06/05/08
Mai 68. Un moine rouge.
Mai 68 a aussi bousculé l’Église. Et « l’esprit » de l’abbaye de Boquen, à Plénée-Jugon a marqué les esprits. Destitué en 1969, l’ancien prieur Bernard Besret, surnommé le moine rouge, est devenu taoïste.
Dans sa maison ouverte sur la mer à Plougrescant, près de Tréguier (22), Bernard Besret, 73 ans, est apaisé. L’ancien prieur de l’abbaye de Boquen, à Plénée-Jugon, dans le Mené (22), partage sa vie entre ses écrits, ses fréquents voyages en Chine, son intérêt pour la philosophie taoïste et ses conférences. Il raconte avec détachement « ses années de braise », après un an d’études aux États-Unis, en 1952, puis neuf autres d’études théologiques à Rome. « J’ai joué un petit rôle à Vatican II, comme conseiller d’évêques français. Ce fut une sorte de révolution culturelle mais qui n’a pas été jusqu’au bout », dit le fils d’une famille laïque de Loudéac (22).
Ouvrir les portes
Nommé prieur de l’abbaye de Boquen en 1964, à la demande de Dom Presse qui a restauré cette abbaye cistercienne, Dom Bernard Besret reste marqué par l’Anglais Aldous Huxley et ses ouvrages sur « la philosophie éternelle » et « les portes de la perception ». Huxley, inspirateur du mouvement hippie américain, prône la transcendance individuelle contre la discipline collective.
« À Boquen, j’ai voulu ouvrir les portes et pas seulement de l’Église catholique, libérer les tabous pour que la communauté soit davantage ouverte sur le monde », dit-il. Boquen devient un lieu de contestation, précurseur des idées de 68. Les offices et sermons de Dom Bernard Besret sont très courus.
Hérétique
Le moine rouge souffle sur la braise pour « faire éclater les moules ». Il fait venir l’abbé Pierre, le général de Bollardière. Il a le soutien de nombreux prêtres, dont le père Paul Houée et des mouvements catholiques engagés. Il bouleverse la liturgie, prône « la profondeur intérieure », conseille en chaire aux participants « de desserrer votre ceinture, de respirer profondément ». « J’entendais l’abbatiale murmurer après mes propos », se souvient-il. La musique contemporaine « déconstruite » fait son apparition lors d’offices où on improvise. Une ambiance type « gospel » américain qui étonne et séduit dans les années 60. « À la fin d’un office, j’ai entendu deux vieilles dames en coiffe échanger : "plus que ça va, plus que c’est mieux" », raconte Bernard Besret. En juin 1968, il accueille une des quatre universités d’été d’étudiants de La Sorbonne, à la demande de Joël Barbedette, de Plésidy. Le « buzz » autour du moine rouge, devenu célèbre, inquiète la hiérarchie. « L’ennui avec vous, c’est que vous êtes hérétique », lui dit, lors d’un déjeuner, Mgr Paul Gouyon, l’archevêque de Rennes. Le 20 août 1969, Bernard Besret, lors d’une conférence à Boquen, propose à tous les prêtres et religieux « une année sabbatique pour prendre leur liberté ». Il ajoute, provocateur, « être marié avec Dieu, c’est être marié avec personne ». Le sermon de trop ! Convoqué à Rome le 10 octobre 1969, Dom Bernard Besret est destitué de sa mission de prieur.
Dom Helder Camara et Mgr Gaillot
« J’ai été démis parce que ça faisait trop de bruit. Je savais que ça ne pouvait pas durer car je remettais en cause les dogmes de l’Église telle que l’autorité, l’incarnation. Peut-être que j’avais trop d’avance », dit-il. Dans les années 70, des centaines de prêtres quitteront les ordres, ne supportant plus une Église trop rigide. Lors de ses fonctions de conseiller à la cité des sciences de La Villette, dans les années 90, Bernard Besret a reçu la visite de Dom Helder Camara, l’évêque rouge brésilien de Recife, avocat des pauvres et adepte de la théologie de la libération. À Paris, il croise, de temps à autre, Mgr Gaillot, ancien évêque d’Évreux. Lui aussi a croisé le fer avec Rome...
13/03/08
Le mai 68 de Roger Garaudy
Bien que le mouvement de 1968 se soit terminé par une défaite, c'est-à-dire par le retour des sociétés occidentales à leurs vieilles ornières, il portait en lui l'espérance d'un retour à l'universel par delà l'hégémonie mondiale et coloniale de l'Occident, c'est-à-dire d'un modèle de développement dans lequel la croissance économique était identifiée au bonheur, et le libre échange à la liberté, la liberté des plus riches et des plus forts d'exploiter et de dévorer les plus faibles.
Ce qu'il y avait de plus nouveau, dans ce soulèvement, c'est qu'il ne survenait pas en un moment de crise: peu de chômage, pas d'inflation, un taux de croissance relativement élevé. Le système, apparemment, se portait bien.
Et voici qu'éclate le plus grand mouvement social que la France ait connu (même au temps du Front Populaire): dix millions de salariés en grève, les universités sous le contrôle des étudiants, des signes d'hésitation même dans les grands corps de l'Etat.
Un événement radicalement nouveau se produisait donc. D'ordinaire les grandes grèves, ou les explosions sociales de tout ordre, naissaient en des moments de crise économique ou sociale ou de blocage politique.
En 1968, rien de semblable ne se manifestait.
En quelques semaines les étudiants passent de la critique de l'université à la critique de la société et de sa conception cancéreuse de la croissance. Les cahiers de revendication ouvriers montrent que l'exigence de participation et même d'autogestion, prennent une place grandissante par rapport aux revendications salariales.
Une volonté générale se fait jour: participer activement à la détermination des fins et du sens du travail (manuel ou intellectuel) et de toutes les structures sociales.
En un mot, à un moment de relative stabilité et de succès du système, il y a une prise de conscience très générale que le système est plus dangereux, plus aliénant, par ses succès que par ses échecs.
Cela changeait le sens même d'une révolution. Jusque-là, être révolutionnaire c'était dégager les contradictions du système et les crises périodiques qu'elles engendrent: Karl Marx l'avait fait admirablement pour son temps et avait créé la méthodologie de l'initiative historique pour analyser ces contradictions et, à partir de leur analyse, découvrir le projet capable de les surmonter.
Désormais, sans renoncer à cette découverte fondamentale de Marx, l'accent était mis sur le projet, ce qui eût été historiquement prématuré, et, par conséquent, irréalisable à l'époque de Marx, où le capitalisme, même en Angleterre, n'avait pas atteint son plein épanouissement.
Il est remarquable que le mouvement fut universel en raison de la domination universelle du modèle occidental.
Le dénominateur commun de tous ces mouvements, malgré les différences de coloration, tenant aux conditions particulières de chaque pays, c'était, même sous des expressions chaotiques, confuses, anarchiques ou messianiques qui facilitèrent partout leur écrasement final, l'espérance de se libérer des aliénations d'un système qui ne donnait un autre sens à la vie qu'une augmentation quantitative de la production et de la consommation.
Dans mon cas personnel l'adhésion au principe de ce mouvement, et même ma participation à certaines de ses manifestations, me conduisirent à l'exclusion du Parti dont j'étais, jusque là, l'un des dirigeants. Etant alors professeur, mes étudiants m'avaient beaucoup appris. L'un disant: "Ce n'est pas une révolution. C'est une mutation!"
Tout vibrait et tourbillonnait dans mon esprit devant ce qui, apparemment, était une universelle conversion: le 6 avril, à Rome, je rendais visite à Mastroianni, qui semblait entrevoir, avec le rôle de prêtre-ouvrier que je venais lui proposer, un autre versant possible que la commercialisation imposée par les imprésarios: le versant poétique de l'annonciation d'un autre avenir
Le 9 avril, à Genève, au Conseil oecuménique des Eglises, (protestants et orthodoxes): colloque sur la croissance.
23 avril: débat à la Faculté de théologie catholique d'Angers sur "la signification spirituelle de la Révolution d'Octobre".
Le 7 mai, colloque de l'UNESCO sur le centième anniversaire de Marx: confrontation avec Marcuse sur les forces motrices d'une révolution future où s'opposaient deux réponses: celle du bloc historique que je proposais, l'évolution technologique intégrant à la classe ouvrière de nouvelles catégories de travailleurs, qu'il s'agisse de la mécanisation de l'agriculture transformant le paysan en ouvrier salarié, ou de l'informatisation et de la robotisation de l'industrie, développant de vastes composantes intellectuelles du bloc historique nouveau.
Marcuse misait surtout sur le Tiers-monde et les marginaux.
Je crois aujourd'hui qu'à cette opposition frontale il faudrait substituer une synthèse intégrant certains éléments de nos deux conceptions en tenant compte des changements intervenus, depuis trente ans, à la fois dans le bloc historique nouveau, dans le Tiers-monde, et dans leurs rapports mutuels possibles.
Ces réflexions sur l'originalité du mouvement ne plaisent pas aux autres membres de la direction du Parti: j'ai publié dans Démocratie Nouvelle un article: "Révolte et Révolution", m'efforçant de dégager "le lien interne et profond entre les aspirations des étudiants et les objectifs de la classe ouvrière. "
La revue sort le 12 mai. Le 15 mai le secrétariat du parti décide de la supprimer.
Je ne suis plus qu'un exclu en sursis.
L'on m'utilise pourtant, pendant plus d'un an, comme article d'exportation.
A la Faculté de théologie d'Heidelberg, sur le dialogue chrétiens -marxistes.
A Montréal sur mon livre: Marxisme du XXe siècle.
En Californie, à San Francisco, où le père Buckley m'invite à prendre la parole avec lui, à la messe, sur le Viêt-nam.
A Londres pour un débat avec le père Jeanières, jésuite, directeur de la revue: Projet.
A Bruxelles, avec les étudiants sur mon livre: Le problème chinois.
Rien, dans cette activité extérieure, ne risquait de polluer le Parti français.
Mais après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les soviétiques, en août 68, je reçois mon premier blâme public pour en avoir condamné les dirigeants.
Mon sursis va s'achever au Congrès suivant, en février 1971. Ayant déclaré que "l'Union soviétique n'est pas un pays socialiste", je suis écarté de toutes mes fonctions, et, aussitôt après, exclu du Parti.
Ce n'est pas seulement un drame personnel, mais une occasion historique perdue: pour n'avoir pas compris le sens théorique du mouvement de 1968, et s'étant donc révélé incapable, dans la pratique, d'en prendre la direction, le Parti communiste français tombait désormais dans les bas côtés de l'histoire, pour devenir, par une lente décadence, un groupuscule phagocyté par le Parti socialiste, et s'intégrant, avec lui, à la pensée unique, celle de la croissance et de l'Europe, de la mondialisation, c'est à dire de l'acceptation de fait de l'hégémonie américaine et de son monothéisme du marché.
Il n'avait plus désormais de mission historique à remplir: la fonction tribunicienne. Il devenait un parti comme les autres, politiquement correct, c'est-à-dire ne proposant plus une alternative rompant avec le système régnant.
Je commençais dès lors à élaborer, en solitaire et à tâtons, cette autre voie, de L'alternative (en 1974) à L'Appel aux vivants de 1979.
Dans ce dernier, après avoir fondé à Genève, en 1974, L'Institut international pour le dialogue des civilisations, je commençais à entrevoir enfin, à la fois les causes de la décadence de l'Occident, les possibilités d'autres formes de vie qu'offraient les pays non-occidentaux s'ils n'avaient pas été arrêtés, dans leur développement endogène, par le colonialisme, depuis 5 siècles, et les perspectives d'unité du monde qui seules, aujourd'hui, pouvaient assurer la survie de la planète et une véritable résurrection de l'humanité.
Extrait de L'avenir, mode d'emploi , de Roger Garaudy. Editions Vent du large
14/01/08
Lettre aux combattants des Farc : appel à la libération d'Ingrid Betancourt
C'est loin l'Afrique mais pourtant si proche. En effet, seul l'océan atlantique nous sépare. A marée basse, la Colombie, le Vénézuéla, le Brésil sont à portée d'une bonne marche à pied. L'Amérique latine n'est séparée de l'Afrique que par la mer. La dérive des continents, dit-on, il y a bien longtemps, a séparé nos maisons. C'est du Sénégal que je vous écris. C'est un pays qui vous fait face. Il n'a ni uranium, ni diamant, ni pétrole mais est riche de ses érudits, fins lettrés, solides intellectuels mais également de redoutables politiciens ; un peuple ouvert, pieux, patient, solidaire et généreux.
Je vous écris avec respect, chers combattants. J'essaie de comprendre votre lutte. De ce côté là-bas du monde où vous vivez, Dieu a semblé y expérimenter sa terre de feu. L'histoire des guérillas a souvent donné à votre continent de divins héros. Les causes qu'ils défendaient, contestées ou non, justes ou injustes, étaient souvent liées, sinon toujours, à la défense des paysans, des faibles, des masses, des pauvres, des démunies.
Je vous écris pour vous parler d’Ingrid Betancourt.
Je vous écris pour vous parler de la vie. Ce don unique et si merveilleux. Votre combat, je sais, a dû, au bout d'un choix sans retour, et au nom d'une cause qui prime sur tout, comme ce fut le cas chez les prophètes et les messies, destiner votre vie à l'aboutissement de votre combat idéologique.
Elle n'a de prix que pour ce qu'elle a juré seule de servir : la foi en votre cause, l'espérance et l'utopie car l'utopie est féconde. La vie des autres, de vos ennemis ne compte que si elle peut servir à faire avancer votre lutte. Ce qui compte pour vous, avant, après, ensuite et enfin, c'est le couronnement de votre combat. Cela s'appelle d'un joli mais terrible mot : le sacrifice. Non, ce n'est pas de l'illumination, je le sais. L'illumination sert une fausse lucidité. Au pire, elle est un vase clos où la vanité et l'intelligence tournent sur elles-mêmes, sans fin.
Je vous écris pour vous dire combien la vie est importante. Combien elle est sacrée. Elle devient encore plus sacrée, dès lors qu'elle est remplie d'autres vies : un enfant, un père, une mère, un amour, des êtres chers. Ingrid Betancourt n'est pas votre ennemie. Sa détention ne se limite pas à elle seule. C'est nous tous qui sommes en détention : sa famille biologique, sa famille humaine, celle qui peuple la terre, celle qui vit d'espérance dont vous-mêmes, chers combattants des Farc, car la Liberté est en détention.
Un combat comme le vôtre pourrait sembler reléguer l'amour au dernier plan. Et pourtant, je ne veux et ne voudrais y croire. En chacun de nous, habite un passager clandestin : l'amour. Le papa du petit Emmanuel, fils de Clara Rojas que vous venez de libérer, n'est-il pas un des vôtres, un guérilléro, un combattant ? N'a-t-il pas rencontré l'amour dans la détention de Clara ? Même si, Clara et son fils ne partageront pas votre cause, tels qu'ils en ont été les victimes ; ils sont désormais des vôtres, quelque part, pour la vie et l'histoire de votre combat. Senghor aimait rappeler que ‘Quand deux peuples se rencontrent, ils se combattent souvent, ils se métissent toujours’.
Depuis l'Afrique, je voudrais vous demander ici de libérer Ingrid Betancourt. Au nom de l'amour et de la vie, libérez-la ! Le monde entier vous en sera redevable. Vous gagnerez en noblesse et en grandeur. Ce n'est pas vrai que vous êtes incapables de grandeur. Tout aussi faux que seuls comptent vos intérêts, ceux de votre cause. Ne monnayez pas la vie d'Ingrid Betancourt. Ne négociez plus sa vie avec des politiciens qui en font le manteau et la fanfare de leur pouvoir. Faites donc mentir tous ceux qui pensent que seuls la drogue et les dollars conduisent à votre cœur. Tant pis si je suis naïf. Tant pis pour cette lettre écrite avec la seule foi d'un poète, d'un citoyen de la paix et de la liberté. C'est ma part d'Ingrid Betancourt !
A la télévision, j'ai vu les guérilléros des Farc qui accompagnaient dans la jungle, vers leur libération, Clara Rojas et Consuelo Gonzalez. Ils ont embrassé les prisonnières avant de les regarder prendre l'hélicoptère. Cela m'a ému, car cet élan n'était pas préparé. Ces accolades, je les sentais sincèrement réciproques. Chacun, désormais, qu'il le veuille ou non, gardera quelque chose de la vie de l'autre. Cinq ans, sept ans de captivité, cela laisse forcément des marques, des sentiments, des souvenirs, des certitudes. On pourrait aisément croire que les sentiments, les principes chez des guérilléros et la notion même d'humanisme, sont des lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais. L'histoire, et non la fiction, nous a enseignés le contraire. Il existe bien des combats et des causes décriés qui ont fini par écrire de belles pages d'histoire de l'humanité.
Ecrivez une page d'histoire en libérant Ingrid Betancourt! Faites-nous don de la fraîcheur du matin d'un nouveau monde ! Reproposez au monde une nouvelle fraternité ! Ne faites pas de votre révolution, une révolution manquée. Que ce ne soit pas seulement par la mort et la résistance, que vous ‘poursuivez votre règne sur les esprits et sur les cœurs’. Allez à l'acte humanitaire en libérant Ingrid Betancourt, la femme et la mère, la militante des droits et des libertés. La postérité en fera une ligne de crête. Qu'un jour tout proche, puisse le monde entier voir les enfants d'Ingrid Betancourt dans les bras de leur maman, une mère rendue à la beauté de la vie, à la tendresse et à l'affection des siens.
La guerre n'empêche pas les sentiments. C'est si long, sept ans, jour après jour…
Amadou Lamine SALL Poète, président de la maison africaine de la poésie internationale. Lauréat des Grands Prix de l'Académie française
21/12/07
Rompre avec le développement, par Edgar Morin
Proposons ici non pas un programme ni un projet, mais les principes qui permettraient d'ouvrir une voie. Ce sont les principes de ce que j'ai appelé anthropolitique (politique de l'humanité à l'échelle planétaire) et politique de civilisation.
Ceci doit nous amener tout d'abord à nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain. L'idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu.
Le développement ignore la souffrance, la joie, l'amour
Elle suppose de façon implicite que le développement techno- économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un " développement humain ", dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux.
Cette vision suppose que l'état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l'histoire humaine. Le développement " durable " ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes. Dans le développement " humain ", le mot humain est vide de toute substance, à moins qu'il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.
Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d'occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des " sous- développés " (le Sud) par le Nord. Comme le dit justement Serge Latouche, " ces valeurs occidentales (du développement) sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain " (1)
Le développement ignore ce qui n'est ni calculable ni mesurable, c'est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l'amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire…).
Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités de l'existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l'honneur, la conscience…
Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier de sous- développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.
Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positives toutes activités génératrices de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l'Erika ou la tempête de 1999, et lorsqu'il méconnaît les activités bénéfiques gratuites.
Un retour aux potentialités humaines génériques Le développement ignore que la croissance techno-économique produit aussi du sous- développement moral et psychique : l'hyperspécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l'hyperindividualisme et l'esprit de lucre entraînent la perte des solidarités.
L'éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels, et elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux.
Le développement apporte des progrès scientifiques, techniques, médicaux, sociaux, mais aussi des destructions dans la biosphère, des destructions culturelles, de nouvelles inégalités, de nouvelles servitudes se substituant aux anciens asservissements. Le développement déchaîné de la science et de la technique porte en lui-même une menace d'anéantissement (nucléaire, écologique) et de redoutables pouvoirs de manipulation.
Le terme de développement durable ou soutenable peut ralentir ou atténuer, mais non modifier ce cours destructeur. Il s'agit dès lors, non tant de ralentir ou d'atténuer, mais de concevoir un nouveau départ. Le développement ignore qu'un véritable progrès humain ne peut partir de l'aujourd'hui, mais qu'il nécessite un retour aux potentialités humaines génériques, c'est-à-dire une re-génération.
De même qu'un individu porte en son organisme les cellules souches totipotentes qui peuvent le régénérer, de même l'humanité porte en elle les principes de sa propre régénération, mais endormis, enfermés dans les spécialisations et les scléroses sociales.
Ce sont ces principes qui permettraient de substituer à la notion de développement celle d'une politique de l'humanité (anthropolitique) que j'ai depuis longtemps suggérée (2) et celle d'une politique de civilisation (3).
Edgar Morin
1 Le Monde diplomatique, mai 2001.
2 Introduction à une politique de l'homme, première édition 1965, rééditée et complétée. Le Point Seuil (1999)
3 cf. Politique de civilisation, par Edgar Morin et Sami Naïr, Arlea (1997).
Quelle politique faudrait-il pour qu'une société monde puisse se constituer, non comme parachèvement planétaire d'un empire hégémonique mais sur la base d'une confédération civilisatrice ?
30/11/07
Robespierre, la liberté du commerce et le bonheur du peuple
Robespierre (2 décembre 1792)
En cet hiver 1792-1793, les armées royales étranglent la Révolution française. Les grossistes qui approvisionnent les marchés urbains retiennent les denrées ( particulièrement le blé) pour faire monter les prix. La famine se répand dans les milieux populaires.
Robespierre tonne alors devant la Convention nationale et dénonce la théorie de la " liberté totale du commerce".
... Dans tout pays où la nature fournit avec prodigalité aux besoins des hommes, la disette ne peut être imputée qu’aux vices de l’administration ou des lois elles-mêmes ; les mauvaises lois et la mauvaise administration ont leur source dans les faux principes et dans les mauvaises moeurs.
C’est un fait généralement reconnu que le sol de la France produit beaucoup au-delà de ce qui est nécessaire pour nourrir ses habitants, et que la disette actuelle est une disette factice...
Citoyens, c’est à vous qu’est réservée la gloire de faire triompher les vrais principes, et de donner au monde des lois justes. Vous n’êtes point faits pour vous traîner servilement dans l’ornière des préjugés tyranniques, tracés par vos devanciers, ou plutôt vous commencez une nouvelle carrière où personne ne vous a devancés. Vous devez soumettre du moins à un examen sévère toutes les lois faites sous le despotisme royal, et sous les auspices de l’aristocratie nobiliaire, ecclésiastique ou bourgeoise ; et jusqu’ici, vous n’en avez point d’autres...
J’ai vu l’aristocratie accuser le peuple ; j’ai vu les intrigants hypocrites imputer leurs propres crimes aux défenseurs de la liberté qu’ils nommaient agitateurs et anarchistes ; j’ai vu un ministre impudent dont il n’était pas permis de soupçonner la vertu, exiger les adorations de la France en la ruinant, et du sein de ces criminelles intrigues, la tyrannie sortir armée de la loi martiale, pour se baigner légalement dans le sang des citoyens affamés. Des millions au ministre, dont il était défendu de lui demander compte, des primes qui tournaient au profit de sang-sues du peuple, la liberté indéfinie du commerce ; et des baïonnettes pour calmer les alarmes ou pour opprimer la faim, telle fut la politique vantée des nos premiers législateurs.
Les primes peuvent être discutées ; la liberté du commerce est nécessaire jusqu’au point où la cupidité homicide commence à en abuser ; l’usage des baïonnettes est une atrocité ; ce système est essentiellement incomplet parce qu’il ne porte point sur le véritable principe.
Les erreurs où on est tombé à cet égard me paraissent venir de deux causes principales :
1° Les auteurs de la théorie ( du libre marché)n’ont considéré les denrées les plus nécessaires à la vie que comme une marchandise ordinaire, et n’ont mis aucune différence entre le commerce du blé, par exemple, et celui de l’indigo ; ils ont plus disserté sur le commerce des grains, que sur la subsistance du peuple ; et faute d’avoir fait entrer cette donnée dans leurs calculs, ils ont fait une fausse application des principes évidents en général ;c’est ce mélange de vrai et de faux qui a donné quelque chose de spécieux à un système erroné.
2° Il l’ont bien moins encore adapté aux circonstances orageuses que les révolutions amènent ; et leur vague théorie fût-elle bonne dans les temps ordinaires, ne trouverait aucune application aux mesures instantanées, que les moments de crise peuvent exiger de nous. Ils ont compté pour beaucoup les profits des négociants ou des propriétaires, et la vie des hommes à-peu-près pour rien. Eh pourquoi ! c’étaient des grands, les ministres, les riches qui écrivaient, qui gouvernaient ; si ç’eût été le peuple, il est probable que ce système aurait reçu quelques modifications !
Le bon sens, par exemple, indique cette vérité, que les denrées qui ne tiennent pas aux besoins de la vie, peuvent être abandonnées aux spéculations les plus illimitées du commerçant mais la vie des hommes ne peut être soumise aux mêmes chances. Il n’est pas nécessaire que je puisse acheter de brillantes étoffes ; mais il faut que je sois assez riche pour acheter du pain, pour moi et pour mes enfants. Le négociant peut bien garder, dans ses magasins, les marchandises que le luxe et la vanité convoitent jusqu’à ce qu’il trouve le moment de les vendre au plus haut prix possible ; mais nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé, à côté de son semblable qui meurt de faim.
Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Quel est le premier de ces droits ? celui d’exister.
La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes.
Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle, et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide.
D’après ce principe, quel est le problême à résoudre en matière de législation sur les subsistances ? le voici : assurer à tous les membres de la société la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur existence ; aux propriétaires ou aux cultivateurs le prix de leur insdutrie, et livrer le superflu à la liberté du commerce.
Je défie le plus scrupuleux défenseur de la propriété de contester ces principes, à moins de déclarer ouvertement qu’il entend par ce mot le droit de dépouiller et d’assassiner ses semblables. Comment donc a-t-on pu prétendre que toute espèce de gêne, ou plutôt que toute règle sur la vente du blé était une atteinte à la propriété, et déguiser ce système barbare sous le nom spécieux de la liberté du commerce ?...
Sans doute si tous les hommes étaient justes et vertueux ; si jamais la cupidité n’était tentée de dévorer la substance du peuple ; si dociles à la voix de la raison et de la nature, tous les riches se regardaient comme les économes de la société, ou comme les frères du pauvre, on pourrait ne reconnaître d’autre loi que la liberté la plus illimitée ; mais s’il est vrai que l’avarice peut spéculer sur la misère, et la tyrannie elle-même sur le désespoir du peuple ; s’il est vrai que toutes les passions déclarent la guerre à l’humanité souffrante, pourquoi les lois ne réprimeraient-elle pas ces abus ? Pourquoi n’arrêteraient-elles pas la main homicide du monopoleur, comme celle de l’assassin ordinaire ? pourquoi ne s’occuperaient-elles pas de l’existence du peuple, après s’être si long-tems occupées des jouissances des grands, et de la puissance des despotes ?
Or, quels sont les moyens de réprimer ces abus ? On prétend qu’ils sont impraticables ; je soutiens qu’ils sont aussi simples qu’infaillibles ; on prétend qu’ils offrent un problême insoluble, même au génie ; je soutiens qu’ils ne présentent au moins aucune difficulté au bon sens et à la bonne foi ; je soutiens qu’ils ne blessent ni l’intérêt du commerce, ni les droits de la propriété.
Que la circulation dans toute l’étendue de la république soit protégée ; mais que l’on prenne les précautions nécessaires pour que la circulation ait lieu. C’est précisément du défaut de circulation que je me plains. Car le fléau du peuple, la source de la disette, ce sont les obstacles mis à la circulation, sous le prétexte de la rendre illimitée. La subsistance publique circule-t-elle, lorsque des spéculateurs avides la retiennent entassée dans leurs greniers ? Circule-t-elle, lorsqu’elle est accumulée dans les mains d’un petit nombre de millionnaires qui l’enlèvent au commerce, pour la rendre plus précieuse et plus rare ; qui calculent froidement combien de familles doivent périr avant que la denrée ait atteint le temps fixé par leur atroce avarice ? Circule-t-elle, lorsqu’elle ne fait que traverser les contrées qui l’ont produite, aux yeux des citoyens indigents qui éprouvent le supplice de Tantale, pour aller s’engloutir dans le gouffre inconnu de quelque entrepreneur de la disette publique ? Circule-t-elle, lorsqu’à côté des plus abondantes récoltes le citoyen nécessiteux languit, faute de pouvoir donner une pièce d’or, ou un morceau de papier assez précieux pour en obtenir une parcelle ?
La circulation est celle qui met la denrée de première nécessité à la portée de tous les hommes, et qui porte dans les chaumières l’abondance et la vie. Le sang circule-t-il, lorsqu’il est engorgé dans le cerveau ou dans la poitrine ? Il circule, lorsqu’il coule librement dans tous le corps ; les subsistances sont le sang du peuple, et leur libre circulation n’est pas moins nécessaire à la santé du corps social, que celle du sang à la vie du corps humain. Favorisez donc la libre circulation des grains, en empêchant tous les engorgements funestes. Trois causes les favorisent, le secret, la liberté sans frein, et la certitude de l’impunité.
Le secret, lorsque chacun peut cacher la quantité de subsistances publiques dont il prive la société entière ; lorsqu’il peut frauduleusement les faire disparaître et les transporter, soit dans les pays étrangers, soit dans les magasins de l’intérieur... Quel est le bon citoyen qui peut se plaindre d’être obligé d’agir avec loyauté et au grand jour ? A qui les ténèbres sont-elles nécessaires si ce n’est aux accapareurs et aux frippons ? D’ailleurs, ne vous ai-je pas prouvé que la société avait le droit de réclamer la portion qui est nécessaire à la subsistance des citoyens ? Que dis-je ? c’est le plus sacré des devoirs. Comment donc les lois nécessaires pour en assurer l’exercice seraient-elles injustes ?
J’ai dit que les autres causes des opérations désastreuses du monopole, étaient la liberté indéfinie et l’impunité. Quel moyen plus sûr d’encourager la cupidité et de la dégager de toute espèce de frein, que de poser en principe que la loi n’a pas même le droit de la surveiller, de lui imposer les plus légères entraves ? Que la seule règle qui lui soit prescrite c’est le pouvoir de tout oser impunément ? Que dis-je ? Tel est le degré de perfection auquel cette théorie a été portée, qu’il est presqu’établi que les accapareurs sont impeccables ; que les monopoleurs sont les bienfaits de l’humanité ; que, dans les querelles qui s’élèvent entr’eux et le peuple, c’est le peuple qui a toujours tort. Ou bien le crime du monopole est impossible, ou il est réel ; si c’est une chimère, comment est-il arrivé que de tout tems on ait cru à cette chimère ? Pourquoi avons-nous éprouvé ses ravages dès les premiers tems de notre révolution ? Pourquoi des rapports non-suspects, et des faits incontestables, nous dénoncent-ils ses coupables manoeuvres ? S’il est réel, par quel étrange privilège obtient-il seul le droit d’être protégé ? Quelles bornes les vampires impitoyables qui spéculeraient sur la misère publique, mettraient-ils à leurs attentats, si, à toute espèce de réclamation, on opposait sans cesse des baïonnettes et l’ordre absolu de croire à la pureté et à la bienfaisance de tous les accapareurs ? La liberté indéfinie n’est autre chose que l’excuse, la sauvegarde et la cause de cet abus. Comment pourrait-elle en être le remède ? De quoi se plaint-on ? précisément des maux qu’a produits le système actuel, ou du moins des maux qu’il n’a pas pu prévenir ? et quel remède nous propose-t-on ? Le système actuel. Je vous dénonce les assassins du peuple, et vous répondez : laissez les faire. Dans ce système, tout est contre la société ; tout est en faveur des marchands de grains.
C’est ici, législateurs, que toute votre sagesse et toute votre circonspection son nécessaires. Un tel sujet est toujours délicat à traiter ; il est dangereux de redoubler les alarmes du peuple, et de paraître même autoriser son mécontentement. Il est plus dangereux encore de taire la vérité, et de se dissimuler les principes. Mais, si vous voulez les suivre, tous les inconvéniens disparaissent : les principes seuls peuvent tarir la source du mal.
Je sais bien que quand on examine les circonstances de telle émeute particulière, excitée par la disette réelle ou factice des blés, on reconnaît quelquefois l’influence d’une cause étrangère. L’ambition et l’intrigue ont besoin de susciter des troubles : quelquefois, ce sont ces mêmes hommes qui excitent le peuple, pour trouver le prétexte de l’égorger, et pour rendre la liberté même terrible, aux yeux des hommes faibles et égoïstes. Mais il n’en est pas moins vrai que le peuple est naturellement droit et paisible ; il est toujours guidé par une intention pure ; les malveillants ne peuvent le remuer, s’ils ne lui présentent un motif puissant et légitime à ses yeux. Ils profitent de son mécontentement plus qu’ils ne le font naître ; et quand ils le portent à des démarches inconsidérées, par le prétexte des subsistances, ce n’est que parce qu’il est disposé à recevoir ses impressions, par l’oppression et par la misère. Jamais un peuple heureux ne fut un peuple turbulent. Quiconque connaît les hommes, quiconque connaît surtout le peuple français, sait qu’il n’est pas au pouvoir d’un insensé ou d’un mauvais citoyen, de le soulever sans aucune raison, contre les lois qu’il aime, encore moins contre les mandataires qu’il a choisis, et contre la liberté qu’il a conquise. C’est à ses représentants à lui témoigner la confiance qu’il leur donne lui-même, et de déconcerter la malveillance aristocratique, en soulageant ses besoins, et en calmant ses alarmes.
Les alarmes même des citoyens doivent être respectées. Comment les calmer, si vous restez dans l’inaction ? Les mesures même qu’on propose, ne fussent-elles pas aussi nécessaires que nous le pensons, il suffit qu’il les désire, il suffit qu’elles prouvent à ses yeux votre attachement à ses intérêts, pour vous déterminer à les adopter. J’ai déjà indiqué quelle était la nature et l’esprit de ces lois, je me contenterai ici de demander la priorité pour les projets de décrets qui proposent des précautions contre le monopole, en me réservant de proposer des modifications, si elle est adoptée. J’ai déjà prouvé que ces mesures et les principes sur lesquels elles sont fondées, étaient nécessaires au peuple. Je vais prouver qu’elles sont utiles aux riches et à tous les propriétaires.
Je ne leur ôte aucun profit honnête, aucune propriété légitime ; je ne leur ôte que le droit d’attenter à celle d’autrui ; je ne détruis point le commerce, mais le brigandage du monopoleur ; je ne les condamner qu’à la peine de laisser vivre leur semblables. Or, rien, sans doute, ne peut leur être plus avantageux ; le plus grand service que le législateur puisse rendre aux hommes, c’est de les forcer à être honnêtes gens. Le plus grand intérêt de l’homme n’est pas d’amasser des trésors, et la pus douce propriété n’est point de dévorer la subsistance de cent familles infortunées. Le plaisir de soulager ses semblables, et la gloire de servir sa patrie, valent bien ce déplorable avantage.
A quoi peut servir aux spéculateurs les plus avides, la liberté indéfinie de leur odieux trafic ? à être, ou opprimés, ou oppresseurs. Cette dernière destinée, sur-tout, est affreuse. Riches, égoïstes, sachez prévoir et prévenir d’avance les résultats terribles de la lutte de l’orgueil et des passions lâches contre la justice et contre l’humanité. Que l’exemple des nobles et des rois vous instruise. Apprenez à goûter les charmes de l’égalité et les délices de la vertu ; ou du moins contentez-vous des avantages que la fortune vous donne, et laissez au peuple, du pain, du travail et des moeurs.
C’est en vain que les ennemis de la liberté s’agitent pour déchirer le sein de leur patrie ; ils n’arrêteront pas plus le cours de la raison humaine, que celui du soleil ; la lâcheté ne triomphera point du courage ; c’est au génie de l’intrigue à fuir devant le génie de la liberté. Et vous, législateurs, souvenez-vous, que vous n’êtes point les représentans d’une caste privilégiées, mais ceux du peuple français, n’oubliez pas que la source de l’ordre, c’est la justice ; que le plus sûr garant de la tranquillité publique, c’est le bonheur des citoyens, et que les longues convulsions qui déchirent les Etats ne sont que le combat des préjugés contre les principes, de l’égoïsme contre l’intérêt général ; de l’orgueil et des passions des hommes puissants, contre les droits et contre les besoins des faibles.
Sur le site de PRS
20/11/07
Le monde manque d’amour
TEMOIGNAGES du vendredi 2 novembre 2007 (page 8)
BILLET PHILOSOPHIQUE
UN des principes fondamentaux à la base de toute réflexion philosophique qui se veut une analyse la plus juste possible de la réalité pour la transformer est celui-ci : chaque situation est contradictoire, c’est-à-dire faite d’éléments différents, voire opposés. Rien n’est simple, ni uniforme dans l’univers, et ce sont ces contradictions qui font évoluer les choses.
Parmi ces contradictions, il en est une que l’on constate chaque jour, de notre île au monde : c’est, d’une part, ces milliards de gestes d’amour, de tendresse et de solidarité qui lient les humains et leur donnent du bonheur ; de l’autre, tous ces actes de violence, de haine et d’égoïsme qui sont autant de sources de malheur et de tristesse.
Lorsque les vies dans nos sociétés, et notamment les relations humaines sont déterminées par la loi des plus forts, c’est-à-dire des plus riches qui veulent avoir toujours plus d’argent, ce sont les actes injustes qui dominent les rapports de paix. Et cela donne des sociétés qui tendent vers la bestialité plutôt que vers l’humanité ; vers la barbarie et le non-sens plutôt que vers la civilisation et l’intelligence.
Pour le rappeur Layone, c’est « le manque d’humanité qui règne dans le monde d’aujourd’hui », car « le partage laisse de plus en plus de place à l’égoïsme ». (1)
Selon cet artiste, « avoir le sens de l’humanité, c’est un mode de vie. Regardons les autres, construisons ensemble, partageons, échangeons. Le pouvoir n’appartient pas qu’aux gouvernants, il appartient surtout au peuple. Ne laissons pas le manque d’humanité pourrir notre monde, car nous y vivons, et nos enfants y vivront ».
Dans son livre “La Dignité” (Éditions La Dispute”), le psychiatre Bernard Doray analyse un facteur qui contribue de plus en plus à perpétuer le système non-humain contre lequel nous devons lutter : c’est la “pipolisation”. À savoir la diversion, la désinformation et la spectacularisation auxquelles se consacrent les médias financés par les tenants de ce système, au détriment de la démocratie.
Il rappelle que « le jeune Marx, inventant l’idée communiste moderne, avait déjà noté que l’exploiteur ne spolie pas seulement l’exploité en prélevant la plus-value sur son travail, mais qu’il le nie aussi dans la dignité de son appartenance au genre humain, à la création de l’œuvre sociale ».
Bernard Doray estime toutefois que la découverte du “reality show” « peut provoquer des effets ouvreurs de conscience extrêmement puissants ». Il s’appuie pour cela sur son collègue martiniquais Frantz Fanon, qui disait à propos des violences coloniales : « la sortie d’une telle aliénation s’opère lorsque le dominé renverse la perspective et découvre “qu’une peau de colon ne vaut pas plus qu’une peau d’indigène” ».
Une pièce à verser au dossier de nos résistances pour changer ce monde qui manque vraiment d’amour...
Roger Orlu
(*) Envoyez vos critiques, remarques et contributions afin que nous philosophions ensemble... ! (temoignages@wanadoo.fr)
(1) voir “l’Humanité” du lundi 29 octobre 2007.
16/11/07
Vivre humainement
par Ady Richard
Vivre autrement - Pour un développement durable et solidaire». Tel est le thème de la 82e Semaine sociale de France (SSF) qui commence aujourd'hui à Paris et réunit quelque 4.000 chrétiens et humanistes engagés . «Ne sommes-nous pas, pour la première fois peut-être dans l'histoire de l'humanité, devant l'impératif annoncé d'un changement de civilisation ?», demande à ce sujet fort justement le président des Semaines sociales de France, Jérôme Vignon.
L'histoire de l'Homme, de la personne humaine est une histoire évolutive du bas vers le haut, du simple au plus en plus complexe, du matériel au spirituel . Le philosophe et scientifique jésuite Teilhard de Chardin l'a parfaitement démontré dans son oeuvre magistrale «Le phénomène humain ». L'histoire peut être comprise dans ce contexte comme une recherche politique , sociale, économique, communautaire et évolutive de la vraie nature de la personne humaine. Ce processus d'hominisation n'est pourtant qu'un aspect de l 'histoire de l'Homme: il est accompagné depuis les premières heures de l 'humanité par la soif excessive du pouvoir pour lui-même, par la chasse au «progrès matériel indéfini» avec la croissance comme dogme absolu et l'idolâtrie du marché comme danger social et politique . S'ajoute aujourd'hui le danger écologique et climatique: «Les scientifiques unanimes nous le répètent: les indicateurs du futur sont au rouge, le monde que nous laisserons à nos enfants sera, si nous ne réagissons pas vite et fort, un monde invivable et dangereux, une planète épuisée, une humanité déchirée», met en garde le président des Semaines sociales de France.
D'accord sur le constat et l'analyse, mais réagir «vite et fort», «changer de civilisation» veut dire quoi exactement et concrètement? «Vivre autrement» - le leitmotiv des SSF - est en fait un appel à un retour à la source de l'Homme: à l'esprit, au coeur, à l'amour social, au bonheur de la simplicité. Cela veut dire tout simplement vivre humainement, en liberté intégrale, en communauté voire en communion avec l'autre Homme, avec l 'animal, avec la nature, avec la création et le Créateur. Force est cependant de constater que la «civilisation» superficielle du tout-économique ne correspond aucunement aux besoins spirituels et émotionnels de la personne humaine. Et au niveau matériel, elle ne fait qu’accroître les injustices sociales sur le plan horizontal et le danger écologique sur le plan vertical .
Mais la crise climatique actuelle n'est pas seulement un danger: elle est peut -être la plus grande chance que l'humanité ait jamais connue. Car elle peut , pour la première fois dans l'histoire, produire une vraie conscience planétaire et engendrer par là un vrai changement vers une nouvelle société mondiale durable. «Cela ne peut se faire que si nous mobilisons toutes les énergies , toutes les cultures dans un dialogue ouvert sur l'espérance», conclut Jérôme Vignon. Un dialogue, voire une dialectique humaniste pour arriver à un travail compatible avec la vie familiale et communautaire, à une économie compatible avec la destination universelle des biens et l'environnement, à une politique compatible avec les valeurs d'égalité, de liberté et de fraternité, à un monde enfin compatible avec les exigences humaines les plus fondamentales que sont la justice, la paix et la vie.
11/11/07
11 novembre: le monument de Gentioux
Le monument aux morts pacifiste de Gentioux (Creuse)

Il est le plus célèbre car il est le plus farouche. Pourtant en frontispice il porte les palmes de la victoire (ou de la paix ?) et l'inscription "Nos chers enfants" comme n'importe quel monument aux morts de l'époque. En dessous se lit la longue litanie des malheureux hommes qui sont morts dans cette guerre d'épouvante que fut celle de 1914-1918. En tout 63 noms sont inscrits, classés par hameaux de la commune de Gentioux (La Lézioux, Pallier, Joux, Sénoueix, etc, il y a 14 hameaux). Rien que du classique, direz-vous. C'est ensuite que cela se corse. En effet, sous les noms des morts est inscrite l’inscription “ MAUDITE SOIT LA GUERRE ”. Plus bas on lit : “ Commune de Gentioux – Guerre 1914-1918 ”. L'inscription “ Maudite soit la guerre” n'est pas un ajout “ après-coup ” (comme sur le monument de Gy-l'Evêque). Elle apparaît sur un bandeau de pierre en relief, à l'identique du bandeau qui porte l'inscription “ Nos chers enfants”. Dès la conception du monument, il a été décidé de stigmatiser la guerre. Pour se rendre compte de l'audace de cette inscription il suffit de savoir qu'à l'époque tous les monuments aux morts étaient sous le vocable patriotique. Ils exaltaient le courage (statue du Poilu, le fusil à la main, en train de courir à la bataille), la Patrie (le coq gaulois dressé sur ses ergots), la Victoire (statue d'une femme levant bien haut une couronne de lauriers). Ces monuments là ne remettent jamais en cause la guerre. Il y en a un (au moins) par commune, soit 36 000 dans toute la France qui exaltent le triptyque Patrie-Courage-Victoire. Ceux qui osent dire que la guerre est une saloperie se comptent malheureusement sur les doigts des deux mains.
Mais celui de Gentioux fait mieux ! Car devant le monument, a été ajouté une statue de bronze d'un enfant qui dresse un poing vengeur en direction de l'inscription “ Maudite soit la guerre ”. On le voit, les larmes aux yeux et la colère au coeur, brandissant le poing contre cette sale guerre qui lui a pris son père ou son frère (ou les deux). Il porte une blouse et des sabots. A la main il tient sa casquette. A l'évidence c’est un petit paysan. Il appartient à cette paysannerie encore si nombreuse au début du 20e siècle et qui fournit les gros bataillons de l'armée française et... la majorité des morts de la guerre. A lui tout seul il est le peuple.
Ce monument extraordinaire fut construit le 29 janvier 1922, sur la proposition du maire, Jules Coustaud, adoptée par le Conseil municipal et le Comité des Anciens Combattants. Cette inscription leur paraissait une évidence. Avec 63 tués, cette petite commune avait lourdement payé la facture de la guerre. Et puis le camp militaire de la Courtine est situé à côté. C'est là que furent enfermés les soldats russes qui refusèrent de combattre après la Révolution de 1917. Y a-t-il eu contact et développement des idées bolcheviques dans la région ?
Boudé par les pouvoir publics, ce monument est devenu, depuis, un symbole et un lieu de visite pour tous les pacifistes.
Pour les prochaines, vacances, allez à Gentioux ! C'est à 65 km au sud de Guéret, tout près du lac de Vassivière (où se trouve un centre d'art contemporain magique, sur une île), tout près d'Eymoutiers (fondation Rebeyrolle) et d'Aubusson (tapisseries de Lurçat). La région est magnifique.
Un site où sont répertoriés les monuments pacifistes de France:http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/
19/10/07
La révolte du pronétariat
Joël de Rosnay, le fondateur de la Cité des sciences et de l’industrie, toujours en quête d’innovations, s’intéresse dans ce livre à la conquête de la parole et de l’expression par ceux qui étaient jusqu’ici les "pronétaires", c’est-à-dire, pour plagier Marx, ceux qui sont dépossédés de leur outil d’expression.
Internet, blogs, spams, réseaux sociaux, nouveaux mouvements sociaux... Tout est présenté dans ce livre clair et stimulant.
A noter, le livre entier a été placé gratuitement sur Internet à l’adresse : www.pronetariat.com
Ci-après l’introduction de l’ouvrage :
Les citoyens du monde sont en train d’inventer une nouvelle démocratie. Non pas une « e-démo-cratie », caractérisée par le vote à distance via Internet, mais une vraie démocratie de la communication. Cette nouvelle démocratie, qui s’appuie sur les « média des masses », émerge spontanément, dynamisée par les dernières technologies de l’infor-mation et de la communication auxquelles sont associés de nouveaux modèles économiques. Ni les média traditionnels, ni les hommes politiques n’en comprennent véritablement les enjeux. Les média des masses, seuls véritables média démocratiques, vont radicalement modifier la relation entre le politique et le citoyen, et, par voie de conséquence, avoir des impacts considérables dans les champs culturel, social et politique. Les internautes commencent seulement à réaliser à quel point le Net du futur va leur permettre d’exercer leur pouvoir, si tant est qu’ils parviennent à se montrer solidaires et organisés.
Le modèle industriel traditionnel a placé le pouvoir entre les mains d’élites ou de grandes familles propriétaires du capital financier et de production. Ces classes de capitalistes riches et puissantes ont par la suite cherché à transposer ce modèle à la société de l’information. Or les règles du jeu ont changé. L’accumulation du « capital informationnel » – représenté notamment par les savoirs, les connaissances, les contenus, les informations stratégiques accumulés dans des bases de données, des bibliothèques, des archives – se fait aujourd’hui de manière exponentielle. La création collaborative ou la distribution d’informations de personne à personne, contribuant à l’accroissement de cette nouvelle forme de capital, confèrent donc de nouvelles prérogatives aux utilisateurs, jadis relégués au rang de simples « consommateurs ». De nouveaux outils « professionnels » leur permettent de produire des contenus numériques à haute valeur ajoutée dans les domaines de l’image, de la vidéo, du son, du texte, jusque-là traditionnellement réservés aux seuls producteurs de masse, détenteurs des « mass média ».
Dans la société de l’énergie, essentiellement fondée sur la production, la distribution et la consommation de biens matériels – grâce principalement à l’exploitation des énergies fossiles non renouvelables ou nucléaires –, les capitalistes détiennent les moyens de production et de distribution. Ils peuvent investir en capital (financier, matériel, humain) et contrôler l’usage et les bénéfices de leurs investissements. Ils réalisent des « économies d’échelle » en créant des usines et des réseaux de distribution pour produire à des coûts toujours plus bas et vendre au plus grand nombre, en dégageant des marges et des profits assurant la croissance économique et la rémunération des actionnaires. Le prolétariat est, selon Karl Marx, la force de travail utilisée par les propriétaires du capital de production. À l’origine, dans les sociétés antiques méditerranéennes, le terme désignait les travailleurs qui disposaient de leur lignée pour toute richesse. En effet, en latin, proles signifie « progéniture », et proletarius désigne le citoyen pauvre. Le prolétaire, outre qu’il était exempté d’impôt, avait comme seule marchandise à proposer sa force de travail et son énergie physique.
Dans la société de l’information, l’économie d’échelle ne s’applique plus selon les mêmes normes. La reproduction de contenus numériques se fait à un coût marginal et la diffusion peut être mondiale et instantanée. La création collaborative, ou intercréative, fait appel à des réseaux d’intelligence collective et non plus à des organisations humaines pyramidales. On voit donc apparaître une nouvelle forme de lutte des classes entre ceux qui détiennent les moyens de production et de diffusion des informations et ceux qui, jusqu’alors considérés comme spectateurs, lecteurs ou usagers passifs, prennent une part croissante aux processus planétaires de création et de distribution d’informations.
J’appelle « infocapitalistes » les détenteurs des moyens de création, de production et de diffusion de contenus informationnels dits « propriétaires » (sous copyrights, droits de licence…), généralement sous forme numérique. Ils forcent les utilisateurs et acheteurs à passer par les vecteurs de diffusion ou de distribution qu’ils contrôlent en organisant intentionnellement la rareté autour de ces vecteurs. En ce sens, on peut également les considérer comme des « vectorialistes ». Ce sont les grandes chaînes de télévision, les grands éditeurs, les majors de la musique… Ils font partie de ce qu’on appelle généralement les mass média.
J’appelle « pronétaires » ou « pronétariat » (du grec pro, devant, avant, mais aussi favorable à, et de l’anglais net, qui signifie réseau et est aussi l’appellation familière en français d’Internet – le « Net ») une nouvelle classe d’usagers des réseaux numériques capables de produire, diffuser, vendre des contenus numériques non propriétaires, en s’appuyant sur les principes de la « nouvelle nouvelle économie ». C’est-à-dire capables de créer des flux importants de visiteurs sur des sites, de permettre des accès gratuits, de faire payer à bas prix des services très personnalisés, de jouer sur les effets d’amplification… « Professionnels amateurs » (ou « pro-ams »), ils utilisent pour cela des outils analogues à ceux des professionnels et facilement accessibles sur Internet. Il s’agit d’usa-gers, d’internautes, de « blogueurs », de citoyens comme les autres, mais qui entrent de plus en plus en compétition avec les infocapitalistes traditionnels, auxquels ils ne font plus confiance, pour s’informer, écouter de la musique, voir des vidéos, lire des livres ou communiquer par téléphone. Cela en raison des coûts trop élevés des produits et services proposés et de leur accès difficile pour les moins favorisés.
Enfin, j’appelle « média des masses » les nouveaux modes, massifs et distribués, d’expression pronétaire. Les média des masses utilisent des techniques numériques de création collaborative, de connexion et d’échange qui supplantent progressivement certains des vecteurs traditionnels des mass média (télévision, radio, édition, télécommunications, publicité…).
La production massive et collaborative d’infor-mations numériques par le pronétariat représente une révolution aussi importante que celle du début de l’ère industrielle, symbolisée par la machine à vapeur puis par la mécanisation et l’automatisation intensives. Pour permettre la production de masse de produits standardisés, il fallait réaliser l’éco-nomie d’échelle dans des usines centralisées, grandes consommatrices d’énergie, de matériaux et de capital. Aujourd’hui, avec les nouveaux outils d’empowerment qui confèrent du pouvoir aux pronétaires et qui s’appuient sur le numérique (logiciels et outils de production sur PC et Web), la révolution est encore plus marquée et plus rapide. Il devient facile de rassembler les moyens de production et de distribution à un coût très bas. Évidemment, la production du pronétariat a ses limites. Il ne vient à l’esprit de personne de faire fonctionner par ces moyens une centrale nucléaire, de construire une voie de chemin de fer ou de bâtir un gratte-ciel. Mais déjà des visionnaires comme Neil Gershenfeld, du MIT, étudient les conditions de production domestique d’objets grâce à des machines personnalisables. C’est le concept des fab labs, des laboratoires de fabrication d’objets ou de bricolage intelligent à domicile, dont on reparlera. Un autre chercheur du MIT, Joseph Jacobson, propose de fabriquer chez soi ou au bureau des ordinateurs performants en téléchargeant les plans des circuits, lesquels seront produits par une imprimante spéciale fonctionnant avec une encre à semiconducteurs.
Quelles sont les raisons de l’émergence du pronétariat et du rassemblement de personnes et de talents aussi différents ? Certainement l’arrivée de nouvelles technologies typiques de la culture Internet venant à la rencontre de l’aspiration profonde d’une partie de la société à des formes d’organisation plus participatives. Un besoin de participation lié à des facteurs positifs (comme l’augmentation du niveau culturel global), mais aussi négatifs (comme la crise de la démocratie représentative). Des applications d’abord isolées et seulement utilisées par des « fanas » et des spécialistes vont ensuite « interagir » pour s’étendre à des secteurs incontournables. À la manière de petites gouttes de mercure sur une surface plane : elles roulent et s’interpénètrent jusqu’à ne plus former qu’une seule bille. C’est à ce phénomène planétaire que nous assistons aujourd’hui, à un rythme accéléré, et il nécessite une analyse ainsi qu’une prise de conscience de la part des responsables industriels, politiques et universitaires.
En effet, la nouvelle nouvelle économie née de la montée du pronétariat pose des problèmes culturels, politiques, sociologiques et économiques inédits. Les gouvernants doivent revoir leurs priorités en matière d’allocation des ressources pour le développement des réseaux. Les universitaires ont à réviser leur enseignement pour rendre perceptible et opérationnelle la nouvelle culture d’Internet, des média des masses et du temps réel. Les industriels, enfin, doivent remettre en question les techniques qu’ils utilisent pour toucher les consommateurs selon un mode pyramidal, car les pronétaires, par l’utilisation des blogs, vlogs, wikis, journaux citoyens, IM, téléphone mondial gratuit tel que Skype 1, etc., comme outils stratégiques de production et de distribution, créent un univers commercial parallèle à celui des firmes classiques. Mais la révolution pronétarienne est d’abord sociétale avant d’être économique. D’où les défis et les enjeux auxquels sont aujourd’hui confrontés entreprises et gouvernements. D’où l’importance aussi de l’information et de la formation permettant à chaque acteur de la vie économique et sociale de mieux comprendre ces évolutions pour construire son avenir.
(Article sur Bétapolitique)
26/09/07
Un Manifeste toujours d'actualité
(1976) Manifeste pour une humanité libérée
L'humanité vit une crise profonde et globale; des peuples entiers en saignent et en meurent. Mais les sociétés riches, accaparées par leurs possessions, entravées par leurs appareils, enfermées dans leurs problèmes, se réfugient encore derrière la façade de leurs certitudes. Les sociétés industrielles « avancées » sont, en général, aveugles sur leur propre situation, dans une fuite en avant qui les rend incapables de remettre en cause les moteurs de leur type de développement et les finalités concrètes de leur existence. Elles ne s'aperçoivent pas qu'elles sont structurées pour développer des inégalités croissantes dans chaque pays et entre les pays. Dans leurs pratiques, ces sociétés sont sourdes aux cris qu'élèvent les hommes en détresse ou en révolte : peuples dominés, nations humiliées, jeunesse ignorée ou méprisée. Des responsables et des élites du tiers-monde veulent sortir leurs pays d'une situation d'infériorité et de misère. Ils proposent pour cela un nouvel ordre économique international qui récuse le droit des forts à exercer librement leur domination et qui requiert de tous des devoirs de solidarité. Mais à peine ébauché, ce nouvel ordre se trouve menacé par des divisions profondes ; une rupture entre les pays du Nord et les pays du Sud est même possible. Les conséquences en seraient incalculables pour les uns et pour les autres. Une telle coupure provoquerait des bouleversements, des désordres dans tous les pays et sans doute des conflits meurtriers dont les plus faibles seraient encore les victimes. Cependant, il serait tout aussi dangereux de répondre à l'exigence de la construction d'un nouvel ordre économique par des propositions hypocrites ou dilatoires. Les jeunes, les faibles, les démunis, les «sans voix » du monde ne peuvent plus accepter de vivre sans avenir et sans espoir. Aujourd'hui, l'appel de cette humanité pauvre et opprimée devient revendication, contestation, clameur, révolte, volonté révolutionnaire. Nous devons y répondre en adoptant collectivement une autre conduite et des pratiques différentes permettant le véritable développement de tout homme et de tous les peuples. Cela va exiger, à n'en pas douter, des transformations radicales et parfois douloureuses dans le comportement social des individus et des groupes. La résistance des structures et des mécanismes des sociétés industrielles sera grande et la réaction "des groupes sociaux privilégiés sera très forte.
C'est pourquoi, face à une telle situation, nous dénonçons :
- un prétendu ordre social qui crée l'inégalité, l'injustice et le désordre humain ;
- une amélioration de la qualité de la vie qui exclurait une répartition équitable des richesses du monde et serait un défi au droit à l'existence des peuples sous-développés ;
- un semblant de justice qui n'octroierait pas la dignité et la liberté à tout homme et à tout peuple ;
- des idéologies et un nationalisme qui aboutiraient à constituer des rapports de forces contraires à la solidarité entre les peuples et entre les générations ;
- un progrès technique et une croissance économique qui auraient pour conséquence d'accroître les inégalités de travail et de vie à l'intérieur des pays et entre pays ;
- une société enfin qui manquerait du sens de la mesure, bloquée sur un type de rationalité, incapable de s'ouvrir à toutes les exigences de l'humain.
La construction d'un nouvel ordre économique international ne saurait s'identifier à une simple remise en ordre ou à un ajustement du modèle actuel de croissance. Une remise en cause profonde de ce type de société s'impose.
Pour atteindre un nouvel objectif, nous proposons de constituer des forces et de soutenir activement les groupes capables de :
- reconnaître les droits des nouveaux partenaires de l'économie mondiale, Etats ou groupes sociaux ;
- être ouvert aux aspirations des autres peuples et des nouvelles générations; accepter que leur vision de l'avenir puisse se projeter d'une manière toute différente de la nôtre, même et surtout si cela dérange l'ordre des choses existant ;
- admettre l'interdépendance des avenirs économiques en accordant une priorité aux besoins fondamentaux, individuels et collectifs, en tenant compte aussi des choix de développement et des choix de société des pays neufs et des jeunes du monde ;
- faciliter partout la pratique et les objectifs de ceux qui veulent compter d'abord sur leurs propres forces, avec tout ce que cela entraîne en matière de choix de gestion et de responsabilité ;
- contribuer à résoudre les grands problèmes globaux du monde : crise alimentaire, exode rural, racisme et recrudescence de la violence ;
- travailler à l'aménagement de l'espace mondial et du temps de tous les hommes comme construction d'une grande oeuvre collective ;
- considérer que les pays neufs et la jeunesse du monde sont les premiers partenaires avec lesquels doit s’établir une authentique coopération pour des solidarités entre régions du globe et entre générations.
Convaincus de la gravité de la partie qui se joue aujourd'hui pour le devenir du monde, estimant que la construction d'un nouvel ordre économique et social international est une oeuvre trop importante pour être laissée entre les mains des seules élites au pouvoir, percevant une résistance active et passive à la mise en cause du modèle de croissance qui a présidé aux choix des sociétés industrielles, souhaitant un véritable dialogue entre le Nord et le Sud et entre les générations, où les plus forts viendraient à douter de leurs certitudes pour faire place à l'imagination créatrice des faibles,
nous en appelons à l'opinion publique et à tous les responsables quelles que soient leurs appartenances idéologiques, religieuses ou philosophiques, en leur demandant de prendre en compte dans leurs actions les sept points de la déclaration suivante :
1. Nous reconnaissons que l'humanité a besoin d'une nouvelle visée directrice, d'un nouveau vouloir commun pour remplacer la froide organisation rationnelle de nos sociétés par une qualité de tous les rapports humains et l'extension des solidarités à la terre entière.
2. Nous devons travailler à construire de nouvelles formes d'interdépendance et de solidarité, respectueuses de l'autonomie des groupes et des pays les plus faibles et capables de neutraliser les causes permanentes d'agressivité et de conflit.
3. Nous devons en particulier pour cela supprimer les causes d'infériorité et d'humiliation qui sont dues aux divers effets de domination, consciente ou non, que les groupes ou pays les plus forts exercent sur les démunis et les faibles.
4. Nous nous engageons à soutenir les efforts qui sont faits pour redécouvrir, comprendre et revaloriser l'héritage des savoirs pratiques, des outils et des structures de vie dont les formes actuelles nous écrasent, mais dont la mémoire retrouvée pourrait faire des moyens de libération parmi d'autres.
5. Nous nous efforçons de faciliter la pleine utilisation de l'expérience vécue et des capacités de création des travailleurs, des consommateurs et d'une façon générale des citoyens pour qu'ainsi se constitue le contre-pouvoir concret, nécessaire à la mise en cause du modèle actuel de société.
6. Nous luttons pour que s'organise la résistance active à l'aliénation et à la dépersonnalisation et pour que s'affirme comme pouvoir réel une volonté politique de contrôle sur les pouvoirs économiques et techniques.
