28 avril 2012

Sur Teilhard, par Yvan Balchoy

Le Père Teilhard de Chardin a analysé les tenants et aboutissants de sa foi personnelle dans sa plaquette : « Comment je crois » (Pékin, 28 octobre 1934). commentjecrois
Partant de sa foi inconditionnelle au monde, comme valeur totale et infaillible, en l’ESPRIT comme but du Mouvement qui anime ce monde, un esprit qui exige l’immortalité et qui culmine dans le PERSONNEL.
Il passe alors en revue les différents courants religieux du monde et les confronte aux exigences de sa foi personnelle. Séduit en Asie, par les religions orientales, pour leur sens du TOUT, il est déçu cependant par une Unité qui naît chez elles non de la concentration du multiple, comme lui-même le pensait, mais de sa suppression (page 9 bis).
Attiré aussi par les panthéismes humanitaires modernes (page 10, bis), sortes de religions sans Dieu, pour leur amour des valeurs terrestres, il fut chaque fois déçu rapidement, ressentant une impression d’insincérité, d’inachèvement, d’asphyxie.
Quant au courant chrétien (page 11 bis) de son enfance et de toute sa formation, il ne se sentit pas toujours en accord total avec lui parce que, si le Christianisme lui est apparu comme la religion personnaliste par excellence, il lui a paru manquer de cette dimension cosmique à laquelle il attachait tant d’importance.
En découvrant, notamment chez Saint Paul, le Christ universel et cosmique, le Père Teilhard a enfin pu faire coïncider ses exigences personnelles et une religion positive. Il semble bien que le savant Jésuite est plus qu’il ne le pense, encore influencé par l’Idéalisme.
Son apologétique est séduisante, mais elle fait trop l’économie du sens tragique de la vie. Voilà pourquoi elle semble aujourd’hui peut-être moins actuelle que la pensée de Bonhoeffer.

Yvan Balchoy

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14 avril 2011

Teilhard de Chardin: sur le progrès

 

La véritable difficulté posée par l'Homme n'est pas de savoir s'il est le siège d'un Progrès continué; mais c'est bien plutôt de concevoir comment ce Progrès va pouvoir se poursuivre longtemps au train dont il va sans que la Vie n'éclate sur elle-même ou ne fasse éclater la Terre sur laquelle elle est née. Notre monde moderne s'est fait en moins de dix mille ans; en en deux cents ans il a changé plus vite qu'au cours de tous les millénaires précédents [que dirait Teilhard s'il écrivait en 2007 !]. Avons-nous jamais songé à ce que pourra être psychologiquement notre planète dans un million d'années ? Au fond, ce sont les utopistes (non les "réalistes") qui ont scientifiquement raison: eux du moins, même si leurs anticipations font sourire, ils ont le sens des dimensions vraies du phénomène humain.
Le Progrès, s'il doit continuer, ne se fera pas tout seul.
Si vraiment un champ presque illimité s'ouvre devant nous dans l'avenir, quelles doivent être, pratiquement, nos dispositions par rapport à cette marche en avant ? J'en vois deux, qui peuvent se réumer en cinq mots: une grande espérance, en commun.
a)- Une grande espérance, d'abord. Un goût passionné de grandir, d'être, voilà ce qu'il nous faut. Arrière donc les pusillanimes et les sceptiques, les pessimistes et les tristes, les fatigués et les immobilistes ! La Vie est perpétuelle découverte. La Vie est mouvement.
b)-En commun. Pour avancer, toutes les directions ne sont pas bonnes. Mais une seule fait monter, celle qui par plus d'organisation mène à plus de synthèse et d'unité. Arrière donc, ici encore, les purs individualistes, les égoïstes, qui pensent grandir en excluant ou en diminuant leurs frères - individuellement, nationalement, ou racialement. La Vie se meut vers l'unification. Notre espérance ne sera opérante que si elle s'exprime en plus de cohésion et plus de solidarité humaine.
Nous n'avancerons qu'en nous unifiant.

Pierre Teilhard de Chardin, Réflexions sur le Progrès,Oeuvres, Ed Seuil, V. pp 95-97


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18 novembre 2010

Teilhard de Chardin, point de rencontre entre christianisme et marxisme

Roger  Garaudy a souvent fait référence à Teilhard de Chardin dans ses oeuvres, il lui a consacré plusieurs articles dans diverses publications, notamment le n° de mars 1965 de la revue EUROPE. Il s'âgit ici  d'un extrait de ses mémoires.

L'oeuvre de Teilhard de Chardin est un point de rencontre naturel entre le christianisme et le marxisme. Ce grand paléontologiste a découvert dans ses fouilles, près de Pékin, l'un des chaînons intermédiaires entre les mammifères les plus évolués et l'homme: le sinanthrope.
Il fonde sa vision du monde sur un évolutionnisme généralisé. Il étend le transformisme au-dessous de la vie, avec la genèse et la complexité croissante de la matière, et, au-dessus, avec l'histoire humaine en sa visée suprême: le Dieu fait homme.
C'est le contraire de l'évolutionnisme vulgaire, scientiste, qui essaie de réduire le supérieur à l'inférieur et l'homme au singe. Teilhard inverse ce mouvement, en privilégiant non les dérives descendantes de l'entropie, mais le mouvement ascendant de l'homme vers ses fins divines.
Je sens, obscurément encore (RG décrit son état d'esprit en 1951-1953, ndlr), que le Père Teilhard de Chardin, sur un autre plan, celui de la science, va dans le même sens que les prêtres ouvriers sur celui de la société: il enracine l'esprit dans la matière, comme eux l'appel du Christ dans la masse humaine. Aller vers Dieu n'exige pas que l'on tourne le dos ni à la matière ni au monde.
L'Eglise ne cessera plus d'être habitée, travaillée au plus profond d'elle-même, par ce double appel. Pourrai-je, en mon Parti (Roger Garaudy est alors membre du Bureau politique du Parti communiste français, ndlr), aiguiser pareille exigence ?
Au-delà des divergences sur nos visions du monde, fussent-elles irréductibles, c'est une nécessité historique, dont j'éprouve l'évidence charnelle: aider, par le dialogue, à la prise de conscience de nos fins communes - au moins de nos fins avant-dernières - et dégager les moyens d'une pratique commune pour l'avènement de l'homme.

Roger Garaudy, Mon tour du siècle en solitaire, Editeur Robert laffont, 1989, pp 209-210

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25 décembre 2009

La vision teilhardienne de l'homme: le point Omega

(Extrait d'un article intitulé "L'homme chez Nietszche et Teilhard de Chardin")

 

    Pierre Teilhard de Chardin est un jésuite, né en 1885 dans le Puy-de-Dôme et mort aux Etats-Unis en 1955.

       

    Il y a chez lui la conscience douloureuse d’une scission, d’une rupture même entre le christianisme, tel qu’il est perçu par l’homme moderne, et les aspirations les plus légitimes et les plus profondes de celui-ci concernant le monde. Il opérera la rencontre entre le message chrétien et l’homme, entre la science et la foi.

 

       

    Il va entreprendre d’étudier le « phénomène humain ».

      

   

    Pour Teilhard, l’homme est un phénomène naturel, un événement situé dans la série des faits qui marquent l’évolution de l’univers. Sa condition première est essentiellement temporelle et historique.  

      

   

    ·     L’homme, observé du dehors et scientifiquement, né de la nature et de l’animalité, se révèle sur le plan biologique, mais plus encore par ses moyens d’action, par ses gestes, par ses oeuvres… , comme un être tout à fait à part.  

      

   

    ·     Mais l’homme ne s’observe pas que du dehors, il a aussi un incroyable privilège, celui de s’atteindre du dedans et de pouvoir porter témoignage de lui-même. Il se dévoile comme intériorité personnelle, grâce à ce repliement sur soi qu’est la « réflexion ». Il acquiert peu à peu une personnalité originale qui le distingue d’autrui et qui, par l’ensemble de ses options, lui fait assumer la responsabilité de sa destinée. L’ensemble de ses expériences lui donne conscience d’avoir, en tant que personne, une valeur universelle et une dignité absolue.  

      

   

    ·     Cependant, l’homme se découvre comme « inachevé », instable, et en porte-à-faux. Sans cesse, il projette de se dépasser. Il exprime un besoin d’absolu.  

      

   

    Teilhard évoque le seuil qui est passage de la conscience simple par laquelle l’animal connaît les choses, à la conscience de soi, par laquelle l’homme connaît qu’il connaît, sait qu’il sait.

      

   

    Il décrit la capacité de réflexion propre de l’homme, cette conscience de soi mais aussi cette aptitude à poser des actes libres. C’est dans cette capacité de liberté que l’homme se révèle le plus profondément unique parmi les autres êtres.  

      

   

    L’homme envahit la terre de sa pensée (Noosphère).  

      

   

    Par le fait qu’elle est la seule à jouir du privilège de soi, la personne a une triple propriété :  

 

      ·     la propriété de tout centrer autour de soi,  

 

    ·     celle de pouvoir se centrer toujours davantage sur son intériorité,  

 

    ·     celle de rejoindre tous les autres centres personnels qui l’entourent.  

 

               

    Le salut vient non par le haut mais par le centre, l’intériorité.  

   

 

 

    La personne est soumise à la tentation de l’isolement et de l’égoïsme qui l’appauvrissent.  

      

   

    Pour Teilhard, la personne n’est révélée à elle-même que dans l’amour. Mais il faut qu’elle s’enracine, qu’elle puise sa sève et sa force dans une source suprême d’amour.  

      

   

    Nous arrivons ainsi à la clef de voûte qui maintient tout l’édifice de la pensée teilhardienne dans sa cohérence et qui donne sens à sa grandiose vision de l’homme : le fameux « Point Oméga » : foyer d’attraction, foyer de personnalisation suprême, seul clef du mystère de l’homme personnel comme de toute l’Humanité, porte ouverte sur son avenir trans-terrestre. (Le phénomène humain)  

      

   

    Sa foi donne un vrai nom et un vrai visage à ce point oméga : le Christ.  

      

    

    L’homme est une contingence réussie.  

 

       

    Le monde n’est pas chaotique, il a un sens pour l’homme.  

      

   

    C’est toujours la Cause finale qui est la source cachée des premiers commencements.  

      

   

    Les réponses de Teilhard intègrent tout ce que la science moderne nous a apporté de lumières nouvelles sur l’homme grâce à la théorie de l’évolution et qui en dévoilent le sens et sont de nature à combler un besoin profondément ressenti par l’homme contemporain.  

      

   

    Teilhard, un grand prophète de l’espérance !  

      

   

    Sans méconnaître le mystère de la souffrance et du mal, qui hante le cœur de l’homme et qui meurtrit douloureusement l’humanité toute entière, sa confiance dans la visée positive du progrès humain lui fait présager un avenir optimiste pour l’homme sur cette terre.  

      

   

    Toute souffrance et toute mort reste une énigme. Dans la souffrance, il y a de l’insondable qui n’a pas de réponse. Nous ne sommes pas seul pour porter la souffrance et ne pas désespérer. 


Romain Bernard

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04 décembre 2009

Comment je crois

Après ce que je viens de déclarer sur ma conviction qu'il existe un terme personnel divin à l'Evolution universelle, on pourrait penser que, en avant de ma vie, l'Avenir se découvre serein et illuminé.
Il n'en est rien.
Sûr, de plus en plus sûr, qu'il me faut marcher dans l'existence comme si au terme de l'Univers m'attendait le Christ, je n'éprouve cependant aucune assurance particulière de l'existence de celui-ci. Croire n'est pas voir. Autant que personne, j'imagine, je marche parmi les ombres de la foi.
L'obscurité de la foi, à mon avis, n'est qu'un des cas particuliers du problème du Mal. Et, pour en surmonter le scandale mortel, je n'aperçois qu'une seule voie possible: c'est de reconnaître que si Dieu nous laisse souffrir, pécher, douter, c'est qu'il ne peut pas, maintenant et d'un seul coup, nous guérir et se montrer. Et, s'il ne le peut pas, c'est uniquement parce que nous sommes encore incapables, en vertu du stade ou se trouve l'Univers, de plus d'organisation et de plus de lumière.
Nos doutes, comme nos maux, sont le prix et la condition même d'un achèvement universel.
Voilà comment je crois
.
J'accepte, dans ces conditions, de marcher jusqu'au bout sur une route dont je suis de plus en plus certain, vers des horizons de plus en plus noyés dans la brume.

Pierre Teilhard de Chardin
cité sur: http://drzewijc59.blogspot.com/Le lien n'est plus actif [NDLR, 10/07/2011]

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30 septembre 2009

Teilhard de Chardin et les courants ethniques

Teilhard de Chardin croyait en une synthèse de l’humanité qui lui donnerait enfin un esprit unique, une âme unifiée. Cependant, il distinguait fondamentalement cette synthèse d’un projet de fusion, et il rejetait avec la dernière énergie toute forme de massification dépersonnalisante, comme celle qu’à ses yeux favorisait la doctrine de Karl Marx. Il désapprouvait toute tendance à l’uniformisation.

Teilhard4.jpgIl affirmait, de fait, que la synthèse finale accomplirait l’individu dans sa spécificité, mais aussi les cultures ethniques. En effet, “Zoologiquement parlant, pourrait-on dire, le groupe humain peut se définir comme le produit d’une ramification (spéciation) constante, constamment surmontée et synthétisée par convergence en milieu spatialement et psychiquement courbe.” Et ainsi, “il faut tenir compte du fait que, non seulement individuellement, mais encore ethniquement, les hommes représentent des éléments complémentaires (...). Par suite de sa structure ramifiée, l’Humanité est formée, si l’on peut dire, d’un grand nombre d’‘isotopes’ réfléchis, - chacun doué de ses vertus particulières. Et ne pas tenir compte de cette diversité des écailles humaines pour en surveiller et assurer le développement en proportions convenables serait aussi grave que de chercher à contrarier la double force, externe et interne, qui les oblige à se reployer sur soi.”

C’est assez clair. La vraie synthèse, et donc un universalisme authentique ne peuvent passer que par le respect des spécificités culturelles de tous les groupes humains, parce que le progrès vers l’Unité ne peut se faire que par le développement des vertus propres à chacun d’eux. En aucun cas, il n’est possible de sacrifier l’humanité particulière à l’humanité globale, puisque la seconde n’est que l’accomplissement de la première.

On peut toujours contester qu’une culture ou une autre puisse se relier à l’universel: mais cette idée est l’essence du colonialisme, je pense.

Le projet de Teilhard est ambitieux, mais il a raison de dire, ailleurs, qu’il est le seul qui soit logique et cohérent, et donc, réalisable. Toute voie apparemment plus facile, plus réaliste, manque le but. La base de l’humanité unifiée ne peut être que la fraternité: non la soumission à un centre décrété relié au divin a priori. Et ici, je ne vise pas forcément ce qui s’affiche officiellement comme religion.

http://remimogenet.blog.tdg.ch/


et aussi sur le même blog et toujours à propos de Teilhard: http://remimogenet.blog.24heures.ch/archive/2009/10/02/science-et-christ-et-teilhard-de-chardin.html



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15 juin 2009

Pierres vivantes de Teilhard

                                        Sur http://apocalypsis.hautetfort.com/                                                                                                                                                                                                               

"Teilhard ne méconnaît pas la valeur spirituelle du désert ; mais il n'est pas dupe. Il n'a pas oublié la prière du Christ pour ses Apôtres : "Père, je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais." Il montre à plusieurs reprises du respect pour les contemplatifs, mais il craint que les monastères expriment encore une désertion, une fuite du monde, alors même que "c'est la passion (non la fuite) du Monde qui devrait pousser à la solitude !"... Et jose penser que la fascination de Teilhard pour les déserts, ceux d'Égypte ou ceux d'Asie en particulier, n'est pas seulement le fait du scientifique en quête de roches ou de fossiles, mais bien celui d'un "passionné du Monde " !

 

Derrière ces critiques et ces attaques, non dénuées d'ironie, se cache le souci de Teilhard de discerner, dans l'Église de son temps, "trois pierres périssables dangereusement engagées dans les fondations : la première est un gouvernement qui exclut la démocratie ; la deuxième est un sacerdoce qui exclut et minimise la femme ; la troisième est une révélation qui exclut, pour l'avenir, la Prophétie."

 

(...)

 

À notre époque où les catholiques aiment à parler des pierres vivantes de l'Église, cette mise en garde de Teilhard à l'égard des pierres périssables ne manque pas d'intérêt, voire même de pertinence (à moins qu'il ne s'agisse d'impertinence). Je laisse au lecteur le soin d'en juger, le priant seulement de ne pas oublier que jamais Teilhard ne met en question le rôle essentiel de l'Église. "Sans l'Église, martèle-t-il, le Christ s'évapore ou s'émiette ou s'annule !"

[in (l'excellente biographie de) Teilhard de Chardin, par Jacques Arnould]

Alina Reyes


La biographie "Teilhard de Chardin" par Jacques Arnould, Editions Perrin, vient d'être rééditée dans la collection de poche "Tempus" du même éditeur. Prix: 9€50


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25 mai 2009

L’universalisme selon Teilhard de Chardin

[Les articles sur Teilhard sont assez rares sur le net pour que ceux qui y paraissent méritent d'être remarqués, surtout s'ils sont accessibles à tous et fidèles à la pensée "teilhardienne", ce qui est le cas de celui qui suit publié sur http://remimogenet.blog.24heures.ch/ ]
                                    

 

 

 

Pierre_Teilhard_de_Chardin.jpgTeilhard de Chardin était prêtre, mais sa philosophie reposait fondamentalement sur l’universalisme. Cependant, chez lui, il ne s’agissait pas d’un simple concept: il croyait à une force psychique universelle réelle, avec laquelle l’individu humain était en relation plus ou moins intime. Cette force, dans son esprit, était le Christ. Celui-ci exerçait une force d’attraction sur les âmes, qui tendaient à se fondre en lui.

L’universalisme était donc une idée vivante qui se glissait dans les consciences avec plus ou moins de netteté: car si Teilhard croyait en l’excellence de l’Homme, il ne regardait pas les individus comme égaux dans les faits.

La mondialisation était, ainsi, l’effet naturel de l’attraction christique. L’économie telle qu’elle est devenue, rompant les digues des États, attestait la présence, par-delà les nations, d’une force universelle non seulement dans les consciences, mais dans l’instinct, c’est à dire dans la nature. Ainsi s’expliquait l’Évolution, aussi.

La Nation était pour Teilhard de Chardin un concept dépassé, une étape intermédiaire vers une unité vraiment humaine - et, même, cosmique.

Cependant, il disait comprendre les peurs modernes, face à la perspective de l’universelle synthèse. Le refuge dans les nations était leur reflet: l’individu ne veut pas d’une sublimation qui le ferait se perdre dans un tout qui, pour lui, serait en réalité un néant, un tout dissolvant. Mais il était convaincu que la parousie de l’univers n’ôterait rien à l’individu, qu’il lui donnerait une ampleur cosmique en s’ajoutant à ce qu’il est, et non en le détruisant.

Il faut admettre l’extrême modernité d’un tel point de vue, face à la mystique chrétienne traditionnelle, et à ce qui en est issu. On pourrait par exemple évoquer la doctrine de Jeanne Guyon, qui défendit l’idée d’une forme de passivité intérieure face à Dieu, et la suprématie absolue d’un amour qui se fond en lui sans plus pouvoir s’en détacher et donc créer une forme de distinction entre Dieu et Soi.

Néanmoins, le Christ fait Homme contenait en germe l’idée que l’Homme pouvait à son tour sans cesser d’être lui-même évoluer jusqu’au monde divin. Teilhard a poussé jusqu’au bout cette logique.

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18 novembre 2008

Pierre Teilhard de Chardin, par P. Boudignon

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Pierre Teilhard de Chardin est une figure majeure de la théologie au XXe siècle. Pourtant, il est aujourd'hui largement méconnu, surtout des jeunes générations qui n'ont pas connu la période d'engouement des années cinquante, au lendemain de la publication des premiers tomes de ses œuvres complètes.

Si, depuis une dizaine d'années, on note un timide regain des publications le concernant, il reste qu'aucun chercheur n'est venu renouveler l'inventaire des éléments disponibles. Il s'ensuit que, trop souvent, les études relatives à son œuvre se présentent soit comme des approches émotionnelles, soit comme des notes de lecture, laissant quelque peu en retrait la dimension humaine du personnage.

Or celui-ci, savant préhistorien tout autant qu'homme d'Église, fut aussi une personne qui sut s'entourer d'un incomparable réseau d'amitiés. Teilhard fut un personnage séduisant qui aima et sut se faire aimer. Obligé au silence par des supérieurs inquiets de ce qui leur paraissait être des audaces intellectuelles dangereuses, il trouva auprès de ses amis le soutien et l'écoute indispensables à l'élaboration d'une pensée majeure, pensée chrétienne authentique non moins que singulière et qui élargit le christianisme.

La biographie que propose Patrice Boudignon est établie à la lumière de la correspondance de Teilhard et bénéficie en outre de la publication récente d'autres documents.

Entre foi, science et amitié, Patrice Boudignon dessine le portrait de l'homme Teilhard.

http://www.editionsducerf.fr/home.asp

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07 juillet 2008

La pensée scientifique et religieuse de Teilhard de Chardin

L'attrait pour la Matière et le sens du "Tout"

On a dit combien, dès sa jeunesse, Teilhard recherche le consistant et l'inaltérable. C'est ce qui l'a conduit à la géologie.

Tout au long de ses études, des années du collège à celles de la théologie, s'éveille progressivement en lui le sens du "Tout". Au plus profond de lui-même, c'est l'attrait du géologique et le sentiment du primat de la matière. Il les complète par l'étude de la nature végétale et animale, et par celle de la physique. Il se familiarise avec la démarche du physicien qui cherche, par l'analyse, les fondements ultimes de la matière dans les particules élémentaires, dans les atomes communs à tous les êtres et, mieux encore, dans l'énergie qui les anime.

On peut dire qu'il y a finalement dans la pensée de Teilhard une recherche permanente de l' "Unité" au delà du "Multiple". Dans cette démarche, il a même éprouvé la tentation du panthéisme. Le panthéisme divinise les éléments de la Nature. Teilhard dépassera cette tentation grâce à ses profondes racines chrétiennes, à sa foi au Verbe incarné, associée à l'éclosion en lui de l'idée d'évolution, qui le conduiront à découvrir la présence du Christ au sein même de la création.

La notion d'Evolution - son élargissement

Instruit par son expérience de géologue et de paléontologue qui a recherché pendant des années les traces de la vie fossile à Jersey, en Egypte, dans les forêts du Sussex puis en Chine, il souscrit pleinement, comme on l'a dit, à la théorie de l'évolution des êtres vivants qui commence à être admise par un certain nombre de scientifiques.

Mais Teilhard est un homme de synthèse. Faisant en lui la synthèse de ses connaissances scientifiques, philosophiques et théologiques, il élargit et généralise cette notion d'évolution. Il intégre à sa connaissance de l'évolution biologique la théologie cosmique de St Paul et de St Jean, dans une synthèse attisée par la lecture de l'"Evolution créatrice" de Bergson. Il en arrive ainsi à cette idée d'une évolution universelle, d'une "dérive profonde et totale de l'Univers tout entier".

La relation de la Matière et de l'Esprit

La pensée de Teilhard entre ainsi dans un "Univers évolutif" où la relation de la Matière à l'Esprit s'éclaire pour lui d'un jour nouveau : Matière et Esprit ne sont plus deux états opposés d'un Cosmos statique ; ce sont les deux faces intimement unies de l' "étoffe cosmique" en évolution où l'Esprit entraîne la Matière dans une dynamique orientée du passé vers l'avenir. Dans l'unité de la Matière et de l'Esprit, l'Esprit nous oriente vers l'avenir: c'est, pour Teilhard, le primat de l'avenir.

Cette manière de comprendre la relation de la Matière et de l'Esprit, il la développe tout particulièrement dans "Le Mileu divin", écrit comme on l'a vu vers 1926. L'idée lui en était d'ailleurs venue déjà au cours de ses études de théologie et il n'est pas inutile de citer ici son poème intitulé "La puissance spirituelle de la Matière", écrit en 1919. Il écrit (page 89):

"Dieu rayonnait au sommet de la Matière dont les flots lui apportaient l'Esprit."

Le poème se termine par un hymne à la Matière dont voici quelques extraits :

"Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher, toi qui ne cèdes qu'à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger. ...
Bénie sois-tu, puissante Matière, Evolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité. ...
Je te bénis, Matière, ... dans ta totalité et ta vérité ....
Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l'Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné. (XIII, pp.89-90)
"

Poème qui veut illustrer une relation de la Matière à l'Esprit où la Matière est la "matrice" de l'Esprit qui l'anime et grandit en elle.

Il ne perçoit pas immédiatement, toutefois, toutes les implications d'une telle démarche. "Il faudrait, écrira-t-il plus tard à ce sujet, toute une vie pour mesurer ce que ce changement dans la notion même d'Esprit avait, pour l'intelligence, la prière et l'action, de constructif et révolutionnaire, à la fois (XIII,p.36)".

Biosphère et Noosphère

Matière et Esprit, Teilhard va retrouver cette dualité dans les réalités mêmes du monde matériel et humain. On l'a dit, l'expérience de la guerre de 14-18 lui a fait prendre conscience de la réalité de collectivités humaines. Il écrira plus tard:

"Deux immenses unités vivantes commençaient à monter sur mon horizon interne, unités de dimensions planétaires :
- L'une où venaient peu à peu se grouper et s'harmoniser sans effort mes multiples expériences de biologiste sur le terrain et en laboratoire : l'enveloppe vivante de la Terre, la "Biosphère".
- Et l'autre, pour la perspective définitive de laquelle il ne faudrait rien moins, sur mon esprit, que le grand choc de la Guerre : l'Humanité totalisée, la "Noosphère" (dont) la vision avait germé dans ma tête au contact prolongé des énormes masses humaines qui, de l'Yser à Verdun, s'opposaient alors dans les tranchées de France. (XIII, p.37 et p.40)
"

Biosphère et Noosphère, deux concepts distincts et fondamentaux qui prendront dans sa pensée une place des plus importantes.

"Le Milieu divin"

Penchons-nous maintenant sur les deux principaux ouvrages de Pierre Teilhard de Chardin, dans lesquels s'est exprimée une pensée scientifique et religieuse dont nous venons de relever quelques-uns des éléments qui l'ont progressivement constituée.

Nous parlerons d'abord du "Milieu divin", écrit, nous l'avons dit, peu après la crise de 1925, lors d'un séjour en Chine, et auquel nous avons déjà fait allusion. C'est un livre de spiritualité du chrétien engagé dans le monde, dédié à "Ceux qui aiment le Monde", écrit pour tous ceux qui sont en recherche, pour les mouvants du dedans et du dehors de l'Eglise.

Voici quelques grandes lignes de cet ouvrage :

  • Une spiritualité de l'action : l'homme est fait pour l'action - mais, en retour, l'action fait l'homme, corps et esprit. C'est par le corps, par le regard, le geste, l'action, que l'esprit manifeste son amour, son indifférence ou sa haine à l'égard de l'autre. Ainsi grandit ou dépérit, la capacité de comprendre et d'aimer qui forme la personnalité de chacun. Par son action, l'homme participe à la création. Dieu lui a confié cette tâche dont il est responsable. C'est l'homme entier, corps et esprit, qui intéresse Dieu. Jésus l'a valorisé par son Incarnation et il veut l'entraîner vers le Père.
  • Le Dieu de Teilhard est Amour; comment serait-il responsable du Mal ? son premier geste est de lutter avec nous contre le Mal qui nous menace.
  • Le Mal et le Bien sont les deux pôles de notre évolution dans une morale de mouvement :
    = est un Mal tout ce qui divise et fait régresser vers la Multitude,
    = est un Bien tout ce qui unit et fait progresser vers le Multiple unifié.
    Chacun de nous est dans une dynamique de montée ou de descente. C'est seulement dans cette dynamique que nous pouvons juger notre situation: ce qui était hier un bien pour moi, peut être un mal aujourd'hui si j'y redescend; ce qui est un bien pour Jacques est peut-être un mal pour Jean, si c'était sa situation d'hier et s'il a progressé depuis.
  • La spiritualité qu'exprime le Milieu divin, c'est la diaphanie de Dieu qui place le Christ au cœur de la Création et des créatures, comme l'exprimait déjà l'hymne à la Matière de 1919.
  • L'épilogue du Milieu Divin, c'est l'attente de la Parousie. Le Paradis n'est pas l'Eden, celui de la création de l'homme et de la femme. Le Paradis est à la fin des Temps "quand Dieu sera Tout en tous." (1Cor, XV, 24-28)

"Le Phénomène humain"

C'est, nous l'avons dit, l'ouvrage le plus fondamental de Pierre Teilhard de Chardin, écrit pendant son séjour forcé en Chine, durant les années 1938-46. Nous en rendrons compte assez longuement.

La démarche de Teilhard se veut purement scientifique. Comme toute démarche scientifique, il part des phénomènes que tout le monde peut observer. Ces phénomènes sont la manifestation au plan matériel, le seul que puisse observer la science, de causes profondes qui ne sont pas directement accessibles à l'observation. Aussi insiste-t-il, dès le début, sur son intention de ne considérer que les phénomènes, mais tous les phénomènes, même ceux qui peuvent être ignorés ... ou écartés par ceux qu'ils gênent.

Les deux idées centrales du "Phénomène humain", ses deux "piliers", sont la notion de l'"Evolution" et le concept de l'"Homme"

1 - Nous savons que l'univers, les étoiles, les êtres vivants, les hommes et les sociétés humaines naissent, vivent et meurent. Tous se transforment donc avec le temps suivant un processus orienté du passé vers l'avenir, irréversible : personne ne meurt avant de naître ! Le temps marque les étapes sur une échelle en secondes ou en millions d'années. Il introduit la durée, intervalle de temps où se prépare chaque étape, dans un mûrissement progressif.

L'évolution, c'est l'histoire de la complexité croissante. Qu'est-ce que la complexité ? La molécule d'eau est le produit de la synthèse qui unit des atomes d'oxygène et d'hydrogène. Elle est plus complexe que ces atomes et cette synthèse fait apparaître des propriétés nouvelles. Il en est de même à chaque synthèse qui fait émerger un être plus complexe que ses composants. L'évolution est donc un processus continu, suite de discontinuités, chapelet de synthèses, d'unions successives: c'est ce que Teilhard définit comme l' "union créatrice".

La paléontologie montre que les êtres vivants les plus simples sont apparus les premiers et que l'histoire de la vie est celle de l'apparition d'êtres de plus en plus complexes. Mais la mort détruit ces structures et l'organisme se décompose. C'est l'action naturelle de l'entropie alors que la vie, au cours de l'évolution, fait apparaître des structures de plus en plus complexes. Mais si les individus complexes meurent et se dégradent, ils se reproduisent auparavant et sauvegardent ainsi les conquêtes de l'évolution.

C'est la lutte de l'"union créatrice", du processus de structuration entraînant la progression de la complexité caractérisant la vie, contre la mort qui déstructure. La réalité du monde complexe où nous vivons et l'extrême complexité de l'homme manifestent la victoire de la vie sur la mort.

2 - L'homme est au sommet de la complexité, par son cerveau de 100 milliards de neurones reliés par plus de 200.000 milliards de synapses: extrême complexité de relations!

L'homme apparaît dans la continuité de l'évolution biologique, dans le groupe des singes, mais ses singularités soulignent la discontinuité de son émergence:

  • sa créativité transforme la face de la Terre. Elle est le fruit de son intelligence réfléchie.
  • l'homme est un être de projet, il a le sens du temps et se projette dans l'avenir.
  • l'homme est une personne capable d'amour. Il est également capable de haine, ce qui manifeste sa liberté. L'animal ignore la haine ... et la liberté à l'égard de l'instinct.
  • il a un comportement religieux : depuis 100.000 ans, il enterre des morts rituellement.
  • l'homme ne peut pas être séparé de la société humaine : par l'éducation, le petit d'homme doit apprendre tout ce qui fera de lui un homme: transmission d'une culture, d'une tradition, gestes, langue, connaissances objectives et subjectives. L'éducation permet son intégration dans le groupe social et son autonomie dans le monde.

L'activité et le comportement singuliers de l'homme justifient une option spiritualiste, celle d'un homme dont le corps est animé par l'esprit, qui s'exprime par le corps mais lui est transcendant. Attention, on ne trouve pas l'esprit à la pointe du scalpel qui dissèque l'homme! Ni sa présence ni son absence n'est scientifiquement "démontrable". Les spiritualistes considèrent que la présence de l'esprit animant l'homme rend plus intelligible l'ensemble de son comportement, son intelligence, son amour et sa haine, sa liberté, son comportement religieux. Mais les matérialistes sont libres de choisir une option différente.

Teilhard qui se place naturellement dans l'option spiritualiste nous dit : L'homme apparaît clairement comme un être dont le comportement et les actes sont motivés intérieurement. Il y a en lui un "Dehors", le corps, et un "Dedans", la conscience, l'esprit qui l'anime.

3 - L'extension par analogie de la notion de conscience aux animaux doués d'un psychisme dont les actions manifestent une motivation intérieure est aisée. Teilhard va encore plus loin et l'étend aux êtres vivants élémentaires: une bactérie, la cellule la plus simple, perçoit de l'information du milieu et agit en conséquence pour se nourrir ou s'éloigner : elle réagit globalement comme un individu motivé intérieurement pour sauvegarder sa vie. On peut étendre la notion de conscience même à la matière inerte, la structure de la molécule étant la source de ses propriétés.

C'est une application d'une règle générale selon laquelle toute propriété fondamentale qui apparaît à un certain stade de l'évolution était présente sous une forme voilée aux stades antérieurs. Par exemple, la main de l'homme qui permet à l'artisan d'exprimer sa créativité ne diffère guère de la main avec pouce opposable des grands singes. Le squelette des membres des vertébrés terrestres est le produit de l'évolution du squelette des nageoires latérales d'un petit groupe de poissons, les Crossoptérygiens vivant il y a 350 millions d'années. L'ancêtre de la main de l'homme, c'est cette nageoire si différente d'elle!

Partant de l'homme, produit de l'univers en évolution, et remontant l'évolution, Teilhard généralise donc la "structure biface" de tous les êtres. Puisque, en un point d'elle-même, - chez l'homme - l' "étoffe" de l'Univers a une face interne - la conscience réfléchie - c'est qu'elle est forcément biface par structure, c'est-à-dire en toute région de l'espace et du temps ... et il conclut: coextensif à leur Dehors, il y a un Dedans des choses.

4 - En remontant l'évolution, Teilhard cherche également les racines de l'esprit qui anime l'homme. Constatant que l'analyse, en séparant les éléments d'un être complexe laisse échapper ce qui fait sa solidité et sa spécificité, il ajoute : "La seule consistance des êtres leur est donnée par leur élément synthétique, c'est-à-dire par ce qui est, à un degré plus ou moins parfait, leur âme, leur esprit." (IX,p.55)

Les forces d'union assurent la cohésion des structures créées au cours de l'évolution. Elles sont de plus en plus souples et leur évolution entraîne la montée de la spontanéité qui conduit, avec l'homme, à l'émergence de la liberté dans l'amour. Aussi, Teilhard peut-il dire que l'évolution est la manifestation d'une "montée de l'esprit" animant l'union créatrice, partant de la structure de la molécule pour atteindre, chez l'homme, la conscience réfléchie.

5 - Teilhard conclut: l'homme est la clef de l'Univers, il permet de comprendre l'évolution. Il lui donne un sens. Un observateur extérieur avant l'apparition de l'homme n'aurait pas pu, à partir des propriétés physiologiques, intellectuelles et psychiques des grands singes, prévoir ce que serait la personne humaine avec son intelligence réfléchie, sa capacité d'amour et de haine, sa liberté et son désir d'absolu. Par contre, du sein de l'humanité, plongeant aujourd'hui notre regard vers le passé, nous voyons monter la complexité depuis la première bactérie jusqu'à nous. Nous percevons également les longues phases de maturation qui préparent les étapes majeures de complexification et soulignent l'importance de la durée. Les bactéries et les algues bleues sont restées seules, dans leur simplicité apparente, pendant 2 milliards d'années, avant l'apparition des protistes, êtres monocellulaires complexes doués de sexualité. C'est le résultat de l'évolution qui éclaire ses modalités et en donne le sens, direction et signification.

6 - L'évolution ne s'arrête pas à l'homme ; elle se poursuit par l'évolution culturelle de l'Humanité, nourrie par la créativité personnelle des hommes. La complexification est alors celle des sociétés humaines : famille, tribu, village, nation ...

Mais quelle force peut unir les hommes dans leurs sociétés pour assurer leur stabilité ? C'est l'amour sous toutes ses formes : amour conjugal, parental et filial dans la famille - fraternité et respect des autres dans les associations, les organisations économiques et politiques. Dans tout groupe social l'intérêt porté à chaque homme par les autres hommes lui permet de s'épanouir personnellement. C'est un facteur essentiel de stabilité.

Nous entrons aujourd'hui, nous dit Teilhard, dans l' "ultra-humain", phase d'organisation volontaire de l'Humanité. Cette phase correspond à la prise de conscience par l'homme de l'évolution. En étant conscient, il en devient responsable et il en a les moyens:

  • sa créativité personnelle pour créer des structures sociales nouvelles,
  • sa capacité d'aimer pour les cimenter,
  • son désir d'absolu pour soutenir son effort; lui seul peut les mettre en œuvre.

L'ultra-humain conduit l'homme vers le "Point-Oméga", terme et moteur de la montée de l'esprit. Le Point-Oméga est une extrapolation de la personne humaine douée de réflexion et de capacité d'amour. Oméga ne peut donc être qu'une super-personne douée d'un pouvoir d'hyper-réflexion et d'une capacité d'amour telle qu'il puisse aimer tous les hommes. C'est un centre personnel, transcendant, qui entraîne la convergence de l'humanité, en attirant tous les hommes qui se rapprochent ainsi les uns des autres. Mais comme toute extrapolation au terme d'une démarche rationnelle, le Point-Oméga se présente comme une hypothèse scientifique dont la qualité se mesure à la fécondité des conséquences qu'on peut en attendre. Etant l'extrapolation de l'esprit humain épris d'absolu, son existence doit entraîner la conservation des consciences en Oméga.


Rappelons que la démarche de Teilhard dans le "Phénomène humain" évite toute option religieuse particulière. Néanmoins, comme dans toute démarche scientifique, il est certain que l'hypothèse associée à une observation ou une expérience est orientée par l'intuition du chercheur qui a sa source dans son inconscient autant que dans son conscient. La révélation chrétienne était au cœur de Teilhard mais cela n'enlève rien à la rigueur de l'observation des phénomènes ni à celle des raisonnements rationnels développés tout au long de son ouvrage.

En octobre 1948, il se rend à Rome espérant convaincre le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus de publier le "Phénomène humain", revu suivant les conseils de ses amis, le Père de Lubac et Mgr de Solages. C'est un échec. C'est tout à la fois le refus de publier "le Phénomène humain", le refus de la publication du "Milieu Divin" et le refus de sa candidature au poste de professeur au Collège de France qui lui était proposé.

Extrait.

Raoul GIRET - 8 mai 1999.

Texte complet sur http://www.erf-auteuil.org/conferences/pierre-teilhard-de-chardin.html

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