dimanche 20 décembre 2009
Le socialisme est la voie du salut de la planète (Hugo Chavez, discours à Copenhague)
Discours prononcé par Hugo Chávez Frias, président de la République bolivarienne du Venezuela, au Sommet des Nations unies sur le changement climatique, à Copenhague, le 16 décembre 2009
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, Excellences, chers amis,
Je vous promets de ne pas parler plus longuement que celui qui a parlé le plus ici, cet après-midi.
Permettez-moi un premier commentaire, que j’aurais voulu aborder avec le point précédent, traité par les délégations du Brésil, de Chine, de l’Inde et de la Bolivie. Depuis notre place, nous avons demandé la parole, mais il ne nous a pas été possible de la prendre.
La représentante de Bolivie a dit –j’en profite pour saluer le camarade président Evo Morales, ici présent (Applaudissements), président de la République de Bolivie-, elle a dit entre autres choses ce qui suit –je l’ai noté sur ce papier : « Le texte présenté n’est pas démocratique, il ne part pas d’une politique d’inclusion ».
A peine suis-je arrivé que nous avons entendu la présidente de la séance précédente, la ministre, dire qu’il y avait un document, mais personne ne le connaît. J’ai réclamé le document, mais il ne nous est pas encore parvenu. Je crois que personne ne sait au juste ce que c’est que ce document, il doit être « top secret ». La camarade bolivienne n’avait donc pas tort de dire : « Il n‘est pas démocratique, il ne part pas d’une politique d’inclusion ».
Mais, Mesdames et Messieurs, ceci n’est-il pas justement à l’image de la réalité du monde ? Vivons-nous dans un monde démocratique ? Le système mondial se base-t-il sur l’inclusion ? Y a-t-il une once de démocratie ou d’inclusion à attendre du système mondial actuel ? Cette planète est régie par une dictature impériale, et depuis cette tribune, nous continuons de le dénoncer. A bas la dictature impériale, et vivent les peuples, la démocratie et l’égalité sur cette planète ! (Applaudissements)
L’exclusion que nous constatons ici en est le reflet. Il existe un groupe de pays qui se croient supérieurs à nous, ceux du Sud, à nous, ceux du tiers monde, à nous, les sous-développés, ou, comme le dit le grand ami Eduardo Galeano : nous, les pays écrasés par l’histoire qui nous est passée dessus comme un train.
Il n’y a donc vraiment pas lieu de s’en étonner : il n’y a pas de démocratie dans ce monde, et nous sommes confrontés ici, une fois de plus, à une preuve évidente de l’existence de la dictature impériale mondiale.
Deux jeunes gens ont fait irruption ici, bien heureusement les forces de l’ordre se sont comportées correctement, il n’y a eu qu’une petite bousculade, et ils se sont montrés coopératifs, si j’ai bien compris…
Mais dehors, vous savez, il y a beaucoup de monde. Bien sûr, ils ne tiennent pas tous dans cette salle. J’ai lu dans la presse que quelques personnes ont été arrêtées, qu’il y a eu des manifestations intenses dans les rues de Copenhague, et je tiens à saluer tous ces gens qui sont dehors, des jeunes pour la plupart (Applaudissements). Ce sont des jeunes qui s’inquiètent, et avec raison, beaucoup plus que nous de l’avenir du monde. La plupart d’entre nous qui sommes dans cette salle ont le soleil dans le dos, alors qu’eux le reçoivent en pleine figure, et ils s’en inquiètent sérieusement.
On pourrait dire, Monsieur le Président, qu’un spectre hante Copenhague, pour paraphraser Karl Marx, le grand Karl Marx. Un spectre hante les rues de Copenhague, et je crois qu’il hante cette salle en silence, il est là, parmi nous, il se glisse dans les couloirs, monte, descend. Ce spectre est un spectre qui épouvante tellement que presque personne n’ose même le nommer. Ce spectre, c’est le capitalisme ! (Applaudissements) Presque personne n’ose le nommer, mais il s’appelle capitalisme, et les peuples grondent dehors, entendez-les !
Je lisais certains des slogans que les jeunes scandaient dans les rues, et je crois en avoir entendu de nouveau quelques-uns quand ces deux jeunes gens ont fait irruption ici. J’en cite un : « Ne changez pas le climat, changez le système. » (Applaudissements). Je le reprends à notre compte : Ne changeons pas le climat, changeons de système, et c’est ainsi que nous pourrons commencer à sauver la planète. Le capitalisme, ce modèle de développement destructeur, est en train d’en finir avec la vie, il menace de détruire définitivement l’espèce humaine.
Un autre slogan donne à réfléchir, parce qu’il est tout à fait d’actualité, avec cette crise bancaire qui a ébranlé le monde et qui continue de le secouer, et la manière dont le Nord riche a volé au secours des banquiers et des grandes banques. Les Etats-Unis à eux seuls… Le montant de la somme qu’ils ont versée pour sauver les banques est astronomique, on s’y perd… Voilà ce qu’on dit dans la rue : « Si le climat avait été une banque, il aurait déjà été sauvé. » Et je crois que c’est vrai (Applaudissements). Si le climat avait été une banque capitaliste, une des plus grandes, il y a belle lurette que les gouvernements riches l’auraient sauvé.
Je crois qu’Obama n’est pas arrivé. Il a reçu le prix Nobel de la Paix pratiquement le même jour où il envoyait 30 000 soldats de plus tuer des innocents en Afghanistan, et le président des Etats-Unis va se présenter ici auréolé du prix Nobel de la Paix.
Les Etats-Unis détiennent la planche à billets, la machine à faire des dollars. C’est ainsi qu’ils ont sauvé, ou du moins croient avoir sauvé, les banques et le système capitaliste.
Bien, ceci était un commentaire en marge. Je voulais le faire avant, je levais la main pour pouvoir accompagner le Brésil, l’Inde, la Bolivie, la Chine, soutenir leur position intéressante et dire que le Venezuela et les pays de l’Alliance bolivarienne la partagent totalement, mais la parole ne m’a pas été donnée. Je vous demande seulement de ne pas compter ces minutes, M. le Président, ce n’était qu’une petite mise au point. (Applaudissements)
Figurez-vous que j’ai eu le plaisir de rencontrer ici cet écrivain français, Hervé Kempf. Je vous recommande vivement ce livre, il existe en espagnol -Hervé est par ici-, en français bien sûr et en anglais sûrement : Comment les riches détruisent la planète, d’Hervé Kempf. Voilà pourquoi le Christ a dit : « Il sera plus facile de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille que de faire entrer un riche au Royaume des Cieux. » C’est ce qu’a dit le Christ, Notre Seigneur. (Applaudissements)
Les riches détruisent la planète. Ils veulent peut-être aller s’installer dans une autre quand ils auront fini de détruire celle-ci. Peut-être caressent-ils ce projet. Mais pour le moment, on n’en voit pas d’autre à l’horizon de la galaxie.
J’ai feuilleté ce livre dès qu’il m’est parvenu - c’est Ignacio Ramonet, lui aussi présent dans cette salle, qui me l’a offert - et je retiens du prologue ou du préambule cette phrase, significative. Voilà ce qu’écrit Kempf : « Nous ne pourrons pas réduire la consommation de biens matériels à l’échelle mondiale si nous ne faisons pas en sorte que les puissants diminuent la leur de plusieurs crans, et si nous ne combattons pas l’inégalité. Il est nécessaire d’adjoindre au principe écologiste, si utile à l’heure de la prise de conscience –penser globalement et agir localement–, un autre principe qu’impose la situation : consommer moins et distribuer mieux. » C’est là un bon conseil que nous donne l’écrivain français Hervé Kempf.
Monsieur le Président, le changement climatique est sans aucun doute le problème environnemental le plus dévastateur de ce siècle : inondations, sécheresses, tempêtes sévères, ouragans, dégel ; montée du niveau moyen de la mer, acidification des océans, vagues de chaleur… Tous ceci aggrave l’impact des crises mondiales qui s’abattent sur nous.
L’activité humaine actuelle dépasse le seuil du développement durable et met en danger la vie sur la planète. Mais, je tiens à le souligner, nous sommes là aussi profondément inégaux. Les 500 millions de personnes les plus riches, soit 7%, sept pour cent, seven, de la population mondiale, ces 7% sont responsables de 50% des émissions polluantes, alors que la moitié la plus pauvre de la population de la planète – la moitié, 50% – n’émet que 7% des gaz polluants. Voilà pourquoi je m’étonne : il me paraît bizarre de solliciter ici la Chine et les Etats-Unis dans les mêmes termes. Les Etats-Unis comptent peut-être 300 millions d’habitants, et la Chine, cinq fois plus. Les Etats-Unis consomment plus de 20 millions de barils de pétrole par jour, et la Chine arrive à peine à 5 ou 6 millions. On ne peut pas demander la même chose aux Etats-Unis et à la Chine. Voilà un sujet qui mérite discussion. Espérons que les chefs d’Etat et de gouvernement pourront s’asseoir ensemble et discuter ces questions pour de bon, cartes sur table.
En outre, Monsieur le Président, 60% des écosystèmes de la planète sont endommagés, et 20% de l’écorce terrestre est dégradée. Nous avons été les témoins impassibles de la déforestation, de la conversion de terres, de la désertification, des altérations des systèmes d’eau douce, de la surexploitation des ressources marines, de la contamination et de la perte de la diversité biologique. La surexploitation de la terre dépasse de 30% sa capacité de régénération. La planète perd sa capacité d’autorégulation, elle est en train de la perdre. Nous produisons chaque jour bien plus de déchets que nous ne sommes capables d’en traiter. La survie de notre espèce est une question qui hante la conscience de l’humanité.
Malgré l’urgence, deux années de négociations se sont écoulées pour élaborer une seconde série d’engagements sous le Protocole de Kyoto, et nous participons à cette réunion sans être parvenus à un accord réel et significatif.
Soit dit en passant, sur ce texte surgi du néant - c’est ce qu’ont dit certains, dont le représentant chinois - le Venezuela annonce, les pays de l’ALBA, de l’Alliance bolivarienne annoncent que nous n’accepterons pas, qu’on le sache déjà, d’autre texte que celui qui provient des groupes de travail, du Protocole de Kyoto et de la Convention. Ce sont des textes légitimes qui ont donné lieu ces dernières années et ces dernières heures à des débats intenses. Je crois que vous n’avez pas dormi. Vous n’avez ni déjeuné ni dormi, c’est bien cela ? Il ne semble pas logique, dans ces conditions, qu’un texte surgisse du néant, comme vous le dites.
Aujourd’hui, en ce moment même et jusqu’à présent, de toute évidence l’objectif scientifiquement établi de réduire les émissions de gaz polluants et de parvenir à un accord de coopération à long terme semble avoir échoué. Quelle en est la raison ? Il ne fait aucun doute que la raison est l’attitude irresponsable et le manque de volonté politique des nations les plus puissantes de la planète. Que personne ne se sente blessée. Je ne fais que reprendre les propos du grand José Gervasio Artigas quand il affirmait : « Avec la vérité, je n’offense ni ne crains personne » ; mais il s’agit vraiment d’une attitude irresponsable, caractérisée par ses tergiversations, son exclusion, sa manipulation élitiste d’un problème qui nous incombe à tous et que nous ne pourrons résoudre que tous ensemble.
Le conservatisme politique et l’égoïsme des grands consommateurs, des pays les plus riches, révèlent un manque de sensibilité et de solidarité flagrant envers les plus pauvres, les affamés, les plus vulnérables aux maladies et aux désastres naturels.
M. le Président : il est indispensable de parvenir à un nouvel et seul accord applicable à des parties absolument inégales, par l’ampleur de leurs contributions et de leurs capacités économiques, financières et technologiques, et basé sur le strict respect des principes énoncés dans la Convention.
Les pays développés devraient contracter des engagements contraignants, clairs et concrets de réduction de leurs émissions, et assumer des obligations d’assistance financière et technologique aux pays pauvres, pour faire face aux dangers destructeurs du changement climatique. A cet égard, la situation particulière des Etats insulaires et des pays les moins développés devrait être pleinement reconnue.
M. le Président : le changement climatique n’est pas le seul problème qui frappe aujourd’hui l’humanité. D’autres fléaux et d’autres injustices nous guettent. Le fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres n’a cessé de se creuser en dépit de tous les Objectifs du millénaire, du Sommet de Monterrey sur le financement, de tous ces sommets, comme le faisait remarquer ici le président du Sénégal, qui dénonçait une grande vérité : les promesses, tant de promesses non tenues, alors que le monde continue sa marche destructrice.
Le revenu total des 500 individus les plus riches du monde est supérieur au revenu des 416 millions de personnes les plus pauvres. Les 2,8 milliards de personnes qui vivent dans la pauvreté, avec moins de deux dollars par jour et qui représentent 40% de la population mondiale –je dis bien 40% de la population de la planète !– se partagent seulement 5% du revenu mondial.
Aujourd’hui, environ 9,2 millions d’enfants meurent avant l’âge de cinq ans, et 99,9% de ces décès ont lieu dans les pays les plus pauvres. La mortalité infantile est de 47% décès pour 1 000 naissances vivantes ; mais elle est de 5 décès seulement dans les pays riches. L’espérance de vie sur la planète est de 67 ans, mais de 79 ans dans les pays riches et de 40 ans seulement dans certains pays pauvres.
En outre, il existe 1,1 milliard d’habitants privés d’accès à l’eau potable ; 2,6 milliards sans services sanitaires et plus de 1,02 milliard de personnes affamées. Tel est le tableau actuel du monde.
Mais, et la cause ? Quelle en est la cause ? Parlons-en un peu, ne nous dégageons pas de nos responsabilités, n’éludons pas la profondeur du problème. La cause, sans l’ombre d’un doute –je reviens sur cette question– de tout cette situation désastreuse, c’est le système métabolique destructeur du capital et son modèle incarné : le capitalisme.
J’ai ici une citation que j’aimerais vous lire, brièvement, de ce grand théologien de la Libération, Leonardo Boff, qui comme chacun sait, est brésilien, c’est-à-dire « notre-américain ».
Voici ce que dit Leonardo Boff sur cette question : « Qu’elle est la cause ? Eh bien, la cause c’est le rêve de vouloir chercher le bonheur à travers l’accumulation matérielle et du progrès sans fin, en recourant à la science et à la technique, avec lesquelles on peut exploiter de manière illimitée toutes les ressources de la Terre ». Et il cite quelque part Charles Darwin et sa théorie de la sélection naturelle, la survie des plus forts ; mais nous savons que les plus forts survivent sur les cendres des plus faibles.
Jean-Jacques Rousseau –il est bon de s’en souvenir– signalait quant à lui : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime ». C’est pourquoi l’empire parle de liberté : la liberté d’opprimer, d’envahir, d’assassiner, d’anéantir, d’exploiter, voilà sa liberté. Et Rousseau ajoute la phrase libératrice : « Seule la loi libère ».
Certains pays s’amusent à empêcher qu’un document soit adopté à cette rencontre. Pourquoi ? Parce que, précisément, ils ne veulent pas de loi, ils ne veulent pas de norme, car le fait qu’il n’y ait pas de norme leur permet d’exercer leur liberté d’exploiter, leur liberté destructrice.
Faisons un effort et faisons pression, ici et dans les rues, pour qu’ici, de cette rencontre, naisse un engagement, un document qui engage les pays les plus puissants de la Terre ! (Applaudissements).
M. le Président : Leonardo Boff se demande –vous avez connu Leonardo Boff ? J’ignore si Leonardo a pu faire le voyage. J’ai fait sa connaissance au Paraguay ; je l’ai toujours beaucoup lu– : « Une Terre finie peut-elle supporter un projet infini ? ». La thèse du capitalisme du développement infini est un modèle destructeur. C’est un état de fait et nous devons l’accepter.
Et Boff de nous demander : « Que pouvons-nous attendre de Copenhague ? » A peine ce simple aveu : nous ne pouvons plus continuer ainsi, et un objectif simple : nous allons changer de cap ? Faisons-le, mais sans cynisme, sans mensonges, sans doubles agendas, sans documents issus du néant, et avec la vérité comme valeur ultime.
M. le Président, Mesdames et Messieurs, depuis le Venezuela nous demandons jusqu’à quand allons-nous permettre de telles injustices et de telles inégalités ? Jusqu’à quand allons-nous tolérer l’actuel ordre économique international et les mécanismes de marché en vigueur ? Jusqu’à quand allons-nous permettre que de grandes épidémies comme le VIH/sida déciment des populations entières ? Jusqu’à quand allons-nous permettre que les affamés soient privés de la possibilité de se nourrir et de nourrir leurs enfants ? Jusqu’à quand allons-nous permettre que des millions d’enfants continuent de mourir de maladies curables ? Jusqu’à quand allons-nous permettre des conflits armés qui massacrent des millions d’être innocents à seule fin que les puissants puissent s’approprier les ressources d’autres peuples ?
Que cessent les agressions et les guerres ! C’est que nous, les peuples du monde, demandons aux empires, à ceux qui prétendent continuer de dominer le monde et à nous exploiter. Nous ne voulons plus de bases militaires impériales ni de coups d’Etat ! Construisons un ordre économique et social plus juste et équitable. Eradiquons la pauvreté. Stoppons immédiatement les niveaux élevés d’émission de gaz, freinons la dégradation environnementale et évitons la grande catastrophe du changement climatique. Adhérons au noble objectif d’être tous plus libres et solidaires !
M. le Président, il y a près de deux siècles, un Vénézuélien universel, libérateur de nations et précurseur de consciences, légua à la postérité cet apophtegme, chargé de volonté : « Si la nature s’oppose, nous lutterons contre elle et nous la forcerons à nous obéir ». C’était Simon Bolivar, le Libertador.
Depuis le Venezuela bolivarien où, un jour comme aujourd’hui… à propos, il y a exactement dix ans que nous avons vécu la plus grande tragédie climatique de notre histoire, la tragédie dite de Vargas ; depuis ce Venezuela dont la révolution tente de conquérir la justice pour tout son peuple, uniquement possible à travers la voie du socialisme… Le socialisme, cet autre spectre dont parlait Karl Marx, se promène aussi par là-bas ; mais il s’agit plutôt d’un « contre-spectre ». Le socialisme est la voie à suivre, c’est la seule voie qui permettra de sauver la planète, je n’ai pas l’ombre d’un doute là-dessus. Et le capitalisme est le chemin de l’enfer, le chemin qui mènera à la destruction du monde.
Le socialisme, depuis ce même Venezuela qui, pour cette même raison, est en butte aux menaces de l’empire nord-américain, depuis les pays qui forment l’ALBA, l’Alliance bolivarienne, nous lançons notre exhortation. J’aimerais, avec tout le respect que je vous dois et du plus profond de mon âme, au nom de beaucoup sur cette planète, exhorter les gouvernements et les peuples de la Terre, en paraphrasant Simon Bolivar, le Libertador : Si la nature destructrice du capitalisme s’oppose, alors luttons contre elle et forçons-la à nous obéir ; n’attendons pas le bras croisés la mort de l’humanité.
L’histoire nous appelle à l’union et à la lutte. Si le capitalisme s’oppose, nous sommes dans l’obligation de livrer la bataille contre le capitalisme et d’ouvrir les voies du salut de l’espèce humaine. Cette tâche nous incombe à tous, sous les bannières du Christ, de Mahomet, de l’égalité, de l’amour, de la justice, de l’humanisme, du véritable et plus profond humanisme. Si nous ne le faisons pas, la plus merveilleuse création de l’univers, l’être humain, disparaîtra, elle disparaîtra !
Cette planète à des milliards d’années, et elle a vécu pendant des milliards d’années sans nous, l’espèce humaine. Autrement dit, elle n’a pas besoin de nous pour exister. Par contre, nous ne pouvons pas vivre sans la Terre, et nous sommes en train de détruire la Pachamama, comme dit Evo, comme disent nos frères aborigènes d’Amérique du Sud.
Pour conclure, M. le président, écoutons Fidel Castro lorsqu’il a dit : « Une espèce est en voie d’extinction : l’Homme ». Ecoutons Rosa Luxembourg lorsqu’elle a lancé : « Socialisme ou barbarie ». Ecoutons le Christ rédempteur lorsqu’il dit : « Bienvenus les pauvres, car le royaume des cieux leur appartient ».
M. le Président, Mesdames et Messieurs, soyons capables de faire de cette Terre non pas la tombe de l’humanité ; faisons de cette Terre un ciel, un ciel de vie, de paix et de fraternité pour toute l’humanité, pour l’espèce humaine.
M. le président, Mesdames et Messieurs, merci beaucoup et bon appétit (Applaudissements)
dimanche 29 novembre 2009
Politique israélienne et "choc des civilisations"
Le fil conducteur de ma réflexion sur le rôle nouveau de la politique israélienne, en ce qui concerne non plus seulement le Proche Orient, mais la politique de domination mondiale des Etats-Unis, fut le véritable Discours sur l'histoire universelle que constitue l'article - programme de Samuel Huntington sur Le choc des civilisations (publié dans la revue Commentaire n· 66, à l'été 1994.)
Jusque-là le Pentagone avait simplement exprimé l'utopie optimiste de son rêve de domination mondiale avec le livre de Fukuyama sur La fin de l'histoire qui consisterait à imposer au monde entier la pire théorie libérale de la domination: le monothéisme du marché
La thèse de Samuel Huntington est plus subtile: elle montre les obstacles à la réalisation de ce nouvel ordre mondial.
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, c'est-à-dire pendant un demi - siècle, la politique de surarmement américain avait donné pour prétexte: la menace soviétique.
C'était, au nom de la sécurité américaine, la justification d'agressions en tous les points du monde jusqu'au Viet Nam ou en Corée, de soutien à toutes les dictatures militaires en Amérique latine comme aux Philippines de Marcos, à la protection de l'apartheid dans l'ancienne Afrique du Sud.
Après l'effondrement de l'URSS il fallait trouver un remplaçant dans le rôle du méchant, de l'Empire du mal, à combattre sur trois continents, et ce fut l'Islam, afin qu'une menace mondiale de terrorisme justifie la continuation et même l'accélération de la course aux armements, et les occasions "d'intervention" économique ou militaire dans tous les points du monde.
Les thèses d'Huntington sur le Choc des civilisations constituent la base théorique de cette nouvelle orientation stratégique.
Ses conclusions sont révélatrices:
"Le choc des civilisations dominera la politique mondiale. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front de l'avenir...
Dans ses conclusions il montre clairement les implications de son analyse du point de vue de la politique internationale:
"Limiter l'accroissement de la force militaire des Etats confucéens et musulmans; ne pas trop réduire les capacités militaires occidentales et conserver une supériorité militaire en Extrême-Orient et dans l'Asie du Sud-Ouest; exploiter les différences et les conflits entre Etats confucéens et Etats musulmans; soutenir, dans les civilisations non occidentales, les groupes favorables aux valeurs et aux intérêts de l'Occident.
L'Occident devra par conséquent conserver la puissance économique et militaire nécessaire à la protection de ses intérêts dans ses relations avec ces civilisations."
Voilà qui a au moins le mérite d'être clair.
Quel peut être le rôle d'Israël dans la géopolitique ainsi conçue?
Israël a une position stratégique déterminante dans cet affrontement des deux mondes.
Le père spirituel de l'Etat d'Israël lui avait assigné, avant même qu'il n'existât, sa mission fondamentale. Pour créer l'Etat juif, dans toutes ses démarches auprès des puissances occidentales alors colonialistes (Angleterre, Allemagne, Italie, Russie) son argument majeur était que si l'une d'elles était la protectrice de cet Etat juif, elle aurait non seulement un avantage décisif sur toutes ses rivales, mais cet Etat représenterait pour tous un coin enfoncé en Orient, pour la pénétration coloniale de l'Occident. Il écrivait, en 1895, dans son livre: L'Etat juif: "Pour l'Europe nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l'Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie." (L'Etat juif Ed. Lipschutz. Paris 1926. p. 95)
Eisenhower considérait déjà le Moyen-Orient comme "le lieu stratégique le plus important du monde." (cité par Steven Spiegel: The other Arab-Israeli conflict, Université de Chicago 1985 p.51)
Israël a l'avantage de trois privilèges majeurs:
1· - Sa position stratégique au carrefour de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique.
2 · - Sa position économique au coeur de cette partie du monde qui contient la moitié du pétrole du monde, nerf de la croissance (au sens occidental du mot.)
3· - Sa légende théologique de peuple élu de Dieu, servant de couverture aux convoitises occidentales sur la position stratégique et la position économique d'Israël, en plaçant ses exactions, quelles qu'elles soient, au-dessus de toute loi et de toute sanction humaines, en particulier au-dessus de toute décision de la communauté internationale (par exemple des 192 condamnations de l'ONU prononcées contre elle, et dont le veto des Etats-Unis la protège en dernière instance.)
a) - Sa position stratégique au carrefour de trois continents
La Palestine qu'Israël veut annexer tout entière, comme première étape de la conquête de ce qu'Hitler appelait déjà son espace vital (Lebensraum), c'est-à-dire tout le Proche et Moyen Orient, de l'Euphrate au Nil, par la désintégration de tous les Etats voisins (Liban, Syrie, Irak, Jordanie, Egypte), est située au carrefour géographique et stratégique de trois continents: l'Europe, dont elle est le front avancé, l'Asie et l'Afrique, et d'abord le passage obligé vers l'Océan Indien et l'Asie du Sud- Ouest: de là sa première ambition déjà réalisée, de s'installer dans le Golfe d'Akaba qui s'ouvre sur la Mer Rouge, à condition que le détroit de Tiran soit en de bonnes mains. Les Etats-Unis et Israël ont obtenu en deux temps cette garantie: d'abord par les accords de Camp David, le Munich égyptien, signé aux Etats-Unis et sous leur pression le 18 septembre 1977, par lequel était brisé un possible front uni des pays voisins d'Israël et menacés par son expansionnisme.
Quatrième point du programme d'aide: Israël reçut, de 1948 à 1952, autant, à lui seul, que cinq pays du Machrek (Egypte, Liban, Jordanie, Syrie, Irak) comptant une population 20 fois supérieure.
La coopération militaire, commencée en 1961, prit une ampleur considérable après Camp David: le Protocole d'entente stratégique signé à Washington, le 30 novembre 1981, comportait une livraison d'armes par Reagan, plus grande que celle prévue par les accords antérieurs, notamment 75 nouveaux chasseurs F.16, quelques jours avant l'invasion du Liban. Si bien que six semaines après l'évacuation du désert du Sinaï, se produisait l'invasion du Liban. Ainsi commençait à se réaliser le projet de Grand Israël et d'un véritable empire du Moyen Orient qu'Ariel Sharon avançait déjà en décembre 1981.
A l'exemple des Etats-Unis chassant les Indiens sans fixer de limites à leur propre expansion, Moshe Dayan en 1982, ajoutait: "Prenez la Déclaration américaine de l'indépendance. Elle ne contient aucune mention de limites territoriales. Nous ne sommes pas obligés de fixer les limites de l'Etat." (Jérusalem-Post du 10 août 1967).
Tout ceci sous la protection inconditionnelle des Etats-Unis, non seulement opposant leur veto à toute sanction, mais fournissant les armes du crime. L'International Herald Tribune du 22 juillet 1982 nous apprend que "le gouvernement israélien aura dépensé cette année 5 milliards et demi de dollars en armements et équipements militaires. Le tiers de cette somme provient du Trésor américain."
Cette politique de surarmement est couronnée par un équipement nucléaire sur lequel, Israël, se plaçant, en ceci comme en tout, au-dessus de toute légalité internationale (192 condamnations de l'ONU sont restées lettres mortes depuis 1972) refuse tout contrôle.
Le 29 juin 1975, le journal israélien Haaretz écrivait, sous la plume de Shlomo Aharonson:
"L'arme nucléaire est l'un des moyens qui peuvent renverser l'espérance des Arabes d'une victoire finale sur Israël... Un nombre suffisant de bombes atomiques pourrait causer des dommages énormes dans toutes les capitales arabes, et provoquer l'effondrement du barrage d'Assouan. Avec une quantité supplémentaire, nous pourrons toucher les villes moyennes et les installations pétrolières... Il y a, dans le monde arabe, une centaine de cibles dont la destruction... enlèverait aux Arabes tous les avantages qu'ils ont retirés de la guerre du Kippour..."
L'Etat d'Israël n'est plus seulement le mandataire d'un colonialisme collectif de l'Occident sous hégémonie américaine. Il est devenu, pour les Etats-Unis, une pièce majeure dans le rapport des forces sur l'échiquier planétaire, et ceci bien au-delà du Proche Orient.
b) -
Sa surveillance des pays pétroliers du Golfe.
Dans cette politique mondiale, Israël joue un rôle privilégié comme gendarme des champs pétroliers du Moyen Orient.
Or, plus encore que depuis la chute du Shah d'Iran qui assurait aux Etats-Unis le contrôle du Golfe Persique, et notamment du détroit d'Ormuz où transite la moitié du pétrole mondial, Israël est investi de cette charge.
C'est pourquoi d'ailleurs, dans son rêve d'expansion du Grand Israël qui coïncide si bien avec les visées des Etats-Unis dans la région, son rôle essentiel, grâce à son hégémonie dans les médias mondiaux, est de diaboliser le nouvel Iran en lui attribuant la fonction satanique d'être le chef d'orchestre clandestin du terrorisme mondial.
Lorsque les Etats-Unis envoyèrent leurs troupes en Arabie Saoudite en août 1990 "Les Etats-Unis n'envoient pas des troupes dans le golfe uniquement pour aider l'Arabie Saoudite à résister à l'agression mais pour appuyer le pays de I'OPEC qui est le plus à même de servir les intérêts de Washington." ("Wall Street Journal" du 31 août 1989.)
Il s'agissait là, de faire un exemple pour montrer au Tiers-monde tout entier qu'il n'est permis à aucun peuple, sous peine de destruction, de s'élever au plus haut niveau technique, d'exploiter ses richesses nationales (en l'occurrence: le pétrole) sans le contrôle de leurs prix par les grandes puissances, et surtout d'échapper à la religion qui n'ose pas dire son nom mais qui est imposée au monde entier par les Etats-Unis: le monothéisme du marché et l'idolâtrie de l'argent.
Le bombardement de l'Irak coûta, selon la Croix Rouge, plus de 200.000 morts à la population civile, et le maintien arbitraire de l'embargo a ... tué plus encore d'enfants par manque de nourriture et de soins.
c) - Son mythe pseudo-thélogique de peuple élu
La logique biblique du Grand Israël, avec l'appui inconditionnel de Washington, peut ainsi servir de détonateur à une troisième guerre mondiale, ou, pour reprendre l'expression de Huntington, à la première guerre civilisationnelle...
La revendication biblique du grand Israël, de l'Euphrate au Nil, par une lecture intégriste de la Bible, c'est-à-dire une lecture littéraliste, transformant les grandioses paraboles des patriarches et des prophètes, en une histoire nationaliste et même tribale, est l'hérésie nécessaire à la politique sioniste. Elle conduit à ce paradoxe: les statistiques du gouvernement israélien estiment que 15 % seulement des israéliens sont religieux, et pourtant l'on fait croire à la grande majorité du peuple que cette terre lui appartient parce qu'elle lui a été promise par un Dieu... auquel il ne croit pas.
La référence aux textes bibliques pour justifier les agressions et les massacres de la politique israélienne est une constante de cette politique. Cette utilisation sanglante des textes bibliques pour justifier une politique criminelle ne repose sur aucune base religieuse, mais sur une lecture intégriste, littéraliste, des textes sacrés, lecture intégriste qui devient une escroquerie raciste sanglante.
L'intégrisme consiste, (comme les talibans le font pour le Coran), en une lecture littérale, tribale, qui, transformant la parabole en une fausse histoire, transforme par exemple la promesse faite, par leurs dieux, à toutes les tribus nomades du Fertile Croissant, d'une Terre féconde et d'une postérité nombreuse pour toutes les familles de la terre en une donation inconditionnelle signée par un Dieu tribal excluant tous les peuples pour en privilégier un seul pour l'éternité. Abraham Herschel dans son livre: Israel An Echo Of Eternity (Doubleday. N.Y. 1969, p.115: "L'Etat d'Israël, c'est la réponse de Dieu à Auschwitz.".) Cela dure aujourd'hui: le professeur Moshe Zimmerman chef du département d'études germaniques à l'Université hébraïque de Jérusalem, spécialiste de l'étude du nazisme, déclare dans le journal Yerushalayim du 28 avril 1995: "Il est de bon ton de dire que l'Holocauste est la justification principale de l'instauration d'Israël.", et il ajoute: "Il y a un secteur entier de la population juive que je définis sans hésitation comme une copie des nazis allemands. Regardez les enfants des colons juifs d'Hébron, ils ressemblent exactement à la jeunesse hitlérienne.» En 1974 déjà, dans le journal Yediot Ahronot, Menahem Barash exaltait l'enseignement du rabbin Moshe Ben-Zion qui utilisait les textes bibliques pour définir l'attitude israélienne à l'égard des Palestiniens, "cette peste déjà dénoncée dans la Bible,... pour nous emparer de la terre promise par Dieu à Abraham. Nous devons suivre l'exemple de Josué pour conquérir la terre d'Israël et nous y installer, comme le commande la Bible... Il n'y a pas place, en cette terre, pour d'autres peuples que celui d'Israël. Ce qui signifie que nous devons en expulser tous ceux qui y vivent... C'est une guerre sainte exigée par la Bible."
Deux mois plus tard le rabbin Elazar Valdman du Gush Emounim écrivait dans le journal Nekurah des colons de la Cisjordanie: "Nous devons évidement établir l'ordre au Moyen Orient et dans le monde. Si nous n'en prenons pas la responsabilité nous sommes des pécheurs, non seulement devant nous-mêmes mais devant le monde. Car qui peut rétablir l'ordre dans le monde? Tous les dirigeants occidentaux ont des caractères faibles" (Repris dans Davar, 8 octobre 1982).
L'un des fondateurs du mouvement, Yehuda Ben Meir dénonçait les conséquences d'une telle politique: "D'après Gush Emounim, nous devons conquérir non seulement la Syrie et la Turquie mais le sang de nos enfants doit devenir le gardien du monde entier".
Ariel Sharon, lors de la convention du Likoud de mai 1993, a proposé ouvertement qu'Israël fonde sa politique officielle sur la notion des frontières bibliques.
Cette hérésie, dont le fondateur est Théodore Herzl, a été dénoncée, dès son apparition, par les rabbins et les juifs fidèles à la foi de leurs prophètes.
Parmi beaucoup d'autres exemples, le rabbin Moshé Menuhin (le père du génial musicien Yéhudi Menuhin) écrit un livre: The decadence of judaism, dans lequel il montre que cette décadence du judaïsme, c'est précisément le nationalisme sioniste. Le titre primitif de son livre était: Le nationalisme juif: un crime et une malédiction historique monstrueuse.
Il établit qu'à l'encontre de l'universalisme des prophètes juifs, l'interprétation tribale et nationaliste de l'alliance et du peuple élu, par ceux qu'il appelle "les barbares tribaux comme Ben Gourion, Moshé Dayan, et tout le gang militaire qui a dévoyé Israël" (p.XIII) ont fait de l'Agence juive et des organisations sionistes, dans le monde entier "des organes du gouvernement d'Israël" (pp. 350, 429 et 457); avec la même idéologie raciale que les antisémites. (p. 308)
Le rabbin Elmer Berger ne cessait de rappeler que la Promesse était conditionnelle:
Lévitique. XXV, 18: "Mettez mes lois en pratique... et vous habiterez en sécurité dans le pays."
XXVI, 3: "Si vous suivez mes lois, si vous les..mettez en pratique.. 9: Je maintiendrai mon alliance avec vous... 14...
Deuteronome:
XI, 26: "Je mets aujourd'hui devant vous bénédiction et malédiction,
27. La bénédiction si vous écoutez les commandements du Seigneur, votre Dieu...
28. La malédiction si vous n'écoutez pas les commandements du Seigneur votre Dieu.
La tentative, en 1956, d'envahir l'Egypte pour s'emparer du Canal de Suez, avec la complicité de la France et de l'Angleterre, échoua. Surtout parce que les Etats-Unis n'acceptaient pas, comme le général de Gaulle le montra plus tard dans son discours de Pnom Penh, que le contrôle de la Mer Rouge leur échappe pour leurs entreprises au Viet Nam et en Extrême Orient.
Les dirigeants israéliens retinrent la leçon: leur prochaine entreprise d'expansion devait s'appuyer prioritairement sur les E.U. Le Protocole d'entente stratégique, signé à Washington le 30 novembre 1981, comportait une livraison d'armes,... si bien que dix semaines après l'évacuation du désert du Sinaï, grâce aux accords de Camp David qui l'assuraient de n'avoir pas à combattre sur deux fronts, était engagée l'invasion du Liban: sur 567 avions dont disposait alors Israël, 457 venaient des Etats-Unis subventionnés par les dons et les prêts de Washington.
Après la guerre des Six jours, Israël, qui avait occupé toutes les frontières de ses voisins, du Liban au Golan et à la Cisjordanie, annexait Jérusalem alors qu'elle n'avait été admise à l'ONU qu'à trois conditions:
1. Ne pas toucher au statut de Jérusalem,
2 Permettre aux Palestiniens le retour chez eux,
3 Respecter les frontières de la partition.
La loi internationale était ainsi tenue pour un chiffon de papier ainsi que l'avait dit déjà Ben Gourion lors de la première guerre d'expansion de 1948.
En décembre 1981, avant même l'invasion du Liban, Ariel Sharon déclarait: "Dans les années qui viennent la sphère des intérêts stratégiques d'Israël ne s'étend pas seulement aux pays arabes de la Méditerranée, mais à tout le Proche-Orient, et elle doit s'étendre à l'Iran, au Pakistan, au Golfe, à l'Afrique et à la Turquie.»
Ce plan, exposé en clair dans la revue Kivounim (Orientations) publiée à Jérusalem par l'Organisation sioniste mondiale sous le titre: Plan stratégiques d'Israël, exige la
désintégration de tous les Etats voisins d'Israël, du Nil à l'Euphrate. En voici les passages essentiels:
"En tant que corps centralisé, l'Egypte est déjà un cadavre, surtout si l'on tient compte de l'affrontement de plus en plus dur entre musulmans et chrétiens. Sa division en provinces géographiques distinctes doit être notre objectif politique pour les années 1980, sur le front occidental.
Une fois l'Egypte ainsi disloquée et privée de pouvoir central, des pays comme la Libye, le Soudan, et d'autres plus éloignés, connaîtront la même dissolution. La formation d'un Etat copte en Haute-Egypte, et celle de petites entités régionales de faible importance, est la clef d'un développement historique actuellement retardé par l'accord de paix, mais inéluctable à long terme.
En dépit des apparences, le front Ouest présente moins de problèmes que celui de l'Est. La partition du Liban en cinq provinces... préfigure ce qui se passera dans l'ensemble du monde arabe. L'éclatement de la Syrie et de l'Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces Etats.
Les structures ethniques de la Syrie l'exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d'un Etat chi'ite le long de la côte, d'un Etat sunnite dans la région d'Alep, d'un autre à Damas, et d'une entité druze qui pourrait souhaiter constituer son propre Etat - peut-être sur notre Golan - en tout cas avec l'Houran et le nord de la Jordanie... Un tel Etat serait, à long terme, une garantie de paix et de sécurité pour la région. C'est un objectif qui est déjà à notre portée.
Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l'Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c'est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël." (Source: Kivounim. Jérusalem. n· 14, n· de février 1982. Pages 49 à 59.)
(Le texte intégral, dans son original hébreu, est reproduit dans mon livre: Palestine, terre des messages divins Ed. Albatros. Paris 1986 p. 377 à 387, et dans sa traduction
française à partir de la page 315.)
Pour la réalisation de ce vaste programme les dirigeants israéliens disposaient d'une aide américaine sans restriction.
Ce plan d'embrasement de tout le Moyen Orient (avec les implications mondiales qu'il est aisé de concevoir) n'a cessé, avant même d'être explicité avec tant de cynisme, d'orienter toute la politique de guerre d'Israël et de violer toutes les décisions de la Communauté internationale des Nations Unies, avec l'appui inconditionnel des Etats- Unis.
Pour ne retenir que l'essentiel rappelons que, sous prétexte de sécurité l'Etat d'Israël occupe, depuis 1968, les frontières de tous ses voisins: le Liban et la Syrie notamment (malgré la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l'ONU affirmant "I'inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la guerre" et exigeant "le retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés"). Il ne cesse d'émietter, par sa colonisation, le territoire palestinien dont il contrôle 96 %.
Là encore, Natanayou a franchi de nouvelles étapes: pour mieux tenir Jérusalem sous sa griffe (malgré la résolution unanime de l'ONU) il ouvre dans la partie arabe de Jérusalem, à Bar Homa, un chantier pour construire 2000 appartements de plus réservés à des juifs.
Il refuse d'exécuter les engagements pris à Oslo au nom de l'Etat d'Israël de retirer ses troupes d'une partie des territoires occupés. Il viole délibérément les accords malgré les protestations internationales.
Le mardi 18 mars 1997, les Etats-Unis, la France, la Grande Bretagne ont vivement critiqué la décision israélienne d'engager les travaux de construction d'une onzième colonie à Jérusalem Est.
Il maintient, à Hébron, une véritable poudrière: au milieu de 120000 habitants palestiniens, sont installés 500 colons, ceux là mêmes qui fleurissent le tombeau de l'assassin Baruch Goldstein, qu'ils tiennent pour un Héros et où règne l'esprit du vieux Parti national religieux qui prétend faire une synthèse entre le judaïsme orthodoxe et le nationalisme séculier du sionisme politique en donnant à la colonisation une légitimation religieuse.
Même le président d'Israël, chef de l'Etat, Ezer Weitzman, accuse Netanyahou d'être responsable du blocage des négociations de paix et de l'isolement grandissant de l'Etat Hébreu. Parlant de Natanyahou il dit: "Cet homme m'a utilisé et trompé trop souvent. Aujourd'hui, dit-il, la coupe est pleine." (Le Monde du 2 juillet 1998).
Natanyahou poursuit néanmoins sa politique de nettoyage ethnique, empêchant toute négociation sur le Golan Syrien comme sur Jérusalem et le Liban. M. Théo Klein ancien dirigeant du CRIF, écrit: "Le slogan de sécurité d'abord , proclamé par M. Natanyahou, est une manoeuvre criminelle." (Le Monde 2 mai 1998)
Ce qui est évident. Comment invoquer la sécurité des frontières quand on occupe les frontières de tous les voisins et qu'on viole systématiquement à la fois les accords internationaux, et la signature donnée aux Palestiniens lors des accords d'Oslo.
La conclusion est fournie par le professeur Leibowitz (qui dirigea - rappelons le - l'Encyclopédie judaïque, dans son livre: Israël et judaïsme (13) "Je dis que l'idée u grand Israël est une abomination." (p. 253)
"Les Américains ne sont intéressés que par l'idée de maintenir ici une armée de mercenaires américains sous l'uniforme de Tsahal qu'ils pourront utiliser à leur gré le moment voulu." (p. 226)
Et, il conclut: "la force du poing juif vient du gant d'acier américain qui le recouvre, et des dollars qui le capitonnent." (p. 253)
Cette réaction de rejet de la politique sioniste, au nom même de la piété juive et de l'universalisme de ses Prophètes, s'exprime de plus en plus fortement: déjà lors de l'invasion du Liban Pierre Mendès France et Nahum Goldmann avaient exprimé leur réprobation.
Avec la même indignation contre une telle politique plus de cent intellectuels juifs français dénonçaient la politique de Jérusalem. Parmi eux, les professeurs Jankélevitch, Minkovski, Rodinson, Pierre Vidal Naquet, dénonçant "le recours systématique à la force brute et la recherche d'une hégémonie militaire dans cette région du monde." Ils concluaient: "Devant ce déni de justice, devant ce mépris des valeurs auxquelles ont adhéré des générations de Juifs, nous refusons énergiquement toute solidarité avec la politique actuelle d'Israël."
d) Une éducation néo-nazie
Cette politique de guerre, d'expansion coloniale permanente, implique plus encore que des exactions et des ruines matérielles: un conditionnement de l'homme lui-même, visant à lui inculquer le sentiment d'une supériorité raciale, comme tout colonialisme,
mais aussi le ressentiment engendré par une théorie pseudo-théologique, vue à travers le prisme sioniste, fondée sur trois principes destructeurs de l'humanité de l'homme:
1· - Le refus de l'autre,fondée sur l'idée qu'entre les juifs et tout le reste du monde il y a "une barrière de feu", comme l'écrit le rabbin Cohen.
2· Que L'Autre, (tous les autres) est un ennemi en puissance comme si l'histoire
entière était celle de la persécution éternelle d'un "Peuple juif" éternellement
innocent.
3· - Que l'Etat sioniste israélien ne peut être formé qu'à un Bréviaire de la haine comme unique motivation de sa jeunesse, de son armée, de son peuple tout entier. Le militarisme fondé sur ce mépris et cette haine de l'autre étant une fin en soi, le reste du monde, par exemple l'Allemand pour Goldhagen ou le peuple français et sa culture pour Bernard Henri Lévy, étant par essence un peuple de tueurs ou une culture de l'abjection.
Ce culte de la haine éternelle peut se résumer dans ce qu'un historien israélien a appelé "le complexe d'Amalec", Le 7 janvier 1952, lors du débat, à la Knesset, sur les réparations, une banderole gigantesque proclamait sur le fronton de l'édifice: "Souviens-toi de ce qu'Amalec a fait de toi!" Et l'on sait ce que représente Amalec dans l'histoire de Josué: ce qu'il faut exterminer (cf. Les Puritains d'Amérique justifiant leur chasse à l'homme en identifiant les Indiens aux Amalècites)
Politiquement cela s'exprime dans le cri de haine de Begin: "Ce n'est pas un allemand tout seul qui a tué vos pères. Chaque allemand est un nazi. Chaque allemand est un assassin. Adenauer est un assassin. Tous ses collaborateurs sont des assassins."
Goldhagen n'avait plus, quarante ans après, qu'à délayer en 500 pages ce thème pour que le mouvement sioniste en fasse un best- seller, alors qu'un historien sérieux, comme Yehuda Bauer, reconnaissait que son université le refuserait même comme thèse de doctorat d'un étudiant.
En juillet 1981, la Knesset faisait du Génocide un dogme national, par une loi interdisant toute critique sous peine d'un an de prison (c'est l'ancêtre et le modèle de ce que la LICRA obtint en France avec la loi Gayssot)
Ceci à la suite de l'article publié en 1980 par le célèbre éditorialiste, Boaz Evron, sous le titre: Le génocide, un danger pour la nation, faisant observer que le massacre des juifs s'il était en effet, dans l'histoire juive, le plus grand des pogroms n'était pas dans l'histoire universelle ni le premier ni le plus grand, et que même les nazis ne s'étaient pas seulement acharnés sur les Juifs, mais sur les Slaves, les gitans, et même sur les Allemands, notamment communistes, qui s'opposaient au régime.
Boaz Evron montrait la malfaisance de ce mythe de la singularité juive qui dissociait le Juif du reste de l'humanité, le conduisant ainsi à son isolement. "Ainsi, concluait-il, les gouvernants agissent dans un monde peuplé de mythes et de monstres qu'ils ont eux-mêmes crées."
(Boaz Evron: ITON 77 · 21. Mai- juin 1980 p. 12. cité par Tom Segev op. cit. p467.)
Ce thème obsessionnel d'une Mémoire qui ne serait que haine, répété chaque jour à l'école, dans l'armée, dans la presse, le cinéma, la télévision, crée cet état d'esprit. Un jour le rédacteur de Maariv écrit: "Un jour un véritable mouvement de paix s'élèvera dans le monde et assurera la paix en Europe en effaçant l'Allemagne de la face du monde." (Azriel Karlebach. "Amalec", Maariv du 5 octobre 1951, p. 3)
Comme si les 3/4 des Allemands qui sont nés après la chute d'Hitler étaient responsables des crimes nazis, de même que Jean Sébastien Bach ou Goethe, ou Kant, sans parler de ces autres grands Allemands que furent le poète Heine ou le physicien Einstein, expressions les plus grandioses de la culture allemande.
Cette propagande donne ceci chez l'homme de la rue, eût-il été victime des nazis, comme beaucoup de résistants et moi-même (qui écrivis mon principal ouvrage sur la philosophie de Hegel). Un homme par ailleurs respectable en arrive, intoxiqué par cette propagande funèbre, à déclarer: "Si vous me demandez ce que je réclamerais au peuple allemand, je dirais: une mère pour une mère, un père pour un père, un enfant pour un enfant. Mon âme serait en paix si l'on me disait que six millions d'Allemands mourraient pour contrebalancer les six millions de morts Juifs. Si cela n'est pas en notre pouvoir alors accomplissons au moins une action historique qui leur causera une souffrance similaire à celle du sang versé, crachons-leur au visage." (Mair Dworcezki, au Comité central du Mapaï. 13 décembre 1951)
Même l'expression du Lévitique (XIX, 16): "Ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l'égard des fils de ton peuple: c'est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même" est interprété de la manière la plus exclusive: utilisant la formule "à l'égard des fils de ton peuple" l'on conclut: le non-juif n'est pas ton prochain.
Comme l'écrit le rabbin A. Cohen, dans son livre sur le Talmud. (Ed. Payot 1983. p. 269) lorsqu'on dit "Prochain, le Talmud spécifie souvent qu'il s'agit de l'Israélite à l'exclusion du païen."
Le rabbin A Cohen évoque ce qu'il appelle "une frontière de feu... distinguant et séparant le Juif de tous les autres." (p. 19)
C'est la seule interprétation retenue aujourd'hui comme officielle, celle qu'on inculque aux enfants à l'école, aux soldats dans l'armée et à l'homme de la rue par les
médias.
En voici quelques exemples:
Pour son cinquantième anniversaire, le 14 mai 1998, l'Etat d'Israël a fait publier par son ministère de l'Education un Livre du Jubilé, destiné à animer la commémoration de l'événement dans toutes les écoles du pays. Curieusement, nous apprend le très sérieux quotidien Haaretz, le livre ne fait aucune mention de l'existence d'un peuple palestinien, ni avant l'établissement d'Israël, ni après, pas plus que du plan de partage de 1947 qui avait créé deux Etats l'un juif, l'autre arabe en Palestine. Plus loin la journaliste Relly Sa'ar ajoute: "Le chapitre concernant les efforts de paix évoque les traités avec l'Egypte et la Jordanie, mais ignore complètement les accords d'Oslo et l'actuel processus de paix avec les Palestiniens."
L'étude du livre de Josué figurant au programme des écoles israéliennes, de la classe de 4e à celle de 8e, un professeur de Tel Aviv, Tamarin, distribua un formulaire à
1000 écoliers, disant:
"Tu connais les extraits suivants du livre de Josué (VI, 20): Le peuple monta vers la ville (Jéricho) et s'en empara. Il tua ceux qui s'y trouvaient, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans distinction aucune.
Répondez aux deux questions suivantes:
a) A votre avis, Josué et les israélites ont-ils bien agi ou non?
b) Supposons que l'armée Israélienne occupe un village arabe pendant la guerre; devrait-elle, oui ou non, faire subir à ses habitants le sort que Josué a réservé aux habitants de Jéricho?".
En 1972, pour avoir publié les résultats terrifiants de son enquête sur ce conditionnement des enfants (70 % répondent: oui), le professeur G. Tamarin fut chassé de l'Université de Tel Aviv. (Cité par le pasteur Claude Raynaud dans son livre: Liban-Palestine. Ed. l'Harmattan, 1987. p. 84-86.)
Sur le conditionnement des enfants à l'école le journal Haaretz du 15 février 1995 rapporte la réaction suivante d'un pédagogue:
"Dans une étude récente, le professeur Bar-Tal de l'Université de Tel-Aviv, a montré à quel point le système d'éducation israélien a été mobilisé pour justifier la position d'Israël dans le conflit israelo-arabe. Il a insisté sur la nécessité de modifier la manière dont on parle des Arabes dans les manuels scolaires en même temps que doit changer le jugement que les Israéliens portent sur eux-mêmes... que l'enseignement concernant l'Holocauste et les pogroms a grandement contribué à créer en Israël une mentalité de pays assiégé et alimenté la croyance que les Juifs sont supérieurs et qu'ils ont toujours raison."
"Bar-Tal a trouvé l'expression de ces " certitudes " dans 107 livres d'histoire et de textes, parmi ceux qui ont été approuvés cette année par le ministre de l'Education. Dans les livres d'histoire (et notamment de l'histoire juive) on ne parle pratiquement pas de la paix, sinon comme "Utopie". L'idée que les Juifs sont toujours les victimes y joue un rôle central. Dans un livre de textes sur "Les premières colonies sionistes" il n'est fait mention de la présence des Arabes dans la région que deux fois - pour dire que, dans leur grande majorité, ce ne sont que des pillards, une minorité étant jugée "positive " parce qu'elle accepte de vendre des terres aux Juifs."
"Dans sa conférence d'ouverture de la session de l'Association israélienne pour la recherche en matière d'éducation, Bar-Tal a rappelé que, dans le conflit israélo-arabe, nous n'avons pas été seulement des victimes mais aussi des agresseurs... Présenter les Arabes, et en particulier les Palestiniens, d'une manière aussi tendancieuse et négative, c'est ignorer les souffrances d'un peuple qui subit un sort amer dont nous sommes en partie responsables." Il a montré qu'"Israël a utilisé l'histoire et les autres disciplines au service de l'idéologie sioniste."
En 1979 le ministère de l'Education annonça que l'enseignement du génocide était obligatoire pour les lycéens des classes terminales. Un comité rédigea un nouveau programme de travail soulignant la nécessité de l'engagement affectif des élèves. "Le génocide doit avant tout être ressenti, déclara le président de ce comité, il doit être appréhendé en tant que tel, et non comme l'élément d'un contexte historique plus large, ou bien dans la perspective d'une recherche purement scientifique."
Le 26 mars 1980, la Knesset vota "la connaissance et le souvenir du Génocide et de l'héroïsme." Depuis, Le génocide est enseigné dans les écoles primaires et dans les lycées, et ces questions représentent désormais 20 % du programme d'histoire aux examens de fin d'études.
Le professeur Zimmerman, spécialiste de l'histoire du nazisme à l'université hébraïque de Jérusalem, porte un témoignage terrifiant sur cette déshumanisation de l'homme:
"Il y a un monstre en chacun de nous et si nous continuons à affirmer que nous sommes toujours justifiés, ce monstre peut grandir...Déjà aujourd'hui je pense à un phénomène qui prend des proportions toujours plus grandes: il y a un secteur entier de la population juive que je définis, sans hésitation, comme une copie des nazis allemands. Regardez les enfants des colons juifs d'Hébron, ils ressemblent exactement à la jeunesse hitlérienne. Depuis leur enfance on les imprègne de l'idée que tout Arabe est mauvais, et que tous les non-juifs sont contre nous. On en fait des paranoïaques: ils se considèrent comme une race supérieure, exactement comme les jeunesses hitlériennes."
Le conditionnement à l'école se poursuit à l'armée. Cela commence avec la Préface de la Bible, écrite par l'Aumônier général des armées, le rabbin Gad Navon. Le journal Haaretz du 22 janvier 96, nous apprend:
"Il est difficile de trouver une expression plus navrante de la tentative de politisation des textes sacrés "par la falsification de leur message universel" que la préface de la Bible remise actuellement aux jeunes qui entrent dans l'armée.
L'édition de 1958 était préfacée par le rabbin Shlomo Goren qui présentait le Livre comme un appel à l'héroïsme et au sacrifice, et une source constante d'inspiration. Celle qui est diffusée aujourd'hui comporte une introduction du grand rabbin de l'armée Gad Navon, chargée de connotations ultranationalistes.
La Bible y est présentée comme un bien réservé aux seuls Juifs, qui leur reconnaît un droit exclusif sur la terre de leurs pères et comme une preuve de la présence continue du peuple Juif dans la région. Elle devient une partie intégrante du système idéologique du sionisme religieux.
Le mot de "Paix" a disparu, pour faire place à la mention de l'Ennemi", Abraham devient le père de la nation juive, qui se tient debout seul, face au reste du monde. Le rabbin Gad Navon croit ainsi fortifier l'esprit des soldats et il termine sa Préface par le verset du Deutéronome (20/4): Car le Seigneur se tient à tes côtés, il lutte pour toi contre les ennemis et te donne la victoire."
Pour couronner cette introduction ethnocentriste, on a joint à la Bible, en annexe, un atlas où chaque soldat pourra trouver une carte du Grand Israël, qui inclut non seulement la Judée et la Samarie, mais la Jordanie.
Une autre carte, intitulée: La terre donnée par Dieu aux juifs a pour légende le verset bien connu sur "Le territoire qui s'étend de la rivière d'Egypte au grand fleuve Euphrate.."
Cet état d'esprit est répandu à tous les niveaux de la hiérarchie militaire. Le grand rabbin A. Avidan, aumônier de corps d'armée avec le grade de colonel, écrit dans un livre: La pureté des armes à la lumière de la Halakhah.
"Quand au cours d'une guerre, ou lors d'une poursuite armée ou d'un raid, nos forces se trouvent devant des civils dont on ne peut être sûr qu'ils ne nous nuiront pas, ces civils, selon la Halakhah, peuvent et même doivent être tués [...] En aucun cas l'on ne peut faire confiance à un arabe, même s'il a l'air civilisé [...] En guerre, lorsque nos troupes engagent un assaut final, il leur est permis et ordonné par la Halakhah de tuer même des civils bons, c'est-à-dire les civils qui se présentent comme tels."
Conditionnés par de tels Bréviaires de la haine "trop de soldats se sont mis à croire que le Génocide peut justifier n'importe quelle action déshonorante." dit le colonel Praver, 15 juin 1990, dans un entretien enregistré. (Tom Segev, op. cit., p.473)
En voici une illustration éclatante lors du bombardement de civils à Cana, la conversation du correspondant de Kol Ha'ir du 10 mai 1996 avec 5 soldats de la batterie responsable de ce tir:
"Aucun n'a manifesté le moindre trouble... Ils ont raconté qu'ils avaient appris, quelques minutes plus tard, où étaient tombés les obus. Le commandant les a rassemblés pour leur dire qu'ils avaient bien agi et devaient continuer. "Personne ici n'a parlé d'une erreur". Après tout, ce ne sont que des Arabushes (terme méprisant composé du mot "Arabe" et de "rat" en hébreu. ("Akhabaroshim") Les arabes, il y en a des millions!
Q Vous n'avez eu aucun problème de conscience?...
R - Pourquoi? Nous n'avons fait que notre travail. Nous avons obéi aux ordres. D'ailleurs
personne ne nous demande notre avis...
Q Et si on vous l'avait demandé?
R Nous aurions tiré d'avantage d'obus et tue d'avantages d'Arabes...
Q Et la " pureté des armes " (dont se prévalait un temps l'armée sioniste)?
R- Je ne sais pas de quoi vous parlez...
Nous autres, artilleurs, n'avons pas de temps à perdre à discuter de pareilles stupidités. Ce qu'on nous apprend, c'est à nous comporter comme des soldats professionnels."
Roger Garaudy, Le procès du sionisme israélien, Al Fihrist, pp 125 à 147(extraits)
lundi 16 novembre 2009
Pour un dialogue des cultures
Dans l’univers de l’après-guerre froide, après la chute du Mur de Berlin, de larges pans de l’opinion occidentale, comme de ses intelligentsias, ainsi que certains de ses gouvernements trouvent opportunément dans le « péril vert » islamique un ennemi de substitution au « péril rouge » du communisme, suite à la désintégration de l’Union soviétique, car, certains en Occident ne conçoivent pas un monde de désarmement et de dialogue.
En quelques années, l’Islam est devenu la bête noire de l’Occident. Le phénomène de l’extrémisme religieux, qui est apparu dans certains pays islamiques, a eu pour conséquence de faire accréditer les violences comme étant des pratiques islamiques alors que l’Islam en est totalement innocent. C’est pourquoi, on ne saurait insister assez sur la nécessité de convier le monde islamique, eu égard à son importance quantitative et qualitative, à contribuer à l’édification de l’ordre nouveau et à le consolider afin de lui assurer crédibilité et durée. Il faut souligner que cette méfiance à l’égard de l’Islam n’est certes pas nouvelle. Les musulmans sont confrontés depuis longtemps en Occident, de la façon la plus directe et la plus brutale, à l’image dépréciée, négative, hostile que leur renvoient de très larges secteurs de l’opinion, des médias et de l’establishment politique, intellectuel ou religieux de ces sociétés. Cette hostilité hésite de moins en moins à s’exprimer de la façon la plus violente et où « incontestablement », le 11 septembre 2001 a libéré la parole sur l’Islam (et où) on dit désormais ce qu’on n’osait même pas penser il y a quelques années » (Alain Gresh 2004, page 29).
Enfin, lorsque des stratégies militaires, maintenant que l’URSS a disparu, s’interrogent sur le risque que constituerait un Islam doté d’engins nucléaires pour la sécurité de l’Europe au XXIe siècle, presque tout le monde s’accorde à dire que l’accès de l’Iran au nucléaire militaire n’est pas acceptable. Mais en quoi le nucléaire iranien est-il menaçant ? Il y a en fait deux réponses qui n’induisent pas la même politique. La première consiste à dire que le problème, c’est le régime : une République islamique serait tentée de se servir de la bombe contre Israël ou bien d’utiliser la sanctuarisation induite par la possession de l’arme pour protéger des groupes terroristes sur son territoire. La seconde considère que la dissuasion fonctionnera quel que soit le régime et que le problème est plutôt l’effet de la prolifération qu’entraînera l’achèvement du programme nucléaire iranien, car l’Egypte, l’Arabie Saoudite et la Turquie seront amenées à se nucléariser. L’Iran a été signataire (contrairement à l’Inde, au Pakistan et à Israël) : son retrait signifiera la mort du traité. Le régime en ce cas importe peu.
Or, selon l’hypothèse retenue, la stratégie à suivre est très différente : dans le premier cas, il faut pousser à un changement de régime, dans le second, c’est l’Iran en tant que puissance régionale nucléaire qui pose problème. De là, un choix s’impose : faut-il viser d’abord le régime ou bien le programme ? Durant la guerre froide (1947-1991) l’« ennemi total » était une idéologie : le communisme, qui avait pris corps dans un Etat concret, l’URSS. L’adversaire était circonscrit, cerné, enfermé derrière le rideau de fer ou le Mur de Berlin qui rendaient son accès à l’Occident presque impossible. Certes, ce régime soviétique a créé également les camps de concentration du Goulag, aboli les libertés collectives telles qu’elles sont reconnues dans le monde libre est adopté la bureaucratie administrative…
En dépit d’un demi-siècle environ de guerre froide entre les deux superpuissances et ce qu’elle a entraîné de différends idéologiques parmi les peuples du tiers-monde, allant parfois jusqu’aux conflits armés, cette expérience d’un certain équilibre entre les deux super grands demeurera néanmoins parmi les plus importantes phases de l’histoire de l’humanité grâce à des critères mondialement reconnus. Durant cette phase, l’Est et l’Ouest s’imposaient le respect mutuel grâce à une sorte de parité en moyens destructifs de dissuasion pour la maîtrise et le développement desquels ils poursuivaient une course sans merci. Parallèlement, les pays du tiers-monde tiraient avantage de l’affrontement des deux blocs en balançant tantôt vers l’un ou l’autre, tantôt vers le non-alignement.
L’entrée de l’économie mondiale dans une phase de dépression, la régression de l’influence des organisations politiques à caractère régional et le recul de la solidarité Nord-Sud n’ont pas entamé la pertinence des critères qui ont gouverné le monde durant la guerre froide et qui sont restés les mêmes, à savoir le recours obligé à l’aune de l’équilibre des forces en présence entre l’Est et l’Ouest pour l’évaluation de tout événement en perspective. La situation dans laquelle se trouvait le monde islamique durant les trois dernières décennies se caractérise donc par une nouvelle conscience anti-islamique qui s’est indiscutablement forgée.
Par ailleurs, le soutien massif des médias occidentaux à Israël a fait apparaître les causes politiques arabes, même les plus légitimes (en particulier la lutte des Palestiniens) comme dévoyées par le terrorisme. Enfin, l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 et la découverte du programme nucléaire de Baghdad ont renforcé l’image de l’Arabe qui trahit l’Occident. Dans de nombreux documents officiels occidentaux, les problèmes se mêlent sans méthode pour montrer une région méditerranéenne en croissante instabilité. L’absence de démocratie dans certains Etats de la rive sud est parfois désignée comme l’une des causes de cette instabilité, mais il n’est jamais fait mention de politiques économiques excluantes du Nord, du système de Bretton-Woods ou de la suprématie militaire occidentale.
Voici par exemple, comment une résolution du Parlement européen explique l’aggravation de l’instabilité en Méditerranée : « L’expansion du fondamentalisme islamique, la nature endémique du conflit arabo-palestinien, l’affrontement entre les différentes nationalités et groupes, l’effet cumulé des problèmes écologiques, la dépendance économique, la dette, l’existence persistante des régimes politiques opposés au développement de la démocratie et des droits de l’homme, le chômage, l’explosion démographique et les migrations ont aggravé grandement la déstabilisation du sud et du sud-est de la Méditerranée. » Toutes ces spéculations désordonnées pour expliquer le « grand chaos du Sud » et mettre l’Occident hors de cause ont soudain trouvé une sorte de corps de doctrine lorsque, au cours de l’été 1993, le prestigieux professeur américain Samuel Huntington a publié un retentissant article. « Mon hypothèse, écrit-il, c’est que la source fondamentale du conflit dans le monde à venir ne sera pas principalement idéologique ou économique.
La grande division de l’humanité aura pour source dominante la culture. L’Etat-nation demeurera l’acteur le plus puissant des affaires mondiales, mais les conflits principaux de la politique globale auront bien entre nations et groupes de différentes civilisations. » Le Pr Huntington prétend qu’une civilisation est « le plus grand rassemblement de personnes d’une même culture ». Et il en définit huit : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindoue, slavo-orthodoxe, latino-américaine et « probablement » africaine. Il publia en 1996, un livre ayant pour titre Le choc des civilisations. Dans l’après-guerre froide, expliquait Hungtington, une guerre des cultures est en train de prendre la place des conflits interétatiques classiques.
La civilisation occidentale sera, pour sa part, prise en otage, gravement menacée par des civilisations hostiles. Les intégrismes religieux et les différences culturelles découperont le monde en plusieurs aires culturelles, en conflits entre elles. Les thèses de Hungtington ont été en général fort durablement contestées en raison de leurs simplifications et de l’appel de l’auteur à un sursaut politique et militaire de l’occident pour résister en particulier à l’islam et au confucianisme. Selon l’éminent professeur, une alliance islamico-confucéenne est en train de se constituer à travers les réseaux de commerce des armes entre des pays comme l’Iran et la Corée du Nord. Dans la recherche de paradigmes pour expliquer les relations internationales en cette après-guerre-froide, Francis Fukuyama et sa désormais célèbre « fin de l’histoire » avait précédé Hungtington dans le Star System intellectuel américain. L’islam en particulier pose un problème à l’Occident, ce n’est pas nouveau. Le contentieux est ancien.
Comme l’explique Joseph Maïla : « Il tient, au départ, dans cette proximité-rivalité entre Europe et Islam, qui fut guerrière comme à l’époque des croisades, de grande richesse intellectuelle et d’échanges, comme en Andalousie à l’époque de l’Espagne musulmane, mais qui a été entièrement dominée par la pénétration occidentale à partir du XIXe et surtout au XXe siècle après la chute de l’Empire ottoman. Depuis lors, la culture musulmane n’en finit pas de jeter ce regard mitigé, où se mêlent une attraction forte pour la société d’idées, de progrès et de consommation qu’est devenu l’occident et une méfiance grandissante à l’égard d’une civilisation suspectée de domination. La toute-puissance des Etats-Unis, leur manière de traiter la question palestinienne, les séquelles de la guerre d’Afghanistan et celle d’Irak rappellent que, dans le nouvel état des relations internationales, les pays musulmans font l’objet d’une attention suspecte et qu’ils sont perçus comme une source principale de menaces. »
Quel impact provoquent toutes ces théories et spéculations paranoïaques qui, au lieu d’en appeler au dialogue, à la coopération, à la réforme du système international et à l’exploration du consensus entre Etats, cultures et peuples proposent de se préparer à la confrontation ? En ces années 1990, une course aux armements a commencé, après qu’on eut annoncé solennellement la fin de la guerre froide et promis, non moins solennellement, les dividendes de la paix. La course effrénée, pour plus d’accumulation, a asservi l’homme à la matière au lieu de mettre la matière au service de l’homme. L’excessif attachement au positivisme laïque a dépouillé l’homme occidental de sa dimension spirituelle et, partant, de son espérance. La civilisation matérialiste qui gouverne l’ordre actuel tend à devenir gravement hédoniste, elle a favorisé la satisfaction des désirs, des pulsions et des instincts.
Plutôt que de se laisser entraîner dans une escalade de la terreur nucléaire, que tous les lobbies des industries d’armement réclament à grands cris, l’Europe ne devrait-elle pas refuser la vision xénophobe et simplificatrice du « choc des civilisations » et proposer comme modèle politique le « dialogue des cultures ».
Références bibliographiques :
Le Croissant et le Chaos d’Olivier Roy
Entre violence et paix de Jean-Yves Calvez
L’Islam en débat d’Alain Roussillon
http://dz-controverses.blogspot.com/
jeudi 12 novembre 2009
Leonardo Boff et la Conférence de Copenhague sur le climat
La Terre ne peut pas supporter davantage
Trois crises en une : la durabilité, la sociale, la climatique- Le drame de l’éco-myopie- Le chaos actuel est créatif et générateur- Seule, la société civile internationale peut sauver la planète
La crise de l’environnement est largement médiatisée à l’approche de la Conférence sur le climat, qui se tiendra en décembre 2009 à Copenhague (Danemark). Faute de consensus préalable sur un accord définitif, les prévisions ne sont pas optimistes. « Malgré de sombres pronostics, j’ai la confiance que l’espérance vaincra la peur et que la vie est plus forte que la mort », assure le théologien brésilien Leonardo Boff, au début de cet entretien réalisé à l’occasion de sa récente visite en Suisse. Boff – l’un des pères fondateurs de la théologie de la libération, a reçu le 7 novembre le doctorat honoris causa de l’Université de Neuchâtel. Auparavant, durant cette même semaine, il a animé un débat public organisé par les ONG de coopération solidaires E-CHANGER et Mission Bethléem Immensee, à la Maison de solidarité Romero (Romerohaus) de Lucerne, à laquelle ont participé 200 personnes.
Sergio Ferrari (SF) : Tout le monde parle aujourd’hui de la problématique écologique planétaire. Dans les années 1980, vous étiez un précurseur pour sonner l’alarme sur ce thème. Comment analysez-vous la situation actuelle de l’environnement ?
Leonardo Boff (LB) : De nombreuses indications scientifiques signalent l’arrivée d’une tragédie écologique et humanitaire. Rien d’essentiel n’a changé depuis la rédaction de la « Charte de la Terre » élaborée en 2003 par un groupe de personnalités en provenance du monde entier. Nous disions dans ce merveilleux document : « Nous vivons un moment critique pour la Terre, où l’humanité doit choisir son futur. Le choix est le suivant : ou l’on promeut une alliance globale pour veiller sur les autres et sur la Terre, ou nous risquons notre destruction et la dévastation de la diversité de la vie ».
« On consomme plus que la Terre supporte »
SF : Comment justifiez-vous une affirmation si tranchante, sans moyen terme ?
LB : Par la convergence actuelle de trois crises structurelles : la crise causée par le manque de durabilité de la planète Terre, la crise sociale mondiale et la crise du réchauffement climatique.
SF : Pouvez-vous nous donner des exemples ?
LB : Socialement, la moitié de l’humanité vit au-dessous du niveau de misère. Les chiffres sont terrifiants : 20 % des plus riches consomment 82,49 % de toutes les richesses de la Terre, les 20 % les plus pauvres doivent se contenter d’un minuscule 1,6 %.
Quant au réchauffement climatique, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation) a prévenu que, dans les prochaines années, il y aura 150-200 millions de réfugiés climatiques. Les prévisions les plus dramatiques parlent d’une augmentation de 4°C d’ici 2035 ; pour la fin du 21e siècle, on prévoit une augmentation de 7° C.. Si cela devait réellement se produire, aucun type de vie connu aujourd’hui ne pourrait survivre. Quand à la crise de durabilité, un exemple éloquent : l’humanité consomme aujourd’hui 30 % de plus de ce qu’elle est capable de reproduire, c’est-à-dire 30 % de plus que les capacités de la Terre.
SF : Pourtant, cette tendance à consommer la planète n’est pas nouvelle…
LB : Non. La nouveauté, ce sont les niveaux rapides de cette détérioration. Selon des études crédibles, en 1961 nous avions besoin de la moitié de la Terre pour répondre aux demandes humaines. En 1981, nous avions besoin de la Terre entière. En 1995, nous avons dépassé de 10 % la capacité de reproduction, bien que ce soit supportable. En 2008, nous en sommes à 30 % : La Terre donne des signes sans équivoque qu’elle ne le supporte plus.
Dans quelques années, il faudrait deux Terres.
SF : Les perspectives sont encore plus préoccupantes ?
LB : Si le produit intérieur brut (PIB) poursuit sa croissance de 2-3 % par année, comme prévu, en 2050 nous aurions besoin de deux planètes Terre pour répondre à la demande de consommation : c’est impossible, parce que nous n’en avons qu’une.
SF : Cela nous oblige à penser à un autre paradigme de civilisation ?
LB : Effectivement. Nous ne pouvons plus produire, comme nous l’avons fait jusqu’ici. L’actuel modèle de production, capitaliste, part du faux présupposé que la terre est une grande malle, d’où on peut tirer des ressources indéfiniment pour faire des bénéfices avec l’investissement le plus minime dans le temps le plus court. Aujourd’hui, il est clair que la Terre est une planète petite, vieille et limitée qui ne supporte pas une exploitation illimitée. Nous devons nous orienter vers une autre forme de production et adopter d’autres types de consommation. Produire pour répondre aux besoins humains en harmonie avec la Terre, en respectant ses limites, dans un esprit d’égalité et de solidarité avec les générations futures : voilà le nouveau paradigme de civilisation.
Copenhague : l’influence du pouvoir économique
SF : Pour revenir à maintenant… Dans quelques semaines, se tient à Copenhague la Conférence sur le climat. Peut-on envisager un accord ?
LB : Il y a une prémisse claire. Nous devons faire tout ce qui est possible pour stabiliser le climat, en évitant le réchauffement de la Terre de 2 ou 3 degrés supplémentaires, afin que la vie puisse continuer. En comprenant que ce réchauffement impliquerait une dévastation de la biodiversité et l’holocauste de millions de personnes, dont les territoires ne seront plus habitables, particulièrement en Afrique et dans le Sud-est asiatique. Dans ce scénario, je suis préoccupé par l’irresponsabilité de nombreux gouvernements, notamment ceux des pays riches, qui ne veulent pas prendre des mesures consistantes pour réduire les émissions de gaz à effets de serre et sauver la climat. Une véritable éco-myopie !
SF : Cela provient d’un manque de volonté politique pour parvenir à des accords ?
LB : Surtout d’un conflit d’intérêts. Les grandes entreprises – notamment celles du pétrole - ne veulent pas de changement parce qu’elles perdraient leurs bénéfices actuels. Il faut comprendre l’interdépendance des pouvoirs politique et économique. Le grand pouvoir, c’est le pouvoir économique. Le politique en dérive. Dans de nombreux cas, les Etats ne représentent pas les intérêts populaires, mais plutôt ceux des grandes acteurs économiques
SF : En cas d’échec à Copenhague, quel serait le scénario postérieur par rapport à la (déjà) grave situation climatique ?
LB : A mon avis, la frustration politique peut signifier un défi énorme pour la société civile, pour qu’elle se mobilise, fasse pression et promeuve des changements venus d’en bas. Je crois que la raison, la prudence et la sagesse viendront de la société civile. Cette dernière sera, aussi pour le climat, le principal sujet historique. Aucun changement réel ne vient d’en haut, il viendra d’en bas.
Et malgré ce présent difficile, je crois qu’il ne s’agit pas d’une tragédie qui finira mal, mais d’une crise purificatrice, qui nous permette de faire un saut en direction d’une futur meilleur..
SF : Avec un programme commun pour sauver la Terre ?
LB : Une nouvelle bio-civilisation devrait reposer sur quatre axes essentiels :l’usage durable, responsable et solidaire des ressources et des services limités de la nature ;le contrôle démocratique des rapports sociaux, spécialement celui des marchés et des capitaux spéculatifs ; un ethos minimum mondial qui doit naître de l’échange mutuel multiculturel, basé sur la compassion, la coopération et la responsabilité universelles ; la spiritualité comme dimension anthropologique et non comme un monopole des religions. Elle doit se développer comme expression d’une conscience qui se sent partie d’un Tout majeur, qui perçoit une énergie puissante et qui représente le sens suprême de tout.
Leonardo Boff : une vie d’engagement
Leonardo Boff est né à Concordia (dans l’Etat brésilien de Santa Catarina), le 14 décembre 1938. En décembre 2008, il avait donc atteint l’âge de 70 ans. En hommage à son travail pastoral et d’accompagnement des mouvements populaires et sociaux d’Amérique latine et en reconnaissance de sa production littéraire – 82 livres, dont beaucoup traduits dans des dizaines de langues -, un livre intitulé « Leonardo Boff, avocat des pauvres » est paru l’an passé en Suisse (1).
Dans les années 1970, Leonardo Boff fut l’un des « pères » fondateurs de la Théologie de la libération. Cela lui valut d’être sanctionné une première fois par le Vatican (2). Face à la menace de nouvelles sanctions, Boff renonça à ses activités ecclésiastiques en 1992 et s’autoproclama retourné à l’état laïc.
Hormis le doctorat honoris causa décerné en novembre 2009 par l’Université de Neuchâtel, il a reçu le même titre de la part, notamment, des universités de Lund (Suède), Londres (Grande-Bretagne), Turin (Italie) et São Leopoldo (Brésil). En décembre 2001, il a reçu le prix Nobel alternatif de la paix pour ses apports à la lutte pour la défense du climat et son engagement social.
Actuellement, il poursuit sa réflexion théologique, avec un accent particulier sur la thématique écologique. Il est conseiller du Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre (MST) et des communautés ecclésiales de base (CEBs) du Brésil. (SFI).
1) Leonardo Boff : Anwalt der Armen / Interview : Angelika Boesch, Sergio Ferrari ; Nachwort : Walter Ludin ; Fotographien : Andreas Heiniger. Bolligen, Wegwarte-Verlag, 2008 [Pas (encore) traduit en français à ce jour]
2) Les sanctions prises contre les théologiens jugés non-conformes – sur la base d’un acte d’accusation préparée à l’insu des sanctionnés par la « Congrégation pour la doctrine de la foi » (dénomination modernisée du « Saint Office de l’Inquisition », chargé - depuis sa fondation par Dominique de Guzman, canonisé pour avoir été l’apôtre de la Croisade contre les Albigeois (XIIIe siècle) du Languedoc et de Provence – de réprimer les hérétiques) – prennent d’abord la forme d’une réduction au silence, ce qui implique pour le théologien sanctionné l’interdiction de tout enseignement ou expression publique pour la durée impartie par les inquisiteurs. Signalons que l’avant-dernier préfet de la susdite Congrégation est le pape actuel, Josef Ratzinger, Benoît XVI.
Service de presse E-CHANGER, ONG suisse de coopération solidaire
Traduccion H.P.Renk
lundi 20 juillet 2009
Entrevue avec le Père Miguel D’Escoto: l'impérialisme est l'opposé de la Charte des Nations-Unies
Cette entrevue a été traduite en français par le père Claude Lacaille. Ce n'est pas tous les jours qu'un prêtre en plein exercice de son sacerdoce, est président de l'Assemblée générale des Nations Unies.(Oscar Fortin)
par Benjamín Forcano
Il y a des années que
nous nous sommes connus et que nous partageons l’amitié, les luttes
et les utopies qui nous sont communes. Il n’est pas fréquent qu’un
prêtre soit ministre des Affaires extérieures (dans la révolution
sandiniste) et maintenant président de l’Assemblée des Nations-Unies.
En mai dernier, il est arrivé à Madrid avec son équipe, et c’est
avec surprise et une grande joie que j’ai reçu un appel de lui. Nous
avions le temps de nous voir. Il m’a donné rendez-vous à l’hôtel,
nous avons parlé et nous avons convenu qu’après avoir dîné au
El Botín (le plus vieux restaurant de l’humanité, 1725), je pourrais
l’interviewer. « Après avoir mangé et dégusté le cochon de lait »,
lui ajoutai-je. Oui, me dit-il. Nous irons chez toi. Voici une preuve
de ce qui est important pour cet homme, peu importe les années et l’heure.
Miguel D’Escoto est né en Californie en 1933; il arrive au Nicaragua, la patrie de ses parents, en juin 1934, quelques quatre mois après l’assassinat de Sandino.
En 1953 il entre dans la Congrégation missionnaire de Maryknoll à New-York où il fut ordonné prêtre en 1961.
Envoyé au Chili en 1963, il fonde l’Institut national d’action de quartier et de recherche. (INAP) et il se consacre à travailler dans les campements « champignons » et les quartiers les plus pauvres de la périphérie de Santiago et d’autres villes telles que Chillán, Concepción et Temuco, au sud du Chili.
En 1970, il crée la maison d’édition ORBIS à New York, laquelle est toujours considérée comme la plus importante aux États-Unis sur les thèmes touchant le tiers monde.
Même s’il demeurait à New York, il devient l’un des fondateurs du groupe des 12, intégré par des professionnels et des intellectuels démocratiques et progressistes, qui appuient la lutte libertaire du Front sandiniste de libération nationale.
En juillet 1979, il est nommé chancelier de la République, poste qu’il a occupé jusqu’en avril de 1990. Il a eu une participation importante dans les processus de paix de Contadora et d’Esquipulas et il a amené les États-Unis en Cour mondiale, obtenant la condamnation la plus forte dans l’histoire du droit international contre la politique étasunienne.
Actuellement, le Père Miguel, en plus d’être membre du Conseil sandiniste national et de sa commission politique, organe maximum de direction du FSLN, il est conseiller du président Daniel Ortega Saavedra en relations extérieures et affaires limitrophes avec le rang de ministre.
En reconnaissance, il a été décoré par l’Ordre Carlos Fonseca Amador, le prix Alfonso Comín pour la paix, le prix Julio Cortázar pour la paix et la démocratie en Amérique latine et les Caraïbes, le prix Lénine pour la paix, la même année où ce prix fut attribué aussi à Julius Nyerere, dont la cause de canonisation est en cours), le prix Thomas Merton, l’Ordre du mérite centroaméricain remis par le parlement centroaméricain et bien d’autres.
(B.F.) Vous êtes prêtre et religieux et vous vous retrouvez aux Nations unies avec une grande responsabilité. Que vient faire un prêtre dans un poste politique?
(M.D.)Je crois qu’il faut profiter de tous les espaces pour porter notre message de fraternité, de solidarité et de paix entre les humains. En ce moment, nous vivons une série de crises convergentes, mais sous-jacente à toutes ces crises, la plus grande est la crise éthique.
Je suis convaincu qu’il en est ainsi parce que nous avons accepté que toute activité d’échange de biens et de services, l’activité économique, doit être exempte d’éthique, car celle-ci posséderait ses règles propres, une autonomie, qui l’amène à rejeter l’intervention des gouvernements. Par contre, moi je crois que ce qu’ils craignent le plus est l’intervention de l’éthique. C’est pourquoi la consigne fondamentale du capitalisme est que le négoce des affaires, ce sont les affaires, c’est-à-dire le profit. Il s’agit de maximiser le gain, ce qui nous a amené au chaos du moment présent. Tout le monde le comprend ainsi. Incroyable!
Que je sois un curé et en même temps président de l’Assemblée des Nations unies, du Groupe 192, (nombre des États membres) leur apparaît comme une chose providentielle et c’est en partie pour cela que j’ai été élu tant par les musulmans que les chrétiens et gens d’autres croyances. Il y a quelques mois, nous avons eu une Assemblée générale spéciale sur les principes nécessaires pour sauver le monde et nous sommes tombés d’accord pour dire que toutes nos traditions religieuses ou éthico-philosophiques recèlent des principes que nous avons trahis.
Je n’ai jamais été un politique, mais je ne crois pas que nous devrions empêcher que le message du Christ entre là aussi. Je suis et me considère toujours comme prêtre. En plus, le fait de devenir président ne m’est jamais passé par la tête; je ne le désirais pas et je n’y avais pas pensé. Je m’en suis rendu compte quand j’ai su qu’on moussait ma candidature. Je n’étais pas au courant. Alors, par la suite, on m’a demandé : que faisons-nous. Doit-on retirer votre candidature?
Comme je ne sais pas refuser et que j’ai une vocation de service et surtout de service à la cause des pauvres, bien que je pensais ne pas être élu, je me suis dit : au cas où, je dois me préparer. J’ai voyagé à New York, je suis allé voir Noam Chomsky, Stiglitz le grand économiste étasunien, prix Nobel d’économie, professeur à l’université de Columbia, mon Alma Mater… et je leur ai dit : Écoutez, je ne suis pas élu, mais il existe un danger que je le sois, et alors je dois être prêt.
(B.F)Mais les gens ne trouvent-ils pas curieux qu’un prêtre préside une Assemblée aussi civile et universelle?
(M.D.)Les gens ne trouvent pas cela curieux et moi non plus, parce que nous avons à porter notre message à toutes les sphères de l’activité humaine. Les gens aux Nations unies m’appellent seulement « père », ils n’ont pas à me dire « excellence » ni rien de semblable, ils me voient vieux et collaborent beaucoup, ils s’approchent et disent : « Père, c’est bon ce que vous avez dit, parce que nous autres, nous ne pouvons pas le dire, mais vous le pouvez, car vous avez une autorité morale comme religieux.
Au commencement, mes interventions résonnaient pour eux comme une prédication et moi, ce que je fais, c’est de me diriger à la communauté internationale comme un frère parmi d’autres qui les convoque et leur dit : Si nous voulons la paix, cessons de faire la guerre contre les pauvres, c’est là la paix fondamentale dont nous avons besoin, parce qu’il y a une guerre sans quartiers livrée par les riches contre les pauvres du monde.
(B.F) Comment jugez-vous le réveil des nations latino-américaines face à la politique impériale dans cette nouvelle période Obama?
(M.D.)Nous vivons le meilleur moment de l’histoire d’Amérique latine, un moment durant lequel le rêve de Bolivar, de Morazán et de Martí ne sont plus un simple rêve, mais s’est transformé en un projet réalisable dans lequel nous pouvons nous engager.
Pourquoi ce moment-ci? Je crois que nous sommes en train de voir les fruits de l’exemple et de la lutte de Fidel, diabolisé par l’Occident pour avoir prêché la solidarité. Fidel ne l’a pas seulement prêchée, il a prêché par l’exemple. Pour moi, et cela je le dis aux Nations unies, il est le héros mondial de la solidarité. Comme je voudrais pouvoir dire que mon Église est celle qui a porté la flamme de la solidarité ! Mais je ne peux le dire, parce que ce n’est pas vrai. Les plus hauts représentants de notre Église viennent aux Nations unies et rien! Il n’y a pas de souffle, pas de passion, pas de feu, tout est éteint et l’Esprit se sert des laïcs, même certains qui se disent agnostiques et non croyants.
Il me serait difficile de comprendre la révolution au Nicaragua si elle n’avait pas eu lieu à Cuba et par la suite aussi au Venezuela. Oui, nous sommes dans une bonne période, mais c’est une conséquence de cet engagement total d’humains que j’appelle humains de l’espérance, qui savent qu’un autre monde est possible et que c’est faisable. Mettre tous nos efforts à convertir cette utopie en réalité, ce qu’est Dieu, voilà la manière d’obtenir ce monde de fraternité et de justice.
(B.F.) Face à la crise économique mondiale qui affecte surtout les pays appauvris, considérez-vous qu’il soit juste que seulement le Groupe des 20 se réunisse?
(M.D) Ce qu’on appelle le groupe des 20 ne s’est pas réuni pour résoudre la crise, mais pour voir comment sauver le système qui a causé la crise. Ils pensent que ce fut une erreur, qu’il s’agit d’un plus ou moins grand degré de réglementation, mais ce n’est pas le cas. Ce dont il s’agit c’est que le système, en soi, ne sert à rien. Notre Seigneur Jésus dans ses dernières paroles d’adieu, nous dit : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. L’amour est absolument indispensable pour que ce monde, selon le plan de Dieu, puisse fonctionner, mais nous ne l’avons pas accepté.
Aux Nations unies je leur ai dit plusieurs fois : La vérité la plus importante en ce monde c’est de reconnaître que nous sommes tous des frères et des sœurs, mais il faut reconnaître aussi les conséquences qui dérivent de cette vérité et les appliquer. Trahir les principes, flirter avec les valeurs du capitalisme nous a amené à cela, à un problème fondamentalement éthique. La lutte maintenant est de créer un nouveau système qui placera l’être humain avec son bien-être et son bonheur au centre de toute activité humaine.
(B.F) Les guerres d’Irak et d’Afghanistan conditionnent beaucoup l’avenir des nations. Quels sont les raisons qui inspirent ces guerres-là?
(M.D.) En ce moment, selon les dernières enquêtes d’opinion, le prestige et l’image des Nations unies sont au plus bas, c’est le pire moment et cela coïncide avec l’image du pays hôte : les États-Unis sont à terre, répudiés, maintenant seulement il semble y apparaître un changement avec l’arrivée d’Obama.
Le fait que les Nations unies n’aient pas pu empêcher la guerre contre l’Afghanistan et ensuite la guerre contre l’Irak, et que le Conseil de sécurité n’ait rien fait pour dénoncer ce crime, - le pire crime qui existe en droit international!- voilà la preuve la plus criante de la crise qu’on a créé. On ne peut pas mépriser l’autorité des Nations unies. On a déclaré une guerre d’agression et une guerre d’agression est le pire acte de terrorisme qui soit. Néanmoins, les Nations unies n’incluent pas la guerre d’agression dans les 16 exemples de terrorisme.
Les guerres d’Afghanistan et d’Irak sont de flagrantes invasions pour s’emparer des ressources d’un pays et cela s’est passé sans aucune condamnation, parce que les crimes d’agression des États-Unis ne sont jamais condamnés. Par exemple, nous avons beaucoup entendu parler de l’holocauste et aussi du bombardement de Tokyo, avec les cylindres incendiaires lancés sur 60 cités japonaises lesquels ont brûlé plus de 6 millions de Japonais, et cela a culminé avec la bombe d’Hiroshima et de Nagasaki. Eh bien, le plus grand génocidaire de cet épisode, le général Curtis Limae, est le militaire le plus décoré des États-Unis, celui qui a passé le plus d’années à son poste, 17 ans; il est considéré comme un héros. Dans d’autres pays, les assassins sont traités comme tels, mais en Occident on est en train de s’accoutumer à cela.
Et où se trouve notre Église? Qu’a-t-elle à dire et à proposer sur ce point? Rien. Nous sommes un contre-témoignage, une raison de plus pour explorer des espaces qui nous sont offerts sans même les avoir cherché et en profiter.
(B.F.) Pensez vous qu’il existe des conflits et des guerres qui ne puissent pas se solutionner par le dialogue et la négociation?
(M.D.) Je crois qu’il est possible d’éviter la guerre, c’est la raison d’être des Nations unies et on a établi un code de comportement humain qui es la Charte des Nations unies, mais certains pays membres sont les plus grands violeurs de la Charte, parce qu’ils croient avoir plus de droits que d’autres du fait (et d’autres droits par le fait) de leur pouvoir économique et militaire.
La Charte des Nations Unies parle d’égalité souveraine de tous les États, indépendamment de leur dimension géographique et de leur pouvoir militaire ou économique. Ce qui manque le plus sont des personnes qui croient réellement dans les Nations unies et alors celle-ci pourra devenir la plus importante organisation dans le monde pour atteindre la paix.
(M.G.) Du point de vue de l’ONU que vous dirigez, quel avenir voyez-vous pour l’ONU?
(M.D.) Elle a un grand avenir, tout dépend de l’unité des uns et des autres. D’un côté, nous avons les pays du G20 et d’un autre le groupe des 172. Tout n’est pas perdu. Si nous nous unissons, nous le pouvons. Et c’est ce qu’on est en train de faire maintenant en juin, en présentant une nouvelle proposition pour une architecture financière, économique, commerciale, monétaire mondiale qui tienne compte des droits de tous les citoyens de la terre. Parce que ce qui se passe à l’heure actuelle c’est que ceux qui paient les conséquences des règles du jeu établies par quelques uns, ce sont justement ceux qui n’ont pas participé à l’établissement des ces règles. Et de plus, une fois perpétrée l’agression, que font les États-Unis? Ils n’ont pas d’argent pour la payer et alors ils impriment de l’argent sans répondant.
L’une des choses les plus importantes que nous allons obtenir lors de cette réunion des 24, 25 et 26 juin, c’est de nous mettre d’accord pour que le dollar ne puisse plus être la monnaie pour les réserves internationales, pas plus que pour les transactions internationales. Ce devra être une autre monnaie et sur cette question tous les pays du tiers monde vont être d’accord, et même quelques pays européens ainsi que la Chine, puisque ces derniers possèdent 40% de la dette étasunienne.
Le sujet des finances et de l’économie internationale était tabou à l’Assemblée générale. La réunion de Bretton Woods, réalisée il y a 64 ans, fut une réunion des Nations unies, mais la Charte n’avait pas encore été signée et ses membres n’étaient que 44. Les États-Unis ont imposé leur volonté, mais ce fut une réunion des Nations unies et c’est à cause de cela que la Charte fait référence à la Banque mondiale et au genre de coordination qu’il fallait avoir avec ECOSOC, l’Assemblée et tout le reste. Mais cela ne s’est pas réalisé.
Maintenant c’est la deuxième conférence des Nations unies sur le sujet. On m’a dit au Qatar : Nous demandons au président des Nations unies de convoquer une réunion du plus haut niveau et qu’on nous fasse des propositions concrètes sur comment nous devons commencer cette gouvernance économique, financière, commerciale et monétaire mondiale.
(B.F.) En ce temps de crise, comment voyez-vous le rôle de l’Église catholique? Qu’est-ce qu’elle devrait prioriser?
(M.D) Jésus de Nazareth a beaucoup à nous dire, parce que son message concerne le genre de relations à avoir entre nous. L’Église qui serait supposée exister pour proclamer, par son exemple et son message, les enseignements et l’exemple de Jésus, ne se rend-elle pas compte qu’elle a quelque chose à dire au monde?
Quand j’étudiais l’économie politique à l’université de Columbia, un économiste de l’époque commençait à dire : « Nous allons analyser les messages des principaux économistes qui ont contribué à nous amener là où nous sommes, mais je voudrais y ajouter l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, qui disait qu’il n’existe pas une propriété absolue sur rien, que Dieu est l’unique propriétaire de tout ce qui peut exister, que nous sommes des serviteurs et qu’il n’existe pas de cette propriété privée avec droit de gaspiller et de s’en servir à son caprice.
L’Église n’a pas eu besoin d’être persuadée par le Libéralisme de se tenir hors de ce terrain, elle s’en est exclue elle-même, mais ce qui est grave là-dessus, c’est qu’on a cessé de transmettre le message de Jésus et on parle comme si l’économie était quelque chose d’indépendant avec ses règles propres et que les normes évangéliques n’avaient rien à voir là dedans.
(B.F.) Les grandes religions disposent-elles de réserves éthico-spirituelles pour programmer un vivre ensemble entre les peuples qui soit plus égalitaire, juste et pacifique?
(M.D.) Le plus triste c’est que cette culture dominante a été conçue dans le sein de ce qu’on appelait autrefois la Chrétienté, à notre grande honte! Jamais n’y a-t-il eu quelque chose de plus contraire au christianisme que le capitalisme. Le capitalisme est péché! C’est la négation de l’Évangile. Le capitalisme te dit qu’être plus, c’est avoir plus. Rien de plus contraire à la doctrine de Jésus qui te dit : être plus, c’est avoir un cœur plus grand, pour pouvoir étreindre tout le monde. Je pense souvent que si Jésus notre Seigneur venait dans ce monde, il l’excommunierait.
(B.F.) Pedro Casaldáliga, dans un poème à Reagan, disait: Je jure par le sang de son Fils qu’un autre empire a tué et je jure par le sang de l’Amérique latine, grosse aujourd’hui d’aurores, que tu seras le dernier (grotesque) empereur. »
(M.D.)L’impérialisme est l’opposé de la Charte des Nations unies : les pratiques et les rêves impériaux vont à l’encontre la Charte et de notre rêve de créer un monde non violent. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas de violence pire que la violence impérialiste.
jeudi 9 juillet 2009
Il faudra un autre Bandung
« Adieu aux illusions, il faudra un autre Bandung »
Samir Amin
Entretien avec Roberto Zanini
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
Nous avons rencontré Samir Amin à Madrid pour la « Conférence internationale sur la crise systémique du capitalisme » organisée par l'Université Nomade, dirigée par Carlos Pietro et hébergée par le Museo Reina Sofia (qui expose « Guernica »).
Que va-t-il arriver dans un avenir proche ?
Cette crise va continuer et devenir plus profonde. Même si le système financier était restauré en deux ou trois ans, la situation ne changera pas, le système ne sortira pas de la crise, il pourrait même s'effondrer à nouveau. Nous allons vers une période similaire à ce qui s'est produit au 20ème siècle, une période de chaos, de guerres, de révolutions, d'explosions.
Tu parles de changements violents.
D'instabilité et de chaos. La question est : quelles sont les possibilités et les conditions, dans ce chaos, pour avancer sur la longue voie de la transition vers le socialisme ? Je pourrais dire du communisme, mais appelons-le socialisme global. Et plutôt que révolutions je préfère dire avancées révolutionnaires, qui peuvent être battues ou préparer des changements plus profonds.
Où et comment ?
Je dirais, avec optimisme, plutôt au sud, où l'approfondissement de la crise va délégitimer sinon l'ordre capitaliste, du moins l'ordre impérialiste. D'aucuns pensent pouvoir atteindre un capitalisme national relativement autonome, capable de négocier avec ce qui peut être défini comme l'impérialisme collectif de la triade (USA, Europe et Japon). Qui est l'illusion de la Chine et de sa classe dirigeante, mais plus encore celle de l'Inde et du Brésil.
La Chine peut-elle être une partie de la solution ?
La Chine d'aujourd'hui est une partie du problème mais je pense qu'elle peut devenir une partie de la solution. Elle peut jouer un rôle je ne dirais pas de guide mais de participation active pour obliger l'impérialisme global à reculer. Cela ouvrirait des espaces pour un développement au-delà du capitalisme, sur la longue route de la transition socialiste.
Une nouvelle hégémonie, au sens gramscien du terme ?
Absolument pas. Les hypothèses sur l'hégémonie chinoise sont corrélées à la longue histoire dans laquelle l'impérialisme a été décliné au pluriel : des pouvoirs impérialistes, au pluriel, en conflit continu entre eux. La classe dirigeante chinoise sait qu'elle n'a pas le pouvoir et la possibilité de devenir hégémonique, ce qu'elle veut c'est devenir un partenaire respectable. L'approfondissement de la crise leur prouvera que ce n'est pas possible, ils devront évoluer vers le rétablissement d'un équilibre à l'intérieur de leur propre pays, et ensuite chercher, avec le sud, à affronter le nord face à face. C'est leur projet : globalisation sans hégémonie.
De quel sud parles-tu ? Venezuela, Bolivie et Equateur, c'est-à-dire de pays avec des gouvernements considérés comme radicaux, ou du sud en tant que tel ?
Le sud a toujours été hétérogène et le plus souvent divisé. Il n'a existé en tant que tel que dans le moment de Bandung, de 1955 à 1975. Il est à nouveau divisé et ses classes dirigeantes ne pensent pas encore en termes de front du sud. Y compris le Brésil qui doit sortir de l'illusion de pouvoir être accepté comme partenaire respectable par les USA et par l'impérialisme collectif, de l'illusion de pouvoir contrebalancer la dépendance des USA en approfondissant la relation avec l'Europe. La lutte de classes et la protestation des victimes, des classes populaires, peuvent obliger des pays comme la Chine et le Brésil à des « avancées révolutionnaires » sur la longue voie vers le socialisme. Ce qui signifie, mais bien sûr dans de nouvelles circonstances, un remake de Bandung. La conférence de Bandung (qui avait réuni le « mouvement des non-alignés » en 1955, en Indonésie, Ndr) obligea le système impérialiste de l'époque à s'adapter, à ouvrir des marges non seulement de manœuvre mais aussi de développement. Les avancées révolutionnaires d'Amérique latine auxquelles tu fais allusion s'inscrivent elles aussi dans cette perspective.
Tu fais le pari d'un nouveau Bandung ?
C'est mon argument principal. Cependant s'il n'est pas accompagné aussi d'avancées révolutionnaires, cette fois-ci au nord, et en particulier en Europe, il en résultera une situation très dangereuse. Pourquoi ? A cause de la nouvelle dimension des problèmes, parce que les principales ressources naturelles sont aujourd'hui assez rares pour ne plus êtres données comme étant garanties. Pour pouvoir garder son opulence, l'impérialisme ne dispose plus d'instruments de domination efficaces : celui du capital financier est factice, celui de la super protection de ce qu'il appelle sa propriété intellectuelle est vulnérable etc…. Et rien ne fonctionnera sans le succès de son projet de contrôle militaire de la planète, un projet de guerre permanente.
Une lutte armée pour les ressources ?
Ça c'est ce que la classe dirigeante des Etats-Unis a choisi depuis 1980, et intégré systématiquement avec Reagan, Bush père, Clinton et Bush fils. Et maintenant Obama. Et les Européens l'ont accepté, conscients de ne pas avoir d'alternatives. L'affrontement entre le nord et le sud est destiné à devenir de plus en plus agressif et il n'y a plus d'URSS, c'est-à-dire un contre pouvoir militaire. Le revival de la gauche radicale en Europe devient décisif, et aujourd'hui l'approfondissement de la crise en offre la possibilité.
Possibilité ? La gauche radicale a disparu.
Elle a disparu à cause de l'extrême concentration du pouvoir économique et politique dans les mains de ceux que j'appelle les oligarchies, dominantes aux Etats-Unis, en Europe et au Japon qui, pour la première fois dans l'histoire, contrôlent tout le système économique. Ils contrôlent les ressources, la finance, la technologie, la culture, la politique, en termes électoraux ce sont les boss, et de la droite et de la gauche. Mais de ce fait, à présent, il existe un espace pour des alliances larges anti-oligopolistiques et anti-ploutocratiques, au moins en Europe. Aux USA, je ne crois pas, parce que, là, la culture du pseudo consensus est dominante. Ce n'est en fait pas une surprise que le G20 ait été immédiatement suivi du sommet de l'OTAN, en mai à Strasbourg. Le G20 a été une mascarade totale, avec Obama, Brown, Sarkozy et Merkel, tous totalement d'accord sur un seul objectif : restaurer le système financier tel qu'il était. Et c'est là qu'arrive l'OTAN : la seule décision prise n'est pas celle de commencer le retrait du Moyen-Orient mais de renforcer l'action militaire en Afghanistan. Cela signifie qu'ils ont choisi, qu'Obama a choisi, la ligne dure de Bush.
Choix temporaire ou définitif ? Je le demande parce que, ces guerres, Obama en a hérité.
Le choix d'Obama est celui de l'establishment dominant. Bush a été si brutal et stupide qu'il a rendu difficile la légitimation de ses choix ; Obama ne sort pas de ces choix mais les présente différemment. C'est quelqu'un de dangereux, très dangereux, en particulier pour les Européens qui ont à son égard une attitude très naïve.
Que penses-tu du rapport de la commission ONU conduite par le prix Nobel Stiglitz ?
Ça a été ce à quoi je m'attendais : rien. Peut-être, et je dis bien peut-être, comprennent-ils que restaurer le système implique de se préparer à abandonner l'instrument financier exclusif que représente le dollar (ou plutôt : le pétro-Cia-arméeUSA-OTAN-dollar) pour une nouvelle formule plus complexe. Stiglitz imagine que les oligopoles pourraient renoncer à leurs super profits. C'est naïf. Les oligopoles ne renoncent pas aux super profits, sauf s'ils y sont contraints, et pour les y contraindre il faut abolir leur gestion privée et mettre en route leur socialisation.
Qui peut les y contraindre ?
Le sud, le mouvement global, les peuples du nord.
Il y a quelques années, le New York Times avait appelé le mouvement global « la seconde super puissance ». Qui, à présent, semble disparue, au moins en Occident.
Ils voulaient l'affaiblir, pour que le mouvement reste ce qu'il est - fragmenté, dépolitisé et du coup peu efficient- en sorte que la protestation des victimes continue à rester maniable. Les mouvements en lutte doivent produire des alternatives positives, que je pourrais résumer par « mettre en déroute la gestion mondialisée impérialiste promue par l'OMC, mettre en déroute le contrôle militaire de la planète par les USA et leurs alliés subalternes de l'Otan »… C'est possible parce que les victimes ne sont plus seulement des travailleurs qui perdent leur emploi mais aussi la classe moyenne, et beaucoup de petites et grandes entreprises soumises par force à l'oligarchie, à travers la finance et l'accès limité aux ressources naturelles.
http://goudouly.over-blog.com/
mardi 23 juin 2009
Le monde dans ma classe, par Luc Collès
Les classes-passerelles :
le monde dans ma classe
Luc Collès (UCL-CEDILL)
L’un des objectifs
qu’on se fixe dans une classe-passerelle (classe pour primo-arrivants)
est de faire accéder l’élève à une compétence interculturelle,
reflet du monde « d’où il vient » et de celui « où il arrive ».
Autrement dit, lui faire découvrir l’autre, qu’il est amené à
rencontrer dans le cadre scolaire, mais également dans la société
afin de « vivre ensemble ». Des questions se posent alors : quelle articulation
entre culture d’origine et culture d’accueil doit-on mettre en œuvre
pour une acculturation d’intégration et non d’assimilation ? Quelle
démarche permet cette articulation ? Pour quel résultat ? Ces
questions sont au centre du débat sur la scolarisation et l’intégration
sociale des primo-arrivants.
Des dissonances cognitives
Il semble que certaines
difficultés linguistiques vécues par ces élèves allophones immergés
en culture francophone s’appuient sur des dissonances cognitives provoquées
par les normes d’utilisation de la langue française. En ce cas, le
concept de dissonance cognitive1 peut nous aider à
développer des stratégies pédagogiques qui tiennent davantage compte
de l’origine culturelle et linguistique des élèves. Il nous paraît
donc nécessaire de situer la réflexion dans un cadre plus global et
de préciser en quoi l’identification de dissonances cognitives peut
nous être utile.
La logique cartésienne, dont la plupart des enfants autochtones s’imprègnent dès le sein maternel, est très culturellement marquée dans la langue française. Beaucoup d’autres cultures ont une approche plus syncrétique ou globale de la réalité et de la langue. Ainsi, l’arabe dialectal marocain a tendance à juxtaposer les termes, les phrases sans forcément expliciter les liens logiques de la syntaxe. Comme tous les dialectes, il exprime en outre plus volontiers des réalités concrètes que des abstractions. A tout occidental, il paraît évident que la langue est un outil au service de l’homme : on y reconnaît bien une dimension poétique, mais ses fonctions sont essentiellement pragmatiques. Cette représentation standardisée entre en dissonance avec d’autres valeurs symboliques de la langue.
L’arabe, par exemple,
est avant tout la langue sacrée du Coran. L’investissement religieux
dans la langue arabe peut avoir comme corollaire une certaine circonspection
vis-à-vis de la langue française jugée trop profane, trop critique.
Certaines cultures développent en outre une méfiance vis-à-vis de
l’écriture. Dans les sociétés traditionnelles, c’est ce qui est
transmis par la parole et consigné dans la mémoire qui est assuré
de durer.
La façon dont
les langues expriment leur rapport au temps est aussi une source permanente
de diversité et d’étonnement. Ainsi, dans Les Yeux baissés
de Tahar Ben Jelloun, la jeune héroïne Kenza comprend, après un long
cheminement, qu’elle doit quitter son pays natal, c’est-à-dire
abandonner sa mentalité rurale, si elle veut jongler avec la concordance
des temps en français. Notre culture scolaire considère comme universel
le temps linéaire, orienté vers le progrès. Le temps est cloisonné
pour définir des priorités, il peut être saucissonné…Il est aussi
ce réservoir vide qu’il faut à tout prix remplir : le temps se gagne,
se perd, est gaspillé…Les cultures méditerranéennes ont, par contre,
un rapport au temps beaucoup plus souple. « S’apparentant plus à
un point dans l’ici et maintenant qu’à une route, celui-ci a beaucoup
moins d’importance en termes d’organisation et est soumis aux priorités
relationnelles. »2
Un rapport
à l’écrit problématique
Ces dissonances cognitives
ne sont d’ailleurs pas propres aux enfants de migrants ou aux primo-arrivants.
Elles déterminent aussi les difficultés scolaires des jeunes de milieu
populaire. Le niveau de maîtrise de la langue maternelle et les composantes
socioculturelles de la famille sont prépondérants : le fils d’un
diplomate sri lankais ou marocain ne rencontre pas les problèmes du
jeune issu de l’immigration en milieu populaire3. Les enfants des banlieues vivent parfois les
contraintes de la langue française comme un symbole de leur exclusion
socioéconomique. Se soumettre aux règles de la grammaire, du code
écrit reviendrait en quelque sorte à accepter l’ordre établi qui
les exclut. Dans ce contexte, on peut faire l’hypothèse que certains
obstacles à l’apprentissage relèvent moins de difficultés linguistiques
objectives que d’enjeux affectifs et identitaires.
D’une manière générale,
on constate que les élèves de milieux populaires, autochtones ou non,
ont en commun la plupart de leurs difficultés avec l’écrit.
A la suite de J. Downing et J. Fijalkow, Dany Crutzen4 a défini les conditions culturelles habituelles
qui entrent en dissonance avec la culture populaire :
- prédominance de l’écrit sur tous les autres médias,
- parallèlement, transmission orale de contenus théoriques structurés, dont la forme et le fond reflètent les normes bourgeoises cultivées,
- prédominance du rationnel sur l’affectif, de la reproduction sur l’expression, de l’abstrait sur le concret,
- formalisme encore largement majoritaire : le sens des tâches scolaires est posé en prérequis ; le contexte est peu ou pas du tout signifiant pour les milieux populaires.
“ La langue en milieu
populaire serait plutôt affective. Elle utiliserait peu l’abstraction
et ignorerait la plupart des règles propres au code écrit. Autochtone
ou non, l’élève de milieu populaire se retrouve donc en terre étrangère
à l’école : son premier défi sera de comprendre tout simplement
ce qu’on lui veut. ”
Cette langue populaire
est très différente de celle qui est utilisée à l’école et dont
la maîtrise est tellement nécessaire si l’on veut avoir accès à
tous les savoirs qui y sont dispensés5. Tentons à présent
de caractériser le français dit de scolarisation en partant d’un
exemple. “ Tu vois, ça entre par ici et ça sort par là ; tu comprends ? ”.
Cet énoncé, prononcé par un professeur de biologie à propos du système
digestif du poisson, caractérise bien le discours oral tenu en classe.
Et cela fonctionne bien : l’élève comprend. Le seul problème, c’est
que les résultats ne sont presque jamais à la hauteur de cette compréhension.
Pourquoi ? Parce que l’écart entre le discours de la classe et le
discours des documents pédagogiques qui servent à étudier à la maison,
tout seul, est énorme. L’énoncé antérieur devient : “ Chez le
poisson, l’ingestion des aliments et leur excrétion se réalisent
respectivement par…et par… ”. C’est là un discours
scolaire écrit dont l’élève ne maîtrise pas les composantes.
Quelles sont-elles, ces composantes ? Essentiellement, une grande décontextualisation et une grande densité d’informations :
- disparition des renvois à la situation d’énonciation,
- recours à un vocabulaire spécifique pour désigner les réalités du monde,
- usage de mots inconnus ou connus de l’enfant mais pas avec l’acception nécessaire au texte,
- usage de déterminants à valeur générale,
- usage abondant de
relations anaphoriques (leur excrétion : de qui ? de quoi ?).
L’école demande en
outre une maîtrise métalinguistique du langage : pas seulement
lorsqu’elle fait réfléchir sur la langue (dans le cours de grammaire),
mais aussi lorsqu’elle la fait utiliser, pour lire, étudier ou écrire…et
même pour parler (cf. les consignes : “ réponds par une phrase complète ;
parle avec un vocabulaire précis ; reconstruis ta phrase… ”). Les
difficultés que rencontrent plusieurs élèves, notamment les jeunes
issus de milieu populaire, provient de ce que l’école fait “ comme
si ” le passage du discours en classe à celui du livre allait de soi.
Ces difficultés se répercutent dans toutes les disciplines : en français
mais aussi dans les branches qui utilisent largement la langue comme
véhicule des connaissances (la géographie, l’histoire et les sciences
naturelles).
D’après Dany Crutzen,
l’intervention pédagogique peut favoriser l’émergence consciente
des représentations et tenter d’y débusquer ces éventuelles dissonances.
Certes, le fait de les mettre à plat ne les neutralise pas automatiquement,
mais amène l’élève à identifier la difficulté et à prendre conscience
des différences entre sa culture et la culture française. De ce point
de vue, l’erreur, dont on sait qu’elle est le signe de l’interlangue
de l’apprenant6, est souvent la manifestation d’une dissonance
cognitive.
Des activités interculturelles
Plus précisément, dans
une classe-passerelle, l’enseignant est confronté à une multitude
de cultures qui cohabitent, en plus de la sienne, au sein d’une même
classe : comment va-t-il arriver, dès lors, à gérer cette situation
de cohabitation linguistique et culturelle ? Comment mettre en place
une pédagogie de l’interculturel permettant un équilibre entre,
d’une part, le capital de culture anthropologique d’origine de l’élève,
confronté à la culture française de l’enseignant et à celle des
pairs de diverses origines ; et d’autre part, le capital de culture
cultivée et scolaire d’origine de l’élève, confronté à la formation
de l’enseignant et à la culture scolaire des pairs ?
D’où notre questionnement :
quels repères pour entrer dans une culture francophone? Comment mettre
en place cet apprentissage interculturel ? Quelles sont les activités
susceptibles de favoriser celui-ci ? Lors d’un colloque à Louvain-la-Neuve
en janvier 2005, Fatima Davin7 a relaté une démarche, la
simulation globale, pour entrer en relation avec l’Autre.
Si la simulation globale
sert de technique d’apprentissage de l’oral et de l’écrit, elle
sert aussi à construire un univers fictif, ce qui constitue un moyen
de faire sortir l’élève de la classe et de ses contraintes pour
l’emmener dans un monde imaginaire, enrichir son capital linguistique
et culturel et lui permettre une ouverture sur les autres, camarades
de classe qui viennent d’une autre culture, afin de gérer les conflits
et les malentendus. Dans un tel dispositif, l’hétérogénéité est
réduite. Il n’y plus de différences : les apprenants acquièrent de
nouvelles identités ou personnalités, avec nom, prénom, âge, sexe,
nationalité, profession auxquelles ils vont s’habituer le long de
l’histoire à inventer, durant une période déterminée. Chacun accomplit
des tâches, donne son avis, argumente, explique, informe, raconte et
décrit dans un décor imaginaire.
Pendant les 40 séances
programmées par l’enseignant à raison d’une heure par semaine
à partir d’un canevas de simulation globale, «Iles » de J.M. Caré,
F. Debyser et Ch. Estrade8, les apprenants sont progressivement
amenés à élaborer collectivement un dossier dont ils sont à la fois
les acteurs et les auteurs. L’objectif est de raconter, de décrire
et d’expliquer en quoi consiste le fait de « Vivre ensemble » avec
ses ressemblances et ses différences, dans un monde fictif certes,
mais influencé par les représentations qu’on a de l’Autre. S’agissant,
par exemple, de l’élaboration de droits et de devoirs, toute vie
en société supposant des règlements permettant de gérer la vie quotidienne,
l’origine, la langue, la culture et la religion de chacun seront convoquées,
dans une perspective comparatiste. Pour chaque thème, chaque intervention,
on retrouve la consigne suivante : « Voilà comment ça se passe ici.
Et dans ton pays d’origine ? Compare, retrouve les ressemblances et
les différences ». La langue d’origine est également présente,
depuis le moment où l’on dit bonjour dans toutes les langues des
élèves présents dans la classe jusqu’au moment où l’élève
apprend à nommer les réalités sociales et scolaires. La consigne
est la suivante : « Voilà comment on nomme dans telle langue. Et dans
ta langue ?
En ce qui concerne la
culture, nous retrouvons, par exemple, dans le travail de rapport au
temps, toute la mise en œuvre pour concevoir un emploi du temps faisant
appel aux différents calendriers (chrétien, chinois, musulman, juif…)
et jours fériés et à la façon de les gérer pour vivre ensemble
sur une île. Sur le plan culinaire, c’est la découverte et l’échange
par le biais de recettes imaginaires dans lequelles vont s’articuler
toutes les cultures du groupe.
Si l’aboutissement
de ce projet a permis à un groupe assez hétérogène de créer un
monde fictif pour vivre ensemble, l’observation de moments forts,
de conflits et de difficultés est aussi à signaler. Notamment les
rapports homme/femme lors de l’attribution des tâches quotidiennes,
lors de la constitution du comité des « sages » pour diriger le groupe,
lors des débats sur certains sujets tels que la religion. D’où l’avantage
de la régulation permanente du groupe en orientant les comportements
vers ce qui est commun, ce qui est « inter », afin d’instaurer l’entente
par l’analyse de ces situations de conflit.
Une telle confrontation
se retrouve dans tout type de projet. Ainsi, Frédéric Sinzot9,
de l’Athénée Royal Victor Horta, l’a-t-il éprouvé lorsqu’il
monte un spectacle avec des élèves primo-arrivants, ce qu’il
fait depuis cinq ans déjà. L’objectif est à la fois d’écrire,
de jouer et de réaliser un spectacle. Très concrètement, sur les
15 heures consacrées au français, 4 heures par semaine sont consacrées
au théâtre. Cette démarche permet aussi une rencontre entre tous
les parents de la classe et s’accompagne chaque année d’un repas
multiculturel. Pour oser monter sur un plateau, il faut avoir
confiance en soi. Ce projet essaye de donner ou de redonner confiance
à des adolescents déracinés en manque de répères ; nombreux en effet
sont ceux qui ont quitté un pays en guerre. La démarche est menée
avec l’aide d’une comédienne qui, dans un premier temps, apprend
aux élèves à s’exprimer corporellement et qui, ensuite, travaille
l’expression orale et l’improvisation.
Lors d’une recherche
faite en 2001-2002, une chercheuse de l’Université catholique de
Louvain, Aphrodite Maravelaki10, a recensé les types
d’activités pratiquées en Communauté Wallonie-Bruxelles dans les
classes-passerelles. Elle a divisé ces activités en deux catégories :
didactiques et interculturelles. Les activités didactiques sont réalisées
en classe, parfois avec la collaboration de deux professeurs (français
– sciences humaines). Par contre, les activités interculturelles
mobilisent les efforts de plusieurs enseignants, de plusieurs classes
et nécessitent de nombreuses ressources. De ce point de vue, ces activités
sont les plus intéressantes mais en même temps les plus difficiles
à réaliser.
Activités didactiques
- Choix de matériel d’apprentissage du français à contenu interculturel par les enseignants (surtout des contes, des chansons, des documents authentiques, etc.).
- Des projets d’écriture
et des exposés oraux à contenu interculturel, par exemple présentation
de pays (géographie, histoire, religion, musique, cuisine, fêtes et
coutumes).
Activités interculturelles
- Théâtre : réalisation de pièces de théatre par les élèves primo-arrivants (F. Sinzot).
- Radio : réalisation d’émissions radiophoniques à caractère interculturel dans des établissements techniques ou professionnels.
- Concours de langue comme par exemple « le jeu des dictinnaires » entre des élèves belges et des « ex primo-arrivants ».
- Fêtes interculturelles ouvertes à la communauté où les parents participent comme organisateurs.
- Visites :
ville, quartier, musées, bibliothèques... Ces visites permettent aux
élèves de se familiariser avec leur nouveau cadre de vie.
A l’époque
de cette recherche, les enseignants devaient bricoler une méthodologie
car il n’existait aucun manuel de français langue seconde sur le
marché. Il existait bien des manuels de FLE, comme la méthode Pourquoi
pas ! d’Henri Sagot, mais qui ne convenait que pour les premiers
apprentissages. Très vite, cette méthode audio-visuelle montrait ses
limites, notamment parce qu’elle ne préparait en rien au français
de scolarisation et parce que la dimension proprement interculturelle
était négligée. Mais, depuis 2006, les professeurs de français disposent
d’une méthode tout à fait appropriée pour les adolescents nouvellement
arrivés. Il s’agit de la méthode française Entrée en matière11
conçue par Fatima Davin et publiée chez Hachette.
Outre la langue
de communication quotidienne, cette méthode propose une approche interdisciplinaire
du français et prépare à suivre les disciplines non linguistiques
(DNL) en français : l’histoire, la géographie, l’éducation civique,
les mathématiques, la chimie, l’éducation physique, la technologie
et les arts plastiques. Généralement, l’approche présentée pour
traiter la langue des DNL concentre l’attention des élèves sur l’apprentissage
et la mémorisation du vocabulaire : cette approche est peu motivante
pour les élèves. Entrée en matière
propose, elle, d’aider l’élève à transférer les contenus linguistiques
étudiés dans la partie langue vers les autres disciplines. Il s’agit
pour celui-ci d’élaborer des stratégies qui lui permettent de comprendre
les discours disciplinaires (consignes ou documents authentiques de
manuels scolaires) : faire des hypothèses, mobiliser des ressources
et faire des recherches. La culture scolaire est aussi décrite avec
les élèves pour favoriser leur intégration dans l’école : connaissance
du système de notation, du rôle de chaque adulte da l’école, de
la manière de s’adresser à eux, de la vie associative au sein de
l’école. Sur le plan culturel, les élèves développent leur capacité
d’analyse dans une simulation globale qui, cette fois, s’intitule
« le village » et qui fonctionne comme « Iles » dont nous avons parlé
plus haut.
A toutes ces
approches qui mettent l’accent sur l’interculturel et le français
transversal, nous voudrions en ajouter une, qui nous paraît capitale :
l’enseignement/apprentissage des culturèmes.
Enseigner
les culturèmes
Les apprenants
devront découvrir le plus tôt possible qu’au-delà du simple sens
des mots, la langue est révélatrice d’attitudes et de comportements.
Ils devront aussi prendre conscience qu’il existe plusieurs registres
de langue et que ceux-ci varient selon la situation de communication
ainsi que l’humeur, l’âge, le sexe, l’origine sociale, régionale
ou nationale du locuteur. Cet apprentissage de la pratique sociale de
la langue relève de la compétence culturelle. Mais c’est surtout
aux connotations et aux implicites de la communication verbale qu’ils
devront s’attacher. L’emploi des unes comme le recours aux autres
crée, dans une même communauté, des relations de complicité entre
ses membres. Mais, du même coup, ils en excluent les étrangers qui
ne parviennent pas à les interpréter. Par ailleurs, le décodage des
connotations comme des implicites met en jeu des compétences dont le
professeur doit prendre conscience s’il veut initier ses apprenants
au calcul interprétatif dont la démarche fondamentale est identique
dans les deux cas (Cf. Kerbrat-Orecchioni12).
L’élaboration
de la compétence culturelle implique que l’on donne aux apprenants
les moyens d’accéder en profondeur à la culture comportementale
partagée par les francophones, laquelle régit la plupart de leurs
attitudes, coutumes et représentations. Or le lexicométhodologue
Robert Galisson13 constate que celle-ci se dépose avec prédilection
dans certains mots qu’il appelle “ mots à charge culturelle partagée
” et que nous avons décidé, avec les auteurs de Que voulez-vous
dire?14,
de baptiser
“ culturèmes ”. Ce sont ces mots qu’il se propose d’inventorier,
de définir et de consigner dans un dictionnaire. Outre que, d’une
culture à l’autre, la langue ne découpe pas la réalité de la même
façon, des signes dits équivalents (procédant d’un même référé)
peuvent avoir des significations et des charges culturelles partagées
(C.C.P.) différentes. Ainsi, le mot “ vache ” désigne, en Inde
comme en France, la femelle du taureau, mais sa C.C.P. diffère d’un
pays à l’autre : en Inde, la vache est protégée parce que sacrée,
alors qu’en France elle est exploitée parce que nourricière. Pour
souligner ce lien étroit entre langue et culture, Galisson a créé
le concept de “ langue-culture
”.
Par rapport
aux dictionnaires actuels, où c’est la culture savante qui est privilégiée
(notices encyclopédiques, nombreuses citations d’auteurs légitimés…),
le dictionnaire des C.C.P. ou culturèmes met davantage l’accent sur
les usages courants. “ Ainsi, la dragée est bien traitée au dictionnaire
pour ce qui touche au référent (…), mais on ne nous dit pas que
les dragées accompagnent toujours la cérémonie du baptême, qu’elles
sont en principe offertes par le parrain du nouveau-né, etc ”. Certes,
un natif connaît ces usages, mais c’est loin d’être le cas de
tous les étrangers, surtout si la dragée n’existe pas dans leur
pays ou n’appelle pas la même symbolique.
Pour ne pas s’égarer dans un domaine d’investigation si vaste, Galisson propose une typologie élémentaire qui se veut une recension des lieux où se concentrent les mots “ plus culturels que les autres ”. Ceux-ci se regrouperaient en trois catégories:
- ceux dont la “ C.C.P. est le produit de jugements tout faits véhiculés par des locutions figurées ”; c’est le cas de celles qui relèvent du bestiaire culturel, qui assignent des qualités ou des défauts à tel ou tel animal (ex. “ fort comme un boeuf ”, “ sale comme un cochon ”, “ gai comme un pinson ”, etc.) ou de celles qui désignent des “ inanimés culturels ” (ex. “ sourd comme un pot ”, “ dur comme une Pierre ”, etc.);
- ceux dont “ la C.C.P. résulte de l’association automatique d’un lieu à un produit spécifique” (ex.: la moutarde et Dijon, les nougats de Montélimar, etc.);
- ceux dont
“ la C.C.P. est la coutume suggérée par le mot ”; c’est le cas
des idées associées aux fêtes et à certaines cérémonies (ex. “
Noël ” évoquant le sapin, la bûche, la crèche…).
Dans notre
manuel Que voulez-vous dire?,
chaque séquence d’exercices se termine par une liste de culturèmes
en rapport avec le thème étudié. Nous y mettons aussi bien des noms
communs que des noms propres puisque ce qui nous importe, ce sont les
associations culturelles que ces termes produisent; or ces dernières
existent dans les deux sens : Brel fait, par exemple, penser au “
plat pays ”, à la Flandre des béguinages et des cathédrales et
réciproquement. Nous rangeons aussi dans les culturèmes les sigles
et les expressions figurées ainsi que les expressions idiomatiques
ou stéréotypes. Bref, tous les termes qui évoquent implicitement
une réalité culturelle. Nous avons nous-mêmes exploité certaines
pistes lancées par Galisson, mais en les intégrant progressivement
dans une attitude globale de prévention contre les malentendus nés
de la mécompréhension des implicites discursifs. Nous faisons de la
bonne compréhension de ceux-ci un instrument actif de la démarche
interculturelle.
Ainsi, nous pouvons conclure en disant que la classe-passerelle est, dans une école, un véritable modèle didactique. Elle est un lieu où l’on prend en compte les réels besoins langagiers des élèves, où ils apprennent à se respecter dans leurs différences, où l’on table sur leur culture d’origine pour les amener progressivement à connaître et à comprendre les caractéristiques de la culture d’accueil, où on les initie progressivement aux composantes de toutes les disciplines scolaires, et où, en définitive, ils découvrent que chaque langue impose à ses locuteurs un certain découpage du réel. Mais, en même temps, ils apprennent à travailler ensemble, à gérer leurs différences, pour s’atteler à des projets communs. On est bien là dans la perspective co-actionnelle et co-culturelle du Cadre européen commun de référence pour les langues recommandé par le Conseil de l’Europe pour l’enseignement de toutes les langues.
NOTES
- Voir à la source, L. Festinger, 1957, A theory of cognitive dissonance, Stanford University Press.
- Cf. mon article : Collès L., 2005, « L’apprentissage des temps en français par un public arabophone : un terrain culturellement miné ». In Bulletin de l’ARIC, n°42, pp. 29-38.
- Ainsi, les élèves marocains, par exemple, parlent généralement à la maison un dialecte qui ne reflète pas du tout la complexité de la langue arabe classique.
- Crutzen D ., 1998, « La dissonance cognitive : quelques pistes pour l’enseignement du français en contexte multiculturel ». In les Actes de lecture de l’Association Française pour la Lecture n°62, pp. 49-59.
- Cf. Boyzon-Fradet D., 1997, « Les élèves issus de l’immigration et la langue scolaire ». In D. Boyzon-Fradet et J.L. Chiss (éd.), Enseigner le français en classes hétérogènes. Ecole et immigration, Paris, Nathan (« Pédagogie »), pp. 93-108.
- Collès L., 1998, « Correction et incorrections : quel regard sur la faute ? ». In Le Langage et l’Homme, vol.XXXIII n°4, pp. 393-400.
- Davin F., 2007, « Une démarche interculturelle en FLS et en FLM », in S. Lucchini et A.Maravelaki (éds), Langue scolaire, diversité linguistique et interculturalité, Cortil-Wodon, E.M.E.E (« Iris »), pp. 27-47.
- Carré J.M., Debyser F. et Estrade Ch, 1997, Iles, Sèvres : CIEP.
- Sinzot F ?, 2007, « L’expression théâtrale, un outil pour les primo-arrivants ? ». In S. Lucchini et A. Maravelaki, Langue scolaire, diversité linguistique et interculturalité, E.M.E. (« Iris »), pp.67-75.
- Maravelaki A, 2007, « Les classes-passerelles en Belgique francophone : vers une transformation de l’école uni-culturelle ? ». In S. Lucchini et A. Maravelaki, op.cit ., pp.195-212.
- Davin F., Cervoni B., Ferreira-Pinto M., 2005, Entrée en matière. La méthode de français pour adolescents nouvellement arrivés, Paris, Hachette FLE (un manuel + un guide pédagogique + des supports audio).
- Kerbrat-Orecchioni C., 1986, L’implicite, Paris, Armand Colin.
- Galisson R., 1991 ? De la langue à la culture par les mots, Paris, Clé international.
- Blondel A, Briet G, Collès L, Destercke L, Sakhavat A, 1998, Que voulez-vous dire ? Compétence culturelle et stratégies didactiques, Bruxelles, Duculot.
jeudi 18 juin 2009
L’écologi(sm)e d’hier à demain (première partie)
L’écologi(sm)e d’hier à demain en passant par le triste aujourd’hui (1/2)
par Michel Tarrier
Les germes de l’écologisme, le temps des inspirateurs
Une horde de villageois s’oppose aux soldats qui abattent des arbres,
c’était en Inde, en 1720. Se réclamant des droits du citoyen, Benjamin
Franklin et ses voisins de Philadelphie déposent une pétition à
l’assemblée de Pennsylvanie pour mettre un terme à une décharge de
déchets de tanneries, c’était en 1739. Quelle honte pour ceux qui,
presque trois siècles après, assistent sans broncher, ou pire
participent, à la décomposition des écosystèmes et au déclin du Vivant.
Quand on constate l’affligeante désinvolture, voire le dédain, de certains de nos contemporains et de bien des nations à l’égard de notre maison du Quaternaire, on reste pantois devant la clairvoyance des précurseurs des XVIIIe et XIXe siècles.
Parmi ces visionnaires, figurent l’illustre savant allemand Alexander von Humboldt (1769-1859) et plus tard, le naturaliste américain John Muir (1838-1914), tous deux grands explorateurs et chantres pionniers du patrimoine naturel. Par la qualité de ses observations et son nouveau regard conservationniste, Humboldt est le fondateur des explorations scientifiques modernes, plus animées de préservation que de pillage. Grâce à son influence sur le président Théodore Roosevelt, John Muir fut l’initiateur des parcs nationaux américains. Nous sommes au temps de l’exploration du monde et de l’essor des sciences naturelles, facilités par des voyages maritimes plus accessibles. Mais, concomitamment, nous sommes aussi au temps des prémices de la révolution industrielle et de ses premières pollutions qui, à l’époque, n’étaient qu’insalubrités. L’extension des possessions coloniales et le succès de l’alpinisme ouvrent timidement le champ sur les richesses des paysages. Romantisme dans la littérature et la peinture, darwinisme dans les sciences, portent à l’émoi les classes cultivées. 1872 est une date emblématique, celle de la proclamation du parc de Yellowstone, première figure mondiale de conservation de la Nature. L’empire britannique donne l’exemple et poursuit l’expérience en créant des réserves naturelles en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud et au Canada. L’Europe, aux paysages moins grandioses et abritant une flore et une faune plus discrètes, se tient quelque temps à l’écart. Il faut attendre la fin du même XIXe siècle pour que soient préservés les premiers paysages paléarctiques, sous l’impulsion de grands écrivains s’exaltant pour la cause, mais dans l’indifférence générale de l’opinion publique.
La Grande-Bretagne témoignait alors d’un développement privilégié de ses sciences naturelles, doublé d’une prise de conscience environnementale, attitude résultant tant de sa forte expansion coloniale, que d’une industrialisation précoce ayant déjà porté atteinte à son biopatrimoine. Aux alentours de 1880, la nation anglaise comptait déjà quelque 100 000 amateurs de Nature, fédérés dans des clubs et des sociétés savantes d’histoire naturelle, notamment dans le sillage d’un certain Gilbert White, pasteur et naturaliste de renom. On découvrait et étudiait plus qu’on ne protégeait, mais l’intérêt était déjà polarisé. C’était la mode, aujourd’hui discutée et discutable, des collections de spécimens (herbiers, insectes piqués, batraciens en alcool, oiseaux et mammifères empaillés, etc.). Si elle ne vise pas à réunir des échantillons comparatifs pour l’étude, notamment taxinomique, la collection atteste d’une très contestable manie toute philatélique aux dépens du Vivant. Mais la dérive offre le mince avantage de conserver jusqu’à nos jours et à l’état mort, ce que la croissance économique aveugle n’a pu laisser en vie. C’est ainsi que nos musées sont les tristes vitrines d’une biodiversité en grande partie posthume, d’espèces à tout jamais disparues. Le revers de la médaille de ces aventures d’exploration à l’anglaise fut que dans la tendance, l’accessibilité à la vie sauvage des territoires d’outre-mer occasionna aussi le carnage que l’on sait par le biais de safaris aux hécatombes effroyables. Un carnage rituel figurait à chaque étape de la croisière noire (expédition Citroën 1924-1925) et un tableau de chasse de grands animaux signait l’arrivée triomphante de l’homme blanc. C’est ainsi que l’effectif des grands carnivores s’effondra en des contrées majoritairement habitées par des peuples non chasseurs ! Lorsqu’on en prit conscience, c’était déjà trop tard, notamment en bien des contrées d’Afrique.
Survinrent bien heureusement les premiers débats au sujet des trophées et des fourrures, et plus particulièrement sur le trafic international des plumes d’oiseaux qu’impliquait alors la mode féminine. C’est en 1900 que naquit la convention pour la préservation des animaux d’Afrique, signée à Londres par six nations. Cette première mondiale en matière de conservation était due au ministre britannique Lord Salibusby, sous la pression, non seulement des protecteurs de la Nature, mais aussi des chasseurs et premiers intéressés. Cet accord pionnier traitait notamment du contrôle de l’ivoire exporté depuis l’Afrique orientale. C’est aussi à cette époque et toujours chez les Anglais que naissent les premières mobilisations à l’encontre de la cruauté envers les animaux. L’environnementalisme britannique émergeant s’intéresse aussi à sauvegarder la beauté des paysages, démarche non vraiment éthique et surtout motivée par la qualité de la vie du citadin, voyant là un antidote au mode d’existence dans les grandes villes et aux premières pollutions, telle celle causée alors par les industries de l’ammoniaque. Quelques autres nations européennes emboîtent le pas. C’est par exemple le cas de la France, des Pays-Bas, de l’Allemagne et des pays scandinaves dont ce sont les balbutiements en matière de protection de certains animaux et des plus vieilles forêts. Dans la vieille Europe déjà trop façonnée par son agriculture et empoisonnée par des industries peu regardantes en matière de dégâts collatéraux, l’humeur de conquête s’en donne à cœur joie sur les terres nouvelles américaines, australiennes et africaines. La création des premiers parcs nationaux suffit à donner bonne conscience au massacre du reste qui, dans ces infinis décors, pouvait sembler inépuisable.
L’écologisme implique un amour universel pour la Nature
et tout éthicien environnemental fait montre du plus grand respect pour
les animaux. Alors n’oublions pas de rendre hommage au député Jacques
de Grammont, un général (comme quoi…) qui aimait les animaux jusqu’à en
inspirer la loi qui porte son nom, adoptée le 2 juillet 1850 par
l’assemblée nationale législative. La loi Grammont punissait d’une
amende de cinq à quinze francs, ainsi que d’une peine de un à cinq
jours de prison, « les personnes ayant fait subir publiquement des mauvais traitements aux animaux domestiques ».
Cette loi sera bien plus tard abrogée par le décret du 7 septembre 1959
qui sanctionne la cruauté envers les animaux, y compris dans le cadre
privé. La même période voit la création le 2 décembre 1845, par le
docteur Étienne Pariset, de la société protectrice des animaux
(S.P.A.). Quant à la déclaration universelle des droits de l’animal,
toute inspirée de celle des droits de l’homme et proclamée
solennellement le 15 octobre 1978 à la maison de l’UNESCO à Paris, elle
fut initiée dès 1939 par le philosophe André Géraud et son ouvrage du
même nom. Celui-ci s’en prenait légitimement à tout comportement humain
entravant la vie sauvage et naturelle du monde animal, et tout
particulièrement les zoos et les ménageries : « Les ménageries constituent un degré supérieur d’incarcération animale ». Le préambule de la déclaration officielle est magnifique : « Considérant
que la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et
s’étant différenciés au cours de l’évolution des espèces ; Considérant
que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal
doté d’un système nerveux possède des droits particuliers ; Considérant
que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels
provoquent de graves atteintes à la Nature et conduisent l’homme à
commettre des crimes envers les animaux ; Considérant que la
coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par
l’espèce humaine du droit à l’existence des autres espèces animales ;
Considérant que le respect des animaux par l’homme est inséparable du
respect des hommes entre eux… ».
Le temps des pionniers
« L’homme
a assez de raisons objectives pour s’attacher à la sauvegarde du monde
sauvage. Mais la Nature ne sera en définitive sauvée que par notre
cœur. Elle ne sera préservée que si l’homme lui manifeste un peu
d’amour. »
Jean Dorst
La guerre de 1914-1918 fait qu’on ne se préoccupe plus des
valeurs biopatrimoniales. Il faut attendre 1923 pour trouver une date
fondatrice, celle du premier congrès international pour la protection
de la Nature qui se tient au Muséum national d’Histoire naturelle de
Paris. Les initiateurs en sont le Néerlandais Pieter van Tienhoven et
le Suisse Paul Sarasin. Il en sortira l’Office international pour la
protection de la Nature, fondé à Bruxelles en 1928. En 1926, on
s’inquiète pour la première fois du milieu marin, lors d’une conférence
qui traite à Washington de l’impact néfaste des navires marchands. Dès
1933, le régime nazi promulgue sa loi du 24 novembre sur la protection
animale, événement qui permet à certains d’énoncer jusqu’aujourd’hui
que l’écologisme est un éconazisme. Entre 1934 et 1937, des centaines
de nuages de poussières voilent la moitié des grandes plaines
américaines réparties sur seize États, conséquences néfastes de
pratiques agricoles trop agressives se manifestant lors des années de
sécheresse. Les agriculteurs fuient le million de km2 érodé par leur
abus d’usage et le pays se voit contraint d’importer du blé. C’est une
leçon, l’homme moderne peut déjà entrevoir que la Nature n’est pas
exploitable à merci, que les façons culturales trop brutales sont
préjudiciables et que si l’on détruit l’environnement, l’environnement
nous détruira. En matière de conservation, peu avant la seconde guerre
mondiale, plusieurs traités, tant américains qu’africains ou européens
sont signés, dont des conventions concernant la flore, la faune, les
oiseaux migrateurs en particulier, ainsi que des sites paysagers
pittoresques. La fin de la guerre marque la création, dans le cadre des
Nations unies, d’entités à vocation de soutiens économiques et d’aides
spécialisées comme l’UNESCO, la FAO et l’OMS, lesquelles perdurent
toujours. En 1945, Hiroshima et Nagasaki inaugurent l’ère nucléaire, un
pas considérable dans le pouvoir de destruction de la biosphère,
euphémiquement nommé maîtrise de l’énergie atomique. 1948 voit la
fondation de l’Union Internationale pour la Protection de la Nature,
signée à Fontainebleau, sous l’impulsion de l’UNESCO et de la France, à
l’initiative de Roger Heim, de Harold Coolidge, de Pieter van Tienhoven
et de beaucoup d’autres. Très prévoyante, l’UIPN avait comme objets non
seulement de promouvoir la sauvegarde de la vie sauvage, mais aussi de
favoriser l’éducation et l’information inhérentes, la recherche
scientifique et la législation. Souvent décriée, moquée, accusée d’une
vision rétrograde du monde, l’UIPN change de nom en 1956 et devient
alors l’UICN (International Union for Conservation of Nature and
Natural Resources), formule plus pragmatique où la conservation des
ressources se voit associée à l’effort de développement. Pour le
meilleur et le pire, les considérations esthétiques et éthiques ont été
minimisées au profit d’une mission plus orientée dans l’axe des
ressources [1].
En 1948 (déjà !), paraît le premier ouvrage sur le possible épuisement des ressources, signé William Vogt : La faim dans le monde. L’étude anticipe les prophéties probabilistes des années 1960 quant à l’issue fatale d’une gestion environnementale sans discernement. Dans la foulée, pareille mise en garde émaille le livre de Fairfield Osborn : La planète au pillage. Détérioration d’une Terre surpeuplée, interdépendance de tous les êtres vivants, penchant de l’homme à dominer et à détruire les sources vitales, prise en compte du respect de la Nature dans les luttes contre la sous-nutrition et contre le désarmement. Ces visions, alors d’avant-garde, ne sont pas trop entendues, l’euphorie du contexte favorable dont bénéficie alors l’Amérique du Nord fait que Vogt et Osborn prêchent dans un désert. Mais la question démographique était de nouveau posée en guise de pierre angulaire. En 1798 et bien avant l’avènement de l’argument environnemental, dans son Essai sur le principe de population, le pasteur anglican et économiste Robert Malthus avait déjà postulé qu’il existait un écart croissant entre une population qui augmente en progression géométrique (1, 2, 4, 8, 16, etc.) et des ressources, notamment alimentaires, augmentant moins vite, en progression arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, etc.), et que la conclusion inévitable d’une telle inéquation ne pouvait qu’être une catastrophe démographique. Cette réponse argumentée aux idées optimistes de l’époque (William Godwin, Condorcet, etc.) fut paradoxalement mal reçue et le malthusianisme étiqueté d’hostile aux classes inférieures fatalement enclines au lapinisme. La menace démographique restera inscrite au cœur des débats, au fil des assemblées successives de l’UICN. Dès les années 1960, la population mondiale passe le seuil et s’accroît inexorablement, inégalement avec les ressources alimentaires.
Les Sixties de la pensée verte
« Le peu qu’on peut faire, le très peu qu’on peut faire, il faut le faire, pour l’honneur, mais sans illusion. »
Théodore Monod
« Nous ne sauverons pas tout ce que nous aimons, mais nous aurons sauvé beaucoup plus que si nous n’avions jamais essayé. »
Peter Scott.
La décolonisation, processus irréversible, conduit à l’apparition d’une nouvelle notion, celle de tiers-monde. Les conservationnistes européens ont l’impérieuse sensation qu’il faut assister les jeunes États afin de les accompagner sur une voie de conciliation entre leur développement et la parcimonie des ressources. La leçon des pays du Nord voulant faire de ceux du Sud de gentils jardiniers sera mal entendue par le fait que l’héritage colonial se ressentait cruellement du pillage et du mauvais traitement dont ils furent victimes. En septembre 1961, le manifeste d’Arusha voit de nombreux pays africains prendre en compte la préservation de leur capital naturel, notamment par une gestion de leurs parcs nationaux, et c’est en septembre 1968 que l’UICN parvient à faire adopter par les 33 pays de l’Organisation de l’unité africaine sa version d’une convention africaine de la conservation. Stewart L. Udall (États-Unis) s’adresse ainsi à la VIIIe assemblée générale de l’UICN réunie à Nairobi en septembre 1963 : « Le bourgeonnement des populations menace l’idée de conservation tandis que grandit l’obsession d’une surexploitation, qui ne serait autre chose que l’illustration de la politique du « pillez d’abord, vous paierez ensuite ». L’expansion démographique, manifestée de toutes parts, rend d’autant plus nécessaire une sage politique de conservation. La conservation n’est pas un luxe, c’est une nécessité ». Par sa perspicace clairvoyance, le discours est novateur. Nonobstant cet avertissement et bien d’autres, rien n’a pu endiguer l’inévitable tendance de gestion minière de ces pays (et des autres), et le niveau de vie n’a fait que se dégrader au fur et à mesure d’une gestion déviante et tyrannique, a fortiori par des dictatures avides et corrompues, bien épaulées par un certain paternalisme néocolonial.
En 1963, l’UICN inaugure la publication de sa liste rouge des espèces botaniques et animales considérées comme menacées. Elle désigne alors un premier inventaire d’aires terrestres et marines qu’il convient de préserver, tant pour leur diversité sauvage que pour les ressources naturelles et culturelles associées qu’elles représentent.
À l’aube des années 1970, l’éventail potentiel pour la dégradation de la biosphère est réuni : poussée de la technologie militaire, essor du nucléaire, triomphe de l’agrochimie, américanisation de la planète, culte de la croissance à tous crins, envahissement des déchets, espaces et espèces en péril, les riches d’autant plus prospères que les pauvres sont appauvris. Les penseurs et, dans une moindre mesure, les scientifiques avertissent contre la tentation de l’apprenti sorcier. Épris de matérialisme, saoulé par l’avènement d’une incontournable religion consumériste qui l’aiguillonne mode après mode, le monde s’en gausse ouvertement. Révolutionnaire et visionnaire, l’anthropologue Paul Shepard (1925-1996) s’inquiète dès 1969 de la tournure des choses : « N’est-il pas permis d’être sceptique devant le désamorçage complet de l’écologie science subversive ? » Depuis la prise de conscience, ces incessantes tentatives de reléguer le débat écologique ont fait perdre un temps précieux. On doit évidemment cette attitude négative à la classe conservatrice, laquelle dès l’aube du XXIe siècle et devant les faits accomplis de dégradation planétaire, récupère allègrement la cause écologique, s’empare du sujet et roule dans la farine les acteurs « Verts » qu’elle avait auparavant dénigrés. Il est à noter que, dans la majorité des cas, ces derniers tombent dans le panneau.
Né en 1961 dans le giron de l’UICN et avec l’objectif initial de contribuer au soutien budgétaire de celle-ci, le WWF voit le jour à Morges, en Suisse. Le World Wildlife Fund prend vite la tangente, animé de sa propre stratégie de protection de la diversité biologique et de l’environnement, mission complétée par la lutte contre toutes les formes de pollution, puis plus tard notamment axée sur la préservation des milieux forestiers et aquatiques. Loin de se contenter de collecter des fonds, l’organisation veille à collaborer avec des équipes d’écologues scientifiques et de militants écologistes. Les premiers budgets sont voués à la création de la station de recherche Charles Darwin aux Îles Galapagos, puis à des projets en faveur des derniers rhinocéros de Java et de la protection du tigre du Bengale, de la création d’un sanctuaire pour les baleines dans l’océan sud-Antarctique, sans oublier l’action très médiatique et de concert avec le gouvernement chinois de sauvegarde du panda. Le sauvetage de la Doñana fut aussi à l’origine de la création du WWF et en demeure l’un des symboles. Depuis la fondation de ce parc en 1969, il a absorbé 80 % des budgets de conservation en Espagne et est reconnu par l’UNESCO comme réserve de la biosphère. Au sud de l’Andalousie, sur la rive droite du Guadalquivir au niveau de son estuaire sur l’Atlantique, 77 000 hectares sont chaque année le paradis d’hivernage de 500 000 oiseaux d’eau et abritent, entre autres, les derniers lynx pardelle. C’est l’un des trésors naturels d’Europe. Avec la création de 2 millions de kilomètres carrés de parcs nationaux et de réserves naturelles, le WWF s’est affirmé en moins d’un demi-siècle comme la première entité privée de sauvegarde mondiale des sites et des espèces. Soutenue par 5 millions de membres et de donateurs, collaborant à plus de 12 000 projets de terrain dans 140 pays, la fondation emploie quelque 3 000 collaborateurs.
Les années 1960 s’achèvent sur un fond de catastrophes qui font prendre conscience que le capitalisme débridé est le mal du siècle, que le système le plus séduisant jamais inventé s’autodévore, et que la mise au pas des récupérateurs du marxisme ne vaut guère mieux dans son traitement des citoyens et des sols. La révélation consternante de la maladie de Minamata (contamination mercurielle masquée depuis longtemps, ayant provoqué des milliers de morts et devenue depuis une maladie congénitale), les marées noires du Torrey Canyon sur les côtes bretonnes (30 000 tonnes de pétrole et une gestion déplorable de la catastrophe) et celle causée par la rupture d’un puits en couche friable à Santa Barbara en Californie (suintement quotidien de 150 000 m3 de gaz et de 20 tonnes de pétrole), alertent l’opinion publique. De telles calamités sont probablement les éléments fondateurs des prémices du catastrophisme écologique, attitude souvent reprochée aux écologistes. Mais il y a peut-être de quoi ! Dès lors, ces types de drames n’ont cessé d’endeuiller les écosystèmes et les hommes. Des savants lèvent le bouclier, publient des pamphlets prescriptifs et des billets d’humeur, font de véhémentes déclarations, exhortent à un meilleur respect, mettent en garde contre l’excès d’imprudence. C’est, par exemple, les cas de Georg Borgstrom, géographe, économiste et nutritionniste suédois, qui démontra le premier que la production de viande engendrait une grande pollution ; de Barry Commoner, biologiste américain, auteur notamment de Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? ; de René Dubos, agronome et écologue français, corédacteur du premier sommet de la Terre des Nations unies ; de Paul Ehrlich, universitaire américain, auteur de La bombe P, ouvrage prédisant la bataille perdue pour la nourriture mondiale et précédant ainsi le célèbre Halte à la croissance ? du club de Rome ; de Jean Rostand, biologiste français, libre-penseur, pamphlétaire, pacifiste ; de Gunther Schwab, essayiste autrichien, auteur de La danse avec le diable où il parle déjà de l’augmentation de CO2. Mais c’est Rachel Carson, zoologiste nord-américaine, qui, dès 1962 et avec Le printemps silencieux, sonna pour la première fois le tocsin à propos des antiparasitaires (à l’époque le funeste DDT faisait des ravages), en dénonçant leur impact écologique et sanitaire, et en appelant au principe de précaution. Elle mit en évidence le lien possible entre le cancer et les pesticides. Elle mourut d’un cancer.
Naissance de l’écoconscience
« La santé de l’homme est le reflet de la santé de la Terre. »
Heraclite (v.550 - v.480 av. J.-C.)
« Je suis sûr que l’on pourrait supprimer 30 % des envies sans que personne n’en souffre vraiment. »
Paul-Émile Victor
« Notre survie est entre les mains de la prochaine génération. »
Paul-Émile Victor
Où l’on va se rendre compte, tout d’un coup, que la locomotive économique n’ira pas bien loin sans wagons écologiques…
À la fin des années 1960, un immense mouvement naturaliste réactif émerge des campus américains et se propage comme une traînée de poudre dans la société occidentale, contre-culture à la petite bourgeoisie consumériste. C’est un nouvel état d’esprit qui porte en lui les bases de l’écoconscience. Il s’illustre par la mouvance beatnik rejetant les tabous des squares (personnes rigides ne profitant pas de la vie), par les hippies prônant la vie communautaire et le retour aux champs, par le Mai 68 français s’insurgeant d’abord contre le système éducatif, par la vague Sozialistischer deutscher studentenbund en République fédérale allemande, par le Printemps de Prague, par l’Automne de Mexico, par les actions nord-américaines contre la guerre du Vietnam et par bien d’autres répliques informelles de contestations du monde étudiant qui vont peu ou prou changer, au moins momentanément, la donne et faire souffler un air moins vicié que celui de l’embrigadement, de la soumission et du sacro-saint travail-famille-patrie. La comédie musicale Hair reste un emblème de cette époque. D’abord créée off en 1967, elle fut jouée à Broadway plus de quatre ans sans interruption et gagna toutes les scènes du monde occidental. Hair et sa mode psychédélique décoiffe alors une société figée et décape, à coups d’inconvenances (cheveux longs, nudité, amour libre, pacifisme, etc.) la couche sédimentaire de fourberies sur laquelle est fondé le système dominant. Hair entraîna une colossale levée de boucliers contre la guerre au Vietnam, une prise de conscience universelle et éthique dont notre présent et sa guerre en Irak n’ont pas eu leur pareil. Par sa contestation du dogme, ses références à la cosmologie et son appel pour un retour à la Nature, l’œuvre fut fondatrice en matière d’écoconscience. Elle fut évidemment raillée par tous ceux qui, aujourd’hui, cheveux ras et complets vestons anthracite, se targuent de ces valeurs récupérées au profit de leurs nouveaux stands néolibéraux de vente à la criée. Ces révoltes pacifistes contre le matérialisme, l’hypocrisie, l’ennui et la frivolité visaient à réinventer la société sur des sentiments simples et débarrassés des préjugés. C’est aussi la naissance du citoyen du monde. Dans la foulée, d’autres mouvements militants ou associatifs, tous plus ou moins situés à la gauche de l’échiquier politique, se constituent dans la foulée du mouvement écologiste : défense du consommateur, incitations au boycott de produits, féminisme, contrôle des naissances, pro-avortement, pacifisme et non-violence, ... On parle aussi de plus en plus des énergies alternatives et de l’agriculture biologique. Tout est lié ! Parallèlement, des conférences et des congrès sur les thèmes environnementaux, toutes tendances confondues (de la pollution citadine à la protection de la biodiversité) sont organisés un peu partout (plusieurs centaines entre 1960 et 1970). En 1968, la conférence intergouvernementale Man And the Biosphere (MAB) de l’UNESCO, visant à concilier environnement et développement, fut la plus fondatrice et engagea le programme du même nom. Le 22 avril 1970, 20 millions de Nord-américains se mobilisent pour l’environnement, c’est le fameux Earth Day, qui anticipe l’actuelle Journée Internationale de la Terre célèbrée chaque année à l’équinoxe de printemps (le 20 ou 21 mars). Cette année-là, Ralph Nader, le défenseur des consommateurs états-uniens, sort son rapport sur la pollution de l’air dans les métropoles.
S’adossant à l’idée d’écologie politique, c’est à l’orée des seventies que politiques et marchands commencent à récupérer l’idée écologique dans leurs effets d’annonce. Tout en criant au scandale lorsqu’en 1972 le club de Rome remet en cause les croissances économique et démographique dans son ouvrage cardinal Halte à la croissance ?, tout un chacun peut convenir que les limites de l’impact écologique de la civilisation industrielle occidentale sont maintenant discernables et peuvent être remises en cause, pour le moins contestées dans leur excès. C’est dans cet esprit que sort en Grande-Bretagne Blueprint for Survival (publié en France sous le titre de Changer ou disparaître), œuvre d’un collectif de chercheurs dirigé par Edouard Goldsmith, l’un des fondateurs de cette écologie politique et éditeur depuis 1969 de la revue phare The Ecologist.
Dans les années 1970, Serge Moscovici (La société contre nature) prône un naturalisme plus subversif et échafaude un naturalisme hétérodoxe pour réenchanter le monde, ensauvager la vie. Proche de Moscovici, Robert Jaulin fait l’apologie de la culture tribale et popularise la notion d’ethnocide. Brice Lalonde et Les Amis de la Terre se réclament alors de Moscovici. L’entrée au Bundestag de quelques députés Vert (Grünen) et les thèses du biologiste Barry Commoner marquent le virage vers l’écologie politique.
Des accords
1971 est l’année de la fondation, à Vancouver (Canada) de l’ONG
Greenpeace, dont Bob Lorne Hunter et David Mc Taggart furent deux des
initiateurs les plus connus. L’objet premier était l’opposition aux
essais nucléaires, mais l’organisation prit vite sa vitesse de
croisière avec un panel très fourni de combats environnementaux et
écologiques. Les pôles de luttes électives de Greenpeace regroupent la
préservation des mers, de son milieu (et notamment à l’encontre de la
pêche baleinière), la sauvegarde des forêts anciennes, la promotion
d’un modèle de développement durable, le réchauffement climatique, les
pollutions chimiques, la sortie du nucléaire et l’interdiction de
l’immersion des déchets radioactifs ou l’abandon des OGM dans
l’agriculture. L’association est active dans 160 pays, soutenue par 2,5
millions d’adhérents dont les cotisations sont l’unique source d’un
financement qui en garantissent l’indépendance, et compte plusieurs
milliers de militants bénévoles. Le bureau central est situé à
Amsterdam. Les actions directes non-violentes, toujours très
médiatisées, ont fait le succès de Greenpeace. C’est encore en 1971,
lors d’une réunion en Iran, que l’UICN élabore la convention de Ramsar,
laquelle entrera en vigueur en 1975. Il s’agit d’un traité
international pour la conservation et l’utilisation durable des zones
humides, visant à enrayer la dégradation et la perte progressive de
celles-ci, en reconnaissant leurs fonctions écologiques fondamentales,
ainsi que leurs valeurs économique, culturelle, scientifique et
récréative. Plus de trente ans après, la liste des zones humides
d’importance internationale, ratifiée par 150 nations, comporte 1200
sites représentant une surface d’environ 1 119 000 km2.
Un an plus tard, une mobilisation mondiale pour l’environnement est organisée en juin 1972 à Stockholm par les Nations unies, premier sommet de la Terre et conférence intergouvernementale sur l’homme et l’environnement, dont l’objectif est d’arrêter les décisions utiles et de définir les actions politiques adéquates. Les conclusions sont décevantes mais les questions écologiques se voient pour la première fois placées au rang de préoccupations internationales. Il en résulte le programme des Nations unies pour l’environnement, ainsi que la naissance dans bien des pays avancés d’un ministère de l’Environnement. La voie est maintenant grande ouverte aux conventions multilatérales. Signée en présence de 80 pays à Washington en 1973, entrée en vigueur dès 1975 et amendée à Bonn en 1979, la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) est créée. Sa rédaction a donné suite à une résolution adoptée dès 1963 lors d’une session de l’Assemblée générale de l’UICN. On estime que le commerce international illégal des espèces sauvages, mortes et vivantes, représente 5 milliards d’euros par an et qu’il porte sur des centaines de millions de spécimens de plantes et d’animaux. Cette convention confère une protection aux espèces, apparaissant dans le commerce sous forme de plantes ou d’animaux vivants, de manteaux de fourrure ou d’herbes séchées. L’achat des végétaux et des animaux menacés de disparition est donc interdit ou réglementé par la CITES. Cette convention rassemble aujourd’hui 171 pays signataires qui se réunissent tous les trois ans pour statuer sur le sort des espèces concernées. La CITES protège actuellement 5 000 espèces animales et 28 000 espèces végétales. Hélas et par un effet pervers, ces interdictions stimulent aussi le commerce, notamment durant la trop longue période séparant la proposition de réglementer une espèce et son entrée en vigueur. En étudiant les chiffres, des experts ont constaté que durant cette période les volumes d’échanges légaux augmentent beaucoup. Ainsi, le prix de la corne de rhinocéros a grimpé de 400 % sur les marchés coréens durant les deux années précédant l’interdiction.
La crise pétrolière qui se déclare en octobre 1973 met de l’huile sur le feu. Les menaces de pénuries font comprendre la dépendance et la fragilité du dessein industriel et de l’American way of life, dont s’emparera pourtant la Chine trente ans après…
Dès 1974, certains cercles scientifiques états-uniens débattent de la dégradation de la couche d’ozone. Sa divulgation médiatique mondiale attendra cependant de nombreuses années, tout comme l’effet de serre dont il ne sera question qu’en 1979, lors de la première conférence mondiale sur le climat. On doit la notion moderne de l’effet de serre au savant suédois Svante Arrhenius (1859-1927), prix Nobel de chimie, qui dès 1895 explique à ses collègues de l’Académie des sciences que la vapeur d’eau et le gaz carbonique jouent un rôle majeur dans l’équilibre thermique de la Terre. Il en déduit logiquement que l’utilisation intensive des énergies fossiles pourrait augmenter l’effet de serre. Ce n’est qu’un siècle plus tard que sa mise en garde atteindra la sphère politique internationale.
En février 1976 est signée à Barcelone la Convention sur la protection de la mer Méditerranée contre la pollution.
En 1978, l’UICN publie son rapport sur la
catégorisation des figures de protection (réserves scientifiques,
naturelles, intégrales ou dirigées, parcs nationaux, monuments
naturels, réserves de la biosphère, biens patrimoniaux mondiaux, etc.),
nomenclature établie par Ray Dasmann, professeur à l’université de
Santa Cruz (Californie). Dasmann est par ailleurs l’auteur de cette
dichotomie entre l’homme d’écosystème (de son écosystème) et l’homme de
biosphère, ce dernier statut souhaité étant la clé du comportement pour
une société durable.
Professeur de Sciences économiques à la Sorbonne, René Passet doit sa notoriété à son livre L’économique et le vivant, paru en 1979 et suivi de nombreux autres sur le même thème. Il sera plus tard l’un des fondateurs du mouvement ATTAC (« Le monde n’est pas une marchandise »), où il cèdera en 2001 sa place au conseil scientifique du mouvement à Dominique Plihon.
Les États-Unis, jusque-là leaders de la cause
environnementale et détenteurs d’une législation très avancée en la
matière, seront mis en retrait par les deux mandats de Ronald Reagan.
En Europe occidentale, on assiste à une fusion entre les militants
écologistes et les pacifistes luttant pour le désarmement.
1979 est marqué par la publication de L’arche en perdition (« 40 000 espèces vivantes disparaissent chaque année, soit 109 quotidiennement »), œuvre du scientifique Norman Myers, membre de l’université d’Oxford.
En 1980, l’UICN, le WWF et le PNUE publient leur stratégie mondiale de la conservation, laquelle propose la notion de développement durable (ou mieux dit supportable), mode de conciliation (et de réconciliation !) de nos civilisations avec les ressources naturelles. Le développement durable doit répondre aux besoins des générations actuelles sans compromettre la possibilité de répondre à ceux des générations à venir, sur un mode « économiquement justifiable, techniquement possible, socialement désirable et écologiquement sain » (agenda 21). C’est jusqu’à ce jour et pour l’essentiel une déclaration d’intention, un vœu pieu et l’on peut regretter que la formule incantatoire serve désormais de cache-sexe a un comportement qui n’a pas changé d’un iota, ou qui empire.
Toujours en 1980, la FAO (Food and Agriculture Organisation) lance l’Année mondiale de la forêt et l’attention est portée sur les forêts tropicales pluviales, leur riche biodiversité (deux tiers des 250 000 taxons botaniques connus) et leur perte annuelle enregistrée de 11 millions d’hectares.
C’est peu avant la fin de cette décade que l’information circule à propos des biotechnologies (génie génétique) et le monde s’inquiète de l’absence de rempart éthique pour maîtriser de telles manipulations génétiques.
1982 est l’année d’un sommet de la Terre oublié, celui de Nairobi, au Kenya. Ronald Reagan y délègue sa fille pour représenter les États-Unis… C’est aussi l’adoption de la Charte mondiale de la nature, lors de la 36e assemblée générale des Nations unies.
1985 voit naître la convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone. Mais le 7 juillet 1985, à Auckland en Nouvelle-Zélande, les services secrets français procèdent au plasticage du Rainbow Warrior, navire amiral de l’organisation Greenpeace. Fernando Pereira, membre d’équipage et photographe officiel est mort noyé alors qu’il tentait de récupérer de l’équipement photographique dans sa cabine. L’action de Greenpeace, contrée par le terrorisme de l’État français, ne visait qu’à protester contre les essais nucléaires de Mururoa. En 1987, la France versera 8,16 millions de dollars d’indemnités à Greenpeace.
Çà et là en Europe, la période voit se constituer de nombreux partis verts. Ils vont cristalliser leurs revendications à l’occasion de la catastrophe de Tchernobyl, événement fondateur dans l’apparition de la conscience écologique comme contre-pouvoir à la folie des temps.
Alors que les staliniens prônaient une même exploitation de la Nature que les sociétés capitalistes du sillon monothéiste, le dogme va s’effriter. Déjà, dans les années 1960, un front d’intellectuels mène une croisade en faveur de la préservation du lac Baïkal, perle de la Sibérie (aujourd’hui sous la menace d’un nouvel oléoduc). Puis en 1980, un mouvement vert s’oppose à un aménagement trop ambitieux des fleuves sibériens tendant à perturber leurs cours au profit de l’irrigation de l’agriculture intensive. D’avril 1985 à décembre 1991, l’influence, parfois souterraine, des mouvements écologiques n’est pas négligeable dans le processus de démocratisation impulsée par la Perestroïka et l’effondrement subséquent du bloc communiste.
Les trois dates suivantes vont symboliser trois étapes essentielles dans l’émergence légitime de l’écologisme et de son influence croissante dans l’arène politique. Avril 1987 : parution de la conclusion de la commission mondiale sur l’environnement et le développement (Notre Avenir à Tous), dit rapport Brundtland, définissant la politique la plus judicieuse pour parvenir à un développement durable. Septembre 1987 : signature du protocole de Montréal visant la réduction et l’élimination à terme des substances appauvrissant la couche d’ozone (interdiction la production des chlorofluorocarbones, dits CFC). Octobre 1991 : seconde stratégie mondiale de la conservation, publiée par l’UICN.
Aujourd’hui, l’UICN fédère 48 États, compte 114 agences gouvernementales, réunit environ 800 ONG et 10 000 experts scientifiques appartenant à 180 pays travaillant sur un demi-millier de projets.
Le 22 mars 1989 est signée la convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et sur leur élimination. Elle entre en vigueur en mai 1992.
1990 voit la création du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), chargé de fournir des ressources financières supplémentaires pour traiter les questions environnementales des pays en développement et des économies en transition. Restructuré en 1994, le FEM fournit environ un quart des fonds d’intervention du PNUD et plus de 65 % de ceux du PNUE.
En juin 1992, c’est un nouveau sommet de la Terre, déjà le troisième. Beaucoup de gens pensent que c’est le premier ! Selon Maurice Strong, secrétaire général : « Le développement durable est le seul qui ait un sens ». Les spécialistes de la conservation doivent désormais guider le monde vers des stratégies fondées sur une croissance réfléchie. Lors de ce CNUED (conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement) majeur, les 27 principes de la Déclaration de Rio et les 2 500 recommandations de l’Agenda 21 sont adoptés, et les conventions sur la biodiversité et le climat sont acceptées. De tels sommets de la Terre réuniront désormais tous les dix ans les dirigeants mondiaux afin de définir les moyens stratégiques pour stimuler au mieux le développement durable.
L’après-Rio est le temps du grand écart entre le paradigme d’une écologie raisonnable et le projet expansionniste. Les ONG piaffent derrière les portes des gouvernements assoupis et inertes. Les proclamations sont incantatoires, l’action est figée. Les deux conventions du CNUED, l’une à propos du climat, l’autre de la biodiversité, n’obtiendront pas les ratifications. La France est un mauvais exemple : elle se fait tirer l’oreille pour porter à 0,7 % de son PNB l’aide vouée au développement et rechigne à l’adoption de l’écotaxe européenne sur les émissions de C02. L’Agenda 21 reste lettre morte et ne réunit que 2 des 125 milliards requis chaque année. Les instances mondiales comme le GATT, le FMI, le G7, la Banque mondiale, continuent de tenir un discours qui brille par l’absence de concertation avec les pays les plus démunis.
Lors de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, une conférence, dite Mandat de Berlin, tente en 1995 de lancer une nouvelle série de négociations tendant à rendre plus rigoureux les engagements souscrits par les parties contractantes des pays développés
Du 23 au 27 juin 1997 se tient à New York un nouveau sommet de la Terre. Cette 19e session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, dite Rio + 5, fait le point sur les engagements pris à Rio de Janeiro en 1992 et constate déjà le désaccord entre l’Union européenne et les États-Unis sur la réduction des gaz à effet de serre.
En décembre 1997, 160 nations sont invitées à participer à Kyoto à une conférence climatique internationale, sous l’égide de l’ONU. Plusieurs camps se forment. Le Carbon Club, formé du JUSCANZ (Japon, États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) et des pays de l’OPEP, tous opposés à l’instauration de quotas, rejoints par la Russie et la Norvège. Un second camp pour qui la montée des eaux est une menace commune, réunit les Pays-Bas, les îles et archipels du Pacifique. L’Union européenne se montre la plus favorable aux mesures de défense environnementale. Enfin, le G7 et la Chine fédèrent la grande majorité des pays émergents. Noyées dans un marchandage international, les décisions les plus préoccupantes sont finalement reportées sine die. On remettra postérieurement le couvert sur l’effet de serre à Buenos Aires en 1998, à Bonn en 1999, à La Haye en 2000, à Bonn en 2001, à Marrakech encore en 2001, pour parvenir au récent processus de Montréal. Pour qu’un protocole entre définitivement en vigueur, il doit être ratifié par un minimum de 55 pays, dont les émissions combinées représentent 55 % du total des émissions de 1990. 34 pays industrialisés, dont le Canada, le Japon, les pays de l’Union européenne et la Russie, ont déjà signé, s’engageant à réduire conjointement d’ici 2012 leurs émissions de gaz à effet de serre de 5,2 % par rapport à leurs niveaux de 1990. Une centaine de pays en développement, dont la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée du Sud, l’Indonésie et l’Afrique du Sud, sont exemptés d’objectifs pour le moment. Ils sont seulement conviés à contrôler leurs émissions de gaz à effet de serre et à établir des inventaires.
La convention de Rotterdam sur le commerce de produits chimiques et pesticides dangereux est signée le 11 septembre 1998 par l’Union européenne et 57 pays. Elle n’entrera en vigueur que le 24 février 2004. Cette convention dite à consentement préalable (PIC) concerne vingt-deux pesticides et cinq produits chimiques, sur lesquels les pays exportateurs doivent fournir toutes les informations avant exportation.
En janvier 2000, c’est l’adoption à Montréal du protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques, lequel sera effectif en septembre 2003. Il permet aux états importateurs de manifester leur volonté d’accepter ou non les importations de produits agricoles contenant des organismes génétiquement modifiés (OGM).
Le sommet du millénaire de l’ONU se tient à New York du 6 au 8 septembre 2000. Les 189 états membres des Nations unies adoptent une déclaration finale fixant les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) en huit points, afin de réduire de moitié la très grande pauvreté d’ici à 2015, et ce, dans le respect du développement durable.
Le 13 mars 2001, coup dur pour l’écoconscience planétaire, le nouveau président des États-Unis, G.W. Bush, annonce que son pays ne ratifiera pas le protocole de Kyoto et qu’il renonce à une politique de limitation des émissions de gaz à effet de serre.
En mai 2001 est signée la convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants (POP). La prohibition progressive de douze d’entre eux est son objectif, tels le DDT, les PCB ou la dioxine, principalement utilisés dans les pays en développement. Son application entrera en vigueur en mai 2004.
Dix ans après le sommet de Rio de juillet 1992, le
Sommet des Nations unies sur le développement durable se tient du 26
août au 4 septembre 2002 à Johannesburg. Il s’achève par l’adoption
d’un plan d’action ne comportant que des déclarations générales, jugé
très décevant par les ONG.
C’est le 16 février 2005 qu’entre en vigueur le protocole de Kyoto,
après sa ratification par 141 pays. Durant la période 2008 à 2012, les
pays industrialisés devront réduire de 5,2 % en moyenne par rapport à
1990 leurs émissions de CO2 et de cinq autres gaz réchauffant
l’atmosphère. Les États-Unis et l’Australie qui comptent pour plus d’un
tiers des gaz à effet de serre du monde industrialisé n’ont pas ratifié
ce protocole. Les 107 pays en développement l’ayant fait n’auront que
de simples obligations d’inventaire d’émissions polluantes.
En mars 2005, le rapport d’évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Millenium Ecosystems Assessment) est remis aux Nations unies. Selon ses conclusions, les changements des écosystèmes sont plus rapides depuis 50 ans que dans toute l’histoire de l’humanité, ont entraîné des évolutions qui vont s’aggraver au cours des 50 prochaines années et empêcheront la réalisation des objectifs du millénaire des Nations unies pour le développement. Fruit de quatre années de travail, il a été rédigé par 1 360 experts de 95 pays, sous l’égide du PNUE (programme des Nations unies pour l’environnement).
En janvier 2006, la CNUCED (conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) accouche d’un nouvel accord international sur les bois tropicaux. Négocié par 33 pays producteurs et 62 pays consommateurs, il vise à remplacer l’accord de 1994 qui arrive à expiration fin 2006. Il encourage les parties à mettre en place des mécanismes de certification, pour promouvoir une exploitation durable des forêts tropicales.
2007-2008 fut le temps de tous les Grenelle, de tous les faux-semblants et d’une grande désillusion quant à un ressaisissement écologique de figure hexagonale. En cas de succès, c’eût été une gloriole bleu-blanc-rouge, au mieux de quoi inspirer l’Europe, mais que fait-on des trois-quarts de l’humanité ? Une révolution durable ne peut-elle être qu’une prise de conscience d’un pays, d’un continent et non planétaire ? Le lecteur retrouvera plus loin, au chapitre de l’électoralisme français, les tribulations du Grenelle dit de l’environnement, où triompha l’art de siphonner les forces vives d’une écocitoyenneté tout aussi naissante que naïve. Il y a péril écologique en notre demeure du Quaternaire, mais l’heure est toujours au jeu politico-économique. En décembre 2007 une nouvelle conférence de l’ONU sur les changements climatiques se tient à Bali, la treizième du genre. La feuille de route devait déboucher deux ans plus tard, à Copenhague, sur un nouveau traité engageant l’ensemble des nations à lutter contre l’effet de serre. Les travaux s’achevèrent par un accord mièvre, démuni de mesures courageuses, ne répondant pas aux impératifs scientifiques pour contenir la hausse moyenne des températures en dessous d’un seuil périlleux pour la vie sur Terre. Deux semaines de négociations devaient convenir d’une stratégie et décider de l’après-Kyoto, qui expire en 2012. Principal motif de discorde : les objectifs chiffrés. Le rapport des minima revient à dire que les émissions allaient « culminer d’ici 10 à 15 ans pour être ensuite réduites à des niveaux très bas, bien en dessous des niveaux de 2000 ». Comme aux sommets de La Haye en 1998, de Marrakech en 2001, de Johannesburg en 2002, les mêmes formules creuses ont été ressassées par les moins pessimistes assurant que : « nous sommes sur les bons rails ». Dans le dernier rapport du GIEC de novembre 2007, il était préconisé que les pays industrialisés devaient diviser par vingt leurs émissions de gaz à effet de serre. La présidence indonésienne a soumis une nouvelle proposition d’accord qui ne fait plus aucune référence aux travaux du groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat, ni à une réduction de 25 à 40 % des émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés d’ici 2020. L’Europe qui n’est pas un exemple fit bonne figure. Heureuse nouvelle, l’Australie de Kevin Rudd, nouveau premier Ministre, adhéra enfin au protocole de Kyoto. Les États-Unis s’affirmèrent toujours autant retors et farouchement opposés à toute référence chiffrée ou à tout engagement de réduction et sont accusés, avec le Japon, le Canada et la Russie. Ces nations bloquèrent les discussions. Il était illusoire de croire que les pays en voie de développement s’engageraient à fournir des efforts, sans nouvelle contrepartie forte des pays industrialisés, pour contrer un réchauffement dont ils ne sont pas les responsables. La Chine, qui tourne au charbon pour servir son boom économique, est en passe de devenir le plus gros pollueur planétaire. Dans cette course à la pollution, l’Inde n’est plus très loin derrière. Le Brésil, l’Indonésie et bien d’autres pays sacrifient leurs forêts primaires, pièges à carbone, à l’exploitation et aux cultures industrielles. Cette énième lecture minimaliste faite à Bali se traduisit dans les propositions du dispositif technique à mettre en œuvre : elles sont de manière criante en deçà des mesures nécessaires. Les objectifs fixés avant Bali étaient déjà insuffisants : pas plus de deux degrés de hausse des températures d’ici à la fin du siècle, diviser par deux les émissions mondiales de gaz à effet de serre, le pic doit culminer d’ici à 2020. Ces propositions se fondent sur un diagnostic erroné, les scientifiques assurent qu’il faut mettre la barre plus haut. Le face à face de deux mondes souligne bien l’existence d’un apartheid climatique évident. La lutte contre l’inégalité face au changement climatique est engagée. Les pays pauvres ne doivent pas payer le contrecoup de la croissance économique des états industrialisés. Leurs moyens précaires ne leur permettent pas de contrer les dommages causés par les bouleversements liés au changement climatique. La pénurie d’eau a déjà fait près de deux milliards de victimes, principalement en Asie. Dans de nombreuses régions africaines (Afrique du Sud, Mali, Niger, Tchad), les populations vivant de l’agriculture souffrent de la sécheresse. Les inondations et les tempêtes tropicales au Bangladesh, au Vietnam, et en Égypte, ont conduit au déplacement forcé de 322 millions de personnes. L’ONU et le GIEC s’accordent sur les conséquences à venir. Entre 150 millions et plus d’un milliard de réfugiés climatiques sont prévus d’ici 2050.
En mai 2008 à Sao Paulo, une Internationale Verte fédérant 88 mouvements écologistes tient congrès pour la seconde fois. Non exempte de contradictions, la famille écologiste défend bille en tête le développement soutenable. Elle se distingue ainsi de l’offre productiviste classique des partis conservateurs, démocrates-chrétiens, sociaux-démocrates ou d’extrême gauche. Le changement climatique était au cœur d’une rencontre dont l’objectif, atteint ou pas, était la redynamisation.
À la fin du même mois, 191 nations envoient 4000 délégués, vrais et surtout faux amis de nos espèces compagnes, à Bonn pour la 9e conférence sur la diversité biologique. Il faut être d’une naïveté rare pour imaginer qu’un système marchand fondé sur l’autodestruction puisse se montrer apte à réduire l’appauvrissement de la biodiversité, à mettre un terme à une déforestation qui met la planète en danger, à s’inquiéter du déclin vertigineux des populations de pollinisateurs, et autres préoccupations déjà disqualifiées puisque reléguées au rayon subsidiaire de l’environnement et non de celui prééminent de l’écologie. Chasse, productivisme et agroterrorisme poursuivront leurs méfaits, mais avec un zeste de bonne conscience.
Début juin 2008, sur fond de flambée du baril du pétrole, d’autres amis de la Terre appréhendent plus qu’ils n’espèrent du Sommet mondial de la FAO sur les biocarburants qui se tient à Rome. Qualifiés de « crime contre l’humanité » par Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit de l’alimentation, leur fabrication est en plein essor. Les lobbyistes les présentent comme une énergie verte, mais c’est pourtant bien l’exploitation intensive de l’huile de palme qui vient de placer l’Indonésie au troisième rang des pays les plus pollueurs de la planète. À l’heure où toute la planète traverse une crise alimentaire, où près de 50 pays ont déjà été secoués par des émeutes de la faim, est-il vraiment raisonnable de développer des biocarburants ? Oui, répond par exemple le président Lula, grand défenseur de ces agrocarburants dont son pays est le second producteur d’éthanol après les USA. La controverse a dominé cette rencontre où le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a rappelé que la production alimentaire devait augmenter de 50 % pour faire face aux besoins d’ici à 2030. La conclusion sera oiseuse : « Nous demandons aux organisations intergouvernementales compétentes, et notamment la FAO, dans le cadre de leur mandat et de leur domaine de compétence, et avec la participation des gouvernements nationaux, des partenariats, du secteur privé et de la société civile, de stimuler sur la question des biocarburants un dialogue international cohérent, efficace, fondé sur les résultats et ce, dans le contexte de la sécurité alimentaire et des besoins en matière de développement durable. »
La déception de la Conférence sur le climat de Poznan, en Pologne, signe en décembre le tableau peu enchanteur des évènements qui, pour 2008, prétendaient remédier un tant soit peu à la piètre acuité écologique du genre humain. En réponse à la redoutable force d’inertie des pays du Nord, les pays du Sud se sentent bernés et leur amertume est grande. Les mécanismes financiers et les transferts de technologie promis depuis plusieurs années pour les aider à adapter leur mode de vie au changement climatique dont ils sont les premières victimes n’ont toujours pas pris forme. 12 000 personnes et les ministres de 192 pays furent mobilisés durant quinze jours pour aboutir à d’infimes avancées, compréhensibles par les seuls spécialistes des traités sur le climat. Chacun des deux camps fourbit ses armes pour la conférence de Copenhague, censée écrire l’accord qui remplacera celui de Kyoto.
Il y a finalement fort à parier que l’événement écologique majeur de l’an de grâce planétaire 2008 (voir les terreurs de l’an 2000…) aura été l’éclipse totale de lune, visible le 21 février depuis l’Europe…
2009, ou en attendant Copenhague… Les espoirs déçus sont évidemment réinvestis (« Yes, we can »). Beaucoup de pays ont signé avec retard l’accord de Kyoto contre les émissions de dioxyde de carbone. Pire, les États-Unis ont toujours refusé de le ratifier. Magnanime, le traité a accordé un laissez-passer aux grands émetteurs du monde en développement comme la Chine et l’Inde. L’avènement de Barak Obama, comme nouvelle figure de proue de la galère capitaliste, autorise certains à fonder des espoirs pour en finir avec le front du déni étatsunien en matière de péril climatique. L’administration des États-Unis pourrait ainsi plaider pour une réduction d’ici 2020 des émissions de GES de 14 % à 15 % par rapport à leur niveau de 2005, une diminution qui pourrait être portée à 20 % par le Congrès américain. Ce que l’Union européenne juge encore insuffisant. Assez exemplaires en la matière, 15 États membres de l’Union Européenne partagent l’objectif commun au titre du protocole de Kyoto (UE-15) et ont réduit de 2,7 % leurs émissions de gaz à effet de serre entre l’année de référence et 2006. Mais les politiques et mesures actuellement en place ne suffiront pas pour que l’UE-15 atteigne son objectif de Kyoto dans la mesure où elles ne devraient, entre 2006 et 2010, contribuer à réduire les émissions que de 3,6 % en moyenne par rapport à leur niveau de l’année de référence. Pour l’UE-15, l’objectif global de Kyoto (–8 %) correspond à différents objectifs d’émissions pour chaque État membre. En 2006, quatre États membres de l’UE-15 (France, Grèce, Royaume-Uni et Suède) avaient déjà atteint un niveau inférieur à leur objectif de Kyoto. Huit États membres supplémentaires (Allemagne, Autriche, Belgique, Finlande, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas et Portugal) prévoient qu’ils atteindront leurs objectifs, ce qui, à en croire leurs projections, n’est pas le cas des trois États membres restants (Danemark, Espagne et Italie).
[ A suivre : "Et l’écologie devint farce électorale"]
notes:
[1] On doit la création de l’IUCN à : Charles J. Bernard (Suisse), Johann Buttikofer (Suisse), Harold J. Coolidge (États-Unis), Frank Fraser Darling (UK), Johannes Goudswaard (Pays-Bas), Jean-Paul Harroy (Belgique), Roger Heim (France), Julian Huxley (GB), E. Max Nicholson (États-Unis), Fairfield Osborn (États-Unis), Paul Sarasin (Suisse), Peter Scott (GB), Victor van Straelen (Belgique), Pieter G. van Tienhoven (Pays-Bas). L’organisation fut successivement présidée par : 1948-1954 : Charles Bernard (Suisse) ; 1954-1958 : Roger Heim (France) ; 1958-1963 : Jean Baer (Suisse) ; 1963-1966 : François Bourliere (France) ; 1966-1972 : Harold J. Coolidge (États-Unis) ; 1972-1978 : Donald Kuenen (Pays Bas) ; 1978-1984 : Mohamed Kassas (Egypte) ; 1984-1990 : Monkombu Swaminathan (Inde) ; 1990-1994 : Shridath Ramphal (Guyane) ; 1994-1996 : Jay Hair (États-Unis) ; 1996-2004 : Yolanda Kakabadse (Équateur) ; depuis 2004 : Mohammed Valli Moosa (Afrique du Sud).
L’écologi(sm)e d’hier à demain (deuxième partie)
Et l’écologie devint farce électorale... (2/2)
par Michel Tarrier
L’écologie comme science, petit rappel
Le vocable, mis à toutes les sauces et tant galvaudé, a perdu son sens
initial et didactique. Il n’est pas certain que tout un chacun sache,
ou se souvienne, que l’écologie est une discipline scientifique et non
idéologie soucieuse de l’environnement, pour la défense de la Nature,
la protection des espèces, la veille des ressources naturelles, et
encore moins un courant politique chargé de veiller sur la planète, de
lutter contre les pollutions, le nucléaire, le réchauffement
climatique, de revendiquer des valeurs sociales plus équitables, une
justice économique, l’autonomie des peuples, un nouvel ordre du
commerce… Il n’y a pas si longtemps, l’écologie comme slogan de
manifestations revendicatives, voire label de produit commercialisé,
pouvait surprendre l’écologue qui ne voyait guère le lien possible
entre l’étude des relations entre une plante ou un animal et son
habitat, et le mariage homosexuel ou la qualité prétendue d’un pavillon
de banlieue ou d’une lessive biodégradable ! Le flou sémantique et les
confusions épistémologiques résultant de diverses acceptions d’un même
mot, sont parfois lourds de conséquence dans l’actuel contexte du
savoir nivelé par le bas. Autrement dit et en musique : « Les
mots que vous employez n’étant plus « les mots », mais une sorte de
conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience », chantait Léo Ferré.
Science naturelle de base, l’écologie est l’étude des interactions entre les êtres vivants et leur milieu. Le terme procède du grec oïkos (maison, donc habitat) et logos (science). L’écologie étudie les conditions d’existence d’une espèce. Pour être plus précis, il s’agit d’un rapport triangulaire entre les sujets de l’espèce donnée, son activité et l’environnement de cette dernière. L’homme étant une espèce parmi d’autres, en interdépendance avec son cadre de vie, il existe évidemment une écologie humaine. La définition de cette notion reviendrait au biologiste allemand Ernst Haeckel, qui l’introduisit dès 1866. Dans la formulation actualisée en 1998 par l’écologue Christian Lévêque, l’écologie scientifique aurait désormais pour objet « les interrelations entre environnement, génétique, physiologie, toutes les sciences des milieux naturels, mais également les sciences sociales et économiques qui deviennent même dominantes si on associe la biodiversité à la question du développement durable. »
Le spécialiste en écologie est un écologue, tandis que le militant ou partisan de l’écologisme est un écologiste. Le statut du premier requiert des compétences universitaires, ou du moins un acquis autodidactique, alors que tout un chacun peut être écologiste du jour au lendemain, il s’agit seulement de passer de la version ego à celle éco de sa conscience. Science holistique, l’écologie s’intéresse aussi aux mutations du milieu, aux modifications qui incombent aux populations végétales et animales, depuis l’échelon local (comme la niche écologique) jusqu’au plus global du niveau de la biosphère (ou écosphère). À ce sujet, le terme de biosphère se décline lui aussi en divers sens. Chez Teilhard de Chardin, par exemple, cette notion est toute autre qu’écologique. Dans son acception naturaliste et comme système de la Terre, la notion de biosphère fut anticipée dès le siècle des Lumières par Buffon, Lamarck et quelques autres, puis créé en 1875 par un géologue, le Viennois Eduard Suess, avant de prendre son actuel sens écologique global dans une monographie scientifique du savant russe Vladimir Vernadsky en 1926. Le concept équivaut à la théorie de Gaïa, à la solidarité du Vivant (biomasse), comme à son autorégulation dynamique (homéostasie), partie intégrante de certaines religions « intelligentes et païennes » se réclamant du Cosmos.
Les disciplines écologiques emboîtées sont fort nombreuses. On peut citer : l’étude des écosystèmes (les communautés vivantes et leurs facteurs physiques) ; la démécologie (la dynamique des populations) ; la synécologie (la relation entre les espèces et leur milieu, la biocénose étant l’unité de référence) ; l’écoévolution ; l’écophysiologie ; l’écoéthologie ; l’écologie globale (à l’échelle de l’écosphère) ; ainsi que la biogéographie ; l’agroécologie ; l’écologie animale, celles végétale (phytoécologie), forestière, marine ; l’écologie appliquée ; l’écologie de la conservation ; l’écologie des sols ; l’écologie microbienne ; et bien sûrs les écologies humaine, urbaine et du paysage. D’innombrables domaines interdisciplinaires prennent désormais en compte les sciences écologiques, et c’est notamment le cas de l’économie et de la santé. La biosphère, les biomes respectifs, les unités écosystémiques avec leurs biotopes et leurs niches, la biodiversité sont pour l’écologue des notions prééminentes, tout comme les facteurs abiotiques (paramètres géographiques, climatologiques, géologiques), rétrocontrôlés par le Vivant.
L’écologisme comme idéologie
« L’écologie politique est la seule idée nouvelle depuis 1945. »
Yves Frémion
Écologisme est un néologisme, un nouveau lemme (unité sémantique) qui procède du mot écologie. Sa synonymie courante avec ce dernier est déplacée. Le courant de pensée et ses attitudes ont donné naissance à autant de mots-valises pour les désigner explicitement, lesquels viennent compléter ceux d’essence scientifique et prioritairement issus du lemme écologie. Il s’agit de : écocitoyen, écoconscience, écogeste, écoguerrier, écogestion, écotest, écoemballage, éco-industrie, écologis ( !) et tout ce qu’on voudra dans la même veine de l’éco-quelque chose. L’invention de nouveaux mots correspond à l’urgence que réclame notre besoin de gargarisme verbal, le mot bien trouvé ayant l’effet d’un cautère sur une jambe de bois. Nous inaugurons aussi le verbe écologiser (écologiser la fiscalité…), mais aussi comme évangéliser (écologiser la société, une nation, etc.).
On disait méchamment que l’écologie, celle des écologues, était une chose trop importante pour la confier aux écologistes. Les partis verts ne fédèrent pas des scientifiques écologues, nous nous en étions aperçus. Et tant mieux, le monde scientifique n’a jamais beaucoup brillé par ses engagements, à quelques exceptions faites qui en ont été d’autant plus notoires que surprenantes. Initialement idéologique, l’écologisme, est un courant politique devenu attitude citoyenne d’autant plus partagée que les menaces se concrétisent, que l’étau se referme. La tendance (fâcheuse) des groupes dits écologistes est de fédérer dans leurs rangs un maximum d’environnementalistes. Un environnementaliste écervelé se prend pour un écologiste. L’environnementalisme dite écologie périphérique est une écologie imparfaite, fœtale, mutilée, dangereuse, c’est la pensée égocentrique d’un humain nombril du monde et qui entend s’arroger une domination usurpée. C’est encore une position anthropocentriste héritée de la saga pernicieuse inspirée de la bible, du cartésianisme, des Lumières et du progrès. Mais le mot environnement peut néanmoins être employé pour désigner le milieu.
La conservation de la Nature n’est pas seulement une non-science. C’est au contraire un antidote contre les excès de celle-ci et de la technocratie, et surtout une contre-culture à la notion creuse de progrès, un contrepoison à la compétition économique et à la croissance débridée, facteurs d’un appauvrissement à long terme des ressources. Né comme contre-culture, l’écologisme s’est imposé en moins de cinquante ans parce que les craintes qu’elle dénonçait se sont, quasiment toutes vérifiées. Malheureusement. C’est ainsi que le chevelu excité et la végétarienne hystérique qui vociféraient dans les manifs et dont la salutaire initiative était gratifiée de coups de matraques, voient désormais leurs thèses pontifier dans un sévère ministère élyséen transversal. On aurait pu leur épargner les gardes à vue, les gloses désobligeantes et les humiliations. Comme d’autres pouvaient être malmenés quand ils perturbaient les visites officielles de dictateurs sanguinaires reçus en indécentes grandes pompes par l’Élysée, avant qu’ils ne soient perçus comme relevables du tribunal pénal international pour leurs crimes et leurs génocides. L’esprit précurseur et clairvoyant consistant à protéger cette Nature, vomi par les conservateurs et les libéraux, engendrera pourtant l’actuelle gestion durable, ou développement supportable (mais interminable !), discipline désormais prônée à contrecœur par la fourberie des mêmes gardiens du temple. Peu importe la part de sincérité de Jacques Chirac lisant les éco-discours de Nicolas Hulot, peu importe les arrière-pensées des candidats à la dernière présidentielle signant le pacte écologique du même Nicolas Hulot, toujours est-il que l’écologisme est sorti du ghetto et a inondé le débat. Aux gouvernants de ne pas se montrer ingrats envers les écolos qui s’en trouvent dépossédés (et c’est là leur amère victoire) et aux citoyens de veiller à ce que ces mêmes gouvernants en fasse bon usage en tenant les promesses. Et là, c’est autre chose.
Devenue adulte, cette écologie politique est un nouveau domaine multidisciplinaire qui, dans les coulisses, rassemble des compétences expertes aussi disparates que certaines sciences biologiques et sociales, alliées á l’économie politique et au droit. Strictement contestataire, réactive et ascientifique à la naissance, l’écologisme est maintenant rejoint par les chercheurs du secteur universitaire qui le dénigrait auparavant. Belle reconnaissance pour les militants bafoués de la première heure.
L’écologisme a donc grandi, a viré sa cuti, s’est assagi. Les écologistes se sont même tant empâtés et embourgeoisés qu’ils semblent prêts à se faire rouler dans la farine, à tomber dans le panneau de l’académisme à la petite semaine. C’est la fin d’un rêve, c’est peut-être le début d’un cauchemar. Hier encore, il faut bien avouer que la spontanéité militante frisait parfois le ridicule quand, dans la communion revendicative des manifs, on risquait de voir les BB-phoques côtoyer les adeptes de l’ange masqué de la guérilla, le sous-commandant Marcos. C’est qu’avant que la gauche ne devienne fan du néolibéralisme, en soutenant le passe-montagne, sa générosité du combat avait la commune mesure de l’antifourrure. Depuis, Ségolène Royal a loué les bourreaux d’animaux : « La corrida est un spectacle magnifique. Je comprends la passion de ceux qui s’enthousiasment pour cela. » Et c’est Sarkozy, ministre de l’Intérieur, qui répondra à Brigitte Bardot : « Comme vous, je souhaite que les animaux souffrent le moins possible lors de leur abattage. Comme vous, je souhaite que, dans toute la mesure du possible, l’étourdissement préalable soit généralisé. Je veux, maintenant, que les abattoirs hallal s’engagent, concrètement et rapidement, dans la voie d’une généralisation de l’étourdissement préalable. » Autres temps, autres mœurs politiques, nous n’avons plus de repères, nous sommes déroutés.
Hier, quand la bonne volonté tissait la fibre de gauche, on voyait s’intégrer aux écolos de tous poils, un bataillon bigarré d’altermondialistes, d’anciens combattants de Seattle et de Porto Alegre, des militants d’ATTAC, de Ni putes Ni soumises, des antinucléaires, de vieux babs du Larzac et du fromage de chèvre s’agrippant à la Confédération paysanne et à l’icône José Bové, des ennemis de la mondialisation néolibérale, de la malbouffe et des OGM, des anti-américanistes inconditionnels, des amis de Lula et des sans-terre brésiliens, des défenseurs de l’Amazonie et des ethnies amérindiennes, des sans-papiers, des transfuges d’Emmaüs, des Enfants de Don Quichotte, des végétariens, des pro-ours, des pro-loups, des associations de défense des animaux, notamment des antifourrure, des antivivisection, des anticorrida et les antigavage, des membres de Greenpeace contre le réchauffement ou contre telle marée noire, ce qui restait de tendance anar et d’indépendantistes de quelques Bretagne, Corse et ex-Occitanie réunies, certains arborant le kit guérillero du sub Marcos ou encore le keffieh d’Arafat, d’autres légitimement préoccupés par le destin du Tibet et en fusion spirituelle avec l’incontournable Dalaï Lama. À cet enthousiaste patchwork d’énergie du désespoir, à ce brouhaha sur fond de non-violence, s’intégraient artistes intermittents du spectacle et artisans largués par le système, Renaud et trois autres chanteurs ou acteurs engagés, ainsi que quelques sorcières du tarot et derviches tourneuses de Reclaiming, exécutant, dans la fumée des lacrymogènes, une danse en spirale aux transes devant lesquelles les policiers anti-émeutes restaient de marbre.
Nonobstant ces railleries communes, il n’en reste pas moins que l’écologisme apparaît comme la seule idée neuve depuis la dernière guerre.
L’amalgame : l’écologie et l’écologisme ne font plus qu’un
« La
science moderne fait son entrée au pays mystérieux du paradoxe, y
retrouvant certains partenaires, eux-mêmes paradoxaux, par rapport aux
attentes d’un passé encore récent. (…) Cette saisie de convergence
entre des discours apparemment étrangers l’un à l’autre (ex. le Tao de
la physique) (…), cette acceptation du caractère polyphonique du Logos,
cette ouverture inter-disciplinaire vertigineuse, tel me semble être le
signe le plus sûr de tentatives pour approcher le « très complexe », la
génération du « radicalement nouveau » et l’appréhension scientifique
de l’événement. »
Roger Tessier
« En dehors de quelques vieux fossiles, qui, aujourd’hui, n’est pas écologiste ? »
Brendan Prendiville
« Nous pouvons certes penser que
l’écologie est une partie de la biologie qui s’occupe des relations des
êtres vivants les uns avec les autres et avec leur milieu. Mais je
crois que la définition est beaucoup plus générale. L’écologie, avant
d’être une science, est une manière de penser d’une manière globale, se
trouvant à la confluence d’une série de disciplines qui débordent très
largement du cadre de la biologie. Cette approche synthétique nous
permettra de sortir de l’ornière et de faire preuve d’imagination, pour
trouver des solutions plus originales que celles que nous préconisons
encore. La prise de conscience est salutaire, mais insuffisante. Il
faut que nous allions beaucoup plus loin et que nous remettions en
question un certain nombre d’idées préconçues qui ont été les nôtres
depuis fort longtemps, depuis le Néolithique pour certaines. »
Jean Dorst (Réflexions sur les rapports de l’homme et de la nature, conférence prononcée à Montréal en 1972).
Aujourd’hui, qu’il le veuille ou non, le scientifique qui s’adonne à l’écologie sensu stricto, fondamentale, prospective, descriptive fait aussi dans l’écologie sociétale et politique, c’est-à-dire dans l’écologisme prescriptif et militant. Toute étude botanique, zoologique, biocénotique, écosystémique, écoclimatique, biogéographique… produit un résultat immédiatement utilisable pour l’évaluation de l’état de la planète et la gestion adéquate. Aucune information du domaine n’est désormais restreinte au seul savoir, à une culture des sciences naturelles close aux champs esthétiques, éthiques, biologiques, taxinomiques ou biohistoriques, mais rebondit sur le nouveau souci conservatoire, ou ce qui devrait l’être. Voilà l’écologie cognitive, communicationnelle. C’est ainsi que sans écologie il n’y aurait pas eu d’écologisme, que l’écologisme est né de l’écologie pour répondre au stress des pénuries complexes et que l’écologisme des écologistes bruyants a remplacé l’écologie des écologues silencieux. L’écologie rebondit sur la citoyenneté, sur la solidarité, sur un désir de partage plus équitable des richesses par une économie qui devrait être distributive, sur les rapports Nord-Sud… D’une science, on est passé à une conscience.
Les dangers encourus pour la terminologie du mot originel n’ont pu être écartés, et aujourd’hui tout est écologique. Quand ce n’est pas biologique. Jouons le jeu. Il n’est même plus question de respecter le clivage écologie/écologisme sans être perçu comme timoré ou radical. La confusion est l’œuvre des écologistes, la culpabilité est celle des écologues qui furent impuissants à veiller au grain. La stupidité est dans la grotesque récupération marchande qui prouve bien que ce système se dévore de lui-même en absorbant tous types de critiques, de procès et de contre-pouvoirs.
« L’homme commande à la nature en lui obéissant », disait Francis Bacon. Ce précepte aurait pu guider notre modernité vers un poubellien moins envahissant et nous guider sur la voie raisonnable du recyclage dès l’avènement de l’ère industrielle et de ses déchets et pollutions. Encore fallait-il se dispenser de la fatale dichotomie entre le Vivant et le physique, et rester fidèle à la règle des interdépendances. C’était trop demander aux monothéistes de culture cartésienne, épris de progrès et de compétition, inaptes à subordonner leur développement à la mesure des ressources.
Quand j’entends le mot progrès, je brandis mon écologie. Quand la mouvance des courants incertains permet d’accrocher le délire de l’humanité aux évidences naturelles, la dérive synanthropique aux lois de la flottaison, on peut toujours tordre le cou au vocable écologie et en atteler le contresens à l’enfer manufacturier. C’est l’écologie industrielle, un sophisme historique qui peut faire accroire que la sidérurgie ou la centrale nucléaire sont des écosystèmes, qu’un parc industriel relève de la biodiversité technique et que la communauté de ses acteurs laborieux sont des entités synécologiques. Cette science affabulatoire confère ainsi aux produits utilisés par l’industrie un statut d’éléments naturels, étudiés en tant que tels, dans leurs interrelations et dans un rapport de connivence appropriée à la noosphère et à la biosphère. Comme dans les cycles naturels, rien ne se perd et le recyclage total des restes pourrait atteindre le déchet zéro. Les technologies associées à l’écologie industrielle s’inspirent des lois naturelles. Quoi de plus naturel et évolutif qu’une industrie qui ne serait plus polluante mais garante d’un développement viable dans une croissance pondérée, voire une décroissance plus spirituelle que matérielle. Cette utopie non-innocente, toute inspirée de la coévolution, se situe au carrefour illusoire du génie civil, de l’écologie, de la biologie, de la biogéographie et autres disciplines affines. Nous avons donc des voitures écologiques, des maisons écologiques, des vacances écologiques, des vêtements écologiques, de la nourriture écologique (plus rarement !), des serviettes hygiéniques écologiques, ad libitum… Tout ceci est évidemment très sérieux, contrôlé, vérifié, attesté par mille labels officiellement fantaisistes. En un mot et nous l’avons compris, on cherche à nous convaincre que des produits sont naturels, préservent notre santé et celle de la planète, que les prestations ne foulent pas du pied l’environnement humain et écosystémique. En fait, tout ce qui fut impossible aux producteurs et aux fabricants durant des décennies s’avère du domaine du faisable, par un simple coup de baguette… écologique. Le commerce équitable, l’écotourisme, sont venus à la rescousse pour donner une couche supplémentaire. La propagande a toujours fait des merveilles dans le domaine de la rouerie.
« Le fric va sauver l’environnement, l’écologie va devenir un marché juteux », prédisait Paul-Émile Victor. L’imposture verte qui emboîte le pas de l’écologisme est une question qui fâche. Si elle ne nous met pas en colère, c’est que nous n’y sommes pas suffisamment attentifs. De ses luttes gauchistes au vernis bourgeois très tendance, l’écoconscience peut devenir irritante, pédante, insupportable. Comme les dames patronnesses, les demoiselles de Deauville sont à l’œuvre. C’est émotionnel ! Une perle stupidement récupérée par l’UMP en avril 2007 sur un site électoral où Sarkozy prétendait réconcilier la croissance économique avec l’écologie, c’est-à-dire poursuivre un infini développement dans un monde fini, est de cet acabit : « Le cimentier italien Italcementi a élaboré un nouveau ciment routier capable de purifier l’atmosphère de ses gaz toxiques. Le procédé consiste à incorporer au ciment du dioxyde de titane qui, combiné au soleil, permettrait à la chaussée de décomposer l’oxyde d’azote libéré par les pots d’échappement et certains composés organiques volatiles. Le conseil général des Hauts-de-Seine pourrait s’intéresser à ce procédé qui a déjà permis une réduction de 50 % de la pollution de l’air en Italie ! ». On se souvient que Claude Goasguen, député UMP et l’un des porte-paroles de Nicolas Sarkozy, s’était fait piéger par les Yes Men, sur une vidéo du site web de Dailymotion, en confirmant la possibilité d’utiliser des Airbus 380 pour le transport de glaçons, fabriqués en divers points du globe, pour reformer la banquise du pôle Nord. Il faut quand même en traîner une couche ! Infoutue en la matière, l’équipe avait déjà tout pour plaire « écologiquement ».
On comprend bien ce que les politiques populistes et les marchands du temple veulent faire et veulent dire, mais le flou est jeté et l’écologie, la vraie, occultée. Mais peu importe l’étymologie si c’est au prix d’entorses vénielles ou ridicules que l’on pourra prendre l’ennemi à son propre piège et repousser les atteintes à notre vie future dans ses retranchements. Ce qu’il y a de grave dans le mensonge, c’est quand on finit par y croire. À l’opposé, ce qu’il y a de bien dans la démagogie, c’est quand elle finit par se prendre à son propre jeu. La malice initiale, une fois le dos au mur, ne peut continuer à faire semblant, elle doit finalement donner les preuves de ses dires et cesser la moquerie, le dédain et la tromperie.
Il en résulte que les États, les administrations, les entreprises se sont vus contraints à un meilleur respect du milieu, du biopatrimoine, à une nouvelle éthique prônant une qualité de vie rehaussée, y compris et surtout dans les villes. Les conventions internationales, les législations nationales et locales se dotent dans la foulée des textes idoines. Plus que jamais, les pollueurs seront les payeurs, et ils auront de moins en moins de crédit.
L’écologie devient farce électorale
« Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles. »
William Shakespeare
« L’incrédulité est le premier pas vers la philosophie. »
Diderot
« L’écologie, tout le monde en parle mais nous savons tous ce que valent les promesses. »
Corinne Lepage
Sortie du ghetto militant, l’écologie devient soluble dans l’air politique. Écologie et économie se retrouvent dans un même combat. La seconde n’étant néanmoins pas encore et réellement subordonnée à la première, comme il se devrait, l’énorme erreur comportementale demeure et le mauvais chemin risque de se poursuivre. Mais, cette fois, vraiment en connaissance de cause. On disait d’abord qu’il y avait un mur, maintenant qu’on l’admet, on décide de foncer droit dedans, mais nuance, en limitant la vitesse ! Kamikaze et stupide, l’économie de marché !
Le 11 mai 1971, lors du message de Menton, 2 200 scientifiques de 23 pays se sont adressés à l’humanité pour la mettre en garde contre le « danger sans précédent » que fait courir à l’homme la civilisation industrielle. Aucun de nos dirigeants n’a entendu cet appel. « La politique n’appartient pas aux spécialistes. La politique vous appartient », haranguait René Dumont. Alors professeur à l’institut national agronomique de Paris-Grignon, il fut le premier candidat d’un mouvement écologique nommé « Pour une autre civilisation ». Il se présente aux élections présidentielles de mai 1974, soutenu par plus de cent associations écologiques. Chercheur de réputation mondiale, il possède à son actif plus de cent missions agronomiques dans soixante-dix-sept pays. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages faisant autorité sur les problèmes du développement agricole, son programme avait pour leitmotiv : « Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? », inquiétude qui en ces temps ne frôle que l’esprit des plus lucides. Il alerte l’opinion sur le fait qu’une croissance indéfinie est impossible, que nous n’avons qu’une seule Terre, qu’il faut ménager nos forêts et ne pas gaspiller le papier (sa campagne fut d’ailleurs quasiment vierge d’affiches et de tracts), que l’automobile est à utiliser parcimonieusement (« Chaque fois que vous prenez votre voiture pour le week-end, la France doit vendre un revolver à un pays pétrolier du tiers-monde », que nous devons notre expansion au pillage des pays en développement, que si Morlaix a été inondé durant l’hiver 1974, c’est que toutes les haies avaient été arasées lors du remembrement (crime écologique de l’époque), que c’est une regrettable erreur de faire disparaître chaque année 100 000 hectares de terres agricoles sous le béton, que la Tour Maine-Montparnasse consomme autant d’électricité qu’une ville de 25 000 habitants, que le jeu politique traditionnel et les structures bureaucratiques de la société occultent les vraies questions qui se posent à tous, mais qu’une civilisation du bonheur est néanmoins possible. Notons que dans ces années là, il n’y avait déjà plus de vie dans la mer Baltique et l’on pressentait la Méditerranée comme bientôt abiotique, que depuis trois ans le nombre de poissons pêchés diminuait en raison de la pollution, que des 100 000 baleines bleus de 1930 il n’en restait qu’à peine deux cents. En ces temps encore, les pêcheurs corses refusaient la pollution des boues rouges (la Montedison italienne rejetait quotidiennement 2 à 3 000 tonnes de déchets de bioxyde de titane et de vanadium quotidiens à une vingtaine de milles du cap Corse), les agriculteurs du Larzac s’opposaient à l’extension d’un camp militaire (Bové alors installé sur le Grand Causse participait à cet âpre combat), les Parisiens ne voulaient pas de la voie express rive gauche, et chaque semaine voyait la naissance d’une dizaine de nouvelles associations préoccupées à défendre la qualité et le cadre de vie. 4 milliards d’humains vivaient sur la planète, dont les trois quarts dans le dénuement, tandis que les pays riches se gorgeaient de la plupart des ressources mondiales allègrement pillées. Comme on peut en juger, rien n’a changé. Pourtant, nous en avons tant discouru, débattu, y compris électoralement ! Effectivement, à partir de cette date, les Terriens de France que l’on imagine animés d’une conscience universelle, seront désormais appelés à se prononcer, non seulement pour changer la France dans le bon sens, mais aussi l’Europe et le monde. Hélas, ils n’ont guère fait preuve de l’écoconscience globale espérée et, aux urnes, se sont toujours et encore laissés séduire par des candidats donnant à penser que les profits de quelques-uns valaient mieux que l’existence de tous et que le respect de notre planète. Au diable l’autarcie et la parcimonie, soyons ambitieux ! Alors, nous avons poursuivi le pillage, mais avec un blanc-seing ultra démocratique. Nous sommes indécrottables ! « L’utopie ou la mort », criait Dumont ! En guise d’arc-en-ciel, le paradigme écologique qu’il souhaitait élargir vient de finir écartelé par le micro fascisme du schème sarkozyste. L’utopie est recyclée dans la gestion fourbement durable, l’utopie est avec Mai 68, rangée au rayon de la honte.
33 ans d’élections vertes en France
1974
René Dumont, premier candidat écologiste de l’histoire de France,
obtient 1,3 % des voix à l’élection présidentielle. 336 016 Français
lucides se sont prononcés pour la planète.
1977
Les listes écologiques dépassent les 5 % aux municipales.
1978
Écologie 78 présente des candidates et des candidats dans 168
des 490 circonscriptions, et obtient une moyenne de 4,4 % (mais sans
député en raison du système majoritaire).
1979
Europe Écologie reçoit la confiance de 890 722 voix (4,5 %).
Le seuil minimum fixé des 5 % pour l’obtention des députés n’étant pas
atteint, les frais de campagne ne sont pas remboursés et le mouvement
écologiste est ruiné.
1981
Brice Lalonde (Aujourd’hui l’Écologie) est crédité de 1 118 232 voix (3,8 %).
1983
Des listes vertes se présentent dans une centaine de villes et
obtiennent 5,4 % des voix aux municipales, avec 300 élu(e)s écologistes.
1984
Création du mouvement Les Verts qui se présente aux européennes et réunit 3,4 %.
1985
Les candidats verts franchissent la barre des 5 % aux
cantonales, dont 14 % en Alsace. Avec les verts pour l’écologie obtient
2,44 % de moyenne aux législatives, 3,38 % aux régionales et trois
élus : Didier Anger en Basse-Normandie, Andrée Buchmann et Antoine
Waechter en Alsace.
1988
Antoine Waechter réunit 3,8 % des voix à l’élection présidentielle. 1
146 000 écocitoyens se sont prononcés. Les médias et les instituts de
sondage n’en reviennent pas. Aux cantonales, 340 candidats verts
obtiennent 6,8 % et trois d’entre eux accèdent au second tour.
1989
Forte poussée des candidats verts aux municipales. C’est la quatrième
force politique, avec 8,1 % dans les villes de plus de 9 000 habitants,
soit 1 369 élus. Même succès majeur aux européennes avec 1 919 797
voix, soit 10,67 % des suffrages à l’intention des verts Europe
écologie (neuf élus). Au Parlement européen, le groupe vert compte
alors 28 députés, une vice-présidente du Parlement et un président de
commission).
1992
Aux cantonales, les verts présentent ou soutiennent 1 400
candidats, dont 40 % d’entre eux sont crédités de 10 % des suffrages,
mais un seul est élu au second tour. Aux régionales, 3,5 millions de
bulletins de vote portent la mention « écologie » (14 % des suffrages).
Les verts et Génération écologie réunis obtiennent 100 conseillers
régionaux. Marie-Christine Blandin est élue présidente de la région
Nord-Pas-de-Calais.
1994
Union des écologistes pour l’Europe ne recueille plus que
2,95 % des voix, conséquence de la mésentente entre écologistes, il n’y
a plus de verts français au Parlement européen
1995
Dominique Voynet obtient 3,32 % à l’élection présidentielle. Aux
municipales qui suivent, les verts présentent 160 listes autonomes qui
obtiennent 6,5 %.
1997
Aux législatives, les listes de la gauche plurielle procurent 8 sièges aux verts.
1998
Les verts obtiennent 74 élus aux régionales, 10 aux cantonales.
1999
Avec 9,7 % des voix, la liste conduite aux européennes par Daniel Cohn-Bendit obtient 9 sièges.
2001
Au premier tour des municipales, les listes autonomes vertes remportent
en moyenne 11,2 % des suffrages. 40 maires écologistes sont élus.
2002
Avec Noël Mamère aux présidentielles, les verts franchissent la barre
des 5 %. Aux législatives, 1 152 067 voix écolos s’expriment (4,46 %).
2004
Les listes vertes obtiennent 175 élus aux régionales, 11 aux Cantonales, 6 aux européennes (7,2 % de suffrages).
2007
À l’occasion des présidentielles, Nicolas Hulot fait œuvre
légitime en proposant son pacte écologique aux candidats. C’est ainsi
que tous les partis qui ont signé sont écologiquement impliqués. Le
revers de la médaille est que la mouvance écologiste est dépossédée du
sujet, qui plus est divisée et atteste d’un score lamentable. Le
candidat écologiquement le plus mal noté devient président, ce qui est
aussi un désaveu pour la cause. Il s’engage néanmoins et crée, c’est
une première (malicieuse), un ministère d’État de l’Écologie, du
Développement et de l’Aménagement durables (Medad) et un Grenelle de
l’environnement. Et non de l’écologie, restons anthropocentristes,
gardons la planète pour nous !
2009
En perspective des Européennes, on assiste à un reformatage
des partis prônant la crise écologique comme étendard de ralliement.
Ils se fondent en deux principaux mouvements : Europe-Écologie et l’Alliance écologiste indépendante.
Daniel Cohn-Bendit, quittant l’Allemagne pour la France, anime avec véhémence le rassemblement Europe-Écologie et prône la croissance parce que c’est électoralement correct, mais sachant bien que nous n’avons aucun avenir sans effort de décroissance. Europe-Écologie fait l’impasse électoraliste sur la consommation de viande, pourtant aspect essentiel de l’enjeu écologique. Notamment parce qu’il faut 7 kilogrammes de céréales et 10 000 litres d’eau douce pour produire un seul kilogramme de bœuf. Le bétail européen mange autant de céréales que les populations de l’Inde et de la Chine réunies. Cohn-Bendit partage la vedette avec l’altermondialiste José Bové dont les louables combats sont à relativiser par les agapes charcutières et l’apologie du Roquefort capitaliste dont l’exportation engendre un pastoralisme ovin exacerbé qui pèse très lourd dans la déconstruction des écosystèmes régionaux et dans la désertification induite. Ces deux icônes sont rejointes par d’autres têtes de liste : Yannick Jadot, ex-directeur des campagnes Greenpeace, l’ex-magistrate anti-corruption Éva Joly et des proches de Nicolas Hulot comme Jean-Paul Besset. Le presque radical Yves Cochet, qui prône la décroissance démographique, soutient Europe-Écologie.
L’artiste pluridisciplinaire, citoyen du monde libertaire, Francis Lalanne reprend le flambeau waechterien de L’Alliance écologiste indépendante. Souvenons-nous qu’avec 10,8 % pour les Verts aux Européennes de 1989, Antoine Waechter faisait le meilleur score jamais atteint par un parti écologiste. Co-auteur de quatre enfants à l’avenir planétaire incertain, l’idéaliste Lalanne oublie aussi que son maître, le valeureux Ferré, lui chantait à l’oreille « Ils ont voté, et puis après ? ». La présence de Jean-Marc Governatori (Le France en action), transfuge de la grande distribution, cofondateur de la Ligue nationale contre la drogue (pas de joint Francis ?) et auteur d’ouvrages d’une rare portée écosophique (comme J’ai trouvé 4 emplois en 2 jours ou Doubler son pouvoir d’achat c’est possible) ne gêne pas davantage que ne gênerait Michel-Édouard Leclerc depuis qu’il installa le solaire sur ses parkings d’avenir. C’est la vie. L’Alliance écologiste indépendante prend son courage à deux mains en faisant le plaidoyer d’un certain végétarisme et en inscrivant la cause animale dans ses soucis.
Rendez-vous le 7 juin pour évaluer les cuites électorales de ces candidats plus ou moins inspirés.
Joli Grenelle
« Le monde est aux mains de stratèges
Costume noir, cravate beige
Ou turban blanc comme la neige
Qui joue de bien drôles de jeux. » Francis Cabrel, le chêne-liège
La France mytho ? Faisons-nous l’avocat du diable écologique.
« La mythomanie est une tendance au mensonge
pouvant aller jusqu’à altérer durablement la vie sociale. Il a été
observé que le mythomane ment souvent parce qu’il craint la réaction
(de dévalorisation, par exemple) qu’entraînerait l’aveu de la réalité.
Cette pathologie entraîne un handicap social important dans les cas où
le malade procède à des altérations mineures et crédibles de la
réalité. L’aveu étant souvent ou presque toujours accompagné de
réactions négatives de l’entourage, la mythomanie tend à
s’auto-entretenir.
Contrairement au menteur, le mythomane n’est pas totalement conscient
de son mensonge (Tartarin « ne ment pas ; il se trompe », écrit Daudet). »
(Selon Wikipédia)
Le 25 octobre 2007, après quatre mois de réunions et de débats
entre syndicats, patronat, collectivités locales, écologistes et
représentants des pouvoirs publics, agitation doublée d’une
communication hyperbolique, le Landerneau de l’écologie annonce la
couleur : rien ! Mais que s’est-il passé pour qu’on en parle autant ?
Toujours rien, sinon la sempiternelle poudre aux yeux et aux lucarnes
médiatiques lancée à l’écocitoyen par une bourgeoisie néoconservatrice
qui n’est pas prête de raccrocher. Mais c’est tout de même un cran
au-dessus du négationnisme écologique de certains autres : à force de
se draper dans les habits de la vertu environnementale, les imposteurs
rendent à leur façon hommage à leurs adversaires idéologiques. À ceux
dissidents qu’ils invectivaient hier encore en les traitant
d’idéalistes, de demeurés, d’excités, d’intégristes, de gauchistes, de
traîne-savates, de nostalgiques, d’ennemis du progrès, de
faux-prophètes. Voici ces derniers devenus de respectables
interlocuteurs, légitimés, intégrés, honorés, bien assis et admis sous
les ors élyséens, avec un fil à la patte et l’innocuité inoculée. La
plupart ont subi ipso facto une mutation : ils
sont devenus chevaux de Troie des maîtres du monde. On ne pouvait
meilleure action antalgique pour faire des gueux, objecteurs de
croissance qui encore hier hurlaient au viol de la planète, des sujets
écologiquement corrects et fédérés par un néolibéralisme repeint de
vert novateur. Et les ONG sont enfin caressées dans le sens du poil,
leurs pontifes sont flattés. Ce fut un beau tour de passe-passe pour
plaire à une galerie angoissée par l’avenir planétaire, sans renoncer
le moins du monde à la règle des intérêts de bout en bout, sans lâcher
les fidèles partenaires de l’impérialisme énergétique, semencier,
phytosanitaire et agroalimentaire. Le contre-Grenelle, préalablement
organisé le 6 octobre à Lyon par les adeptes de la décroissance et sous
la houlette de Paul Ariès, n’y fera rien. L’excellence des discours
qu’on a pu y entendre, évidemment trop peu repris par les médias
conventionnels, ne saura avoir la moindre emprise sur la monumentale
éco-imposture élyséenne, dont l’écologie compassionnelle est si
séduisante pour la beaufitude ambiante et bornée. Stéphane
Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire a assimilé le
Grenelle officiel à une négociation avec les pollueurs : « Est-ce
qu’on demande aux pompiers de négocier avec les pyromanes pour leur
demander d’allumer un peu moins de feu l’été prochain ? ».
Les écologistes ont ainsi été détroussés à leur insu, le système dominant s’est accaparé le discours sans y croire un instant. Obtenir ce consensus d’une société a priori peu portée au souci écologique est une très bonne chose, mais faire croire à des solutions miracles qui de toute évidence en resteront à leur effet d’annonce, qui plus est désamorcer l’inquiétude en installant dans les esprits citoyens l’option grotesque d’une garantie d’économie désormais positive, est grave parce que mensonger. « Réparer la planète » ? Il faut vraiment vouloir désinformer pour faire un titre de cette assertion hasardeuse. Quand on sait dans quel état elle se trouve, la pauvre planète. Bien sûr, c’est porteur, c’est vendeur. Comme il est difficile d’avoir du succès quand on n’est pas démagogue ! Et puis la modeste France n’est pas la planète. Si tant est que de louables actions soient entreprises – et il faut les entreprendre – elles ne seraient qu’à un cautère bleu-blanc-rouge sur une jambe de bois planétaire. Réinvestir nos trois jachères de Lozère en cultures biologiques ne pèsera pas lourd dans la balance face au Brésil qui défriche pour faire de l’agrocarburant (objectif national pour 2010 : 240 millions d’hectolitres), nous ne nourrirons pas ainsi ceux qui fuient le Sahel desséché, et une écopastille bien sympathique n’est pas un défi à une Chine qui s’éveille dans la plus faramineuse et mortifère des pollutions. Des réponses fausses et rassurantes ont été données à des questions vraies. À partir de maintenant, l’écologisme franchouillard, encadré et désinfecté de ses agitateurs, accompagnera la destruction des restes.
Ce 25 octobre restera la date de l’écologie biaisée, de la capitulation d’une éco-conscience presque naissante, véritable « Munich de l’écologie » (Paul Arès sic). Jusqu’à plus ample informé, le capitalisme (même le mot a pris un coup de vieux !), pourfendeur de la Nature, est tenu par des intérêts plus forts que les propos et les envolées des quelques hurluberlus et autres végétariens antinucléaires. Les fossoyeurs du Vivant demeurent les gardiens cruels de tous les lobbies de la mort et de la prévarication. Lorsque la société de la frime, des discours trompeurs et des mots trahis, disserte sur la biodiversité et la sauvegarde de la planète, les lucides, les inquiets et les victimes, roulés dans la farine, n’ont plus rien à espérer de concret. Ce grand déballage qui promettait vingt mesures exemplaires a accouché de mesurettes symboliques mais le succès est énorme. L’opinion publique se souviendra que les néoconservateurs parlent écologie. Définitivement. Grenelle n’aura pas été qu’un confetti. Il a désamorcé pour toujours en France toute velléité noble, sincère et légitime, cette voix insoumise, insurgée, criée par les sans-culottes et qui, quoi qu’on en pense et dise, faisait l’opinion publique républicaine. L’écologie humaine est muselée. Le roitelet est un tacticien de haut vol, merci à ceux qui l’ont choisi. Forçant de tous ses vœux électoraux à une liquidation de l’héritage de Mai 68 qui, selon lui, mit à bas les valeurs, il puise à la louche dans le dit héritage pour s’en accaparer l’idée d’une verte révolution. Il n’y a pas davantage esprit 68 que les accords sociaux de Grenelle et l’idée d’une planète écologiquement solidaire. Simultanément, un transfuge du socialisme nommé Attali, prince du micro crédit à taux usurier pour perdants du Sud, économiste aux pieds nus cautionnant sans pudeur ses velléités bancaires de la marque de Gandhi que le saint homme aurait voué aux gémonies, a tenté de dénoncer le principe de précaution en l’accusant de handicap au développement. Se rendant compte qu’il n’y a pas de durable sans précaution, le banquier écrivain au grand cœur fit volte-face. 2007 aura été un bon cru pour l’espoir vaincu.
Six groupes de travail (climat, biodiversité, gouvernance, santé environnement, agriculture, promotion de modes de développement écologiques) ont planché sous la houlette de Jean-Louis Borloo, exalté environnemental comme en atteste son parcours ( !) et de Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’Écologie, brillante polytechnicienne issue d’une grande famille politique française descendant (avant le ministère de l’Identité nationale) du patriote polonais Tadeusz Kosciusko et mariée à un proche collaborateur du leader de l’aéronautique EADS du groupe Lagardère (second sujet d’actualité de l’époque parallèlement au Grenelle…). Un millier de propositions ont été avancées au cours des discussions, lesquelles suggestions, passées au crible, ont débouché sur quelques plans d’action dont l’application sera mesurable dans le temps
Cette OPA des affairistes sur l’écologie qui prétend avoir lancé un signal était un évident marché de dupes aux ficelles flagrantes. C’est dès les années 1960 que l’alarme fut lancée, mais étouffée par ces mêmes gens. La synthèse du Grenelle et de ses 276 propositions ne fut que laconismes en veux-tu, en voilà : la taxe carbone reste à l’étude et en discussions ; la fiscalité environnementale est bottée en touche puisqu’il faut l’imposer à l’Europe ; le bras de fer sur les produits pesticidaires se conclut par un bémol quant à en baisser de moitié l’emploi dans les dix ans à venir ; le gel temporaire et un bref moratoire sur les OGM n’est qu’une initiative française qui ne mange pas de pain puisque contraire à la décision européenne, avec à la clé un non-renoncement aux « OGM de l’avenir » ; un plan Marshall au double langage sert d’alibi au problème des transports (énergies et moteurs du futur) ; la politique prioritaire des transports en commun, tout comme le basculement du routier vers le ferroviaire et le ferroutage des camions restent des incantations (tous d’accord pour des livraisons en deux semaines au lieu de 24 h chrono, même les hypermarchés ?!) ; une écopastille, taxe sur les véhicules polluants, « est en bonne voie » pour substituer à une réduction de 10 km/h sur routes, effort écarté par les Français finalement pressés (d’en finir !) ; une rénovation du parc immobilier sur un modèle écologique n’a pas les moyens du coût (estimé à 600 milliards d’euros dont nous n’avons pas le premier) ; et quid de la biodiversité : trois options gadgets. Une loi sur les mesures annoncées serait présentée au Parlement dans les mois qui suivent. Ce qui n’a pas été mis au rancard, comme le nucléaire et pour cause puisque nous sommes au lendemain d’avoir refourgué nos centrales à la Libye ennemie et au Maroc ami, n’est que trop insuffisamment contraignant pour oser espérer inverser les tendances. Où est la révolution verte annoncée, où est le nouveau choix pour une société plus contraignante et coercitive, moins basée sur la spoliation ? Dans un coup fourré de consensus mous, de leurres, de volte-face, de mille reports aux calendes grecques ! Des flous, des promesses, et après ? Le Grenelle de l’environnement fut surtout le grand couac de l’écologie. Et le capitalisme pur et dur s’évertue à devenir durable, n’en déplaise à la flagrante contradiction des genres. Tout le monde semble pourtant avoir salué l’aboutissement du Grenelle de l’environnement, victoire comme l’ont clamé les médias à la botte de l’illusoire. Victoire, cela en est une pour les adeptes des compromis mous, des ambiguïtés, des reports, des moratoires flasques. Des débats constructifs, des discussions satisfaisantes mais des accords implicites et sans calendrier, un clin d’œil de bio dans les cantines et pas mal de pirouettes, c’est au mieux le vrai bilan. Mais ce n’est pas une victoire pour ceux qui pensent qu’il y a urgence planétaire. « Pour sauver la planète, c’est maintenant ou jamais », a même proclamé le même jour l’ONU, organisme convenu et pourtant ici discordant. C’est officiellement urgent depuis 1987 et le rapport Brundtland, encore davantage depuis 2006 et le rapport Stern. Mais vingt ans après, maintenant c’est encore demain. Vingt ans déjà, que cela passe vite vingt ans. Fin du feu de paille, reste à en faire voter les cendres.
De juin à octobre 2007, le Grenelle de l’environnement aura donc réuni autour d’une même table État, ONG, syndicats, patrons et agriculteurs, exercice inédit de démocratie participative. Électrisée par une crise financière que certains enthousiastes interprètent comme le début de la fin du néolibéralisme, la loi Grenelle 1 est emballée et votée au pas de charge par les députés le 17 octobre 2008. Déjà en recul par rapport au Grenelle, le projet de loi aura ainsi été arbitré sans que les acteurs n’aient jamais été consultés. Sans grande consistance, les textes ne révèlent pas la moindre révolution franco-franchouillarde d’écologie durable. Selon Greenpeace : « Le traitement de dossiers comme la contribution climat/énergie et le schéma national des infrastructures de transport n’a toujours pas débuté, alors que des projets autoroutiers continuent d’être mis en œuvre. La décision unilatérale de construire un 2e réacteur nucléaire EPR est une trahison totale de la feuille de route énergétique du Grenelle, qui faisait de l’efficacité et des renouvelables les deux priorités absolues ».Voilà un extrait de ce qu’en dira Libération du 18 octobre : « Après huit jours d’examen à vitesse réduite et vingt-quatre heures à grande vitesse, le texte, sans être chamboulé, a connu un certains nombres de modifications et de précisions. « Toutes dans le sens d’une amélioration, se réjouissait Jean-Louis Borloo, lyrique, à l’issue des débats. Il n’y avait aucun clivage. » Un enthousiasme que modère le Vert Yves Cochet, pour qui il y a « au moins cinq ou six points qui ont été rabotés » par rapport au Grenelle, citant notamment la question des normes thermiques. Parmi la cinquantaine d’articles adoptés, on trouve quelques grands principes. Ainsi, l’inversion de la charge de la preuve donne désormais un avantage à la biodiversité : c’est à une infrastructure nouvelle (route, bâtiment...) de faire la preuve qu’elle ne nuit pas à une espèce ou un milieu. De plus, le principe de la compensation de la perte de biodiversité a été consacré : quand un projet porte atteinte à un espace naturel ou à une espèce, « une compensation visant à rétablir les effectifs des espèces ou variétés menacées (…) sera rendue obligatoire ». Une « petite révolution » selon l’association France Nature Environnement ». Plus que jamais, les mots prononcés par Nicolas Sarkozy le 25 octobre 2007, en clôture du Grenelle, sont évocateurs des troubles schizophréniques qui agitent les esprits au pouvoir, à moins qu’il ne s’agisse que d’un simple délit de cynisme politique : « La France ne peut pas espérer que son appel sera entendu si elle ne s’impose pas à elle-même l’exigence la plus forte. Comment devenir un exemple, si on n’est pas capable de s’appliquer à soi les règles que l’on voudrait voir retenues par les autres ? ».
La fratrie écolo
Tandis que l’immense majorité des Terriens se conduisent comme des …,
une frange extrême est à la recherche d’une nouvelle culture plus
appropriée, pour l’honneur du geste, et sans nul doute finir en beauté.
Le biocentrisme
Les environnementalistes, écologistes périphériques et inachevés,
souhaitent préserver la Nature pour le confort de leur petit cadre de
vie. Certes, le mieux ne doit jamais être l’ennemi du bien mais il y a
peu à attendre de ce côté-là. Le biocentrisme propose la véritable et
globale révolution des mentalités en intégrant communauté humaine et
communauté non humaine du Vivant. C’est une révolution identitaire qui
prône la réconciliation de l’être humain avec tous les êtres sensibles,
une attitude qui refuse toute discrimination : raciste, ethnique,
religieuse, sexiste mais aussi celle à l’égard des animaux. C’est la
non discrimination la plus emblématique de l’écologie.
Quand on sait l’état d’esprit de nos concitoyens, un biocentrisme apte à changer tout pourrait recevoir 0,001 % des voix aux élections. À condition d’attendre 2050 et une meilleure maturité !
L’écologie radicale
« La chimie, la physique et la science de l’écologie ne reconnaissent que le changement, pas le changement évalué. »
Arne Naess
Arne Naess, Aldo Leopold et John Baird Callicot furent les initiateurs écocentristes de ce qu’on nomme la deep ecology, l’écologisme activiste, profond et radical, particulièrement actif aux États-Unis et en Allemagne. L’idéologie s’appuie sur le fait que la disparition de la vie sauvage entraînera celle de la vie humaine, que la Nature doit donc être défendue pour elle-même, et pas seulement sur un concept anthropocentriste. L’animal fou (l’humain) ayant installé un rapport de force, une loi de la jungle au détriment des autres espèces, du milieu et des ressources, il doit donc être contré dans son entreprise destructrice. En vertu de ce qu’on sait de l’évidence des interdépendances mais aussi de la position amorphe de l’humanité à l’égard de ce problème qui confine pourtant à son autodestruction, l’écologie radicale semble être dans le droit chemin. D’ailleurs, le plus grand nombre de ses actions, initialement réactives et subversives, finissent par être entendues et reprises, tant par l’écologie molle que par l’élite économique qui pourtant, chaque fois, commence par lancer les chiens à ses trousses. Même Sarkozy, qui reçu le contenu de plusieurs camions de maïs transgénique devant le siège de son parti lors des dernières présidentielles, convia Greenpeace à la party organisée dès son avènement dans les bureaux de son faux ministre de l’Écologie. Certains voient dans ce type d’écologisme révolutionnaire, comme dans l’attitude radicale des antivivisectionnistes, une simple et pure opposition à l’Occident, un fondamentalisme écolo illustré de méthodes fortes, voire un antihumanisme au grand écart (reprise d’idées nazies d’une pureté perdue et/ou totalitarisme vert de l’extrême gauche). C’est une lisibilité inversée des intentions déclarées de l’écologie virulente. Ce qu’il advient, c’est que des initiatives étiquetées écoterroristes (il ne faut pas grand-chose pour être terroriste dans l’empire frileux du politiquement correct !), comme celles de Greenpeace, perturbent la vie pantouflarde, la consommation tranquille de la cité endormie. Le citoyen moyen préfère qu’on lui joue du pipeau autiste et du violon tautologique, préfère se laisser confortablement bercer par les sempiternels effets d’annonces et recettes écolos de bonne maman. L’illusoire plait parce qu’il ne réveille pas et, généralement, nous souffrons tous d’un somnambulisme écologique qui fait le bonheur des agresseurs de notre biosphère. Nous n’avons d’ouïe que pour les spéculations vides et les promesses fallacieuses. Il faut lire Ecology, community and lifestyle (traduit en anglais en 1989) du philosophe Arne Naess. Ce n’est évidemment pas la tasse de thé de nos gentils écolos français ni de nos scientifiques réductionnistes, et c’est encore moins du goût de notre classe politique, frappée d’un incurable analphabétisme écologique. Par leur recours à la vérité vraie, et non pas à la sacro-sainte vérité rêvée par ceux qui habitent l’anthropie et que l’anthropie habite, biocentrisme, écocentrisme, altermondialisme et autres tendances radicales n’ont pas l’heur de plaire aux citoyens pépères. Des gens aussi brillants que Paul Ariès, Yves Cochet, Antoine Waechter ou Gérard Charollois (liste non exhaustive !), en savent quelque chose. Hulot ça passe, davantage ça casse ! Pour séduire, il faut mettre de l’eau dans son vin bio et passer sous silence tout ce qui peut décoiffer. La décroissance et la dénatalité sont, par exemple, d’immenses tabous pour le commun des mortels. L’apologie du végétarisme est une contrainte qui va à contre-culture chez les anthropocentristes. L’éloge de la lenteur ou de l’autarcie va à contre-courant avec les canons arrivistes. Aborder, juste avant la pénurie, le thème d’une légitime dictature verte, d’une société coercitive, plus contraignante, serait pousser le bouchon bien trop loin. Surfer sur ces philosophies, c’est donc jouer les esprits chagrin, les pisse-vinaigre et ne pas faire recette. Sauver la Terre, oui, mais sans contrarier l’éco-badaud, en ne faisant que semblant, avec des ersatz de solutions. Comme il est difficile de se mobiliser contre la gratifiante recette de l’actuelle mascarade française, savamment dosée d’éco-marie-chantalisme (Chantal Jouanno succède à Nathalie Kosciusko-Morizet dans les minauderies de la jungle élyséenne) et d’éco-beaufitude (Jean-Louis Borloo), ou de réveiller les esprits bercés tant par l’éco-espérance et l’éco-bonne conscience du geste désuet d’une éco-tartuferie qui prétend ainsi sauver en douceur une planète moribonde ! C’est comme si on voulait dissuader les gens d’avaler les énormités d’un éco-l’oréalisme au nom d’une ville de bout du monde ou de se laver la tête avec un shampoing aux parfums des îles et aux extraits de mangue, ou encore de mordre à des pubs d’un quelconque Club Med subitement repeint aux couleurs de l’éco-tourisme ! Etc. Éco, éco, éco… L’éco doit faire écho pour être entendu, et le rapport de forces du blanchiment vert de la colonisation des esprits est ce qu’il est, c’est-à-dire terrifiant. Si nous sommes dans les temps, ce qui est moins que probable, la sauvegarde de notre planète passe par une remise en cause profonde du système et une révolution intellectuelle des habitants privilégiés des pays nantis. Le plus urgent n’est rien d’autre que le renoncement au productivisme et, par conséquent, la réduction drastique des sphères d’influence laissées au capitalisme. Après la dictature du prolétariat puis celle du capitalisme, une dictature verte pourrait poindre le bout de son nez, si possible avant que l’éco-terrorisme ne vienne remettre la pendule Terre à l’heure. Les parkings des hypermarchés Leclerc recouverts de panneaux solaires, en voilà un geste ! Mais ce sont les hypermarchés et les bagnoles qu’il faut supprimer ! L’écologisme à destination d’une société du spectacle, sponsorisé par les multinationales et confiée à de sympathiques animateurs avant tout soucieux de l’affectivité du citoyen-téléspectateur, ne peut donc qu’avoir un effet zéro puisque le ver capitaliste est dans le fruit bio.
Un jour viendra peut-être où nous reconnaîtrons que la société est aussi une réalité naturelle et où nous inscrirons la sociobiologie dans les livres d’apprentissage du petit singe humain. Notre vision du monde est illusoire, c’est pourquoi nous cherchons à diaboliser l’écologisme radical avec force préjugés. L’écologie profonde dérange l’inertie et le ronron de ceux qui confondent la protection de Gaïa avec le département jardinage de chez Leroy-Merlin. Si vous croyez que l’on va arrêter le massacre perpétré par les baleiniers ou l’appropriation des semenciers en les caressant dans le sens du poil !
L’écosophie
D’eco qui renvoie à oïkos (maison) et sophia
signifiant savoir, sagesse. Cette sagesse de l’habitat ouvre un horizon
pragmatique sur les usages sociaux et équivaut à la constitution par
chacun de son cadre de vie. Dans la perspective écosophique, l’homme ne
couronne pas le Vivant mais s’inscrit dans l’écosphère comme une simple
partie du tout. Il ne s’agit plus de sauvegarder l’être, mais
d’engendrer des milieux vivables et vivants, de promouvoir un ensemble
de plateaux, un système en rhizome, selon l’expression de Guattari.
Arne Naess, du courant d’écologie profonde, en inventa le mot, et la
notion fut développée par le philosophe Félix Guattari (in Les Trois écologies).
Voilà bien un concept qui passe par-dessus la tête du quidam électeur d’un président dont les renforts intellectuels de campagne furent de la trempe de Mireille Matthieu et de Doc Gynéco, pour citer les plus ésotériques de la cour.
L’écoféminisme
L’écoféminisme est une philosophie née de l’union des pensées
écologiste et féministe, le comportement de domination responsable du
saccage environnemental ou de la relégation des animaux étant de même
inspiration que celui qui opprime les femmes. Les écoféministes
préconisent un mode de vie matriarcale dans de modestes écovillages.
Dès 1949, un tel message est déjà subliminal entre les lignes du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, mère spirituelle de toute philosophie féministe.
Dans les années 1970, des villageoises indiennes, inspirées par Mahatma Gandhi, avaient fondé le mouvement Chipko, soulèvement de protestation contre la déforestation. Au Maroc, les 800 000 hectares d’arganeraie de la vallée du Sous est un écosystème dont la responsabilité écologique est assurée par les femmes, l’arganier est l’arbre des femmes et la production de l’huile d’argan est assurée par des coopératives de femmes. Ce sont deux exemples d’un écoféminisme avant la lettre.
lundi 18 mai 2009
Un monde en abîme
"Un monde en abîme. Essai sur la mondialisation capitaliste"
Ecrit par le philosophe André Tosel, qui trouve son inspiration à la fois chez Spinoza et chez Marx, Un monde en abîme permet d’en comprendre avec précision le sens et les effets. Les adeptes de la globalisation croyaient avoir congédié de façon définitive toute véritable alternative au libéralisme. Mais le capitalisme n’apparaît guère comme un horizon indépassable. Il juxtapose une nouvelle misère à la richesse que décuple une exploitation rendue à ses pulsions premières, et graduellement libérée de tout garde-fou par la destruction des droits sociaux. Quant au prétendu droit international, ce n’est pas un droit équitable, rendant justice à tous les peuples, mais la loi d’une superpuissance. Bref, c’est bien « un monde en abîme » que décrit l’auteur, dont les analyses sont aussi pertinentes sur les risques d’un désastre écologique que sur le développement des inégalités sociales, sur la violence du chômage que sur le nouvel impérialisme qui n’avoue pas son nom.
