A l'indépendant

Une révolution est d'abord, pour une société, ce qu'une conversion est pour l'individu: changer le but et le sens de la vie. Roger Garaudy

samedi 24 octobre 2009

Credo pour un temps séculier

Je crois en Jésus-Christ:
c'était
un homme seul qui ne pouvait rien faire
impuissant comme nous,
mais il a lutté pour que tout change
et c'est pour cela qu'il fut exécuté.
Devant lui nous sentons
comme notre intelligence est sclérosée,
notre imagination étouffée,
nos efforts vains,
car nous ne vivons pas comme il a vécu
et chaque jour nous fait craindre
que sa mort ait été vaine
lorsque nous l'enterrons dans nos églises
et que nous trahissons sa révolution
dans la soumission craintive devant les puissants.
Je crois en Jésus-Christ
qui a ressuscité dans nos vies
pour que nous nous libérions
face aux préjugés et à l'arrogance du pouvoir,
de la crainte et de la haine
et que nous fassions avancer sa révolution,
vers le Royaume

(Sölle, D - Cité par Léonardo Boff in "Jésus-Christ libérateur", Cerf, p 245)

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mardi 29 septembre 2009

"Tout ce qui monte converge"

Etre pleinement libres et pleinement unis , voilà quel est l'idéal prochain des hommes. Or les hommes se demanderont nécessairement comment chaque conscience, chaque moi particulier et clos peuvent, en développant leur liberté, s'unir étroitement aux autres "moi"; comment tout homme est d'autant plus libre qu'il est uni aux autres hommes et d'autant plus uni aux autres hommes qu'il est plus libre. Il faut bien qu'il y ait dans la conscience elle-même un principe de liberté et d'union. Or quel peut bien être ce principe qui unit toutes les consciences en exaltant chacune d'elles ? Sinon la conscience absolue et divine qui est, tout ensemble, liberté infinie, et qui, présente à toutes les consciences particulières, leur communique cette liberté et cette unité ? Je ne suis donc pas inquiet, pour l'avenir religieux de l'humanité, de ce qu'on appelle le matérialisme des socialistes ; ou plutôt je m'en réjouis, car il ne faut pas que la religion puisse apparaître aux hommes comme quelque chose d'extérieur à la vie même. Il faut qu'elle soit la vie elle-même prenant conscience de son principe.      

Jean Jaurès, cité par Jean Onimus dans "Teilhard de Chardin et le mystère de la terre", Albin Michel, 1991, p 163

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jeudi 3 septembre 2009

Le soufisme dans l'Islam

LE SOUFISME DANS L’ISLAM
Le dikr pour purifier l’âme
 

«Une vie sans religion est une vie sans principes et une vie sans principes est un bateau sans gouvernail.» Gandhi

En ce mois de piété, il nous a paru intéressant de donner un éclairage sur la mystique musulmane notamment représentée par le soufisme. En ce XXIe siècle de tous les dangers, la quête spirituelle est devenue ringarde et mieux encore, chaque religion croit détenir la vérité allant même jusqu’à aboutir à un choc des civilisations.

Qu’est-ce que le soufisme?
Les mystiques de l’Islam ont souvent souligné l’indigence de la raison humaine; ils se plaisent à rappeler que le terme arabe ´´aql´´ (´´esprit´´, ´´raison´´) signifie étymologiquement l’entrave, le lien. Un maître syrien du XVIe siècle se livrait ainsi à un jeu de mots - intraduisible en français - en écrivant que ´´les juristes musulmans (fuqahâ’) sont prisonniers de leur mental (bi-’uqûli-him ma’qûlûn)´´. Pour les soufis, il ne s’agit aucunement de rejeter cet instrument qu’est la raison, mais de lui assigner une place relative, contingente, face à cet Absolu que le spirituel musulman a pour but. Pour les soufis, le mystère de l’Unicité divine est ineffable; il ne sied pas à l’homme de l’évoquer car la perception qu’il en a est obligatoirement en deçà de la réalité. Un maître de l’Ecole de Baghdad de la première période disait que le tawhîd à son stade ultime ´´aveugle le clairvoyant, confond celui qui raisonne et stupéfait celui qui est sûr de son jugement´´.(1) Le tassawwuf a pour but de conduire au degré de l’excellence de la foi et du comportement (al-ihsân) qui, par la purification du coeur, conduirait à la sincérité spirituelle (ikhlâs), celle par laquelle ´´on connaît´´, par laquelle ´´on voit´´. L’exercice spirituel que les soufis privilégient est le dhikr (remémoration, souvenir); il s’agit d’une pratique consistant à évoquer Allah (Dieu) en répétant Son Nom de manière rythmée. Le dikhr est considéré comme une pratique purificatrice de l’âme. Une autre pratique régulière est la récitation de poèmes à caractère spirituel, notamment la louange du Prophète Mohammed (Qsssl).
Un verset du Coran: «Reste en compagnie de ceux qui, matin et soir, invoquent leur Seigneur ne désirant que Son agrément.» (Coran XVIII; 28) peut s’appliquer aux soufis. Pour les soufis eux-mêmes, leur voie est reconnue par les quatre écoles juridiques (madhhab) sunnites, et les quatre fondateurs sont reconnus pour être eux-mêmes des soufis au sens véritable du mot, c’est-à-dire des saints et par les chiites comme une expression de la foi islamique. Ibn Khaldûn et Ghazâlî rappellent par exemple que «Shâfi‘î s’asseyait devant [le soufi] Shaybân al-Râ‘î, comme un enfant s’accroupit à l’école coranique, et lui demandait comment il devait faire en telle et telle affaire.» Dans le soufisme, l’Être suprême est Dieu auquel on accède - c’est-à-dire accéder à Son agrément - par l’Amour de Lui. La première phase est donc celle du rejet de la conscience habituelle, celle des cinq sens, par la recherche d’un état d’´´ivresse´´ spirituelle, parfois assimilé à tort à une sorte d’extase; les soufis eux-mêmes parlent plutôt d’«extinction» (al-fana’), c’est-à-dire l’annihilation de l’ego pour parvenir à la conscience de la présence de l’action de Dieu. Cette première étape réalisée, le soufi doit revenir au monde extérieur qu’il avait dans un premier temps rejeté; le lexique des soufis désigne cette phase par différents termes qui correspondent à autant d’aspects de ce second voyage: al-baqâ, la ´´subsistance ou la permanence´´, la lucidité (sahw), le retour (rujû’) vers les créatures. Cette description sommaire a forcément un caractère très schématique: comme le montre la littérature soufie, ce processus est bien plus cyclique que linéaire, et l’interprétation des termes du lexique soufi est par nature ésotérique. Les maîtres soufis distinguent trois phases dans l’élévation de l’âme vers la connaissance de Dieu: d’abord l’âme gouvernée par ses passions. Le postulant à l’initiation, qui est considéré comme étant à ce stade, est appelé mourîd [murîd], (novice; nouvel adepte; disciple). Vient ensuite le degré de l’âme qui se blâme elle-même, c’est-à-dire qui cherche à se corriger intérieurement, l’initié qui parvient à ce stade est appelé salîk (voyageur) itinérant, allusion au symbolique «voyage intérieur». Puis le troisième et dernier niveau est celui de l’âme apaisée.(1)
Chaque maître du soufisme (shaykh) s’entoure d’un groupe de disciples et anime une confrérie, ou haqiqa, fondée par un grand maître des siècles passés. Il possède une méthode pour l’accession à l’unité divine, et nul ne peut remettre en cause la validité de son enseignement du moment qu’il se réfère à l’Islam. L’ascension vers Dieu passe par les exercices pratiqués dans les confréries: veilles (sahar), jeûnes (siyâm), danses (derviches tourneurs), litanies (dhikr, littéralement, «rappel» du nom de Dieu), contrôle respiratoire. Plusieurs soufis furent victimes de persécutions. Ibn Mansour al Halladj, soufi de Baghdad, fut crucifié en 922 après un long procès. Louis Massignon rapporte cela dans un livre remarquable: La Passion d’Al Hallaj. Ibn Taymiyyah et Ibn Al-Qayyim (XIVe siècle) ont dénoncé les dérives du soufisme, mais ils avaient non seulement de l’estime pour certains soufis qu’ils jugeaient conformes à l’orthodoxie, tels que Al-Junayd, mais plusieurs sources attestent qu’ils étaient eux-mêmes rattachés au cheikh soufi Abd al Qadir al-Jilani. L’école rationaliste et réformiste de Muhammad Abduh et de Mohammed Rachid Rida s’opposait au soufisme, considéré comme une des principales raisons de la décadence des musulmans, par son supposé encouragement du fatalisme et de l’inertie.(1)
L’Histoire ne trouve trace des premiers groupes de soufis qu’à Koufa et Bassorah à partir du VIIIe siècle de l’ère chrétienne, puis à Baghdad au IXe siècle. Les XIIe siècle et XIIIe siècle marquent pour le soufisme le passage à une structuration et une organisation beaucoup plus formelles: c’est ce qu’on appelle les confréries (turuq, pluriel de tarîqa). Les exemples d’islamisation de l’Afrique de l’Ouest par la Tidjaniyya et la Qâdiriyya, ou de la résistance menée contre les Russes aux XIXe siècle et XXe siècle par une population musulmane majoritairement rattachée à la Naqshbandiyya le montrent abondamment. La Shâdhiliyya, fondée au XIIIe siècle, est une confrérie d’origine maghrébine qui s’est diffusée à partir de l’Égypte dans une grande partie du monde musulman. La branche ifriqiyenne de la Shâdhiliyya est notamment représentée par Â’isha al-Mannûbiyya (m. 1267). Le modèle de sainteté qui se forme dans son hagiographie se rattache à celui du majdhûb «l’extatique» dont la pratique est aux marges des normes sociales de l’époque. Le majdhûb partage avec le cheikh ummî plusieurs traits, comme l’´´état d’enfance´´. Il est aussi appelé ´´fou de Dieu´´ car sa raison lui a été ´´ravie´´ (de la racine J-Dh-B) par Dieu, le plus souvent de façon abrupte. Pour Ibn ’Arabî le vrai majdhûb n’est pas déficient: son esprit est saisi et retenu (mahbûs) auprès de Dieu et jouit de la contemplation divine. Ce qui caractérise le majdhûb est son insouciance des normes sociales et religieuses. Ainsi, un des ´´fous de Dieu´´ qu’a rencontrés Ibn ’Arabî traite d’aveugle la foule à laquelle il s’adresse, car celle-ci croit que ce sont des colonnes qui soutiennent le plafond de la mosquée où ils se trouvent, alors que lui voit, à la place des piliers, des hommes invoquant Dieu.
Le fait de voir Dieu par l’oeil de la foi et de la certitude nous a libérés de tout recours à la pensée discursive, disait Abû l-Hasan al-Shâdhilî (m. 656/1258), La sphère de la sainteté s’étend au-delà du champ du mental, car elle est fondée sur le dévoilement spirituel (kashf). Cette dernière phrase a été prononcée par le ´´grand cadi´´ égyptien Zakariyyâ al-Ansârî (m. 926/1520), qui fut lui aussi un soufi. Elle résume fort bien la position des spirituels de l’Islam sur le ´´rationnel´´; en effet, le but du soufisme n’est-il autre que de parvenir à la sainteté (walâya)? Le même savant affirme ailleurs que la connaissance de Dieu passe par la ´´gustation spirituelle´´ (dhawq), qui efface les arguments de la raison et ceux venant de l’enseignement transmis (dalâ’il al-’aql wa shawâhid al-naql).
Les soufis distinguent la science acquise (al-’ilm al-kasbî), encore appelée la science spéculative (al-’ilm al-nazarî), de la science octroyée par grâce divine (al-’ilm al-wahbî). Pour Ibn ’Arabî, le ’ilm wahbî est fondamental puisqu’il constitue la modalité de toute prophétie: al-nubuwwât kullu-hâ ’ulûm wahbiyya, écrit-il. De fait, on constate qu’à partir du XIIIe siècle grosso modo, le dévoilement intuitif (kashf), l’inspiration (ilhâm), la ´´vision certaine´´ (yaqîn) - sont davantage reconnus qu’auparavant comme méthodes d’investigation des réalités spirituelles. Al-Ghazâlî, précurseur dans ce domaine, voyait déjà dans la science du dévoilement (’ilm al-mukâshafa) le moyen d’accéder à la ´´perception sûre et directe´´ (al-’iyân al-ladhî lâ yushakku fîhi) de ces réalités.(1)
Evoquons deux figures du phare du soufisme. D’abord Rabi’ate el ‘addaouya, une mystique qui fut l’un des premiers mystiques de l’Islam à avoir dépassé la démarche ascétique pour appeler à l’union parfaite avec Dieu et la célébrer dans des poèmes d’une brûlante ferveur et ceci bien avant Hallaj et les maîtres du soufisme Ensuite, Djalaleddinn Rumi, le fondateur de l´ordre des derviches tourneurs. Il naquit en 1207 à Balkh, (Afghanistan). C’est un mystique, poète, penseur. Rûmî, l’auteur du Mesnevi, imposant recueil de milliers de vers, célèbre dans tout le monde arabo-musulman, est connu sous le nom de Mevlana (le Maître). Rûmî est le fils d’un théologien et maître soufi réputé: Bahâ od Dîn Wahad (1148-1231), surnommé «sultan des savants» (Sultân al-’Ulama), dont le livre Ma’ârif fut longtemps le préféré de Rûmî. En 1227, un disciple de son père Burhân od Dîn Muhaqqîq Tirmidhî (? - 1240) le rejoignit et devint son maître spirituel pendant neuf ans avant qu’il n’envoie Rûmî étudier en Alep et à Damas où il rencontra Muhyî od Dîn Ibn ul ‘Arabî. Tout comme le père de Rûmî, il était membre de l’ordre Kubrawiyyah. Rûmî ne revint qu’en 1240 à Konya où il se mit à enseigner la loi canonique. La ferveur mystique qui l´animait était telle que l´on raconte qu´un jour, tandis qu´il se promenait dans le bazar de Konya, il entendit, passant par le souk des bijoutiers, la sonorité cristalline du marteau de l´orfèvre ciselant l´or. À ces sonorités célestes, son âme «s´envola» et il se mit à tourner sur lui-même dans une danse extatique, au sein de la foule médusée. Il est dit que c´est de cet événement que naquit la célèbre danse des derviches tourneurs. C’est à Konya, en Turquie, qu´il s´éteint en 1273. Le 6 septembre 2007 l’Unesco a célébré le 800e anniversaire de la naissance de Rûmî.
Quelques conseils de Roumi: sois comme l’eau courante pour la générosité et l’assistance. Sois comme le soleil pour l’affection et la miséricorde. Sois comme la nuit pour la couverture des défauts d’autrui. Sois comme la mort pour la colère et la nervosité. Sois comme la terre pour la modestie et l’humilité. Sois comme la mer pour la tolérance. Parais tel que tu es ou bien sois tel que tu parais. «Je ne distingue pas le parent de l’étranger.»
Si Dieu est infini et que nous sommes des êtres limités, il est raisonnable de croire que nul d’entre nous ne peut appréhender complètement Sa nature. «On peut dire que si l’Islam est un corps, le soufisme en est le coeur», explique cheikh Khaled Bentounès. il faut considérer le soufisme comme un style de vie par lequel le croyant, le mourid, voue son existence entière à réaliser l’unicité avec Dieu. Son moyen le plus imparable pour cela est le «dhikr», l’évocation permanente de Dieu. Le soufisme n’est pas un Islambis. Dans certains cercles occidentaux, on tend à présenter le soufisme comme une alternative à l’Islam avec le sous-entendu que l’Islam «canonique» est «belliqueux, archaïque et arriéré», alors que le soufisme serait pacifique, tolérant et oecuménique.(2)

La civilisation de la concurrence
Le XXe siècle né dans l’enthousiasme et salué comme l’aube d’un nouvel âge d’or s’est achevé dans le désabusement convaincu d’avoir apporté le crime et la misère aux trois quarts de la planète, ainsi que le désespoir aux générations futures. L’individualisme est devenu la règle, la prospérité ayant balayé les idéologies, la consommation a eu raison de l’esprit de liberté. Le libéralisme sauvage se caractérise par une extension de la vision mercantile à des domaines non marchands comme la culture, l’art, la religion et la science. Retournez en tous sens les règles du marché, vous n’y trouverez jamais celle d’honnêteté, d’honneur, de solidarité, de dévouement sans lesquelles le lien social se dénoue. Les sociétés occidentales sont minées de l’intérieur, par des contradictions insurmontables, une absence complète de repères. L’Occident malade de la croissance, mortellement atteint pour avoir fait de l’homme un agent géologique qui ne cesse d’accélérer le désordre est contagieux.
Les sociétés musulmanes devant le vide sidéral proposé par leurs gouvernants se jettent à corps perdu dans cette civilisation de l’éphémère. Pendant des siècles, l’homme a visé la maîtrise de la nature, sans tenter de s’y insérer; saura-t-il à temps s’assurer la maîtrise de soi? Cette société fondée sur la concurrence et l’anonymat, fonctionne de telle façon que l’homme y devient un loup pour l’homme. Devenu un matricule anonyme, informatisé à outrance, ses possibilités intellectuelles, son potentiel génétique, ses performances physiques sont les seuls paramètres que lui demande la Société du Web.2. Son aptitude à la générosité, son amour du prochain, ses interrogations métaphysiques ou religieuses n’entrent pas en ligne de compte dans son classement social.
Cette malnutrition spirituelle lui donne les pouvoirs d’un Géant pour satisfaire les besoins d’un nain pervers. En définitive, on constate que la foi s’est refroidie en rites et en mythes. Comme l’écrit R. Garaudy: Les sagesses et les prophétismes des trois mondes nous ont enseigné que l’homme ne devient humain que par une lutte incessante contre la prétention de son petit «moi» égoïste à s’ériger en valeur absolue. Le refus du moi individualiste est déjà dans le dépouillement total des grands visionnaires de l’Inde et des soufis musulmans. Abou Yazid El Bistami écrit: «Quand le moi s’efface, alors Dieu est son propre miroir en moi».(3)

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Amir Akef. Du dépassement de la raison dans le soufisme - vendredi 4 juillet 2008 Oumma.com
2.Mustapha Benfodil. Aux origines de la Tariqa Alawiya, El Watan juillet 2009
3.R.Garaudy. Appels aux vivants. p. 226. Editions du Seuil. 1979

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

Source : L'expressionet le blog http://nadorculture.unblog.fr/g

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vendredi 21 août 2009

François d'Assise

 

En cette année du 8e centenaire de la fondation de l’ordre franciscain, une remarquable biographie historique du Pauvre d’Assise, nourrie des dernières recherches, renouvelle en profondeur la compréhension d’un saint universellement reconnu.

 

 

 

Jamais saint n’a été aussi populaire à travers le monde que saint François d’Assise (1182-1226), n’a eu un tel impact sur la chrétienté, n’a donné lieu, depuis le Moyen Âge, à autant de biographies et d’ouvrages. Et partant, à autant d’interprétations ! Figure de proue du catholicisme social (Ozanam) ? Maître de liberté, de fraternité et d’égalité ? Défenseur des opprimés, fondateur d’une « Église des pauvres » (théologie de la libération) ? Personnage phare de l’écologie ? Figure emblématique de l’harmonie qui devrait régner entre les hommes et les religions (« L’esprit d’Assise » de Jean-Paul II) ? Protagoniste du dialogue entre chrétiens et musulmans ?

Le Pauvre d’Assise dégagé des légendes noires ou dorées

Comment faire la part des choses ? En cette année de célébration du 8e centenaire de l’ordre franciscain, parmi les abondantes parutions, se détache la remarquable biographie d’André Vauchez : François d’Assise. Pour ce spécialiste d’Histoire du Moyen Âge, et d’Histoire de la spiritualité, il n’était que temps de proposer au grand public cultivé une biographie du saint renouvelée en profondeur par les plus récents acquis des recherches franciscaines.

C’est une biographie historique, et donc critique, qui ne cèle pas les hésitations de son héros, mais nuancée, fouillée, et néanmoins accessible. Qui, outre la vie du Poverello, fait une large place à sa destinée posthume (des interprétations médiévales à nos jours, en passant par celles de Luther, Voltaire, Renan ou Sabatier) et à l’influence de son message dans la suite des siècles.

Vauchez s’efforce de dégager le Pauvre d’Assise d’une gangue d’a priori, visions réductrices, légendes noires ou dorées, anachronismes ou récupérations idéologiques. En poursuivant un double but : cerner au plus près, malgré les « trous » de la documentation, le visage de l’authentique François d’Assise et montrer la radicale nouveauté de son appel.

Pour ce faire, Vauchez utilise tous les textes à sa disposition (hagiographies, chroniques, témoignages, souvenirs, fioretti) mais les hiérarchise, les compare, les recoupe, les croise pour ne retenir que le certain ou le vraisemblable.

D’abord, il esquisse la biographie : celle d’un homme, François, lié comme jamais à sa ville, Assise. Un fils de marchand, peu cultivé, mais rêvant de chevalerie, riche et fêtard, mais généreux. Qui opéra probablement, non pas une conversion brutale, mais un « retournement » progressif (1205-1208), qui aboutit à sa complète transformation, à partir d’une rencontre avec des lépreux jusqu’à la révélation du genre de vie qui serait le sien et celui de ses premiers compagnons : une fraternité, entre érémitisme et itinérance religieuse, qui épouse Dame Pauvreté et annonce l’évangile et la paix à tous, même aux infidèles, vivant de travail manuel ou de mendicité en cas de nécessité.

Dans l’Italie déchirée du XIIIe siècle, le succès est immédiat, la croissance très rapide. Au départ, ce n’est qu’un mouvement laïc, où se retrouvent tous les états de vie. Auquel le pape Innocent III ne donnera, en 1209, avec prudence, qu’une approbation orale, attendant de voir son évolution. C’est à son successeur, Grégoire IX, qu’il reviendra d’organiser le mouvement, déjà très important, pour le sauver de l’anarchie, en le transformant en ordre religieux. Une « normalisation » très douloureuse et semée de crises qui, sans nullement détruire le dynamisme franciscain, évacuera en partie les aspects les plus originaux du message du Pauvre d’Assise.

Finalement, c’est à travers les écrits du Poverello lui-même, peu étudiés (sauf le Cantique de Frère Soleil et son Testament) car disparates, mais très importants, que se manifeste la figure la plus vraie du fondateur des Frères Mineurs, ainsi que la radicalité et la nouveauté de l’expérience franciscaine. François s’efforcera, sans jamais s’opposer à l’Église, de garantir son charisme au sein de l’ordre, c’est-à-dire son idéal de « minorité » : une expérience très charnelle de Dieu, placée sous le signe d’une pauvreté et d’une humilité dynamiques qui conduisent à la Joie parfaite ; qui passe aussi par l’émerveillement devant la nature, qui le porte à la louange et l’adoration du Créateur ; et la recherche d’une identification toujours plus poussée au Christ des Évangiles, le Crucifié (il sera stigmatisé). Ainsi, François a profondément renouvelé, et pour longtemps, le visage de la chrétienté.

Marie-Catherine d'Hausen

"François d'Assise", de André Vauchez, Fayard éditeur, 28 euros

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mercredi 6 mai 2009

Réflexions sur l'origine de la vie

L'année scolaire à peine débutée, chacun débattait de ses croyances, persuadé que la sienne a préséance sur l'autre. Le cours d'éthique traumatisait. Les uns, Bible à la main défendaient leur droit à l'ignorance, les autres brandissaient les écrits darwiniens convaincus de leur véracité. Chacun vénéraient ses dogmes avec une inébranlable foi. L'autre a tort et moi j'ai raison.

Bien sûr, le croyant empêtré dans les prêches de ses prédicateurs refuse de comprendre que la Bible est avant tout la compilation d'une tradition orale millénaire que la découverte de l'écriture a permis de sauvegarder à travers les âges. Les recherches ont démontré que la Bible rapporte rarement des faits historiques mais plutôt des allégories pour stimuler le peuple juif à croire en son rôle de peuple élu. Le christianisme s'est ensuite accaparé de ces écrits. On y annexa les évangiles, ces commodes outils marketing confortant les adeptes du Christ dans les fondements de leur croyance.

Du début du Christianisme jusqu'à Constantin, l'Église s'appuyait sur une recherche spirituelle pour tenter de comprendre, d'expliquer les souffrances et les joies qui façonnent nos vies. Mais voilà, Constantin était un politicien, il dota l'Église d'une structure politique, mélangeant avec adresse paganisme et Christianisme. Les demi-dieux devinrent des saints. On donna le nom de Noël et autres fêtes chrétiennes aux célébrations païennes pour conserver l'appui des classes nobles et leur faire avaler la couleuvre de sa conversion.

L'Église navigua dans les eaux du pouvoir pendant plus de seize siècles. Elle s'accommoda sans rougir du bien et du mal. Elle inventa les Croisades, l'Inquisition, le Droit Canon, l'infaillibilité du Pape. Il y eu les indulgences, le Jansénisme et j'en passe. Elle soutint le pouvoir des seigneurs sur leurs serfs et n'excommuniait personne lorsque l'un de ces derniers s'offrait la nouvelle épouse de son serf. Malheureusement, ces pasteurs égaraient plus souvent leurs brebis qu'ils ne les guidaient d'où la nécessité des dogmes et de la foi.

Mais cet aveuglement n'est pas le fait unique des religions déistes. Les adeptes des hypothèses scientifiques défendent bec et ongles leurs théories et vomissent sur qui osent mettre en doute les dogmes érigés pour appuyer leurs croyances.

Le darwinisme est une hypothèse qui tente d'expliquer les origines de la vie. L'hypothèse élaborée par Darwin est plausible, crédible. De nombreuses découvertes confirment qu'une évolution a eu lieu et permit à la vie de se développer au cours des millénaires qui nous ont précédés.

Toutefois, la prémisse «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme» attribuée (à tort) à Lavoisier devrait amener les défenseurs du dieu évolution à réfléchir sur les principes mêmes de leur religion.

La gravité peut-elle s'inventer? Peut-il y avoir un Big Bang sans matière? Peut-il y avoir matière sans création? Si l'homme survit à ses bêtises écologiques peut-être découvrira-t-il, un jour, d'autres mondes régis par des lois physiques différentes des nôtres et des êtres intelligents à l'opposé de ce que nous sommes.

Utiliser l'évolution pour nier Dieu est un dogme aussi difficile à démontrer que la virginité de Marie. Oui, il y eut évolution, mais l'intelligence n'est pas un hasard, le principe était inscrit dans la nature. Teilhard de Chardin, géologue et paléontologiste de haut niveau a écrit un livre (Phénomène Humain) qui concilie avec intelligence évolutionnisme et spiritualisme. Peut-être devrions-nous décrocher de nos dogmes et lire cette Histoire de l'Univers pour y reconnaître que spiritualité et science sont indissociable. Pierre Teilhard de Chardin était prêtre.

Gilles Guay

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jeudi 19 février 2009

Chrétiens et “christianistes". Point de vue

La civilisation de l’Europe chrétienne a été construite par des gens qui n’avaient pas du tout pour but de construire une “civilisation chrétienne”. Nous devons celle-ci à des gens qui croyaient dans le Christ, et non dans le christianisme. Interview de Rémi Brague

par Gianni Valente

La Cathèdrale de Chartres. Sur ces pages, scènes de la vie de Jésus représentées sur les vitraux de la cathédrale de Chartres, France (XIIe-XIIIe s.); dessous, Jésus et ses trois apôtres préférés
     Rémi Brague, professeur de philosophie arabe à la Sorbonne et à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich, s’est toujours plu dans ses écrits à traiter les mots avec fantaisie. Mais il ne prévoyait peut-être pas que l’un de ses néologismes géniaux, caché dans les pages d’un ouvrage écrit il y a désormais douze ans, pouvait exprimer avec un si étonnante exactitude le rapport entre foi chrétienne et civilisation occidentale, un rapport dont on débat beaucoup aujourd’hui à l’intérieur même de l Église


     Son livre Europe. La voie romaine – traduit en quinze langues, c’est aujourd’hui presque un classique – a été écrit en 1992 pour documenter sous un angle original et moderne la contribution de Rome et de la “romanité” à l’épanouissement de la civilisation européenne. Mais dans ces pages, presque en passant, Monsieur Brague introduit la distinction que l’on connaît entre chrétiens et “christianistes”…


    


     Monsieur, partons de là: vous dites que les chrétiens sont les gens qui croient dans le Christ et que les “christianistes ”, sont, en revanche, les gens qui exaltent et défendent le christianisme, la civilisation chrétienne…


     RÉMI BRAGUE:  Le mot de “christianiste” n’est pas très joli. Mais je ne regrette pas de l’avoir proposé. D’abord parce qu’il est amusant. Ensuite parce qu’il oblige les gens à réfléchir sur ce qu’ils veulent vraiment. Ceux qui défendent la valeur du christianisme et son rôle positif dans l’histoire me sont bien sûr plus sympathiques que ceux qui le nient. Je ne veux pas les décourager. Je souhaiterais même qu’ils soient plus nombreux en France. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont des “alliés objectifs”. C’est tout simplement parce que ce qu’ils disent est vrai. Donc, merci aux “christianistes”. Seulement, je voudrais leur rappeler que le christianisme ne s’intéresse pas à soi-même. Il s’intéresse au Christ. Voire, le Christ lui-même ne s’intéressait pas à son propre moi. Il s’intéressait à Dieu, qu’il appelait de façon unique «Père»; et à l’homme, à qui il proposait un nouvel accès à Dieu. 


La pêche miraculeuse
     Peut-on dire que dans une certaine valorisation idéologique et culturelle du christianisme, l’approche qui s’est déjà manifestée au temps de l’Action française fait sa réapparition?


     BRAGUE:  L’Action française, après la première guerre, avait pu attirer des chrétiens authentiques et intelligents. Bernanos, par exemple. Mais l’intention profonde du mouvement était purement nationaliste. La France avait été façonnée par l’Église. Ils se disaient donc catholiques, parce qu’ils se voulaient cent pour cent français. Leur principal penseur, Charles Maurras, était un disciple d’Auguste Comte; il admirait la clarté grecque et l’ordre romain. Il se disait athée, mais catholique. L’Église était pour lui une garantie contre «le poison juif de l’Évangile». Au fond, c’était une idolâtrie dans ce qu’elle a de pire: mettre Dieu au service du culte de soi-même. Que ce soit l’individu ou la nation ne change rien à l’affaire. Et à une idole, il faut toujours sacrifier du vivant, comme la jeunesse européenne, massacrée à Verdun ou ailleurs.


     Il y a des gens qui reprochent à l’Église de soutenir trop faiblement certaines vérités. Quelle est l’image de l’Église qui leur plaît?


     BRAGUE:  Pour ces gens-là, l’Église doit “défendre certaines valeurs”, et ne pas transiger sur les règles morales. Les suivent-ils eux-mêmes? Pas toujours... Ils veulent une organisation avec une ligne ferme, avec un Numéro 1 bien défini. Finalement, je me demande s’ils ne rêvent pas l’Église sur le modèle de l’ancien Parti Communiste de l’Union Soviétique.


Être “secondaire” signifie savoir que ce qui se transmet ne provient pas de soi-même, et constitue une possession difficile, fragile et provisoire. Cela implique entre autres qu’aucune construction historique n’a rien de définitif, doit toujours être révisée, corrigée, réformée

     On discute beaucoup des racines chrétiennes de l’Europe et, plus généralement, de la civilisation occidentale. Que pensez vous de la façon dont on lit ce rapport?


     BRAGUE:  Le christianisme n’a rien d’occidental. Il est venu d’Orient. Nos ancêtres sont devenus chrétiens, ils ont adopté une religion qui leur était d’abord étrangère. Des racines? Drôle d’image... Pourquoi se considérer comme une plante? En argot français, “se planter” veut dire se tromper, faire une bêtise… Si l’on veut absolument des racines, disons avec Platon: nous sommes des arbres plantés à l’envers, nos racines ne sont pas sur terre, mais au ciel. Nous sommes enracinés dans ce qui, comme le ciel, est partout, reste insaisissable, échappe à toute appropriation. On ne peut pas planter de drapeau sur un nuage.


     Et nous sommes aussi des animaux mobiles. Le christianisme ne s’adresse pas seulement aux Européens. Il est missionnaire. Il pense que tout homme a le droit d’entendre le message chrétien, que tout homme mérite de devenir chrétien.


     Vous avez décrit dans vos études et vos livres le rapport indéniable entre le christianisme et la civilisation européenne. Comment s’est constitué ce rapport?


     BRAGUE:  La civilisation de l’Europe chrétienne a été construite par des gens qui n’avaient pas du tout pour but de construire une “civilisation chrétienne”. Nous devons celle-ci à des gens qui croyaient dans le Christ et non dans le christianisme. Pensez au pape Grégoire le Grand. Ce qu’il a créé – par exemple le chant grégorien – a défié les siècles. Or, il s’imaginait que la fin du monde était proche. Et donc, qu’il n’y aurait jamais de «civilisation chrétienne», faute de temps. Il voulait uniquement mettre de l’ordre dans le monde avant de le quitter. Comme on fait le ménage avant de partir en vacances. Le Christ n’est pas venu pour bâtir une civilisation, mais pour sauver les hommes de toutes les civilisations. Ce qu’on appelle “civilisation chrétienne” n’est rien d’autre que l’ensemble des effets collatéraux que la foi au Christ a exercés sur les civilisations qui se trouvaient sur son chemin. Quand on croit à Sa résurrection, et à celle de tout homme en Lui, on voit tout autrement, et on agit en conséquence, dans tous les domaines. Il faut beaucoup de temps pour s’en rendre compte, et aussi pour faire passer cela dans les faits. Ce pour quoi nous ne sommes peut-être qu’au tout début du christianisme.


Jésus ressuscité et Marie-Madeleine
     Vous avez utilisé pour décrire le chemin de la civilisation européenne une formule originale, celle de la “secondarité”. Qu’entendez-vous par là?


     BRAGUE:  L’expression est peut-être maladroite, mais je n’en ai pas de meilleure. Dans mon livre, je la complète par d’autres formules, comme celle de la “culture d’insertion” – par opposition aux “cultures de digestion”. Je veux simplement dire que le Nouveau Testament vient après l’Ancien Testament, et les Romains après les Grecs. Pas seulement dans le temps, mais aussi en ce sens que ceux qui venaient après se sentaient dépendants par rapport à ce qui les précédait, et qui constituait un modèle. Les Romains ont fait du bien et du mal, comme toutes les civilisations. Mais il faut mettre à leur crédit qu’ils ont su se reconnaître culturellement inférieurs, par rapport aux Grecs, et qu’ils ont compris que leur tâche historique était aussi de diffuser une culture qui n’était pas la leur. Je l’ai écrit: être “secondaire” signifie savoir que ce qui se transmet ne provient pas de soi-même, et constitue une possession difficile, fragile et provisoire. Cela implique entre autres qu’aucune construction historique n’a rien de définitif, doit toujours être révisée, corrigée, réformée.


Le Christ n’est pas venu pour bâtir une civilisation, mais pour sauver les hommes de toutes les civilisations. Ce qu’on appelle “civilisation chrétienne” n’est rien d’autre que l’ensemble des effets collatéraux que la foi au Christ a exercés sur les civilisations qui se trouvaient sur son chemin. Quand on croit à Sa résurrection, et à celle de tout homme en Lui, on voit tout autrement, et on agit en conséquence, dans tous les domaines

     On dénonce parfois le “style de vie obscène” de l’Occident et on propose les vérités chrétiennes comme antidote du nihilisme et du relativisme qui rendent cet Occident malade. Que pensez-vous de ces raisonnements?


     Ces raisonnements ont une part de vrai. S’ils étaient totalement faux, ils n’attireraient personne. Il est vrai que nous sommes malades. On peut appeler les symptômes les plus alarmants “relativisme” et “nihilisme”. Certes, ils ont du bon: ils rendent impossible l’intolérance. On ne peut ni mourir, ni tuer, pour ce à quoi on ne croit que relativement, ou pas du tout. L’ennui, c’est que le nihilisme ne fait pas vivre non plus. Rousseau déjà l’avait bien vu: l’athéisme ne tue pas les hommes, mais il les empêche de naître. On n’a pas besoin du christianisme pour combattre le relativisme et le nihilisme. Au fond, on n’a pas du tout besoin de les combattre: ils se détruisent tout seuls, comme une plante parasite finit par étouffer l’arbre dont elle vit, et le suit dans la mort. Le christianisme serait-il l’antidote contre ces poisons-là? Je poserai deux questions, l’une de principe, l’autre purement pragmatique.


Les trois Marie au Sépulcre
     Pouvez-vous vous expliquer?


     BRAGUE:  D’abord, a-t-on le droit de faire de la foi un instrument? Je me demande même s’il est toujours juste de parler de christianisme. Le suffixe peut être compris, à tort, comme désignant une théorie, comme d’autres mots en “isme”: libéralisme, marxisme, etc. Saint Augustin dit quelque part: ce qu’il y a de chrétien chez les chrétiens, c’est le Christ. Être chrétien, c’est être en contact avec une personne. Or, on ne peut évidemment pas transformer une personne en un instrument.


     Ma deuxième question est toute bête: utiliser la foi comme un instrument est-ce permis, est-ce faisable? Est-ce que cela marche? Je dirais: oui. Mais pas comme certains fondamentalistes américains qui quantifient les effets positifs de la religion sur la productivité des managers! Je l’ai déjà écrit: la foi ne produit des effets que là où elle reste foi et non calcul.


D’abord, a-t-on le droit de faire de la foi un instrument? Je me demande même s’il est toujours juste de parler de christianisme. Le suffixe peut être compris, à tort, comme désignant une théorie, comme d’autres mots en “isme”: libéralisme, marxisme, etc. Saint Augustin dit quelque part: ce qu’il y a de chrétien chez les chrétiens, c’est le Christ. Être chrétien, c’est être en contact avec une personne. Or, on ne peut évidemment pas transformer une personne en un instrument

     Dans le débat sur les racines de l’Europe, qu’est-ce qui vous a frappé?


     BRAGUE:  Dans la discussion sur la mention des racines chrétiennes de l’Europe, j’ai envie de renvoyer dos à dos les “christianistes” et leurs adversaires. Commençons par leurs adversaires. Je leur dirais: si l’on veut faire de l’histoire, alors il faut appeler les choses par leur nom, et dire que les deux religions qui ont marqué l’Europe sont le judaïsme et le christianisme, et aucune autre. Pourquoi se contenter de parler d’héritage religieux et humaniste? Un professeur d’histoire ne se contenterait pas d’une telle réponse, et écrirait au rouge, dans la marge: «trop vague, précisez!». Ce qui me gêne, c’est l’état d’esprit dont cela témoigne, à savoir le désir typiquement idéologique de nier la réalité et de réécrire le passé. Et nier la réalité doit nécessairement mener à la détruire. Maintenant, aux “christianistes”, je dirais: ce n’est pas parce que le passé a été ce qu’il a été que l’avenir doit nécessairement lui ressembler. Et surtout, il ne lui ressemblera que si l’on agit, maintenant, pour donner forme à l’avenir. L’avenir ne vient pas tout seul, il est fait par l’action des hommes. La bonne question à poser est de savoir si notre civilisation a encore le désir de vivre et d’agir. Et si, au lieu de l’entourer de toutes sortes de barrières, il ne vaudrait pas mieux lui redonner ce désir. Pour cela, il faut puiser à la source même de la vie, à la Vie éternelle.


     Saint Augustin répondait à ceux qui lui demandaient pourquoi Jésus ressuscité ne s’était pas manifesté aussi à ses ennemis de sorte à lever tout doute sur la vérité de la Résurrection, que pour Jésus «il était plus important d’enseigner l’humilité à ses amis que de défier ses ennemis avec les vérités». Que dirait aujourd’hui Augustin à ceux qui parlent du témoignage chrétien en termes de défi?


     Ne nous trompons pas sur ce que veut le Dieu chrétien. Ce n’est pas ce que nous, nous voudrions. Ce qu’Il veut n’est pas écraser ses ennemis, encore moins les envoyer en enfer. C’est au contraire les délivrer de ce qui fait qu’ils sont ses ennemis, à savoir une fausse image de Lui: celle d’un tyran auquel il faut se soumettre. Le Christ crucifié et restant en croix présente l’inverse exact de ce monstre-là. Dieu est liberté. Par suite, Il ne s’intéresse qu’à notre liberté. Il cherche à la guérir, ce qui suppose qu’il commence par la respecter. Le problème pour Dieu est de monter un dispositif permettant à l’homme de guérir sa liberté blessée, et de choisir librement la vie, contre toutes les tentations de mort qu’il porte en lui. Ce dispositif, les théologiens l’appellent l’“économie du salut”. Les Alliances, l’Église, les sacrements, etc. en font partie. Le rôle des civilisations est indispensable, mais ce n’est pas le même. Et leurs moyens sont tout différents: elles doivent exercer une contrainte, physique ou sociale. La foi doit exercer un attrait sur la liberté, de par la seule majesté de son objet. Il faudrait redire pour notre époque ce que les Papes ont dit aux Empereurs d’Occident, autour de la Réforme grégorienne, au XIe siècle: vous n’êtes pas en charge du salut des âmes, contentez-vous de faire le mieux possible votre métier, faire régner la paix.

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jeudi 12 février 2009

La place de la foi dans la société, par Roger Garaudy

Cette foi, née avec l'homme en qui Dieu a insufflé de son esprit, comme dit le Coran, ou enseigné le sacrifice inconditionnel comme il le fit pour Abraham ou Jésus, ne peut être enfermée dans une synagogue, une église ou une mosquée, avec leurs servants commémoratifs d'une religion coutumière.

Cette foi ne peut être séparée de la vie, celle du village et des champs , dans les usines et les laboratoires des villes, dans les écoles et les centres de recherche,.... et même dans les synagogues, les églises, les mosquées et les temples.

Comme le dit Hassan El Tourabi: "Dieu est dans la vie quotidienne, dans la politique, l'école, dans l'art, dans l'économie, mais vous l'avez emprisonné dans vos tabernacles et vos églises... Tous nos prophètes ont affirmé les mêmes valeurs mais comme, au cours de l'histoire, les problèmes ont évolué, les prophètes ont renouvelé les formes d'expression." (Interview du 16 avril 1995).

Le père Pannikar dit la même chose dans son étude sur L'Avenir de la foi (Biblia y fe, 1988): "les problèmes de la faim, de l'inégalité, de l'exploitation de l'homme et de la terre, l'intolérance, les guerres, le néo-colonialisme, sont des problèmes religieux."

Yehudi Menuhin, partant de sa foi juive [...] cherche aussi, sans éclectisme, le dénominateur commun de cette Foi présente au coeur de tous les hommes et qui l'appelle à un dépassement, quelle que soit la forme culturelle dont les trois mondes l'ont revêtue: "La vie n'a pas été créée une fois pour toutes et pour toujours. Seuls les fondamentalistes peuvent croire cela... Nous avons besoin d'une nouvelle religion fondée sur la foi, sur les valeurs éternelles de la foi- sur l'idée d'unité totale... mais aussi adaptée à la connaissance et à l'expérience contemporaine."

Evoquant les croyances qui ont fait des dieux des souverains tout puissants, et des dirigeants des Oints de ce Seigneur, il ajoute: "Je suis convaincu que notre monde exige une nouvelle formulation des valeurs du sacré, une nouvelle conception de la religion, parfaitement compatible avec les principes d'adoration et de prière mais exprimés d'un manière nouvelle reconnaissant notre propre être, et aussi celui des autres, comme sacrés; nos responsabilités les uns envers les autres, notre pouvoir de créer un monde plus juste.. Dans notre nouvelle religion... le puissant, le riche, le savant ont la responsabilité, alors que le démuni a le droit... Tels sont la religion, l'économie, l'ordre social, la vie créatrice des arts et des techniques, de l'éducation, tout cela ne faisant qu'un pour guider notre pensée et notre action."

Quelle sera la place de cette foi dans la société? Elle sera centrale, motrice. Et nous devons ici éviter maints écueils:

La conception dite libérale, où l'Etat n'intervient pas dans la religion, ses rites et ses dogmes. Cette privatisation de la religion porte sur les croyances et non sur la foi. Or la croyance est une manière de pensée, la foi une manière d'agir. La tolérance sera donc totale en ce qui concerne la croyance, mais il est interdit à la foi d'agir sur les structures concrètes du monde, selon les intérêts des individus et des groupes. "Assistez à la messe" comme à une commémoration, "écoutez la lecture de la Thora" par votre rabbin, "prosternez-vous", derrière votre imam, mais, à la sortie, insérez-vous docilement dans le système.

Ayez toutes les idoles intellectuelles que vous voulez pourvu que vous n'interveniez pas, au sortir du temple, pour changer l'ordre établi par le libre jeu du monothéisme du marché, régissant, dans la pratique, toutes les relations humaines.

A l'inverse, le totalitarisme prétend régner à la fois sur les esprits et sur les corps, sur la foi et les actions qu'elle commande, soit en érigeant l'Etat en une religion, soit en faisant d'une religion particulière une religion d'Etat qui établira un nécessaire dualisme politique et social. Qu'il s'agisse d'un Etat juif, d'un Etat chrétien, ou d'un Etat islamique, celui qui n'appartient pas à la religion officielle est un citoyen de seconde classe.

De ce point de vue la prétention chrétienne d'être la religion universelle est une forme typique de colonialisme spirituel, inséparable du colonialisme tout court.

Quelle que soit la solution choisie la confusion de la croyance religieuse et de la foi vivante et agissante à l'intérieur de toutes les religions rend le problème insoluble par la résurgence des intégrismes, qui consistent à prétendre que tous les problèmes ont été résolus, et pour toujours, par leurs pères fondateurs.

Si Bouddha, Moïse, Jésus, Mohammed, ont apporté des réponses et des solutions aux interrogations et aux problèmes de leur temps, cela ne nous dispense en aucune manière de la responsabilité de résoudre, à partir de leurs principes, les problèmes de notre temps: aucun sutra bouddhiste, aucun verset de la Bible ou du Coran, ne nous permet de résoudre, sans une interprétation préalable, les problèmes posés par l'énergie atomique, les multinationales, la spéculation boursière, le colonialisme, ou autres, qui ne se posaient pas au temps des prophètes. Nous pouvons seulement, à partir des principes qu'ils ont apportés, prendre, à tout risque, la responsabilité de les appliquer dans des situations historiques radicalement nouvelles.

Ceci n'implique aucun relativisme, ni éclectisme, ni syncrétisme. Chaque religion a sécrété, autour des principes communs à toute acceptation de la transcendance, des valeurs absolues, des cultes avec leurs rites et leurs dogmes propres à chaque culture pour tenter une approche de l'absolu. Il se peut que cette liaison ou cette soumission à Dieu qui exige la participation entière de notre être, y compris de notre corps, donne une forme particulière à la prière et à l'adoration, qui vont ensuite informer notre action.

La tradition culturelle de chaque peuple peut ainsi s'exprimer par une attitude particulière du corps, celle du yoga (joug) soumission à Dieu, pour les uns, de la prosternation ou de l'agenouillement pour d'autres.

L'essentiel est que cette posture du corps facilite la communication avec Dieu ou avec la sagesse (de quelque nom qu'on les désigne), et ne se dégrade pas en une gymnastique sans âme.

La diversité des religions, par la fécondation réciproque des cultures qui les spécifie, est une richesse que l'on ne peut détruire en imposant à l'autre la forme d'expression dont nous sommes, avec notre culture, les héritiers.

Nous ne pouvons revendiquer le monopole des voies d'accès à la transcendance, que nous l'appelions salut, libération, moksha ou nirvana.

Nous pouvons seulement, avec le plus grand respect du comportement rituel des autres, et des symboles par lesquels ils expriment leur foi, leur sagesse ou leur Dieu, nous enrichir de leur expérience, gravissant, par des voies diverses, la même cime, inaccessible peut être, qui nous fait rechercher le sens de notre vie et de notre histoire, et les voies de son accomplissement.

En résumé, ce qu'il y a le plus précieux, ce n'est pas ce qu'un homme dit de sa foi, mais ce que cette foi fait de cet homme. Comment le libère-t-elle de ses aliénations?

C'est-à-dire de ses ambitions personnelles réalisées par l'écrasement des autres, de ses projets partiels, individuels ou nationaux, qui ne tendent pas à la création d'une communauté universelle, symphonique, fin suprême de la foi qui appelle toutes les religions à la transcendance, au dépassement de soi.

Une démystification spirituelle est d'abord nécessaire.

Il faut certes corriger l'erreur d'aiguillage commise à la Renaissance lorsque l'on appela raison la seule science des moyens, en la mutilant de son autre dimension fondamentale, seule capable d'en mettre les merveilleuses découvertes au service de l'épanouissement de l'homme et non de sa destruction: la sagesse, qui est réflexion sur les Fins.

Mais, au delà, il faut en finir avec la pire perversion de la pensée humaine: la notion tribale de peuple élu, divisant l'humanité entre élus et exclus, accordant aux premiers le pouvoir de droit divin de dominer, d'asservir ou même de massacrer tous les autres, quels que soient ceux qui s'attribuent ce privilège, qu'ils soient hébreux ou chrétiens d'Europe réclamant l'héritage de l'élection pour persécuter les juifs qui s'en croyaient détenteurs, puis les musulmans par les Croisades, puis le monde par le colonialisme, jusqu'à ce qu'ils soient dépossédés de ce mythique droit par le destin manifeste que se décernèrent les Etats-Unis au détriment des Indiens, des Noirs, puis du monde, sacralisant même la royauté du dollar en inscrivant, sur chaque billet vert, que sa toute puissance était d'essence divine: In God We Trust.

Il faut d'abord en finir avec les lectures intégristes de la Bible qui font d'elles la seule écriture sainte de l'humanité, alors que chaque peuple, dans le monde, a vécu la préhistoire de son humanité en créant les grands mythes qui balisent le parcours millénaire de l'humanisation divine de l'homme. Tous les peuples ont une histoire sainte: celle de l'homme à la recherche de Dieu.

Les conséquences de ces affabulations sur un peuple élu, sans autre fondement qu'un seul texte, sont aggravées par le fait qu'un certain christianisme s'est prétendu l'héritier de cette tradition, s'est approprié l'élection divine pour s'attribuer un droit divin de domination du monde, en exerçant sur les non -- élus ses dominations, ses spoliations et ses massacres, au nom de la même supériorité ontologique, théologique, sur les Indiens d'Amérique, les esclaves déportés d'Afrique, et une grande partie de l'Asie, de la guerre de l'opium à Hiroshima, des destructions massives du Viet Nam à celles de l'Irak.

* * *

Nous avons aujourd'hui plus besoin de prophètes que de politiciens, plus besoin de Bouddha, de Jésus ou de Gandhi que de César ou de Napoléon, car rien ne commence avec les lois et les empires: tout commence dans l'esprit des hommes, et d'abord dans la révision sévère des religions traditionnelles qui, par leur dégénérescence intégriste, se sont transformées en théologies de la domination. L'intégrisme, c'est cette prétention de toute hiérarchie religieuse comme de tout pouvoir politique (qui se sert de la première pour justifier sa pérennité) de réduire la foi à la forme culturelle ou institutionnelle qu'elle a pu revêtir à telle ou telle période antérieure de son histoire: pour nous en tenir aux religions dominantes des dominants, et aux religions dominantes des dominés: le christianisme ne peut plus être ce que le fit Constantin: l'héritier d'un empire centralisé à Rome, prétendant imposer son idéologie et ses hiérarchies à tout le reste du monde dont on ignore ou veut ignorer les spiritualités autochtones.

Une telle religion divise. Elle fut le prétexte de tant de guerres! Alors que la foi unit dans un effort solidaire de dépassement pour parvenir à cette certitude qui demeure toujours un risque et un postulat:

-- Aucun homme ne peut prétendre avoir la foi comme on possède un trésor. L'homme de foi est toujours en route vers un commencement.

-- Le monde n'est pas fait de choses mais de sources, de jaillissement du sens.

-- Dieu n'est pas un être (comme les choses) mais un acte (celui d'incessamment créer). C'est pourquoi il n'a pas besoin d'être visible pour exister: il est ce mouvement qui est en nous sans être à nous.

Ainsi, contre les prédicants d'une fin de l'histoire, l'histoire, comme les fleuves, n'a pas d'autre embouchure que l'Océan.

* * *

Préparer politiquement cette mutation spirituelle universaliste, c'est d'abord mettre fin à la prétendue mondialisation qui est le contraire de l'universalité: c'est une entreprise impériale de nivellement ou d'anéantissement de la culture et de la foi de tous les peuples pour leur imposer, avec les armes et les dollars des Etats-Unis, l'inculture et le non-sens d'une religion qui n'ose pas dire son nom: le monothéisme du marché qui ne serait pas seulement la fin de l'histoire mais la mort de l'homme et du Dieu qui est en lui.

* * *

En 1985, lors du voyage du pape au Pérou, les Indiens des Andes lui remirent cette lettre: "Nous, Indiens des Andes et de l'Amérique, voulons profiter de la visite de Jean Paul II pour lui rendre sa Bible car, en cinq siècles, elle ne nous a procuré ni amour, ni paix, ni justice... remettez-la à nos oppresseurs car ils ont davantage besoin de ces préceptes moraux que nous-mêmes. La Bible nous est arrivée comme partie intégrante du régime colonial imposé."

Le problème actuel, en effet, aujourd'hui, est non seulement de déjudaïser, mais de désoccidentaliser le christianisme, qui a toujours considéré les Eglises, de la Chine à l'Amérindie et à l'Afrique, comme "un appendice de l'histoire des missions", comme l'écrit Enrique Dussel dans son livre: Histoire et théologie de la libération (publié en 1972 et traduit en français aux Editions ouvrières en 1974). Il montrait, comme le fera Leonardo Boff en 1992 dans son livre: La nouvelle évangélisation (Ed. du Cerf), comment l'invasion de l'Amérique, depuis 1492, était non pas l'apport d'un christianisme universel (catholique) à des cultures autochtones en recherche de Dieu, mais l'importation d'une chrétienté méditerranéenne, romaine, et fourrière d'un système social où, sous le nom d'Evangélisation, est imposé le colonialisme capitaliste le plus inhumain.

Leonardo Boff écrit: "L'évangélisation s'est faite en Amérique latine sous le signe de la colonisation." (p.169). Le Requerimiento, sommation adressée aux Indiens en 1514 disait: "Nous vous prendrons, vous, vos femmes et vos fils, et vous deviendrez esclaves .. nous prendrons vos biens... comme à des vassaux rebelles qui se refusent à accueillir leur Seigneur."

C'est contre quoi protestaient en vain le père Montesinos, premier prophète des Amériques, les évêques, Bartholomé de Las Casas et quelques religieux, comme Pedro de Cordoba, haïs par les colons parce qu'ils refusaient d'identifier une Eglise, complice des conquérants, avec le Royaume de Dieu, et d'accepter la destruction des cultures précolombiennes.

Cette ignorance radicale de l'autre a fabriqué des mutilés de l'humanité, isolés dans le ritualisme et les dogmes de leur religion qu'ils croient la meilleure parce qu'ils ignorent celles de tous les autres. Elle n'aurait pas à se substituer à la leur, mais à l'enrichir par des expériences différentes de la transcendance. Un même absolu ne peut être accaparé par aucun de ceux qui se croient un peuple de Dieu (c'est à dire tous les nationalismes et tous les colonialismes). Comme l'écrivait déjà Jean Jacques Rousseau: "Un Dieu qui choisirait un peuple en lui donnant le privilège de spolier ou de détruire tous les autres, ne peut être le Père de tous les hommes."

Et maintenant?

Après ce parcours insolite et insolent, nul, je l'espère, n'attendra une conclusion, c'est à dire une occlusion, une fermeture. Une magistrale et dérisoire réponse.

Car ce qui oppose fondamentalement une philosophie de l'acte à une philosophie de l'être, c'est de n'être pas de l'ordre d'une réponse mais de l'ordre d'une question.

-- Le propre d'une philosophie de l'être c'est de "s'installer dans l'être et de dire ce qu'il est". Que ce soit sous la forme du positivisme empiriste partant des données de nos sens (données une fois pour toutes) ou que ce soit sous la forme du dogmatisme prétendu rationnel d'idées éternelles, innées ou révélées, mais de toute manière indubitables comme des axiomes.
-- Le propre d'une philosophie de l'acte c'est au contraire d'avoir conscience de ses postulats et de leur inexorable remise en question, comme un dormeur s'arrachant à la quiétude de son oreiller et à la fascination de ses rêves pour s'éveiller dans un monde en fusion. L'homme couché devient l'homme debout, agressé par l'éveil et agressif pour le possible. Certains appellent cela la résurrection. Déjà le mot est enchanteur: il évoque l'acte de se lever. De se lever même d'entre les morts.

[...] Notre nature était peut être de nous résigner et de nous intégrer à une nature apparemment régnante et même universelle. Ce décollement, ou du moins cet effort de décollement, à l'égard de ce qu'on nous présente souvent comme la nature de l'homme, c'est la culture, c'est à dire tout ce que nous avons ajouté à la nature, et qui nous fait homme. Pas un animal supérieur. Mais autre chose qu'un animal: ce qui le transcende. Là encore, il existe, dans la coutume, un mot pour dire cela: Dieu, divin. Peut-être vaut-il mieux, au départ, ne pas l'employer: d'abord parce que Dieu est un substantif et cela incite à chercher derrière lui une substance, un être, fut-il l'Etre suprême. Ah! si Dieu était un Verbe! Un acte. Celui qui fait naître l'être. Divin, l'adjectif, trop souvent galvaudé, présente aussi des dangers: d'abord en suggérant qu'il serait imitation de ce sur-être, toujours défini mal, c'est à dire historiquement. Nous ne l'emploierons que lorsqu'il ne sera plus imitation littérale, mais création, à la manière de Jésus, ce poète par excellence de la vie.

Cette vision des choses, ou, plus modestement, cette visée, a introduit dans la méthode de l'exposé un désordre déroutant. Il ne s'agissait plus d'une histoire de la philosophie mise en sa perspective logique ou chronologique, par je ne sais quel "maître". Maître de l'absolu, comme un ersatz de Dieu. Le dernier qui s'y essaya, le dernier géant, Hegel, n'eut que des imitateurs atteints à la fois de nanisme et de suffisance professorale. Il n'est pas nécessaire d'en dire les noms.

Cet essai sur la philosophie de l'acte n'est pas écrit par un maître mais par un étudiant. Un étudiant monté en graine, c'est vrai, puisqu'il approche des 85 ans, mais qui demeure étudiant parce qu'il n'a pas fini de s'émerveiller. De s'émerveiller de ses propres naïvetés et des prétentions médiatisées des manipulateurs de vérités acquises, intouchables managers de la pensée unique, du politiquement correct, de l'orthodoxie religieuse, ou des variantes esthétiques de ce néant.

Il y a bien, dans ces pages, les ébauches d'une histoire de la philosophie, mais elle n'est pas construite selon l'ordre des raisons.

Trop prétentieusement peut-être, ou trop modestement, je ne sais, elle retrace, à tous risques, les étapes de mes enthousiasmes ou de mes déceptions. La rencontre (je n'ose pas dire la découverte) de limites et d'impostures, comme celles par exemple des pontifes millénaires de l'Occident, d'Aristote à saint Paul, ou de Descartes à Auguste Comte, ou, pour en donner une illustration mineure, l'attribution, l'appellation contrôlée du label de philosophes aux idéologues anglais du parti vénitien et de la Compagnie des Indes.

C'est déjà un travail qui dépasse les forces d'une seule vie que de dénoncer trois millénaires de postulats tenus pour des axiomes, ou d'avoir le recul et l'élan nécessaires pour franchir les traditionnelles limites.

J'aurais atteint une partie de mon objectif, si seulement j'avais communiqué à d'autres, et de plus jeunes, le désir de poursuivre cette tâche.

Mais il ne s'agit pas d'un programme seulement réflexif de remise en question. Ce serait déjà beaucoup d'avoir compris que toute philosophie qui ne prépare pas l'homme à rechercher le sens de sa vie, à se considérer comme membre responsable d'une communauté universelle, et à agir selon ces principes, ne mérite pas le nom de philosophie.

Mais cette prise de conscience exige un changement de style de vie et une action: seule une pensée consciente de ses postulats et procédant de façon créatrice par anticipation, qu'il s'agisse d'hypothèses scientifiques, d'actes de foi ou d'utopies sociales, nous permet d'agir sur le monde et de le transformer.

La première démarche rend la philosophie parente de ce que l'on appelle maladroitement théologie, comme si l'on pouvait parler de Dieu, et non, à tâtons, sans parole, essayer de discerner les exigences d'une vie habitée par la totalité de la vie.

Car telle est la culture: l'ensemble des rapports qu'un individu ou une communauté entretiennent avec la nature, les autres hommes, et la recherche de leurs fins dernières, que certains appellent Dieu et d'autres la sagesse

Dans cette recherche du sens de la vie, l'épopée, le roman, le poème, la mystique, ont plus apporté à notre désir: pour la tradition occidentale Eschyle, Sophocle ou Aristophane m'ont plus interpellé sur le sens de la vie que toute la philosophie grecque depuis qu'elle s'est séparée de la pensée orientale dont était imprégné, par exemple, le prince Héraclite, et avant que le questionnement de Socrate ne soit connu qu'à travers les dogmatismes de Platon.

Il fallut Kazantzakis pour faire renaître, avec son Odyssée, les plus hauts désirs de l'homme éternellement itinérant et voracement interrogateur.

Rome, avec ses soldats, ses maçons, et ses rhéteurs, ne m'a rien appris de vivant et de vivable.

De la France Rabelais et Pascal, puis Victor Hugo, Romain Rolland, Mauriac, Bernanos, Claudel ou Saint John Perse, m'ont obligé au réveil plus que n'importe quel philosophe professionnel d'aucun pays, à l'exception, peut être de Leibniz, de Kant et de Fichte comme du Faust et du Wilhelm Meister de Goethe.

Et puis les fous de Dieu qui furent les vrais sages: de Joachim de Flore au cardinal de Cues, de Maître Eckhart à saint Jean de La Croix, de Kierkegaard à Dostoïevski. Et à Nietzche, le plus grand des passeurs de frontières après Jésus.

Tous ceux-là ont vécu, comme les Pères de Cappadoce, en Asie, ou Clément d'Alexandrie en Afrique, de cette foi fondamentale et première, ou de cette sagesse unifiante, inséminée d'univers, qui naquit en Chine avec le Tao: "Etre UN avec le TOUT ", comme l'écrivait l'un des plus grands penseurs de tous les temps: Tchouang-Tseu.

Retrouver en soi le souffle de la vie créatrice, découvrir que ce qu'il y a de plus personnel en nous, c'est l'acte incessamment créateur de la vie universelle: " Tu es Cela ", des Védas et des Upanishads, du Ramayana et de la Baghavad Gita, de Çankara à Radhakrisnan.

Les poètes, les mystiques et les voyants de l'Islam, sont une merveilleuse introduction à cette foi universelle. Depuis les grands livres initiatiques de "l'homme total" (Insan Al Kamil), des "Récits de l'exil" ou de "l'Archange empourpré" d'Avicenne et de Sohrawardi, au "Langage des oiseaux", de Attar, du monumental "Mathnawi" de Roumi (ce que l'on a appelé parfois: Le Coran des Perses) aux poèmes ourdous de Kabir et à l'oeuvre géante d'Ibn Arabi en Espagne andalouse, frère spirituel, à trois siècles d'intervalle, de saint Jean de la Croix, nous conduisent à ce qu'il y a de plus intime et de plus spécifique dans l'Islam par rapport aux trois religions révélées: son esprit d'universalité, reconnaissant tous les prophètes, faisant d'Abraham "le Père des croyants" comme dit le Coran, et de Jésus "le sceau de la sainteté", comme écrit Ibn Arabi dans sa Sagesse des Prophètes qu'il accueille, tous, comme les messagers de Dieu.

* * *

La réflexion fondamentale sur la foi dans son universalité, se trouve dans les plus belles traditions abrahamiques depuis Le vivant fils du vigilant (Hayy Bin Yakzan) d'Ibn Thofayl de Cadix (1100-1185), au Traité théologico-politique de Spinoza (1632-1677), et à la Profession de foi du Vicaire Savoyard de Jean Jacques Rousseau (1712-1771), l'on trouve chez le musulman, le juif et le chrétien, la source commune de toute foi, communicable, comme l'écrivait le pasteur Bonhoeffer dans sa prison nazie, à un monde sans Dieu.

* * *

Les Woodstocks pontificaux ne signifient pas un réveil de la foi, pas plus que les Woodstocks des rockers ne signifient un réveil de la musique ou de la culture.

Ni les succès de la secte Moon. Ni les déferlements médiatiques des sermons télévisés des révérends américains maîtres de la business religion.

L'épidémie des quarante mille suicides d'adolescents qui sont, en France, (comme dans les pays développés, où l'on meurt non par absence de moyens, comme dans le tiers-monde, mais par absence de fins) la principale cause de mortalité pour les jeunes, ne sera pas enrayée par les psychologues, les saints bernards ou les terre-neuve sauveteurs d'égarés individuels. Ce qui manque à cette jeunesse, c'est un grand dessein qui vaille la peine de vivre, contre la désintégration du tissu social par le monothéisme du marché, son désert spirituel et ses évasions dans le décibel, la drogue ou la mort.

Hors d'Occident ce grand dessein est né. Pas seulement pour créer l'unité harmonique de l'unité du monde et donner à chaque porte-Dieu, quelle que soit son origine, les possibilités économiques, politiques, spirituelles, de déployer pleinement le Michel Ange ou le Kuo Hsi qu'il porte en lui, mais pour en finir avec les égoïsmes sacro-saints des individus qui ne peuvent s'élever que par l'abaissement de leur rival de jungle, ou des peuples élus pour asservir les autres.

Le grand dessein, c'est, contre l'individualisme insulaire et désert, la communauté où chacun est lié à la vie par le sens de sa responsabilité à l'égard de tous les autres.

Cette foi, qui s'exprime dans l'action, est celle de Jésus, en train de renaître là où les pauliniens de Rome voudraient la tuer: chez ceux qui tentèrent l'expérience divinement humaine des prêtres-ouvriers; dans les communautés de base des favelas du Brésil, qui furent et demeurent le terreau humain des théologies de la libération, chez ceux qui cherchent d'où cette foi peut naître au coeur de toutes les spiritualité vivantes et militantes du monde. Le père Monchanin en fut le précurseur dans son effort pour "repenser l'Inde en chrétien et le christianisme en indien " et qui a fait lever aujourd'hui des continuateurs comme Raimundo Pannikar en Espagne ou René Guénon en France, vivant l'Islam comme le Coran évoque Jésus, ou le père Hegba en Afrique, enracinant Jésus dans les plus profondes spiritualités du monde noir.

Cette queste fraternelle n'a rien à voir avec l'éclectisme ou le concordisme. Il est l'expression d'une foi véritable en la transcendance: si Dieu est sans commune mesure avec toute connaissance humaine qui prétendrait le définir, c'est à dire l'enfermer dans sa propre culture, nous avons besoin de l'expérience de tous ceux qui tentent la même approche à partir de leur propre culture. Ainsi seulement nous pourrons briser nos limites, enrichir notre foi, et en comprendre la spécificité par une communion intérieure profonde avec la culture et la foi des autres. Il est appauvrissant de croire que ma religion est la meilleure, simplement parce que j'ignore toutes les autres.

Telles sont les conséquences ultimes de l'opposition entre une philosophie de l'être et une philosophie de l'acte.

- La première, la philosophie de l'être postule l'existence d'une nature dont l'homme peut extraire des données et les combiner de manières diverses pour les commodités de ses classifications et de ses hiérarchies des êtres. A partir de là il peut même manipuler techniquement cette nature mais ne peut lui assigner d'autres fins que celles de son créateur primordial (ou de ses lois éternelles si l'on nie cette création faite une fois pour toutes). En d'autres termes l'homme a une nature qu'il ne saurait transcender.

-- La seconde, la philosophie de l'acte, repose, elle aussi, sur un postulat: celui du pouvoir de l'homme de transcender cette nature et de procéder au contraire à sa création continuée: l'homme n'a pas une nature, il a une histoire. Celle des créations de sa culture, qui le distingue de l'animal: les abeilles des Bucoliques de Virgile se comportent comme nos contemporaines, et, même à l'échelle paléontologique, l'évolution n'est pas une histoire: l'être biologique n'est pas son acteur.

Si l'homme avait, comme les animaux, une telle nature, il n'aurait même pas dépassé les limites que l'environnement impose à son entretien. Pour dépasser les quelques millions d'êtres humains qui ont peuplé la terre pendant des millions d'années, il a fallu que l'homme crée une agriculture pour son alimentation, une industrie pour la transformation de son milieu et pour sa protection, en un mot une culture qui déjà permette la multiplication de l'espèce.

Il a fallu pour cela qu'au delà des dérives immuables de son instinct, il ne se contente pas d'utiliser les matériaux dans cette autre nature qui l'entoure, le contient et le contraint, mais qu'un projet oriente son propre travail, en détermine l'organisation et celle de la société qu'il a constituée et à laquelle il assigne des fins et des structures qui ne sont pas inscrites dans les lois de l'instinct intérieur ou de l'environnement extérieur. Cette émergence du projet est ce qui sépare radicalement l'homme de l'animal.

Ainsi donc, tout empirisme organisateur, selon l'expression de Charles Maurras, le plus rigoureux théoricien du conservatisme, conduit à se conformer à l'ordre établi et à ses évolutions naturelles, linéaires, comme celles de la Providence de Bossuet, du Progrès de Condorcet et de la loi des trois états d'Auguste Comte, qui en sont des versions laïcisées.

Résignation ou révolte, collaboration ou résistance, dirions-nous selon une terminologie plus récente, tel est le choix vital, et toute philosophie qui ne nous aide pas à faire ce choix n'est qu'une idéologie de justification de ce qui est ou de ce qui devient sans nous, comme l'accroissement technique de la production et de la consommation.

Ce choix nous avons voulu le suggérer au cours de nos efforts d'interprétation des philosophies en fonction des exigences historiques des dominants ou des dominés. Les dominants justifiant leur domination au nom de l'empirisme ou d'une raison éternelle, les dominés ayant le choix entre l'acceptation de cette vision, et la révolte contre elle et du pari sur un avenir qui ne soit pas la simple résultante du passé, dessein d'une Providence ou dérives mécaniques d'un déterminisme laplacien.

Contre les capitulations du c'est ainsi, nous maintiendrons ce choix qui fut celui de Gracchus Babeuf lorsqu'à la veille de sa mort sur l'échafaud où l'avait envoyé le Directoire, le 28 mai 1797, il écrivait à son ami Felix Lepelletier: "Un jour, lorsque la persécution sera ralentie, lorsque peut être les hommes de bien respireront assez librement pour pouvoir jeter quelques fleurs sur notre tombe, lorsqu'on en sera venu à songer de nouveau aux moyens de procurer au genre humain le bonheur que nous lui proposions, tu pourras chercher, et présenter à tous, ces fragments qui contiennent tout ce que les corrompus d'aujourd'hui appellent mes rêves. "

L'avenir mode d'emploi ,1998, Ed Vent du large

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lundi 12 janvier 2009

Communiste et chrétien

par Bruno Cadez 

 

(Journaliste à Liberté hebdo, journal communiste du Nord de la France)

 

Aujourd'hui comme hier, la rencontre entre communistes et chrétiens, entre le communisme et le christianisme, sont possible, je dirais même nécessaire au moment où les interrogations sur le sens de la vie et de la marche du monde n'ont jamais été aussi vives.

 

L'Histoire, des clichés tenaces, font que ce que je vais dire ne va pas forcément de soi. Il se trouve pourtant des hommes et des femmes qui ont conjugué leur foi et leur engagement politique, jusqu'à adhérer et à militer dans une organisation communiste. C'est mon cas. De nombreuses années, j'ai cru pourtant que l'une était exclusive de l'autre. Catholique, très pratiquant jusque tard dans l'adolescence, j'ai ensuite violemment rejeté la religion, en même temps que je me suis mis à fréquenter la mouvance d'extrême gauche, libertaire, puis communiste. Je suis aujourd'hui membre du Parti communiste français (PCF). J'ai toutefois, au cours de mon expérience militante, même si je me suis revendiqué un temps athée, refusé de tomber dans le dogmatisme anti-religieux ("certains ont fait de l'athéisme leur religion" me dit parfois en souriant un ami communiste). 

 

Ce n'est pas très connu, mais Marx, comme Lénine, ont souvent critiqué, et parfois vivement, les "éradicateurs" de religieux. Marx était athée, mais il s'en prenait surtout à l'utilisation de la religion par les classes dominantes pour asservir le peuple - c'est en cela qu'il dénoncera "l'opium du peuple". Il ne s'opposait pas à la religion en soi. Il y voyait même un "cœur qui bat dans un monde sans cœur". Autrement, dit dans une lecture marxiste, la religion peut être utile dans le combat libérateur. D'ailleurs, j'ai la conviction profonde que mon engagement communiste s'est appuyé sur ce j'ai pu retenir de ma pratique chrétienne de l'enfance, ce Jésus qui me disait que "les derniers seront les premiers", "heureux les humbles", "aimez-vous les uns les autres"Y

 

Pourquoi le communisme ? Peut-être que la foi, justement, peut expliquer pourquoi j'ai ressenti le besoin de m'inscrire dans ce courant à la fois radical et populaire de transformation sociale. Sur ce chemin, j'ai aussi rencontré la pensée de Marx, qui m'a permis de découvrir que le "possible" pouvait être à portée de main, ici et maintenant, que le communisme n'était pas ce paradis à espérer dans 1 000 ans, mais bien ce "mouvement qui abolit l'état de choses existant" (Marx), cette capacité à mettre à nu les contradictions du capitalisme, à s'appuyer sur elles pour encourager le développement humain, plutôt que le capital. Aujourd'hui encore, plus que jamais, face à cette logique qui creuse les inégalités mondiales, encourage les valeurs boursières en même temps qu'elle plonge une grande partie de l'humanité dans la faim et le sous-développement, il n'y a jamais eu autant besoin de partage, de mise "en commun", de communisme. Voilà ce que signifie être communiste, aujourd'hui, selon moi. 

 

Partout, en permanence, poser la question des "fins" (que produit-on ? Pourquoi ? pourquoi?  le pouvoir, la politique pour quoi faire, au service de qui?), c'est-à-dire remettre les besoins humains essentiels au cœur du système, et remettre l'argent à sa place, c'est à dire au rang de moyen. Oui, communiste pour contribuer à donner du sens à ce monde qui se perd dans les méandres de la Finance toute puissante, en ne niant pas ce que ce mot porte comme lourdeurs historiques et sanglantes, mais justement en se cachant pas. Communiste, aussi pour ne pas oublier que l'appel à changer le monde peut avorter dans des tragédies, et qu'il faut donc s'emparer de l'héritage dans son ensemble.

 

Je ne nie pas que l'entreprise soit complexe. Qui plus est, en France, le PCF peine, je crois, à pousser plus avant ses efforts de renouvellement pratiques et théoriques, à articuler ses positions institutionnelles avec le besoin de donner au mouvement social de réels pouvoirs, à faire vivre l'idée avant la structure, le communisme avant l'appareil. Mais des choses bougent et je crois que l'ouverture qui avait été prônée par G. Marchais (incarnation lui aussi de multiples complexités et contradictions), dans son appel aux chrétiens lancé à Lyon en 1976, me semble être acquise. Ce n'est pas qu'une question de tolérance, mais une question stratégique essentielle. Si être communiste, c'est agir pour la mise en commun face à l'égoïsme, pour la démocratie directe face à l'autoritarisme patronal et étatique, cela implique de susciter en permanence le rassemblement susceptible de fertiliser le dépassement du capitalisme. A propos du communisme et du renouvellement théorique de celui-ci, un livre qui constitue pour moi une référence utile : "Commencer par les fins, la nouvelle question communiste", par Lucien Sève, philosophe, membre du PCF et considéré comme "refondateur".

 

Mais bien plus, je pense que foi et militantisme peuvent se nourrir et permettre une rencontre fertile. Pour tout dire, j'ai repris contact avec le milieu religieux depuis peu, à un moment de mon parcours où les difficultés de la vie, y compris dans mon engagement, me laissaient à craindre que le désespoir ne commence à prendre le pas sur l'espoir. Je retourne petit à petit au message chrétien, en raison de ce que je disais plus haut. Au fond de moi, la voix de Jésus ne s'est jamais tout à fait éteinte. Elle est synonyme d'espoir, de confiance surtout (c'est Eugen Drewermann qui évoque beaucoup la confiance. "Qui croit en moi, vivra". C'est profondément vrai. J'ai aussi découvert que je n'étais pas seul. Que certains chrétiens sont également engagés au parti communiste. 

 

Une recherche sur le Web, m'a amené à m'intéresser aux unitariens, dont j'apprécie l'ouverture d'esprit, la tolérance, la richesse de leurs travaux. Pour le moment, je continue de fréquenter l'Église catholique, la paroisse de mon quartier. J'y vais pour y entendre la parole de Dieu, méditer, prier. J'ai redécouvert la prière, qui me permet de ne plus m'accrocher à mes angoisses, mais à m'en remettre à ce que j'appelle Dieu, c'est-à-dire cette force créatrice, d'amour, qui m'ouvre ses possibles dans lesquels il me faut s'insérer. La dimension spirituelle offre, je crois, également un potentiel libérateur.

Tribune libre unitarienne  vol.2, no.1, 2006

 

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lundi 5 janvier 2009

Prière oecuménique pour la Justice et la Paix à Gaza

Dimanche 4 janvier devait être un jour de prière pour la Justice et la Paix en Terre Sainte à l’appel des treize chefs d’Églises de Jérusalem. Un appel relayé par le Saint-Père Benoît XVI qui a tenu à Rome à s’unir à cette prière. C’est ainsi que dans toutes les communautés chrétiennes les prières se sont multipliées.

En outre, à l’invitation du Centre Oecuménique de Théologie de la Libération Sabeel, des représentants de toutes les Églises de Jérusalem se sont réunis, chez les Dominicains de Saint-Etienne, pour une prière commune pour la Paix à Gaza.

Dans l’église pleine, l’assemblée, composée de nombreux palestiniens mais aussi de chrétiens hébréophones notamment, commença la prière par un temps de silence précédant la lecture d’Éphésiens 6,10-17
("Tenez-vous donc debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse, et pour chaussures le Zèle à propager l’Évangile de la paix"); et l’évangile de saint Mathieu 7,7-17 ("Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira."). Après une méditation donnée par le Patriarche Latin émérite Michel Sabbah, lecture fut donnée en arabe d’un poignant message du père Manuel Musallam curé de la paroisse latine de Gaza.

"De la vallée de larmes, de Gaza baignant dans son sang, un sang qui a étouffé le bonheur dans le coeur d’un million et demi d’habitants, je vous adresse ces paroles de foi et d’espérance. Je n’utiliserai pas le mot d’amour, il est coincé même dans nos gorges à nous de chrétiens." Le message se poursuit avec le témoignage sur la mort de Cristina, une jeune fille, chrétienne, âgée d’une quinzaine d’années et morte d’une crise cardiaque sous les bombardements répétés, le corps déjà épuisé par le froid d’une maison dont toutes les vitres ont volé en éclat, par la faim, le manque de sommeil, la peur. Le père Manuel décrit une situation dramatique à Gaza pour la population civile, dans les hôpitaux etc.

Dans l’assemblée certaines personnes pleurent en écoutant le témoignage. Tous ont le coeur serré.

Le message du père Manuel se terminant par un appel pour la Paix, c’est par un chant demandant sa Paix au Seigneur que l’assemblée poursuivit en allumant des chandelles.

La prière continue par une prière d’intercession dans diverses langues pour le peuple de Gaza, les prisonniers, déportés et réfugiés, la fin de l’attaque, et pour que les efforts de paix se poursuivent.

Tous les membres de l’assemblée n’apprécièrent pas la prière en allemand qui appela à prier aussi bien pour les habitants de Sderot et Bersheva en Israël que ceux de Gaza-City et Khan Younes… "ça fait trop mal, quelle comparaison y a-t-il entre ce qu’ils souffrent et ce dont Gaza souffre. C’est totalement disproportionné." Pourtant tous prononcèrent dans leur langue la prière du "Notre Père" et ces mots "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé."

Dans les rues de Jérusalem, Gaza est dans tous les esprits. A un passage pour piéton un jeune homme en interpelle trois autres dont la voiture aux fenêtres ouvertes laisse échapper leur rires et de la musique de fête. "Tu n’as pas honte d’écouter cette musique à tue tête quand tes frères meurent à Gaza. Va donc là-bas avec ta voiture et ta musique te faire massacrer."

Toutes les manifestations publiques côté arabes sont annulées. L’arbre de Noël est éteint à Bethléem, comme les lumière de la fête en Vieille Vielle de Jérusalem. Pour l’Épiphanie et le Noël orthodoxe, les manifestations solennelles devraient être réduites à leur plus simple expression...


Mab (extraits)

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samedi 20 septembre 2008

Prière (Helder Camara)

Prière de Carême      

Je crois en Dieu, Père et Mère de tous les êtres humains
         Et qui leur a confié la terre.
Je crois en Jésus-Christ qui est venu pour nous encourager et pour nous guérir,
         Pour nous délivrer des puissances et pour annoncer la paix de Dieu avec humanité.
         Il s'est livré pour le monde. Il est au milieu de nous, ce Seigneur vivant.
Je crois en l’Esprit de Dieu qui travaille en toute personne de bonne volonté.
Je crois en l'Église donnée comme un signe pour toutes les nations,
         Armée de la force de l'Esprit et envoyée pour servir l’humanité.
Je crois que Dieu, à la fin, brisera la puissance du péché en nous et en tout être humain.
Je crois que l’homme vivra de la vie de Dieu pour toujours.
Je ne crois pas au droit du plus fort, au langage des armes, à la puissance des puissants
Je veux croire aux droits humains, à la main ouverte, à la puissance des non-violents.
Je ne crois pas à la race ou à la richesse, aux privilèges, à l’ordre établi.
Je veux croire que tous et toutes sont des personnes humaines
         Et que l’ordre de fa force et de l’injustice est un désordre.
Je ne croirai pas que je n'ai pas à m'occuper de ce qui arrive loin d'ici
Je veux croire que ce monde entier est ma maison
         Et que tous moissonnent ce que tous ont semé.
Je ne croirai pas que je puisse là-bas combattre l’oppression si je tolère ici l’injustice.
Je veux croire que le droit est un, ici et là,
         Et que je ne suis pas libre tant qu'une seule personne est esclave.
Je ne croirai pas que la guerre et la faim soient inévitables et la paix inaccessible.
Je veux croire à l’action modeste, à l’amour aux mains nues et à la paix sur terre.
Je ne croirai pas que toute peine est vaine.
Je ne croirai pas que le rêve de l’être humain restera un rêve et que la mort sera la fin.
Mais j'ose croire, toujours et malgré tout à l’homme nouveau.
J'ose croire au rêve de Dieu même :
         Un ciel nouveau, une terre nouvelle où la justice habitera.

D'après Don Helder Camara qui fut archevêque de Récife, au Brésil.

Posté par Alaindependant à 12:55 - Transcendances - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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