ai déjà eu l'occasion de montrer comment l'oeuvre de Marx avait été trahie, sinon violée, par ceux qui avaient voulu laisser croire qu'ils construisaient le socialisme/communisme dans les pays qu'ils dirigeaient.
Cela m'a conduit à considérer, avec d'autres, que ce socialisme/communisme n'avait jamais existé.
Et, en conséquence, cette construction est toujours dans l'avenir de l'histoire des peuples qui doivent la réaliser.
L'oeuvre de Marx est apparue avec le développement du capitalisme.
Elle demeure d'une singulière actualité, actualité qui implique sa connaissance par tous ceux qui souhaitent en finir avec le capitalisme.
Maximilien Rubel a été de ceux qui se sont efforcé de restituer l'authenticité de Marx.
Faire connaître son apport est oeuvrer utilement.
Michel Peyret

Maximilien Rubel, Marx et les nouveaux phagocytes, Editions du Sandre, 2012, 295 pages, 26 €. Présentation et postface de Louis Janover.

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extrait, p. 6-8
« Abolir le salariat » : Par quel mystère ce contenu essentiel de la révolution sociale, si largement populaire au XIXe siècle, a-t-il été « oublié » sinon rayé des programmes dits « ouvriers » ou « démocratiques » ?
De parole vivante, partagée par une multitude d'ouvriers, de programme immédiat des Communards de 1871, l'abolition du salariat, au début du XXe siècle et dès la Révolution d'Octobre, ne fut plus déjà qu'un voeu pieux. Référence incantatoire puis royaume messianique de la fin des temps d'un État qui serait pour longtemps « ouvrier », elle vient de disparaître, il y a peu, des statuts et des objectifs de la C.G.T. française. En « réaliste », la grande centrale syndicale préfère suivre le déroulement d'une « réalité » qui, dans les pays dits « socialistes » (exception faite de la Chine) et dans les pays capitalistes, ne va pas d'elle-même dans ce sens.
Faute de toute transformation pratique des réalités en question, l'abolition du salariat, mise au rang d'une « idée » sans doute généreuse qu'il était difficile de renier, perdit à ce point tout rapport avec les luttes de la classe ouvrière, qu'elle cessa d'exister en tant qu' «idée ». Tout au plus pouvait-elle briller, dans les rêves des militants contraints à la résignation, tel un astre lointain faisant figure d'utopie.
Mais « l'oubli » de l'abolition du salariat (ou l'idéalisme qui lui fut attaché) est aussi l'oubli ou la déformation de la définition du salariat lui-même.
Et puisque sans lui, comme dit Marx, « point de capital, point de bourgeoisie, point de société bourgeoise », il y a lieu de lever le voile sur l'oubli ou la déformation de la méthode d'analyse de Marx du travail, du capital et de la société bourgeoise.
Voile si épais que la majeure partie des commentaires et des pratiques de la tradition prétendue « marxiste » se résume à un refoulement, à une déformation, à une immense censure non seulement de la méthode, de la pensée et de la pratique de Marx, mais aussi de ce qui dans les luttes fonde le procès révolutionnaire menant à la suppression du salariat.
Si tant est que Marx fondait ce procès dans la réalité des luttes. Pour lui et pour Engels, toute lutte revendicative comporte une esquisse d'association qui abolit les catégories salariales divisant et produisant les hommes. Esquisse inconsciente certes, mais qu'il s'agit de perpétuer au-delà de la lutte par une Association des travailleurs pour une nouvelle existence et une lutte commune : pour l'abolition du salariat lui-même. La lutte permanente contre l'exploitation se transforme ainsi en une lutte permanente contre l'oppression, l'Association maintenue peut alors espérer affronter le capital sur le terrain des masses en voie de révolution. Au lieu de se limiter à l'opposition de deux intérêts, celui du capital et celui des travailleurs (sans que jamais on ne voie comment révolutionner la société sur la base de la défense du seul intérêt de classe ouvrier nécessairement déterminé par le système, autrement que par le règne d'interminables médiations : la conscience de l'avant-garde, le rôle envahissant du Parti ou bien le temps ou encore la « théorie »), l'association oppose deux modes d'existence. Le sien prolonge la fin de la concurrence des travailleurs entre eux inaugurée dans la lutte par une politique qui tente d'abolir les effets de la division du travail et de la division sociale. L'autre, celui de la bourgeoisie, est fondé sur la division du travail, sur la division sociale et sur la domination des travailleurs par des institutions : l'État, l'École, la Famille, la Politique, la Culture, qui leur sont extérieures.
L'association comme structure et comme procès de lutte aboutit à une organisation sociale communautaire instaurant le pouvoir des Communes librement fédérées, répartissant le travail associé au sein de la fédération des producteurs dans le sens du contrôle égalitariste de la division du travail.
L'association résulte donc de la recomposition de l'existence collective par la base des travailleurs. Loin d'attribuer un rôle économique à l'État dans la société révolutionnaire, elle implique la suppression des instances oppressives (donc de l'État) dont le rôle est majeur dans la production de l'homme salarié : dans l'oppression du travailleur.
L'association désigne la structure de la lutte révolutionnaire et son aboutissement : la révolution du travail et de l'existence, la suppression de leurs formes marchandes ou étatiques, la fin du salariat et conséquemment la suppression de l'argent.
Le procès révolutionnaire débouche donc sur le socialisme immédiat qui est transition au communisme.
Cette théorie du procès révolutionnaire se distingue de tous les projets de transition au socialisme, médiations nouvelles qui naissent sur le sens uniquement revendicatif que l'on a coutume d'attacher aux luttes et selon l'ordre même de la spécialisation politique et syndicale réclamée par le capitalisme.
Si cette théorie a été « oubliée » et, avec elle, si la réalité cachée mais pourtant essentielle d'association des luttes a été « oubliée », il y a lieu de poser une question : le salariat aurait-il changé de nature d'un siècle à l'autre? Certes non. Par contre, le mouvement ouvrier organisé s'est radicalement transformé sous l'effet du mouvement bolchévik décrivant le cycle qui de Lénine l'amène à Brejnev en passant par Staline, qui de la révolution violente détruisant la « démocratie » bourgeoise le fait aujourd'hui opter pour le choix pacifiste du respect de la « légalité » de cette démocratie, en allant jusqu'à fonder le socialisme sur son maintien.
Au XIXe siècle, le mouvement ouvrier organisé, « spontané » dans ses tendances pacifistes ou violentes, proudhoniennes ou bakouninistes, sociaux-démocrates ou blanquistes, anarchistes ou étatistes, affrontait nécessairement les théories et les critiques nombreuses de Marx et d'Engels. S'il avançait des projets, Marx et Engels lui opposaient un procès (et une méthode d'analyse des contradictions de la réalité pour le fonder). Le même mouvement ouvrier butait également sur la pratique militante des deux hommes au sein de l'« Association internationale des travailleurs fondée en 1864 et dissoute en 1872, association dont l'influence fut loin d'être négligeable sur la Commune qui, comme le dira Engels, fut « absolument, quant à l'esprit, l'enfant de l'Internationale » puisqu'elle « instituait l'association des travailleurs », son « décret le plus important » qui « devait aboutir finalement au communisme » (Introduction d'Engels de 1891 à La guerre civile en France).
Théorie et pratique marxiennes (1) obligeaient à concevoir l'abolition du salariat non pas comme une « idée » mais comme une pratique née dans la réalité des luttes et impliquée par la force des choses dans le procès révolutionnaire menant à la révolution pour cette abolition.
Pratique émancipatrice, réellement libératrice et, par là, contagieuse au simple plan de l'existence.
Au XXe siècle, Lénine vint... avec dans ses bagages beaucoup d'« idées » reprises de Kautsky première manière : du Kautsky théoricien de la Seconde Internationale et partisan de la révolution violente avant qu'il n'en devienne l'adversaire farouche, décrivant ainsi personnellement le cycle ultérieur du Bolchévisme.
Au XXe siècle, Lénine mit Kautsky première manière en pratique et dénonça le « rénégat Kautsky » seconde manière (2), sans imaginer qu'il allait, lui Lénine, inaugurer le cycle de Kautsky à l'échelle historique de l'U. R. S. S. et plus généralement du mouvement dit abusivement « communiste »...
Claude Berger
(1) Qui a trait à la théorie de Marx par opposition à « marxiste » qui peut fort bien désigner la tradition de de sa censure et inclure la multitude de ceux qui s’y proclament dans le « camp » ouvrier du salariat
(2) Cf. La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky (Lénine)
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Les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant.
Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété à quelque degré d'évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement.
Enfin, les communistes travaillent à l'union et à l'entente des partis démocratiques de tous les pays.
Karl Marx - Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste
Marx et la finance : une approche actuelle
Les chapitres du Capital que Marx a consacré à ce que l’on appellerait aujourd’hui la « finance » contiennent des éléments théoriques qui peuvent tout à fait être mobilisés pour comprendre la crise actuelle (Pour une approche d’ensemble, voir : Séminaire d’Études Marxistes (Suzanne de Brunhoff, François Chesnais, Gérard Duménil, Michel Husson et Dominique Lévy), La finance capitaliste, PUF/Actuel Marx, 2006.1). Ils ont probablement soufferts d’être restés à l’état de brouillons, dont la lecture est souvent rébarbative, et c’est tout l’intérêt de cette nouvelle édition d’en présenter le noyau dur. Ils constituent cependant un maillon essentiel entre l’analyse la plus abstraite du capitalisme et la prise en compte d’éléments de son fonctionnement concret.
Quand Marx expose la théorie de la valeur et de l’exploitation, ou étudie les conditions de reproduction du système, il se place dans un monde abstrait où le crédit, la finance, les rentiers, sont en quelque sorte absents et restent au second plan du face à face entre capitalistes et travailleurs. Il ne s’agit pas d’une simplification réductrice mais d’un moment dans la théorie qui conduit ensuite à l’introduction de catégories supplémentaires, telles que la rente ou l’intérêt. Dans cette méthode, les niveaux d’analyse sont imbriqués de manière cohérente, ce qui veut dire que l’étude de la finance doit se faire en aval de la théorie de la valeur.
De ces très riches pages, on peut au fond retenir deux propositions essentielles :
1) la finance ne crée pas de valeur, et les revenus financiers sont des revenus dérivés de la plus-value ;
2) les actions constituent un capital fictif dont la valeur est un droit seulement virtuel sur la plus-value.
La théorie de la valeur consiste à dire qu’il n’y a pas d’autre source de valeur que l’exploitation du travail salarié. On ne peut « s’enrichir en dormant » qu’à la condition de pouvoir capter une partie des richesses produites par d’autres. Pourtant, aujourd’hui encore, et depuis vingt ans au moins, une couche sociale étroite s’enrichit grâce à la croissance spectaculaire des revenus financiers. Il en résulte une illusion, qui existait déjà à l’époque de Marx, selon laquelle certaines fractions du capital pourraient se mettre en valeur, de manière séparée du processus de production : « L’idée que cette forme de capital est autonome est renforcée par le fait que du capital prêté rapporte de l’intérêt, qu’il soit ou non effectivement employé comme capital » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXIII, p.42. ).
Marx insiste sur le fait qu’il s’agit là d’une représentation à la fois populaire et adéquate à la réification de l’ensemble des rapports de production : « dans sa représentation populaire, le capital financier, le capital rapportant de l’intérêt est considéré comme le capital en soi, le capital par excellence » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXIII, p.42. ). C’est dans ces passages que Marx développe le concept de fétichisme (Alain Bihr, La critique du fétichisme économique, fil rouge du Capital, 2007.) autour de l’idée fondamentale suivante : alors que le capitalisme est un ensemble de rapports sociaux, autrement dit de rapports entre les êtres humains, son mode de fonctionnement conduit à une représentation où le destin des hommes ( et les femmes ) est tributaire de choses ( d ’où le terme de réification ), par exemple les « marchés financiers » : cette « capacité de l’argent ou de la marchandise de faire fructifier leur propre valeur, indépendamment de la reproduction, – c’est la mystification capitaliste dans sa forme la plus brutale » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXIII, p.56).
Seule la théorie de la valeur permet de comprendre pourquoi il s’agit d’une illusion. L’intérêt (mais on peut étendre cette proposition aux dividendes versés aux actionnaires) est un revenu dérivé, « une rubrique particulière pour une partie du profit que le capitaliste actif doit payer au propriétaire du capital, au lieu de la mettre dans sa poche » (Karl Marx Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXI, p.8. ). De plus, la règle de partage est indéterminée, car « le taux d’intérêt moyen ayant cours dans un pays ne peut pas être déterminé par une loi » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXII, p.29. ). Tout ce qu’il est possible de dire, c’est que l’intérêt varie entre certaines limites : il peut se réduire à peu de choses, mais ne peut excéder le total du profit. L’intérêt n’est donc pas le « prix du capital » qui serait déterminé par la valeur d’une marchandise particulière, comme ce peut être le cas du salaire pour la force de travail. Ce partage de la plus-value repose en dernière instance sur un rapport de forces entre capital financier et capital industriel, que Marx appelle aussi « passif » et « actif ». On peut alors, sur la base de cette opposition, périodiser les modes de fonctionnement concrets du capitalisme et comprendre par exemple la financiarisation du capital à partir du début des années 1980.
Ce principe fondamental, selon lequel l’intérêt est une fraction de la plus-value globale, s’oppose totalement à l’approche de l’économie dominante, héritière de celle que Marx qualifiait de vulgaire et épinglait ainsi : « pour les économistes vulgaires [la forme financière du capital] est évidemment une aubaine, puisqu’elle rend méconnaissable l’origine du profit et octroie au résultat du procès de production capitaliste – séparé du procès lui-même – une existence indépendante » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXIV, p.56-57.). Selon cette vision apologétique, la société capitaliste est un marché généralisé sur lequel se présentent des individus,
pourvus de « dotations » et où ils offrent leurs services, baptisés « facteurs de production ». Certains proposent leur travail, d’autres leur terre, d’autres leur capital. Cette théorie ne dit évidemment rien des bonnes fées qui ont procédé à l’attribution, à chaque « agent », de ses dotations initiales, mais l’intention est claire : le revenu national est construit par addition des revenus des différents « facteurs de production » selon un processus qui tend à les symétriser. L’exploitation disparaît, puisque chacun des facteurs est rémunéré selon sa productivité propre.
Ce type de schéma débouche sur une assimilation entre profit et intérêt, dont l’économie vulgaire ne s’est jamais vraiment sortie. Pour tout un pan de l’économie théorique, ces deux notions sont en effet indissociables. Marx a raison de dire que le capital porteur d’intérêt réalise la quintessence de la vision bourgeoise du monde, puisque cette capacité de faire de l’argent apparaît comme une propriété consubstantielle de ce « facteur de production ». Mais cette solution présente aussi bien des difficultés sur lesquelles il faut revenir rapidement, parce que c’est une question fondamentale de la théorie du capitalisme.
Des générations d’étudiants en économie apprennent ainsi que « le producteur maximise son profit ». Mais comment ce profit est-il calculé ? Il est simplement donné comme la différence entre le prix du produit et les coût de production qui incluent les salaires, mais aussi le « coût d’usage » du capital. Ce dernier concept résume à lui seul les difficultés de l’opération, puisqu’il dépend à la fois du prix des biens de production et du taux d’intérêt. Une fois les machines achetées et les intérêts payés, quel est ce profit que l’on « maximise » ? La seule manière de traiter cette difficulté est, pour l’économie dominante, de la découper en morceaux et d’apporter des réponses différentes selon les régions à explorer, sans jamais assurer une cohérence d’ensemble qui ne saurait être donnée que par une théorie de la valeur dont elle ne dispose pas.
Pour résumer ces difficultés, qui ramènent à la discussion de Marx, la théorie dominante oscille entre deux positions incompatibles. La première consiste à assimiler l’intérêt au profit – et le capital emprunté au capital engagé – mais laisse inexpliquée l’existence même d’un profit d’entreprise. La seconde consiste à distinguer les deux, mais s’interdit du coup la production d’une théorie unifiée du capital et du profit. Toute l’histoire de la théorie économique dominante est celle d’un va-et-vient entre ces deux positions contradictoires, comme l’a bien montré un article décortiquant de ce point de vue les manuels d’économie (Michele I. Naples and Nahid Aslanbeigui, « What does determine the profit rate? The neoclassical theories presented in introductory textbooks », Cambridge Journal of Economics, vol.20, n°1, January 1996.).
Le cadre théorique de Marx lui permet ensuite l’analyse du « capital fictif », qui peut être défini comme l’ensemble des actifs financiers dont la valeur repose sur la capitalisation d’un flux de revenus futurs : « On appelle capitalisation la constitution du capital fictif » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXII, p.128. ). Si une action procure un revenu annuel de 100 £ et que le taux d’intérêt est de 5 %, sa valeur capitalisée sera de 2000 £. Mais ce capital est fictif, dans la mesure où « il ne reste absolument plus trace d’un rapport quelconque avec le procès réel de mise en valeur du capital » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXII, p.129. ).
Ce capital fictif n’englobe pas l’ensemble du « capital porteur d’intérêt » dans la mesure où les prêts accordés aux entreprises remplissent une fonction réelle de rotation et de centralisation du capital. Le crédit est en effet nécessaire au financement de l’accumulation. L’emprunt servira par exemple à acheter une machine qui restera en service dix ou vingt ans, sans attendre d’avoir accumulé l’intégralité de la somme nécessaire à son achat.
Il faut en outre introduire une distinction importante entre les dividendes que peut rapporter une action et la valeur en Bourse de cette action. Dans le premier cas, les flux sont bien réels : les entreprises versent effectivement des dividendes sur les comptes de leurs actionnaires. Ces derniers peuvent les réinvestir mais ils peuvent aussi les dépenser. Et l’une des caractéristiques essentielles du capitalisme contemporain est qu’une part croissante de la plus-value échoit ainsi à une couche sociale étroite. En France, les sociétés du CAC 40 versent bon an mal an 40 % de leurs bénéfices aux actionnaires. Sur l’ensemble des entreprises non financières, les dividendes représentent 13 % de la masse salariale en 2009, contre 4 % au début des années 1980.
Si les dividendes sont bien réels, la valeur des actions est virtuelle. La capitalisation boursière peut en effet monter jusqu’au ciel, mais il s’agit là d’une simple écriture. Le véritable test intervient au moment où les actionnaires décident de récupérer leur mise en vendant tout ou partie de leur portefeuille. C’est à cette occasion que peut se déclencher la crise qui fonctionne comme un rappel à l’ordre de la loi de la valeur et anéantit (au moins provisoirement) l’illusion que ces droits de tirage ont une quelconque réalité. « Dans la crise on voit se manifester cette revendication : la totalité des lettres de change, des titres, des marchandises, doit pouvoir être tout d’un coup et simultanément convertible en argent bancaire » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, chapitre XXII, p.234.). C’est exactement ce qui se passe lors des crises financières.
De ces développements de Marx, il ressort que la spéculation et l’instabilité financières font partie intégrante du fonctionnement normal du capitalisme et que capitalistes « actifs » et « passifs » sont indissociables. La finance n’est pas un parasite ni une dérive, mais une composante permanente du capitalisme. Sur tous ces points, l’analyse de Marx fournit une grille théorique précieuse mais ne dispense pas pour autant d’études concrètes du capitalisme contemporain, que l’on peut à juste titre qualifier de « financiarisé ». Elle montre aussi que le capital financier fonctionne comme un pouvoir – pouvoir de capter une fraction de la plus-value – et que ce pouvoir ne peut être contesté ou « régulé » sans remettre en cause l’ensemble des rapports capitalistes sur lesquels il se fonde.
Michel Husson, préface Marx et les crises du capitalisme, volume 2 : Le Capital financier, Edition Demopolis
Article source: ici
par Michel Peyret
3 novembre 2011
LE MOT D'ORDRE REVOLUTIONNAIRE : ABOLITION DU SALARIAT !
C'est Karl Marx qui le dit à sa façon :
« Au lieu du mot d'ordre conservateur : « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat. »
Ce n'est pas la première fois que nous abordons cette question de l'abolition du salariat, et pourtant il nous apparaît indispensable d'y revenir à nouveau aujourd'hui.
Pourquoi aujourd'hui ?
La crise du capitalisme s'approfondit. Chaque jour, ou presque, l'on nous dit que toutes les dispositions viennent d'être prises, soit nationalement, soit au niveau européen ou mondial, pour en sortir. Chaque jour, l'on nous dit que, cette fois, c'est la bonne : juré, promis, il n'y a plus à y revenir...
Et pourtant, le lendemain...
Le lendemain pourtant, et de nouveau, la crise a resurgi, sous l'une des formes multiples selon lesquelles elle se manifeste, plutôt sous l'une des formes dont on nous dit qu'elle se manifeste...
Tour à tour, c'est ainsi la « crise de l'euro », la « crise de la dette », la « crise des marchés », la « crise des agences de notation », la « crise des banques », la « crise de l'Europe », que sais-je encore...
Mais parler purement et simplement de « crise du capitalisme » est devenu interdit !
Et l'on comprend bien pourquoi ! Car s'il est bien vrai qu'il s'agit bel et bien d'une crise du capitalisme, qui plus est qui ne cesse de s'approfondir, et à laquelle personne ne comprend plus grand-chose, le questionnement prend tout de suite une tout autre ampleur.
C'est tout un contexte historique qui revient à la surface. Un contexte dont ceux qui nous dirigent, les représentants des principales forces politiques, croyaient bien en avoir terminé avec le siècle dernier, lui-même échu !
La crise du capitalisme, cela évoque bien évidemment les alternatives au capitalisme telles qu'elles se seraient exprimées, et telles qu'elles auraient échoué au 20ème siècle...
Le socialisme, le communisme, auraient ainsi échoué et, en conséquence, bien sûr, il ne saurait être question de les remettre à l'ordre du jour, en dépit des efforts de quelques nostalgiques...
Toutefois, il en est, mais il ne faut surtout pas en parler, qui viennent contrarier ces visées réjouissantes de tous les partisans, avoués ou non, du capitalisme...
Ceux-là font la preuve, eux, que socialisme et communisme n'ont pu échouer puisque socialisme et communisme n'ont jamais existé nulle part...
La preuve par Marx lui-même...
Nous en faisons à nouveau la démonstration avec les textes ci-dessous, extraits de « Travail salarié et Capital » et de « Salaire, prix et profit ».(Editions Sociales – 1969)
LA SUPPRESSION DU TRAVAIL SALARIE CAPITALISTE
C'est le titre de « l'Introduction au projet de programme pour le Parti ouvrier français de 1880 ». Ce texte est reproduit pour terminer l'exposé de Marx sur le rapport entre le travail salarié et le capital.
Cette introduction (sous forme de considérants) a été écrite par Marx...Engels considère que c'est « un chef d'oeuvre, comme j'en connais peu, de démonstration frappante qui éclaire en quelques mots les masses et dont la forme concrète m'a plongé moi-même dans l'étonnement. »
Voici cette introduction :
« Considérant,
Que l'émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe ni de races ;
Que les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production (terre, usines, navires, banques, crédits, etc.) ;
Qu'il n'y a que deux formes sous lesquelles les moyens de production peuvent leur appartenir ;
-
La forme individuelle qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrès industriel ;
-
La forme collective dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la société capitaliste ;
Considérant :
Que cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive – ou prolétariat – organisée en parti politique distinct ;
Qu'une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de duperie qu'il a été jusqu'ici en un instrument d'émancipation ;
Les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs efforts l'expropriation politique et économique de la classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production, ont décidé, comme moyens d'organisation et de lutte, d'entrer dans les élections avec les revendications suivantes. »
L'ABOLITION DEFINITIVE DU SALARIAT
Dans le même ouvrage, Marx lui-même conclut « Salaire, prix et profit » par les lignes suivantes :
« ...le développement même de l'industrie moderne doit nécessairement faire pencher toujours davantage la balance en faveur du capitaliste contre l'ouvrier et que, par conséquent la tendance générale de la production capitaliste n'est pas d'élever le niveau moyen des salaires mais de l'abaisser, c'est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse.
« Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les empiétements du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter quelque amélioration à sa situation ?
« Si elle le faisait, elle se ravalerait à n'être plus qu'une masse informe, écrasée, d'êtres faméliques pour lesquels il ne serait plus de salut...
« En même temps, et tout à fait en dehors de l'asservissement général qu'implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s'exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne.
« Ils ne doivent pas oublier qu'ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu'ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu'ils n'appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal.
« Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par ces escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché.
« Il faut qu'ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société.
« Au lieu du mot d'ordre conservateur « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat. »...
« Je conclurai en proposant d'adopter la résolution suivante :
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Une hausse générale du taux des salaires entraînerait une baisse générale des profits, mais ne toucherait pas en somme au prix des marchandises.
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La tendance générale de la production capitaliste n'est pas d'élever le salaire normal moyen, mais de l'abaisser.
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Les syndicats agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu'ils font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu'ils se bornent à une guerre d'escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler en même temps à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d'un levier pour l'émancipation définitive de la classe travailleuse, c'est-à-dire pour l'abolition définitive du salariat. »
LE PRODUIT TOUT ENTIER DU TRAVAIL
Toujours dans le même ouvrage, on trouve « Deux articles de Friedrich Engels. »
Le second article, intitulé « La loi du salaire », se conclut ainsi :
« Mais la loi du salaire n'est pas abolie par la lutte des syndicats. Au contraire, on ne fait justement alors que l'appliquer. Sans les moyens de résistance des syndicats, l'ouvrier ne touche même pas ce qui lui revient suivant les normes de la loi du salaire.
« Seule, la crainte des syndicats peut contraindre le capitaliste à accorder aux ouvriers la pleine valeur courante de la force de travail. Vous en exigez une preuve ? Alors, comparez les salaires qui sont consentis aux membres des grands syndicats avec ceux qui sont payés dans les innombrables petites entreprises de ce marais pestilentiel et terrifiant situé à l'est de Londres.
« Donc, les syndicats ne luttent pas contre la loi du salaire. Mais ce n'est pas le salaire élevé ou inférieur qui amène la dégradation de la classe ouvrière.
« Cette dégradation consiste dans le fait que la classe ouvrière, au lieu de recevoir le produit intégral de son travail, doit se contenter d'une partie de la partie qu'on appelle salaire.
« Le capitaliste empoche le produit tout entier parce qu'il est possesseur des moyens de travail et il s'en sert pour payer les salaires du travail.
« C'est pourquoi il n'y a pas d'émancipation possible de la classe ouvrière tant qu'elle ne sera pas en possession de tous les moyens de travail : terre, matières premières, machines, etc., et partant en possession du produit tout entier de son travail. »
NOUS NE PARTONS PAS DE RIEN
Bien évidemment, ces textes n'épuisent pas les apports de Marx et d'Engels s'agissant de l'importance, du caractère indispensable de l'abolition du salariat pour sortir du capitalisme. C'est ce que Marx appelait ailleurs une « tautologie », c'est-à-dire une évidence.
Tout aussi évidemment, les activités humaines continueront à être nécessaires pour produire ce dont les êtres humains auront besoin pour vivre, mais ce sont ces êtres humains qui en décideront eux-mêmes et ce ne dépendra plus alors de règles qui leur seront extérieures, celles du marché capitaliste par exemple.
On peut penser aussi que des formes de revenus seront encore nécessaires pour faciliter les échanges, tout en prenant en compte que les gratuités peuvent se développer.
Nous ne partons pas de rien s'agissant des réponses aux questionnements qui surgissent.
Dans certaines limites, le peuple français, par ses luttes, a pu faire avancer nombre de ses aspirations.
Je viens de parler des gratuités , il en existe déjà dans notre société, on peut certainement en faire grandir le nombre et les domaines concernés.
De même, il existe nombre de revenus qui ne sont pas strictement des salaires, même s'ils dépendent, de même que toutes les richesses produites par notre société, du travail et activités des membres de cette société.
Nous pouvons en citer quelques-uns : bourses et revenus étudiants, congés payés, congés-maladies, allocations familiales, allocations-logement, pensions et retraites, etc. Ce sont des revenus socialisés.
Nombre d'organisations militent, non sans échos, pour la création de revenus d'existence, sous différentes formes...
J'ai déjà eu l'occasion de dire qu'il existait déjà des éléments de communisme dans notre société, même si cela est aujourd'hui nécessairement limité puisque c'est le capitalisme qui est dominant.
N'empêche, je pense important de le montrer, de montrer que ce n'est pas impossible à réaliser puisqu'il en existe déjà des bases réelles.
Le montrer, ce n'est pas, je crois, effacer l'ampleur du changement révolutionnaire qui reste à accomplir pour que le peuple français, et d'autres partout dans le monde, puissent s'engager dans la voie de la construction d'une société communiste.
16 septembre 2011
LES NEO-MARXISMES FERONT, COMME LES HOMMES, LEUR HISTOIRE !
« Cette revue est horriblement lacunaire », dit André Tosel de son travail, qui traite des « Devenirs du marxisme 1968-2005, qu'il met en ligne le 21 juillet 2010, et qu'il titre, ou sous-titre, : « De la fin du marxisme-léninisme aux mille marxismes . »
Nombre de ses lecteurs n'auront pas le même sentiment après avoir pris connaissance du vaste panorama qu'il déroule à la fois globalement, mais aussi dans chaque des principaux pays, et pour chaque philosophe marquant des pays considérés.
Dans le cadre réduit de cet article, il est tout à fait hors de question d'avoir les mêmes ambitions.
C'est donc davantage l'objectif de faire lire le propos de André Tosel que nous voudrions atteindre.
Il convient toutefois de préciser qu'il est nécessaire de ne pas en rester aux premières idées exposées, lesquelles pourraient apparaître principalement négatives si André Tosel y demeurait. Ce n'est pas le cas, et il a le souci de l'équilibre entre des tentations et des réalités évolutives contradictoires, et c'est toutefois l'espérance qui semble dominer.
LA FIN SANS GLOIRE DU COMMUNISME SOVIETIQUE
Pour André Tosel, en effet, « la fin sans gloire du communisme soviétique, la dissolution de l'URSS, la victoire de la démocratie libérale, et plus encore celle de l'économie-monde capitaliste semblent avoir marqué la fin du marxisme et mis un terme à toute possibilité de renouveau.
« La pensée hégémonique en matière politique, économique et sociale est le libéralisme (plus ou moins social, plus ou moins libériste).
« Derrière la défense, anti-totalitaire, des droits de l'homme, le marché s'est imposé comme l'institution décisive de la post-modernité.
« Les marxismes appartiendraient à un passé d'erreur et d'horreur.
« Tel est le credo de la « pensée unique », de cette conception du monde qui en inversant les espoirs de Gramsci est devenue le sens commun de l'intelligentsia, des milieux économiques et politiques, et qui est imposé comme la religion de l'individu par toute la puissance des moyens de communication.
« Il n'y aurait donc qu'à rédiger une rubrique nécrologique sur la mort enfin définitive de Marx et des marxismes et libérer la pensée pour affronter le « temps de la fin du grand récit de l'émancipation. »
LA VITALITE CONTRADICTOIRE DU NOYAU DUR DE L'OEUVRE DE MARX
« Mais, dit-il tout de suite, les chose ne sont pas si simples.
L'histoire des années 1968-1995 est extrêmement contrastée : si le marxisme-léninisme n'a cessé de s'enfoncer dans son irréversible crise et s'en est allé à sa fin, de grandes opérations de reconstruction théoriques ont témoigné de la vitalité contradictoire du noyau dur de l'oeuvre de Marx.
André Tosel montre que, entre 1968 et 1977, se développent les dernières tentatives de renouvellement de la théorie marxiste inscrites dans le sillage de la Troisième Internationale ou à ses marges...
L'oeuvre des grands hérétiques et philosophes communistes connaît un ultime et transitoire éclat, et il évoque György Lukàcs, Ernst Bloch, Antonio Gramsci en Italie et Louis Althusser en France.
« L'ombre portée de 1968, poursuit-il, a en effet mis à l'ordre du jour des perspectives de dépassement de la vieille orthodoxie et laissé même espérer une reprise d'une sortie à gauche du stalinisme, au moment où était posée la question d'un réformisme révolutionnaire centré sur la montée en puissance d'instances de démocratisation radicales.
« La concurrence de fait entre ces divers modèles de reconstruction de la théorie marxienne, tous nourris d'une relecture de Marx, tous contradictoires dans leur rapport à Hegel et à la dialectique (quel Hegel ? Quelle dialectique?), tous spécifiés par la grande hétérogénéité des références aux éléments de la tradition philosophique ou scientifique, tous divisés dans leur appréciation du libéralisme, cette concurrence donc...a constitué un moment de grande intensité que font semblant d'ignorer les fossoyeurs trop pressés de Marx... »
IL RESTE A EXPLIQUER CE QUI S'EST PASSE EN URSS
Pour André Tosel, il restait toujours en effet à expliquer ce qui s'était passé en URSS et ce qu'était réellement devenue la Révolution d'Octobre 1917, à expliquer pour quelles raisons, certes externes, mais aussi internes une oeuvre d'un radicalité critique peu commune, hétérodoxe, révolutionnaire, avait pu donner lieu à une dogmatique aussi sclérosée que le marxisme-léninisme, avec ses lois de l'histoire et sa poignée de catégories « dialectiques », propice à toutes les manipulations, pauvre idéologie de légitimation d'une politique inconsciente de sa propre nature, scellant l'union d'une philosophie redevenue science des sciences et d'un parti-Etat total.
Il prend en compte l'incapacité du communisme soviétique à se réformer dans le sens démocratique, son déficit en matière de droits de l'homme et du citoyen, son inefficacité économique à satisfaire des besoins dont il reconnaissait la légitimité, qui le rendirent incapable d'affronter l'impitoyable guerre de position qui n'avait cessé de lui être imposée depuis sa fondation.
MARX DELEGITIME
« L'argument du goulag, constate-t-il, devint universel et délégitima en bloc Marx, les reconstructions des hérétiques marxistes, les soumettant au même mouvement d'infamie.
« Une grande partie de l'intelligentsia marxiste qui s'était complu dans la rumination de la thèse de Jean-Paul Sartre - « le marxisme est indépassable tant que le moment historique dont il est l'expression n'a pu être dépassé » - estima advenu le temps du dépassement et de la sortie hors de l'imposture du siècle....
« L'auto-liquidation du plus grand parti communiste d'Europe, l'italien, qui abandonna les velléités de l'eurocommunisme pour rejoindre l'eurogauche et prendre le nom de parti démocratique de la gauche, la crise généralisée de stratégie des partis communistes occidentaux qui couvrait d'un fondamentalisme marxiste leur ralliement à des positions classiquement socio-démocrates, elles-mêmes abandonnées par les partis homonymes devenus tendanciellement des partis démocrates à l'américaine, tout ceci est l'équivalent européen de l'implosion de l'URSS après la chute du mur de Berlin en 1989.
ET POURTANT...CE N'EST PAS LA FIN DE L'HISTOIRE
« Et pourtant, constate André Tosel, sous cet effacement spectaculaire une libre et plurielle recherche marxiste se maintenait.
« Elle avait perdu toutefois un de ses traits jusqu'ici majeur, sa liaison à des forces politiques identifiables et à des acteurs sociaux (aussi compacts que le mouvement ouvrier), que la modernisation capitaliste décomposait violemment.
« La disparition de l'intellectuel de parti, l'évanouissement de la figure de l'intellectuel conscience politique devant l'émergence de la figure de l'intellectuel expert, élément du cerveau capitaliste et de ses appareils diffus, ne constituait pas un épisode de la fin de l'histoire appelée à se contempler dans le mariage enfin accompli de la démocratie libérale représentative et du marché-roi.
« Marx continuait à faire l'objet des lectures topiques et à se constituer en moment de tentatives de renouvellement visant à une théorie critique à hauteur d'époque, différentes des opérations de reconstruction issues des grands hérétiques du communisme de la période antérieure.
« Plutôt qu'à une fin du marxisme on assista à la floraison dispersée et surtout pratiquement impuissante de mille marxismes comme le dit joliment l'historien de l'économie-monde Immanuel Wallerstein (1995).
LES CROQUE-MORTS DU MARXISME DEJOUES
Le problème, considère André Tosel, est plutôt d'évaluer adéquatement cette situation qui déjoue les espoirs des croque-morts du marxisme.
Il poursuit en montrant que la cause immédiate de cette paradoxale émergence de mille marxismes n'a pourtant rien de mystérieux.
Elle tient, dit-il, à la fois à la dynamique du capitalisme mondial et à l'apparition de ses nouvelles contradictions, d'une part, et, de l'autre, au statut singulier de la pensée de Marx lui-même.
Le destin ce cette pensée qui est devenue monde (pour reprendre, dit-il, une formule de Henri Lefebvre) n'est comparable à celui d'aucune autre philosophie.
Elle a connu en cent années un développement qui l'a étendue au genre humain, et elle a fini avant sa dernière crise, sous la forme léniniste, par inspirer un tiers de l'humanité.
Si les espoirs d'émancipation qu'elle a soulevés ont été aussi démesurés qu'incommensurables les désillusions par l'échec terrible et terrifiant de la révolution bolchevique, et si par ailleurs on ne peut confondre Marx avec Lénine, Lénine avec Staline, et ce dernier avec Mao Ze Dong, il demeure un énorme bloc d'idées commun à ces marxismes et à leurs aberrations, l'idée qu'il est possible de mettre fin à la domination et à l'exploitation qui collent au mode de production capitaliste comme une tunique de Nessus, l'idée que l'être social capitaliste est exposable en son immanence même, en ses formes économiques, politiques, sociales, culturelles, à une critique qui ne finira qu'avec lui.
UN ENORME BLOC D'IDEES COMMUN
Ce bloc d'idées, poursuit Tosel, qui est aussi bloc de pratiques dérivées de Marx, s'est développé au sein d'extraordinaires oppositions internes dans ces marxismes en donnant naissance à des orthodoxies contradictoires (Kautsky/Lénine, Staline/hérésies marxistes reconstructrices, Tito/Mao, etc...)
Ce développement a toujours été discontinu, comme a été fragmentaire le rapport à Marx dont l'oeuvre inachevée n'a été connue que de manière fragmentaire : chaque génération a dû trouver son Marx propre (pour paraphraser un titre célèbre d'un article du jeune Gransci), et a dû aussi exploiter un corpus métamorphique (que l'on songe au fait que les livres II et III du Capital n'ont été disponibles qu'à la fin du 19ème siècle, que les « Manuscrits économico-philosophiques » de 1844 et « L'Idéologie allemande » n'ont été accessibles qu'à la fin des années trente, et que les grands textes des années 1858-1863, « Grundisse » inclus, n'ont été réellement exploitables et exploités qu'après 1945).
UN DEVELOPPEMENT DISCONTINU
« Ce régime de développement discontinu, considère alors André Tosel, et de crise récurrente est donc la norme de fait de la vie d'une pensée qui a simultanément modifié le monde historico-social.
« Rien n'empêcherait alors de formuler l'hypothèse que la crise profonde qui affecte l'intérieur du marxisme est le mode même d'existence et de résurrection du phénix marxiste ;
« Si son extension mondiale jusqu'à 1991, date de la fin de l'URSS, semble le rapprocher d'une religion séculière, avec ses orthodoxies et ses hérésies, avec son ineffaçable divorce entre promesses utopiques et apories de la réalisation, il demeure que le marxisme a été davantage et autrement international que les plus universelles des religions.
« Il est né des limites, contradictions, insuffisances de l'ordre libéral, cette autre religion séculière.
Or cet ordre libéral en sa forme néo-libérale pourrait n'avoir obtenu qu'une victoire à la Pyrrhus en 1991 » .
UNE VICTOIRE A LA PYRRHUS DE L'ORDRE LIBERAL
Certes, dit André Tosel, cette date marque bien la fin d'un cycle historique commencé en 1848 avec l'émergence de la question sociale et de la question nationale.
Le marxisme de la III ème Internationale ne s'est pas brisé seulement sur son déficit démocratique qui a annulé la perspective d'une issue révolutionnaire à la question sociale et d'un dépassement de la crise du libéralisme.
Il s'est brisé simultanément sur son déficit internationaliste, en raison de son incapacité à traiter la question nationale du XX ème siècle dans la perspective de l'économie-monde.
Mais il apparaît toujours mieux que la victoire du capitalisme mondialisé et rationalisé, sanctionnée et préparée théoriquement par l'hégémonie du libéralisme, débouche sur une crise historique nouvelle, inédite de ce nouvel ordre libéral.
UNE CRISE HISTORIQUE NOUVELLE...ET LES MILLE MARXISMES
Selon André Tosel, l'économie-monde est confrontée à la mondialisation d'une nouvelle question sociale qui signifie aussi désémancipation de masse et prolétarisation dans les centres capitalistes et aggravation (certes différenciée) des conditions de vie de multitudes, le tout accompagné d'un fabuleux transfert de la richesse sociale au profit de ce qu'il faut bien appeler une classe dirigeante de plus en plus concentrée et divisée par l'impitoyable guerre économique que ses fractions se livrent.
Cette même économie-monde est en même temps confrontée à l'exacerbation des diverses questions nationales racisées souvent en questions ethniques, et enracinées dans la gestion transnationale de la force internationale de travail et dans la différenciation contradictoire du marché.
L'affirmation contemporaine ambiguë des mille marxismes serait ainsi le signe précurseur de la crise commençante et inédite du nouvel ordre libéral et de ses pensées...
En tout cas, affirme-t-il, une chose est certaine : la période qui commence après 1991 n'est pas celle de la fin du marxisme, elle est celle de la fin du marxisme-léninisme comme orthodoxie une et dominante, et, à un autre titre celle des grandes hérésies marxistes dans la mesure où celles-ci étaient secrètement hantées par l'espoir d'un marxisme un et vrai.
L'ENORME POTENTIEL DE LA PENSEE DE MARX
Aussi, poursuit-il, face à la crise qui menace le nouvel ordre libéral au moment de son apparent triomphe à la fois sur le communisme soviétique et sur tous les mouvements (mouvement ouvrier et mouvement de libération nationale et anticoloniale, tous deux durablement intégrés), la pensée de Marx conserve un potentiel énorme de critique dans lequel pourront puiser les mille marxismes.
Car, dit-il, tant que le capitalisme domine il exige une critique, imposée par sa propre autocritique en ses formes de vie, et le marxisme pourra être sollicité, transformé, reconstruit, réélaboré, et cela dans et par l'abandon sans nostalgie des anciennes certitudes ( sur le sort final du capitalisme, sur les formes univoques des luttes de classes anciennes, sur les mérites comparés du plan et du marché, sur les modes de démocratie exigés par une transition, sur le sens même de cette transition, sur la place et le contenu d'un travail libéré de l'exploitation).
Ces mille marxismes, séparés de la pratique politique des anciens partis communistes, à la recherche d'un nouveau lien problématique de la théorie et de la pratique, constituent la forme fragile de la continuité brisée et discontinue de la tradition marxiste.
Ils sont exposés au retour en force en leur propre sein à un moment ou à un autre de leur élaboration d'un fondamentalisme marxiste, comme le dit bien encore Eric J. Hobsbawm, névrotiquement fixé sur le rabâchage de quelques points identifiés au noyau dur de la théorie (importance générique de la lutte de classes non-analysée en ses formes actuelles et déplacées, dénonciation de l'exploitation des travailleurs dans l'ignorance des débats portant sur la centralité d'un travail devenant non-central, condamnation sans nuance de ce qu'est supposé être réformisme et révisionnisme, mépris des nécessaires rectifications, réélaborations, maximalisme abstrait, etc...)
LES HOMMES FERONT LEUR HISTOIRE...ET LEUR MARXISME
« Il sera difficile, dit André Tosel, de penser l'unité d'un capitalisme reproduit en son mécanisme d'exploitation et transformé en ses composantes et ses pratiques.
« Il sera difficile de reformer le lien entre l'analyse de ce capitalisme et une politique de transformation profondes et toujours déterminées, de reformuler l'espérance d'une société meilleure sans la recouvrir de l'illusion de réaliser enfin la société parfaite, de donner à l'eschatologie inévitable de la forme réduite certes mais d'autant plus militante d'une lutte opiniâtre et toujours déterminée.
« Il sera encore plus difficile de produire des modèles intégrant autocritique de l'expérience historique cautionnée par les marxistes passés et critique des formes du capitalisme mondialisé.
« Mais la crise ouverte du libéralisme est le fondement objectif de ces mille marxismes.
« A elle seule cette crise ne donne aucune garantie de succès d'un dépassement simultané des anciens marxismes (et des éléments de Marx obsolètes) et du libéralisme.
« Mais cette tâche est ouverte et elle sera aussi une histoire que les néo-marxismes feront comme les hommes leur histoire : elle se fera en des conditions déterminées, et sous des formes imprévues... »
Michel Peyret
John Bellamy Foster
Marx écologiste
Traduction : Aurélien Blanchard, Charlotte Nordmann, Joséphine Gross
Editions Amsterdam

Marx écologiste ? L'opinion courante est que Marx et le marxisme se situent du côté d'une modernité prométhéenne, anthropocentrée, qui ne considère la nature que pour mieux la dominer et l'exploiter, selon une logique productiviste qui fut celle tant du capitalisme que du socialisme historiques. L'écologie, comme discipline scientifique et comme politique, aurait ainsi à se construire en rupture avec l'héritage marxiste ou, du moins, au mieux, en amendant considérablement celui-ci pour qu'il soit possible de lui adjoindre des préoccupations qui lui étaient fondamentalement étrangères. Qu'en est-il vraiment ? Dans Marx écologiste, John Bellamy Foster, textes à l'appui, montre que ces représentations constituent sinon une falsification, du moins une radicale distorsion de la réalité : des textes de jeunesse aux écrits de la maturité, inspirés par les travaux de Charles Darwin et de Justus von Liebig, le grand chimiste allemand, fondateur de l'agriculture industrielle, Marx n'a jamais cessé de penser ensemble l'histoire naturelle et l'histoire humaine, dans une perspective qui préfigure les théories les plus contemporaines de la « coévolution », et a offert à la postérité une des critiques les plus vigoureuses de la rupture par le capitalisme de « l'interaction métabolique » entre la nature et les sociétés humaines. L'enjeu de ce retour à Marx dans une perspective écologique n'est pas de pure érudition ; il ne s'agit pas non plus de sauver une « idole ». S'il faut aujourd'hui tirer de l'oubli la tradition marxiste et socialiste de l'écologie politique, c'est que la perspective marxienne en la matière a une actualité brûlante : une des questions les plus urgentes de l'heure n'est-elle pas de savoir si la crise écologique est soluble dans le capitalisme ?
Ce livre est la traduction des chapitres 8 à 11 de The Ecological Revolution. Making Peace with the Planet de John Bellamy Foster (New York, The Monthly Review Press, 2009).
John Bellamy Foster est, avec Barry Commoner, James O'Connor et Joel Kovel, une des figures les plus importantes de l'écosocialisme aux USA. Il enseigne la sociologie à l'université de l'Oregon et dirige depuis 2000 la prestigieuse Monthly Review. Il est notamment l'auteur de Marx's Ecology. Materialism and Nature (Monthly Review Press, 2002).
[L'ami Baillergeau a commenté le précédent article du blogue (Alain Gresh) de façon si intelligente qu'il mérite bien "la une"...]
Colonialisme ?
Pour les relations de Marx et Engels avec l’Afrique qui nous est proche, j’ai en mémoire leur position sur l’Algérie.
Marx et Engels se réjouissent de la défaite d’Abdelkader et de la soumission de l’Algérie au progrès de la civilisation.
La France est le bras armé de l’histoire qui, par le développement du capitalisme, secoue les sociétés barbares. « Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs « (Engels)
Selon les deux « compères », le territoire est peuplé de trois groupes différents : les Kabyles, les Arabes et les Maures.
Les premiers sont un peuple laborieux qui vit dans de vrais villages, excellents cultivateurs, exploitent des mines, fournissent les villes en marchandises etc. Ils ne sont pas européens, mais s’en rapprochent, leur peau un peu plus blanche, leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus ont même amené les ethnologues à inventer une théorie affirmant qu’il s’agit d’un peuple indo-européen qui a pris un autre chemin que le leur.
Les Arabes sont des nomades, fidèles aux traditions de leurs ancêtres, et restent en dehors de toute évolution et hostiles à la civilisation.
Enfin les Maures sont pusillanimes, habitués à la cruauté et à la vengeance, et sur le plan moral, « ils se situent très bas »
Je passe sur notre difficulté à ne pas faire d’anachronisme en lisant ce qu’ils disent des peuples, cependant la disparition des pieds noirs et par conséquence de leur apport au développement du pays a été un drame aux conséquences encore visibles aujourd'hui et au final ce ne sont, ni les kabyles, ni les maures (!) qui ont gagné et tout le monde aura perdu 60 ans !
[...]J’évoque ici ce livre qui pourrait apparaître bien loin des sujets habituels, celui de Kevin B. Anderson,
Marx at the Margins. On Nationalism, Ethnicity, and Non-Western Societies(The University of Chicago, 2010).
L’auteur, professeur de sociologie et de science politique à l’université de Californie-Santa Barbara, explore le cheminement de la pensée de Karl Marx, en s’appuyant sur des textes souvent méconnus (une partie importantes de l’œuvre de Marx reste non publiée). Il explore la pensée de Marx sur la Chine et l’Inde, sur la Russie, sur la guerre civile aux Etats-Unis (et les questions de race et de classe), sur l’Irlande (rapport entre nationalisme et classe), sur ces « marges du monde », loin du centre capitaliste. Captivant et stimulant.
Au point de départ, le Manifeste communiste publié en 1848 qui affirme : « Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. » Malgré les réserves exprimées par le terme « prétendue », le ton est donné : le capitalisme apporte des bouleversements qui sont un progrès et l’Europe montre la voie à toutes les nations du monde.
Quand, en juin 1853, Marx examine la politique britannique en Inde, il suggère que toutes les sociétés, y compris l’Inde, sont destinées à suivre la même voie que l’Europe, celle du développement capitaliste. A ce point de son travail, il s’agit même d’un « grand récit » (marqué par la pensée de Hegel). Marx célèbre les effets positifs de la civilisation supérieure britannique sur la civilisation inférieure indienne [1].
Ce n’est qu’à partir de 1856 et de la deuxième guerre de l’opium que Marx commence à écrire plus systématiquement sur la Chine. Alors qu’il a justifié en partie la première guerre de l’opium (1842-1843), en dépit de son prétexte « infâme », car elle entraînait l’ouverture de ce pays au commerce, il condamne beaucoup plus clairement la seconde. Marx reconnaît de plus en plus le caractère destructeur du développement capitaliste et conteste son caractère progressiste.
Sur les mouvements nationaux en Pologne et en Irlande. Marx pensait dans les années 1847-1848 que la libération de la Pologne serait le résultat de la révolution prolétarienne, alors que dans les années 1860, il pensait à l’inverse que la libération de la Pologne serait la condition du développement du mouvement ouvrier, notamment en Allemagne. Il adoptera le même point de vue sur l’Irlande. Dans une lettre à Engels du 10 décembre 1869, il écrit : « Longtemps j’ai cru que la chute du régime en Irlande [rappelons que ce pays faisait partie alors du Royaume-Uni] par l’ascension de la classe ouvrière anglaise. (...) Des études plus approfondies m’ont amené au point de vue contraire. La classe ouvrière anglaise ne pourra rien accomplir avant de s’être débarrassée de l’Irlande. Le levier doit s’appliquer en Irlande. C’est pour cela que la question irlandaise est si importante pour le mouvement social [2]. »
C’est que Marx a compris à quel point l’oppression d’une nation par une autre peut affecter la classe ouvrière du pays dominant. Et d’expliquer que « l’ouvrier ordinaire anglais hait l’ouvrier irlandais qu’il voit comme un concurrent qui pèse sur son niveau de vie (en faisant baisser les salaires). Il se sent supérieur à l’Irlandais car il appartient à la nation dominante et devient ainsi un instrument des aristocrates et des capitalistes anglais contre l’Irlande, renforçant ainsi leur pouvoir sur lui-même. (...) Cet antagonisme est le secret de l’impuissance des ouvriers anglais malgré leur organisation. Il est le secret du maintien de la domination capitaliste [3]. »
Durant la guerre civile aux Etats-Unis (1861-1864), Marx s’engagea en tant que journaliste et en tant que dirigeant de la Ière Internationale (créée en 1864). Il saluera l’œuvre de Lincoln, même s’il critiqua à plusieurs reprises son refus de s’engager dans une guerre révolutionnaire en intégrant des Noirs dans l’armée ou en appelant les esclaves à se révolter. Dans une adresse au peuple américain de 1865, l’Internationale met en garde : « Faites que tous les citoyens soient déclarés égaux en droit et libres, sans aucune restriction. Si vous échouez à leur donner leurs droits alors que vous leur demandez de respecter leurs devoirs, il restera une lutte pour l’avenir qui peut de nouveau faire verser le sang de votre peuple [4]. » La libération des Noirs deviendra une condition de l’émancipation des travailleurs.
Dans ses cahiers pour préparer Le Capital et dans ce dernier ouvrage (le livre I), il affirme de plus en plus que son travail concerne l’Europe et que l’Inde, la Chine ou même la Russie doivent être étudiées de manière spécifique, car leur histoire ne rentre pas dans le cadre des « stades successifs » de développement : sociétés primitives, esclavagisme, féodalisme, capitalisme. Il introduit le mode de production asiatique et revient de manière positive sur les formes de propriété communale qui se sont maintenues dans ce pays (mais aussi en Russie).
Durant la dernière décennie de sa vie, le travail de Marx fut considérable mais, pour l’essentiel, non publié. L’auteur se penche sur son analyse des sociétés iroquoise et grecque ancienne, sur l’Inde, l’Indonésie, l’Algérie, l’Amérique latine, et surtout la Russie. Dans une lettre publiée après la traduction en russe du Capital, Marx note que la fatalité du développement du capitalisme tel qu’il la décrit est « restreinte aux pays de l’Europe occidentale ».
En conclusion de son ouvrage, Anderson écrit : « En résumé, j’ai montré dans cette étude que Marx avait développé une théorie dialectique du changement social qui n’était ni unilinéaire (succession de modes de production), ni fondée uniquement sur les classes. Au fur et à mesure que sa théorie du développement social évoluait dans une direction multilinéaire, sa théorie de la révolution se concentrait de manière croissante sur l’intersection entre classe, ethnicité, race et nationalisme. Certainement, Marx n’était pas un philosophe de la différence au sens post-moderne du terme, car la critique d’une entité supérieure, le capital, était au centre de son entreprise intellectuelle. Mais cette centralité ne signifiait pas l’exclusivité. La théorie sociale du Marx de la maturité tournait autour du concept de “totalité” qui n’offrait pas seulement l’avantage de laisser une grande place aux particularités et aux différences, mais aussi, dans certains cas, faisait de ces particularités – race, ethnie, ou nationalité – des éléments déterminants de la totalité [5]. »
Toutes ces réflexions sont importantes pour comprendre le monde d’aujourd’hui et l’articulation entre les problèmes de « classe », de « nation », de « race » et aussi de « genre ». Contre l’idée qu’il suffit de résoudre la question sociale pour résoudre les autres « problèmes », Marx a ouvert la voie à une réflexion bien plus fructueuse et à une articulation des divers niveaux de luttes.
Notes:
[1] « First, Marx suggest that all societies, including India, are destined to tread the same pathway as was the West, that of capitalist development. It is virtually a grand narrative at this point in Marx’s work » (influence de Hegel) ; « Second, he repeatedly extolls the beneficial effects of Brittain’s “higher” civilization on India’s “lower” one. » (p. 20)
[2] « For a long time, I believed it would be possible to overthrow the Irish regime by English working class ascendancy. I always took this viewpoint in the New York Tribune. Deeper study has now convinced me of the opposite. The English working class will never accomplish anything before it has got rid of Ireland. The lever must be applied in Ireland. This is why the Irish question is so important for the social movement in general. » (p. 144)
[3] « All industrial and commercial centers in England now have a working class split into two hostile camps, English proletarians and Irish proletarians. The ordinary English worker hates the Irish worker as a competitor who forces down the standard of life. In relation to the Irish worker, he feels himself to be a member of the dominant nation and, therefore, make himself a tool of his aristocrats and capitalists against Ireland, thus strengthening their domination over himself. (…) This antagonism is the secret of the powerlessness of the English working class, despite its organization. It is the secret of the capitalist class’s maintenance of its power. And the latter is fully conscious of this. » (pp. 149-150)
[4] « Let your citizens of to-day be declared free and equal, without reserve. If you fail to give them their citizen’s rights, while you demande citizen’s duties, there will yet remain a struggle for the future which may again stain your country with your people’s blood. » (p. 113)
[5] « In sum, I have argued in this study that Marx developed a dialectical theory of social change that was neither unilinear nor exclusively class-based. Just as his theory of social development evolved in a more multilinear direction, so his theory of revolution began over time to concentrate increasingly on the intersectionality of class with ethnicity, race, and nationalism. To be sure, Marx was not a philosopher of difference in the postmodernist sense, for the critique of a single overarching entity, capital, was at the center of his entire intellectual enterprise. But centrality did not mean univocality or exclusivity. Marx’s mature social theory revolved around a concept of totality that not only offered considerable scope for particularity and difference but also on occasion made those particulars – race, ethnicity, or nationality – determinants for the totality. Such was the case when he held that an Irish national revolution might be the “lever” that would help to overthrow capitalism in Britain, or when he wrote that a revolution rooted in Russia’s rural communes might serve at the starting point for a Europe-wide communist development. » (p. 244)
Le 30 Mai 2011 s’est déroulée aux Bernardins une table ronde réunissant 3 universitaires :
- Bernard Cottret, auteur d’un livre récent : « Le jeune Marx, entre romantisme et révolution ».
- Philippe Herzog, membre du Parti Communiste jusqu’en 1996 et devenu depuis président fondateur de « Confrontations Europe ».
- Antoine Casanova, membre du Parti Communiste et dirigeant actuel de la revue «La Pensée ».
Le débat était modéré par Jacques Ducamp, professeur de philosophie au Collège des Bernardins, et directeur de son Institut supérieur de sciences religieuses (ISSR).
Le thème du débat portait l’intitulé : « Le jeune Marx, l’Europe et la religion ».
Le temps des idéologies fermées semble révolu. Fini le marxisme dogmatique, fini l’antimarxisme primaire. Il est temps de faire la part des choses, de reconnaître nos héritages culturels et leurs histoires.
K. Marx fut par ses lieux d’habitation comme par sa pensée un « Européen en acte ».
Originaire d’Allemagne, ayant vécu en France et terminant sa vie en Angleterre, il chercha dans ses œuvres de jeunesse à réaliser dialectiquement une synthèse de la philosophie allemande, de la politique française avec sa reprise réflexive et enfin de l’analyse économique anglaise.
Sa pensée se voulait résolument « praxis » et matérialiste, reléguant la religion au niveau idéologique. Toutefois, comme Nietzsche le montrera dans son aphorisme sur la mort de Dieu, les incroyants comme les croyants ne chercheront pas à comprendre les enjeux de ce tournant culturel.
Oui, décidément, le temps du dialogue est bienvenu aujourd’hui !
Karl Marx, jeune.
Que retenir d’un échange de 2 heures (qui aurait pu se prolonger longtemps encore…) ?
Gardons une idée-phare de chacun des intervenants.
- Bernard Cottret a insisté sur le fait que d’un point de vue historique et par souci de probité intellectuelle, il convient de retrouver le jeune Marx dans sa singularité, enthousiaste, travailleur infatigable, lecteur assidu, et polyglotte distingué.
La conclusion de son livre est significative :
Il faut sortir Marx de la rhétorique incantatoire pour lui rendre la place qui lui revient parmi les observateurs les plus lucides de son temps. Et rappeler une œuvre tout entière vouée comme il l’écrivait dans sa jeunesse « à l’humanité souffrante qui pense et à l’humanité pensante qui souffre ».
- Philippe Herzog, de son côté, a développé la fine analyse économique de Marx, qui aujourd’hui encore peut nous aider à envisager des rapports dialectiques heureux entre « productivité » et « humanité » dans une période de construction de l’Europe et ce, dans un contexte de mondialisation.
Il a rappelé également que les mutations nécessaires sont le fait à la fois de changements de structures (que l’analyse marxiste repère) et d’une prise de responsabilité individuelle (notion fondamentale pour une conscience chrétienne).
- Antoine Casanova, enfin, lui, a prôné un nécessaire retour à la contextualisation des écrits de Marx, y compris ceux sur la religion.
Il ne faut pas oublier que l’athéisme allemand est né dans un cadre théologique aussi bien par l’herméneutique de Feuerbach qui prétend avoir percé le secret du christianisme que par la recherche de Strauss qui veut trouver le Jésus historique distinct du Christ de la foi.
Il reconnaîtra encore que, depuis le 19ème siècle, des chrétiens voulant vivre intégralement leur foi et constatant les situations concrètes s’engageront dans des luttes pour la justice.
Les 3 intervenants, chacun à leur manière ont montré que Marx, par ses analyses, en repérant les contradictions inhérentes au libéralisme capitaliste de son temps, était « un penseur des possibles » .
Peut-être qu’un auteur du 20ème comme Ernst Bloch permettrait de réaliser une synthèse de tous les propos tenus, lui, qui, éprouvant l’exigence marxiste de la transformation du monde proposait « une ontologie du non-encore-être » et demandait aux hommes de bonne volonté de se laisser guider par « le principe espérance ».
Jacques Ducamp, animateur de la table-ronde.