08 janvier 2012

Badiou: La République de Platon

Je suis en train de lire le dernier livre d'Alain badiou, une traduction-actualisation-interprétation de la République de Platon. " Convocation de Platon dans notre présent ...et non ... exposé systématique de la pensée de Platon …", comme le séminaire que le philosophe d'aujourd'hui a consacré à celui de l'Antiquité en 2007-2008 et que l'on peut lire en amuse-gueule.. Brulôt pour certain, trahison pour un autre, internet commence à tomber sur Badiou à arguments raccourcis; en tout cas c'est de justice et de communisme, donc de liberté, dont il est question. Passionnant, provocateur de débat, le livre réfléchi d'un penseur militant indépendant comme on les aime sur ce blogue.


La République de Platon d’Alain Badiou

Présentation de l’éditeur

« Cela a duré six ans.

Pourquoi ce travail presque maniaque à partir de Platon ? C’est que c’est de lui que nous avons prioritairement besoin aujourd’hui : il a donné l’envoi à la conviction que nous gouverner dans le monde suppose qu’un accès à l’absolu nous soit ouvert.

Je me suis donc tourné vers La République, œuvre centrale du Maître consacrée au problème de la justice, pour en faire briller la puissance contemporaine. Je suis parti du texte grec sur lequel je travaillais déjà avec ardeur il y a cinquante-quatre ans.

J’ai commencé par tenter de le comprendre, totalement, dans sa langue. Je me suis acharné, je n’ai rien laissé passer ; c’était un face-à-face entre letexte et moi. Ensuite, j’ai écrit ce que délivrait en moi de pensées et de phrases la compréhension acquise du morceau de texte grec dont j’estimais être venu à bout.

Peu à peu, des procédures plus générales sont apparues : complète liberté des références ; modernisation scientifique ; modernisation des images ; survol de l’Histoire ; tenue constante d’un vrai dialogue, fortement théâtralisé. Évidemment, ma propre pensée et plus généralement le contexte philosophique contemporain se sont infiltrés dans le traitement du texte de Platon, et sans doute d’autant plus quand je n’en étais pas conscient.

Le résultat, bien qu’il ne soit jamais un oubli du texte original, pas même de ses détails, n’est cependant presque jamais une “traduction” au sens usuel. Platon est omniprésent, sans que peut-être une seule de ses phrases soit exactement restituée. J’espère être ainsi parvenu à combiner la proximité constante avec le texte original et un éloignement radical, mais auquel le texte, tel qu’il peut fonctionner aujourd’hui, confère généreusement sa légitimité.

C’est cela, après tout, l’éternité d’un texte. »

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12 décembre 2011

Une critique marxiste d'Alain Badiou. Point de vue

Le communisme hypothétique d’Alain Badiou

D’aucuns, lecteurs de L’Humanité de vendredi dernier [voir l’Humanité du 16 avril 2009], ont pu trouver réjouissant qu’un penseur de l’envergure médiatique d’Alain Badiou réhabilite « l’hypothèse communiste ».

Mais dans son texte, qui reflète d’ailleurs assez bien ses ouvrages précédents, Badiou instaure un abîme infranchissable entre les concepts les plus récurrents de la pensée politique : le sujet et le collectif, le hasard et la nécessité, le réel et le possible, l’Etat et la révolution. Ce refus de penser dialectiquement est-il l’effet de sa prédilection pour la logique formelle (pour Badiou, « la mathématique dit l’ontologie ») ou simplement la conséquence d’une volonté de se tenir, comme l’article l’annonce, au plus loin de Hegel ?

Pour prendre un exemple, l’une des bêtes noires hégéliennes du philosophe, à savoir l’Etat, n’est perçu qu’en termes de contraintes et jamais de possibilités. Il ne s’agit plus de voir, comme dans la tradition marxiste, en quoi l’Etat s’articule sur le processus qui conduit du règne de la nécessité à celui de la liberté, ni même de simplement comprendre sur quels rapports de force s’établit la domination de classe de l’Etat, par exemple le fait qu’il n’est pas anodin de vivre sous l’Etat français de Vichy ou la République aussi imparfaite soit-elle. Non, il s’agit pour l’auteur de condamner l’Etat en soi, l’idée de l’Etat au sens platonicien du terme.

Et pour faire face à cet Etat, le seul recours, selon Badiou, reste en dernière analyse une décision individuelle. Présupposé qu’il partage avec l’individualisme méthodologique libéral qui ne veut pas entendre parler de classes sociales, à ceci près que, chez Badiou, l’individu a la possibilité de se révolter, de réaliser une « projection héroïque mais individuelle ». C’est ainsi que la morale, l’engagement, sont rejetés du côté du devoir-être, de l’effort sur soi-même, au mépris des contingences. Posture aristocratique qui doit beaucoup à Sartre et qui nous ramène tout bonnement à la séparation néo-kantienne entre le cas concret et la loi abstraite, entre la politique et la morale.

Voilà sans doute pourquoi les « événements » de prédilection du philosophe ne sont pas la révolution d’Octobre ou encore la défaite du fascisme, ni les grandes conquêtes du mouvement ouvrier, mais… la révolution culturelle chinoise ! Tout événement, pour être digne du nom que lui donne Badiou, se doit d’être « une surprise », « une rupture dans la disposition normale des corps et des langages ». Cette inarticulation est bien dans l’air du temps : là où, contre l’Eglise, la révolution scientifique avait défendu l’idée de la liberté conçue, pour parler comme Spinoza, comme « une intellection de la nécessité », l’on va désormais, sous prétexte de lutter contre le déterminisme mécanique, rejeter toute déterminabilité au profit de l’aléatoire et de l’arbitraire.

Ainsi, aucune mention n’est faite de l’inscription dans le réel du projet communiste. Certes pas comme une nécessité mécanique mais comme une possibilité permise par le développement des forces productives et des rapports de production. Il s’agissait pourtant d’un des apports cruciaux de Marx par rapport au socialisme utopique.

Certes, le marxisme n’est pas un économisme. Pour accoucher d’une nouvelle société, il faut un accoucheur. Mais nul matérialiste ne saurait nier le rôle de l’économie en dernière instance. Or, chez Badiou, l’économie a tout juste le statut du noumène kantien : on peut la penser (penser qu’elle joue un vague rôle), mais non la connaître. D’où les difficultés qu’éprouve le philosophe à définir le capitalisme actuel revenu, selon lui, au stade de 1840, de par son « cynisme ». Néanmoins, le capitalisme, mode de production caractérisé en soi par l’antagonisme capital / travail et l’extorsion de la plus-value, n’est pas plus ou moins cynique en fonction des moments. Si Badiou veut évoquer par-là la notion d’Etat « providence » qui, effectivement, a aujourd’hui du plomb dans l’aile, cette situation plus ou moins révolue était l’effet de la pression populaire et des luttes au niveau mondial, non d’une essence particulière et mystérieusement moins cynique du capitalisme de l’après-guerre. Si l’on fait abstraction de tous ces « faits » – terme qui déplaît fort à Badiou – pourtant têtus, c’est tout l’héritage pratique et théorique du mouvement ouvrier qui se retrouve forclos. L’abandon de la forme-parti, prôné explicitement dans le texte, est bien entendu symptomatique.

On voit qu’il s’agit bien d’en finir avec le marxisme et pas simplement avec « ses origines hégéliennes » comme l’affirme l’article. On peut même se demander si cette critique de Hegel est bien légitime ; en tout cas l’on voit mal quel bénéfice trouve Badiou à remplacer Hegel par un autre penseur réputé « idéaliste » tel que Platon. Car, puisqu’il est question de « l’idée » de communisme, une différence fondamentale entre l’idée chez Platon et chez Hegel tient au fait que pour ce dernier, l’idée n’est pas une abstraction vide, mais le produit d’une médiation. L’idée est concrète et participe d’une totalisation en cours. A quoi sert d’aller replacer cette idée dans la transcendance du « monde intelligible » platonicien ?

A la lecture de l’article, on aimerait bien faire redescendre sur terre cette « idée » ou cette « hypothèse » de communisme. Or on peine à trouver chez Badiou les outils qui nous permettraient d’engager cette démarche dont on peut supposer qu elle préoccupe au plus haut point les communistes et, au-delà, nombre de militants progressistes dans un contexte d’affrontement qui se durcit.

17 avril 2009

Aymeric Monville
Rédacteur en chef adjoint de la revue La Pensée

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29 octobre 2011

Les maîtres à penser et la révolution

Passeurs du temps présent, les intellectuels n'ont-ils pas comme vocation première d'ouvrir des espaces de contestation de l'ordre établi, de raccorder des concepts à la vie réelle, de tracer des voies éclairant le monde en mouvement ? De "prêter l'oreille au signal", dans l'instant de l'époque, comme le suggère le philosophe Alain Badiou dans son nouvel essai, Le Réveil de l'Histoire ? A supposer qu'ils se soient endormis, les intellectuels livrent aujourd'hui les signes apparents de leur réveil, à la mesure des événements qui dynamitent nos sociétés contemporaines.

A rebours de l'absurde "fin de l'histoire" (et des penseurs projetés dans cette éclipse), concept hégélien réactivé il y a vingt ans par Francis Fukuyama, une cohorte de philosophes prospère aujourd'hui sur le terreau de la critique radicale. Par-delà leurs spécificités propres, les nombreux mouvements de révolte de ces derniers mois dans le monde, d'Egypte en Syrie, d'Espagne en Angleterre, invitent à la compréhension des mécanismes d'un basculement politique aussi massif qu'inédit.

Des foules se soulèvent, aspirant à se transformer en ce que le philosophe Etienne Balibar appelle dans son nouveau livre des " citoyens sujets", c'est-à-dire des individus revendiquant "le droit aux droits", capables de s'émanciper dans des sociétés respectant les principes "d'égaliberté" et de "cocitoyenneté" sur lesquels il travaille depuis des années. Avec les actuels mouvements insurrectionnels, des penseurs s'élèvent, comme requinqués par ce frémissement historique.

Pour l'un des plus lus d'entre tous ces philosophes dits de la radicalité, Alain Badiou, l'histoire présente serait enfin venue "à la rescousse" de ses écrits traversés depuis toujours par le motif insurrectionnel. Avec "le temps des émeutes", "par lequel se signale et se constitue un réveil de l'Histoire, contre la pure et simple répétition du pire", Badiou élargit et illustre sa théorie de l'événement. Pour lui, ce réveil déploie le geste décisif d'une "initiative populaire" où s'enracine "la puissance d'une Idée". Avec les accents retrouvés de sa jeunesse maoïste, il salue "ce retour de la pensée et de l'action des politiques émancipatrices directement articulées à l'action et à l'organisation des masses populaires".

Avec l'émeute historique et le défi qu'elle lance à l'Etat, l'auteur devine, non sans lyrisme, "l'émergence d'une vérité". Or "ce qui caractérise abstraitement, philosophiquement, l'Idée politique révolutionnaire", précise Badiou, "c'est justement de concevoir qu'il y a des vérités politiques, et que l'action politique est par elle-même une lutte prolongée du vrai contre le faux".

"Tout cela peut s'intégrer à une grande Idée politique neuve, en continuité avec ce que j'ai appelé le communisme de mouvement", écrit Badiou, pour qui les vérités sont "la réalité même en tant que processus de production des nouveautés politiques".

Si le lecteur de Badiou peut garder ses distances face à son exaltation communiste, son rejet de la démocratie représentative ou sa critique frontale d'un Occident arrogant, la pensée du philosophe déploie de fait une puissance subversive éclairant l'ignominie des politiques étatiques qui, du refus des papiers légaux jusqu'aux sévices policiers et aux expulsions en France, décident qu'il y a des "gens de trop".

Cette question des droits, condensée dans la cause des sans-papiers, à laquelle souscrivent aussi bien Balibar que Badiou, convoque chez d'autres intellectuels de gauche dits non conformistes une posture opposée, incarnée notamment par Jean-Claude Michéa. Qualifié "d'inclassable" par son éditeur, le philosophe polarise un autre type de radicalité critique, bâtie, elle, sur le rejet de la gauche moderne et sur la revendication d'un conservatisme, au sens d'un attachement passif au passé de la gauche. Sa déconstruction de l'imaginaire progressiste se fait au nom de sa défense de la "décence commune" des gens ordinaires défendue par George Orwell.

Parce qu'elle se serait convertie au libéralisme économique et culturel, et qu'elle serait acquise au mythe du progrès et au marché, la gauche renégate (celle incarnée selon lui par Libération, Les Inrocks et Le Grand Journal de Canal+ !) aurait trahi ses valeurs fondatrices. Convoquer la mémoire d'Orwell et des gens ordinaires ne suffit pourtant pas à cacher les angles morts d'une pensée travaillée par l'aigreur pamphlétaire.

Au nom de la critique légitime du libéralisme, Michéa en vient, par un renversement délirant, à disqualifier la défense des étrangers et de l'extension des droits individuels, c'est-à-dire les fondements mêmes de l'émancipation. Comme si le "nomadisme deleuzien" et l'" individualisme narcissique" suffisaient à expliquer le "coma intellectuel" d'une gauche critique dont le réveil, amorcé à la fin des années 90, ne cesse au contraire de s'épanouir, à l'unisson du réveil de l'histoire.

Jean-Marie Durand

Le Réveil de l'histoire - Circonstances, 6 d'Alain Badiou (Lignes), 192 pages, 17 euros. Citoyen sujet et autres essais d'anthropologie philosophique d'Etienne Balibar (PUF, pratiques théoriques), 536 pages, 32 euros. Le Complexe d'Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès de Jean-Claude Michéa (Climats), 356 pages, 20 euros.

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19 octobre 2011

Moody's menace

L'agence de notation Moody's menace. Gare à la France qui, si elle ne marche pas droit dans les clous de la rigueur maastrichitienne et de la morne orthodoxie budgétaire, risque de se voir punie. On rêve !

Et nos fondés de pouvoir du capital que sont selon Marx - et ainsi que le rappelle Alain Badiou dans son dernier livre Le réveil de l'histoire - les membres du personnel politique du capitalo-parlementarisme, ces fondés de pouvoir, donc, hochent la tête comme un mauvais élève attrapé en flagrant délit et jurent de remettre le pays - la France - sur les bons rails.

Personne ou presque ne trouve à redire. Les Primaires PS ne valent rien à côté des pères fouettards de l'agence Moody's. On croit voter pour des députés et/ou un Président et on est recadré par les vautours du profit d'une agence de notation.

L'agence Moody's est loin. Elle est de l'autre côté de l'Atlantique. Il suffit pourtant qu'elle gronde, qu'elle vocifère (remarquez : la "grogne" est un terme réservé aux grévistes et aux feignasses - qui sont souvent les mêmes, n'est-ce pas ? - de la Fonction publique) pour que nos pusillanimes qui se pensent l'élite de la nation et la raison politique même s'exécutent. Sur ce point, du reste, Hollande et Sarkozy, même combat ! Nous réduiront la dette, braillent-ils unanimes. Nous serons dociles et obéissants.

A l'inverse, la France d'aujourd'hui est, comme tout pays moderne développé, constituée de gens de partout. Ils sont ici, ils sont d'ici. C'est après tout l'envers de l'impérialisme et des guerres coloniales d'antan que d'être désormais un pays-monde avec, notamment, ses banlieues monde. Il est du reste toujours comique de penser que les pauvres sont absolument exclus de la mondialisation puisque l'on rencontre bien plus la totalité et la variété du monde réel dans les cités populaires de la Seine-Saint-Denis que dans les salons cossus des vautours capitalistes.

Les gens venus de partout travaillent pour la plupart et d'ailleurs, ce sont surtout celles et ceux qui travaillent que l'Etat - qu'il soit PS ou UMP - attaque et persécute. Nul ne souhaite en ce pays la chasse aux Néerlandais ou aux Américains mais il est indéniable qu'il ne viendrait à personne de les qualifier d'immigrés alors que ceux-ci, après tout, ne se fadent pas le goudron chaud sur la route et dans les voies respiratoires, le bruit du marteau piqueur ou la construction du Stade de France... 

C'est pourtant le prolétariat d'origine étrangère qui est la cible de l'Etat. C'est à ces gens-là, aux vies déjà rudes, que s'en prennent Chevènement, Guéant, Besson, Hortefeux et Sarkozy. Qu'ont-ils fait pourtant, sinon des tâches ardues dont personne ne veut vraiment s'acquitter ? N'ont-ils pas, bien plus que les oisifs des beaux-quartiers, contribué au rang économique et social de la France ? Et pourtant, ils sont sans cesse sous la menace d'une arrestation et d'une expulsion s'ils sont sans-papiers.

D'un côté, donc, on a Moody's, agence obscure d'outre-Atlantique, qui fait son beurre en spéculant sur la faillite de continents entiers et de l'autre, on a des gens "réels", pas forcément "français" mais indéniablement d'ici. Devant la première, nos politiciens s'écrasent piteusement ; devant les seconds, ils montrent les dents, manient la matraque et réquisitionnent des charters. Cette veulerie doublée d'un déni du réel et des situations réelles est inacceptable car abjecte. Toute conscience du côté de l'émancipation doit combattre cela. Les gens ici sont d'ici et le pays n'existe pas sans eux. Les firmes internationales doivent au contraire être méprisées par les états souverains.

Cette opposition entre l'acharnement contre les faibles et la soumission aux caprices des agences de notation rappelle que dans toute l'histoire de France, les patriotes n'ont jamais été ceux qu'on croit. L'exemple le plus frappant est celui de Pétain et Vichy : surenchère de discours sur la vraie France, persécution des juifs, des "métèques" et autres "indigènes"... Et caractère fondamentalement fantoche du régime puisque non seulement à la solde de l'ennemi mais, même, devançant ses éventuelles demandes (cf. la rafle du Vel-d'Hiv'). A l'inverse, les résistants de l'Affiche rouge, s'il est incontestable qu'ils étaient LA France, n'étaient pas Français (ils valaient mieux que ça...). D'autres exemples existent : il n'est qu'à penser au retour de Louis XVIII en 1815 "dans les fourgons de l'étranger".

La pusillanimité du personnel parlementaire face aux agences de notations et sa férocité contre le prolétariat étranger et/ou la jeunesse - souvent de provenance étrangère - des cités populaires  montrent ce qu'il en est au fond du racisme d'Etat. La manoeuvre est grossière : elle n'a pour objet exclusif que la division d'un peuple qui, uni, rebattrait totalement les cartes de la politique dans ce pays. La dignité consciente des pauvres et des humbles est à craindre pour tous les réactionnaires inquiets devant Moody's. Si ceux-ci se mettent à craindre la fureur de l'unité politique populaire, nous pourrions connaître des jours autrement plus clairs.

 Yvan Najiels
sur son blogue de Mediapart Mille communismes

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05 octobre 2011

Badiou: Le réveil de l'histoire

couverture de LE RÉVEIL DE L'HISTOIRE (Circonstances, 6)

LE RÉVEIL DE L’HISTOIRE (Circonstances, 6)

De même que les révolutions de 1848, au-delà de leurs échecs circonstanciels, ont sonné pour un siècle et demi le retour de la pensée et de l’action révolutionnaires, de même les soulèvements en cours dans le monde arabe, au-delà des replâtrages que va tenter de leur imposer la « communauté internationale », sonnent, à l’échelle mondiale, le retour de la pensée et de l’action des politiques émancipatrices.

Le XXIe siècle a commencé par l’annonce – citons Fukuyama – d’une « fin de l’Histoire » (1992). Nous avions eu droit, bien plus tôt, au constat, notamment par Lyotard, d’une « fin des grands récits ». Bien plus tôt encore, au début du XIXe siècle, Hegel était certain que l’Absolu avait terminé le parcours par lequel il parvenait à une complète conscience de lui-même. Entre l’origine et l’aujourd’hui de ces annonces, on ne peut dénombrer toutes les « fins » dramatiques dont les philosophes se sont fait une spécialité, singulièrement la « fin de la Métaphysique », et en bout de course la fin de la philosophie elle-même.

Pour ce qui me concerne, j’avais tenté dès 1989 (Manifeste pour la philosophie, Seuil) de faire prévaloir bien plutôt la fin de toutes ces « Fins », et l’idée qu’il ne s’agissait en philosophie, comme toujours, que de faire un pas de plus à l’école des événements de vérité dont nous sommes contemporains.

Voici que l’Histoire elle-même vient à ma rescousse. Qui ne voit en effet que les soulèvements dans le monde arabe sont très proches, forme et fond, des soulèvements dans le monde européen aux alentours de l’année 1848 ? Dans les deux cas, il s’agit de jeter à bas des constructions despotiques mises en place et/ ou entretenues à grands frais par la Sainte Alliance des grandes puissances. Dans les deux cas, cette Sainte Alliance – des monarchies en 1848, des « démocraties » en 2011 – a comme objectif d’imposer universellement le pouvoir immodéré des oligarchies financières. Dans les deux cas, cet objectif est celui d’une stabilisation contre-révolutionnaire définitive, qui serait, en effet, une « fin de l’Histoire ». C’est que ces deux Saintes Alliances se sont formées après ce qu’elles imaginaient être la fin de l’époque révolutionnaire qui les précédait : défaite finale de Napoléon, en 1815, vue comme l’ultime avatar de la Révolution française et de la démocratie terroriste ; défaite finale de l’Union Soviétique, en 1989, vue comme l’ultime avatar de la Révolution russe et du communisme d’État. Et, de même que les révolutions de 1848, au-delà de leurs échecs circonstanciels, ont sonné pour un siècle et demi le retour de la pensée et de l’action révolutionnaires, de même les soulèvements en cours, au-delà des replâtrages que va tenter de leur imposer la « communauté internationale » (nom contemporain de la Sainte Alliance des conservatismes), sonnent, à l’échelle mondiale, le retour de la pensée et de l’action des politiques émancipatrices directement articulées à l’action et à l’organisation des masses populaires.

Le présent livre salue ce réveil de l’Histoire. Il comprend une analyse générale et des exemples. J’ai voulu que ces exemples ne se limitent pas aux soulèvements en cours dans le monde arabe (Tunisie, Égypte), ni aux manœuvres en cours pour que les puissances « occidentales » brisent l’élan populaire en s’imposant sur la scène par la force des armes (Libye). Je me suis aussi intéressé à ce qui, dans le mouvement des idées, a préparé le retour de l’universalisme émancipateur contre le relativisme faussement démocratique, et à ce qui, jusque dans des mouvements avortés (par exemple celui sur les retraites en France), esquissait de nouvelles figures organisées adéquates aux temps tumultueux qui s’ouvrent.

Alain Badiou

Alain Badiou, écrivain, philosophe, professeur émérite à l’École normale supérieur de la rue d’Ulm, est l’auteur de très nombreux livres parmi lesquels, aux éditions Lignes, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Circonstances 4) ; L’Hypothèse communiste (Circonstances 5) ; L’Explication (avec Alain Finkielkraut).

 

Editeur : Éditions Lignes
Prix : 17,00 € (à paraître)
Format : 11 x 18 cm
Nombre de pages : 192 pages
Date de parution :  14 octobre 2011
ISBN : 978-2-35526-081-0
EAN : 9782355260810

 (1ere publication le 24/08/2011)

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03 juillet 2011

L'affaire Strauss-Kahn vue par Alain Badiou

Moi, ce qui m'intéresse dans cette affaire, c'est, précisément, son essence théâtrale. Le grand écrivain de cela aurait été Jean Genêt. Nous avons là, comme dans Le Balcon ou Les Nègres, des allégories. On est dans la représentation, et même dans la représentation de la représentation, la représentation des mécanismes de la représentation (qu'est-ce qu'un président, qu'est-ce qu'un chef de la police?). Nous avons en effet là l'Homme Puissant à la tête de l'institution la plus fondamentale du monde occidental, favori de tous les sondages etc., qui joue le rôle que tenait, dans Le Balcon, le Chef de la Police – dont Genêt précise qu'au troisième acte il doit arriver sous la forme d'une grosse bite (vous voyez que tout cela était déjà prévu ...). De l'autre côté, il y a le symbole même de la faiblesse : la Femme Noire Immigrée, qui vient d'Afrique, qui a un boulot infect etc. La rencontre de ces deux figures ne peut être que sexuelle, car ils n'ont aucun rapport entre eux : elle inexiste totalement pour lui, et réciproquement. Le sexe est cet élément qui provoque des collisions invraisemblables du point de vue des icônes générales du monde. Il y a aussi le rôle, magnifique, de la Sublime Épouse qui annonce l'imprescriptibilité du couple ; je lui rends hommage, sérieusement, car si elle l'aime plus que jamais, c'est qu'il aura montré à tout le monde quelque chose de la faiblesse humaine.

Mon hypothèse théâtrale – car les implications "politiques" de cette affaire ne me font ni chaud ni froid, pour tout vous dire, je n'étais ni dans les électeurs de Strauss-Kahn, ni dans ses non-électeurs – est qu'il ne voulait pas y aller. C'est son entourage qui avait créé chez lui ce désir morbide d'être président de la république : sa femme espérait peut-être qu'il allait s'assagir dans les nécessités de la représentation, le PS en a fait son candidat et ce au seul vu des sondages (alors que personne n'ignorait qu'il ne pouvait s'empêcher de sauter sur une femme dès qu'il se trouvait seul avec elle dans une pièce fermée), ce qui est quand même extravagant : ça montre à quel point la dégénérescence idéologique de cet organisme est totale ("gagnons les voix, et après on verra"). Bref, tout le monde voulait Strauss-Kahn, sauf une personne : Strauss-Kahn. Comme il n'est pas très courageux, il ne voulait pas y aller, mais il ne voulait pas non plus dire qu'il ne voulait pas y aller, il ne voulait pas dire publiquement "ça m'embête" (en pensant, en outre : "et puis, je sais qu'il va m'arriver des histoires"). Son inconscient a trouvé la solution de ce dilemme. Il n'ira pas et, pour cela, il n'a qu'a eu dire oui à sa pulsion, ce qui est très économique. Ce qui fait qu'il est content, parce qu'il ne va pas faire ce qu'il ne voulait pas faire et aussi parce qu'il a dit à la terre entière qui il était vraiment ; si j'étais lui, j'éprouverais une joie ironique, parce que je me dirais : "Bande d'ânes ! Voilà celui pour lequel vous vouliez tous voter !" Et ça, c'est une position merveilleuse. L'épouse aussi est contente, car elle est dans un rôle sublime, elle va montrer aux gens ce que c'est que l'amour. Moi, je suis content aussi, parce que Strauss-Kahn, je n'en voulais pas. Il faut vraiment chercher dans les entrailles du PS pour trouver des gens mécontents.

Ce collapsus symbolique entre la puissance absolue et l'impuissance absolue, je pense que c'est cela qui intéresse tout le monde et qui explique la fascination exercée par cette affaire. La décision de Strauss-Kahn fait apparaître un élément d'humanité secret dans l'icône il faut le dire bestiale du président du FMI.

Un seul appendice. On voit entrer en scène Mme Lagarde. Imaginons l'histoire suivante : Mme Lagarde est dans l'hôtel, elle sort de sa douche, et un groom philippin lui saute dessus. C'est ce que Husserl appelle une variation eidétique (*). Le type est pris, il est menotté et photographié menotté. Que dit la presse ? Stigmatise-t-elle ces mœurs américaines épouvantables qui consistent à présenter les gens avec des menottes ? Je vous garantis que non. La presse dit : "Justice est faite, ce salaud a ce qu'il méritait". C'est quand même la preuve que cette histoire est en profondeur une histoire de classes. Si on fait la variation eidétique dans l'autre sens, on voit bien que la construction de Strauss-Kahn en victime ne s'explique que par le croisement, imprévisible, entre la détermination sexuelle et la détermination de classe.

Alain Badiou

(*) Qui a rapport à l'essence intelligible des choses, par opposition à ce qui relève de leur présence sensible.
[psych.] Image eidétique: image hallucinatoire caractérisée par sa très grande netteté. [NDLR]


 

Extrait d'une conférence d'A. B sur: http://mademoiselledolores.blogspot.com/2011/06/seminaire-dalain-badiou-25-mai-2011.html

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04 avril 2011

Alain Badiou: tous communistes tous philosophes !

badiourelation

Un livre regroupant trois conférences prononcées par Alain Badiou entre 2005 et 2010. Voici la conclusion  du premier texte qui donne son titre au livre, conférence donnée à Paris le 23 octobre 2010:

   La clef du noeud obscur entre politique, démocratie et philosophie est donc que l'indépendance de la politique crée le lieu où se métamorphose la condition démocratique de la philosophie. En ce sens, toute politique d'émancipation contient pour la philosophie, visible ou invisible, le mot d'ordre qui en accomplit dans le réel l'universalité, et qui se dit: puisque tous ensemble, alors, tous communistes ! Et puisque tous communistes, tous philosophes !
   Comme vous le savez, l'intuition fondamentale de Platon sur ce point n'est allée qu'à confier à une aristocratie de philosophes, vivant de façon égalitaire, sobre, vertueuse, communiste, la direction des affaires. C'est ce qu'on pourrait appeler, métaphore empruntée à Einstein, un communisme restreint. Il s'agit de passer en philosophie au communisme généralisé. Notre Cité, si ce nom convient encore au lieu politique constitué par la pensée-pratique d'une politique de notre temps, ignorera la différenciation sociale que Platon croyait précisément inévitable, tout comme nos démocrates, au nom du "réalisme", et terrorisés par l'idée de Terreur, considèrent comme inévitables la propriété, l'héritage, la concentration des richesses, la division du travail, le banditisme financier, les guerres néo-coloniales, la persécution des pauvres et la corruption. Et du coup, cette Cité ignorera aussi la distinction, quant à l'universalité de la philosophie, entre la source et l'adresse. Venue de tous aussi bien que destinée à tous, ainsi se définira l'existence de la philosophie, dés lors que, sous condition de la politique, elle sera démocratique, au sens communiste du terme, aussi bien en amont qu'en aval de son existence effective.

Alain Badiou, "La relation énigmatique entre philosophie et politique",Editions Germina, Collection "Cercle de Philosophie", 2011, pp 45-46

  

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25 mars 2011

Sur l'antisémitisme



Une « vague d’antisémitisme en France » ? Pourquoi la dénonciation de cette « vague » a-t-elle commencé en 2002, quand a été lancée la guerre contre l’axe du Mal, en Afghanistan, en Irak, en Palestine ? Qu’en est-il de l’antisémitisme en France aujourd’hui ? Est-il, comme le soutiennent certains, la tache qui stigmatise la jeunesse arabe des quartiers populaires ? Et ceux qui mènent la campagne contre « la vague », qui sont-ils, d’où viennent-ils, quelle est leur rhétorique, quels intérêts défendent-ils ? Pourquoi s’en prennent-ils si violemment aux « mauvais juifs », aux « juifs de négation », victimes de la « haine de soi » ? Comment se fait-il que la traque de « l’antisémitisme » soit infiniment plus virulente en France qu’en Israël et même qu’en Allemagne ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles ont réfléchi Alain Badiou et Eric Hazan. Leurs réponses sont une attaque frontale contre l’hypocrisie et la mauvaise foi qui règnent dans cette affaire.
Alain Badiou
Alain Badiou est né en 1937 à Rabat (Maroc). Philosophe, mais aussi romancier et dramaturge, Alain Badiou cherche dans la pensée et dans l'art d'écrire tout ce qui est compatible avec une politique égalitaire. On citera, en philosophie, Logique des mondes (Seuil, 2006) ; pour le roman, Calme bloc ici-bas (POL, 1997) ; pour le théâtre, Ahmed le subtil (Actes Sud, 1993) ; pour les essais politiques, Le Siècle (Seuil, 2004).
Eric Hazan
Eric Hazan est né à Paris en 1936. Pendant plus de vingt-cinq ans, il est chirurgien hospitalier, puis en 1983, il reprend les éditions Hazan, la maison paternelle spécialisée dans la publication de livres d'art. En 1998, il fonde avec un groupe d'ami-e-s La fabrique éditions, avec le projet de faire entendre une petite voix discordante dans le consensus politico-intellectuel ambiant. Il est également l’auteur de L'Invention de Paris, il n'y a pas de pas perdus (Le Seuil, 2002), Chroniques de la guerre civile (La fabrique, 2004), Changement de propriétaire. La guerre civile continue (Le Seuil, 2007).

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12 mars 2011

Il faut se prononcer

Quelle France ?

Je me souviens que dans mon enfance, au milieu des années 1980, l'UCFML devenue plus tard l'Organisation politique dans laquelle mes parents militaient avec notamment Alain Badiou, je me souviens donc que cette organisation maoïste post-68 écrivait dans l'un de ses tracts : Le Pen n'est rien, le lepénisme est partout.

Depuis 1974, tous les gouvernements, de gauche comme de droite, ont apporté leur triste pierre à l'édifice de la xénophobie d'Etat. Il y eut l'obscène politique dite « du retour » (http://www.dailymotion.com/video/x8bmaz_greve-aux-usines-talbot-poissy-janv_news), le seuil de tolérance cher au PCF puis à Mitterrand, les lois Pasqua, Chevènement... jusqu'à Besson/Hortefeux. Cette suite de lois scélérates, à la fois infâmes mais décevantes pour la canaille lepéniste, a fini par faire que la famille Le Pen devienne aussi grosse que le lepénisme. D'où la situation présente avec son cortège de noms absurdes et persécutoires : immigrés, enfants d'immigrés,... Comment peut-on décemment continuer à appeler immigrés des gens qui se sont installés ici pour vivre et travailler ? Tout ce qui a disparu sous des noms de fait réactionnaires est ce qui fait le lit de la lie lepéniste - mais hélas consensuelle. La bataille politique contre le sarkolepénisme est aussi une bataille de mots. Décider de reparler de prolétaires ou d'ouvriers à la place d'immigrés est en ce sens un véritable acte politique.

 Je pense aujourd'hui aux ouvriers de mon enfance (l'UCF parlait de « prolétariat international de France »). Je pense à eux avec une infinie tristesse en constatant à quel point l'Etat et le personnel politique parlementaire les méprisent en considérant qu'ils ne sont et ne seront jamais de ce pays. Immigrés ils étaient, immigrés ils sont, immigrés ils resteront. Comme chantait François Béranger, "on a pressé le citron, on peut jeter la peau". Déjà, alors, l'idée des bateaux. Ces pelés, ces galeux, ces islamistes, ces parents de la racaille avaient beau avoir les poumons ruinés par l'odeur du goudron ou abimés par les poussières du travail à la chaîne, ils n'étaient pas français. Ouste. Leurs enfants, avec.

Pourtant, mon pays, la France, si elle ne considère pas Salem, Moustafa ou Ahmed comme faisant partie d'ici, de ce pays, ne vaut rien. Si la France n'est pas la leur, alors je suis étranger, moi aussi, en mon pays lui-même. Mon pays, s'il n'est pas celui de tous ceux qui y vivent, ne peut être le mien. Quiconque vit ici est d'ici, faut-il le rappeler. Quiconque vit et travaille ici est encore plus d'ici qu'un oisif. Pourtant, piétinant toute idée progressiste du pays, l'Etat enrichit les Bettencourt et pratique le délit de faciès dans les cités populaires. Comme l'écrit Robert Linhart à la toute fin de son beau roman, patriotique d'une certaine façon, L'Etabli : "Je pense : Kamel aussi, c'est la classe ouvrière". Je pense, pour ma part, que sans mémoire et sans respect des ouvriers de Chausson, par exemple, usine sise à Gennevilliers, il n'y a plus de France - ou alors, il y a la France détestable et rance, celle de Pétain, celle de l'éternelle réaction, raciale.

C'est le point politique - certes pas nouveau - de la période.

Il faut se prononcer.

 

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20 février 2011

Badiou: Tunisie, Egypte, "nous devons être les écoliers de ces mouvements, et non leurs stupides professeurs"

Tunisie, Egypte : quand un vent d'est balaie l'arrogance de l'Occident

           Le   vent d'est l'emporte sur le vent d'ouest.  Jusqu'à quand l'Occident désœuvré et crépusculaire, la "communauté internationale" de ceux qui se   croient encore les maîtres du monde, continueront-ils à donner des leçons de bonne gestion et de bonne conduite à la terre entière ? N'est-il pas risible de voir quelques intellectuels de service, soldats en déroute du capitalo-parlementarisme qui nous tient lieu de paradis mité, faire don de leur personne aux magnifiques peuples tunisiens et égyptiens, afin d'apprendre à ces peuples sauvages le b.a.ba de la "démocratie" ? Quelle affligeante persistance de l'arrogance coloniale !   Dans la situation de misère politique qui est la nôtre depuis trois décennies, n'est-il pas évident que c'est nous qui avons tout à apprendre des soulèvement populaires du moment ? Ne devons-nous pas de toute urgence étudier de très près tout ce qui, là-bas, a rendu possible   le renversement par l'action collective de gouvernements oligarchiques,  corrompus, et en outre – et peut-être surtout – en situation de  vassalité humiliante par rapport aux Etats occcidentaux ?

Oui, nous devons être les écoliers de ces mouvements, et non leurs  stupides professeurs. Car ils rendent vie, dans le génie propre de leurs inventions, à quelques principes de la politique dont on cherche depuis bien longtemps à nous convaincre qu'ils sont désuets. Et tout particulièrement à ce principe que Marat ne cessait de rappeler : quand il s'agit de liberté, d'égalité, d'émancipation, nous devons tout aux émeutes populaires.
On a raison de se révolter. De même qu'à la politique, nos Etats et ceux qui s'en prévalent (partis, syndicats et intellectuels serviles) préfèrent la gestion, de même à la révolte, ils préfèrent la revendication, et à toute rupture la "transition ordonnée". Ce que les peuples égyptiens et tunisiens nous rappellent, c'est que la seule action qui soit à la mesure d'un sentiment partagé d'occupation scandaleuse du pouvoir d'Etat est le levée en masse. Et que dans ce cas,   le seul mot d'ordre qui puisse fédérer les composantes disparates de la  foule est : "toi qui est là, va-t'en." L'importance exceptionnelle de la révolte, dans ce cas, sa puissance critique, est que le mot d'ordre répété par des millions de gens donne la mesure de ce   que sera, indubitable, irreversible, la première victoire : la fuite de  l'homme ainsi désigné. Et quoi qu'il se passe ensuite, ce triomphe, illégal par nature, de l'action populaire, aura été pour toujours victorieux. Or, qu'une révolte contre le pouvoir d'Etat puisse être absolument victorieuse est un enseignement de portée universelle. Cette victoire indique toujours l'horizon sur lequel se détache toute action collective soustraite à l'autorité de la loi, celui que Marx a nommé "le dépérissement de l'Etat".
A savoir qu'un jour, librement associés dans le déploiement de la puissance créatrice qui est la leur, les peuples pourront se passer de la funèbre coercition étatique. C'est bien pour cela, pour cette idée ultime, que dans le monde entier une révolte jetant à bas une autorité installée déclenche un enthousiasme sans bornes.
Une étincelle peut mettre le feu à la plaine. Tout commence par le suicide par le feu d'un homme réduit au chômage, à qui on veut interdire   le misérable commerce qui lui permet de survivre, et qu'une femme-flic   gifle pour lui faire comprendre ce qui dans ce bas monde est réel. Ce geste s'élargit en quelques jours, quelques semaines, jusqu'à des millions de gens qui crient leur joie sur une place lointaine et au départ en catastrophe de puissants potentats. D'où vient cette expansion   fabuleuse ? La propagation d'une épidémie de liberté ? Non. Comme le dit poétiquement Jean-Marie Gleize, "un   mouvement révolutionnaire ne se répand pas par contamination. Mais par   résonance. Quelque chose qui se constitue ici résonne avec l'onde de choc émise par quelque chose qui s'est constitué là-bas". Cette résonance, nommons-là "événement". L'événement est la brusque création, non d'une nouvelle réalité, mais d'une myriade de nouvelles possibilités.
Aucune d'entre elles n'est la répétition de ce qui est déjà connu. C'est pourquoi il est obscurantiste  de dire "ce mouvement réclame la démocratie" (sous-entendu, celle dont nous jouissons en Occident), ou "ce mouvement réclame une amélioration sociale" (sous-entendu, la prospérité moyenne du petit-bourgeois de chez nous). Parti de presque rien, résonant partout, le soulèvement populaire crée pour le monde entier des possibilités inconnues. Le mot "démocratie" n'est pratiquement pas prononcé en Egypte. On y parle de "nouvelle Egypte", de   "vrai peuple égyptien", d'assemblée constituante, de changement absolu   d'existence, de possibilités inouïes et antérieurement inconnues. Il s'agit de la nouvelle plaine qui viendra là où n'est plus celle à laquelle l'étincelle du soulèvement a finalement mis le feu. Elle se tient, cette plaine à venir, entre la déclaration d'un renversement des forces et celle d'une prise en main de tâches neuves. Entre ce qu'a dit   un jeune tunisien : "Nous, fils d'ouvriers et de paysans, sommes plus forts que les criminels" ; et ce qu'a dit un jeune égyptien : "A partir d'aujourd'hui, 25 janvier, je prends en main les affaires de mon pays."
Le peuple, le peuple seul, est le créateur de l'histoire universelle. Il est très étonnant que dans notre Occident, les gouvernements et les média considèrent que les révoltés d'une place du Caire soient "le peuple égyptien". Comment cela ? Le peuple, le seul peuple raisonnable et légal, pour ces gens, n'est-il pas d'ordinaire réduit, soit à la majorité d'un sondage, soit à celle d'une élection ? Comment se fait-il que soudain, des centaines de milliers de révoltés soient représentatifs  d'un peuple de quatre-vingt millions de gens ? C'est une leçon à ne pas  oublier, que nous n'oublierons pas.
Passé un certain seuil de détermination, d'obstination et de courage, le peuple peut en effet concentrer son existence sur une place, une avenue, quelques usines, une université… C'est que le monde entier sera témoin de ce courage, et surtout des stupéfiantes créations qui l'accompagnent. Ces créations vaudront preuve qu'un peuple se tient là. Comme l'a dit fortement un manifestant égyptien : "avant je regardais la télévision, maintenant c'est la télévision qui me regarde."

RÉSOUDRE DES PROBLÈMES SANS L'AIDE DE L'ETAT

Dans la foulée d'un événement, le peuple se compose de ceux qui  savent résoudre les problèmes que l'événement leur pose. Ainsi de  l'occupation d'une place : nourriture, couchage, garde, banderoles,  prières, combats défensifs, de telle sorte que le lieu où tout se passe,  le lieu qui fait symbole, soit gardé à son peuple, à tout prix.  Problèmes qui, à échelle de centaines de milliers de gens venus de  partout, paraissent insolubles, et d'autant plus que, sur cette place,  l'Etat a disparu. Résoudre sans l'aide de l'Etat des problèmes  insolubles, c'est cela, le destin d'un événement. Et c'est ce qui fait  qu'un peuple, soudain, et pour un temps indéterminé, existe, là où il a  décidé de se rassembler.
Sans mouvement communiste, pas de communisme. Le soulèvement  populaire dont nous parlons est manifestement sans parti, sans  organisation hégémonique, sans dirigeant reconnu. Il sera toujours temps  de mesurer si cette caractéristique est une force ou une faiblesse.  C'est en tout cas ce qui fait qu'il a, sous une forme très pure, sans  doute la plus pure depuis la Commune de Paris, tous les traits de ce  qu'il faut appeler un communisme de mouvement. "Communisme" veut dire  ici : création en commun du destin collectif. Ce "commun" a deux traits particuliers. D'abord, il est générique, représentant, en un lieu, de l'humanité toute entière. Dans ce lieu, il y a toutes les sortes de gens   dont un peuple se compose, toute parole est entendue, toute proposition  examinée, toute difficulté traitée pour ce qu'elle est. Ensuite, il  surmonte toutes les grandes contradictions dont l'Etat prétend que lui  seul peut les gérer sans jamais les dépasser : entre intellectuels et  manuels, entre hommes et femmes, entre pauvres et riches, entre  musulmans et coptes, entre gens de la province et gens de la capitale…
Des milliers de possibilités neuves, concernant ces contradictions, surgissent à tout instant, auxquelles l'Etat – tout Etat – est entièrement aveugle. On voit des jeune femmes médecin venues de province   soigner les blessés dormir au milieu d'un cercle de farouches jeunes hommes, et elles sont plus tranquilles qu'elles ne le furent jamais, elles savent que nul ne touchera un bout de leurs cheveux. On voit aussi   bien une organisation d'ingénieurs s'adresser aux jeunes banlieusards pour les supplier de tenir la place, de protéger le mouvement par leur énergie au combat. On voit encore un rang de chrétiens faire le guet, debouts, pour veiller sur les musulmans courbés dans leur prière. On voit les commerçants nourrir les chômeurs et les pauvres. On voit chacun   parler à ses voisins inconnus. On lit mille pancartes où la vie de chacun se mêle sans hiatus à la grande Histoire de tous. L'ensemble de ces situations, de ces inventions, constituent le communisme de mouvement. Voici deux siècles que le problème politique unique est celui-ci : comment établir dans la durée les inventions du communisme de   mouvement ? Et l'unique énoncé réactionnaire demeure : "cela est impossible, voire nuisible. Confions-nous à l'Etat". Gloire aux peuples tunisiens et égyptiens qui nous rappellent au vrai et unique devoir politique : face à l'Etat, la fidélité organisée au communisme de mouvement.
Nous ne voulons pas la guerre, mais nous n'en avons pas peur. On a partout parlé du calme pacifique des manifestations gigantesques, et on a   lié ce calme à l'idéal de démocratie élective qu'on prêtait au mouvement. Constatons cependant qu'il y a eu des morts par centaines, et   qu'il y en a encore chaque jour. Dans bien des cas, ces morts ont été des combattants et des martyrs de l'initiative, puis de la protection du  mouvement lui-même. Les lieux politiques et symboliques du soulèvement  ont dû être gardés au prix de combats féroces contre les miliciens et  les polices des régimes menacés. Et là, qui a payé de sa personne, sinon  les jeunes issus des populations les plus pauvres ? Que les "classes  moyennes", dont notre inespérée Michèle Alliot-Marie   a dit que l'aboutissement démocratique de la séquence en cours dépendait d'elles et d'elles seules, se souviennent qu'au moment crucial, la durée du soulèvement n'a été garantie que par l'engagement sans restriction de détachements populaires. La violence défensive est inévitable. Elle se poursuit du reste, dans des conditions difficiles, en Tunisie, après qu'on ait renvoyé à leur misère les jeunes activistes provinciaux.
Peut-on sérieusement penser que ces innombrables initiatives et ces sacrifices cruels n'ont pour but fondamental que de conduire les gens à "choisir" entre Souleiman et El Baradei, comme chez nous on se résigne piteusement à arbitrer entre MM. Sarkozy et Strauss-Kahn ? Telle serait   l'unique leçon de ce splendide épisode ?
Non, mille fois non ! Les peuples tunisiens et égyptiens nous disent : se soulever, construire le lieu public du communisme de mouvement, le défendre par tous les moyens en y inventant les étapes successives de l'action, tel est le réel de la politique populaire d'émancipation. Il n'y a certes pas que les Etats  des pays arabes qui soient anti-populaires et, sur le fond, élections ou pas,  illégitimes. Quel qu'en soit le devenir, les soulèvements tunisiens et égyptiens ont une signification universelle. Ils prescrivent des possibilités neuves dont la valeur est internationale.

Alain Badiou, Le monde

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Manifestations à Bahrein

Posté par Alaindependant à 11:23 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
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