Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

01/06/08

Je vous salue ma France

Extrait de "Le musée Grévin" de Louis Aragon.

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Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !
Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux...
Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !
Cloches, cloches, sonnez l'angélus des oiseaux !

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux...
Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !
Ma France de toujours, que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l'oiseau du large y vienne et se confie.

Je vous salue, ma France, où l'oiseau de passage,
De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid !

Patrie également à la colombe ou l'aigle,
De l'audace et du chant doublement habitée !
Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité...

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l'on vient de loin saluer dans sa ville
Paris, mon coeur, trois ans vainement fusillé !

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu'il ne tonnera plus,
Liberté dont frémit la silence des harpes,
Ma France d'au-delà le déluge, salut !

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14/05/08

Un jour, un jour

Louis Aragon

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Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime

Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais je voyais l'avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages

Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jeté ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

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21/04/08

Aimé Césaire (1913-2008)

cesaire

Extraits des Cahiers du retour au pays natal, d'Aimé Césaire, 1939.

Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, ma terre. (…)

ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale  (…)

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot (...)

Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai». Et je lui dirais encore : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

VOIR AUSSI: http://oumma.com/Aime-Cesaire-Il-est-bien-plus
ET: Extraits du Discours sur le colonialisme
ET ENCORE:http://lexpressiondz.com/article/3/2008-04-23/51979.html

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29/03/08

Céline, « dernier auteur maudit » selon Vargas Llosa

Louis-Ferdinand Céline n'en finira probablement jamais de susciter admiration et répulsion. Mario Vargas Llosa, auteur péruvien et adopté depuis par l'Espagne a ainsi tenu à ajouter sa pierre et son hommage à l'oeuvre célinienne. Celle du « dernier auteur maudit », a-t-il déclaré dans El Pais.

« Il serait intolérable dans son pessimisme et sa noirceur, s'il n'y avait cette captivante puissance que dégage un langage virulent », précise-t-il. Ne s'attachant pas à ce que la vox populi a retenu de Céline, il s'insurge contre le refus de lui reconnaître ce talent typique, « à cause de ses sympathies hitlériennes ». Sauf que « personne n'a décrit aussi bien que lui, avec une intuition géniale, cette humanité obtuse et stupide ».

Une révolution stylistique

S'attardant un peu plus sur le style et ses fameux points de suspension, Vargas estime que Céline a créé une « véritable révolution » dans la narration. Mais après le Voyage et Mort à crédit, le souffle s'est épuisé. Son oeuvre « ne s'est plus élevée au-dessus de cette petitesse et médiocrité dans lesquelles vivent tous ses personnages, à demi asphyxiés et au bord de l'apoplexie hystérique » considère Vargas.

« Tous [ses personnages] sont marqués par le ressentiment, une certaine forme d'égoïsme, de bêtise et de méchanceté », effectivement, mais ils ne sont, de ce point de vue, que trop humains. « Peu d'écrivains ont décrit mieux que Céline cet esprit tribal qui est le plus lourd des poids retenant une société qui essaye de progresser et laisser derrière elle les préjugés et les habitudes fâchées avec la modernité. »

Une impossible ouverture à l'autre

Ou encore, ils « sont nationalistes et provinciaux, dans le pire sens de ces mots : parce qu'ils ne veulent pas voir ni regarder au-delà de leur nez. Comme Ferdinand Bardamu dans le Voyage ou Ferdinand dans Mort à crédit », leurs voyages pour découvrir se font en pure perte ! Tout devient « inutile : ils ne peuvent ni comprendre ni apprendre quelque chose sur les autres parce que, du fait de leurs préjugés, de leur méfiance ou de leur volonté, ils sont incapables de s'ouvrir aux autres et de se montrer eux-mêmes. »

Rappelons que les Éditions Montparnasse ont édité un DVD sur Céline, que nous ne saurions trop vous conseiller pour découvrir un témoignage authentique, tiré d'images d'archive. L'écrivains qui disait : « L’homme est nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui. C’est ça mon livre. »

Rédigé par Victor de Sepausy, http://www.actualitte.com/

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20/03/08

Des hivers qui durent douze mois

Il existe des murs d'importance,
abritant des palais imposants,
où s'engouffrent des vents immobiles,
où ne pénètre jamais le froid.

Il existe des gens sans conscience
qui signent des décrets malfaisants
et radotent des lois imbéciles
qui balaient la raison et le droit.

Il existe des lieux d'insolence,
à l'abri des gueux et des perdants,
où s'ébattent des princes futiles,
brûlant des fortunes dans la joie.

Il existe, dans la douce France,
de la mort au milieu des vivants,
du désert au mitan de la ville,
des hivers qui durent douze mois.

J'ai vu des regards sans existence,
des fantômes qui trompent le temps,
des humains aux gestes malhabiles
qui mendient devant les cinémas.

Tout un peuple garde le silence,
mais le vacarme est assourdissant;
la détresse, sans cesse, défile
et se blottit sous le moindre toit.

Il existe des murs d'importance,
abritant des palais imposants,
où s'engouffrent des vents immobiles,
où ne pénètre jamais le froid.

Il existe, dans la douce France,
de la mort au milieu des vivants,
du désert au mitan de la ville,
des hivers qui durent douze mois.

Serge Utge Royo


Copyrights © 2006 - Edito Hudin - Tous droits réservés
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10/03/08

Poésie de Palestine

Mahmoud Darwich

Etat de siège

Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar



titre original : Hâlat hisâr
éditeur original : Riad el-Rayyes, Beyrouth, 2002


Actes Sud / Sindbad, 2004


Extraits :


Ici, sur les pentes des collines, face au couchant
Et à la béance du temps,
Près des vergers à l’ombre coupée,
Tels les prisonniers,
Tels les chômeurs,
Nous cultivons l’espoir.

(…)

De plomb, le ciel de midi,
Orangé, la nuit. Quant aux cœurs,
Ils sont restés neutres ainsi que les roses de la clôture.

*

Dans le siège, la vie est l’intervalle
Entre le souvenir de son achèvement
Et l’oubli de sa fin.

*

La vie.
La vie, toute la vie
Avec ses carences,
Accueille des étoiles voisines,
Sorties du temps,
Et des nuages migrants,
Sortis du lieu.
Et la vie ici
Se demande
Comment leur redonner vie.

(…)

[A un assassin]
Si tu avais contemplé le visage de la victime,
Réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz,
Tu te serais délivré de la sagesse du fusil
Et tu aurais changé d’avis :
Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité !

*

[A un autre assassin]
Si tu avais laissé trente jours au fœtus,
Les possibilités auraient été autres :
L’occupation finie, le nouveau-né aurait oublié
Les temps du siège,
Il aurait grandi en bonne santé, serait devenu un jeune homme,
Aurait étudié avec l’une de tes filles
L’histoire ancienne de l’Asie
Et ils auraient pu s’aimer,
Donner jour à une fille (et elle serait juive de naissance !).
Qu’as-tu donc fait ?
Ta fille est aujourd’hui veuve,
Ta petite-fille, orpheline.
Qu’as-tu fait de ta famille fugitive ?
Comment as-tu pu, d’une seule balle, abattre trois colombes ?

(…)

Ce siège durera jusqu’à ce que l’assiégeant,
Comme l’assiégé, réalise que l’ennui
Est l’un des attributs de l’Homme.

*

Vous qui veillez ! N’êtes-vous pas fatigués
De surveiller la lumière dans notre sel ?
Et du feu des roses dans notre plaie,
N’êtes-vous pas fatigués, vous qui veillez ?

(…)

Pays au point de l’aube,
Réveille ton cheval
Et monte
Léger, léger,
Pour devancer ton rêve.
Et si le ciel te retardait,
Assieds-toi sur une roche qui soupire.

(…)

[A un poète]
Chaque fois que l’absence t’a abandonné,
Tu t’es trouvé impliqué dans la solitude des dieux.
Sois donc "le dedans" errant de ton dehors
Et "le dehors" de ton dedans,
Sois présent dans l’absence.

(…)
A un gardien de prison]
Je t’apprendrai l’attente
A la porte de ma mort ajournée.
Prends ton temps, prends ton temps,
Tu pourrais en avoir assez de moi,
Me libérer de ton ombre
Et entrer dans ta nuit,
Libéré de mon fantôme !

(…)

Cette terre est basse, haute,
Sainte, adultère,
Nous ne nous soucions pas de la science des attributs,
Car la fente,
La fente des cieux,
Pourrait devenir
Géographie !

*

Le martyr m’assiège tous les jours de ma vie.
Il me demande : Où étais-tu ?
Rends aux dictionnaires tous les mots
Que tu m’avais offerts,
Et pour les dormeurs, réduis le grondement de l’écho !

(…)

Mes amis me préparent toujours une cérémonie
D’adieux, une tombe confortable à l’ombre des chênes,
Une stèle en marbre inaltérable.
Mais je les précède toujours aux funérailles :
Qui est donc mort … Qui ?

(…)

Que la paix soit sur celui qui partage
Mon ivresse de lumière, la lumière du papillon
Dans la nuit de ce tunnel.

(…)

La paix, deux ennemis qui rêvent chacun
De bâiller sur les trottoirs de l’ennui.

La paix, gémissements de deux amants qui se lavent
Au clair de lune.

(…)

La paix, chant funèbre pour le cœur du jeune homme transpercé par un grain de beauté,
Non par les balles ou les éclats d’obus.

La paix, chanter une vie, ici, dans la vie,
Sur la corde de l’épi.


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12/02/08

L'amoureuse

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire

Paul Eluard, Capitale de la douleur

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23/12/07

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud!



Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.


Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.


Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.


René Char.  Fureur et mystère, 1962

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17/12/07

La quête

La quête de Jacques Brel :
1968
tiré de L’Homme de la Mancha

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Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.

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20/11/07

Un poème d'amour, par Pablo Neruda

Tu es au crépuscule un nuage dans mon ciel,
ta forme, ta couleur sont comme je les veux.
Tu es mienne, tu es mienne, ma femme à la lèvre douce
et mon songe infini s'établit dans ta vie.

La lampe de mon coeur met du rose à tes pieds
et mon vin d'amertume est plus doux sur tes lèvres,
moissonneuse de ma chanson crépusculaire,
tellement mienne dans mes songes solitaires

Tu es mienne, tu es mienne, et je le crie dans la brise
du soir, et le deuil de ma voix s'en va avec le vent.
Au profond de mes yeux tu chasses, ton butin
stagne comme les eaux de ton regard de nuit.

Tu es prise au filet de ma musique, amour,
aux mailles de mon chant larges comme le ciel.
Sur les bords de tes yeux de deuil mon âme est née.
Et le pays du songe avec ces yeux commence.

Pablo Neruda
Poème XVI (les vingt poèmes d'amour)
http://houdac.blogspot.com/2005_10_01_archive.html

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