dimanche 20 décembre 2009
Le socialisme est la voie du salut de la planète (Hugo Chavez, discours à Copenhague)
Discours prononcé par Hugo Chávez Frias, président de la République bolivarienne du Venezuela, au Sommet des Nations unies sur le changement climatique, à Copenhague, le 16 décembre 2009
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, Excellences, chers amis,
Je vous promets de ne pas parler plus longuement que celui qui a parlé le plus ici, cet après-midi.
Permettez-moi un premier commentaire, que j’aurais voulu aborder avec le point précédent, traité par les délégations du Brésil, de Chine, de l’Inde et de la Bolivie. Depuis notre place, nous avons demandé la parole, mais il ne nous a pas été possible de la prendre.
La représentante de Bolivie a dit –j’en profite pour saluer le camarade président Evo Morales, ici présent (Applaudissements), président de la République de Bolivie-, elle a dit entre autres choses ce qui suit –je l’ai noté sur ce papier : « Le texte présenté n’est pas démocratique, il ne part pas d’une politique d’inclusion ».
A peine suis-je arrivé que nous avons entendu la présidente de la séance précédente, la ministre, dire qu’il y avait un document, mais personne ne le connaît. J’ai réclamé le document, mais il ne nous est pas encore parvenu. Je crois que personne ne sait au juste ce que c’est que ce document, il doit être « top secret ». La camarade bolivienne n’avait donc pas tort de dire : « Il n‘est pas démocratique, il ne part pas d’une politique d’inclusion ».
Mais, Mesdames et Messieurs, ceci n’est-il pas justement à l’image de la réalité du monde ? Vivons-nous dans un monde démocratique ? Le système mondial se base-t-il sur l’inclusion ? Y a-t-il une once de démocratie ou d’inclusion à attendre du système mondial actuel ? Cette planète est régie par une dictature impériale, et depuis cette tribune, nous continuons de le dénoncer. A bas la dictature impériale, et vivent les peuples, la démocratie et l’égalité sur cette planète ! (Applaudissements)
L’exclusion que nous constatons ici en est le reflet. Il existe un groupe de pays qui se croient supérieurs à nous, ceux du Sud, à nous, ceux du tiers monde, à nous, les sous-développés, ou, comme le dit le grand ami Eduardo Galeano : nous, les pays écrasés par l’histoire qui nous est passée dessus comme un train.
Il n’y a donc vraiment pas lieu de s’en étonner : il n’y a pas de démocratie dans ce monde, et nous sommes confrontés ici, une fois de plus, à une preuve évidente de l’existence de la dictature impériale mondiale.
Deux jeunes gens ont fait irruption ici, bien heureusement les forces de l’ordre se sont comportées correctement, il n’y a eu qu’une petite bousculade, et ils se sont montrés coopératifs, si j’ai bien compris…
Mais dehors, vous savez, il y a beaucoup de monde. Bien sûr, ils ne tiennent pas tous dans cette salle. J’ai lu dans la presse que quelques personnes ont été arrêtées, qu’il y a eu des manifestations intenses dans les rues de Copenhague, et je tiens à saluer tous ces gens qui sont dehors, des jeunes pour la plupart (Applaudissements). Ce sont des jeunes qui s’inquiètent, et avec raison, beaucoup plus que nous de l’avenir du monde. La plupart d’entre nous qui sommes dans cette salle ont le soleil dans le dos, alors qu’eux le reçoivent en pleine figure, et ils s’en inquiètent sérieusement.
On pourrait dire, Monsieur le Président, qu’un spectre hante Copenhague, pour paraphraser Karl Marx, le grand Karl Marx. Un spectre hante les rues de Copenhague, et je crois qu’il hante cette salle en silence, il est là, parmi nous, il se glisse dans les couloirs, monte, descend. Ce spectre est un spectre qui épouvante tellement que presque personne n’ose même le nommer. Ce spectre, c’est le capitalisme ! (Applaudissements) Presque personne n’ose le nommer, mais il s’appelle capitalisme, et les peuples grondent dehors, entendez-les !
Je lisais certains des slogans que les jeunes scandaient dans les rues, et je crois en avoir entendu de nouveau quelques-uns quand ces deux jeunes gens ont fait irruption ici. J’en cite un : « Ne changez pas le climat, changez le système. » (Applaudissements). Je le reprends à notre compte : Ne changeons pas le climat, changeons de système, et c’est ainsi que nous pourrons commencer à sauver la planète. Le capitalisme, ce modèle de développement destructeur, est en train d’en finir avec la vie, il menace de détruire définitivement l’espèce humaine.
Un autre slogan donne à réfléchir, parce qu’il est tout à fait d’actualité, avec cette crise bancaire qui a ébranlé le monde et qui continue de le secouer, et la manière dont le Nord riche a volé au secours des banquiers et des grandes banques. Les Etats-Unis à eux seuls… Le montant de la somme qu’ils ont versée pour sauver les banques est astronomique, on s’y perd… Voilà ce qu’on dit dans la rue : « Si le climat avait été une banque, il aurait déjà été sauvé. » Et je crois que c’est vrai (Applaudissements). Si le climat avait été une banque capitaliste, une des plus grandes, il y a belle lurette que les gouvernements riches l’auraient sauvé.
Je crois qu’Obama n’est pas arrivé. Il a reçu le prix Nobel de la Paix pratiquement le même jour où il envoyait 30 000 soldats de plus tuer des innocents en Afghanistan, et le président des Etats-Unis va se présenter ici auréolé du prix Nobel de la Paix.
Les Etats-Unis détiennent la planche à billets, la machine à faire des dollars. C’est ainsi qu’ils ont sauvé, ou du moins croient avoir sauvé, les banques et le système capitaliste.
Bien, ceci était un commentaire en marge. Je voulais le faire avant, je levais la main pour pouvoir accompagner le Brésil, l’Inde, la Bolivie, la Chine, soutenir leur position intéressante et dire que le Venezuela et les pays de l’Alliance bolivarienne la partagent totalement, mais la parole ne m’a pas été donnée. Je vous demande seulement de ne pas compter ces minutes, M. le Président, ce n’était qu’une petite mise au point. (Applaudissements)
Figurez-vous que j’ai eu le plaisir de rencontrer ici cet écrivain français, Hervé Kempf. Je vous recommande vivement ce livre, il existe en espagnol -Hervé est par ici-, en français bien sûr et en anglais sûrement : Comment les riches détruisent la planète, d’Hervé Kempf. Voilà pourquoi le Christ a dit : « Il sera plus facile de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille que de faire entrer un riche au Royaume des Cieux. » C’est ce qu’a dit le Christ, Notre Seigneur. (Applaudissements)
Les riches détruisent la planète. Ils veulent peut-être aller s’installer dans une autre quand ils auront fini de détruire celle-ci. Peut-être caressent-ils ce projet. Mais pour le moment, on n’en voit pas d’autre à l’horizon de la galaxie.
J’ai feuilleté ce livre dès qu’il m’est parvenu - c’est Ignacio Ramonet, lui aussi présent dans cette salle, qui me l’a offert - et je retiens du prologue ou du préambule cette phrase, significative. Voilà ce qu’écrit Kempf : « Nous ne pourrons pas réduire la consommation de biens matériels à l’échelle mondiale si nous ne faisons pas en sorte que les puissants diminuent la leur de plusieurs crans, et si nous ne combattons pas l’inégalité. Il est nécessaire d’adjoindre au principe écologiste, si utile à l’heure de la prise de conscience –penser globalement et agir localement–, un autre principe qu’impose la situation : consommer moins et distribuer mieux. » C’est là un bon conseil que nous donne l’écrivain français Hervé Kempf.
Monsieur le Président, le changement climatique est sans aucun doute le problème environnemental le plus dévastateur de ce siècle : inondations, sécheresses, tempêtes sévères, ouragans, dégel ; montée du niveau moyen de la mer, acidification des océans, vagues de chaleur… Tous ceci aggrave l’impact des crises mondiales qui s’abattent sur nous.
L’activité humaine actuelle dépasse le seuil du développement durable et met en danger la vie sur la planète. Mais, je tiens à le souligner, nous sommes là aussi profondément inégaux. Les 500 millions de personnes les plus riches, soit 7%, sept pour cent, seven, de la population mondiale, ces 7% sont responsables de 50% des émissions polluantes, alors que la moitié la plus pauvre de la population de la planète – la moitié, 50% – n’émet que 7% des gaz polluants. Voilà pourquoi je m’étonne : il me paraît bizarre de solliciter ici la Chine et les Etats-Unis dans les mêmes termes. Les Etats-Unis comptent peut-être 300 millions d’habitants, et la Chine, cinq fois plus. Les Etats-Unis consomment plus de 20 millions de barils de pétrole par jour, et la Chine arrive à peine à 5 ou 6 millions. On ne peut pas demander la même chose aux Etats-Unis et à la Chine. Voilà un sujet qui mérite discussion. Espérons que les chefs d’Etat et de gouvernement pourront s’asseoir ensemble et discuter ces questions pour de bon, cartes sur table.
En outre, Monsieur le Président, 60% des écosystèmes de la planète sont endommagés, et 20% de l’écorce terrestre est dégradée. Nous avons été les témoins impassibles de la déforestation, de la conversion de terres, de la désertification, des altérations des systèmes d’eau douce, de la surexploitation des ressources marines, de la contamination et de la perte de la diversité biologique. La surexploitation de la terre dépasse de 30% sa capacité de régénération. La planète perd sa capacité d’autorégulation, elle est en train de la perdre. Nous produisons chaque jour bien plus de déchets que nous ne sommes capables d’en traiter. La survie de notre espèce est une question qui hante la conscience de l’humanité.
Malgré l’urgence, deux années de négociations se sont écoulées pour élaborer une seconde série d’engagements sous le Protocole de Kyoto, et nous participons à cette réunion sans être parvenus à un accord réel et significatif.
Soit dit en passant, sur ce texte surgi du néant - c’est ce qu’ont dit certains, dont le représentant chinois - le Venezuela annonce, les pays de l’ALBA, de l’Alliance bolivarienne annoncent que nous n’accepterons pas, qu’on le sache déjà, d’autre texte que celui qui provient des groupes de travail, du Protocole de Kyoto et de la Convention. Ce sont des textes légitimes qui ont donné lieu ces dernières années et ces dernières heures à des débats intenses. Je crois que vous n’avez pas dormi. Vous n’avez ni déjeuné ni dormi, c’est bien cela ? Il ne semble pas logique, dans ces conditions, qu’un texte surgisse du néant, comme vous le dites.
Aujourd’hui, en ce moment même et jusqu’à présent, de toute évidence l’objectif scientifiquement établi de réduire les émissions de gaz polluants et de parvenir à un accord de coopération à long terme semble avoir échoué. Quelle en est la raison ? Il ne fait aucun doute que la raison est l’attitude irresponsable et le manque de volonté politique des nations les plus puissantes de la planète. Que personne ne se sente blessée. Je ne fais que reprendre les propos du grand José Gervasio Artigas quand il affirmait : « Avec la vérité, je n’offense ni ne crains personne » ; mais il s’agit vraiment d’une attitude irresponsable, caractérisée par ses tergiversations, son exclusion, sa manipulation élitiste d’un problème qui nous incombe à tous et que nous ne pourrons résoudre que tous ensemble.
Le conservatisme politique et l’égoïsme des grands consommateurs, des pays les plus riches, révèlent un manque de sensibilité et de solidarité flagrant envers les plus pauvres, les affamés, les plus vulnérables aux maladies et aux désastres naturels.
M. le Président : il est indispensable de parvenir à un nouvel et seul accord applicable à des parties absolument inégales, par l’ampleur de leurs contributions et de leurs capacités économiques, financières et technologiques, et basé sur le strict respect des principes énoncés dans la Convention.
Les pays développés devraient contracter des engagements contraignants, clairs et concrets de réduction de leurs émissions, et assumer des obligations d’assistance financière et technologique aux pays pauvres, pour faire face aux dangers destructeurs du changement climatique. A cet égard, la situation particulière des Etats insulaires et des pays les moins développés devrait être pleinement reconnue.
M. le Président : le changement climatique n’est pas le seul problème qui frappe aujourd’hui l’humanité. D’autres fléaux et d’autres injustices nous guettent. Le fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres n’a cessé de se creuser en dépit de tous les Objectifs du millénaire, du Sommet de Monterrey sur le financement, de tous ces sommets, comme le faisait remarquer ici le président du Sénégal, qui dénonçait une grande vérité : les promesses, tant de promesses non tenues, alors que le monde continue sa marche destructrice.
Le revenu total des 500 individus les plus riches du monde est supérieur au revenu des 416 millions de personnes les plus pauvres. Les 2,8 milliards de personnes qui vivent dans la pauvreté, avec moins de deux dollars par jour et qui représentent 40% de la population mondiale –je dis bien 40% de la population de la planète !– se partagent seulement 5% du revenu mondial.
Aujourd’hui, environ 9,2 millions d’enfants meurent avant l’âge de cinq ans, et 99,9% de ces décès ont lieu dans les pays les plus pauvres. La mortalité infantile est de 47% décès pour 1 000 naissances vivantes ; mais elle est de 5 décès seulement dans les pays riches. L’espérance de vie sur la planète est de 67 ans, mais de 79 ans dans les pays riches et de 40 ans seulement dans certains pays pauvres.
En outre, il existe 1,1 milliard d’habitants privés d’accès à l’eau potable ; 2,6 milliards sans services sanitaires et plus de 1,02 milliard de personnes affamées. Tel est le tableau actuel du monde.
Mais, et la cause ? Quelle en est la cause ? Parlons-en un peu, ne nous dégageons pas de nos responsabilités, n’éludons pas la profondeur du problème. La cause, sans l’ombre d’un doute –je reviens sur cette question– de tout cette situation désastreuse, c’est le système métabolique destructeur du capital et son modèle incarné : le capitalisme.
J’ai ici une citation que j’aimerais vous lire, brièvement, de ce grand théologien de la Libération, Leonardo Boff, qui comme chacun sait, est brésilien, c’est-à-dire « notre-américain ».
Voici ce que dit Leonardo Boff sur cette question : « Qu’elle est la cause ? Eh bien, la cause c’est le rêve de vouloir chercher le bonheur à travers l’accumulation matérielle et du progrès sans fin, en recourant à la science et à la technique, avec lesquelles on peut exploiter de manière illimitée toutes les ressources de la Terre ». Et il cite quelque part Charles Darwin et sa théorie de la sélection naturelle, la survie des plus forts ; mais nous savons que les plus forts survivent sur les cendres des plus faibles.
Jean-Jacques Rousseau –il est bon de s’en souvenir– signalait quant à lui : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime ». C’est pourquoi l’empire parle de liberté : la liberté d’opprimer, d’envahir, d’assassiner, d’anéantir, d’exploiter, voilà sa liberté. Et Rousseau ajoute la phrase libératrice : « Seule la loi libère ».
Certains pays s’amusent à empêcher qu’un document soit adopté à cette rencontre. Pourquoi ? Parce que, précisément, ils ne veulent pas de loi, ils ne veulent pas de norme, car le fait qu’il n’y ait pas de norme leur permet d’exercer leur liberté d’exploiter, leur liberté destructrice.
Faisons un effort et faisons pression, ici et dans les rues, pour qu’ici, de cette rencontre, naisse un engagement, un document qui engage les pays les plus puissants de la Terre ! (Applaudissements).
M. le Président : Leonardo Boff se demande –vous avez connu Leonardo Boff ? J’ignore si Leonardo a pu faire le voyage. J’ai fait sa connaissance au Paraguay ; je l’ai toujours beaucoup lu– : « Une Terre finie peut-elle supporter un projet infini ? ». La thèse du capitalisme du développement infini est un modèle destructeur. C’est un état de fait et nous devons l’accepter.
Et Boff de nous demander : « Que pouvons-nous attendre de Copenhague ? » A peine ce simple aveu : nous ne pouvons plus continuer ainsi, et un objectif simple : nous allons changer de cap ? Faisons-le, mais sans cynisme, sans mensonges, sans doubles agendas, sans documents issus du néant, et avec la vérité comme valeur ultime.
M. le Président, Mesdames et Messieurs, depuis le Venezuela nous demandons jusqu’à quand allons-nous permettre de telles injustices et de telles inégalités ? Jusqu’à quand allons-nous tolérer l’actuel ordre économique international et les mécanismes de marché en vigueur ? Jusqu’à quand allons-nous permettre que de grandes épidémies comme le VIH/sida déciment des populations entières ? Jusqu’à quand allons-nous permettre que les affamés soient privés de la possibilité de se nourrir et de nourrir leurs enfants ? Jusqu’à quand allons-nous permettre que des millions d’enfants continuent de mourir de maladies curables ? Jusqu’à quand allons-nous permettre des conflits armés qui massacrent des millions d’être innocents à seule fin que les puissants puissent s’approprier les ressources d’autres peuples ?
Que cessent les agressions et les guerres ! C’est que nous, les peuples du monde, demandons aux empires, à ceux qui prétendent continuer de dominer le monde et à nous exploiter. Nous ne voulons plus de bases militaires impériales ni de coups d’Etat ! Construisons un ordre économique et social plus juste et équitable. Eradiquons la pauvreté. Stoppons immédiatement les niveaux élevés d’émission de gaz, freinons la dégradation environnementale et évitons la grande catastrophe du changement climatique. Adhérons au noble objectif d’être tous plus libres et solidaires !
M. le Président, il y a près de deux siècles, un Vénézuélien universel, libérateur de nations et précurseur de consciences, légua à la postérité cet apophtegme, chargé de volonté : « Si la nature s’oppose, nous lutterons contre elle et nous la forcerons à nous obéir ». C’était Simon Bolivar, le Libertador.
Depuis le Venezuela bolivarien où, un jour comme aujourd’hui… à propos, il y a exactement dix ans que nous avons vécu la plus grande tragédie climatique de notre histoire, la tragédie dite de Vargas ; depuis ce Venezuela dont la révolution tente de conquérir la justice pour tout son peuple, uniquement possible à travers la voie du socialisme… Le socialisme, cet autre spectre dont parlait Karl Marx, se promène aussi par là-bas ; mais il s’agit plutôt d’un « contre-spectre ». Le socialisme est la voie à suivre, c’est la seule voie qui permettra de sauver la planète, je n’ai pas l’ombre d’un doute là-dessus. Et le capitalisme est le chemin de l’enfer, le chemin qui mènera à la destruction du monde.
Le socialisme, depuis ce même Venezuela qui, pour cette même raison, est en butte aux menaces de l’empire nord-américain, depuis les pays qui forment l’ALBA, l’Alliance bolivarienne, nous lançons notre exhortation. J’aimerais, avec tout le respect que je vous dois et du plus profond de mon âme, au nom de beaucoup sur cette planète, exhorter les gouvernements et les peuples de la Terre, en paraphrasant Simon Bolivar, le Libertador : Si la nature destructrice du capitalisme s’oppose, alors luttons contre elle et forçons-la à nous obéir ; n’attendons pas le bras croisés la mort de l’humanité.
L’histoire nous appelle à l’union et à la lutte. Si le capitalisme s’oppose, nous sommes dans l’obligation de livrer la bataille contre le capitalisme et d’ouvrir les voies du salut de l’espèce humaine. Cette tâche nous incombe à tous, sous les bannières du Christ, de Mahomet, de l’égalité, de l’amour, de la justice, de l’humanisme, du véritable et plus profond humanisme. Si nous ne le faisons pas, la plus merveilleuse création de l’univers, l’être humain, disparaîtra, elle disparaîtra !
Cette planète à des milliards d’années, et elle a vécu pendant des milliards d’années sans nous, l’espèce humaine. Autrement dit, elle n’a pas besoin de nous pour exister. Par contre, nous ne pouvons pas vivre sans la Terre, et nous sommes en train de détruire la Pachamama, comme dit Evo, comme disent nos frères aborigènes d’Amérique du Sud.
Pour conclure, M. le président, écoutons Fidel Castro lorsqu’il a dit : « Une espèce est en voie d’extinction : l’Homme ». Ecoutons Rosa Luxembourg lorsqu’elle a lancé : « Socialisme ou barbarie ». Ecoutons le Christ rédempteur lorsqu’il dit : « Bienvenus les pauvres, car le royaume des cieux leur appartient ».
M. le Président, Mesdames et Messieurs, soyons capables de faire de cette Terre non pas la tombe de l’humanité ; faisons de cette Terre un ciel, un ciel de vie, de paix et de fraternité pour toute l’humanité, pour l’espèce humaine.
M. le président, Mesdames et Messieurs, merci beaucoup et bon appétit (Applaudissements)
mardi 24 novembre 2009
Brève histoire du communisme
La pensée de Marx ressemble fort peu à ce qu'on appelle en général "le marxisme".
Marx aurait à présent de nouvelles raisons de répéter à ceux qui définissaient sa pensée comme un "déterminisme économique": "Si c'est cela le marxisme, il est certain que moi, Karl Marx, je ne suis pas marxiste."
Toutes les perversions intégristes des faux héritiers de Marx ont commencé avec un contresens sur la définition même du socialisme "scientifique". Le terme "scientifique" a été pris au sens du positivisme, c'est-à-dire de cette prétention à atteindre une vérité définitive en réduisant la connaissance, y compris celle de l'homme, de son histoire et de ses créations, à celle de "faits" et de "lois" et à tirer de là une morale et une politique.
C'est oublier que la science et la technique nous fournissent des moyens, non des fins. Que le socialisme ne peut être "scientifique" que dans ses moyens.
Marx n'oppose pas le socialisme "scientifique" à l'utopie. Il montre comment l'utopie de "l'homme total" trouve, au milieu du XIXe siècle, la force historique - la classe ouvrière - capable de passer de l'utopie au "mouvement réel". En face de l'économie de marché, de la concurrence isolant les hommes, elle permettra de créer, "selon un plan conscient", une société où "le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous" (Manifeste communiste).
Il n'a jamais prétendu que le socialisme était la conclusion d'un théorème !
Marx a énoncé tous les thèmes majeurs du socialisme avant même d'aborder la moindre analyse scientifique de l'économie. Dès 1843, plus de vingt ans avant le Capital, il est socialiste par un choix moral, par un acte de foi qu'il appelle, dans le langage des philosophes de son temps, "l'impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l'homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable". Il définit, à la même date, la "mission historique" du prolétariat: la "reconquête totale de l'homme".
Lorsque Marx définit le socialisme, il le définit par ses fins: une société créant les conditions économiques, politiques, culturelles telles que "celui qui porte en soi un Raphaël puisse le développer pleinement".
La pensée de Karl Marx est une philosophie critique, le contraire du dogmatisme intégriste.
Le dogmatisme se fonde sur l'illusion ou la prétention de s'installer dans l'être et de dire sur lui la vérité absolue. La philosophie critique, en revanche, est la prise de conscience que tout ce que nous disons de la nature, de l'histoire ou de Dieu, c'est un homme qui le dit. Donc une affirmation provisoire, relative à nos connaissances et à nos expériences du moment. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que Marx proclamait son socialisme "scientifique" et non pas au sens positiviste, au sens de l'intégrisme scientiste prétendant être le "reflet" exhaustif et immuable de la réalité. Pas davantage au sens d'un intégrisme "rationaliste", considérant universelle et éternelle la structure du monde à telle ou telle époque de son histoire.
Dans Socialisme utopique et Socialisme scientifique, Engels souligne cette relativité historique de la doctrine socialiste. Il recherche surtout, chez les précurseurs, les vérités qu'ils apportent en les débarassant de l'illusion proprement idéologique selon laquelle "le socialisme est l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues...indépendantes du temps, de l'espace et du développement de l'histoire humaine", fruit d'une révélation divine ou d'une raison immuable.
Pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer "sur un terrain réel". "La tâche ne consistait plus à fabriquer un système social aussi parfait que possible, mais à étudier le développement historique de l'économie qui avait engendré d'une façon nécessaire ces classes et leur antagonisme, et à découvrir dans la situation économique ainsi créée les moyens de résoudre le conflit."
Cette conception du "socialisme scientifique" se distingue radicalement de l'intégrisme positiviste de trop d'épigones de Marx.
En vertu d'une opposition manichéenne entre la "théorie scientifique" et l'"idéologie", Althusser affirmait péremptoirement, en 1961, que la "coupure épistémologique" par laquelle Marx sautait d'un bond de l'idéologie à la science se situait entre 1844 et 1845. En 1982, dans sa Réponse à John Lewis, cette thèse n'était plus défendable - même en France - car dans l'intervalle avait été publiée la traduction des Grundrisse (datant de 1857-1858). Or, dans les Grundrisse, doit avouer mélancoliquement Althusser, "il est trés souvent question de l'aliénation". Il en est même question dans le Capital en 1867, concède Althusser. Décidément, il ne reste plus beaucoup de temps à Marx pour devenir marxiste !
A force de repousser la "coupure", on en arrive à penser qu'elle se situe entre Marx et Althusser. Marx étant du côté de l'"idéologie" et Althusser, du côté de la "science" !
La conception du socialisme chez Marx repose sur une philosophie critique de la connaissance? Dés ses Thèses sur Feuerbach, Marx discernait l'erreur de base du matérialisme empiriste des philosophes français du XVIIIe siècle: ils n'ont pas vu "le moment actif" de la connaissance, l'acte par lequel l'homme, pour connaître les choses, va au-devant d'elles en projetant des schémas pour les percevoir, des hypothèses pour les concevoir, et vérifie ensuite, par la pratique, la justesse de ses schémas, de ses hypothèses, de ses modèles. La connaissance est une construction de "modèles" et le seul critère de la valeur de ces modèles, c'est la pratique.
Marx attribuait une telle importance à ce moment actif de la connaissance, élaboré par Kant, Fichte et Hegel, qu'il a toujours proclamé que la source philosophique fondamentale de la philosophie marxiste, c'est précisément l'idéalisme allemand. J'insiste: l' idéalisme allemand car, dans la philosophie, il y a bien Feuerbach, mais ce n'est pas lui qui est invoqué comme source fondamentale. Engels ne cesse de répéter, dans son Ludwig Feuerbach, que Feuerbach est "infiniment plus pauvre" que Hegel. Il proclame dans la préface de 1874 à la Guerre des paysans: "S'il n'y avait pas eu précédemment la philosophie allemande, notamment celle de Hegel, le socialisme scientifique...n'eût jamais été fondé."
En 1891, il réaffirme:"Nous, socialistes allemands, nous sommes fiers de tirer nos origines non seulement de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, mais aussi de Kant, de Fichte, de Hegel." Il ne cherche nullement à construire un système socialiste à la manière des utopistes. "Je ne fabrique pas des recettes pour les gargotes de l'avenir", disait-il. Il analyse seulement la structure et les lois de croissance de la société capitaliste la plus développée de son temps: l'Angleterre.
Il en dégage deux caractères essentiels. Dans une économie de marché, c'est-à-dire une société dans laquelle tout est marchandise, y compris le travail humain, s'instaure une jungle sans finalité proprement humaine: l'économie de marché du capitalisme "n'est pas sortie des formes anomales de l'économie", écrivait Marx à Engels, après avoir lu Darwin.
Il en résumait le tableau dans sa Lettre à Joseph Bloch: "Il y a là d'innombrables forces qui se contrecarrent mutuellement, un groupe infini de parallélogrammes de forces, d'où ressort une résultante - l'évènement historique - qui peut être regardée elle-même, à son tour, comme le rpoduit d'une force agissanr comme un tout, de façon inconsciente et aveugle. car ce que veut chaque individu est empêché par chaque autre, et ce qui s'en dégage est quelque chose que personne n'a voulu."
De ces concurrences darwiniennes résulte une polarisation croissante de la richesse et du pouvoir d'un côté, de la misère et de la dépendance de l'autre.
De cette autre forme de régulation des rapports sociaux, régulation consciente et proprement humaine, Marx définit seulement les fins. "Le communisme, abolition de la propriété privée des moyens de production qui est aliénation de l'homme, est, par là-même, appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme. Il est une reconquête de l'homme, complète, consciente et ne renonçant à rien de toute la richesse acquise par le développement antérieur de l'homme social, c'est-à-dire de l'homme humain. L'homme s'approprie son être universel, d'une façon universelle, donc en tant qu'homme total", écrit Marx dans le Manuscrits de 1844.
Marx, à partir de l'étude des lois de développement de l'économie anglaise du XIXe siècle, concevait le socialisme comme le dépassement des contradictions d'un capitalisme ayant atteint sa pleine maturité. Selon lui, la Révolution française avait fourni ce modèle: une classe sociale, la bourgeoisie, est devenue économiquement dominante alors que les rapports sociaux et politiques ne correspondaient pas à ce développement entravé par des strucures encore féodales. La révolution consiste à détruire ces structures périmées et à mettre en harmonie le régime politique et social avec la réalité économique. Pour Marx, la classe ouvrière, en pleine ascension du fait de l'industrialisation de l'Europe occidentale - surtout en Angleterrre et en France - est la nouvelle "classe montante", qui a pour mission de mettre en harmonie les structures politiques et sociales avec la réalité économique de cette hégémonie du prolétariat sur une bourgeoisie qui ne peut plus maîtriser les systèmes qu'elle a créés.
Or, historiquement, la première révolution se réclamant du marxisme n'a pas éclaté et ne s'est pas développée dans des conditions correspondant à l'hypothèse de Marx.
A la différence de l'Angleterre, la Russie de 1917 était si peu industrialisée que la classe ouvrière n'y constituait que 3% de la population active. Elle ne pouvait donc prendre la relève de la bourgeoisie, une bourgeoisie également faible et qui n'avait pu faire sa propre révolution contre les survivances féodales du régime tsariste.
...Une révolution, dans de telles conditions, ne peut pas être engendrée par le simple mûrissement des contradictions du capitalisme. Elle est nécessairement conjonturelle. Par exemple: l'opposition, dans la Russie de 1917, entre la paysannerie et un certain nombre de survivances féodales; les contradictions entre cette paysannerie et les formes nouvelles d'exploitation capitaliste des campagnes que Lénine a analysées dans son livre le Développement du capitalisme en Russie; enfin la guerre et la défaite, qui avient révélé l'impuissance du système à résoudre l'ensemble de ces problèmes. Si bien que Lénine s'est trouvé devant une situation paradoxale: réaliser une révolution prolétarienne à peu prés sans prolétariat mais, en revanche, avec des paysans qui ne luttaient pas pour des objectifs socialistes.
Révolution conjoncturelle mais en même temps, et pour les mêmes raisons, révolution ponctuelle, c'est-à-dire se réalisant, non pas - comme l'avaient suggéré Marx et Engels - par un long processus de maturation, mais par un acte fulgurant, puisqu'il s'agit de saisir le moment où se conjuguent un certain nombre de contradictions hétérogènes. C'est un assaut - celui du Palais d'Hiver en étant le symbole - qui va représenter le point de rupture avec l'ancien système.
Lénine avait parfaitement conscience ce cet éloignement du schéma marxiste...
Dés 1902, dans une brochure, Que faire ?, Lénine expliquait que la conscience révolutionnaire ne peut naître spontanément de la classe ouvrière elle-même dans la sphère des rapports économiques et des luttes syndicales, et qu'elle doit être apportés "du dehors" de cette sphère. Apporter "du dehors" à la classe ouvrière la conscience de sa mission historique, des modes d'organisation et de la stratégie pour remplir cette mission, telle est la tâche du parti communiste.
Le schéma révolutionnaire conçu par Marx - à partir de l'exemple de la Révolution française -est alors inversé par Lénine: au lieu qu'une classe économiquement dominante mette en harmonie les institutions politiques et sociales avec son hégémonie économique déjà réelle, il s'agit, au contraire, à partir de conjonctures historiques favorables, de prendre le pouvoir politique, sous la direction du parti, pour créer ensuite, grâce à ce pouvoir, les conditions économiques du socialisme...
La dérive sera redoutable. Comme le soulignait Trotski: le parti parle au nom de la classe, puis l'appareil au nom du parti, les dirigeants au nom de l'appareil et, finalement, un seul parlera et pensera au nom de tous.
Lénine avait conscience de...(ces) dangers. Dés 1917, dans ses Thèses d'Avril et dans L'Etat et la Révolution il développe, dans une période d'essor de la Révolution, des thèse opposées à celles qu'il défendait dans "Que faire ?" et qu'il avait défendues après 1905, à une époque de reflux du mouvement révolutionnaire. Il rappelle, dans sa préface de 1917 aux Lettres à Kugelmann de Marx, que Marx n'appréciait rien tant que "l'initiative historique des masses"..."L'initiative de millions d'hommes apporte toujours quelque chose de beaucoup plus génial que les pensées, même les plus géniales, de quelques dirigeants et théoriciens."
Lénine était convaincu, dès le départ, que dans un environnement européen férocement hostile et qui voue, pour longtemps, la Russie à "l'encerclement", cette révolution n'aurait plus ni le temps ni la possibilité d'être fidèle à sa mission de libération. Dans le dernier article qu'il publie, avant sa mort, sur "La coopération", Lénine montre que la formule coopérative est la seule qui permettrait d'associer les larges masses, y compris la paysannerie, à l'élaboration et à la prise de décision. Mais, pour parvenir à cette "autogestion", il prévoie vingt-cinq à trente ans, afin que les paysans se convainquent à partir de leur propre expérience.
Il a le même souci de démocratie, c'est-à-dire de participation, en ce qui concerne l'éducation et la culture. Dans le même article sur la coopération, il définit ce qu'il appelle une "révolution culturelle". Dans un peuple inculte, disait-il, il ne peut pas y avoir de participation réelle à la prise de décision de la part des larges masses. Par conséquent, nous ne deviendrons un pays socialiste, décare-t-il, que si nous réalisons cette révolution culturelle grâce à laquelle les grandes masses, cultivées, pourront effectivement prendre part aux décisions.
Cela supposait que la révolution puisse se développer à un rythme lent, dans un entourage bienveillant, et avec l'aide et l'exemple de peuples mieux préparés, par leur situation économique et par la force matérielle et culturelle de leur classe ouvrière, à s'engager dans cette voie. Lénine avait conscience qu'un socialisme ne peut s'instaurer durablement et être véritablement le socialisme dans un pays comme la Russie, que si les prolétariats européens font leur propre révolution. Il comptait sur la révolution allemande. Or, après l'écrasement du mouvement spartakiste en Allemagne et l'exécution de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg, il ne peut plus compter sur cet appui.
Il comprend alors que son oeuvre est vouée à l'échec:"Nos soviets, écrit-il en 1920, dans les conditions où ils fonctionnent aujourd'hui, c'est-à-dire non plus avec une participation réelle à la prise de décision des grandes masses, mais seulement sous la direction de quelques-uns des plus instruits de nos militants, ces soviets peuvent à la rigueur construire encore le socialisme pour le peuple, mais ils ne le construisent plus par le peuple." Lénine, en 1920, voyait déjà l'arrivée du moment redoutable. Après avoir dit:"Notre ennemi principal, c'est le bureaucrate, le militant communiste qui occupe une fonction administrative dans l'Etat ou le Parti", il ajoutera, dans une réponse à Trotski qui parlait d'Etat prolétarien: "De quoi parlez-vous ? C'est un mythe ! Notre Etat est en principe un Etat prolétarien, mais c'est un Etat prolétarien, premièrement à dominante paysanne, et deuxièmement un Etat prolétarien avec une déformation bureucratique."
Dés la fin de 1921, en raison de sa maladie - il meurt en 1924 -, la situation lui échappe entièrement...
"La révolution contre le Capital de Marx", selon l'expression du dirigeant du Parti communiste italien Antonio Gramsci, suivit la voie que redoutait Lénine. Sous la direction de Staline, et dans les conditions d'un état de siège, il se produisit ce qui s'était produit pendant la Révolution française: après avoir proclamé les Droits de l'homme et promulgué la Constitution la plus démocratique, celle de 1793, le régime républicain, face à l'invasion de l'Europe entière, devient gouvernement de Salut public et impose la Terreur. De même les rêves de "démocratie socialiste" se transformaient dans les conditions analogues de contre-révolution armée et d'invasion étrangère, en la plus implacable des "dictatures du prolétariat", forme d'un intégrisme politique exacerbé.
La nécessité de résister à la pression extérieure et de créer une puissance égale à celle des rivaux conduisit à donner une priorité absolue à l'industrialisation dans ce pays qui ne l'avait pas encore connue. Le coût humain en fut aussi effroyable que celui de l'industrialisation, au XIXe siècle, de l'Angleterre et de la France qui connaissaient le travail dans les mines d'enfants de cinq ans et un taux de mortalité ouvrière qui effrayait même les industriels quant à l'avenir de leur main d'oeuvre. Cette industrialisation fut aussi conduite par des dictatures de fer, de Napoléon Ier à Napoléon III.
La hantise soviétique de "rattraper" le retard sur l'Occident et de faire de l'URSS une grande puissance industrielle et militaire fît disparaître la finalité humaine du socialisme: la croissance devint la priorité des priorités et une fin en soi.Les principes furent laminés comme les hommes. Le plan, qui avait pour but, chez Marx, d'arracher l'économie à la jungle des concurrences et des affrontements, et de l'ordonner à des fins humaines, devint, de Staline à Khrouchtchev et à Brejnev, une gestion centralisée et bureaucratique, étouffant les initiatives de la base pour réserver toutes les décisions au sommet, et exiger à tous les échelons une soumission aveugle et parfois sanglante.
La socialisation des moyens de production ne fut plus conçue sous la forme d'un réseau de coopératives autogérées mais se transforma en son contraire: une étatisation qui conduisit l'économie au chaos et la liberté au cachot.
Dans cette conception de l'Etat, les soviets qui, au départ, étaient des conseils ouvriers et paysans, devinrent les simples "courroies de transmission" de la machine bureaucratique.
Toutes les expressions humaines de la vie sociale furent écrasées ou défigurées. La foi fut considérée comme une "idéologie" de résignation et l'athéisme comme religion d'Etat, alors que Marx, dans l'Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, lorsqu'il flétrissait, comme "opium du peuple" l'esprit de la "Sainte Alliance" dirigée contre les peuples, voyait en la religion, dans la même page et dans le même mouvement de pensée, "une expression de la détresse humaine et aussi une protestation contre cette détresse".
L'on exigea des arts qu'ils devinssent une "courroie de transmission" de la propagande officielle, le "réalisme socialiste" interdisant d'aborder la réalité pour n'en pas voir les contradictions et les tragédies.
La pensée fut conçue à la manière du positivisme, comme un reflet d'une réalité toute faite, et définie dans la vulgate stalinienne de la philosophie: trois principes du matérialisme, quatre lois de la dialectique, cinq étapes de l'histoire.
Ainsi, l'opposition marxiste d'une philosophie de l'acte à une philosophie de l'être devenait l'antithèse manichéenne, stérile et anti-historique, entre un matérialisme tenu pour révolutionnaire et un idéalisme tenu pour fondement du conservatisme et de la réaction.
La dialectique cessait d'être la méthode critique et vivante d'interrogation expérimentale du réel, et redevenait un système et un catalogue de lois immuables. Le matérialisme historique de Marx, hypothèse qui avait constitué un progrès décisif dans la recherche pour se défendre contre l'illusion selon laquelle les idées sont le moteur de l'histoire, et qui appelait à déchiffrer la vie sociale comme une totalité organique, fut momifiée en une philosophie de l'histoire semblable aux providentialismes anciens: les sociétés passent nécessairement d'un stade à un autre pour aboutir tout aussi fatalement au communisme.
L'exportation de cet intégrisme d'une théologie sans Dieu, considérant le système soviétique comme le modèle unique et immuable du socialisme, a conduit les partis communistes de l'Europe comme du Tiers-Monde à une faillite généralisée. Ceux du Tiers-Monde, parce que ce modèle avait été élaboré à partir d'expériences propres à l'Occident, telles que l'économie politique anglaise, la philosophie allemande ou le socialisme français, et parce que le socialisme y était conçu comme une transition entre le capitalisme et le communisme. Mais comment appliquer, sans une transposition fondamentale, cette grille de déchiffrement à des peuples qui ne partaient pas de structures capitalistes, ni même féodales, que l'Occident avait connues ? Quant aux partis communistes européens, si Marx avait donné un exemple d'analyse du mouvement de l'histoire à partir du développement d'un capitalisme parvenu, en Europe occidentale, à maturité, la révolution soviétique, née dans des conditions conjoncturelles d'exception, ne pouvait être donnée comme modèle universel que par une extrapolation hallucinée, sans prise sur la réalité historique de l'Occident.
Cette perversion intégriste a transformé le marxisme de Marx en son contraire: la méthodologie de l'initiative historique permettant à Marx d'analyser les contradictions des sociétés de son temps et de suggérer un projet capable de les surmonter a été dégradée en un système dogmatique de répétition stéréotypée de formules qui avaient pu être des hypothèses valables pour comprendre les sociétés du siècle dernier, mais qui étaient devenues inutilisables lorsqu'elles ne donnaient plus naissance à d'autres hypothèses de travail en fonction de la réalité et des problèmes de notre siècle. Ceux de l'Europe, car le socialisme ne pouvait être le dépassement d'un capitalisme sous-développé comme celui de la Russie de 1917. Il pouvait naître d'un développement organique des contradictions d'un capitalisme pleinement développé et non d'une explosion conjoncturelle. Et moins encore d'une destruction complète et brutale d'une économie de marché pour imposer, d'en haut, et par la force, une planification volontariste ne tenant pas compte des structures économiques et sociales, fruit de l'histoire propre de chaque pays et de son développement technique t politique.
Ce "placage" d'un "modèle" importé, construit dans des conditions radicalement différentes, ne pouvait conduire qu'à des régimes de contrainte dont on peut même s'étonner - et se réjouir - que leur effondrement, en Pologne, en Hongrie, en Bulgarie, en tchécoslovaquie, en Allemagne de l'Est, se soit produit sans violence. Ce qui est un cas exceptionnel, unique même, dans l'histoire des révolutions comme des contre-révolutions.
Nous retrouvons là le caractère fondamental de tout intégrisme: réduire une méthode, une foi, une politique, à la forme qu'elle a pu revêtir à une époque antérieure de l'histoire. Et la conséquence inéluctable de ce dogmatisme: l'inquisition. Car si je suis assuré de détenir la vérité absolue, quiconque la refuse est soit un malade qu'il convient d'enfermer dans un asile psychiatrique, soit un réfractaire conscient dont le refus volontaire de la vérité mérite la prison ou la mort.
Telle est la logique extrême de tout intégrisme triomphant.
Roger Garaudy, Intégrismes, Editeur Belfond, 1990, pp 31 à 46 (extraits)
mardi 13 octobre 2009
Quelles alternatives au capitalisme? Entretien avec Frei Betto
| Sur http://www.michelcollon.info/ |
|
Nous avons aujourd'hui la chance de nous entretenir avec Frei Betto, écrivain, porte-voix de la Théologie de la libération et ex-conseiller du Président brésilien Lula. Quelles alternatives après le capitalisme? Et que pouvons-nous apprendre des expériences alternatives en Amérique latine?
Frei Betto, pour le temps
que vous nous accordez, je propose que nous nous épargnions la
dénonciation des aberrations du système, mais que nous commencions
directement là où de nombreux débats s'arrêtent en discutant
directement des alternatives. Quelles sont les expériences situées en
dehors de la logique capitaliste existantes qui vous ont marqué le plus
et pourquoi? Propos recueillis par Andrea Duffour |
mardi 22 septembre 2009
Un système économique structurellement irrécupérable, par Gilles Bonafi
La
récession est terminée, c’est vrai. La dépression commence juste et le
chômage de masse en est le révélateur. Nous ne sommes pas en 1929,
c’est bien plus grave. Je ne reviendrai pas sur mes différentes
analyses car bientôt les évènements vont s’enchaîner (guerres,
faillites, krach boursier, etc).
Pour comprendre pourquoi la bourse fonctionne encore il suffit de lire ce que Pierre Jovanovic écrit sur son blog (http://www.jovanovic.com/blog.htm).
Il explique ainsi que « 40%
du volume du NYSE est généré par 5 titres » ce qui a été confirmé par
l’analyste financier Olivier Crottaz qui a même publié le graphique
idoine. Source : http://blog.crottaz-finance.ch/wp-content/uploads/2009/09/volume-journalier-contre-nyse1.jpg.
Pour
résumer, ils se refilent des paquets d’actions en faisant monter la
mayonnaise et tout ceci déconnecté de toute réalité économique.
Ubuesque!
J’ai
donc décidé d’écrire une série d’articles afin de démontrer que ce que
certains nomment le capitalisme est non seulement une monstruosité mais
de plus est totalement irrécupérable.
J’ai souvent employé le terme crise systémique pour analyser le crack actuel, il faudrait plutôt parler de crise structurelle.
En
effet, on a énormément commenté l’échec du communisme et ses dérives
dictatoriales (Staline, Mao), mais il existe très peu d’analyses de
fond concernant notre système économique actuel qui, lui aussi, ne peut
que nous conduire au désastre et à la dictature.
Tout d’abord, il convient de noter que Karl Marx a commis 2 erreurs fondamentales.
Premièrement, son analyse repose sur l’idée que c’est « la baisse tendancielle du taux de profit qui est à l’origine des crises qui ponctuent l’histoire du capitalisme. »
Or, l’économiste Philippe Simmonnot a réfuté formellement cette théorie. Pour ceux qui veulent approfondir, l’explication de L'erreur de Marx est sur mon blog.
Deuxièmement, Marx a « oublié » Freud (il est arrivé plus tard) et ses travaux sur l’inconscient, ce que Bernard
Stiegler résume en affirmant que « le capitalisme du XXe siècle a capté
notre libido et l'a détournée des investissements sociaux. » Je peux
ajouter qu’il a fini par nous formater au travers du fétichisme de
l’objet.
L’ensemble
des médias appartenant au petit groupe dominant, la réalité a fini par
nous échapper et nous ne voyons plus le monde tel qu’il est. Ce « psycho-pouvoir »
qui permet de fabriquer notre conscience collective est le seul qui
soit véritablement à détruire car « la vérité seule est
révolutionnaire. »
D’ailleurs, pour Hannah Arendt, le totalitarisme est avant tout une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales.
Pour mieux comprendre, il faut relire « Le Meilleur des mondes », d’Aldous Huxley qui n’est pas un roman, mais un programme politique résumé dans la préface de 1946 :
« Un
Etat totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le
tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de
directeurs auraient la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude. »
Il fait d’ailleurs la synthèse de notre époque : «À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s'accroître en compensation. »
Claude Lévi-Strauss avait lui aussi donné le ton : « La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l'asservissement. »
Nous sommes donc une population d’esclaves, une idée que met en avant le film de Jean-François Brient « De la servitude moderne ».
Source : De la servitude moderne n°1, De la servitude moderne n°2, De la servitude moderne n° 3 (sur mon blog).
Pourtant, il convient d’analyser pourquoi le capitalisme nous conduit in fine à la dictature.
En
effet, les économistes qui sont devenus des mathématiciens ont oublié
que ce qui caractérise notre système économique est son caractère
mafieux régit par une seule loi, celle du plus fort.
Pots de vin, menaces, assassinats font partie intégrante du processus de conquête des marchés. Le livre « Gomorra » de Roberto Saviano est l’exact reflet de notre société.
Sur
le plan mathématique (car le monde est écrit en langage mathématique)
ceci est illustré par la loi de Pareto (que l’on nomme aussi loi de puissance) qui démontre que les
revenus se répartissent toujours selon une loi mathématique
décroissante d’allure exponentielle. L’économiste Moshe Levy explique
que « la loi de Pareto, loin d’être universelle et inéluctable, ne serait que le mode de fonctionnement particulier d’une société égocentrique »
et que «ce sont les effets stochastiques (et non l’intelligence et le
travail) de la concurrence qui enrichissent certains au détriment de la
majorité, menant à la répartition de Pareto. » (Source :http://bschool.huji.ac.il/segel/moshe-l/SF.pdf.)
Or, pour rester dans le cadre des mathématiques, il est important de comprendre ce que l’on nomme les fractales. Les objets fractals s’apparentent à des structures gigognes ce qui s’applique à la loi de puissance. Pour faire simple, 20% des plus riches détiennent 80 % du capital mais au sein de ces 20 % la loi de Pareto s’applique aussi, etc, etc.
D’ailleurs, les 20 personnes les plus riches du monde ont une fortune personnelle estimée en 2009 à 415 milliards de dollars soit un peu moins que le PIB de la Suisse (500 milliards de dollars)! (Source : Liste des milliardaires du monde en 2009)
Les 1% les plus riches représentaient 10% du PIB en 1979 et 23% aujourd’hui. 53 % en 2039 ?
Il
faut donc comprendre que la tare fondamentale de notre système
économique réside dans l’accumulation du capital. En effet, le
capitalisme conduit structurellement à la dictature par une
accumulation colossale de richesses par un petit nombre.
Il est donc par essence non redistributif. En effet de par sa structure basée sur la dette il favorise le capital et place la banque et la finance au coeur du système. Or, l'essentiel des intérêts sont perçus in fine par un petit nombre de personnes qui finissent par s'emparer du système. Je nomme cela l'effet Monopoly (célèbre jeu dans lequel ne subsiste qu'un seul vainqueur ayant ruiné les autres).
Ceux qui croient encore dans les bienfaits de la main invisible du marché, devraient se rendre compte qu’elle est en train de fouiller dans nos poches au profit de quelques-uns. L’actualité nous le prouve tous les jours.
De plus, un placement d’argent est sur le plan mathématique une exponentielle. Vous pouvez d’ailleurs le constater en cliquant sur Exponentielle et capital ».
Cette
accumulation de capital a une contrepartie : l’accumulation de dettes,
car au final l’argent n’est pas créé ex nihilo contrairement à ce que
l’on essaie de vous faire croire (seules les banques centrales peuvent
faire cela). Notre système économique est donc devenu une vaste
pyramide de Ponzi, ce que confirme Nouriel Roubini lui-même : « Américains, regardons-nous dans le miroir : Madoff, c’est nous, et Monsieur Ponzi, c’est nous !»
J’avais déjà montré du doigt ce problème dans mon article Crise systémique – Les solutions (n°5 : une constitution pour l'économie)
et affirmé que ce système qui fonctionne sur la dette et la captation
par quelques-uns de l’essentiel des intérêts impose au fil des ans
d’élargir la base de crédit. Et, lorsque l’on commence à prêter à des
gens qui ne peuvent rembourser (les pauvres), le système s’écroule.
Pourtant, toutes les religions ont condamné (avec des nuances parfois) le prêt à intérêt car elles le considéraient comme amoral ce que l’on retrouve dans le verset 275 de la 2ème sourate du Coran : « Dieu a rendu licite le commerce et illicite l’intérêt. »
N’oublions
pas que tout le système actuel repose sur la formule : dette =
consommation = travail. Et donc sans dette, pas de travail ! C’est
d’ailleurs pour cette raison que les états soutiennent à fonds perdus
les banques.
Robert
H. Hemphill, gestionnaire de crédits à la Fed d’Atlanta avait déclaré :
« Si les banques créent assez d’argent synthétique, nous prospérons ;
sinon, nous sombrons dans la misère. »
Face à une exponentielle du capital accumulé nous nous retrouvons avec une exponentielle de dette. Par exemple, pour les Etats-unis, nous avons une dette totale (publique et privée) de 52 859 milliards de dollars soit 375 % du PIB US et plus que le PIB mondial. Source: http://www.federalreserve.gov/releases/z1/Current/z1r-2.pdf.
La dette, il faut le rappeler conduit à l’esclavage, ce qu’à résumé Jean Baudrillard : « on
revient avec le crédit à une situation proprement féodale, celle d'une
fraction de travail due d'avance au seigneur, au travail asservi. »
Le
sociologue Immanuel Wallerstein a raison lorsqu’il affirme que » nous
sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système
capitaliste ».
Ivan Illich un des premiers penseur de l'écologie politique a développé la notion (appelée illichienne) de contre-productivité qui démontre que lorsque les entreprises atteignent une taille critique en instaurant une situation de monopole, elles finissent par nuire au fonctionnement normal de l’économie. On peut même ajouter qu’elles finissent par s’emparer du pouvoir. Le 4 juin 1943, le sénateur Homer T. Bone déclarait au comité du sénat américain pour les affaires militaires : « Farben était Hitler et Hitler était Farben. »
Albert Einstein, en mai 1949, dans un article paru dans la Monthly Review reprenait la même idée : « Le capital privé tend à se concentrer entre quelques mains, en partie à cause de la compétition entre capitalistes et en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation d’unités de production plus grandes au détriment des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capital privé dont le pouvoir exorbitant ne peut effectivement pas être contrôlé même par une société dont le système politique est démocratique. »
Aujourd’hui, 500 entreprises transnationales contrôlent 52 % du PIB mondial ce qui fait dire à Jean Ziegler ((membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l'homme des Nations unies) que nous allons vers « une reféodalisation du monde. »
J. K. Galbraith économiste et conseiller des présidents Roosevelt et Kennedy nous avait pourtant mis en garde :
« L’économie de marché est volontiers décrite comme un héritage ancien. En l’occurrence, c’est une escroquerie , ou plus exactement une erreur communément admise.
Trop de gens apprennent l’économie dans des manuels qui entretiennent
encore les dogmes de la production concurrentielle des biens et des
services et de la capacité d’acheter sans entraves. En fait, il peut
n'y avoir qu'un ou quelques vendeurs assez puissants et persuasifs pour
déterminer ce que les gens achètent, mangent et boivent ». Source : « Les nouveaux mensonges du capitalisme » Publié dans le Nouvel Observateur (4/11/05) Interview de John Kenneth Galbraith par François Armanet.
Quelles
sont les solutions ? Ne vous inquiétez pas, nos maîtres ont tout prévu.
Pour comprendre, il faut savoir que la dialectique Hégélienne est
maîtrisée sur le bout des doigts avec maestria. Ainsi, la thèse étant
le capitalisme, l’antithèse, le communisme, nous finirons par avoir la
synthèse : un socialisme corporatif ou social fascisme (mondial).
Je
le rappelle ici, Benito Mussolini avait donné sa définition du fascisme
: «Le fascisme devrait plutôt être appelé corporatisme, puisqu'il
s'agit en fait de l'intégration des pouvoirs de l'état et des pouvoirs
du marché. » Or, le corporatisme peut être assimilé à une entreprise
criminelle car, comme l'affirme l'économiste Howard Scott : «Un criminel
est une personne avec des instincts prédateurs qui n'a pas suffisamment
de capital pour former une corporation. » Source : Une constitution pour l'économie, pourquoi ?
Associer socialisme et fascisme, deux principes opposés peut sembler étonnant mais Edgar Morin nous explique ce qu’il nomme le principe dialogique :
« il
unit deux principes ou notions antagonistes, qui apparemment devraient
se repousser l'un l'autre, mais qui sont indissociables et
indispensables pour comprendre une même réalité ».
Vous pensez que cela est impossible ? Voici mon analyse.
Il
convient tout d’abord de remarquer que tout le monde tire à boulet
rouge sur les méchants banquiers (la thèse) et met en avant la
nationalisation des banques (l’antithèse). Nous aurons donc un FMI, une
BRI et une banque mondiale (la synthèse) qui contrôleront la future
monnaie mondiale {les DTS qui remplaceront le dollar : Crise systémique – Les solutions (n°5 : une constitution pour l'économie)} et réguleront le système. Or, ces organismes sont contrôlés par une petite poignée de personnes.
En
effet, la crise actuelle aura pour conséquence directe la destruction
des nations car les sommes perdues dépassent les capacités des états et
les taux d’endettement s’envolent. Des pôles continentaux avec des
structures régionales se développeront partout : le glocal. J’ai
d’ailleurs réalisé une étude précise à ce sujet : Crise systémique – Les solutions (n°4 : régions et monnaies complémentaires).
L’avenir
est au « socialisme » a dit Schumpeter, un socialisme sans servitude,
mais avec une liberté limitée. Il faudrait plutôt employer le terme
exact : social fascisme et préciser que la liberté disparaîtra si nous
ne faisons rien. Quoi qu’il en soit, une dictature échouera.
N’oublions pas le principe « hologrammatique » d’ Edgar Morin : la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie, car toutes les formes d'existence sont liées les unes aux autres, ce qui est la définition exacte de ce que Bouddha, Rabbi Jeschuth-notzerith (le vrai nom de Jésus,
encore un mensonge !) et Mahomet ont défini par le mot amour. Fascisme
et socialisme n’étant au final que les reflets de notre dualité qui
nous pousse soit vers les autres, soit vers le repliement sur soi,
l’égoïsme et la violence. Nous devons donc changer nous-mêmes si nous
voulons changer le monde, ce que l’Islam nomme le djihad, la kabbale
juive le combat par le zaïn (le combat intérieur) et que Bakounine
résume en quelques mots : « Pour se
révolter contre cette influence que la société exerce sur lui, l'homme
doit au moins en partie se révolter contre lui-même. »Gilles Bonafi est professeur et analyste économique.
Gilles Bonafi est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca. Articles de Gilles Bonafi publiés par Mondialisation.ca
samedi 19 septembre 2009
Le retour de la lutte des classes
Qu'entend-on exactement par « lutte des classes » ? La formule conserve une
forte puissance évocatrice. Mais chacune et chacun y met un peu ce qu'il veut.
Rappelons un peu d'où elle vient et ce qu'elle signifie exactement. Il est de
bon ton, chez les bien-pensants qui pontifient dans les médias ou dans
l'Éducation nationale, d'apprendre au bon peuple, avec une pointe de nostalgie
dans la voix, que « la lutte des classes, ça n'existe plus ». Si en effet, on
imagine que la formule de « lutte des classes » correspond à des batailles
homériques mettant en scène des quarterons de patrons en queue-de-pie et
haut-de-forme, assiégés dans leurs manoirs par des bataillons de prolétaires
en bras de chemise, la casquette enfoncée sur les yeux et la clef anglaise à
la main... alors oui la lutte des classes ça n'existe pas ! Ou plutôt...
disons que ça peut exister sous cette forme colorée, mais à de rares moments
de l'histoire.
En réalité, la lutte des classes n'est pas réductible à une forme particulière
(grève, manifestation, guerre sociale, révolution, etc.). Tantôt latente,
tantôt explosive, elle est plus ou moins virulente et politisée, selon les
moments de l'histoire, en fonction de la hausse ou de la baisse de la
conscience qu'ont les travailleurs et les travailleuses de former une classe -
ce qu'on appelle la « conscience de classe ». La lutte des classes est un
concept. Il ne s'agit pas d'être pour ou contre, c'est cela que ne veulent pas
comprendre les libéraux. Il s'agit de constater qu'elle existe. Autant
aujourd'hui qu'hier. Et d'agir avec.
Une théorie en perpétuelle reconstruction
A l'origine, la lutte des classes est un concept développé entre 1815 et 1848
par... des libéraux comme Charles Comte, Charles Dunoyer ou Guizot. Cette
théorie fut ensuite reprise par les fondateurs du socialisme moderne, au
premier rang desquels Pierre-Joseph Proudhon, Auguste Blanqui et Karl Marx.
Évidemment, la théorisation de la lutte des classes ne s'est pas arrêtée là.
Elle a évolué et a été enrichie à travers les époques, et elle s'enrichit
encore de nos jours.
Une classe est un groupe social défini par sa position dans les rapports de
production ou de hiérarchie, donc avant tout par des intérêts antagonistes à
ceux d'une autre classe. La lutte des classes s'appuie sur un rapport social
inégal, chaque classe défendant ses intérêts contre ceux d'une classe opposée.
Une classe regroupe donc des individus qui occupent des positions similaires
dans les rapports sociaux, et qui de ce fait partagent des intérêts communs.
Ces diverses classes sociales peuvent être en concurrence, et même en conflit,
pour renforcer leur position économique dans la société.
Maîtres et esclaves
La lutte des classes ne s'est pas limitée au système capitaliste, qui
rappelons-le ne domine l'économie que depuis deux siècles.
En fait, les rapports de forces entre classes, en ce qu'ils contribuent à
faire bouger les antagonismes, sont un facteur majeur de changement des
rapports sociaux et donc une clef fondamentale pour comprendre l'évolution
historique des sociétés :
* la dualité entre les esclaves et les maîtres dans les sociétés
esclavagistes ;
* la concurrence entre la bourgeoisie et la noblesse à la veille de la
Révolution française ;
* la lutte entre les salarié-e-s et leurs employeurs dans la société
capitaliste moderne ;
* la hiérarchie des castes en Inde (hiérarchie économique avec un
alibi religieux) ;
* colons et indigènes dans les colonies (hiérarchie économique avec un
alibi raciste) ;
* lettrés-fonctionnaires dans la Chine ancienne, etc.
Un texte fondateur du mouvement ouvrier moderne, le Manifeste du parti
communiste de 1847 [1], débute par ces phrases devenues célèbres : «
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes
de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de
jurande [2] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition
constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt
dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation
révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux
classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une
organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée
de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens,
des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des
vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus,
dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale,
n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de
nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes
de lutte à celles d'autrefois. »
Notons que la théorie des classes n'est pas réductible au marxisme. Le
Manifeste, texte de commande, est le produit d'une synthèse faite par Marx et
Engels, des économistes et des penseurs socialistes de l'époque. L'historien
Charles Andler y voyait « une résultante, plutôt qu'une invention originale et
un point de départ : il s'inspire aussi bien de List, de Lorenz von Stein et
de Pecqueur que de Bazard et de Proudhon » [3].
Deux classes structurantes
Les rapports sociaux, multiples au sein d'une société, peuvent opposer
différentes classes autour de divers antagonismes, et concourir à différentes
hiérarchisations sociales. Depuis le triomphe du capitalisme au XIXe siècle,
un antagonisme structure profondément deux classes sociales dans notre société
: celle des capitalistes et celle des travailleurs. Avant 1981 on aurait dit «
bourgeoisie » et « prolétariat », mais ces mots sont aujourd'hui tellement
surchargés d'imaginaire qu'il est difficile de les limiter à leur seule valeur
conceptuelle.
* les capitalistes ou « bourgeois » forment la classe dirigeante de la société
capitaliste. Elle possède le capital financier ou matériel (entreprises,
machines, etc.) et dispose ainsi des moyens de faire travailler le prolétariat
à son profit en achetant sa force de travail. C'est cette classe qui, via
l'État, qui est son instrument et son régulateur, fixe les grandes destinées
de la société (choix de production, aménagement du territoire, guerres...) ;
* les salarié-e-s, ou « prolétariat », sont les personnes qui ne vivent pas de
leur capital, mais de leur force de travail manuel ou intellectuel pour
subsister.
Outre qu'on distingue parfois des sous-classes à ces deux classes
fondamentales (par exemple grand patronat et petit patronat), s'ajoute une
classe intermédiaire, un peu flottante : la « petite bourgeoisie », ni
salariée ni capitaliste. Elle regroupe les personnes qui possèdent leurs
propres moyens de subsistance comme les petits commerçants et les professions
libérales, ce qui leur confère une autonomie précaire par rapport aux
capitalistes. La façon dont cette petite bourgeoisie défend ses intérêts est
fluctuante. Elle se solidarise parfois avec le prolétariat, avec lequel elle a
des intérêts objectifs (elle souffre elle aussi de l'économie de marché).
Parfois au contraire, elle se solidarise avec la bourgeoisie, à laquelle elle
souhaiterait s'identifier (sans en avoir les moyens réels) et dont elle peut
partager les valeurs.
A la pointe de la lutte
Pour conclure, signalons ce trait de l'ex-marxiste Denis Kessler, qui a été le
n°2 - et l'idéologue - du Medef entre 1998 et 2002, une période où le
principal syndicat patronal a été particulièrement à l'offensive.
Boute-en-train, Denis Kessler n'avait pas hésité à déclarer à son ami
Dominique Strauss-Kahn, un des dirigeants du PS : « La lutte des classes, j'y
crois toujours, mais maintenant je suis de l'autre côté de la barrière ! »
[4]. Merci, Denis, pour ce cri du coeur.
Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)
Notes:
[1] Le titre peut paraître énigmatique pour un texte qui voit le jour plus de
soixante-dix ans avant la fondation du Parti communiste tel qu'on le connaît.
Mais le mot « parti » est ici à prendre non au sens de l'organisation
politique (qui s'écrit, elle, avec une capitale initiale), mais au sens plus
général d'un « camp politique » : celui des partisans du communisme.
[2] Maître de jurande, c'est-à-dire occupant une place dirigeante dans
l'organisation corporative d'un métier.
[3] Charles Andler, Le Manifeste communiste de Karl Marx et Friedrich Engels.
Introduction historique et commentaire, Rieder, 1901.
[4] L'Express 24 février 2000.
http://www.alternativelibertaire.org
mardi 8 septembre 2009
Capitalisme et subjectivité
Sans objet, capitalisme, subjectivité, aliénation, de Franck Fischbach. Éditions Vrin, 2009, 272 pages, 28 euros.
Ce livre de Franck Fischbach est de ceux - importants - qui font revenir la notion d’aliénation que le marxisme althussérien avait rejetée, la jugeant indéfectiblement liée à la théologie et à sa soeur, la métaphysique. Il est vrai que le capitalisme sous lequel nous vivons donne raison aux tenants de ce retour, il donne vie, pour parler par antiphrase, à la notion. Combien n’ont pas le sentiment de se perdre à gagner leur vie ? La question justement est là : que veut dire « se perdre » ? L’expression, en français, est significative : elle paraît bien désigner un sujet je, dont on ne sait ce qu’il est, qui tombe dans le monde sensible matériel pour se perdre, puis se relever ensuite et se retrouver, comme il était au commencement, mais présent à lui, maître de lui. Une certaine conception marxiste, que le livre critique, n’est guère éloignée de ce mouvement : un sujet, devenu chose dans le monde capitaliste, sous l’effet de l’exploitation, a besoin de la révolution pour se retrouver comme sujet. La force du livre n’est rien moins que d’expliciter la manière dont Marx entendait cette aliénation, la définissant de façon non théologique. Il faut donc écouter ce que ce dernier dit lorsqu’il parle de la métaphysique, comme d’un lieu où le monde apparaît « renversé ». « Renversé » veut dire sans monde, sans objets du monde, pur vide, présent à lui-même, et qu’à lui-même. La particularité de notre époque est que théologie et métaphysique peuvent être satisfaites : le capitalisme les accomplit, nous sommes, avec lui, arrivés au temps où ce pur sujet, qu’elles se sont donné pour but d’approcher ou de rendre effectif en ce monde, est là. Ce capitalisme fait de nous des « sujets », il vide notre quotidien des objets, des êtres, des formes, des matières, des autres, nous faisant nous mouvoir dans un monde atrocement abstrait, où nous ne nous reconnaissons pas, ou, devenus de purs sujets, nous nous mirons en nous-mêmes, privés du monde ; vidés par la circulation des marchandises, il ne nous reste qu’un moi à la fois content de lui et perdu. Ce moi narcissique et déprimé est celui d’un univers où le travail flexible n’apporte comme satisfaction que la constatation d’un sujet qui ne fait rien d’effectif mais qui fait… Ce lien du monde actuel et de la métaphysique, le livre nous le montre en passant par de belles analyses, qui feront référence, entre autres, sur le texte célèbre du Capital traitant du fétichisme de la marchandise, sur la dialectique du maître et du serviteur de Hegel, sur l’idéologie pour Althusser, sur l’appropriation collective, nécessaire combat pour nous donner un monde, et qui ne veut surtout pas dire qu’il faut que tous deviennent propriétaires, mais qu’il faut trouver un usage commun des biens, l’auteur montrant, de manière aussi originale qu’importante, l’influence de Fichte sur Marx quant à ce point décisif de la propriété collective. La question centrale posée par ce livre est celle du statut de la subjectivité dans la philosophie moderne : peut-on penser toutes les conceptions modernes du sujet comme étant les mêmes que celle donnée par Descartes ? Peut-être ! Mais ce n’est pas sûr. Quel statut a cette subjectivité qui peut être souci de soi et du monde, et qui n’est pas celle du sujet vide ? Il est grand besoin d’un retour du marxisme dans la philosophie ; à ce retour, ce livre participe de belle façon.
Hervé Touboul, philosophe
jeudi 3 septembre 2009
Le soufisme dans l'Islam
LE SOUFISME DANS L’ISLAM
Le dikr pour purifier l’âme
«Une vie sans religion est une vie sans principes et une vie sans principes est un bateau sans gouvernail.» Gandhi
En ce mois de piété, il nous a paru intéressant de donner un éclairage sur la mystique musulmane notamment représentée par le soufisme. En ce XXIe siècle de tous les dangers, la quête spirituelle est devenue ringarde et mieux encore, chaque religion croit détenir la vérité allant même jusqu’à aboutir à un choc des civilisations.
Qu’est-ce que le soufisme?
Les mystiques de l’Islam ont souvent souligné
l’indigence de la raison humaine; ils se plaisent à rappeler que le
terme arabe ´´aql´´ (´´esprit´´, ´´raison´´) signifie étymologiquement
l’entrave, le lien. Un maître syrien du XVIe siècle se livrait ainsi à
un jeu de mots - intraduisible en français - en écrivant que ´´les
juristes musulmans (fuqahâ’) sont prisonniers de leur mental
(bi-’uqûli-him ma’qûlûn)´´. Pour les soufis, il ne s’agit aucunement de
rejeter cet instrument qu’est la raison, mais de lui assigner une place
relative, contingente, face à cet Absolu que le spirituel musulman a
pour but. Pour les soufis, le mystère de l’Unicité divine est
ineffable; il ne sied pas à l’homme de l’évoquer car la perception
qu’il en a est obligatoirement en deçà de la réalité. Un maître de
l’Ecole de Baghdad de la première période disait que le tawhîd à son
stade ultime ´´aveugle le clairvoyant, confond celui qui raisonne et
stupéfait celui qui est sûr de son jugement´´.(1) Le tassawwuf a pour
but de conduire au degré de l’excellence de la foi et du comportement
(al-ihsân) qui, par la purification du coeur, conduirait à la sincérité
spirituelle (ikhlâs), celle par laquelle ´´on connaît´´, par laquelle
´´on voit´´. L’exercice spirituel que les soufis privilégient est le
dhikr (remémoration, souvenir); il s’agit d’une pratique consistant à
évoquer Allah (Dieu) en répétant Son Nom de manière rythmée. Le dikhr
est considéré comme une pratique purificatrice de l’âme. Une autre
pratique régulière est la récitation de poèmes à caractère spirituel,
notamment la louange du Prophète Mohammed (Qsssl).
Un verset du Coran: «Reste en compagnie de ceux qui, matin et soir, invoquent leur Seigneur ne désirant que Son agrément.»
(Coran XVIII; 28) peut s’appliquer aux soufis. Pour les soufis
eux-mêmes, leur voie est reconnue par les quatre écoles juridiques
(madhhab) sunnites, et les quatre fondateurs sont reconnus pour être
eux-mêmes des soufis au sens véritable du mot, c’est-à-dire des saints
et par les chiites comme une expression de la foi islamique. Ibn
Khaldûn et Ghazâlî rappellent par exemple que «Shâfi‘î s’asseyait
devant [le soufi] Shaybân al-Râ‘î, comme un enfant s’accroupit à
l’école coranique, et lui demandait comment il devait faire en telle et
telle affaire.» Dans le soufisme, l’Être suprême est Dieu auquel on
accède - c’est-à-dire accéder à Son agrément - par l’Amour de Lui. La
première phase est donc celle du rejet de la conscience habituelle,
celle des cinq sens, par la recherche d’un état d’´´ivresse´´
spirituelle, parfois assimilé à tort à une sorte d’extase; les soufis
eux-mêmes parlent plutôt d’«extinction» (al-fana’), c’est-à-dire
l’annihilation de l’ego pour parvenir à la conscience de la présence de
l’action de Dieu. Cette première étape réalisée, le soufi doit revenir
au monde extérieur qu’il avait dans un premier temps rejeté; le lexique
des soufis désigne cette phase par différents termes qui correspondent
à autant d’aspects de ce second voyage: al-baqâ, la ´´subsistance ou la
permanence´´, la lucidité (sahw), le retour (rujû’) vers les créatures.
Cette description sommaire a forcément un caractère très schématique:
comme le montre la littérature soufie, ce processus est bien plus
cyclique que linéaire, et l’interprétation des termes du lexique soufi
est par nature ésotérique. Les maîtres soufis distinguent trois phases
dans l’élévation de l’âme vers la connaissance de Dieu: d’abord l’âme
gouvernée par ses passions. Le postulant à l’initiation, qui est
considéré comme étant à ce stade, est appelé mourîd [murîd], (novice;
nouvel adepte; disciple). Vient ensuite le degré de l’âme qui se blâme
elle-même, c’est-à-dire qui cherche à se corriger intérieurement,
l’initié qui parvient à ce stade est appelé salîk (voyageur) itinérant,
allusion au symbolique «voyage intérieur». Puis le troisième et dernier niveau est celui de l’âme apaisée.(1)
Chaque maître du soufisme (shaykh) s’entoure d’un groupe de disciples
et anime une confrérie, ou haqiqa, fondée par un grand maître des
siècles passés. Il possède une méthode pour l’accession à l’unité
divine, et nul ne peut remettre en cause la validité de son
enseignement du moment qu’il se réfère à l’Islam. L’ascension vers Dieu
passe par les exercices pratiqués dans les confréries: veilles (sahar),
jeûnes (siyâm), danses (derviches tourneurs), litanies (dhikr,
littéralement, «rappel»
du nom de Dieu), contrôle respiratoire. Plusieurs soufis furent
victimes de persécutions. Ibn Mansour al Halladj, soufi de Baghdad, fut
crucifié en 922 après un long procès. Louis Massignon rapporte cela
dans un livre remarquable: La Passion d’Al Hallaj. Ibn Taymiyyah et Ibn
Al-Qayyim (XIVe siècle) ont dénoncé les dérives du soufisme, mais ils
avaient non seulement de l’estime pour certains soufis qu’ils jugeaient
conformes à l’orthodoxie, tels que Al-Junayd, mais plusieurs sources
attestent qu’ils étaient eux-mêmes rattachés au cheikh soufi Abd al
Qadir al-Jilani. L’école rationaliste et réformiste de Muhammad Abduh
et de Mohammed Rachid Rida s’opposait au soufisme, considéré comme une
des principales raisons de la décadence des musulmans, par son supposé
encouragement du fatalisme et de l’inertie.(1)
L’Histoire ne trouve trace des premiers groupes de soufis qu’à Koufa et
Bassorah à partir du VIIIe siècle de l’ère chrétienne, puis à Baghdad
au IXe siècle. Les XIIe siècle et XIIIe siècle marquent pour le
soufisme le passage à une structuration et une organisation beaucoup
plus formelles: c’est ce qu’on appelle les confréries (turuq, pluriel
de tarîqa). Les exemples d’islamisation de l’Afrique de l’Ouest par la
Tidjaniyya et la Qâdiriyya, ou de la résistance menée contre les Russes
aux XIXe siècle et XXe siècle par une population musulmane
majoritairement rattachée à la Naqshbandiyya le montrent abondamment.
La Shâdhiliyya, fondée au XIIIe siècle, est une confrérie d’origine
maghrébine qui s’est diffusée à partir de l’Égypte dans une grande
partie du monde musulman. La branche ifriqiyenne de la Shâdhiliyya est
notamment représentée par Â’isha al-Mannûbiyya (m. 1267). Le modèle de
sainteté qui se forme dans son hagiographie se rattache à celui du
majdhûb «l’extatique»
dont la pratique est aux marges des normes sociales de l’époque. Le
majdhûb partage avec le cheikh ummî plusieurs traits, comme l’´´état
d’enfance´´. Il est aussi appelé ´´fou de Dieu´´ car sa raison lui a
été ´´ravie´´ (de la racine J-Dh-B) par Dieu, le plus souvent de façon
abrupte. Pour Ibn ’Arabî le vrai majdhûb n’est pas déficient: son
esprit est saisi et retenu (mahbûs) auprès de Dieu et jouit de la
contemplation divine. Ce qui caractérise le majdhûb est son insouciance
des normes sociales et religieuses. Ainsi, un des ´´fous de Dieu´´ qu’a
rencontrés Ibn ’Arabî traite d’aveugle la foule à laquelle il
s’adresse, car celle-ci croit que ce sont des colonnes qui soutiennent
le plafond de la mosquée où ils se trouvent, alors que lui voit, à la
place des piliers, des hommes invoquant Dieu.
Le fait de voir Dieu par l’oeil de la foi et de la certitude nous a
libérés de tout recours à la pensée discursive, disait Abû l-Hasan
al-Shâdhilî (m. 656/1258), La sphère de la sainteté s’étend au-delà du
champ du mental, car elle est fondée sur le dévoilement spirituel
(kashf). Cette dernière phrase a été prononcée par le ´´grand cadi´´
égyptien Zakariyyâ al-Ansârî (m. 926/1520), qui fut lui aussi un soufi.
Elle résume fort bien la position des spirituels de l’Islam sur le
´´rationnel´´; en effet, le but du soufisme n’est-il autre que de
parvenir à la sainteté (walâya)? Le même savant affirme ailleurs que la
connaissance de Dieu passe par la ´´gustation spirituelle´´ (dhawq),
qui efface les arguments de la raison et ceux venant de l’enseignement
transmis (dalâ’il al-’aql wa shawâhid al-naql).
Les soufis distinguent la science acquise (al-’ilm al-kasbî), encore
appelée la science spéculative (al-’ilm al-nazarî), de la science
octroyée par grâce divine (al-’ilm al-wahbî). Pour Ibn ’Arabî, le ’ilm
wahbî est fondamental puisqu’il constitue la modalité de toute
prophétie: al-nubuwwât kullu-hâ ’ulûm wahbiyya, écrit-il. De fait, on
constate qu’à partir du XIIIe siècle grosso modo, le dévoilement
intuitif (kashf), l’inspiration (ilhâm), la ´´vision certaine´´ (yaqîn)
- sont davantage reconnus qu’auparavant comme méthodes d’investigation
des réalités spirituelles. Al-Ghazâlî, précurseur dans ce domaine,
voyait déjà dans la science du dévoilement (’ilm al-mukâshafa) le moyen
d’accéder à la ´´perception sûre et directe´´ (al-’iyân al-ladhî lâ
yushakku fîhi) de ces réalités.(1)
Evoquons deux figures du phare du soufisme. D’abord Rabi’ate el
‘addaouya, une mystique qui fut l’un des premiers mystiques de l’Islam
à avoir dépassé la démarche ascétique pour appeler à l’union parfaite
avec Dieu et la célébrer dans des poèmes d’une brûlante ferveur et ceci
bien avant Hallaj et les maîtres du soufisme Ensuite, Djalaleddinn
Rumi, le fondateur de l´ordre des derviches tourneurs. Il naquit en
1207 à Balkh, (Afghanistan). C’est un mystique, poète, penseur. Rûmî,
l’auteur du Mesnevi, imposant recueil de milliers de vers, célèbre dans
tout le monde arabo-musulman, est connu sous le nom de Mevlana (le
Maître). Rûmî est le fils d’un théologien et maître soufi réputé: Bahâ
od Dîn Wahad (1148-1231), surnommé «sultan des savants»
(Sultân al-’Ulama), dont le livre Ma’ârif fut longtemps le préféré de
Rûmî. En 1227, un disciple de son père Burhân od Dîn Muhaqqîq Tirmidhî
(? - 1240) le rejoignit et devint son maître spirituel pendant neuf ans
avant qu’il n’envoie Rûmî étudier en Alep et à Damas où il rencontra
Muhyî od Dîn Ibn ul ‘Arabî. Tout comme le père de Rûmî, il était membre
de l’ordre Kubrawiyyah. Rûmî ne revint qu’en 1240 à Konya où il se mit
à enseigner la loi canonique. La ferveur mystique qui l´animait était
telle que l´on raconte qu´un jour, tandis qu´il se promenait dans le
bazar de Konya, il entendit, passant par le souk des bijoutiers, la
sonorité cristalline du marteau de l´orfèvre ciselant l´or. À ces
sonorités célestes, son âme «s´envola» et il se mit à tourner
sur lui-même dans une danse extatique, au sein de la foule médusée. Il
est dit que c´est de cet événement que naquit la célèbre danse des
derviches tourneurs. C’est à Konya, en Turquie, qu´il s´éteint en 1273.
Le 6 septembre 2007 l’Unesco a célébré le 800e anniversaire de la
naissance de Rûmî.
Quelques conseils de Roumi: sois comme l’eau courante pour la
générosité et l’assistance. Sois comme le soleil pour l’affection et la
miséricorde. Sois comme la nuit pour la couverture des défauts
d’autrui. Sois comme la mort pour la colère et la nervosité. Sois comme
la terre pour la modestie et l’humilité. Sois comme la mer pour la
tolérance. Parais tel que tu es ou bien sois tel que tu parais. «Je ne distingue pas le parent de l’étranger.»
Si Dieu est infini et que nous sommes des êtres limités, il est
raisonnable de croire que nul d’entre nous ne peut appréhender
complètement Sa nature. «On peut dire que si l’Islam est un corps, le soufisme en est le coeur»,
explique cheikh Khaled Bentounès. il faut considérer le soufisme comme
un style de vie par lequel le croyant, le mourid, voue son existence
entière à réaliser l’unicité avec Dieu. Son moyen le plus imparable
pour cela est le «dhikr», l’évocation permanente de Dieu. Le
soufisme n’est pas un Islambis. Dans certains cercles occidentaux, on
tend à présenter le soufisme comme une alternative à l’Islam avec le
sous-entendu que l’Islam «canonique» est «belliqueux, archaïque et arriéré», alors que le soufisme serait pacifique, tolérant et oecuménique.(2)
La civilisation de la concurrence
Le XXe siècle né dans l’enthousiasme et salué comme
l’aube d’un nouvel âge d’or s’est achevé dans le désabusement convaincu
d’avoir apporté le crime et la misère aux trois quarts de la planète,
ainsi que le désespoir aux générations futures. L’individualisme est
devenu la règle, la prospérité ayant balayé les idéologies, la
consommation a eu raison de l’esprit de liberté. Le libéralisme sauvage
se caractérise par une extension de la vision mercantile à des domaines
non marchands comme la culture, l’art, la religion et la science.
Retournez en tous sens les règles du marché, vous n’y trouverez jamais
celle d’honnêteté, d’honneur, de solidarité, de dévouement sans
lesquelles le lien social se dénoue. Les sociétés occidentales sont
minées de l’intérieur, par des contradictions insurmontables, une
absence complète de repères. L’Occident malade de la croissance,
mortellement atteint pour avoir fait de l’homme un agent géologique qui
ne cesse d’accélérer le désordre est contagieux.
Les sociétés musulmanes devant le vide sidéral proposé par leurs
gouvernants se jettent à corps perdu dans cette civilisation de
l’éphémère. Pendant des siècles, l’homme a visé la maîtrise de la
nature, sans tenter de s’y insérer; saura-t-il à temps s’assurer la
maîtrise de soi? Cette société fondée sur la concurrence et l’anonymat,
fonctionne de telle façon que l’homme y devient un loup pour l’homme.
Devenu un matricule anonyme, informatisé à outrance, ses possibilités
intellectuelles, son potentiel génétique, ses performances physiques
sont les seuls paramètres que lui demande la Société du Web.2. Son
aptitude à la générosité, son amour du prochain, ses interrogations
métaphysiques ou religieuses n’entrent pas en ligne de compte dans son
classement social.
Cette malnutrition spirituelle lui donne les pouvoirs d’un Géant pour
satisfaire les besoins d’un nain pervers. En définitive, on constate
que la foi s’est refroidie en rites et en mythes. Comme l’écrit R.
Garaudy: Les sagesses et les prophétismes des trois mondes nous ont
enseigné que l’homme ne devient humain que par une lutte incessante
contre la prétention de son petit «moi»
égoïste à s’ériger en valeur absolue. Le refus du moi individualiste
est déjà dans le dépouillement total des grands visionnaires de l’Inde
et des soufis musulmans. Abou Yazid El Bistami écrit: «Quand le moi s’efface, alors Dieu est son propre miroir en moi».(3)
(*) Ecole nationale polytechnique
1.Amir Akef. Du dépassement de la raison dans le soufisme - vendredi 4 juillet 2008 Oumma.com
2.Mustapha Benfodil. Aux origines de la Tariqa Alawiya, El Watan juillet 2009
3.R.Garaudy. Appels aux vivants. p. 226. Editions du Seuil. 1979
Pr Chems Eddine CHITOUR (*)
Source : L'expressionet le blog http://nadorculture.unblog.fr/g
lundi 29 juin 2009
Le rêve de Vautrin (Jacques Vergès)
Balzac évoquait prophétiquement, à l'aube des temps industriels, par la bouche de Vautrin:
Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents par exemple, aux Etats-Unis, dans le Sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions à vendre mes boeufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit dans un terrier de plâtre. Je suis un grand poète. Mes poésies, je ne les écris pas: elles consistent en actions et en sentiments. Je possède en ce moment cinquante mille francs qui me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin de deux cent mille francs parce que je veux deux cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des nègres, voyez-vous ? C'est des enfants tout venus dont on peut faire ce qu'on veut, sans qu'un curieux de procureur du roi arrive à vous en demander compte. Avec ce capital noir, en dix ans, j'aurai trois ou quatre millions. Si je réussis, personne ne me demandera: qui es-tu ? Je serai Monsieur Quatre-Millions, citoyen des Etats-Unis.
Le rêve de Vautrin s'est réalisé à l'échelle planétaire. La réaction se produit aujourd'hui contre cette entreprise si longtemps justifiée par l'humanisme civilisateur. Tous les mouvements que l'on dénonce aujourd'hui comme barbares résultent de ce triste marché de dupes. Les masses musulmanes, touchées par les mouvements chiites ou fondamentalistes, étaient hier encore nassériennes ou baassistes. Elles croyaient dans une possible synthèse de leur héritage et de l'Occident. Leur colère démontre l'ampleur de leur déception.
Jacques Vergès, "J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", La Table Ronde, 1996, "J'ai lu" n°5240 pp 190-191
lundi 1 juin 2009
Une ambition planétaire
Article paru
le 12 avril 1995 dans "L'Humanité"
et qui pour l'essentiel conserve son actualité et sa pertinence au moment où l'on nous demande de participer "malgré nous" (voir le non au traité constitutionnel ! ) à l'actuelle "construction européenne".
Le philosophe Roger Garaudy n’est pas un inconnu pour les lecteurs de « l’Humanité ». Depuis qu’il a été exclu du PCF en 1970, son cheminement singulier, du christianisme à la religion musulmane, n’a pas dévié de la grande route de la libération humaine.
Y a-t-il une constance de principe dans votre appel à voter Robert Hue ?.
Je n’ai aucune hésitation à voter pour Robert Hue par fidélité au marxisme qui, depuis soixante ans, m’aide à comprendre le monde car, en dépit des criailleries, pour ma part, j’avais dit en 1970 que l’Union soviétique n’était pas un pays socialiste, et par conséquent, ce qui s’est effondré avec l’Union soviétique, ce n’est pas le marxisme, c’est sa caricature, comme je l’ai montré dans « Souviens-toi ! Brève histoire de l’Union soviétique » (1). Le marxisme est en effet plus vivant que jamais. Il y a deux grands théoriciens du capitalisme, Adam Smith, prétendant que si chacun poursuit son intérêt personnel, l’intérêt général sera réalisé ; et Karl Marx disant, à partir de la critique de Smith, que le capitalisme créera de grandes richesses, mais aussi d’immenses misères.
On voit aujourd’hui qui avait raison…
Les choses sont claires. Nous vivons dans un monde cassé entre le Nord et le Sud, entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, au Nord comme au Sud. Les 20% les plus riches de la planète disposent de 83% du revenu mondial ; les 20% les plus pauvres de 1,4%. Le résultat de cette cassure, c’est que 40 millions d’êtres humains meurent chaque année de malnutrition ou de faim. C’est dire que le modèle de croissance de l’Occident coûte au monde l’équivalent d’un Hiroshima tous les deux jours. Dans le monde industrialisé, l’on dépasse les 30 millions de chômeurs. Certains prétendent que la croissance réduira le chômage. Or, la productivité accrue par les sciences et les techniques chasse l’homme de l’entreprise. Là encore, je me sens tout à fait aux côtés de Hue lorsqu’il propose que cette croissance ne profite pas seulement aux propriétaires des moyens de production, mais que la durée du travail soit indexée sur les progrès de productivité.
Cela permettrait-il de s’attaquer au chômage ?
On nous promet, avec l’Europe, un marché de 300 millions de clients, en omettant de dire qu’il s’agit de 300 millions de concurrents sur le marché du travail. Et, là encore, je suis heureux que Hue ait placé la lutte contre Maastricht au centre de sa campagne. Il devient en effet chaque jour plus clair que Maastricht est une cause majeure des malheurs des Français, non seulement des agriculteurs en exigeant des jachères, mais de tous les travailleurs en encourageant, sous prétexte de compétitivité européenne, le nivellement par le bas des conditions de travail (sous le nom de flexibilité), en liquidant toutes nos industries, de l’aviation à l’informatique, en bafouant notre culture par l’invasion du cinéma et de la télévision américains, et en faisant de notre armée les supplétifs des interventions impérialistes.
Rien à espérer, donc, dans le cadre du traité de Maastricht et de ses prolongements ?
Le traité de Maastricht répète à trois reprises que l’Europe ne peut être que le pilier européen de l’Alliance atlantique. Comment donc inverser les actuelles dérives pour résoudre à la fois le problème du chômage, celui de la faim dans le monde et celui de l’immigration qui sont un seul et même problème, comme je l’ai montré dans mon dernier livre « Vers une guerre de religion ? Le débat du siècle » (2), en montrant que ce n’est pas une guerre contre l’islam ni contre le marxisme, mais contre tous ceux pour qui la vie a un sens et pour qui le monde est un, une guerre donc contre cette religion dominante et qui n’ose pas dire son nom, le monothéisme du marché et l’idolâtrie de l’argent. Comme solution concrète et déterminante au problème de chômage, c’est un changement radical de nos rapports avec le tiers-monde. Tant que les trois cinquièmes du monde seront insolvables, subsisteront le chômage, la faim et l’immigration.
Quels remèdes préconisez-vous ?
D’abord l’abolition de la dette. Le mot même est un mensonge. Qui rendra au Pérou les 185.000 kilogrammes d’or qui lui ont été pillés ? Les pays du Sud sont endettés parce que cinq cents ans de colonisation ont déstructuré leurs économies pour en faire des appendices des économies de la métropole. Et, enfin, cette dette est remboursée depuis longtemps. Par exemple : l’Algérie doit 26 milliards de dollars et paie, chaque année, 8 milliards de dollars pour le remboursement du capital et des intérêts. Ensuite, suppression de toute aide aux gouvernements. La France dépense chaque année 40 milliards de francs sous prétexte d’aide au développement ; 95% de cette masse n’est pas de l’aide, elle est absorbée, d’une part par les bénéficiaires comme Mobutu, soit pour acheter des armements contre leur propre peuple, soit pour exporter, comme si c’était leurs biens propres, ceux-ci dans les banques et les paradis fiscaux.
Enfin, des prêts publics ou privés doivent être accordés directement aux organisations de base (coopératives, syndicats ou groupements de producteurs) et pour des projets précis d’utilité publique en priorité pour les régions agraires et l’autosuffisance alimentaire (équipements agricoles, forages de puits, construction de routes, d’écoles…). Là encore, seul le Parti communiste peut transformer ces rapports. Tant que trois milliards d’êtres humains sur cinq demeurent insolvables, il ne s’agit pas de mondialisation, mais d’américanisation et de marchandisation.
Contre les mirages de la croissance aveugle et de l’Europe, l’exigence des reconversions nécessaires peut créer des millions d’emplois et viser ce que Marx considérait comme le but essentiel du socialisme : donner à tous les enfants, à toutes les femmes, à tous les hommes, à quelque civilisation qu’ils appartiennent, les moyens économiques, politiques, culturels de développer pleinement toutes les richesses qu’ils portent en eux.
ARNAUD SPIRE
(1) « Souviens-toi ! Brève histoire de l’Union soviétique ». Editions Le Temps des Cerises, 1994. 128 pages, 80 francs.
(2) « Vers une guerre de religion ? Le débat du siècle ». Préface : Leonardo Boff. Editions Desclée de Brouwer, 1995. 182 pages, 98 francs.
mardi 26 mai 2009
Dans le peuple comme des poissons dans l'eau...
par Michel Peyret
ETRE DANS LE PEUPLE COMME DES POISSONS DANS L'EAU !
La « Longue Marche » est devenue une légende .
En 1911 , l'Empire chinois s'était effondré , une république était née à la présidence de laquelle furent placés Sun Yat-Sen , puis Chiang Kai- shek , tous deux plutôt nationalistes de droite .
Ce fut un temps de chaos . La République était attaquée de l'extérieur par les Japonais , et à l'intérieur , connaissait une guerre civile alimentée par de petits seigneurs locaux et nombre de bandits de grand chemin...Le chaos total !
Dans ce contexte , ou à cause de lui , le parti communiste chinois réussit à prendre pied et à s'installer dans quelques bases , enclaves territoriales , où il promulguait des institutions faites pour le peuple . Cela tout à fait inacceptable pour Chiang-kai- shek qui , en 1936 , lance des troupes nombreuses et aguerries contre ces bases .
LA LONGUE MARCHE
Les partisans communistes entament alors une retraite tourbillonnante qui les conduit à 12000 kilomètres de leur point de départ , dans la Chine du nord-ouest . Pour surmonter les pertes , les difficultés considérables , s'approvisionner , il était essentiel pour cette armée rouge de ménager , et même de séduire les populations des territoires traversés afin d'en obtenir l'aide nécessaire et faire aimer le communisme qu'elle représentait .
Aussi Mao , devenu chef suprême , institue un nouveau style de comportement militaire : il disait que le soldat communiste doit être parmi les populations civiles comme le poisson dans l'eau .
La Longue Marche a été l'épopée fondatrice de la Chine de Mao . Et si la légende embellit toujours l'histoire , il est difficile de dire jusqu'où !
LE PARTI-ETAT .
D'autre pays , y compris la Chine , ont connu d'autres formes de rapports entre les partis communistes , au moins s'affirment-ils comme tels , et les peuples .
Le temps et l'expérience nous ont finalement appris que la préoccupation principale de ces partis ne fait plus , et le pouvait-elle ?, de la séduction pour mieux faire aimer le communisme !
Souvent le « Parti-Etat » , appelé ainsi tant les deux structures étaient étroitement liées dans la direction du pays , s'est substitué au pouvoir du peuple , pouvoir qui là comme ailleurs , est demeuré une fiction . C'est un hyper-étatisme qui y a été établi jusqu'à nier sous différentes formes toute démocratie , tandis que cet étatisme exacerbé exerçait également sa tutelle sur tous les moyens de production et d'échange .
En fait , les partis communistes s'étaient placés en posture d'extériorité par rapport aux peuples à qui ils prétendaient imposer de pseudo-choix scientifiques .
Au nom de Marx et du communisme , ils en imposèrent une caricature , au point que l'un de mes amis estime aujourd'hui devoir parler de « communisme démocratique » , comme si le communisme pouvait ne pas être démocratique ou tout simplement n'être pas !
LE COMMUNISME A-T-IL EXISTE COMME SOCIETE ?
Aussi , avec d'autres communistes de notre temps , j'ai fait le choix motivé de considérer que le communisme n'avait pas existé , au moins en tant que société réalisée ou même en construction .
Il est néanmoins nécessaire de se prémunir contre des apparences qui , souvent , sont trompeuses , ainsi que le reconnaît la sagesse populaire .
Ainsi , Philippe Sollers , en 1976 , n'y allait pas de main-morte :
« Mao a échoué , comme Marx , comme Lénine , comme la Commune de Paris , comme Mai 68 , le paysage de ce point de vue est accablant . Une fois de plus , on part pour l'abolition de l'Etat et on arrive à son renforcement maximal . On part pour l'autodétermination des masses et on arrive à leur anesthésie , à leur manipulation . Il y a là un problème terrible . Des exceptions viennent rétablir la règle : est-ce que l'on peut dire alors que la règle avance ? Peut-être , mais à quel prix ! »
C'est là la négation pour la négation , et elle est mortifère !
Philippe Sollers , en effet , poursuit :
« Je crois que l'humanité reste en proie à la passion religieuse , celle-ci n'est jamais si patente qu'autour du problème de la mort . Quoi de plus simple , en effet , que de refermer l'horizon sur la terreur et le respect sacré du cadavre ? C'est , si vous voulez , une vieille histoire égyptienne... Jamais l'analyse du père mort n'a été autant d'actualité . Il y a , pourrait-on dire, comme une passion nécrophile de l'humanité . C'est la fascination de la lettre qui tue , la lettre morte . Après tout , le Christ aussi , dans sa simplicité grandiose , serait bien étonné s'il pouvait juger du christianisme . »
LE RETOUR DE L'IDEE COMMUNISTE .
Nous ne sommes plus en 1976 ! Mais 33 ans , un tiers de siècle après ! Mais pas encore la longue durée de l'histoire !
Aujourd'hui que le capitalisme est en crise , le retour de l'idée communiste est surtout une façon de répondre à la propagande libérale .
En tout cas , c'est ce que considère Eric Hobsbwam pour qui :
« Le libéralisme a sous-estimé les aspirations et les succès des mouvements communistes . On a voulu les jeter entièrement à la poubelle , en faire de simples excuses pour fonder les goulags. Cette mythologie qui date de la guerre froide n'est pas encore morte . Elle reste très vive par exemple au Parlement européen , où l'on continue de passer des résolutions contre le totalitarisme comme si on était dans les années 60... »
Et Eric Hobsbawm constate :
« Ce n'est 1998-1999 , avec la crise asiatique , que les milieux d'affaires ont commencé à se dire que quelque chose ne marchait plus . Et à redécouvrir Marx . »
Et il évoque un déjeuner avec le spéculateur George Soros durant cette période :
« Il m'avait demandé ce que je pensais de Marx et m'avait fait l'éloge de ses prédictions sur le développement frénétique du capitalisme . C'était le moment où Long Term Capital Management venait de connaître une faillite retentissante . Ce fonds de placement était géré par deux prix Nobel , qui avaient calculé le risque d'un effondrement de leur fonds à une chance sur plusieurs millions... Tout le monde sait qu'il y a toujours des risques . Si Marx intéresse les banquiers n c'est parce qu'il dit que l'essence du capitalisme n'est pas la stabilité , mais la crise . »
Mais pourquoi n'intéresserait-il pas un monde autre que celui des métiers d'affaires , des banquiers et autres capitalistes ? Par exemple ceux qui sont victimes du capitalisme et de sa crise !
SON ANCIENNETE ET SA PUISSANCE .
On ne saurait toutefois réduire Marx et le communisme à ce seul moment de l'histoire !
L'idée communiste , si elle a de l'actualité et de l'opportunité en ces temps , possède aussi de l'ancienneté et donc de la puissance , celle des longs temps des aspirations humaines .
Symboliquement , c'est certainement ce que veut dire Robert Maggiori dans « Politiques » du 23 mai qui titre son article : « Aristophane , premier camarade » et le présente ainsi :
« De la Grèce à Marx , en passant par l'utopie au XVIe siècle , 2500 ans de collectivisme » , et
poursuit :
« Le capitalisme est un bébé , comparé au communisme , âgé de plus de 25 siècle ; Dès que l'on a voulu organiser la vie politique , les hommes ont élaboré des modèles « communistes ». Parfois sur le mode cocasse . On trouve un projet collectiviste dans « L'Assemblée des femmes » d'Aristophane (392 avant J.-C.) . Dans une période de profonde « crise » , à Athènes , les femmes , déguisées en hommes , gagnent la majorité des postesd à l'assemblée du peuple et votent des décrets qui leur assignent la gestion de la chose publique . Les biens , les terres , l'argent , sont mis en commun et partagés en fonction des besoins de chacun ; Femmes et enfants appartiennent à tous . Déjà dans « Ploutos » , le poète comique avait imaginé une répartition égalitaire des richesses , et ici il pose en termes satiriques que la « sortie de la crise » se fera par un programme ultra-communiste , politique et sexuel . « Il n'est plus question de riches et de pauvres . L'un ne doit plus avoir de trop vastes terrains , pendant que l'indigent n'a pas assez d'argent pour se faire enterrer . Il n'est plus question que l'un soit servi par trois mille serviteurs alors que l'autre doit compter sur son labeur . »
Robert Maggiori énumère les différentes formes historiques de cet idéal communiste .
Les premières communautés chrétiennes : « Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun . Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens , pour en partager le prix entre tous , selon les besoins de chacun (Actes des apôtres – 2 , 44-45 ) .
Les deux grandes oeuvres de Thomas More ( Utopie , 1516 ) et de Tommaso Campanella ( La cité du Soleil , 1602 ) où la société communiste trouve sa description la plus fantastique...
Les anarchismes et socialismes utopiques : Fourier , Etienne Cabet , François-Noël Babeuf , Henri de Saint-Simon , Auguste Blanqui , Choiseul...
Et Marx...
POURQUOI LE COMMUNISME A PLUS DE POIDS QUE LE CAPITALISME.
Nulle part , dit Robert Maggiori , une telle société n'a été construite...
Parce que jamais , comme je l'ai déjà indiqué , deux pans essentiels de la projection de Marx n'ont été mis en oeuvre : la fin de la propriété privée par l'appropriation sociale et non par l'étatisation-nationalisation , le dépérissement de l'Etat et non par l'hypertrophie étatique …
« Mais on voit pourquoi , conclut Robert Maggiori , comme idéal , comme valeur , le communisme a plus de poids que le capitalisme ; Aussi loin qu'on le pousse , le capitalisme , comme son nom l'indique , a toujours affaire à des capitalisations , des avoirs , des « choses » , des échanges marchands – rien d'humain . Alors que le communisme , si l'on s'en tient à son nom , appelle à ce que les hommes mettent en commun , pour être plus riches , en savoir , en intelligence , en affects , en possibilités , en « être » , en humanité .
Comme le dit mon ami Pierre , « Maintenant la ressource humaine . »
Il poursuit :
« Les rapports sociaux sont l'essence de l'humain .
En économie , ce sont les échanges qui déterminent la vie économique et son développement . Lorsque les moyens de production augmentent la quantité des produits , si l'augmentation de la quantité des échanges n'est pas « proportionnelle » , il y a crise .
« Lorsque l'on introduit l'automation dans la grande production , mais aussi une gestion cybernétique mondialisée , morcelée , sans rapport cohérent à l'ensemble , et que cela ne s'accompagne pas de la même explosion des échanges , il y a des déséquilibres qui entraînent des chutes ou plutôt une chute généralisée .
« Il en est de même de tous les rapports sociaux , qu'ils soient économiques , culturels , ludiques , psychologiques , etc... Il est d'ailleurs absurde de leur imaginer des frontières étanches . Ils sont intriqués , ils constituent une unité d'activités , pour l'individu comme pour la communauté humaine .
« Tous les échanges , de quelque sorte qu'ils soient , subissent et subiront donc cet effet de chute .
« C'est en ce sens que la mise en commun , si elle donne les moyens de mettre en correspondance les moyens de production et le mode de production , contient le remède réaliste de résolution de cette équation .
« Ce n'est donc pas au seul nom de l'utopie... mais au nom du réalisme qu'il nous faut revendiquer la transformation par cette mise en commun dans la société ... »
LA MISE EN COMMUN MAINTENANT !
Cette mise en commun , ce n'est pas seulement pour demain , les luttes et les votes d'aujourd'hui en sont aussi un laboratoire .
Dans sa longue marche , le peuple français a déjà construit une mise en commun considérable . Elle n'est plus le nouveau-né qui , ce jour , verrait la lumière . Il hérite de toute l'histoire humaine , bien avant celle qui permettait l'existence et l'oeuvre du camarade Aristophane , près de ce « croissant fertile » qui vit la naissance conjuguée de l'agriculture et du langage , de ces terres aussi où naquirent également les trois religions monothéistes se réclamant du même dieu .
Le peuple français a lui aussi apporté , dans les prolongements de ces temps , sa pierre à la construction de cette mise en commun , dans les contradictions et les obstacles de toutes sortes
LA PROCHAINE ETAPE
Une des prochaines étapes est le 7 juin .
Et ce n'est pas dans la simplicité qu'elle se présente !
Ni dans un désert absent de toute expérience et même de victoires !
J'ai dit dans d'autres articles les vois de ce cheminement .
Depuis plusieurs décennies ces voies ont aussi été celles de la lutte contre ce qui est une caricature du beau nom dont on l'a baptisé , l'Union européenne , en fait un super-Etat européen dont on considère mal les frontières , en fait un super-carcan pour museler les peuples européens .
Des victoires récentes ont été remportées .
En 2004 , à l'occasion des précédentes élections du Parlement européen , l'abstention a triomphé partout contre la totalité des forces politiques qui présentaient des candidats .
En mai 2005 , dans le prolongement de 2004 , c'est aussi le NON au TCE qui l'emportait contre la quasi-totalité des partis , des médias , qui appelaient à voter OUI .
C'est dans ces victoires , dans leurs contenus politiques et humains , dans leurs significations profondes , que peut se construire la mise en commun de notre temps pour des objectifs transformateurs de notre société malade de trop de capitalisme et de trop d'étatisme et de super-étatisme .
En tout cas , ce n'est pas en s'opposant , en combattant cette mise en commun que les forces politiques vont redorer leur blason .
Ce n'est pas non plus en considérant comme nulles et non-avenues les conséquences de ces victoires que le lien va se renouer entre ce peuple entré en rébellion et ces forces politiques ;
D'autant que la négation des résultats a pris un caractère particulier : nier le résultat d'élections qui se sont déroulées démocratiquement , c'est une négation officielle de la démocratie .
A plus forte raison quand l'enjeu était l'existence même de l'Etat européen , très abusivement nommé « Union européenne » . Le projet de traité constitutionnel qui était soumis au peuple français reprenait , et il ne pouvait pas ne pas le faire , l'ensemble des traités européens depuis le traité fondateur de Rome .
UN DOUBLE COUP D'ETAT .
C'est donc l'ensemble des traités constitutifs de cet Etat européen qui ont été annulés et , de ce fait cet Etat n'existe plus , et à plus forte raison son Parlement . Les traités antérieurs qui demeurent valables sont ceux antérieurs au traité& de Rome lui-même .
La constitutionnaliste Anne-Marie Le Pourhiet persiste et signe :
« La relance par voie parlementaire du processus constitutionnel européen malgré le NON référendaire relève du double « coup d'Etat » , à la fois formel et matériel .
« On ne peut pas nier que le fait de bafouer la volonté populaire et de chercher à tromper les citoyens en leur présentant comme un traité « simplifié » la copie conforme de celui qu'ils ont rejeté , constitue un manquement grave aux devoirs d'un chef d'Etat démocratique manifestement incompatible avec la probité qu'implique son mandat . »
Et comment considérer tous ceux qui en appelant à voter aujourd'hui pour l'élection du Parlement européen apportent leur caution à ce double coup d'Etat ?
Ce faisant , en s'opposant à la majorité souveraine du peuple exprimée démocratiquement et légalement , le moins que l'on puisse en penser est qu'ils ne créent pas les meilleures conditions pour concrétiser la mise en commun possible avec la majorité exprimée à l'occasion de ces différents scrutins .
C'est certainement là le plus grand dol de ce moment en rupture totale avec une stratégie qui s'assignerait comme objectif le rassemblement le plus large du peuple pour une transformation révolutionnaire de la société .
C' »st un positionnement opportuniste ignorant les avancées réalisées par le peuple lui-même tout au long du parcours de cette marche qui ne l'est pas moins .
C'est aussi le retour dans les faits aux pratiques qui furent celles responsables de l'échec de la forme de société qui s'était érigée dans les pays dits « socialistes »
J'ai maintenant la certitude de ce que l'abstention sera de nouveau majoritaire lors de ce scrutin du 7 juin , au moins en France .
Et aucune force politique organisée ne sera avec cette majorité du peuple pour travailler à la mise en commun qu'elle devrait permettre .
Cela souligne l'urgence de cette phrase qui porte la solidarité internationale des peuples :
« Producteurs sauvons-nous nous-mêmes !
« Décrétons le salut commun ! »
