Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

22/05/08

Mars 68. La foi libératrice, par Jean Cardonnel

LE VENDREDI 29 MARS 1968

« Madame, n’êtes-vous pas gênée de vivre dans le grand luxe en plein cœur d’un pays, d’une ville où, par masses, les hommes, les femmes, les enfants meurent de faim ? »
Telle était la question que posait l’interviewer de la télévision française, voici deux ans vers la Pâque, à une femme richissime de Calcutta. « Oh ! vous savez, on s’habitue ! ».
Les questions reprennent. « Vos domestiques peuvent-ils voir leurs familles ? » Quelle est la réponse ? « Je leur donne l’autorisation de voir leurs parents à peu près tous les dix ans ». Enfin, l’ultime tentative : « Les gens à votre service mangent-ils à leur faim ? » « A leur faim, c’est beaucoup dire, mais tout de même suffisamment ». Je n’oublierai jamais l’égoïsme, la tranquille indifférence de ce beau visage féminin qui a , bien sûr, ses nombreux équivalents masculins. Il est plus éloquent que tous les chiffres pour résumer la tragédie du monde. A un homme qui demandait de l’argent en formulant la raison suprême : « Monsieur, il faut bien que je vive », Talleyrand, ancien évêque d’Autun, répondait : « Je n’en vois pas la nécessité ». Nous sommes dans un monde où l’on ne voit pas encore, où l’on ne sent pas la nécessité pour tous les humains de vivre. Davantage, les mécanismes du fonctionnement régulier de notre système contestent à des masses, à des foules humaines le droit élémentaire de vivre. Les riches, les puissants ne peuvent pas flairer, sont dans l’incapacité radicale de sentir la nécessité où sont tous les humains de vivre. Aussi la nouvelle heureuse, bonne de la vie exubérante pour les spoliés, les opprimés, les pauvres, est-elle du même coup mauvaise pour les riches. Il existe, accompagnant les béatitudes, une malédiction radicale , sans nuances, dans l’Evangile : elle ne s’adresse absolument pas aux gens sans religion, sans foi ni loi, aux athées, mais aux riches. Nous avons tort de l’interpréter comme un verdict extérieur, une condamnation morale. Quand il maudit les riches, Jésus Christ fait seulement une constatation : je n’ai jamais vu un riche heureux. Mais, me direz-vous, l’expérience du monde entier se dresse contre votre naïve affirmation. Pardonnez-moi, mais je la maintiens : c’est évident, je connais des riches satisfaits, bien pourvus, bien nantis, gavés, repus, mais heureux, jamais. Plus encore, à mesure même que le riche, le puissant obéit, s’asservit aux réflexes de la richesse, de la puissance, il devient incapable de pressentir, de soupçonner le bonheur, la joie, la béatitude. Parce que la béatitude se trouve dans ce qui ne satisfait pas mais comble à l’infini : la mise en commun, le partage, la réciprocité aimante, liante, fraternelle. Dans une forme de société qui pousse chacun à se satisfaire, il est inévitable que par foule, par masse, les hommes, les femmes, les humains soient volés. Quand nous sommes encouragés à nous satisfaire, personne n’est comblé. Je suis hanté par un film brésilien au titre terrible : « Vidas secas ». La traduction française inexacte est « Sécheresse ». En réalité, ce sont les vies pas sèches mais asséchées, les vies desséchées, les vies stériles, stérilisées, condamnées à mort dès leur naissance. C’est la multitude des vies non irriguées qui tournent court parce que ne les irriguent pas, ne les inondent pas les eaux ruisselantes d’un grand projet. Selon que nous traduisons par sécheresse ou vies asséchées, nous sommes aux prises avec deux conceptions du monde : si c’est la sécheresse, on n’y peut rien car elle représente un phénomène inévitable, une fatalité. Mais les vies non irriguées par le projet fertilisant supposent des responsabilités humaines, des carences, des fautes, un engrenage de culpabilité qu’il faut casser, briser afin que vivent, respirent les hommes et les femmes. Tranchons dans le vif. Avec tout le poids d’une expérience davantage creusée, approfondie, pensée, je vais le dire abruptement, en vérité radicalement parlée.
C’est après un peu moins de quarante ans qui ont suivi ma conférence à la Mutualité sur la foi libératrice que l’évidente réalité sociale et totale infernale aussi bien qu’explosive dans la lutte contre elle m’est apparue. Si je dis « sécheresse » pour « Vidas seccas », il n’y a que des faits, un réel objectif, une histoire objective, indépendante des volontés soit divine soit humaine ou patronale, gouvernementale. C’est comme çà, dernier mot d’absolument tout, la soumission à l’ordre du monde, qu’il vienne de la sagesse d’un Dieu maître de l’univers ou d’un déroulement anonyme de la loi souveraine des choses et des gens tels qu’ils sont. Mais, si je commence à parler des vies desséchées, asséchées, rendues sèches, alors forcément, inéluctablement, obligatoirement, il y a des responsables, il y a des coupables qui, de plus, agissent en s’appuyant sur un réseau de complicités. S’il existe des pauvres et des pauvres murés, cloisonnés, séchés, enterrés vivants dans leur pauvreté individuelle, particulière, empêchés, interdits de constituer humainement, politiquement l’international, l’universel peuple des pauvres, c’est parce qu’il y a des riches. Et non seulement des riches mais des riches qui on fini depuis très longtemps par n’être plus que des riches et même que le riche, le type, l’archétype du riche. Non pas le riche comme être singulier impossible d’ailleurs à faire exister. Mais le riche abstrait, l’abstraction du riche, l’homme de l’argent, un chéquier, un portefeuille, un coffre-fort ambulant, des actions, des capitaux, la capital qui vit à la place du vivant. L’incarnation du capital , l’incarnation de l’argent rivale de l’incarnation du verbe, de la Parole qui est Dieu. Crûment : l’existence des pauvres interdits d’avènement du peuple de tous les pauvres mais c’est la preuve criante de la culpabilité, de la férocité du riche. Les pauvres muselés, parqués dans leur pauvreté, c’est la faute au riche. Je le dis en termes si concrets que tout le monde le saisit du premier coup comme la primordiale évidence enfantine : le millionnaire d’hier, le milliardaire d’aujourd’hui, c’est le coupable de l’existence des prolétaires, des précaires . Comme les dirigeants, les puissants et, au sommet de leur hiérarchie, le tout puissant, le prince de ce monde donc le Malin, le Diable sont coupables de tous les obéissants, de tous les exécutants.
Comme le pouvoir est coupable des subordonnés, des soumis, comme le supérieur est coupable des inférieurs, comme c’est le négrier qui fait du noir le nègre, c’est le Fonds Monétaire International avec la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce qui rendent inopérante, inefficace l’Assemblée des Nations Unies dont le Conseil de Sécurité des Grands achève de paralyser les initiatives d’humanité.
Comme en Amérique Latine, la multiplication des masses humaines à l’état précaire, grégaire aggravé par les militaires, c’est la faute aux latifundiaires, ces énormes propriétaires. Ceux-ci pour asseoir leur empire ont recours aux pistoleros, les tueurs à gages.
C’est la somme des grosses fortunes qui est coupable de l’humaine cosmique criante infortune. Savez-vous à quel point de crapulerie d’immonde crétinisme d’ordre international néo-libéral social nous sommes parvenus ? Il est normal que des hommes d’état et d’affaires se rencontrent à des conférences au sommet, tandis qu’il faut, dit-on en haut lieu, interdire un rassemblement de plus de trois ou dix personnes parce qu’il risquerait de troubles l’ordre public et d’imposer la loi de la rue. Sans les riches et le pouvoir, il n’y aurait pas de pauvres isolés. Il faut donc qu’émergent les pauvres en peuple que rejoignent les anciens riches liquidateurs volontaires de leur richesse et de leur pouvoir.
Ce que je viens d’écrire, parler à partir d’un peu moins de 40 ans après la Mutualité, c’est ma première actualisation 2005-2006 de mon cri en 68. Je retrouve maintenant ma parole de l’époque.
Au Brésil, 20% des enfants qui voient le jour meurent avant d’atteindre l’âge d’un an. 50ù avant d’atteindre 5 ans. La moyenne des français meurt entre 60 et 65 ans. Au Brésil on meurt en moyenne vers 35 ans et aux alentours de la 27ème année dans le Nordeste. 2400 calories par jour sont nécessaires à une vie humaine. Le brésilien moyen dispose de 800 à 1200 calories quotidiennes, tandis que le canadien en a 3100.
Dans l’agriculture, 1,50 % des propriétaires, des latifundiaires possèdent 50 % des terres cultivées. Quand je vous disais que les riches et le pouvoir étaient coupables du pauvre ! Dans l’industrie à Sao Paulo, le salaire minimum est de 105 000 cruseiros par mois, 105 nouveaux cruseiros, puisque l’on a divisé par 1000 cette monnaie dévaluée. C’est l’équivalent de 200 nouveaux francs par mois. Or, l’état de Sao Paulo est de loin le plus prospère et le taux du salire minimum y est plus élevé. A Sao Paulo, les jeunes trouvent plus facilement du travail à bas prix mais beaucoup tombent au chômage. Des enfants par flots, par foule, viennent au monde avant ce qui devrait être là pour les accueillir : ils n’ont pas le toit, le logement, l’équipement sanitaire, l’école. Tout leur fait défaut pour leur croissance, leur marche vers leur état d’hommes responsables ; tout leur manque jusque dans la défense du droit élémentaire à la vie. Les hommes, les humains par masse ne dépassent pas l’âge du nourrisson, du tout petit d’homme, des humains par masses énormes passent leur temps à courir après ce qui aurait dû les précéder. Quand je vous disais que les riches et le pouvoir étaient les éliminateurs, les fossoyeurs des pauvres ! Je le dis et le redis : « Malheur à vous, riches ! » Ce n’est pas une condamnation morale ; c’est une terrible constatation : le riche comme riche est la cause directe, le responsable de la détresse du pauvre, celui qui empêche par instinct de conservation et d’expansion le rassemblement , la constitution humaine politique des pauvres en un seul Peuple, en force d’humanité. Le malheur du riche vient de ce qu’il n’est pas porté, incliné à donner, à mettre en commun, à partager. Au contraire, non ses sentiments, son intention morale mais la logique de sa situation qui finit par constituer ses réflexes, sa mentalité, le contraint à préserver, à défendre ce qu’il a, ce qu’il possède, à toujours davantage accumuler, à étendre au loin, à augmenter son bien. C’est dans ce sens qu’il n’y a pas, qu’il ne saurait exister, réellement parlant, évangéliquement parlant, de bons riches.
C’est dans ce sens que le système de l’argent, du profit, du capitalisme, du principe même de l’économie de marché avec son ressort, son mobile de la compétition, durcit, insensibilise les hommes, les femmes parvenus à la réussite libéralo-sociale, les remplit, les gonfle de suffisance oligarchique, élitaire, les fabrique rivaux les uns des autres jusqu’à ce que le plus fort entreprenne par libre jeu de concurrence l’élimination en parfaite légalité de ses ex-semblables. L’argent organisé, structuré, planétarisé en processus d’accumulation du capital, a ceci d’impitoyable qu’à la fois il élargit, il universalise le champ d’étroitesse, d’inculture, de bornage humain constitutif du riche et tue, nie le pauvre, l’unique principe vital d’humanité fraternelle. Il en résulte que la course aux armements, à la fabrication mondiale d’outils d’assassinat représente le point extrême criminel de la protection des biens volés par ceux qui ont et veulent avoir toujours plus . Oui, le mot n’est pas trop fort, il correspond à la réalité : les biens volés à la grande masse, au peuple des hommes, des femmes, des enfants interdits d’exister par le mouvement tyrannique de circulation exclusive du capital. François d’Assise l’avait admirablement compris, lui qui ne voulait pour ses frères de fraternité humaine divine sans frontières mais aussi cosmique d’universelle fantaisie créatrice, aucune propriété, aucune appropriation. A son évêque qui lui recommandait de ne pas exagérer, de concéder un minimum de possession, il répondait : « Seigneur évêque, si nous avons des propriétés, il nous faudra des armes pour les défendre ». Il la voyait bien François, se perfectionner la technique, la stratégie, l’idéologie, la philosophie, la théologie de tuerie du pauvre par le riche et le pouvoir.
Du côté des nantis, des privilégiés, du moins de la catégorie humaine qui peut se payer le luxe des états d’âme, voici que surgit une profession nouvelle, un métier nouveau : celui des spécialistes dont les siècles précédents n’avaient pas eu l’idée . Je les appellerai volontiers d’une dénomination provisoire, les experts de l’humain refoulé par le morcellement systématique de l’humanité. C’est l’armée innombrable, ce sont les légions de psychologues, de psychothérapeutes, de psychologues de groupe, de psychiatres, de psychanalystes. Autant de professions voici à peine un siècle ignorées, insoupçonnées. Quel est le rôle de ces hommes et de ces femmes ? Ils sont destinés à réparer les dégâts de la manière dont marche le monde. Ils essaient de corriger par une écoute des rêves, des projets avortés, les crises habituelles et aussi extrêmes, les situations paroxystiques qui résultent du fonctionnement qualifié de courant, de normal, c’est à dire d’une pathologie de la normalité, des société où nous nous trouvons. Autrement dit, l’armée des psy représente, d’authentique nécessité libératrice pourtant, un gigantesque palliatif. A partir de l’enfance tous les humains, tous les vivants souffrent irrémédiablement d’une crise de finalité en même temps que d’identité. Qui suis-je ? Voilà en quoi consiste la situation de notre temps : ce dont l’homme ou la femme adulte s’apercevait à peu près vers la quarantième année, l’adolescent aujourd’hui s’en rend compte. C’est encore peu dire : ce qui était dans l’ordre de certaines élites, le mal du siècle réservé à l’adolescence, à la jeunesse, devient maintenant le mal de l’enfant. Si vous écoutez bien, vous pressentez que la contestation fait ses premiers pas, ses débuts à l’école maternelle. Je crois qu’il s’agit de la plus grande découverte des sciences humaines : l’homme, l’humain à l’état d’enfant, le petit, même déjà dans sa vie intra utérine sent, flaire un monde tordu, une société tordue, avant même de pouvoir le formuler car les instruments de formulation sont un capital, des moyens d’adultes. C’est la raison pour laquelle commence à se dessiner une internationale des pauvres et des jeunes. La question ne fait plus de doute : pour guérir les cas extrêmes, innombrables aujourd’hui, d’hommes et de femmes détraqués par le système, il ne faut rien moins que la refonte du monde. Pour guérir les malades psychiques qui se multiplient, il est urgent de renverser la vapeur, de changer radicalement les motifs d’action, les stimulants de la vie humaine. Pour permettre aux humains de respirer, il faut opérer une conversion, mot collectif ou plutôt convivial et non individuel, particulier mais personnel, autrement dit s’orienter ensemble vers ce pourquoi nous sommes tous faits ou plutôt créés de création. Le Carême pour notre temps, c’est la logique radicale de la conversion, de l’universelle transformation de fond en comble. On ne peut réaliser une conversion, la transformation de fond en comble sans rupture, sans révolution. Une fatalité intolérable pèse sur le monde : les riches y deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les dominateurs y deviennent de plus en plus dominateurs et les dominés de plus en plus dominés. Les supérieurs y deviennent de plus en plus supérieurs et les inférieurs de plus en plus inférieurs. Les prédateurs y deviennent de plus en plus prédateurs et les proies de plus en plus proies. La masse des étudiants écoute sans broncher, sans sourciller en première année de droit, de sciences économiques, d’une scolarité prolongée dite vaguement supérieure même universitaire, la justification de l’ordre sauvage, concurrentiel à finalité monopolistique du tout Marché, qui rend les riches de plus en plus riches, le tout dans un décervelage au rythme galopant qui sécrète l’irresponsabilité massive face à l’absolutisme de la compétence professionnelle des grandes compagnies anonymes, dynastiques, incultes du fondamental de créative humanité. « Le Père pour les croyants, est-il dit, a beau nous regarder du haut de ses nuages d’Etat providence, la force des choses pour les incroyants irait-elle jusqu’à nous entraîner d’évolution d’une concurrence sans frein vers un mieux d’indépassable économie de marché, il y aura toujours des agneaux et des loups, des plumeurs et des plumés, des baiseurs et des baisés.

Nous sentons le perfectionnement croissant d’une marche à la grande concentration des capitaux, des intérêts, du pouvoir. La classe ouvrière se décompose, les syndicats de travailleurs perdent la virulence du combat des origines, et s’inclinent devant le diktat du syndicat patronal ou du moins compose avec lui. La fameuse mondialisation n’est que le masque d’une privatisation féroce qui ridiculise tout projet fraternel jusqu’à l’idée même de service public. Elle tend à dissoudre, à décimer la masse, la foule des petits, des pauvres, à l’empêcher d’être peuple par l’acte toujours calculé de la fractionner en multiples clientèles.
J’affirme que cette mondialisation d’une mise générale compétitive non pas au monde mais à l’hégémonie du Tout Marché confiscateur de toute perspective inventive, généreuse, fraternelle, fabrique en série des hommes et des femmes sans cœur, prétentieux, les nouveaux maîtres d’ordre sélectif qui ne croient qu’aux rapports de force. Le résultat ? On se résigne. Non ! C’est beaucoup plus grave, on adhère à la volonté d’un Dieu ou à la mécanique d’un déterminisme qui gouverne le monde dont la logique structurelle recrute, forme, sécrète des dirigeants toujours plus dirigeants, des exécutants, toujours plus exécutants. Mais les uns et les autres ont intégré, assimilé la liberté libérale du renard libre dans le poulailler libre. Cette éthique répugnante trouve sa forme religieuse achevée dans un Dieu fabriquant fabriqué Tout Puissant pour servir de caution, de sommet de l’ordre pyramidal des pouvoirs constitués. De ce Dieu, non pas l’Absolu mais l’Absolutiste Transcendentalisation de tous les appétits dominateurs et profiteurs, j’ai la fierté d’avoir écrit qu’il n’est pas vivant, malgré son action visible, qu’il est mort en Jésus-Christ. C’est la raison pour laquelle j’adhère à la déclaration de l’épiscopat d’Eglise qui est en France : Dieu est toujours vivant dans le Christ res-suscité. Car le Dieu dont nos évêques disent qu’il est toujours vivant dans le Christ Res-suscité, mais il est exactement, rigoureusement l’opposé, le contraire, la contradictoire absolue du faux Dieu, faux Jésus Christ. A la vérité, la faux Dieu Dominateur Tout Puissant est bien pire que mort. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé que fabriqué par l’imagination sauvage des clercs toutes catégories profanes et sacrées qui en avaient besoin pour fonder leur pouvoir arbitraire.
Dans l’engrenage d’une société décréatrice, productrice re-productrice de foules humaines condamnées à la sous-humanité tandis que d’autres sont riches et puissants, donc inhumains par conséquent malheureux puisque satisfaits, suffisants, non comblés, l’angoisse nous gagne et surtout l’usure.
Qu’y pouvons –nous au monde tel qu’il est, le reste opiniâtrement ? Et tout nous crie que nous n’y pouvons strictement rien.
Les militants, les partisans, les apôtres, les prophètes, on les a vraiment à l’usure. Nous sommes découragés, déprimés. Nous ressemblons à jurer que c’est exactement nous, aux deux voyageurs sur n’importe quelle route du monde, qui savent que tout est perdu et qu’avant tout est piégé. Une fois de plus, on nous a eus. Ce que l’on croit l’espérance finit, se décompose en illusion vaincue. Les lendemains n’ont jamais chanté, ils ne chanteront jamais. A partir de demain, c’est toujours comme d’habitude. Impossible de vivre longtemps seul ou à deux ou même en groupe d’amis à contre courant. Et voici qu’un inconnu, le troisième homme, rejoint les deux voyageurs maintenant assurés que tout est bien fini . Il leur demande : « De quoi parliez-vous en marchant ? » Ils s’arrêtent le visage morne : « Tu es bien le seul de ceux qui séjournent à Jérusalem à ne pas avoir appris l’Evénement arrivé là-bas ces jours-ci ». « Quoi donc ? » dit le troisième homme.
« Ce qui est arrivé à Jésus le Nazaréen qui fut un prophète extraordinaire en action radicale et en Parole Unique devant Dieu l’Infini et devant tout le peuple. Comment nos grands prêtres, nos princes des prêtres et nos chefs l’ont livré au gouverneur colonial romain qui l’a condamné à mort et mis en croix, cloué au bois ». Attention ! Je me garde bien de dire comme la littéralité de la traduction du texte d’Evangile de Luc que les grands prêtres, les princes des prêtres, « nos chefs » ont condamné le prophète Jésus à mort, à la mort par crucifixion. Car tout le monde sait aujourd’hui ou du moins peut savoir que c’est faux, qu’une autorité juive n’avait pas le droit, le pouvoir de prononcer, promulguer la condamnation ou supplice de la croix. C’était là le châtiment réservé à l’auteur du crime suprême, la crime de lèse-majesté du pouvoir qui trouvait son image parfaite dans la divinité visible de César Auguste l’empereur.
Faire porter à « nos grands prêtres, à nos chefs » le poids d’acte criminel du terrible assassinat de Jésus, Parole de Dieu sans la moindre allusion au pouvoir de l’exécutif (dans tous les sens du terme) romain, c’est l’un des premiers signes dans les évangiles eux-mêmes, au pluriel et non dans la singularité de l’Evangile Bonne Nouvelle – de l’antijudaïsme théologique, de l’antisémitisme non judéo-chrétien mais chrétien tout court. Cette précision que je viens d’écrire en me la parlant comme à un tribune, n’était pas bien entendu dans ma conférence de Carême à la Mutualité . Mais elle est indispensable pour manifester le lien entre la parole, la prédication et l’aventure de pensée historique aussi bien que théologique. Nous pouvons dès lors reprendre le fil du récit des hommes de la route de Jérusalem à Emmaüs dans leur rencontre avec l’inconnu, le troisième homme. Après le « prophète Jésus a été crucifié. Et nous, nous espérons qu’il était celui qui allait enfin libérer Israël. De quoi ? mais c’est évident, de la seule libération possible. Du fardeau insupportable de l’occupation romaine impériale. Mais, disent les hommes de Jérusalem à Emmaüs, voici trois jours que ces faits ont eu lieu. Toutefois quelques femmes de notre groupe nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau et n’ayant pas trouvé le corps de Jésus, elles sont venues dire qu’elles ont eu la vision d’anges qui le déclarent vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu ». Alors, l’étranger, l’inconnu, le troisième homme entre en une de ces colères subites, déchaînées qui laisse les deux autres sans voix médusés : « Esprits lourds sans intelligence, hommes à la foi courte, cœurs lents à croire ce qu’ont annoncé, ce que parlent, déclarent les prophètes ».
Vous l’avez entendu : la foi, c’est l’intelligence et le cœur vifs. On dit volontiers de quelqu’un : il est intelligent. Mais de quoi ? Parce qu’il n’existe d’intelligence que de la réalité. Je lisais dans un roman policier : « l’événement galopant dépassait largement ses capacités raisonnantes ». La réalité de le vie est infiniment plus large, a beaucoup plus d ‘ampleur que nous ne le supposons. Il y a étonnamment plus dans le réel que le fait brut, immédiat, objectif. Au sens d’intelligence vraie, humaine, populaire de la réalité, tout le monde, vous m’entendez, tout le monde, a de quoi devenir intelligent . Tous les humains, hommes, femmes, enfants, sont doués ; l’éducation consiste à découvrir où se trouve notre génie, l’art de se donner. Le droit à la bêtise, je l’admets. Mais absolument pas le refus de tous devenir intelligents. Croire, c’est se libérer des tabous, des pré-jugés, des idées reçues, toutes faites pour entrer dans l’intelligence de la réalité. A entendre certains, on dirait que, pour croire, il faudrait être soumis, idiot. Au dire de Jésus Christ, du verbe, la foi n’est pas soumission paresseuse du crâne, de l’esprit à des choses inintelligibles, incompréhensibles, des mystères. Croire c’est adhérer à ce qu’ont annoncé, annoncent les prophètes. Où sont les prophètes aujourd’hui ? Ceux qui voient loin et profond, qui croient à des motifs nouveaux d’action des hommes au lieu de spéculer sur leurs intérêts, leur peur. Les prophètes dépassent l’immédiat pour miser sur l’avenir. Si j’adhère à ce qu’annoncent les prophètes, ces grands excessifs, ma foi est libératrice. Sinon, il ne s’agit que de la foi courte. Le monde chrétien de rites, d’habitudes, est court dans la foi. Il manque de souffle. Une étudiante découragée m’écrit : « L’Eglise c’est telle ou telle paroisse où nous allons à la messe de temps en temps et même si on y fait des efforts certains de rénovation, cela tourne court. IL reste un peuple sans élan, je devrais dire une foule et une liturgie absurde ». Oui, quelle ressemblance ! « Hommes à la foi courte, un peuple, une population, sans élan ». L’inconnu, le troisième homme poursuit : »Ne fallait-il pas »- non comme dans la plate traduction habituelle- « que le Christ souffrit, endurât des souffrances », ce qui implique un Christ passif, doloriste, mais que « Jésus le Messie fut passionné au point d’endurer la passion universelle, qu’il vécut la passion jusqu’au bout jusqu’à n’être plus qu’Amour d’amitié de compassion infinie d’absolument tout le monde, pour entrer dans la gloire ? La passion ne signifie pas souffrir et mourir mais aimer d’une passion telle qu’on va jusqu’à pâtir, jusqu’à partager la vie et la mort de tous. La passion de tous les hommes , de toutes les femmes, de tous les humains en humanité, la passion de tous les vivants et de tous les morts en création, c’est Dieu.
Quand on aime quelqu’un, il est normal, logique de lui dire : « Je voudrais donner ma vie pour toi ». Mais la seule réponse toute simple, c’est : « Eh bien ! donne-là ». Nous avons confondu, nous confondons toujours le don de la vie avec le don de l’acte par lequel on meurt. Le Fils de l’homme ne donne pas son dernier souffle mais tout son souffle. Ici, forts de notre travail d’élucidation, nous actualisons l’histoire selon l’Evangile de Luc des deux voyageurs sur la route de Jérusalem à Emmaüs : « Et commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur expliqua dans les Ecritures ce qui le concernait lui, mais lui le non reconnu. Ah çà non ! par exemple. L’inconnu, le troisième homme n’a rien expliqué du tout à ses deux compagnons de voyage de Jérusalem vers Emmaüs. Contrairement à la traduction des missels et aussi de la TOB, traduction œcuménique de la Bible, le troisième homme, dans le texte grec diermeneusen, leur interpréta tout au long des Ecritures ce qui le concernait. Je n’hésite pas à dire que presque tout le mal vient de là : on a remplacé par un christianisme, un catholicisme didactique, de catéchisme, lourdement explicatif l’interprétation scénique, théâtrale de l ‘ Heureuse Nouvelle du Prenier-né des res-susctiés. Ceci je ne l’ai pas dit matériellement parlant dans ma deuxième conférence à la Mutualité le 29 mars 1968, tel que je l’écris maintenant. Mais si c’était implicite, il est nécessaire que je l’explicite aujourd »hui de toute la force d’orchestration créatrice du même verbe contemporain. « Dermeneusen » c’est il « interpréta »d’où vient le mot « herméneutique » , science et art de l’interprétation. Sur la route de Jérusalem à Emmaüs, la Parole faite homme, humaine, d’humanité, non reconnue de ses disciples parce que çà vous change un homme de fond en comble d’avoir été passé par les armes, Jésus donc a interprété, joué, mimé le rôle de Moïse et de tous les prophètes jusqu’à lui-même inclusivement. Il a interprété, joué, mimé, chanté en millier de scénarios en innombrables gags toute l’histoire humaine. Oui, la légende, l’aventure des siècles interprétée ré-inventée, innovée, recréée en marchant, Verbe en personne tout fraîchement sorti de la tombe, libéré de la mort !Par bonheur on n’a pas pu fixer en un texte, en un écrit , cette improvisation fantastique de la parole faite chair justement pour ne rester ni un mot en l’air ni un vieux manuscrit relié « in folio » avant d’aller moisir aux archives. Si on l’avait fait, on l’aurait lu par fragments à la messe entre les deux saluts face au pupitre. Vous devinez la suite : l’écrit soumis aux analyses littéraires , au pire, de ce qui attend l’œuvre géniale expressive : le commentaire plat définitivement sénilisant terminé par le bisou sacré du Livre mort. Il suffit alors d’imaginer la suite, le théâtre du Globe, le théâtre total. Et tous les acteurs, toutes les actrices du monde me comprennent. Et plus largement et universellement de singularité infinie tous les vivants et tous les morts au sens où il n’y en a pas un seul, une seule qui ne soit un étonnant potentiel de théâtre, de tribune du peuple, du monde.
Mais j’y songe, interpréter un rôle c’est aller beaucoup plus loin que l’interprétation. Interpréter un rôle, c’est l’incarner. Dès lors, poursuivons, bondissons, creusons, défrichons jusqu’à trouver la racine. Incarner un rôle, l’avoir dans la peau, c’est identiquement le créer. D’une création foisonnante qui casse les faux rythmes, vulgaires, couacs de le production, de la consommation, de la domination, de la sujétion, de la commercialisation, de la mercantilisation, de la militarisation, de la putanisation. Sur la route de Jérusalem à Emmaüs, a éclaté le refus de tout ce qui n’est pas la création. L’unique bouleversement du théâtre, de la musique symphonique, de la liturgie démesurée, humano-divine, de la vie. L’acteur vrai c’est, du mouvement même dont il joue, re-présente, rend présent, l’acteur auteur, l’auteur acteur, de son œuvre, donc en refus permanent du pouvoir sur sa réalisation, le créateur donné sans réserve à sa création. Par conséquent, ne disons plus jamais l’incarnation ensuite la passion, encore moins ce méchant mot de rédemption, enfin rien qu’après la mort, la résurrection mais disons, parlons, interprétons, incarnons, créons, l’amour passion passionné, non passionnel puisqu’il est suscitant, res-suscitant de l’Auteur acteur créateur contagieux d’innombrables autres lui-même d’infinie géniale commune création en son Verbe libérateur.
La puissance créatrice est bien là pour mettre en scène et au monde le théâtre d’énergie d’universelle sympathie d’un rebondissement de l’histoire du voyage de Jérusalem à Emmaüs. Pourquoi commencer par Moïse ? Parce que Moïse devenu grand sortit vers ses frères. La sortie de soi vers ses frères, c’est la maturité qui ne perd rien du grand enthousiasme de la jeunesse. De la naïveté des inépuisables horizons de l’enfance elle s’opère avec rigueur dans le refus de la moindre concession à la caricature du réel, le réalisme avec son expression immonde, la Realpolitik, dont l’approche codifiée demeure la diplomatie. J’en ai tant vu qui, faute d’une sortie vers le peuple des autres devenus leurs frères, se décomposaient marécageusement dans le pire du pire : vieillir sans mûrir.
Donc Moïse devenu grand sortit vers ses frères. Et non pas ses frères de nation, encore moins de race, d’un territoire ethnique d’idéologie nationale. Non, Moïse c’est l’homme qui n’a pour patrie que la masse, la foule, le peuple des hommes, des femmes, des enfants sans nation, sans patrie.
Il faut reprendre inlassablement creuser, approfondir l’immense question : pourquoi commencer par Moïse ?
Parce que le Verbe, la Parole suscitante, res-suscitante nous renvoie à la nécessité d’une résistance, d’une libération. Non pas dans l’ordre écrit mais dans l’Evénement parlé, la Bible ne s’ouvre jamais sur la Genèse, la création au sens traditionnaliste mais son ouverture a lieu sur l’histoire du plus opprimé, du plus écrasé, d’esclavagisation de tous les peuples réduits en servitude condamnés à l’anéantissement d’être né brun foncé noir, d’avoir été conçu sans l’autorisation de la race supérieure, d’intégrale occidentale pureté blanche. Ce peuple synthèse, raccourci de l’oppression, de l’humiliation subie, infligée, prophétise, symbolise toutes les masses humaines que l’ordre directorial hégémonique veut réduire à rien, étouffer, empêcher d’exister. C’est le continuel problème de l’immigration tel qu’il s’exprime par la voix de Pharaon : « Voici que le peuple des enfants d’Israël par son nombre et sa puissance devient un danger pour nous . Prenons donc à son endroit d’habiles mesures pour l’empêcher de s’accroître. Sinon, en cas de guerre, il grossirait le nombre de nos ennemis. Il combattrait contre nous pour , ensuite, sortir du pays ». Vous trouvez ce raisonnement au livre de l’Exode. Dieu l’Infini se manifeste, se révèle non sous les traits du Tout-puissant, Super Despote mais comme le partisan, l’animateur, l’éveilleur du maquis des peuples opprimés. Ecoutons sa Parole qui se déploie en processus, en histoire de la libération : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple. J’ai ouvert l’oreille à la clameur que lui arrachent ses surveillants, ses bourreaux. Je connais es angoisses. Je suis résolu à entreprendre, à réaliser sa libération. J’ai décidé, je décide, d’une volonté ferme, de la libérer des griffes de ses tyrans et de le faire monter vers un pays plantureux où ruissellent lait et miel ». (Exode III-7) Nous reconnaissons celui qui ne veut pas que les vies humaines de tous les hommes, de toutes les femmes soient des « Vidas seccas ». Au cours des siècles, on a déraciné l’incarnation de l’Homme-Dieu. On a déraciné Jésus Christ. Il faut montrer d’urgence qu’il n’est pas le Fils de l’Etre suprême, de la vieille fatalité, de l’Empereur des mondes, du Jupiter, du Zeus hâtivement badigeonné de couleurs chrétiennes qui, à peine grattées, laissent apparaître le visage du vieux monarque dominateur, oppresseur, écraseur, ennemi mortel des hommes. Jésus Christ est au contraire le Fils Verbe, Parole donnée du libérateur des peuples piétinés.
La conscience de l’injustice du sort des hommes, des humains devenue intolérable, voilà Dieu. Cette conscience n’est pas une abstraction, elle est la Personne toute liante et
dé-chaînante, la relation universelle et singulière par excellence, elle est quelqu’un sans compromis avec la force des choses. La conscience lucide du destin des hommes, des humains devenu intolérable, injustifiable, voilà Dieu.
Pourquoi commencer par Moïse ? Parce que Moïse devenu grand sortit vers ses frères. Moïse c’est l’homme qui n’a pour patrie que la patrie des hommes, des femmes sans patrie. Moïse, c’est l’homme qui ressent pour n’en jamais guérir la brûlure de l’injustice. Dieu l’Infini demande à Moïse de s’en remettre à lui pour la totalité, la radicalité de la libération du peuple. Nous ne devons pas nous en tenir à notre propre conception d’expérience limitée, particulière, de l’injustice. Il faut toujours aller plus loin et plus profond. Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir le peuple prophétique, les Juifs, de la servitude ? » « Je serai avec toi , répondit Dieu ; la Justice vivante et voilà le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir mon peuple de la maison de servitude vous célébrerez Dieu l’infini d’un esprit et d’un cœur libres sur cette montagne ». Le signe suivra et donc ne précédera pas l’accomplissement du projet de Dieu en Acte radical de libération.
Dieu ne veut pas d’un culte, d’une prière séparés des conditions historiques de l’existence humaine. Quand tu auras fait sortir mon peuple, quand tu l’auras d »livré, libéré, alors vous célébrerez la grande symphonie, la liturgie du Dieu libérateur sur cette montagne où je me suis manifesté Buisson Ardent ne retombant jamais en cendres de raison d’Etat. Vous me célébrerez après la sortie du peuple de la maison d’esclavage. Pas avant. Quand tu auras libéré mon peuple, pas avant. Quand tu seras tendu vers le projet libérateur de mon peuple jusqu’à sa libération totale. Pas avant. La Parole de l’exode prophétise, anticipe celle du Verbe : « Quand tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens d’un grief que ton frère a contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère ». Il ne s’agit absolument pas de supprimer l’offrande, d’abolir la célébration, la liturgie mais de la faire précéder de toutes les réconciliations, des liens renoués, resserrés. Il nous faut une liturgie expressive de la totalité, de la radicalité des réconciliations humaines, de la transformation des rapports inter-personnels, sociaux en autant de liens d’amour d’amitié mutuelle d’inépuisable cordialisante fraternisation. Dans la vérité d’accord du signe et du signifié par rejet de tous le simulacres : on n’a pas le droit de célébrer la partage du pain dans un monde qui le stocké. Dans une société qui rend les favoris de la course à l’accumulation du capital de plus en plus gonflés des titres d’un cumul obscène et les pauvres de plus en plus appauvris, on n’a pas le droit de faire le geste sacramentel menteur de la mise en commun. Surtout par une vie financièrement prisonnière de la mise à part, de l’accaparement, du monopole.
La foi est adhésion du cœur, des actes, de tout le comportement au projet libérateur qui s’identifie avec Dieu l’Infini lui-même.
La religion, les rites, prières, le culte, les messes vides d’Heureuse Nouvelle et qui ne font pas corps avec la lutte pour la joie des hommes, des femmes, des enfants, des vivants et des morts est conservatrice. La foi est libératrice.
Sans participation au combat des pauvres pour leur libération et celle des riches à pleinement arracher au poids écrasant de leur richesse, on ne comprend rien à Jésus Christ. C’est la rupture avec l’argent ; les privilèges, les notables, avec le pouvoir, c’est la libération de tous les humains jusqu’aux racines ultimes, intérieures de leur asservissement qui conduit au Christ Jésus d’humanité totale. C’est la rupture sur tous les fronts avec l’ordre inexistant d’inégalité, d’injustice qui constitue la Pâque , le passage de la servitude à la libération jusqu’au passage de la mort à la vie, de la vie mortelle à la vie sans fin. La mort y passer, d’accord, y rester , jamais !

http://www.cardonnel.info/

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18/05/08

Religion et spiritualité, par Bernard Descouleurs

 

          Le rapport de l’homme à la spiritualité n’a cessé de reproduire, tout au long de son histoire, la situation primordiale où, selon la Genèse, l’esprit plane au-dessus de l’abîme. Depuis son origine, en effet, l’humanité se trouve confrontée à la gestion des forces obscures qui surgissent de ses profondeurs. Efforts de contrôle, de domination, de sublimation, émanant du travail de l’intelligence, du discernement de la conscience, des activités multiformes de l’esprit. Au-delà de la gestion morale des conduites individuelles et des comportements sociaux, les questions de l’origine et de la destinée, comme les aspirations au dépassement de l’horizon immédiat, tracent la dimension du sens.

          Le sens de la dignité absolue de l’homme s’est imposé, à travers l’espace et le temps et dans de multiples formes d’expression, comme Jeanne Hersch l’a magnifiquement montré.1 Aucun être humain ne peut supporter d’être traité comme une marchandise, comme un simple objet dont on peut fixer le prix. Kant l’a exprimé de façon définitive :  « Ce qui a un prix peut être remplacé par quelque chose d’autre à titre d’équivalent ; au contraire ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité… on ne peut d’aucune manière la mettre en balance, ni la faire entrer en comparaison avec n’importe quel prix, sans porter atteinte en quelque sorte à sa sainteté »2

          Ce sens de la dignité génère des aspirations qui invitent à rechercher au-dessus de soi ou au plus profond de soi le souffle intérieur qui « élève l’âme » et lui permette ainsi de conduire sa vie, de l’orienter, de la maintenir à un certain niveau d’exigences. Cette quête de spiritualité, que certains identifient comme sagesse, peut être poursuivie dans nos sociétés sécularisées hors de toute référence religieuse.

          Dès lors la question peut se poser de l’apport spécifique des religions à la spiritualité. Je propose quelques axes de réflexion comme essai de réponse à cette question.

    1/ Religion et société

          La spiritualité ne saurait être considérée du seul point de vue de l’individu. Parce qu’elle est une dimension de l’humanité, elle ne peut  se limiter au seul objectif de l’accomplissement des personnes, elle concerne aussi nécessairement le corps social et le champ politique. Devant la montée d’un libéralisme économique de plus en plus agressif et la marchandisation de l’humain qu’il entraîne, il devient de plus en plus urgent de redonner de l’âme à notre vie sociale. Comme l’écrivait déjà Charles Péguy en 1914, notre société a évolué de telle façon que désormais l’Argent se trouve seul face à l’Esprit3. Ceci constitue un défi social et politique que la spiritualité individuelle ne saurait relever à elle seule.

          Les religions, en ce domaine, peuvent constituer un apport appréciable parce qu’elles sont en elles-mêmes des réalités sociales et qu’elles créent du lien social en étant pourvoyeuses de sens et de repères identitaires. Comme l’a fortement souligné Castoriadis, elles permettent à l’humanité de gérer son rapport à l’Abîme : « elles ont réuni la reconnaissance et le recouvrement de l’Abîme ».4

          Libérées, malgré elles, par la modernité, de l’asservissement au pouvoir politique, elles représentent un réservoir considérable de richesse spirituelles, parce qu’elles gardent en mémoire les expériences plurimillénaires de l’humanité dans sa quête de l’Au-delà d’elle même.

          Si la religion, traditionnellement, relie l’homme à Dieu, elle relie aussi les hommes entre eux. Dans nos sociétés individualistes ravagées par la solitude, le Protestantisme évangélique, par exemple, connaît un développement étonnant et un immense succès en raison de son caractère convivial et chaleureux qui redonne des raisons de vivre et d’espérer à des milliers d’hommes et de femmes, « foules solitaires » des banlieues en situation de déshérence. L’entraide sociale s’accompagne ici de la reconnaissance de la dignité des personnes et de l’affirmation de leur destinée surnaturelle, affirmée parfois de façon bruyante et dans un enthousiasme communicatif. On peut regretter et critiquer le caractère fondamentaliste de cette foi religieuse, mais on ne peut nier son dynamisme social ni sa dimension spirituelle.

          Ces manifestations de religion populaire, que l’on retrouve aussi dans les communautés musulmanes –notamment dans l’organisation du partage avec les plus démunis à l’occasion du Ramadan- expriment, à leur manière, une revendication de spiritualité dans une société où la globalisation tend à se confondre avec l’impérialisme du marché et le mépris de la dignité humaine. Ce qui faisait dire à Ion Patocka que « le caractère démoniaque du 20e siècle tient surtout au déni du souci de l’âme ».

          Mais le lien social ne se tisse pas uniquement dans le cadre plus ou moins fondamentaliste de la religion populaire. Les religions suscitent aussi des lieux communautaires d’initiation et d’apprentissage de l’expérience spirituelle. La vie monastique, sous ses diverses formes dans plusieurs religions, est un de ces lieux privilégiés où l’expérience spirituelle peut se transmettre grâce à des guides qui ont eux-mêmes vécu les différentes étapes d’un itinéraire spirituel. En ces lieux d’apprentissage, la connaissance, la maîtrise de soi, l’objectivation, le discernement, l’emportent sur les émotions. Les expériences individuelles sont référées à un maître spirituel et les expériences collectives peuvent faire l’objet d’un discernement communautaire.

          Il faut aussi souligner que les religions favorisent des expériences spirituelles collectives, des moments de communion plus ou moins intenses lors des célébrations ou manifestations telles que les pèlerinages (Lourdes, La Mekke, Bénarès, Taizé ou les JMJ…) Ces moments de communion peuvent avoir des incidences sur la vie spirituelle individuelle.

    2/ La religion, lieu d’ouverture à l’altérité

    Le phénomène religieux est révélateur de la question de l’homme, à savoir que l’homme est à lui-même une question. Ce questionnement fondamental, qui surgit au sein même de l’humanisation, ouvre sur l’ailleurs, cet au-delà de lui-même que l’homme pressent comme partie intégrante de son être, mais qu’il ne peut ni saisir ni enfermer. Ailleurs qui implique le dépassement mais aussi le différent, l’Autre qui échappe à l’emprise.

    La religion est la production humaine qui atteste cette ouverture sur l’ailleurs. En délimitant l’espace sacré, l’être humain tente de manifester visiblement l’ailleurs invisible. En entrant dans le temple, il va vers cet ailleurs auquel il aspire et vers lequel il tend, mais il reconnaît aussi et en même temps qu’il vient de cet ailleurs. Cet ailleurs, cet Autre transcendant, qu’il faudra bien désigner et tenter de nommer, le précède. L’homme n’est pas sa propre origine, tel est le message essentiel de la religion. Elle dit tout à la fois la grandeur et la finitude de l’homme.

    L’altérité est certainement le point nodal où  la spiritualité peut bénéficier de l’apport essentiel de la  religion. Une spiritualité centrée exclusivement sur le perfectionnement individuel ou la subjectivité d’un cloître intérieur, sans ouverture sur l’ailleurs transcendant, risque l’appauvrissement dans un repli sur soi narcissique et finalement mortifère

    Les religions dans leur diversité favorisent cette ouverture,  car elles désignent l’ailleurs et donnent visage à l’altérité. Elles créent un espace-temps sacré afin que l’Inaccessible ait une place dans l’espace social et dans le temps des hommes. Les temples et les liturgies font signe  et délimitent l’espace d’ouverture et de respiration, de retrait et de silence, d’attention nécessaire pour se tenir tourné vers l’Autre.

    La prière, qui est l’oeuvre centrale de la religion, met en acte cette ouverture. Les grandes traditions religieuses ont en effet dépassé l’incantation magique pour conduire à cette attitude essentielle qui est l’ouverture du cœur de l’homme à l’Autre que lui, à ce qui en lui « passe infiniment l’homme ». La longue expérience spirituelle des hommes religieux atteste que la prière est fondamentalement sortie de soi, détachement de soi, pour faire place à l’Esprit.

    C’est dans cette ouverture que les grandes religions, notamment les religions monothéistes, ont expérimenté la communication de l’ailleurs qu’elles nomment Dieu. Dévoilement, Révélation qui prend la forme de la Parole qui s’adresse personnellement à l’homme et vient illuminer sa nuit. En christianisme, cette Parole se fait chair. Jésus, « l’homme qui venait de Dieu »5, est reconnu comme la vivante Parole de Dieu et comme la vérité de l’humanité.

    Dès lors la spiritualité vécue dans le cadre de ces religions se déploie à l’intérieur de la foi qui est accueil de la Parole, écoute, interprétation, adhésion-réponse. Il peut s’agir d’un dialogue d’alliance. En christianisme, la vie spirituelle implique une attention particulière à la présence, au cœur de l’homme croyant, de l’Esprit qui agit en lui comme source de transformation intérieure, celle d’une « nouvelle naissance »6 Transformation intérieure qui vivifie la manière d’être au monde et l’engagement dans le combat pour l’homme.

    3/ La religion comme système symbolique                                                                                                                                    

    Si les religions donnent visage à l’altérité, elles le font en sollicitant l’imaginaire et l’affectivité, mais aussi la raison et la volonté. Grands récits, représentations, pratiques rituelles, interdits et obligations morales, ces différents éléments s’articulent les uns aux autres et forment un système symbolique qui donne toute sa cohérence à la foi. En christianisme, les récits évangéliques et la célébration des grandes fêtes liturgiques qui les actualisent7, les représentations iconographiques dans les églises, les pratiques sacramentaires, notamment la célébration de l’eucharistie, mémorial et actualisation de la mort-résurrection du Christ, les commandements indissociables de l’amour de Dieu et du prochain, tout cela fait système et donne sens et cohérence à l’être-chrétien.

    La grande richesse de l’ordre symbolique, dans lequel fonctionnent les religions, est de mettre le spirituel en acte. Il s’adresse au corps à travers ses pratiques rituelles et la mise en contact avec les réalités concrètes : l’eau, la terre, le feu, la lumière, l’arbre… L’ordre symbolique assure une médiation avec l’ailleurs invisible, inaccessible, ineffable. Le symbole en effet n’enferme pas sur lui-même mais il renvoie à une réalité autre que lui, il ouvre sur un ailleurs, comme l’écrit Paul Ricoeur : « il donne à penser ». Les réalités concrètes et immédiates –l’eau, le souffle, le feu…- sont sources d’expériences qui mettent en relation avec les réalités tout à la fois présentes et inaccessibles que sont, par exemple, la naissance et la mort. L’ordre symbolique, dans ses mythes et ses rites, exprime la nécessité de la nouvelle naissance et d’un passage par la perte de soi.

    Si donc le symbole donne à penser, il donne aussi à vivre. L’interprétation croyante imposant à l’individu un certain processus spirituel –voie à assumer ou « cheminement vers » à découvrir.8

    Nous avons malheureusement aujourd’hui une très grande difficulté à entrer dans l’ordre symbolique. Notre approche « moderne » du langage et des pratiques des religions se fait généralement au premier degré, autrement dit, nous en faisons une lecture fondamentaliste. Nous ne dépassons pas le niveau des signifiants, auxquels nous demeurons rivés, incapables de nous laisser porter par la dynamique des symboles ni de percevoir l’écart qu’ils maintiennent en eux-mêmes par rapport à la réalité qu’ils désignent. « Le dispositif symbolique maintient l’écart et permet de rendre féconde la tension entre les énoncés et ce qu’ils ne parviennent jamais à désigner, entre les rites et le don dont ils sont porteurs, entre les interdits et la vie qu’ils prétendent canaliser. »9

    L’expérience spirituelle, l’expérience mystique en particulier, se nourrit de symboles et s’exprime à travers eux.. L’un des plus grands mystiques chrétiens, le religieux carme espagnol Jean de la Croix, a tenté de rendre compte de son expérience dans des poèmes d’une grande richesse symbolique. A travers les symboles, celui de la nuit notamment mais aussi celui de la source, il veut conduire son lecteur vers la profondeur du réel, cette dimension de la réalité qui nous échappe. La nuit devient pour lui la condition d’accès à la réalité cachée.10

    4/ Tension nécessaire entre religion et spiritualité

    Les religions dans notre monde occidental se trouvent confrontées en permanence à la sécularisation et aux remises en cause de la modernité. Elles connaissent de ce fait les tentations du repli sur soi et risquent de se figer dans un système de défense institutionnel générant dogmatisme, ritualisme, juridisme et moralisme intransigeant. Livrées aux mains des « ayatollahs » ou des nouveaux inquisiteurs, elles se trouvent exposées à des dérives fondamentalistes voire sectaires et deviennent de moins en moins capables d’assurer leur fonction symbolique de médiation spirituelle.

    Cette situation critique doit interpeller les croyants qui ont la responsabilité d’organiser la résistance pour sauver l’héritage spirituel de leur religion, laquelle appartient au patrimoine de l’humanité. Car il s’agit d’un héritage vivant et non d’un conservatoire des croyances. Comme dans la vision d’Ézéchiel, la Gloire de Dieu risque de quitter le Temple si ses gardiens le transforment en citadelle. Si la foi se pervertit en idéologie, la religion n’a plus de souffle et devient un corps sans âme.

    Ce sont les croyants –quelles que soient leurs places dans l’institution religieuse- qui assurent la vitalité de la religion et la permanence de sa fonction risquée d’ouverture sur l’ailleurs. C’est en effet l’acte de croire qui maintient ouverte la béance et livre la place à la liberté de l’Esprit, dont on ne sait « ni d’où il vient ni où il va ». C’est la foi qui permet à la religion d’être le lieu d’une parole vive, source de vie, et la libère de la crispation sur la répétition incantatoire des dogmes et des interdits.

    Il me semble, par conséquent, que la religion vivifiée par la foi des croyants peut poursuivre son rôle de révélateur du mystère de l’homme. C’est en effet sa raison d’être, son lien consubstantiel à l’humanité. Elle la tire et l’attire vers les frontières de son être, « là où il n’y a pas de chemin », maintenant la tension entre le visible et l’invisible, orientant vers l’Esprit qui se tient au-dessus de l’abîme.

    Si une spiritualité laïque peut légitimement se développer au sein de la quête spirituelle de l’humanité, elle doit pouvoir le faire en bénéficiant de l’expérience et de l’apport de la religion. Celle-ci continuera de l’interpeller aux marches de l’ailleurs, afin qu’elle n’obture pas l’indispensable ouverture à l’altérité, dimension constitutive de l’être humain.

    De son côté, la spiritualité laïque peut légitimement interpeller la religion sur sa capacité à défendre la dignité de l’être humain et sa dimension spirituelle face aux agressions des marchands.

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11/04/08

Une mutation de la foi, par Roger Garaudy

Les problèmes de la foi et de l'éducation sont intimement liés car les uns et les autres posent le problème des fins dernières de l'homme. Et ceci dans toutes les civilisations du monde.

Pour poser ces problèmes dans leur ampleur humaine il est d'abord nécessaire, pour nous, occidentaux, de nous dépouiller de ce préjugé selon lequel l'Europe, cette petite péninsule de l'Asie, joue le rôle central, sinon unique, dans l'histoire de l'humanité.

Et d'abord, qu'est-ce que l'Europe qui se situe au sommet d'une évolution linéaire allant du pithécanthrope au marcheur sur la Lune?

Cette Europe revendique le privilège d'être l'oeuvre d'une religion qui serait l'unique et la véritable, la seule à permettre l'approche du vrai Dieu les autres n'étant qu'idolâtrie et mécréance. Mais qu'est-ce que cette religion a fait de cette Europe? L'Europe du IVe siècle, celle de Constantin, héritier de la domination romaine, fondateur du constantinisme, c'est-à-dire de l'union de l'Eglise et des pouvoirs, usant du pouvoir temporel pour persécuter comme hérétique quiconque faisait un autre choix?

Celle qui n'abolit jamais l'esclavage, et qui même lui donna une forme nouvelle avec l'esclavage des Indiens puis des noirs?

Celle des Croisades, où celui qui la prêcha, saint Bernard, proclamait: "celui qui tue un musulman n'est pas un homicide mais un malécide" (C'est à dire un destructeur du mal)? De ses croisés massacrant sur leur passage les juifs d'Europe et les chrétiens de Byzance dont ils pillaient les splendeurs? En attendant de massacrer les musulmans, puis les Cathares.

Celle qui déchira le continent par ses guerres de religion, depuis l'Inquisition, jusqu'à la Saint-Barthélémy et les dragonnades?

Celle du pape qui, à Tordesillas, partagea l'Amérique entre l'Espagne et le Portugal, et bénit le massacre des Indiens comme une évangélisation, et dans le monde entier, tous les colonialismes?

Celle qui, dans la deuxième guerre, à la Conférence épiscopale de Fulda approuvait Hitler dans son grand combat contre le communisme et, en France appelait le peuple français à une collaboration sans réserve avec le chef que Dieu nous a donné?

De celle d'aujourd'hui qui, au lendemain d'une guerre où sa hiérarchie suprême était restée inactive, dénonçait le communisme comme intrinsèquement pervers et le capitalisme seulement dans ses abus?

De celle enfin qui se tut devant Hiroshima et, avec des paroles melliflues sur l'injustice en général, n'en condamna aucune en particulier, félicitant Pinochet au moment même où elle condamnait les théologies de la libération en Amérique Latine, excommuniant l'asiatique le père Balasurya pour dénoncer trop fort la misère du sud-est du Pacifique et reconnaître les valeurs du bouddhisme? Celle qui publia, en 1992, un catéchisme ne condamnant pas la peine de mort ni le principe de la guerre? C'était au temps de l'écrasement de l'Irak et de la reprise de la colonisation de la Palestine, qui ne suscitaient aucune réprobation vaticane.

De quelle Europe et de quelle chrétienté parle-t-on?

L'on évoque volontiers celle qui construisait les cathédrales, pour aboutir, par la collaboration de trois célèbres démocrates chrétiens: Adenauer, Gasperi et Schumann, à une Communauté charbon-acier, pour conduire à l'Euro, réalisation dont la spiritualité ne peut être contestée !

Cet Occident et son christianisme, ne peuvent guère, à en juger par leur histoire, être définis que par un projet de domination mondiale, indivisiblement matérielle et spirituelle.

Où est Jésus dans tout cela? Et tous ceux qui ont choisi, malgré toutes les trahisons de l'institution, sa voie?

Sur le podium des Woodstocks pontificaux, où se trouve Jésus?

-- Sur le trône du souverain pontife (le Pontifex maximus de l'Empire romain dont il hérita) ou sous le peplum écarlate de ses dignitaires?

La levée de Jésus fut pourtant le moment où s'ouvrit une formidable brèche dans l' histoire des hommes et des dieux: celui où des hommes ont considéré comme exprimant le mieux la perfection divine de l'homme, le plus faible et le plus démuni d'entre eux. Rien, dans le passé juif ou grec, ne faisait prévoir une inversion radicale de l'idée que les hommes se faisaient jusque là des Dieux: Jésus n'est le Fils ni de Zeus ni de Yahvé, ni d'aucun dieu puissant. (27)

Avec Lui la transcendance divine ne s'exprimait plus en termes d'extériorité ou de puissance. La rupture était radicale avec le Dieu des armées comme avec Zeus brandissant la foudre. La transcendance, le dépassement de l'homme n'était plus imaginés comme la domination de souverains puissants, jugeant, du haut des cieux ou de l'Olympe, les actions des hommes pour leur donner la victoire ou leur infliger la défaite, pour les manipuler du dehors ou même les juger. Jésus avait vécu la vie du plus humble des hommes, sans pouvoir et sans propriété. Il meurt de la mort la plus humble, celle des esclaves rebelles que seuls on clouait sur la croix.

Depuis saint Paul jusqu'au Catéchisme de 1992, le charpentier de Nazareth a été couronné Seigneur et Roi. Et quel roi! descendant et héritier de ce David que les livres de Samuel et des Rois (seules sources dont on puisse disposer sur la biographie de David) nous présentent comme un condottiere, vivant, avec sa bande, de pillages et de meurtres, et servant tour à tour, sans scrupule de conscience, les Hébreux comme leurs ennemis, poussant même l'infamie jusqu'à faire tuer dans un traquenard son plus pieux et fidèle général, pour s'emparer de sa femme, et faire d'elle la mère de son fils Salomon. De ce personnage odieux, dont la vie est le contraire exact de celle de Jésus, depuis saint Paul jusqu'au Catéchisme de 1992 , Jésus serait le successeur.

Comme son légendaire ancêtre David, il mettra à ses pieds tous les princes de la terre. (I Cor. XV , 25)

Car le Christ de Paul revient à la loi du talion: il est le Messie d'un Dieu qui tire vengeance et trouve juste de "rendre détresse pour détresse." (IITh . I, 6)

Paul donne comme preuve historique de la puissance (II Thess. I, 6) de Dieu le fait: "qu'après avoir exterminé sept nations du pays de Canaan, il a distribué leurs terres en héritage." (Actes XIII , 19)

C'est le seul passage du Nouveau Testament évoquant ces massacres comme signes de la protection de Dieu. Depuis lors cette théologie paulinienne a fondé, sous le nom de christianisme, une théologie de la domination.

Jésus devenu Jésus-Christ, est rentré dans le droit commun des dieux de la puissance, à la manière des dieux anciens. Une nouvelle biographie lui a été constituée à partir de l'Ancien Testament: il n'est plus qu'un acteur obéissant d'un scénario écrit par les Anciens. "Il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de Moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes" (Luc XXIV , 44). "Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver, et je ne dis rien de plus." (Actes XXVI, 22). La vie propre de Jésus ne nous aurait donc rien révélé de nouveau!

Sur cette base doctrinale se construisit, pour dix-sept siècles, ce judaïsme réformé, repensé à travers la philosophie grecque, tantôt celle de Platon avec saint Augustin, tantôt à partir d'Aristote avec saint Thomas d'Aquin, ce que l'on appelle la civilisation judéo-chrétienne et l'église romaine, héritière en effet, par ses structures et ses hiérarchies, de la monarchie de l'Empire romain et de sa volonté de puissance.

Saint Paul fut aussi le précurseur de ce double langage qui lui faisait, par exemple, proclamer magnifiquement: "Il n'y a plus ni Grecs ni juifs, ni esclaves ni hommes libres, ni homme ni femme." (Ga 3,28; cf. Rm 10,12) cette formule sublime étant contredite par son enseignement pratique.

S'agit-il de l'affirmation: il n'y a plus ni Grec ni juif? Voici sa négation la plus radicale, la priorité du juif: Dieu accueille les "juifs d'abord, le Grec ensuite" (Rm 1,16) à condition qu'il accepte la conception juive de Dieu et qu'il accepte la réforme de Paul, qui, faisant de Jésus la conclusion de l'histoire juive, constitue le véritable Israël, son vrai "reste" (Rm 11,5).

S'agit-il d'émancipation des esclaves?

"Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Etais-tu esclave quand tu as été appelé? Ne t'en soucie pas ! au contraire alors que tu pourrais te libérer, mets plutôt à profit ta condition d'esclave" (1 Co 7,20-28). "Esclaves, obéissez à vos maîtres d'ici-bas avec crainte et tremblement d'un coeur simple, comme au Christ" (Ep 6,5). " Que les esclaves soient soumis à leurs maîtres en toutes choses. Ainsi feront-ils honneur en tout à la doctrine de Dieu Notre Seigneur" (Tt 2,9).

En ce qui concerne les femmes, la même soumission est exigée et de manière plus répétitive encore. "Ce n'est pas l'homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme. Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme." (1 Co 11,8-9).

De cette inégalité théologique découle une pratique: "Femmes soyez soumises à vos maris" (Ep! 5,22; Col 3,18). "Je ne permets pas à la femme d'enseigner ni de dominer l'homme. Qu'elle se tienne donc en silence" (1 Tm 2,12), "en toute soumission" (1 Tm 2,11). "Que les femmes se taisent dans les assemblées" (1 Co 14,34; 1 Tm 2,12). "Si la femme ne porte pas le voile, qu'elle soit tondue" (1 Co 11,6).

C'est ainsi que son Eglise parlera souvent le langage de Jésus, sur "le choix préférentiel des pauvres" en condamnant, en même temps que la CIA américaine, ceux qui pratiquaient ce choix et l'exprimaient dans les théologies de la libération. Elle fera l'éloge de la pauvreté dans les fastes coûteux de ses pontificats, de Léon X à Jean Paul II, et exaltera de façon obsessionnelle la sainteté de la vie en acceptant, dans son catéchisme, la peine de mort et les guerres justes, comme si la vie humaine n'était sacrée qu'à l'état embryonnaire, voire spermatique, mais cessait de l'être à partir de la conscription, et s'accommodait du sadisme spectaculaire des condamnations à mort qui ne soulèvent en Amérique que la joie hystérique de pauvres gens conditionnés et moralement anesthésiés par le spectacle de violence de leur cinéma et de leur télévision.

Ce double langage permettait à l'institution de collaborer, dans les faits, avec le pouvoir, alors que des millions d'hommes de foi vivaient selon la parole et la vie sainte de Jésus, de saint François d'Assise à dom Helder Camara, sans ébranler les pouvoirs établis auxquels l'Eglise donnait sa caution, tantôt officielle et tantôt silencieuse.

* * *

Un ami, prêtre missionnaire au Cameroun pendant des années, me disait un jour: "Le malheur de notre Eglise chrétienne en Afrique, c'est qu'elle a donné l'impression que Dieu ne s'est pas fait homme, mais occidental. Si bien qu'un noir à le sentiment que, pour devenir chrétien, il doit devenir blanc."

Ce drame, n'est pas seulement celui de l'Afrique mais de tous les pays qui connurent la civilisation occidentale sous le triple visage du militaire, du marchand et du missionnaire, le premier lui imposant ses armes, le second son modèle économique, le troisième sa religion.

Une religion qui se disait, par exemple, catholique, c'est à dire universelle, mais qui était en réalité romaine, ne considérant comme histoire sainte que celle des hébreux puis de leurs vainqueurs chrétiens affichant à leur tour leur prétention d'être le peuple élu destiné à dominer tous les autres.

En 1977, en Côte d'Ivoire, sous la présidence de l'archevêque d'Abidjan, Mgr Yago, s'est tenue une conférence des théologiens chrétiens d'Afrique noire: Civilisation noire et Eglise catholique.

Le père Jean-Marc Ela, au nom de l'universalisme chrétien rappelle que "la culture judéo-méditerranéenne qui a jusqu'ici véhiculé le christianisme n'est qu'une culture parmi d'autres... Catholique n'est pas synonyme de romain.."

Cette volonté de décoloniser la foi et de relativiser la culture occidentale pour sauver les valeurs universelles du christianisme s'exprime avec force dans le livre d'un jésuite du Cameroun, le père Hegba: Emancipation d'Eglises sous tutelle: "Le christianisme n'est pas une religion occidentale, mais une religion orientale monopolisée par l'Occident qui lui a imprimé la marque indélébile de sa philosophie, de son droit, de sa culture, et qui se présente désormais ainsi aux autres peuples du monde. Il nous revient d'imprimer notre marque indélébile sur la même religion, en n'élevant plus au rang de révélation divine la philosophie aristotélico-thomiste, la pensée protestante germanique ou anglo-saxonne, ou les formes de pensée et les coutumes gauloises, gréco-romaines, lusitaniennes, espagnoles, ou allemandes, qui ont été christianisées sinon sacralisées par l'Europe."

Le père Osana tire les conclusions des déclarations de Mgr Zoa, évêque de Yaoundé: "Nous sommes les héritiers légitimes des religions africaines traditionnelles qui ont préparé l'homme africain, autant qu'aucune autre, à l'avènement de Jésus-Christ. Elles ont un rôle comparable à celui de l'Ancien Testament."

C'était la tendance fondamentale des théologies de la libération qui, à partir de l'expérience des communautés de base de l'Amérique du Sud, à la fois les plus pauvres et les plus décidées à vivre leur christianisme, refusaient une Eglise romaine qui considérait les Eglises du Tiers Monde comme des appendices de l'histoire des missions, et s'étaient déjà rendues complices des conquérants et du colonialisme, puis de tous les successifs pouvoirs établis.

Le propre des théologies de la libération était d'inverser la méthode occidentale de la théologie: au lieu de déduire de quelques versets de l'Evangile une doctrine sociale (dont les maîtres finissent toujours par s'accommoder) pour justifier le désordre établi, comme dans la Politique tirée de l'Ecriture Sainte de Bossuet, donnant l'onction divine à l'absolutisme de Louis XIV, jusqu'aux encycliques sociales du XIXe et du XXe siècle, dénonçant en paroles les abus de l'exploitation capitaliste sans en mettre en cause le principe.

Les théologiens de la libération procèdent au contraire non par déduction mais par induction: ils partent de la réalité de la misère de leur peuple et la déchiffrent à la lumière de l'Evangile de Jésus.

C'est contre quoi, invoquant une fois de plus les textes de saint Paul, le cardinal Ratzinger se dressa au nom de la Congrégation de la doctrine pour la défense de la foi (Ancien Saint Office et Inquisition) pour dénoncer les analyses sociales des théologies de la libération comme pénétrées de marxisme, et expliqua, doctrinalement, qu'il ne fallait pas confondre la libération du péché de la libération des servitudes sociales qui n'acceptaient plus les traditionnelles résignations du peuple, si indispensables aux tyrans. Ce n'est point un hasard si les directives du cardinal Ratzinger coïncidaient avec la déclaration de guerre de la CIA américaine aux théologies de la libération qui constituaient un danger pour la sécurité nationale des Etats-Unis et pour les dictateurs qu'ils avaient implantés dans l'Amérique du Sud et en Amérique centrale.

Avec l'Amérique du Sud et l'Afrique, l'Asie fut gagnée par cette révolte contre l'ethnocentrisme et le conservatisme de la Curie romaine.

Déjà une déclaration commune des évêques du Tiers-Monde avait formulé des réserves. L'affaire prit une forme aiguë lorsque, le 2 janvier 1997, un théologien du Sri Lanka, le père Tissa Balasuriya fut frappé d'excommunication majeure, comme toujours par la congrégation inquisitoriale du cardinal Ratzinger et avec l'accord du pape (ce qui la rendait sans appel et irréversible) pour avoir montré combien le christianisme restait occidental et pour avoir essayé de vivre sa foi dans le contexte du Sri Lanka et de l'Inde, en reconnaissant le rôle éminent qu'y prenait la spiritualité bouddhique.

Dans son livre: Marie ou la libération humaine s'opposaient indubitablement deux théologies: celle de Rome selon laquelle toute réflexion théologique doit passer par le magistère, c'est à dire la hiérarchie romaine, détentrice exclusive de la vérité, et l'autre, partant prioritairement de l'attention portée aux pauvres et à leur combat pour la justice sociale, tenant compte aussi de la valeur de foi des spiritualités autochtones.

Déjà, en mai 1996, la Congrégation romaine le sommait de reconnaître solennellement l'infaillibilité pontificale, la virginité de Marie, Dieu comme l'auteur de l'ensemble des livres de la Bible, et l'origine divine de l'interdiction du sacerdoce des femmes. Le père Balasurya refusa au nom des "pratiques de l'Eglise depuis le Concile de Vatican II, de la liberté et de la responsabilité des chrétiens et des théologiens, établis par le droit canon."

Le fond de l'affaire c'est que le père Balasurya, comme les théologiens de la libération de l'Amérique du Sud ne se contentait pas de condamner les abus du capitalisme, mais sa logique même, génératrice d'inégalités et d'exclusion. Il écrivait: "Une approche mariale du Tiers-Monde devrait s'inspirer de la sensibilité du projet incarné par le Magnificat: nourrir les affamés et élever les humbles."

La condamnation souleva l'indignation en Asie et même dans le monde entier. La congrégation à laquelle appartenait le père: les oblats de Marie Immaculée, l'Association oecuménique des théologiens d'Asie, l'Association internationale des théologiens du tiers-monde, le mouvement des étudiants catholiques d'Asie et du Pacifique, ont proclamé leur solidarité avec l'excommunié.

Mais, au delà, il y eut des manifestations de bouddhistes et d'hindous, de théologiens notoires comme le jésuite indien Samuel Rayan, ou le dominicain australien Philip Kennedy. Du monde entier plus de dix mille lettres furent adressées au prêtre hérétique. Au début de 1997 les évêques japonais ont vivement critiqué le document préparatoire au synode des Eglises asiatiques prévu pour avril 1998 -- à Rome, comme le précédent pour les évêques d'Afrique. Ce texte, disent les évêques japonais, fait preuve "d'un manque de compréhension de la culture asiatique."

Devant un aussi vaste et universel tollé, la monarchie infaillible de Rome dut céder, et, le 15 janvier 1998, le Vatican leva la sentence d'excommunication prononcée un an avant par Ratzinger et son pape.

Le même ethnocentrisme occidental et juif de la Curie romaine s'est manifesté à Paris lors de la cérémonie de réception à l'Académie française du cardinal-archevêque de Paris, Mgr Lustiger.

Aaron Lustiger est en effet d'origine juive et n'abandonna sa religion qu'au moment où l'antisémitisme féroce d'Hitler persécutait sa communauté (sa mère mourut au camp d'Auschwitz). Lustiger (et sa soeur) ayant dépassé l'âge de raison, celui du courage et du choix, se firent alors, malgré l'avis de leur père, chrétiens, en ce moment redoutable pour les juifs.

Lors de sa réception à l'Académie française, Mme Carrère d'Encausse, dans son discours d'accueil, lui dit: "En devenant chrétien, vous n'avez jamais cessé d'être juif... Le Christ, rappelez-vous, est né à Bethléem, en Judée... Le Christ n'est pas né là par hasard, dites-vous; il ne pouvait être né ni chinois ni enfant d'Afrique. Le Messie n'est le Messie que parce qu'il vient du peuple élu par Dieu."

Ce racisme ne souleva aucune indignation de la part du cardinal acceptant de désavouer, au nom de ses origines, cet enseignement fondamental sur l'universalité de Jésus que résumait ainsi l'un des plus célèbres Pères de l'Eglise, Clément d'Alexandrie:

"Le Christ, n'est ni barbare, ni juif, ni grec, ni homme, ni femme, c'est l'homme nouveau, l'homme de Dieu transformé par l'Esprit saint." (Clément d'Alexandrie. Protreptique XI, 112).

Ni juif, ni noir d'Afrique, ni chinois, il s'appelle lui-même du nom le plus beau: le Fils de l'homme.

C'est dire combien nous sommes encore loin d'une Eglise reconnaissant la présence de Dieu, avant même sa révélation, en toutes les formes de recherche, en l'homme, de son dépassement en amour du Tout et de l'Un, et dans la reconnaissance de ce qui n'existe pas encore.

Ce mouvement intérieur n'est-il pas présent chez le noir, le chinois, ou l'indien, même si le rituel de son adoration est différent, et différente l'histoire sainte de son émergence de l'animalité, par l'amour de ce qui le dépasse et le fait Un avec le Tout. La formule même de ce qui est le coeur de toute foi vivante: être UN avec le Tout, est précisément celle d'un spirituel taoïste chinois: Tchouang -Tseu, six siècles avant notre ère.

Il ne s'agit point ici de syncrétisme ou d'éclectisme boueux, mais de fécondation réciproque, d'ouverture et d'approfondissement de notre propre foi.

Il est plusieurs chemins vers la maison de mon Père. Pourquoi donc ne pas connaître et respecter d'avance ceux qui, par d'autres voies, s'essayent à gravir la même cime?

Remarquable est d'ailleurs la ressemblance de ces voies.

D'abord le silence de nos raisons, de nos désirs, de nos partielles ambitions.

Parfois même l'humilité du refus de donner un nom au terme de notre ascension. Les hébreux interdisaient de prononcer le nom de Dieu, tout comme Lao Tseu disait déjà du principe (Tao): "Le nom qui peut le nommer n'est pas le nom, car il n'a pas de nom."

Dieu n'a pas de nom. Ceux que nous pouvons lui donner ne sont que les symboles de notre inachèvement, de notre certitude aussi que notre vie à un sens et que nous sommes responsables de le chercher et de l'accomplir.

Car lui donner un nom comme nous le donnons aux êtres, c'est déjà une idolâtrie, comme si Dieu était un Etre parmi les êtres. Il nous faudrait alors chercher un Etre avant cet Etre, et nous aurions l'illusion de parvenir, au bout de la chaîne de nos raisons, de nos concepts, à démontrer son existence comme celle de tous les êtres, alors qu'il est, au delà de l'être, l'acte qui fait être, qui nous fait être toujours au delà de ce qui Est déjà.

L'essence de l'idolâtrie n'est pas dans le caractère matériel de l'objet d'adoration qui serait fait de mains d'hommes, ni même dans le caractère conceptuel, verbal ou métaphysique, de dieux créés par l'imagination des hommes pour combler le vide que laisse la raison lorsqu'on approche de la question des origines premières, des fins dernières ou du sens pleinier de la vie. Etre idolâtre c'est déjà le fait de conférer à Dieu des attributs qui sont ceux de la créature.

L'idole, ce n'est pas seulement l'effigie de bois ou d'argile par laquelle telle tribu du Pacifique ou de l'Afrique noire essaye de combler cette béance de l'infini qui nous échappe au delà de notre être quotidien. C'est, la réponse au même besoin, au même manque que nous éprouvons en prenant conscience que nous sommes des êtres finis non au sens d'achevés, mais au contraire de partiels, avides d'un infini qui nous est mystérieux comme un abîme, la proclamation d'un Etre suprême.

L'idole, est toujours ce bouche trou, provisoire et dérisoire, par lequel nous cherchons en vain à assouvir notre besoin de plénitude.

Ce peut être une image ou un concept, une métaphore, comme celle de la création d'un potier, ou des pouvoirs d'un roi.

Mais dans tous les cas c'est l'acte vaniteux, de nos mains ou de notre pensée, de conférer à ce que nous appelons Dieu, les attributs qui sont ceux des êtres créés: de croire à un Dieu qui commande comme un souverain, qui punit ou pardonne comme un juge, qui adjuge la victoire ou inflige la défaite, à l'individu ou au peuple que cet être, (fût-il abusivement appelé suprême parce que notre esprit ne peut le feindre plus grand) aurait, dans sa partialité ,choisi ou élu, comme le totem de la tribu jalousant d'autres dieux comme on hait un rival et cherche à le détruire.

L'idolâtrie demeure, que l'on chante, hébreu ou chrétien, les mêmes psaumes d'imploration à la puissance, appelant les mêmes promesses.

Après des louanges courtisanes comme on en peut faire à un suzerain, les suppliques de la vengeance: "l'ennemi est achevé.... tu as rasé des villes" (Ps. IX), de David.

Un dieu qui rend de menus ou de grands services, comme les lares des romains, ou celui de la pauvre bigote qui prie saint Antoine pour retrouver les clés de sa maison, parce que depuis des siècles on lui a enseigné, comme religion, cette idolâtrie, (comme aux enfants de la forêt vierge les pouvoirs d'un grigri ), ces appels au secours adressés à un Dieu de vengeance: "qu'il fasse pleuvoir des charbons de feu, soufre et tourmente." (Ps. de David XI, 6)

Les mêmes psaumes figurent dans la même Bible que les Evangiles et sont chantés dans les églises chrétiennes. Jésus, après saint Paul, est devenu fils de roi (et du pire, le Seigneur de la guerre chef de bande de mercenaires, David) et réintroduit dans le droit commun des dieux de puissance, comme s'il était le Fils de Yavhé Dieu des armées et de la vengeance ou de Zeus qui brandit la foudre, crée et détruit les mondes, en un mot affublé de tous les insignes traditionnels des dieux tribaux de la puissance. Et ce furent quinze siècles de constantinisme, c'est à dire d'un judéo-christianisme, se donnant pour successeur du peuple élu, pour Israël de Dieu et, comme tel, investi du privilège exclusif de domination colonialiste du monde par alliance avec tous les pouvoirs temporels successifs.

Tout ceci côte à côte avec le pardon de Jésus, de son amour, révélateur du coeur de Dieu battant pour to