15/04/08
Les silences et les prises de position de Benoit XVI
DANS SON LIVRE "JÉSUS DE NAZARETH" , BENOÎT XVI ÉVITE CERTAINS TEXTES QUI AURAIENT DÛ NORMALEMENT FAIRE PARTIE DE SES RÉFÉRENCES ET DE SES COMMENTAIRES. IL A ÉGALEMENT PRIS DES POSITIONS COURAGEUSES SUR DIVERS SYSTÈMES: TOTALITARISME, CAPITALISME, L'ALIÉNATION, LE TIERS MONDE . MALHEUREUSEMENT IL SE GARDE BIEN D'EN TIRER TOUTES LES CONSÉQUENCES.
BENOÎT XVI ET JÉSUS DE NAZARETH :
PRISES DE POSITION ET SILENCES
Nous pouvons appliquer à l'ensemble de l'ouvrage de Joseph Ratzinger le constat que lui-même a mis de l'avant à l'effet que les différents courants d'interprétation du « Royaume de Dieu » reposent sur les postulats et la vision fondamentale de la réalité de chaque exégète. (p.80) Il ne fait aucun doute que l'auteur de JÉSUS DE NAZARETH n'échappe pas à ce conditionnement. Déjà sa longue trajectoire à la Curie romaine et celle, toute particulière, à la tête de la Congrégation de la Doctrine de la Foi, nous révèlent certains ancrages philosophiques, théologiques et idéologiques qui le suivront tout au long de cette longue méditation. Ses silences sur certains textes et l'agencement de certains autres ne seront pas sans pointer quelques unes de ces orientations. Il ne fait pas de doute que les mêmes méditations réalisées par Don Elder Camara, vivant au milieu des quartiers pauvres du Brésil, ou par Mgr Oscar Romero, engagé au service d'un peuple persécuté au Salvador, ou par le père Ernesto Cardenal, curé dans un milieu défavorisé au Nicaragua ou encore l'abbé Pierre vivant avec ses sans abris dans les quartiers pauvres de Paris seraient fort différentes de celles que nous retrouvons dans les méditations de Joseph Ratzinger. Ce serait pourtant, dans tous les cas, à partir de ce même Jésus dont nous parlent les Évangiles.
Plus académique que pastorale, plus christologique qu'historique, l'ouvrage est traversé par une préoccupation fondamentale, celle de tout recentrer sur Dieu le Père auquel Jésus nous renvoie par sa personne divine et son obéissance jusqu'à la mort sur la croix. L'auteur nous dit que Jésus est l'actualisation de la Torah (loi) et, qu'en lui, se trouve la justice et « l'acceptation de l'entière volonté de Dieu, la volonté de prendre sur soi le « joug du royaume de Dieu » (p »37). L'Église cultuelle est la prolongation dans le temps de cette acceptation de Jésus et du royaume de Dieu dont il est l'incarnation.
Dans la présente réflexion je voudrais m'en tenir à deux aspects qui me semblent significatifs quant aux orientations fondamentales de l'auteur : d'abord ses silences sur certains textes et courants de pensée théologique puis ses prises de position et ses silences sur certaines questions relatives à l'engagement social et politiques des chrétiens.
1.SES SILENCES SUR CERTAINS TEXTES ET COURANTS DE PENSÉE THÉOLOGIQUE
Dans le récit du Baptême de Jésus, on peut noter l'absence de trois références, pourtant importantes et de nature à jeter un éclairage particulier sur l'arrivée de ce Jésus et de sa mission au cœur de cette humanité à laquelle nous appartenons tous.
Il y a d'abord cette première rencontre de Jésus avec Jean-Baptiste au moment de la visite de Marie à sa cousine Élisabeth. Cette dernière, enceinte de Jean Baptiste, en entendant la salutation de Marie, sentit l'enfant bondir dans son sein et elle fut remplie de l'Esprit Saint. «Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s'accomplira. » Alors Marie dit :
« …Il est intervenu de toute la force de son bras; il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Lc. 1, 51-55)
Il s'agit d'un extrait d'un cantique (le Magnificat) que les catholiques ont l'habitude de chanter à l'occasion de célébrations joyeuses. Dans le contexte social de l'époque où, selon les donnés de l'auteur (p.96), 90% des habitants de la région faisaient partie de la classe des pauvres, cette exclamation prophétique de Marie ne tombait pas dans l'oreille de sourds. L'ordre du monde, mis en place par les rois, les empereurs et souvent soutenu ou toléré par les grands prêtres, n'était pas celui voulu par Dieu. C'est dans ce contexte que les « zélotes », ces révolutionnaires du temps de Jésus, voulurent changer cet ordre des choses et que les « esséniens » se sont détournés du temple d'Hérode pour former des communautés familiales et monastiques dans le désert (p32-33). L'arrivée de Jésus apporte donc une nouvelle espérance quant à l'avènement prochain d'un ordre nouveau dans le monde. Sa vie et sa mission en préciseront la nature. Une première référence, donc, pas du tout anecdotique, qu'il eût été important de relever pour mieux faire comprendre la suite de la mission de Jésus dans le monde. Selon ce texte le monde politique et économique est pris en compte. En effet, lorsque l'on jette les puissants en bas de leur trône et que l'on renvoie les riches les mains vides, ce n'est pas tout à fait neutre politiquement et économiquement. Il y a quelque chose qui change dans l'organisation des relations des groupes et des personnes. L'auteur a plutôt choisi, dans ce cas-ci, de s'en tenir à l'Évangéliste Jean (1,31-33) qui fait dire au Baptiste, en parlant de Jésus, « qu'il ne le connaissait pas » (p.34).
La seconde rencontre se passe, une trentaine d'années plus tard, au Jourdain. Là, on y retrouve un Jean Baptiste qui ne mâche pas ses mots à l'endroit de beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens qui venaient pour se faire baptiser :
« Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient? Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion ; et ne vous avisez pas de dire en vous-même: « Nous avons pour père Abraham ». Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut en susciter des enfants à Abraham. Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre qui ne porte pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » (Mt.3, 7-10)
Ce passage n'est évidemment pas tendre à l'endroit de ces gens qui se réclament de la foi en Abraham, mais qui ne vivent que de cultes et des apparats derrières lesquels se cache beaucoup d'hypocrisie. Le baptême de Jean fait donc appel dans un premier temps au dépouillement complet de ces artifices et dans un second temps à une manière nouvelle de vivre. Encore là une nouvelle échelle de valeurs s'impose. Pourtant lorsqu'on lit les commentaires de l'auteur à l'endroit de ces deux groupes, le lecteur peut facilement constater qu'il les couvre d'une certaine compréhension. De fait, ne sont-ils pas pour le Sanhédrin ce que l'auteur et les hiérarchies sont pour l'Église? La tentation de transposer ces invectives sur les grands prêtres et les docteurs de la loi d'aujourd'hui n'est pas tout à fait illusoire. L'auteur en sait sûrement quelque chose.
« Les sadducéens, qui font majoritairement partie de l'aristocratie et de la classe sacerdotale, s'efforcent de vivre un judaïsme éclairé, conforme au model spirituel de l'époque, et partant de s'adapter à la domination romaine… Le mode de vie des pharisiens trouvera une incarnation durable dans le judaïsme imprégné par la Mishna et le Talmud… Il ne faut pas oublier que les gens qui sont allés vers le Christ provenaient d'horizon très divers et que la communauté chrétienne primitive comprenait aussi beaucoup de prêtres et d'anciens pharisiens. » (p.33)
Les Zélotes, pour leur part, ne bénéficient pas d'autant de compassion de sa part. « Ces derniers ne refusent ni la terreur, ni la violence pour restaurer la liberté d'Israël. (Par contre) Les pharisiens (…) tentent de leur côté de mener une vie d'observance stricte des préceptes de la Torah…».32)
À plusieurs reprises Jésus est confronté avec ces gens qui tentent de toutes les manières à le piéger. Ce n'est pas pour rien qu'il leur consacre pratiquement un chapitre complet, peu de temps avant d'être condamné par ces mêmes gens à mourir sur la croix. Il n'y va pas avec des gants blancs, de quoi mettre en évidence le sérieux du sujet traité et son impact sur la communauté des croyants. Joseph Ratzinger n'en souffle aucun mot même s'il comporte des précisions essentielles sur « la véritable volonté du Père ». Je me permettrai d'en citer que quelques extraits. Il faut rappeler que c'est le Fils de Dieu lui-même qui parle, celui-là même qui sera appelé à juger le monde:
« Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des Cieux ! Vous n'entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient !
« Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui parcourez mers et continents pour gagner un prosélyte, et, quand vous l'avez gagné, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous !
« Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi ; c'est ceci qu'il fallait pratiquer, sans négliger cela » (Mt.23, 1-33).
Si Jésus s'est attardé tellement sur ce point en y revenant aussi souvent, plus souvent, en tout cas, que sur bien d'autres questions comme la sexualité, le culte et même la richesse, c'est que c'était important. Alors, comment expliquer que l'auteur n'ait pas relevé et commenté ces déclarations de Jésus dans cet ouvrage dont l'objectif est justement de nous présenter sa personne et son message?
Les commentaires de l'auteur sur cet aspect de la personnalité de Jésus et de l'importance que ce dernier accorde à cette question auraient sûrement éclairé le lecteur. Ils auraient permis à l'auteur de faire une autocritique des docteurs de la loi d'aujourd'hui et d'indiquer, comme l'ont fait Jean-Baptiste et Jésus, la nature de la véritable conversion à laquelle ils doivent s'astreindre. Je pense que tout lecteur aurait été, tout à la fois, attentif à cette analyse et indulgent à certains « mea culpa » réclamés par le Baptême de Jean et les invectives de Jésus.
L'auteur choisit plutôt d'ignorer ces deux passages et de s'en prendre plutôt aux « zélotes » qui se font promoteurs de violence et de terreur. À leur défense on peut toutefois noter que si le soulèvement des zélotes, repoussé par les soldats romains, s'est terminé dans un bain de sang dont ils furent les victimes, ils n'ont pas fait l'objet de réprimandes de la part de Jean-Baptiste, comme ce fut le cas pour les pharisiens et les sadducéens.
Le troisième texte qui fut passé sous silence est justement celui qui porte sur la conversion. À la foule qui lui demandait ce qu'il fallait faire, Jean répond :
« Si quelqu'un a deux tuniques, qu'il partage avec celui qui n'en a pas; si quelqu'un a de quoi manger qu'il fasse de même. » Des collecteurs d'impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent : « Maître que nous faut-il faire? » Il leur dit : « N'exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé. » Des militaires lui demandaient : « Et nous, que nous faut-il faire? Il leur dit : « Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde. » (Luc 3. 10-14)
C'est là une autre référence qui jette une lumière particulière sur le nouvel esprit qui doit dorénavant inspirer ceux et celles qui se réclament du baptême de Jean. On y trouve des éléments importants sur la conversion. Le partage, l'honnêteté dans les tâches qui nous sont confiées. Cette honnêteté n'est pas seulement en fonction des exigences de l'employeur, mais également à l'endroit des clients, des actionnaires, des électeurs. Nous savons tous que le système de la concurrence et des rendements n'a pas toujours le scrupule de l'honnêteté en tête de liste de ses préoccupations. Chaque métier, chaque profession comporte ses petits secrets qui permettent d'arrondir bien des factures. Si du jour au lendemain chaque personne se refusait à collaborer à ces astuces qui visent à gonfler les factures, à augmenter indûment les revenus, on se retrouverait vite dans un nouveau monde, un monde où le mot honnêteté reprendrait de son sens originel. La conversion n'est-ce pas, entre autres, se refuser à toutes ces tricheries ? Aux soldats, dont certains avaient peut-être participé au refoulement des zélotes, il leur dit de ne faire ni violence ni tord à personne. Par contre pour l'auteur, le Baptême de Jean Baptiste « implique la reconnaissance de la faute et une demande de pardon pour connaître le renouveau… (p.37). Un aspect qui ne ressort pas comme tel dans les textes qui encadrent ce Baptême de Jésus.
On peut se demander comment ce passage des Évangiles sur la conversion a pu échapper à un auteur aussi averti. Il eût été intéressant d'avoir, à la lumière de ce texte, son analyse sur les diverses recommandations de Jean Baptiste. Il eut été, entre autres, intéressant de l'entendre sur la question du partage, de l'honnêteté, de la violence.
SILENCE SUR LA THÉOLOGIE DE LIBÉRATION
Même si l'on sent que la théologie de libération se retrouve derrière certaines prises de position, il n'en dit aucun mot. C'est dans le contexte des réflexions que l'auteur apporte sur le Royaume de Dieu que l'occasion d'en discuter eût été particulièrement pertinente. Dans cette section, l'auteur fait ressortir les diverses façons de comprendre, à travers l'histoire, ce que veut dire cette annonce du Royaume de Dieu. Il semble particulièrement préoccupé par la nature de la manifestation de ce Royaume dans notre monde. Est-ce l'Église dans ses rencontres cultuelles? Est-ce un Royaume tout intérieur qui se vit dans l'intimité d'une relation mystique avec Dieu? Est-ce l'avènement d'un monde de justice et de paix auquel toutes les religions se joindraient sans pour autant abandonner leurs cultes propres ? Pour les deux premières hypothèses il fait appel aux divers auteurs et aux opinions qu'ils ont développés sur l'une ou l'autre d'elles. Quant à la dernière hypothèse aucun auteur n'est cité ou interpellé. Cette hypothèse, il la résume d'ailleurs ainsi :
« Le caractère central du Royaume aurait été précisément le cœur du message de Jésus, et constituerait la voie juste permettant de réunir enfin les forces positives de l'humanité dans la marche vers l'avenir du monde. « Royaume » désignerait alors simplement un monde où règne la paix, la justice, et où la création est préservée. Il ne s'agirait de rien d'autre. Ce « royaume » devrait être instauré en tant que finalité de l'histoire. » (pp.74-75)
Cette approche, dont on ne sait d'où elle vient, rejoint toutefois par certains de ses énoncés les préoccupations de la théologie de libération. Il eut été important que Joseph Ratzinger prenne le temps de nous la résumer et de la commenter comme telle. De la même manière, d'ailleurs, qu'il l'a fait pour les autres approches.
La présentation de cette pensée aurait apporté à cette méditation des éléments intéressants à partager, d'autant plus, qu'elle est profondément engagée. C'est une pensée très ancrée dans la réalité sociale, politique et économique dans laquelle évoluent, dans la dépendance et la pauvreté, plus des deux tiers de l'humanité et avec lesquels le Christ ressuscité est à l'œuvre. C'eut été éclairant que l'auteur nous précise en quoi il se dissocie de cette pensée. Nous savons que plusieurs de ces théologiens ont été suspendus, que certains autres ont été condamnés et d'autres assassinés. La grande majorité de ceux qui ont été réduits au silence par les autorités vaticane se plaint, d'ailleurs, de la mauvaise foi avec laquelle on leur fait dire ce qu'ils ne disent pas comme pour mieux les soustraire à leurs tâches d'enseignement et de formation. Une lettre, fort émouvante de l'un d'eux, le père Jon Sobrino, jésuite, à son Supérieur général, en dit long sur ces mises en accusation.
Tout ceci pour dire qu'une réflexion de l'auteur s'avérait d'autant plus pertinente qu'il a eu lui-même l'opportunité d'échanger avec plusieurs d'entre eux et, même, d'en sanctionner un certain nombre. Il ne fait aucun doute qu'une telle discussion l'aurait entraîné sur la réalité Latino Américaine, sujet qu'il s'est bien gardé de toucher directement. Serait-ce pour ménager certaines susceptibilités de ceux qui y jouent un rôle dominant et dont les éléments de conflits l'auraient obligé à certaines prises de position? Si le jugement qu'il émet à la page 75 vise particulièrement cette théologie, il eût été important qu'il le précise. Quel est ce jugement?
« À une observation plus attentive tout ce raisonnement s'avère être un bavardage utopique sans contenu réel, à moins de postuler sans le dire que ce sont les doctrines partisanes qui devront déterminer le contenu de ces concepts que chacun sera obligé d'accepter. » (p.75)
Son application explicite à la théologie de la libération donnerait aux auteurs qui s'en font les promoteurs l'occasion d'y répondre en précisant leur propre pensée.
2.ANALYSES ET PRISES DE POSITION POLITIQUE ET SOCIALE
L'auteur, Joseph Ratzinger, nous surprend par certaines analyses de la réalité sociale, politique et économique. Je me permets de relever celles qui ressortent le plus.
• AU SUJET DU TOTALITARISME
« Après l'expérience des régimes totalitaires, de la brutalité avec laquelle ils ont écrasé les hommes, raillé, asservi, frappé les faibles, nous sommes à nouveau à même de comprendre ceux qui ont faim et soif de justice, nous redécouvrons l'âme de ceux qui sont dans l'affliction et leur droit à être consolés » (p.119).
Joseph Ratzinger se garde bien, dans cet énoncé, de préciser à qui vraiment il se réfère. On soupçonne, évidemment, qu'il pense à l'ex Union Soviétique et à ses satellites de l'Europe de l'Est. Cependant, plutôt que de le dire explicitement, de manière à ne laisser aucune ambigüité au lecteur quant aux régimes et systèmes visés, il choisit de s'en tenir au terme générique, le Totalitarisme. Le lecteur avisé pourra en étendre la portée aux horreurs du nazisme, du fascisme et de ces régimes militaires répressifs et sanglants qui ont marqué l'histoire de l'Amérique latine. Toutefois, la grande majorité des lecteurs comprendront immédiatement qu'il s'agit des régimes communistes de l'ex Union Soviétique et de ses pays satellites. Ce sera surtout à ces derniers que les qualificatifs utilisés pour faire ressortir le caractère diabolique et inhumain du totalitarisme s'appliqueront. C'est d'ailleurs en observant les horreurs de ce totalitarisme qu'il est à même « de comprendre ceux qui ont faim et soif de justice, d'y découvrir l'âme de ceux qui sont dans l'affliction et leur droit à être consolés ». Le lecteur peut être entraîné subtilement à transposer sur tous les régimes socialistes « ces horreurs » et passer outre aux « horreurs » générées par d'autres régimes tout aussi sanglants.
Il faut déplorer que l'auteur n'ait pas précisé davantage ses références au TOTALITARISME, laissant ainsi le lecteur à ses propres préjugés. Ne serait-il pas injuste, en effet, de transposer ces propos à ceux qui poursuivent leur développement humain et collectif dans le cadre du socialisme, comme Cuba, le Vietnam, la Chine, ou encore dans le cadre d'un socialisme nouveau comme c'est actuellement le cas dans divers pays de l'Amérique Latine.? Ce n'est pas une simple question de nuance, mais, dans ce cas-ci, de substance.
• AU SUJET DU CAPITALISME
« Face aux abus du pouvoir économique, face aux actes de cruauté d'un capitalisme qui ravale les hommes au rang de marchandise, nos yeux se sont ouverts sur les dangers que recèle la richesse, et nous comprenons de manière renouvelée ce que Jésus voulait dire quand il mettait en garde contre la richesse, contre le dieu Mammon qui détruit l'homme et qui étrangle, entre ses horribles serres de rapace, une grande partie du monde. » (p.120)
Une fois tracés les effets pervers du capitalisme et ceux de la richesse, l'auteur demeure vague et sans précision sur les lois qui régissent ce système et sur ceux qui en sont les principaux acteurs et promoteurs. Benoît XVI, se garde bien de parler du libéralisme économique, de l'action des multinationales et des gouvernements qui les soutiennent. Ils ne sont pourtant pas légions ceux qui ont le pouvoir de s'imposer et de faire la loi au service de leurs ambitions et de leurs intérêts. Pas un mot des régimes militaires, mis en place en Amérique latine et soutenus par ce capitalisme. Ils ont fait des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de prisonniers et de torturés et plusieurs centaines de milliers d'expatriés. Pas un mot de ce type de totalitarisme comme il l'a fait pour l'ex-Union soviétique et ses satellites. Pas un mot de l'Empire étasunien qui s'impose un peu partout dans le Tiers Monde pour y assurer son hégémonie et le meilleur approvisionnement de ses multinationales. Bien que Dieu soit bien présent dans les diverses Administrations étasuniennes qui se succèdent, nous connaissons tous le « God bless America », ce dernier n'a toutefois pas grand-chose à dire lorsque vient le temps de parler d'intérêts et de moyens à prendre pour écarter ceux qui peuvent en devenir des obstacles. L'élargissement de la vision de l'auteur sur l'ensemble de cette réalité aurait permis de mieux saisir l'originalité et la nature de ce capitalisme, toujours aussi vivant et actif dans le monde et de préciser l'apport de Jésus de Nazareth comme force de changement.
• AU SUJET DE L'ALIÉNATION DE L'HOMME
« N'est-il pas vrai que l'homme, cette créature appelée homme, tout au long de son histoire, est aliéné, brutalisé, exploité? L'humanité dans sa grande masse a presque toujours vécu sous l'oppression. Et inversement, les oppresseurs sont-ils la vraie image de l'homme, ou n'en donnent-ils pas plutôt une image dénaturée, avilissante? Karl Marx a décrit de façon drastique « l'aliénation » de l'homme. (…) Il a livré une image très concrète de l'homme qui tombe aux mains de bandits » (p.224).
Sur l'aliénation, il faut donner à Joseph Ratzinger le mérite de reconnaître la profondeur des analyses de Karl Marx. Il s'abstient toutefois de faire référence à ces régimes qui s'en inspirent et parviennent à donner à leur population plus de justice, plus de dignité et de respect. Il faut bien reconnaître que la fin de l'Union Soviétique n'a pas mis un terme au socialisme et aux régimes qui s'inspirent des analyses de Marx. Diverses expériences, d'inégales valeurs, il faut le reconnaître, se poursuivent dans diverses régions du monde pour vaincre les aliénations qui retiennent encore les peuples dans l'ignorance et la dépendance. Il eut été pertinent de mettre en évidence l'apport de Jésus de Nazareth dans cette marche des peuples vers leur pleine libération. Il ne fait aucun doute que les commentaires de l'auteur sur ces nouvelles réalités qui soulèvent bien des débats entre les hiérarchies locales et les gouvernements élus de ces pays, auraient apporté un éclairage, sans doute rafraichissant et plein d'espérance pour ces peuples en quête de dignité et de respect.
• AU SUJET DU TIERS MONDE
Il y a deux passages qui parlent du Tiers Monde, mais dont le sens ne converge pas du tout. Le premier se trouve dans le cadre des tentations de Jésus au désert.
«Les aides de l'Occident aux pays en voie de développement, fondées sur des principes purement techniques et matériels, qui non seulement ont laissé Dieu de côté, mais ont encore éloigné les hommes de Dieu par l'orgueil de leur prétendu savoir, ont fait du Tiers Monde le Tiers Monde au sens moderne. » (p.53)
Pour le lecteur averti, cette analyse ne correspond en rien aux véritables causes du sous développement. D'abord, s'il y a des aides de l'Occident aux pays en voie de développement, il y a en quantité beaucoup plus élevée du pillage réalisé par ce même Occident qui se dit, pourtant, porteur des valeurs chrétiennes. Dire que Dieu n'y est pas, c'est nier cette présence missionnaire massive dans les pays en voie de développement tout comme le caractère chrétien des pays qui s'y font présents. Autrement, ne serions-nous pas en droit de nous demander, alors, de quel Dieu s'agit-il? Était-ce le Dieu révélé en Jésus-Christ ou un dieu d'aliénation? La question se pose et devrait nous faire réfléchir. Les propos de Benoît XVI ouvrent la porte à ce genre de question.
Le second, beaucoup plus près des analyses sociales, politiques et économiques du sous développement nous réconcilie avec l'auteur. On la retrouve dans le cadre des réflexions sur la parabole du Bon Samaritain.
« Cette parabole, est d'une actualité patente. Si nous la transposons à l'échelle internationale, nous voyons que nous sommes concernés par les peuples d'Afrique que l'on dépouille et que l'on pille. Nous voyons aussi à quel point ils sont notre « prochain » : notre mode de vie, notre histoire, dans lesquelles nous sommes aussi impliqués, ont encouru et concourent encore à leur pillage(…) Nous leur avons apporté le cynisme d'un monde sans Dieu, où la seule chose qui importe, c'est le pouvoir et le profit. Nous avons détruit l'échelle des valeurs morales de sorte que la corruption et la volonté de pouvoir sans scrupule finissent par s'imposer comme des évidences. Et l'Afrique n'est pas un cas isolé (p.223). »
En relation à ce pillage des pays du Tiers Monde, l'auteur, bien qu'il précise que l'Afrique n'est pas un cas isolé, passe complètement sous silence l'Amérique latine comme telle, région qui compte le plus grand nombre de catholiques, et où les forces capitalistes et socialistes se livrent un combat acharné. Silence d'autant plus remarqué que l'Église y est fortement engagé. Les évêques et dignitaires ecclésiastiques se rangent, dans leur ensemble, avec les forces du capital alors que plusieurs prêtres et chrétiens engagés avec les plus pauvres, se rangent avec ces derniers. Il eut été intéressant que l'auteur mette en évidence l'apport de l'Église à l'endroit de ceux avec lesquels Jésus s'identifie : « ce que vous ferez au plus petit des miens c'est à moi que vous le ferez ». C'est sans doute dans ce contexte latino américain que l'auteur aurait pu développer avec encore plus de clarté sa position concernant la théologie de libération ainsi que celle prônée par les hiérarchies catholiques et le Vatican. Le visage de Jésus de Nazareth en serait ressorti avec encore plus de force.
LA RÉPONSE DE BENOÎT XVI À TOUS CES MAUX
S'inspirant d'Ézéquiel 9, 4, l'auteur nous réfère « à ces personnes qui ne se laissent pas entraîner à se faire complices de l'injustice devenue naturelle, mais qui au contraire en souffrent. Même s'il n'est pas en leur pouvoir de changer dans son ensemble cette situation, ils opposent au règne du mal la résistance passive de la souffrance, la tristesse qui assigne une limite au pouvoir du mal » (p.108).
Il y a évidemment matière à réflexion. Je ne pense pas que la résistance passive ait été celle adoptée par Jean-Paul II, tant en Pologne, contre le communisme, qu'en Amérique latine, contre la théologie de libération. Sur ces deux fronts, il était de mèche avec le Président Reagan et les administrations qui lui ont succédé.
Le portrait du capitalisme que l'auteur nous communique de même que celui du pillage du Tiers-Monde, dont l'Amérique Latine est victime, n'ont pas pesé bien fort sur le choix des alliés. Actuellement les évêques du Venezuela ne sont pas beaucoup enclins à la résistance passive de la souffrance. Ils sont des alliés de ceux qui appartiennent justement à ce capitalisme sauvage dont l'auteur nous brosse le tableau. C'est d'ailleurs le cas de la grande majorité des évêques de ce Continent sur lesquels les multinationales et les Administrations américaines peuvent compter. La résistance passive n'est certainement pas pour eux.
Elle n'est pas non plus pour ces chrétiens qui ont les plus gros budgets militaires et qui allument un peu partout dans le monde le feu de la guerre. Ce n'est sûrement pas le cas de M. Bush, pourtant très près de Dieu qu'il prie tous les jours. Le harcèlement contre Cuba et ce Blocus qu'il maintient à l'encontre de tous, n'est surement pas de la résistance passive, pas plus d'ailleurs pour ses interventions en Irak et au Moyen Orient dans son ensemble. Il en va de même pour Israël qui ne se replie pas sur la résistance passive pour contrer le droit du peuple Palestinien à sa terre.
Alors, à qui s'adresse cette résistance passive de la souffrance? Serait-elle, par hasard, pour ceux qui sont victimes de ces empires? S'agit-il d'une reconnaissance de la fatalité d'un défaitisme pour ces deux tiers de l'humanité prisonniers entre « ces horribles serres de rapace »? Est-ce là le message de Jésus et de l'Église à ces hommes et femmes qui souffrent l'exploitation et la domination? Les autorités ecclésiales ne seraient-elles pas devenues comme les sadducéens que l'auteur décrit à la page 33 de son livre et que nous pourrions transposer pour notre temps?
« Les autorités ecclésiales, qui font majoritairement partie de l'aristocratie et de la classe sacerdotale, s'efforcent de vivre un christianisme éclairé, conforme au model spirituel de l'époque, et partant de s'adapter à la domination de l'empire étasunien. »
Que pense l'auteur des peuples qui décident de reprendre leur destin en main et de repousser les forces capitalistes qui « ravalent les hommes au rang de marchandises » comme c'est le cas avec la Bolivie, le Venezuela, l'Équateur, le Nicaragua et d'autres qui s'y dirigent en dépit des obstacles rencontrés? N'y a-t-il pas là des alternatives à la résistance passive permettant à l'homme de retrouver sa dignité et d'inspirer du respect sans perdre pour autant la foi et sa communion avec le Christ ressuscité? Ces luttes menées avec courage pour une humanité plus juste, plus respectueuse des droits de chacun ne sont-elles pas cette semence en terre et ce levain dans la pâte qui portent les douleurs de l'enfantement de l'homme nouveau? Cette référence à la résistance passive contraste avec ce Jésus des Évangiles qui n'a cessé d'appeler activement à un changement de l'ordre des valeurs et à dénoncer ceux et celles qui se réfugient dans des cultes et des coutumes sans participer vraiment à la naissance de cet homme dont le Christ est le principe et le couronnement. Le message laissé par Marie à sa cousine Élisabeth ne renvoie pas tellement à la résistance passive.
« …Il est intervenu de toute la force de son bras; il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Lc. 1, 51-55
CONCLUSION
Dans cet ouvrage sur Jésus, il y a des silences qui parlent tout autant que ce qui y est écrit. Ces silences sont d'autant plus significatifs que l'auteur, éminent théologien, doublé d'une érudition remarquable, ne peut feindre l'oubli ou l'ignorance.
Il est certains qu'en abordant de front les textes portant sur les pharisiens et les Grand Prêtres il eut été conduit à faire une certaine autocritique de l'Église institutionnelle et d'en assumer les « mea culpa » inévitables. Le silence lui a permis de passer outre à cette autocritique et de maintenir le cap sur une Église portée par la vie sacramentelle et dirigée par une élite sacerdotale.
Son silence sur la théologie de la libération et sur l'Amérique latine lui a permis d'éviter de parler du capitalisme étasunien, du néo-libéralisme et des forces qui s'affrontent. En parler l'aurait obligé à se commettre sur les politiques interventionnistes des États-Unis, sur leur force de manipulation et d'exploitation. Il aurait dû discuter du socialisme du vingt et unième siècle, parler du Venezuela, de la Bolivie, du blocus étasunien contre Cuba. Son silence lui a permis d'éviter toutes ces questions et de ne pas offusquer l'Empire et ses alliés chrétiens en Amérique Latine.
Je sais que mes réflexions et commentaires ne sont pas de nature à plaire ni à l'auteur, ni à ceux qui le suivent sur cette voie. Mon objectif n'est sûrement pas de plaire à qui que ce soit, mais à mieux comprendre le visage humain de Jésus de Nazareth dans le monde d'aujourd'hui.
Je pense qu'un retour sur le récit du jugement dernier (Mt 25,31-46) que l'auteur aborde (p.356), sans vraiment le commenter en lui-même, serait de nature à nous ouvrir à ce qu'il y a de plus essentiel dans le nouvel ordre de valeurs apporté par Jésus à l'humanité toute entière.
Oscar Fortin
http://humanisme.overblog.com et http://www.alterinfo.net
22/03/08
L'Evangile est-il compatible avec le libéralisme ?
L'Evangile est-il compatible avec le libéralisme ? par P. VILAIN - Témoignage Chrétien du 22/03/07
Si l'on place face à face, l'état du monde, tel qu'il respire, et la Parole de Dieu dont Populorum progressio souligne et signe la brûlante actualité, la contradiction est radicale. La planéte est loin, très loin, de mettre le cap sur le vivre ensemble fraternel d'une planète sans frontières qu'implique une gérance pertinente de la Création. Gérance que le Dieu trinitaire, unique propriétaire de la terre, a confiée, en totale confiance à l'homme. L'homme - féminin autant que masculin - que ce Dieu à créé à son image et ressemblance, c'est à dire habité du désir d'aimer et d'être aimé.
L'opposition est en effet irréductible entre la Parole qui enflamme les pages de la Bible et le credo libéral contemporain. Autant dire, le libéralisme sans freins ni frontières tel qu'il fonctionne aujourd'hui. D'un côté, voici l'homme, gérant de la planète que son créateur lui confie pour qu'il la garde. C'est-à-dire qu'il la fasse prospérer sans la détruire, et en accordant la priorité aux petits et aux faibles. De l'autre, voici l'argent tout-puissant qui s'approprie l'économie, voire la société tout entière. Au profit d'une minorité de privilégiés et au prix de l'exclusion des faibles et des petits. Quel divorce !
Les exemples sont multiples. Dans la Bible, qu'il s'agisse du Premier ou du Nouveau Testament, comme dans la société livrée aujourd'hui à la férocité de l'argent tout puissant. Hélas la place manquera, ici, pour les uns comme pour les autres. Et un choix est toujours cruel.
Amos et Isaïe
Dans une foule d'autres analogues, j'ai sélectionné deux textes du Premier Testament parce que tous deux rappellent, avec une force étonnante, que le droit et la justice disposent d'une priorité indiscutable sur le culte. Voici d'abord Amos, un bouvier que Dieu à appelé de derrière le troupeau. Son propos (6, 2l/24) est sans la moindre ambiguïté. "Je déteste, je méprise vos pèlerinages. Je ne puis sentir vos rassemblements quand vous faites monter vers moi vos holocaustes [… ].Éloigne de moi le brouhaha de tes cantiques; le jeu de tes harpes, je ne peux pas l'entendre. Mais que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable."
Isaïe, à mes yeux le plus grand de tous les prophètes, ne dit pas autre chose. Un exemple (1,11/17) parmi d'autres. "Les holocaustes des béliers, la graisse de veau j'en suis rassasié Cessez d'apporter de vaines offrandes. Vas solennités, je les déteste. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, faites droit à l'opprimé, faites droit à l'orphelin, prenez la défense de la veuve "
Je n'insisterai pas. Si ce n'est pour évoquer le contexte dans lequel les prophètes, Oracles du Seigneur, parlent au nom de Dieu lui–même. Les propos d'Amos, d'Isaïe et de tous les autres sont d'une rare violence voire scandaleux, appréciés dans la société de leur temps.
Lorsqu'ils rejettent le culte au profit du droit et de la justice en faveur des pauvres, ils bousculent tout l'ordre politico-religieux établi. Dommage que l'on ne puisse en dire davantage sur le premier testament. Ne serait-ce que pour témoigner que les citations retenues ici ne constituent pas des exceptions. Très loin s'en faut!
Jérémie affirmait qu'épouser la cause des pauvres, c'était "connaître Dieu".
Voici maintenant le Nouveau Testament. Le langage de Jésus est clair et tranchant. Qu'il s'agisse de la loi, du pouvoir, du partage des richesses, de la relation à I'autre et aux autres, c'est toujours la priorité aux pauvres qui constitue la pierre de touche de la radicalité évangélique. Comment, dès lors, ne pas privilégier le texte, fondateur en quelque sorte, de cette radicalité ? Le chapitre 25 de Matthieu, dit du Dernier Jugement. Un texte qui concerne toutes les nations rassemblées C'est dit au mot à mot. L'évangéliste ne peut mieux souligner la dimension collective autant que personnelle des exigences concernées."j'avais faim… j'avais soif... j'étais prisonnier… étranger, sans abri…Tout ce que tu as fait ou n'a pas fait à l'une ou à l'un de ces petits qui sont mes sœurs et mes frères, c'est à moi que tu l'as ou ne l'as pas fait". Le prophète Jérémie affirmait déjà qu'épouser la cause des pauvres c'était connaître Dieu. Le texte de Matthieu fait mieux que le confirmer. Là où est le pauvre là est notre Dieu !
La grande désillusion
Les exemples de l'argent tout puissant qui caractérise le libéralisme d'aujourd'hui ne sont pas plus difficiles à recenser que les repères bibliques. Y compris chez les experts qui se veulent et s'affirment libéraux. Face à la vague financière déferlante incontrolée, ils ne sont pas les derniers à lancer un SOS. "Le capitalisme est en train de s'autodétruire" annonce en titre le livre de Patrick Artus et Marie Paul Virard (La découverte) Et Stiglitz, prix Nobel d'économie ancien patron de la Banque mondiale avant de devenir le conseiller économique privilégié de Clinton, alors président des États Unis, ne craint de présenter la mondialisation économique et financière comme la "grande désillusion"
Pour ces spécialistes et beaucoup d'autres qu'il serait fastidieux de citer ici, le libéralisme va dans le mur. Pourquoi ? "Parce que, répondent Patrick et Marie Paule Virard, il s'agit d'un capitalisme sans projet, qui ne fait rien d'utile de ses milliards, qui ne s'investit pas, qui ne prépare pas l'avenir." L'objectif est ce produire de l'argent le plus rapidement possible pour des actionnaires qui se moquent du lendemain et du présent des pauvre. Je ne veux pas multiplier les chiffres pour éviter d'être trop ennuyeux. Ils ont toutefois le mérite d'être significatifs. En 2005 les entreprises du CAC 40 ont engrangé 80 milliards d'euros de profits. Un chiffre en progrès de 22% sur une année. Pour le seul premier semestre 2005 les fonds de pensions ont collecté -pour la seule France- près de 8 milliards d'euros. Qu'importe si -sans compter les derniers venus qui ne sont pas les plus riches- I'Europe compte aujourd'hui 50 millions de pauvres. Qu'importe si toutes les trois secondes un enfant meurt quelque part dans le monde. Le plus souvent victime de la misère. L'argent tout-puissant s'en moque. Son objectif est de devenir maître et seigneur propriétaire de la planète. Autant dire qu'il vole comme un voyou le bien de Dieu. Une propriété divine que le Créateur a confiée en gérance à l'homme lui témoignant une confiance ainsi sans restriction.
Comme tous les autres, l'arbre libéral actuel se juge à ses fruits. Or non seulement les inégalités ne se réduisent pas mais elles s'accroissent. Un seul chiffre parmi d'autres. Entre le cinquième des êtres humains vivant dans les pays les plus pauvres et le cinquième habitant dons les pays les plus riches, l'écart des revenus était de un à trente en 1960 il était, en 1997, de un à soixante-quatorze.
Parole usée ?
Je sais que l'on m'adressera un reproche. La société complexe, financièrement en permanente communication de l'aujourd'hui, n'a rien à voir avec la Palestine agraire du temps de Jésus. C'est vrai et c'est faux. Vrai, c'est une évidence. Faux parce que dans un cas comme dans l'autre, c'est l'homme et son devenir qui sont mis en question. L'homme et Dieu lui-même puisque Dieu s'est fait homme pour rejoindre celui-ci à tout jamais. Sans tricher. Sans faire semblant, comme le disent volontiers les enfants. C'est vrai et c'est faux, car la et les différences n'interdisent pas, tout au contraire, de mettre en regard l'une de l'autre la Parole de Dieu et la situation actuelle, selon le mot de mon ami dominicain Alain Durand, à la vérité, tout dépend du regard que l'on porte aujourd'hui sur la Parole de Dieu et sur celles et ceux qui nous l'apportent.
Lorsqu'on ose prétendre que la Parole est désormais trop vieille et usée pour être encore fructifiante aujourd'hui, on la renvoie -consciemment ou non- dans un musée, sinon dans une sacristie. Autant dire que la Parole est assassinée. Réduite à figurer, en plus ou moins bonne place, dans les exhortations et les cérémonies. Si, tout au contraire, on scrute inlassablement la Parole, seul ou en groupe, pour déceler ce que cette Parole peut nous dire pour aujourd'hui, on demeure, personnellement et collectivement, stupéfait de l'actualité perforante de cette Parole.
Les exemples ne manquent pas dans les Évangiles. Celui de la parabole des ouvriers de la onzième heure n'est pas le moins surprenant. Un viticulteur recrute d'heure en heure des ouvriers au chômage et les envoie travailler à sa vigne. La journée terminée il donne à chacun une pièce d'argent. Le salaire promis aux uns et aux autres au moment de leur embauche. C'est là que bientôt le bât blesse. Ceux qui ont trimé de l'aube au crépuscule ne reçoivent pas plus que les derniers arrivés alors que s'annonçait déjà la nuit. Pourtant le contrat a été respecté. Chacun a reçu ce qui lui à été promis. A priori il paraît évident que Jésus ne propose pas ici un modèle d'organisation de la vie économique et sociale ou de gestion des entreprises. Du reste sauf de très rares exceptions, c'est ce qu'annoncent d'emblée les commentaires lorsque ce texte figure à leur programme du jour. Les gens raisonnables sont et doivent être rassurés. Et pourtant… À travers cette fable étonnante, Jésus n'invite-t-il pas à une double réflexion ? La première : il existe, partout et ailleurs, un niveau de ressources au-dessous duquel la vie devient impossible. Le fameux seuil de pauvreté (la pièce d'argent) une société qui entend se tenir solidement sur ses deux pieds ne se doit-elle pas d'assurer à toutes et à tous au moins ce minimum ? Et le garantir comme un droit humain essentiel! En prenant en compte les nécessités et les obligations selon la géographie et les situations.
Servir deux maîtres
La seconde réflexion invite à s'interroger su la redistribution des ressources. Au lieu d'aller jusqu'à la dernière heure recruter des travailleurs sans emploi, le maître de la vigne aurait pu convier les premiers embauchés et, pourquoi pas, les seconds, à travailler de plus en plus vite, pour en finir et gagner bien davantage que la pièce promise. Les ouvriers des dernières heures se seraient enfoncés dans le chômage mais cela n'aurait pas coûté plus cher –et peut-être moins- au patron. Nul ne peut servir deux maîtres : Dieu et l'argent ! Qui oserait dire que cette Parole n'est pas d'une immédiate et brûlante actualité ?
07/01/08
A propos d'un immigrant et exilé politique: Joshua de Nazareth
par Enrique Dussel *
Alors que les «fêtes» sont envahies par la sarabande de la marchandise souveraine et que les mouvements de protestation de migrants internés dans les nouveaux camps de concentration du XXIe siècle (appelés «camps de rétention») sont présentés comme un acte attentatoire au «calme des jours de fête», explicable que par l’action de «meneurs», Enrique Dussel fournit, ici, une lecture subversive des «textes religieux» auxquels prétendent se référer des gouvernants impérialistes – voir le discours de Sarkozy au palais du Latran le 20 décembre 2007 – qui conduisent une politique xénophobe et antidémocratique. (réd.)
La philosophie politique nous permet de réaliser une herméneutique [1] philosophique des narrations contenues dans des textes religieux. Ce qu'on appelle Noël est une festivité des cultures méditerranéennes et d'autres peuples qui célébraient le 21 décembre, le jour le plus court de l'année, parce qu'à partir de cette date, le soleil irait en «croissant». C'était le natale solis.
A partir du troisième siècle, le christianisme a adopté cette fête, qui n'était ni juive ni chrétienne, pour y célébrer la naissance de Joshua de Nazareth. Les circonstances de cette naissance passent souvent inaperçues, et sont fétichisées sous des sens totalement superficiels.
On sait que l'empereur romain de l'époque a ordonné un recensement afin de pouvoir encaisser les impôts de ses sujets coloniaux. La Palestine était une colonie romaine. La famille de Joshua, descendante de la dynastie de David, roi du petit royaume coincé entre celui de l'Egypte et ceux de la Mésopotamie, ont dû se rendre à Bethléem, lieu de naissance et de résidence de ce roitelet. N'ayant pas de ressources, ils étaient comme des immigrés pauvres, Marie a dû accoucher dans des conditions d'indigence: «elle l'emmaillota, et le coucha dans une crèche, parce qu'ils ne trouvèrent pas de place dans l'auberge.» (Luc 1.7). Pauvres immigrants, les équivalents des Latinos ou des Mexicains dans l'Empire états-unien! Et bientôt la situation ne ferait qu'empirer.
Lorsque le monarque colonial collaborationniste de l'Empire romain – Hérode étant un usurpateur sans ascendance royale – a appris qu'un descendant de David était peut-être né, et craignant qu'un jour il lui contesterait le pouvoir, il donna l'ordre de«tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethlehem et dans tout son territoire» (Matthieu 2.16). Joseph apprit que «Hérode cherchait l'enfant pour le tuer. [Pour cette raison] Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère [comme un persécuté qui a peur], (et) partit en Egypte, où il resta jusqu'à la mort d'Hérode.» (ibid. 13-14).
Nous voyons donc Joshua a commencé sa vie sous la menace de la pauvreté, de l'humiliation, de l'oppression (il est né dans une crèche), et à peine né, il a failli être assassiné (ce sort n'a pu être évité que grâce aux bons informateurs de Joseph). Il était donc un réfugié politique! Et je dis bien politique et non pas religieux. En effet, s'ils ont tenté de l'assassiner, c'est parce que dans la «généalogie de Joshua, l'Oint, [figurait le fait qu'il était] descendant de David» (ibid, 1.1.).
Au cours d'un de mes voyages au Caire, en Egypte dans les années 1980, j'ai eu l'occasion au cours de mon passage dans l'ancien quartier copte [2], de visiter une petite église où la communauté byzantine célèbre le séjour de Joshua en Egypte. Ce jour-là, j'ai pris conscience du fait que ce Joshua avait été un exilé politique en Egypte, donc un immigrant sans défense. Il faut noter que le séjour en Egypte n'a pas été inutile à Joshua. Il a dû apprendre beaucoup de choses pendant son séjour dans cette grande civilisation - immensément plus développée que sa petite patrie palestinienne. Entre autres il s'est familiarisé avec les critères éthiques universaux qu'il énumère comme des principes dans le Jugement final - évènement fêté dans les traditions égyptiennes. Selon ces traditions, la Grande déesse Maât [3], juge suprême, demandait au mort qui réclamait la résurrection ce qu'il avait fait de bien dans son existence, et le mort répondait: J'ai donné du pain à l'affamé, de l'eau à celui qui a soif, j'ai habillé celui qui était nu et donné une barque au pèlerin» (chapitre 125 du Livre des morts en Egypte). Les propos de Joshua au sujet de ces principes sont rapportés dans Matthieu 25, dans un énoncé beaucoup plus complet que celui d'Isaïe.
Ce qui est certain, c'est que lorsque cette famille d'immigrants exilés politiques et sans défense a appris que «Hérode était mort [Joseph] se leva, prit l'enfant et sa mère et rentra dans le pays d'Israël» (ibid. 2.21). Mais, comme toute famille d'exilés politiques, «ayant appris qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place d'Hérode, son père, il craignit de s'y rendre». Il a donc préféré s'établir loin de Jérusalem, dans une région où les services de renseignements de l'époque étaient moins actifs, et pour cette raison «il se retira dans le territoire de la Galilée.» (Ibid. 22-23)
Mais ce n'est pas tout. A la fin de sa vie, ce laïque (Joshua n'a jamais été prêtre, il a célébré des cultes comme tout père de famille, comme le hagada, qu'on a appelé «la dernière cène») a dirigé sa critique en premier lieu contre la corruption de la religion de son peuple («toute critique commence par la critique de la religion» dira un descendant juif allemand des siècles plus tard, Marx). C'est ainsi qu'il est entré dans le temple de Jérusalem et «il renversa les tables des changeurs et les échoppes des vendeurs de pigeons, en disant "Ma maison sera appelée une maison de prière, mais vous en faites une caverne de voleurs.» Matthieu 21.13). Nous pouvons dire que Joshua était anticlérical, dans un contexte où le sacerdoce se bureaucratisait et devenait un complice politique du pouvoir, lui-même également fétichisé.
Ce messie (dans le sens de Walter Benjamin [4]) prophétique (et non pas davidique ou politique) a vécu toute sa vie, depuis l'expérience «du temps qui reste» (dans le sens de Giorgio Agamben [5]), comme quelqu'un ayant une telle responsabilité envers les pauvres et les victimes qu'il accordait peu de valeur au fait de sauver sa propre vie, qu'il avait engagée dans la lutte contre l'injustice et la domination des puissants (du temple, de la patrie coloniale et de l'Empire).
C'est la raison pour laquelle, à la fin, il a été accusé de «soulever le peuple en enseignant» (Luc 23.5) contre le roi palestinien Hérode, son fils, et l'Empire romain lui-même. A la fin il a été crucifié (la croix étant l'équivalent de la chaise électrique de l'époque). La croix était une condamnation politique contre les terroristes qui s'insurgeaient contre la loi sacrée de l'Empire. Et il s'agit encore d'une accusation politique, et non religieuse (car Pilate ne l'aurait pas acceptée – ou ne lui aurait pas accordé la même importance – s'il ne s'était agi que d'une accusation religieuse.
C'est pour cela que l'exilé politique en Egypte a fini assassiné sous l'inculpation de rébellion politique. D'ailleurs, le panneau sur sa croix indiquait: «Joshua de Nazareth, roi des Juifs» (Mathieu 27.38), titre politique et non religieux, que Joshua lui-même a accepté(«-Es-tu le roi des Juifs? [...] - Tu le dis» répondit Joshua (ibid.11).
Ce qui a le plus dérangé les traîtres politiques et religieux coloniaux juifs et les soldats de l'Empire, c'était la prédication prophétique politique de Joshua qui, en donnant aux pauvres et aux humiliés un fondement à leurs luttes contre la domination, permettait à ces pauvres et humiliés de devenir acteurs de l'histoire en partant du postulat d'un Royaume de justice fraternelle. Ce qui est certain, c'est que ce postulat finira par transformer depuis en bas tout l'Empire romain, et par la suite d'autres.
Noël est une étrange festivité, totalement fétichisée et dont le sens fort, politique, prophétique, critique, a été inversé. Le marché et les complicités des politiques, des chrétiens et de leurs hiérarchies l'ont dénaturée! (Traduction A l’Encontre)
1. Qui a pour objet l'interprétation des textes (réd)
2. En référence à l’Eglise chrétienne orthodoxe d’Egypte qui s’opposait aux décisions christologique du concile de Chalccédoine en l’an 451 ; cette comunauté défendait l’unité de l’humain et du divin dans le Christ. (réd)
3. Maât : déesse égyptienne de la Vérité et de la Justice qui garantit l’ordre de l’univers. (réd)
4. Walter Benjamin, né à Berlin en 1892, fuyant la France où il s’était réfugié en 1933, il cherche à passer en Espagne et se suicidera à Porbou en 1940. On peut lire, entre autres, les 3 volumes publiés cher Folio, Gallimard, intitulés Œuvres.
5. Giorgio Agamben, philosophe italien qui a été, entre autres, le traducteurs des œuvres complètes de Walter benjamin en Italie. Auteurs de très nombreux ouvrages, dont Le Temps qui reste. Un commentaire de l'Epitre au Romains, Payot 2000.
* Enrique Dussel est l’une des figures les plus marquantes de la théologie de la libération en Amérique latine. Il est l’auteur de très nombreux ouvrages publiés en espagnol, anglais, allemand. En français, on ne trouve que Histoire et Théologie de la libération, Ed. de l’Atelier, 1989.
(6 janvier 2008)
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12/12/07
Benoît XVI et l’option pour le pauvre
Mis en ligne par Dial
Article de Gustavo Gutiérrez, théologien péruvien, figure de proue de la théologie de la libération et fondateur de l’Institut Bartolomé de las Casas de Lima. Il présente la façon dont le pape Benoît XVI a traité la question des pauvres et de la pauvreté.
Le discours inaugural de la Vème Conférence de l’épiscopat latino-américain et caribéen a été l’occasion pour Benoît XVI de faire une importante déclaration sur l’option préférentielle pour le pauvre, en la mettant en relation avec la condition de disciple et, par conséquent, de missionnaire qui est celle de tout chrétien.
Les pages qui suivent se limitent à traiter ce point de son discours. Nous verrons, en premier lieu, comment est considérée la relation entre la foi en Christ et l’option mentionnée ; ensuite nous nous poserons la question : de quel pauvre parle-t-on ; suivent, en guise de conclusion, quelques notes sur le lien entre évangélisation et promotion humaine.
Foi christologique : fondement de l’option pour le pauvre
Il est significatif que cette intervention ait lieu lors de sa première visite sur le continent – et au milieu d’une éminente assemblée ecclésiale – celle-là même où cette expression est née à la fin des années 60. Depuis lors, cette formulation et cette perspective, d’un enracinement biblique évident, furent accueillies dans des communautés chrétiennes, des plans pastoraux, des documents épiscopaux – y compris au-delà de l’Amérique latine – , dans des textes de différentes confessions chrétiennes et dans le magistère de Jean-Paul II. Mais, dans cet itinéraire, n’ont pas manqué les incompréhensions et tergiversations, les modifications de l’expression – avec des ajouts et des suppressions, dans l’intention de préciser son contenu – ainsi que des résistances voilées ou des tentatives pour atténuer ses exigences.
À cette occasion, dans un discours appelé à avoir une grande influence sur l’assemblée à laquelle il fut adressé, Benoît XVI parle de cet engagement en montrant sa portée théologique : « l’option préférentielle pour les pauvres est implicite dans la foi christologique en ce Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa pauvreté (cf.2 Cor.8.9) » (Discours n° 3) [2]. De là viennent ses dimensions évangélisatrices et d’engagement social. En effet, la source théologique est transparente ; en dernière analyse, c’est l’option pour le Dieu qui se révèle en Jésus. Pour cette raison, nous l’avons appelée une option théocentrique. Mais il faut dire résolument que cette affirmation non seulement n’oublie pas qu’il s’agit d’une solidarité concrète et essentielle envers des personnes qui souffrent d’une situation d’injustice et d’insignifiance sociale, mais que, plutôt, elle lui donne un solide fondement et une radicalité évangélique.
Nous croyons en un Dieu qui se fait présent dans l’histoire et valorise tout l’humain. En ce sens, Karl Barth pouvait dire que l’être humain est la mesure de toutes choses dans la mesure où Dieu s’est fait homme. En se référant à l’un des textes les plus intéressants de son encyclique Deus Caritas, le Pape Benoît rappelle « qu’aimer Dieu et aimer le prochain se fondent ensemble : chez l’être le plus humble nous rencontrons Jésus lui-même et en Jésus nous rencontrons Dieu » (n.15) (ibidem). Un peu plus loin, l’encyclique dit : « Aimer Dieu et aimer le prochain sont inséparables, c’est un seul et même commandement » (n.18).De toute évidence, ces assertions sont inspirées du texte capital de Mt.25, 31-46 (mentionné explicitement dans Deus Caritas , (n.15) [3]. Passage évangélique central dans la réflexion théologique menée en Amérique Latine et aux Caraïbes. À Puebla, il a inspiré le texte sur le visage des pauvres dans lequel nous devons reconnaître le visage de Jésus. Saint Domingue a prolongé la réflexion et ce serait très précieux que la Vème Conférence la reprenne, tout en tenant compte des nouvelles situations de pauvreté et d’exclusion. Nous serions face à une manière féconde et ouverte sur l’avenir de manifester la continuité entre les conférences épiscopales latino-américaines.
L’option pour le pauvre est un chemin, à travers Jésus Christ, vers Dieu amour, un composant fondamental de la suite de Jésus, un signe qui annonce la présence du Royaume et manifeste ses exigences. C’est une option prioritaire, préférentielle, car l’Amour de Dieu est universel ; personne n’en est exclu. Cependant, ce n’est pas une universalité abstraite, vide de contenu : en elle, les derniers, ceux-là qui vivent une situation de marginalité et d’injustice, contraire à la volonté de Dieu, ceux-là doivent être les premiers. C’est de cette manière que nous aimons comme Jésus a aimé (cf. Jn.13, 34) et que nous prenons son témoignage comme modèle de nos vies et de nos engagements.
Avec insistance, le Pape fait référence à la perspective spécifiquement chrétienne de l’incarnation comme dernier mot de ses affirmations. Ainsi, quelques lignes avant la mention de l’option pour le pauvre, il dit que « Dieu est la réalité fondatrice, non pas un Dieu pensé‚ ou hypothétique, mais le Dieu au visage humain ; le Dieu avec nous, le Dieu de l’amour jusqu’à la croix ». Le Dieu incarné qui se livre « jusqu’à la dernière extrémité » (ibidem) et accepte le prix de la souffrance par fidélité à sa tâche de proclamation du Royaume. Un « Dieu proche des pauvres et de ceux qui souffrent » (n.1).
Lorsqu’il parle des valeurs nécessaires pour forger une société juste, il revient sur le sujet, et soutient que « là où Dieu est absent – le Dieu au visage humain de Jésus Christ – ces valeurs n’apparaissent pas dans toute leur vigueur, et il ne s’établit pas un consensus à leur sujet » (id. n.4). Il s’agit de l’Emmanuel, autre grand thème de Mathieu, le Dieu avec nous, que nous reconnaissons en cheminant, jour après jour, sur ses traces [4]. Dans cet ordre d’idées, le Pape affirme – avec une expression qui fut curieusement accusée, dans le passé, d’immanentisme par quelques personnes – que « le Verbe de Dieu, en se faisant chair en Jésus Christ, s’est fait aussi histoire et culture » (n.1). L’un de nous, membre de l’histoire humaine et d’une culture. Comme nous. Son amour et son don total, son annonce du Royaume et son obéissance au Père le révèlent, en même temps, comme le Fils, comme le Verbe de Dieu.
C’est dans l’histoire que se révèle l’amour du Père. Le Saint-Esprit, Esprit de vérité, envoyé aux suiveurs de Jésus par le Père au nom du Verbe incarné, doit nous conduire « jusqu’à la vérité complète » (cf. Jn. 14, 26 et 16, 13). Cette présence dans l’histoire est l’assise du discernement des signes des temps. Ce discernement est le cadre et le sens qui nous fait voir la réalité sociale et historique avec les yeux de la foi ; il est présent, depuis le début, dans la méthode dite du « voir, juger, agir », accueillie dans « Gaudium et Spes », et bien d’autres documents ecclésiaux.
Il est important de préciser que la perspective de foi n’apparaît pas que dans le jugement ; la vision de foi accompagne tout le processus, ce qui ne veut pas dire qu’on ne respecte pas la légitime autonomie et consistance des réalités temporelles [5]. Attitude qui est présente, et réclamée, dans la pratique et les textes de l’Église ; c’est ce que Gaudium et Spes appelle « connaître et comprendre le monde où nous vivons » (n.4). Les perspectives qu’ouvre la foi chrétienne – transcendantes et historiques – ne peuvent être mises entre parenthèses dans la vision de la réalité, quand il s’agit d’examiner les interpellations à vivre et communiquer l’Evangile. Voilà l’abc de la méthode, mais cela même nous conduit à une analyse sérieuse et respectueuse des situations examinées.
Pour le pauvre et contre l’injustice
Selon ce qui a été précisé depuis longtemps, nous sommes face à une option ferme et libre, comme toutes les grandes décisions de notre vie, spécialement celles qui sont inspirées par la recherche du Royaume et de la justice. Et nous ne sommes pas face à quelque chose d’optionnel, comme l’adjectif dérivé du substantif « option » peut le faire penser [6].
Une décision qui doit être prise par tout chrétien, y compris par les pauvres eux-mêmes. C’est une option pour les pauvres et les insignifiants, et contre l’injustice et la pauvreté qui les écrasent. Ce sont les deux côtés d’une même médaille. Pourtant les choses ne s’arrêtent pas là ; c’est également un engagement qui doit être assumé par l’ensemble de l’Église. En ce sens, Benoît XVI se réfère à l’Église comme « avocate de la justice et des pauvres » (n.4) et quelques lignes après, il réaffirme : « former les consciences, être avocate de la justice et de la vérité, éduquer dans les vertus individuelles et politiques, telle est la vocation fondamentale de l’Église dans ce secteur » (n.4). Notons l’allusion aux vertus politiques ; « sociales » dira-t-il dans un autre passage (n.3)
Mais il y a plus, et le discours le remet en mémoire également. De qui parle-t-on quand on mentionne le pauvre ? Le discours est clair sur ce point. Il s’agit de ceux qui vivent dans la pauvreté réelle, matérielle, condition qualifiée « d’inhumaine » à Medellin, et comme antiévangélique à Puebla. Elle constitue un défi d’envergure pour la conscience humaine et chrétienne. Le Pape se demande, pour cette raison, comment l’Église peut-elle « répondre au grand défi de la pauvreté et de la misère » (n.4). Il s’appuie sur une citation de Populorum Progressio, dont on célèbre le quarantième anniversaire cette année et qui a été très présente à la Conférence de Medellin, pour dire que « les peuples latino-américains et caribéens ont droit à une vie pleine, propre des enfants de Dieu, avec des conditions plus humaines : délivrés des menaces de la faim et de toute forme de violence ». Il rappelle ensuite que l’encyclique « invite chacun à supprimer les graves inégalités sociales et les énormes différences dans l’accès aux biens » (n.4 ; cf : Populorum Progressio n.21).
C’est une situation grave que nous connaissons bien, et qui fait de l’Amérique Latine et des Caraïbes le continent le plus inégalitaire de la planète. Grave, et qui plus est, scandaleuse, étant donné la large majorité catholique qui y vit. C’est un défi à la crédibilité de l’Église catholique qui, malheureusement, est toujours d’actualité. On a besoin d’une grande fermeté dans l’annonce de l’évangile et de ses inéluctables conséquences pour tout croyant ; d’une grande dose d’humilité aussi pour reconnaître nos propres déficiences et limites et entrer en dialogue avec des personnes d’autres horizons dans le but de s’unir dans une tâche qui « invite tout un chacun » à rechercher la justice sociale, cela dans le respect de la liberté de la personne humaine [7].
Cette manière de voir ne laisse pas la place aux équivoques : les pauvres qui réclament notre solidarité sont ceux qui manquent du nécessaire pour satisfaire leurs besoins de base et qui ne voient pas valorisée leur condition de filles et fils de Dieu. Au début de son discours, en avançant les causes de cette situation, le Pape remarque que « l’économie libérale de quelques pays latino-américains doit se soucier de l’équité, car continuellement s’étendent les secteurs sociaux qui se voient éprouvés toujours davantage par une énorme pauvreté, voire spoliés de leurs propres richesses naturelles (n.2) [8].
Spoliés, bien souvent aussi, de leur dignité humaine et de leurs droits. La pauvreté, leur insignifiance dans la société, ce n’est pas une infortune, c’est une injustice. Elle constitue une réalité à plusieurs facettes, complexité déjà présente dans la notion biblique de la pauvreté et que nous constatons quotidiennement à notre époque. Divers facteurs – et pas seulement le facteur économique – interviennent en la matière. C’est le résultat de la manière dont a été construite la société, à partir de structures économiques, bien sûr, mais aussi de catégories mentales et culturelles, d’atavismes sociaux, de préjugés racistes, culturels (l’oubli des peuples indigènes et afro-américains), de sexe (la majeure partie des personnes pauvres sont des femmes) et religieux, accumulés au cours de l’histoire. Nous parlons ici d’une situation qui est le fruit de nos mains ; pour cette raison, en elles aussi se trouve la possibilité d’abolir ces préjugés. Du point de vue de la foi, les causes de la marginalisation de tant de gens reflètent un refus de l’amour, de la solidarité ; c’est cela que nous appelons un péché. C’est jusqu’à la racine, avec ses conséquences, qu’il faut aller pour comprendre la libération totale en Christ.
L’énorme pauvreté et ce qui la provoque – la croissante inégalité et l’injustice – voilà ce qui est en question. Cela met les choses à leur juste niveau : décrire et dénoncer une situation de carence qui ne permet pas de vivre dignement est important, mais cela n’est pas suffisant ; il faut remonter à ses causes, si l’on veut la vaincre [9]. Il s’agit d’honnêteté et d’efficacité dans le « combat pour la justice » pour reprendre l’expression bien connue de Pie XI. Si l’on ne vient pas à bout de l’inégalité sociale, la légère croissance économique qui se manifeste dans quelques pays du continent n’atteindra pas les plus pauvres.
Arrivé à ce point, Benoît XVI considère que, devant cette situation, et dans une perspective de foi, « la question fondamentale » est celle-ci : « De quelle manière l’Église, illuminée par la foi en Christ, doit-elle réagir face à ces défis ? ». Mais encore, « dans ce contexte, il est inévitable – ajoute-t-il, de parler du problème des structures, surtout de celles qui créent l’injustice ». Un long paragraphe du discours est justement consacré à ce point. Dit d’une manière positive, les structures justes « sont une condition sans laquelle est impossible un ordre juste dans la société. » Aussi bien « le capitalisme que le marxisme » ont promis ces structures, mais, dit le Pape, ces promesses se sont révélées fausses car elles ont oublié la personne et les valeurs morales (n 4). Faute de quoi il ne peut y avoir de convivialité sociale, humaine et juste.
Il n’appartient pas à l’Église d’établir ces structures, mais cela n’empêche pas d’avoir son mot à dire sur des questions économico-sociales [10]. Sa tâche est de « former les consciences », nous le rappelions plus haut, il s’agit d’une position classique que toute théologie qui traite de ces sujets doit prendre en compte. Ce n’est pas se mettre en retrait ni échapper à la responsabilité en matière sociale et politique [11]. Au contraire, insister sur le fait que les êtres humains et leurs droits, en tant que personnes et en tant que peuples, constitue le cœur et la finalité de la vie en société harmonieuse, est quelque chose qui a des incidences concrètes et précises [12]. Pour preuve les difficultés que la parole évangélique rencontre, là où elle est prononcée, de la part de ceux qui voient leurs intérêts mis à mal. Les réactions que provoqua la prédication de Mgr Romero, et bien d’autres cas à travers le continent, l’attestent.
Parmi les causes de pauvreté, le Pape pointe également le rôle que joue la globalisation. Il reconnaît que ce phénomène a des côtés positifs qui peuvent signifier des réussites pour l’humanité ; mais il prévient qu’elle « comporte aussi le risque de grands monopoles et de convertir le lucre en valeur suprême » (n. 2) Une dénonciation que font beaucoup à notre époque. La situation internationale conditionne, et même détermine, bien des choses à l’intérieur de chaque nation ; son analyse est, par conséquent, indispensable.
Évangélisation et promotion humaine
L’expérience de la solidarité avec le pauvre, qui vit dans une condition inhumaine et d’exclusion, nous fait voir à quel point l’Evangile est un message qui libère et humanise et, par là même, il représente un appel à la justice. Benoît XVI l’exprime ainsi : « L’évangélisation a toujours été liée à la promotion humaine et à l’authentique libération chrétienne » (n.3) La suite du discours est le texte, déjà cité, de Deus Caritas, traitant de la « fusion » entre l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. La promotion humaine n’est pas une étape préalable à l’évangélisation, ni une voie distincte de celle-ci. Dans les dernières décennies, s’est développée la conscience du lien étroit qui les unit. Dans cet ordre d’idées, Jean-Paul II disait à Puebla que la mission évangélisatrice de l’Église « a comme élément indispensable l’action pour la justice et la promotion humaine » (Jean-Paul II, Discours inaugural, III, 2) [13].
Benoît XVI, citant l’épisode d’Emmaüs, rappelle que l’Eucharistie est « le centre de la vie chrétienne » (n.4). Dans la fraction du pain, nous faisons mémoire de la vie, nous apportons le témoignage de la mort et de la Résurrection de Jésus. C’est pourquoi l’Eucharistie n’est pas un acte privé et intime ; elle nous appelle au témoignage et à l’annonce de Celui qui est « chemin, vérité et vie » pour tous. Elle « suscite l’engagement de l’évangélisation et l’élan vers la solidarité ; elle réveille chez le chrétien le fort désir d’annoncer l’Evangile et d’en porter le témoignage au sein de la société afin que celle-ci soit plus juste et plus humaine. » (ibidem) [14]. Elle est signe de communion, et anticipation de sa réalisation parfaite.
L’union au Christ, nous reconnaître en lui fils et filles de Dieu, nous pousse nécessairement à forger la fraternité et la justice. Comme on a pu le vérifier, ce qui est énoncé dans le discours sur l’option préférentielle pour les pauvres n’est pas une phrase glissée au passage, mais bien son point central. Il est placé dans un tissu pastoral, social, théologique et spirituel qui nous montre sa profondeur, sa portée et ses exigences. Il nous permet aussi de relire d’autres thèmes abordés dans le discours – brièvement pour des raisons de temps et de conjoncture – qui appellent à des approfondissements et précisions. C’est une tâche à réaliser.
Le thème est exposé et mis sur la table de la Conférence d’Aparecida ; c’est, comme nous le disions au début, un des axes de la continuité avec les conférences épiscopales précédentes, sur laquelle le Pape et les évêques ont insisté ces jours-ci. Sa présence, dans la situation actuelle vécue en Amérique Latine et aux Caraïbes, sera d’une grande importance pour l’assemblée qui vient de commencer.
Quoi qu’il en soit, approfondir la perspective christologique de l’option pour le pauvre est une importante contribution pour mieux percevoir notre condition de disciples et missionnaires ainsi que la radicalité évangélique du sens que revêt la pratique chrétienne de l’option et la solidarité pour le pauvre, du rejet de l’injustice, c’est-à-dire le chemin vers le Père de tous.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
Notes:
[2] Citation de Paul qui se trouve aussi dans le document « Pauvreté de l’Église » (n.18) de Medellin.
[3] Nous avons eu l’occasion d’étudier de façon assez détaillée ce texte de Mathieu dans « Où est le pauvre, là est Jésus-Christ », Pagínas, 201, octobre 2001, p. 6-21.
[4] « En dehors de la suite (de Jésus), on n’a pas l’affinité suffisante avec l’objet de la foi pour savoir ce que l’on dit quand on confesse que cet objet, c’est le Christ » (Jon Sobrino, Jésus libérateur, Lecture historico-théologique de Jésus de Nazareth, San Salvador, UCA, 1991, p. 104).
[5] À ce sujet, voir les considérations, nourries de la pratique de la méthode, de Luis Fernando Crespo : Révision de vie et suite de Jésus, Lima, UNEC-CEP, 1991.
[6] Comme dit M. Diaz Mateos, « c’est une option non optionnelle, puisque c’est la mise à l’épreuve de notre identité ecclésiale et chrétienne » (« Le cri du pauvre traverse les nuages », dans Le Visage de Dieu dans l’histoire, p. 159).
[7] Voir, à ce sujet, Felipe Zegarra, « La cinquième Conférence de l’épiscopat d’Amérique latine et des Caraïbes », dans Pagínas, 200, août 2006, surtout les pages 16 et 17.
[8] Parmi ces « richesses naturelles », il faut aujourd’hui compter – outre ceux auxquels cette phrase fait spontanément penser – l’eau et l’air, si nous réfléchissons à la pollution, au réchauffement de la planète – et en général aux dommages causés à l’environnement par une exploitation sans frein. La question écologique intéresse toute l’humanité, mais affecte tout spécialement les plus fragiles d’entre elle, les pauvres.
[9] Ce n’est pourtant pas la première fois que Benoît XVI aborde le thème des causes de la pauvreté ; dans son encyclique, il disait : « À partir de ce moment (l’émergence de la société industrielle), les moyens de production et le capital constituaient le nouveau pouvoir qui, parce qu’étant aux mains de peu d’hommes, comportait pour les masses ouvrières une privation de droits contre laquelle il fallait se rebeller. » (Deus Caritas est, 2005, n.26).
[10] Peu de temps auparavant, Benoît XVI avait manifesté sa préoccupation pour ces thèmes dans une lettre à Angela Merkel, chancelier d’Allemagne. Il y propose que l’Union européenne s’efforce « d’atteindre l’objectif d’éliminer l’extrême pauvreté avant 2015 », ce qui « est une des tâches les plus importantes de notre temps » et une tâche immédiate, ajoute-t-il : « faire tout ce qui est possible pour pourvoir à une rapide, complète et inconditionnelle annulation de la dette extérieure des pays pauvres fortement endettés et des pays moins développés » (Lettre du 6 décembre 2006).
[11] Sous forme d’une question rhétorique, le discours avait souligné – avant le paragraphe que nous citons ici – que cette position ne signifie pas « une fuite vers l’intimisme, vers l’individualisme religieux, ou un abandon de la réalité pressante des grands problèmes économiques, sociaux et politiques d’Amérique Latine, du monde, ni une fuite de la réalité vers un monde spirituel.
[12] Sur ce plan éthique, il situe, de même, la doctrine sociale de l’Église.
[13] Auparavant, le Synode romain sur « Justice dans le monde » (1971) soutenait que la mission de l’Église « inclut la défense et la promotion de la dignité et des droits fondamentaux de la personne humaine » (n.37).
[14] Célébrer l’Eucharistie nous conduit à « travailler pour un monde plus juste et fraternel » (Sacramentum Caritatis, n.88).
29/11/07
La force, le pouvoir, l'argent
Petite digression philosophique dans l'actualité sociale? Voici, au hasard d'une lecture, un extrait de la première partie de l'excellent roman d'Eric-Emmanuel Schmitt L'Évangile selon Pilate où Jésus de Nazareth, condamné à mort, livre ses confessions le soir de son arrestation :
«J'avais retourné les cartes du monde. Les hommes jouaient mal : pensant devoir gagner, ils abattaient les mauvais atouts. La force. Le pouvoir. L'argent. Moi, je n'aimais que les exclus de cette partie stupide, les inadaptés, ceux que le jeu rejetait : les pauvres, les doux, les affligés, les femmes, les persécutés. Les pauvres devinrent mes frères, mon idéal. Ils ne cherchent pas à se mettre à l'abri du besoin car se serait se mettre à l'abri d'eux-mêmes. Non, ils aiment tant la vie qu'ils lui font confiance, estimant qu'il y aura toujours un homme qui passera pour jeter une pièce ou un bout de pain. André, Syméon et moi, nous devînmes ainsi des errants qui recevaient des aumônes et distribuaient le surplus dans l'heure suivante. Car nous considérions que seule nous appartenait la part qui suffisait à nos besoins. Le reste était du luxe ; nous n'y avions aucun droit.»
S'il ne va pas à la messe tous les dimanches - car il est plutôt occupé à faire un jogging au milieu d'une nuée de journalistes -, Nicolas Sarkozy se revendique catholique. "Nous sommes les héritiers de deux mille ans de chrétienté", dit-il : "Le christianisme a vu naître notre nation. Il a participé aux plus grandes heures de son histoire, et aussi parfois à ses drames. Il a couvert notre territoire d'églises, de cathédrales, de monuments. Il nous a surtout légué un immense patrimoine de valeurs culturelles, morales, int
