dimanche 27 décembre 2009
Chrétiens, vous ne pouvez servir Dieu et la Richesse
[Larges extraits d'un texte qui vient de paraître sur http://www.anti-imperialisme.com/ ]
« Nul ne peut servir deux maîtres : car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et la Richesse. C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez ou boirez ; ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? (…) Ne vous mettez donc point en peine, disant : Que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous ? Car ce sont les Gentils qui recherchent toutes ces choses, et votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus. N’ayez donc point de souci du lendemain ; le lendemain aura souci de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. » (Matthieu, VI, 24-26 ; 31-34)
Cet avertissement s’adresse non seulement aux chrétiens progressistes mais aussi à tous les catholiques qui fréquentent les églises de la Tradition et continuent néanmoins à pratiquer des activités professionnelles ou de consommation INCOMPATIBLES avec leur FOI ! Experts comptables catholiques, ingénieurs en chef chez Coca-Cola, agents commerciaux dans une agence de voyage, gentils organisateurs au Club Med,…sachez que le Seigneur est autant attentif à la manière dont vous gagnez votre argent qu’à la manière dont vous le dépensez ! Contrairement au dicton bien connu, l’argent a une odeur particulièrement fétide lorsque son origine est satanique. Mais Satan est rusé, on ne le qualifie pas de MALIN sans raison et il est vrai que ses effluves infernales peuvent se faire très discrètes pour des narines non averties. C’est pourquoi nous souhaitons aujourd’hui mettre en garde tous les catholiques capitalistes, qui tentent de justifier leur comportement économique par des tours de passe-passe jésuitiques. Qu’ils sachent qu’ils blasphèment gravement le Seigneur en expliquant par exemple doctement à des interlocuteurs naïfs les raisons pour lesquelles un bon catholique peut travailler dans une banque, investir en bourse, pratiquer l’usure, faire de la publicité commerciale ou être le manager d’une grande entreprise import-export de textiles fabriqués en Chine. Au-delà de ces exemples professionnels, nous pousserons plus loin le raisonnement et rangerons dans la même catégorie des chrétiens en porte-à-faux avec leur FOI, ceux qui continuent aujourd’hui à cautionner le système capitaliste en nourrissant les vautours de la finance cosmopolite par des vacances fréquentes sous les tropiques, par des divertissements impurs en boîtes de nuit, voire tout simplement par des achats répétés de coca-cola…
A bien écouter les catholiques favorables ou indifférents au
capitalisme, il serait bon ou du moins naturel et inéluctable que
l’économie, en toutes circonstances, génère du profit. Tout système
économique qui refuserait de suivre cet axiome serait inévitablement
condamné à la ruine. L’exemple éculé utilisé par les catholiques «
occidentalistes » étant la chute du communisme, preuve la plus formelle
s’il en est de la faillite d’un système économique « antinaturel » et
antichrétien. Argument fallacieux par excellence lorsque l’on sait que
le mur s’est écroulé, non pas tellement sous la pression d’une
soi-disant misère économique présente à l’est du rideau de fer, mais
plutôt par absence d’ « attractivité » de la société communiste en face
du « grand bazar occidental ». En réalité, à défaut d’être motivés par
quelque-chose de plus élevé sur le plan spirituel que le matérialisme
historique, les habitants des pays de l’Est ont fini par idolâtrer les
pires aspects de la société occidentale. Ils sont passés logiquement
d’un matérialisme idéologique et austère à un matérialisme anarchique
et libertaire. Les catholiques qui, à la suite de Jean-Paul II,
célèbrent la chute du mur comme le symbole de la « liberté religieuse »
enfin retrouvée par nos frères de l’est, ne sont pas des chrétiens, ce
sont des crétins ! Il saute aux yeux de tous les analystes avisés que
la première chose que les habitants d’Europe de l’Est se sont empressés
de faire une fois le mur tombé n’est pas d’aller brûler un cierge dans
les églises de Berlin-Ouest mais de s’engouffrer dans les sex-shops et
les grands magasins de la capitale allemande, dont les rayons étaient
remplis de biens de consommation complètement inutiles. Les froufrous,
les strass et les paillettes, les hamburgers dégoulinant de graisse
dans un décor de Walt Disney, la liberté de circuler aux quatre coins
de la planète, tous ces beaux emblèmes de l’Occident capitaliste sont
les vraies causes de la chute du mur. Les attributs clinquants de
Lucifer, voilà ce qui attirait véritablement les anciens citoyens du
bloc soviétique. « Nous ne voulions pas nécessairement voyager à
l’étranger, déclarait dernièrement à la télévision un ancien habitant
de la RDA, mais nous voulions savoir que nous pouvions le faire ! »
Restons donc sérieux ! que celui qui voit dans cet esprit nomade et
envieux la moindre once de foi chrétienne me fasse signe, j’attends ses
arguments avec impatience.
Toujours sous l’emprise idéologique d’une pseudo « loi naturelle »,
nos chers chrétiens libéraux voient donc dans la RECHERCHE DU PROFIT
une fonction ontologique, un principe de survie de l’homme dicté par
Dieu contre lequel il ne serait pas juste de lutter. Bien entendu, ce
profit devra préalablement être labellisé « éthique » par opposition
aux mauvaises pratiques économiques comme le vol ou la fraude fiscale.
Il faut en effet ménager un certain vernis moral au capitalisme faute
de pouvoir s’en passer. Le bon croyant capitaliste bien propre sur lui
jette toujours un regard gêné à la Croix du Christ suspendue au-dessus
de son ordinateur, avant de se brancher sur internet et de placer
avidement son argent en bourse ou sur des comptes KAUPTING BANK à haut
rendement. Quoi de plus naturel, Seigneur Jésus, que de chercher à
mettre du beurre dans ses épinards ? Quoi de plus naturel et rassurant,
Seigneur Jésus, que de gérer ses petites économies « en bon père de
famille ». Ce serait péché, Seigneur Jésus, que de passer à côté de ces
dividendes si lucratifs…Amen, ainsi soit-il ! On christianise ainsi à
peu de frais le capitalisme et il ne faut guère de temps à nos
chrétiens libéraux pour protestantiser leur doctrine économique avec
des formules creuses et insipides : « les bons comptes font les bons
amis » – « un prêté pour un rendu » – « charité bien ordonnée commence
par soi-même »… c’est si beau la solidarité chrétienne. Belle dérive
vétérotestamentaire en vérité, bien mise en évidence par Max Weber ou
Werner Sombart dans leurs travaux sur l’éthique judéo-protestante et la
naissance du capitalisme. Et que l’on ne m’accuse pas ici
d’antisémitisme puisque Jacques Attali lui-même affirme à qui mieux
mieux dans ses écrits la glorieuse paternité juive du système
capitaliste (ATTALI J., Les Juifs, le monde et l’argent). En
gros, amassez des fortunes de façon « honnête », distribuez en un peu
et Dieu ne vous en tiendra pas rigueur. Si l’on applique en plus à
cette maxime la doctrine protestante de la prédestination, on poussera
le vice un peu plus loin en déclarant que Dieu nous bénit pour notre «
sainte épargne » et que si fortune nous amassons, il s’agit d’une
preuve supplémentaire que Dieu caresse toutes nos activités économiques
de son œil bienveillant. Quel dévoiement terrible de la vraie nature
des choses et qui ne voit que cette recherche « naturelle » du profit
n’est pas le sceau de Dieu mais la marque du Diable et la conséquence
funeste du péché originel. Expliquons-nous.
Inutile de chercher à rentrer dans les arguties théologiques des damnés du capitalisme chrétien. A les entendre, leur comportement économique déviant procéderait de la sainte vertu de prudence si bien décrite par le grand docteur de l’Eglise qu’est Saint-Thomas. Ainsi, en amassant petit à petit leurs avoirs, ils ne chercheraient au fond qu’à mettre leur famille et leur entourage à l’abri d’un coup dur…leurs vacances deux fois l’année à la côte d’Azur faisant partie de ces nécessités de la vie auxquelles ils ne pourraient déroger. Les circonvolutions de leur discours embarrassé ne servent en réalité qu’à camoufler les pires défauts de leur esprit mercantile. Revenons donc plutôt aux fondements évangéliques et faisons-nous un peu mal à l’estomac. Nous avons déjà cité en introduction de ce billet le fameux avertissement du Christ « Vous ne pouvez servir Dieu et la Richesse » (Matthieu VI, 24). Bien entendu, on pourra toujours nous accuser de politiser ici les Ecritures et de sombrer dans les errements marxistes de la « Théologie de la Libération ». Ceux qui nous lisent régulièrement savent pertinemment que nous ne sommes ni communistes, ni socialistes. Il ne s’agit donc pas pour nous de promouvoir ici une société égalitaire et sans classe, comme un aboutissement nécessaire de la destruction du capitalisme puisque nous prêchons un retour à une société aristocratique. Cela ne nous empêche pas, en bons aristocrates catholiques, de goûter la pertinence de la critique marxiste du capitalisme et de réclamer, tout comme l’a fait récemment Hugo Chavez à la tribune de Copenhague, la destruction du système capitaliste en vertu même des paroles de Notre Seigneur Jésus Christ. Car si le président vénézuélien se berce de douces illusions en parlant avec emphase d’Egalité, d’Humanisme et de Droits de l’Homme – toutes ces idoles modernes antichrétiennes – il est un point sur lequel il n’a pas tort : le système capitaliste est résolument incompatible avec le christianisme. Et il ne s’agit pas ici de faire de la politique mais de lire simplement les Evangiles qui sont suffisamment explicites en de nombreux passages pour éviter toute ambigüité sur le sujet : « Je vous le dis en vérité, difficilement un riche entrera dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore une fois, il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. » (Matthieu, XIX, 23-24) ; « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous courez les mers et la terre pour faire un prosélyte, et, quand il l’est devenu, vous faites de lui un fils de la géhenne, deux fois plus que vous. Malheur à vous, guides aveugles, qui dites : Si un homme jure par le temple, ce n’est rien ; mais s’il jure par l’or du temple, il est lié. Insensés et aveugles ! lequel est le plus grand, l’or, ou le temple qui sanctifie l’or ? » (Matthieu, XXIII, 15-18) ; « S’étant assis vis-à-vis du tronc, Jésus considérait comment le peuple y jetait de la monnaie ; plusieurs riches y mettaient beaucoup. Une pauvre veuve étant venue, elle y mit deux petites pièces, valant ensemble le quart d’un as. Alors Jésus, appelant ses disciples, leur dit : « Je vous le dis, en vérité, cette pauvre veuve a donné plus que tous ceux qui ont mis dans le tronc. Car tous ont mis de leur superflu, mais cette femme a donné de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Marc, XII, 41-44) ; « Heureux, vous qui êtes pauvres, car le royaume des cieux est à vous ! Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ! Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie ! Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, vous repousseront de leur société, vous chargeront d’opprobres, et rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous en ce jour-là, et tressaillez de joie, car voici que votre récompense est grande dans le ciel : c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. Mais malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation ! Malheur à vous, qui êtes rassasiés, car vous aurez faim ! » (Luc, VI, 20-25). « Il y avait un homme riche dont le domaine avait beaucoup rapporté. Et il s’entretenait en lui-même de ces pensées : Que ferai-je ? car je n’ai pas de place pour serrer ma récolte. Voici, dit-il, ce que je ferai. J’abattrai mes greniers, et j’en construirai de plus grands, et j’y amasserai la totalité de mes récoltes et de mes biens. Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens en réserve pour beaucoup d’années ; repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette nuit même on te redemandera ton âme ; et ce que tu as mis en réserve, pour qui sera-t-il ? Il en est ainsi de l’homme qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche devant Dieu. » (Luc, XII, 16-21). Et nous sommes loin d’avoir épuisé ici tout le Nouveau Testament !
La lecture de ces passages est suffisamment éloquente pour comprendre l’essence même de la Vérité catholique dans le domaine économique : la SIMPLICITE VOLONTAIRE, la condamnation de toute forme D’ACCUMULATION et en conséquence le DEPOUILLEMENT maximum. La parabole des talents elle-même (Matthieu, XXV, 14-30), qui à la rigueur pourrait faire songer à un assentiment du Christ pour le développement du capital, n’est rien d’autre qu’un éloge du développement des qualités humaines distribuées de façon inégale par Dieu aux hommes. S’il est un « capital » à faire fructifier au sens spirituel du terme, c’est la noblesse de l’homme créé à l’image de Dieu et rien d’autre. De même la parabole de l’intendant infidèle, où le Christ semble à première vue louer les actes frauduleux de l’intendant, doit au contraire être entièrement comprise dans un sens anticapitaliste : « Faites-vous des amis avec les richesses d’iniquité, afin que, lorsque vous quitterez la vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels » (Luc, XVI, 9). Il ne s’agit pas bien entendu ici d’encourager les chrétiens à accumuler malhonnêtement de l’argent pour acheter leur entourage mais bien d’encourager ceux qui ont accumulé de l’argent au mépris de toute charité de se racheter en en faisant profiter ceux qui en ont le plus besoin, sans rien attendre en retour. C’est à nouveau un éloge du dépouillement maximum que l’on peut mettre en parallèle avec cet autre passage de l’Evangile de Luc : « Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n’invite ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour, et ne te rendent ce qu’ils auront reçu de toi. Mais, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux et des aveugles ; et tu seras heureux de ce qu’ils ne peuvent te rendre la pareille, car cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Luc, XIV, 12-14). D’ailleurs, la confrontation de Jésus avec les Pharisiens qui suit directement cette parabole de l’intendant infidèle ne laisse aucun doute sur le sens à lui donner : « Les Pharisiens qui aimaient l’argent, écoutaient aussi tout cela, et se moquaient de lui. Jésus leur dit : « Vous êtes ceux qui se font passer pour justes devant les hommes ; mais Dieu connaît vos cœurs ; et ce qui est élevé aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu. » (Luc, XVI, 14-15).
Bref, inutile de tourner désormais autour du pot : tout artifice, toute superficialité matérielle flattant notre orgueil ou notre penchant peccamineux pour la luxure nous conduit peu ou prou à trahir le Christ. Les conséquences économiques de la Vérité catholique sont par conséquent très simples. Notre activité professionnelle n’est justifiable que d’un seul point de vue, tiré directement de la chute originelle d’Adam et Eve sur Terre : SUBSISTER pour racheter nos fautes et gagner le paradis. La seule économie en odeur de sainteté aux yeux de Dieu, si cette économie ne lui est pas directement consacrée, est donc l’économie de subsistance. En bons chrétiens, nous devons tirer notre subsistance de la Création et gérer les biens confiés à nous par Dieu en intendants respectueux, en vue d’assurer une éducation chrétienne à nos enfants, dans l’attente du retour du Christ à la Parousie. Ce faisant, nous devons surtout accumuler des bénéfices POUR NOTRE AME, en nous dépouillant en revanche au maximum des bénéfices matériels de ce monde qui sont autant d’obstacles à notre salut. La dérive de la pensée judéo-protestante est maléfique en l’essence car elle consiste au contraire à sacraliser le temporel. Cette dérive a véritablement libéré les forces incontrôlables de l’Argent-Dieu, et divinisé le terrain de jeu préféré du Veau d’Or : le Marché. Ce processus de désacralisation de l’économie se développe depuis plusieurs siècles mais a atteint aujourd’hui son paroxysme puisque les forces sataniques du Marché sont parvenues à leur fin et ont transformé la face du monde : la finance y est devenue le vecteur principal de création de richesses. Aujourd’hui faire de l’argent avec de l’argent est devenu « monnaie » courante ! Des fortunes immenses se bâtissent dans un temps incroyablement court, non par le fruit d’un travail acharné, mais par le simple jeu de la spéculation. L’accumulation de biens matériels inutiles, qui était déjà en soi grandement répréhensible d’un point de vue chrétien, n’est en définitive pas grand-chose si on la compare à l’actuelle fabrication démoniaque d’argent virtuel qui est au cœur du système capitaliste contemporain. Quel blasphème ! Car seul Dieu a le pouvoir de créer de la richesse à partir du néant ! C’est pourquoi, il n’existe pas de qualificatif assez fort pour condamner cette honteuse relation adultère passée aujourd’hui entre les chrétiens capitalistes et la richesse. Il s’agit véritablement d’une nouvelle religion ou idole que l’on épouse après répudiation de celle véritable venant du Seigneur.
A ceci, les anticatholiques primaires me répondent souvent : « Vendez le Vatican alors ! » tandis que les catholiques adorateurs de nos sociétés urbaines me lancent « Avec vous, on serait toujours dans les cavernes, à manger du poisson cru et des fruits des bois. » Ce raisonnement est stupide car il fait abstraction d’un élément fondamental : la finalité divine d’une large part de l’économie artistocratique d’Ancien Régime, économie tant stigmatisée par les modernes et si mal comprise aujourd’hui. Rappelons ainsi l’âge d’or de l’Ancien Régime, le moyen-âge, lorsque tous les chefs d’œuvre et les monuments importants étaient inspirés et exécutés exclusivement ad Maiorem Dei Gloriam. Si les cathédrales ont été réalisées à cette époque, ont pu traverser les siècles et venir étonner aujourd’hui nos contemporains par leurs prouesses techniques, la raison en est très simple ! tout ce qui ne contribuait pas au moyen-âge à la pérennité de l’économie de subsistance ou de l’économie guerrière (liée naturellement à la première) était utilisé pour rendre gloire directement à Dieu – ou indirectement mais dans une juste proportion pour magnifier non le confort personnel mais la fonction divine de Ses représentants sur terre, les rois, les princes, les papes, les évêques,… Ce sont les écarts et les excès humains par rapport à cette saine ligne directrice qui ont provoqué l’embourgeoisement de l’élite aristocratique et finalement la tragédie de la Révolution française. Mais ces écarts déplorables ne remettent nullement en cause philosophiquement les principes sains sur lesquels reposait alors l’économie médiévale.
Aujourd’hui, il est devenu évident que les dérapages de l’Ancien Régime, censés justifier dans la doxa officielle la Révolution de 1789, n’ont en rien disparu. Au lieu d’un retour salvateur aux sources médiévales, le dévoiement de l’économie à des fins personnelles est même devenu le modèle à suivre plutôt que le péché à ne pas commettre. La logique du développement économique sans finalité divine a été poussée à son paroxysme par la nouvelle élite bourgeoise au pouvoir. Les plaies purulentes de cette logique capitaliste mortifère sont innombrables et cruellement ressenties par les amoureux de la Beauté : construction de villas arrogantes sur les plages de Méditerranée à la plus grande gloire de l’Argent-Roi, destruction progressive de tous les écosystèmes de la planète, orgies libidineuses de nos ministres dans les grands hôtels internationaux, expositions d’art décadent et antichrétien dans les anciennes demeures de nos rois, refus des couples d’enfanter pour préserver un mode de vie confortable. Toute cette fange consumériste exposée au public comme modèle de réussite sociale provient du fait qu’on a oublié ce fondement essentiel d’une saine ECONOMIE : le SURPLUS doit être consacré à Dieu et à Dieu seul. Tel est le sens profondément anticapitaliste de la parabole du Christ relative à ce maître de domaine qui vient de jouir d’une abondante récolte. Le Seigneur ne lui conseille pas d’investir ses surplus dans une quelconque banque agricole et de spéculer avec malice sur ses bénéfices futurs mais de les investir plutôt dans la BANQUE DU CIEL. Tout le monde aura compris que cette façon de concevoir l’activité économique ne condamne nullement la société à une stérile simplicité, au nom de laquelle Dieu n’autoriserait l’homme qu’à planter des pommes de terre et à plonger ses mains dans la terre ! Une saine politique économique chrétienne ne refuse pas le progrès mais elle implique que tout essor de l’économie ou de la technique soit orienté vers une fin DIVINE, seule barrière éthique suffisamment solide pour éviter à l’économie de se vautrer dans l’accumulation égoïste du capital, c’est-à-dire dans le culte du Veau d’Or. Le plus beau symbole de ce principe économique étant la cathédrale médiévale.
N’ayons pas peur de le dire, l’économie communiste dans sa politique de grands travaux utiles à la nation, dans sa centralisation des ressources énergétiques, dans son souci d’assurer des moyens de subsistance à toute sa population, malgré certains défauts inhérents à une centralisation totalitaire de l’économie vivrière et à une carence manifeste de finalité spirituelle, était bien plus proche des principes de l’économie de subsistance chrétienne que sa pendante libérale, salie dans ses fondements-mêmes par la recherche du PROFIT INDIVIDUEL, qui est la marque éternelle de la Bête en ce bas monde. Cette logique du profit individuel consubstantielle à l’économie capitaliste, la condamne ipso facto à toujours inciter l’homme qui y participe à transgresser les règles morales dans ses rapports avec ses semblables. Fondamentalement, l’économie capitaliste est, par l’intermédiaire de la publicité, et des médias, la TENTATRICE, la mère de tous les vices de la modernité. Admettons-le sans ambages, une économie où seuls les saints sont capables de résister à la tentation n’est pas une économie juste, c’est un puits de perdition ! En tant que chrétien, il faut avoir le courage de reconnaître en elle une économie véritablement bestiale et apocalyptique : « Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, de façon à la faire parler et à faire tuer tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête. Elle fit qu’à tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, on mit une marque sur la main droite ou sur le front, et que nul ne pût acheter ou vendre, s’il n’avait pas la marque du nom de la bête ou le nombre de son nom. C’est ici la sagesse ! Que celui qui a de l’intelligence compte le nombre de la bête ; car c’est un nombre d’homme et ce nombre est six cent soixante-six » (Apocalypse, XIV, 15-18). Et le chanoine Crampon de nous livrer ce commentaire édifiant à propos de ce passage : « La meilleure solution de l’énigme ne serait-elle pas de considérer le nombre 666, non plus comme la somme des valeurs numériques des lettres d’un nom propre, mais comme un nombre symbolique exprimant par lui-même, à la manière d’un nom, la nature de l’Antéchrist. Le nombre 7, est un nombre religieux, le nombre de la création sanctifiée par le sabbat divin. (…) Le nombre 6 restant en dessous de 7, ne serait-il pas le nombre de la création sans sabbat, de l’homme sans religion, sans Dieu ? » A l’heure où les dirigeants libéraux de tous les pays cherchent à abolir le repos dominical au nom du principe de laïcité de la société publique et afin de maximiser la croissance économique, il serait grand temps que les chrétiens s’interrogent sur la nature maléfique de pareilles « élites » et rejettent en bloc les principes économiques qu’ils défendent !
Vous y allez fort, me diront les employés catholiques de chez Pizza Hut ou de chez Leclercq obligés de travailler le dimanche ! Vous y allez fort parce qu’aujourd’hui aucun secteur professionnel n’est épargné par la logique capitaliste. Chacun d’entre nous, à des degrés divers, travaillera donc pour Mammon et il est presque impossible d’échapper à cette logique, surtout si on doit continuer à faire vivre sa femme et ses enfants. Certes, vous avez mille fois raison. Ce qui fait la spécificité de notre époque apocalyptique est que le Prince de ce monde y règne pratiquement en maître absolu. Je balaierai donc aussi devant ma porte en reconnaissant bien humblement que je ne suis pas un modèle de perfection dans tous mes comportements économiques. Il n’empêche, comme la pratique assidue de la prière demande des sacrifices et de l’investissement, la destruction du Veau d’Or – une fois bien entendu qu’on est pleinement conscient de son existence et de son incarnation dans le système démo-capitaliste actuel – demande pareillement un investissement de notre part. La conséquence pour un catholique devient évidente : il faut fuir comme la peste tous les secteurs d’activité trop manifestement liés à Satan, que ce soit en tant qu’esclave « consommateur » ou que « main d’œuvre » taillable et corvéable à merci du système capitaliste. Il faut de même se convaincre et convaincre son entourage qu’acheter ou travailler pour l’idole de la CROISSANCE ECONOMIQUE sont les deux faces d’une même médaille impie. La perspective d’une croissance continuelle et illimitée de l’économie dans un monde fini est un scandale pour la simple logique humaine comme pour l’économie céleste ! Car, nous le répétons, seul Dieu est Créateur, seul Dieu est infini. Il est évident que les médias aux ordres, les grandes chaînes de télévision, les banques, le tourisme de masse (croisières, Club Med, course au soleil, farniente…), les multinationales (Nestlé, Danone, Macdonald,…) les entreprises de divertissement hédonistes, les hypermarchés, les restaurants à la chaîne, les carrières politiques fondées sur le marchandising électoral…il est évident, dis-je, que tous ces secteurs d’activité servent MAMMON puisqu’ils fondent leur existence sur l’idole du Marché. Quant aux adeptes du « levain chrétien dans la pâte démo-capitaliste » à la sauce Caritas in Veritate, Vatican II et Opus Dei, je n’ai qu’une chose à répondre à ces optimistes béats, à ces éternels cocus du système : on ne transforme pas une banque, un temple maçonnique ou une synagogue talmudiste intégriste en église ! On les rase complètement et on fait du neuf en s’inspirant de l’expérience des meilleurs constructeurs de cathédrales !
Au risque de nous répéter, s’il n’était qu’un argument VISIBLE qui devrait achever de nous convaincre aujourd’hui de la nécessaire destruction du capitalisme, c’est celui de son impact mortifère sur la CREATION. Tout ce que touche l’économie capitaliste devient irrémédiablement LAID. Comme si le mal, même camouflé, finissait toujours par laisser une empreinte morbide sur l’objet contaminé. Cet aspect des choses n’est d’ailleurs pas un diagnostic chrétien mais un raisonnement partagé par un grand nombre d’êtres humains d’origines et de cultures diverses. A l’échelle mondiale, la rupture des économies traditionnelles locales provoque immanquablement un impact terrible sur l’environnement… Nous ne parlons pas ici du très médiatique réchauffement climatique mais du parasitisme visible des infrastructures modernes qui viennent littéralement bouleverser l’harmonie des paysages modelés jadis par les impératifs simples de l’économie de subsistance. Tel est le constat posé par tous les anthropologues, même des anthropologues très médiatiques comme Levi-Strauss, qui ont consacré leur vie à étudier la « conversion » – que ce terme est lourd de sens ! – des sociétés traditionnelles à l’économie de marché. Or Dieu ne nous avait-il pas demandé de prendre soin de sa Création ? Ne nous avait-il pas demandé de la faire fructifier à son image et non de la saccager ainsi sur l’autel anti-esthétique du PRATIQUE et du RENTABLE ?
Chers frères catholiques, chers camarades anticapitalistes, vous avez compris ce qu’il nous reste à faire. Nous devons incarner à côté du système démo-capitaliste dans lequel nous sommes aujourd’hui prisonniers, une nouvelle contre-société chrétienne. Cette nouvelle société chrétienne – car l’ancienne est définitivement morte – ne se construira pas en un jour. Peut-être faudra-t-il d’ailleurs attendre le retour du Sauveur sur cette Terre pour connaître son avènement. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas attendre sagement que tout s’écroule en continuant à profiter hypocritement du système, au risque réel de nous faire sévèrement disputer par le maître lorsqu’il sera de retour. Dans chaque activité de notre quotidien trop manifestement contaminée par Satan, il faut donc couper net le cordon ombilical. Nous devons travailler quotidiennement et à tous les niveaux de notre vie pour le BIEN, le BEAU, le VRAI. Car toute ACCEPTATION RESIGNEE de ce qui vient du Diable risque tôt ou tard d’avoir des conséquences dramatiques pour notre âme et celle de nos frères : « Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. » (Matthieu, V, 30). Rappelons-nous encore une fois de notre vocation divine, nous sommes dans le monde, nous ne serons jamais du monde !
Anticapitalisme véritable : la naissance du Sauveur dans une mangeoire
mardi 22 décembre 2009
Aux sources de la théologie de la libération
Est-il
possible, aujourd’hui, de porter la question théologique en dehors du
club restreint des théologiens ? La question peut vous sembler
surprenante, mais si on prend le temps de se poser un instant, ne
serait-ce que sur un banc public protégé du vent, c’est à dire de ce
flux de l’immédiateté que notre société contemporaine nous impose,
force est de constater que certaines questions fondamentales demeurent
bien persistantes, prenantes, angoissantes… Qu’est-ce qu’un homme ?
Comment est-il arrivé sur cette terre ? Qui l’a créé et dans quel but ?
Dieu existe-t-il ? S’il existe, quels sont les attributs de ce dieu ?
Enfin, si dieu il y a, l’homme a-t-il la moindre chance d’entrer en
contact avec lui ? Et, pourquoi devrait-il le faire ?
Trouver un ouvrage qui répondrait à toutes ces questions me semble
impossible. Certains pourraient supposer que la Bible, ensemble d’un
grand nombre de livres, répondrait sans problème à ce questionnement
existentiel, mais je préfère chercher plusieurs ouvrages qui
donneraient des éléments de réponse. Après tout, les lectures et les
rencontres sont faites pour accumuler les indices et construire notre
corpus de réflexion qui nous amènera à des convictions, nos
convictions, celles qui nous porteront jusqu’au bout de notre vie…
Je vous propose, pour commencer, un ouvrage signé d’un théologien dit
de la libération, Gustavo Gutiérrez, Le Dieu de la vie (Cerf Editeur, ndlr). En effet, au
moment où les chrétiens vont fêter la Nativité, il est bon de
comprendre qui est ce dieu qui veut venir sur terre au contact de ses
créatures. Vous remarquerez, que pour ce livre, je fais comme si
c’était évident que dieu existait et que Noël était bien l’anniversaire
de la venue de Jésus, son fils… En fait, nous allons voir que pour ce
théologien les choses sont un peu plus compliquées que cela…
La première pensée de Gutiérrez est de rappeler à tous ceux qui se
reconnaissent chrétiens, après tout on a le choix de le faire, que
parler de Dieu ou du Christ ne peut pas se faire sans lien. Le Christ
et Dieu sont profondément liés : Personne ne connaît le Père si ce
n’est le Fils, Celui qui me voit connaît le Père. Oui, aucun doute, le
Fils est bien le révélateur du Père. Les théologies ne doivent donc pas
s’écarter des textes évangéliques, ceux qui donnent une certaine image
de Jésus, un être profondément humain et aimant. La théologie de la
libération de Gutiérrez prend donc ces sources dans cet homme au cœur
débordant d’amour, un amour qui n’exclut pas, un amour qui soigne, qui
écoute, qui souffre quand l’homme souffre…
Ce préambule n’est pas limitatif et Gutiérrez continue en énonçant que
Dieu ne se comprend pas, il se médite, il se vit, il se respire, il se
pratique… Oui, Jésus affirme que ce n’est pas l’intelligence qui permet
d’aller vers Dieu mais seulement le cœur des simples, des justes, des
aimants… Dieu est d’abord Père tout simplement parce que le chrétien
reconnaît en lui l’origine de tout, y compris l’origine de l’homme. Ce
Dieu des origines est un libérateur. Il libère les opprimés, les
esclaves. Il est le Dieu d’un peuple qui souffre et il est là pour
ouvrir son horizon. Comme Dieu déploie une pédagogie, il montre cette
libération par le peuple qu’il sort d’Égypte, qu’il sort du désert,
qu’il ramène d’exil vers sa terre…
Seulement, voilà, il y a un petit hic. La libération totale est
annoncée pour les temps de son royaume. Mais c’est quoi ce royaume ? Où
est-il ? Gutiérrez nous montre que Dieu ne peut pas se faire saisir, il
ne peut pas se faire enfermer dans une institution, ni même dans une
église terrestre. Dieu de Jésus est un Dieu caché, un Dieu secret, un
Dieu qui fuit les mondanités, le pouvoir, la force…
Alors que faire ? Où chercher Dieu ? Le théologien est simple, il
reprend les paroles de l’Evangile : « Chercher le royaume et sa
justice, le reste vous sera donné par surcroît ». Cela signifie pour
l’un des créateurs de la théologie de la libération que «
l’universalité de l’amour de Dieu est lié de manière inséparable au
choix préférentiel en faveur du pauvre ».
Il s’est donc donné comme but dans la vie de « parler de Dieu à partir
de la souffrance et des espérances des pauvres ». Je le trouve très
convaincant, très précis dans sa théologie, une méthode biblique
irréprochable s’appuyant sur de très nombreux textes dont le livre de
Job qui est très beau et très humain.
Si un tel homme avait vécu dans les palais romains et dans l’opulence
nous pourrions avoir des doutes dans la mise en application mais comme
il s’agit d’un prêtre qui a décidé de vivre son Evangile et son Dieu de
libération au mépris de sa sécurité, du quand dira-t-on, de sa
réputation, au cœur de l’Amérique latine, en n’hésitant jamais à
travailler avec tous ceux qui voulaient, eux-aussi, libérer les plus
pauvres… j’ai plutôt tendance à le saluer et estimer qu’il fait partie
de ceux qui nous aident à trouver des réponses à nos questions
initiales… Et si le Dieu créateur était un Dieu de libération prêt à
mouiller sa chemise pour les plus pauvres et non les tenants du pouvoir
?
Ce livre est d’une lecture assez simple, il est imagé et je crois qu’il
peut plaire à tous les lecteurs de bonne foi même ceux qui se sentent
éloignés des religions…
http://www.critiqueslibres.com/i.php
dimanche 6 décembre 2009
Garaudy et Teilhard
Roger Garaudy a souvent fait référence à Teilhard de Chardin dans ses oeuvres, il lui a consacré plusieurs articles dans diverses publications, notamment le n° de mars 1965 de la revue EUROPE. Il s'âgit ici d'un extrait de ses mémoires.
L'oeuvre de Teilhard de Chardin est un point de rencontre naturel entre le christianisme et le marxisme. Ce grand paléontologiste a découvert dans ses fouilles, près de Pékin, l'un des chaînons intermédiaires entre les mammifères les plus évolués et l'homme: le sinanthrope.
Il fonde sa vision du monde sur un évolutionnisme généralisé. Il étend le transformisme au-dessous de la vie, avec la genèse et la complexité croissante de la matière, et, au-dessus, avec l'histoire humaine en sa visée suprême: le Dieu fait homme.
C'est le contraire de l'évolutionnisme vulgaire, scientiste, qui essaie de réduire le supérieur à l'inférieur et l'homme au singe. Teilhard inverse ce mouvement, en privilégiant non les dérives descendantes de l'entropie, mais le mouvement ascendant de l'homme vers ses fins divines.
Je sens, obscurément encore (RG décrit son état d'esprit en 1951-1953, ndlr), que le Père Teilhard de Chardin, sur un autre plan, celui de la science, va dans le même sens que les prêtres ouvriers sur celui de la société: il enracine l'esprit dans la matière, comme eux l'appel du Christ dans la masse humaine. Aller vers Dieu n'exige pas que l'on tourne le dos ni à la matière ni au monde.
L'Eglise ne cessera plus d'être habitée, travaillée au plus profond d'elle-même, par ce double appel. Pourrai-je, en mon Parti (RG est alors membre du BP du PCF, ndlr), aiguiser pareille exigence ?
Au-delà des divergences sur nos visions du monde, fussent-elles irréductibles, c'est une nécessité historique, dont j'éprouve l'évidence charnelle: aider, par le dialogue, à la prise de conscience de nos fins communes - au moins de nos fins avant-dernières - et dégager les moyens d'une pratique commune pour l'avènement de l'homme.
Roger Garaudy, Mon tour du siècle en solitaire, Editeur Robert laffont, 1989, pp 209-210
vendredi 4 décembre 2009
Comment je crois
Après ce que je viens de déclarer sur ma
conviction qu'il existe un terme personnel divin à l'Evolution
universelle, on pourrait penser que, en avant de ma vie, l'Avenir se
découvre serein et illuminé.
Il n'en est rien.
Sûr,
de plus en plus sûr, qu'il me faut marcher dans l'existence comme si au
terme de l'Univers m'attendait le Christ, je n'éprouve cependant aucune
assurance particulière de l'existence de celui-ci. Croire n'est pas voir. Autant que personne, j'imagine, je marche parmi les ombres de la foi.
L'obscurité
de la foi, à mon avis, n'est qu'un des cas particuliers du problème du
Mal. Et, pour en surmonter le scandale mortel, je n'aperçois qu'une
seule voie possible: c'est de reconnaître que si Dieu nous laisse
souffrir, pécher, douter, c'est qu'il ne peut pas, maintenant et d'un
seul coup, nous guérir et se montrer. Et, s'il ne le peut pas, c'est
uniquement parce que nous sommes encore incapables, en vertu du stade
ou se trouve l'Univers, de plus d'organisation et de plus de lumière.
Nos doutes, comme nos maux, sont le prix et la condition même d'un achèvement universel.
Voilà comment je crois.
J'accepte, dans ces conditions, de marcher jusqu'au bout sur une route
dont je suis de plus en plus certain, vers des horizons de plus en plus
noyés dans la brume.
Pierre Teilhard de Chardin
cité sur: http://drzewijc59.blogspot.com/
dimanche 22 novembre 2009
Teilhardien !
Il en coûterait cher si nous ne pouvions chercher Dieu qu'une fois morts au monde.
Thérèse d'Avila, citée par R. Garaudy dans L'avènement de la femme, Albin Michel éditeur, p163

samedi 21 novembre 2009
C'est Dieu qu'on assassine
Le monde est fou ? Évidemment qu'il l'est, totalement, complètement. Un monde déboussolé, livré aux états d'âme des uns, aux humeurs perverses des autres, mais nullement conscient de sa démence, de sa schizophrénie.
Le monde est fou depuis qu'il existe, il l'est devenu à l'heure même où Ève a offert le fruit défendu à Adam, à l'heure même où Caïn a tué Abel. La folie s'est poursuivie tout au long des siècles, tout au long des années de désastres, de détresse, et ne s'arrêtera jamais aussi longtemps que l'homme prendra sa démence pour du génie, ses convictions pour révélations divines, ses propos pour paroles d'Évangile.
Faut-il égrener les horribles souvenirs, les pages d'une histoire universelle qui baigne dans le sang des innocents, qui s'écrit en lettres écarlates ? Tueries, massacres, crimes de guerre, génocides, est-il vraiment nécessaire de remonter le temps pour faire l'inventaire de la bêtise humaine ?
N'allons pas loin dans le passé : d'une Première Guerre mondiale où les soldats allaient à la mort une fleur au bout du fusil, à une seconde conflagration mondiale où la folie d'un homme a subjugué les esprits, a ouvert la voie à l'impensable, à la troisième guerre planétaire, celle qui est en cours, celle d'un terrorisme sacrificiel où des milliers d'hommes tuent ou tombent au nom d'Allah le Miséricordieux, les preuves de l'inévitable, quasiment du « maktoub », s'accumulent, chaque jour plus accablantes, chaque jour plus assassines.
De l'Afghanistan à l'Irak, d'un Ben Laden qui se prenait pour le glaive de l'islam, destiné à punir les infidèles, à éliminer « les nouveaux croisés », à un George Bush qui se disait investi d'une mission divine pour éradiquer le mal, le facteur religieux est omniprésent, toujours brandi pour justifier l'injustifiable, pour faire admettre le bien-fondé d'aventures hasardeuses, d'expéditions meurtrières.
Et comme par ricochet, à l'image de pions qui se déplacent d'une manière anarchique, l'on voit un Ahmadinejad, lui aussi totalement immergé dans ses convictions religieuses, promettre la fin prochaine d'Israël, sa quasi-élimination, nier la vérité historique des camps d'extermination nazis, au rythme de la litanie quotidienne de « mort à l'Amérique ».
À des milliers de kilomètres de là, dans une ville paisible des États-Unis, un officier supérieur américain, musulman d'origine palestinienne, entre soudainement en transes et, fusil à la main, abat treize de ses collègues au cri d'Allah Akbar.
Évidemment, il n'existe aucun lien entre Ben Laden, Ahmadinejad et le commandant Nidal Malik Hasan, mais en arrière-plan, en toile de fond, il y a la Palestine, il y a Jérusalem, et ce formidable héritage religieux, cette horrible incompréhension qui déchirent la région depuis vingt siècles.
Sur ce damier explosif, le Liban, lui, est aux premières loges, au centre d'une mosaïque qui a pour référence le même Dieu et qui implose chaque jour au nom du même Dieu. « Peuple élu », d'un côté, accroché à sa « Terre promise » et, de l'autre, un peuple martyrisé que l'État hébreu veut extraire, expulser du sol de ses ancêtres, de la terre qui est la sienne depuis des éternités.
Au Liban, c'est Anne Frank qui en fait les frais. Extrémisme plus ignorance : le journal d'une enfant juive promise à l'extermination est assimilé à une propagande sioniste et est frappé d'interdit !
C'est Allah le Miséricordieux qu'on assassine une fois de plus... et le meurtrier est un parti qui se revendique de Dieu ! Le monde n'est pas seulement fou, il est aussi, très souvent, infâme...
samedi 24 octobre 2009
Credo pour un temps séculier
Je crois en Jésus-Christ:
c'était
un homme seul qui ne pouvait rien faire
impuissant comme nous,
mais il a lutté pour que tout change
et c'est pour cela qu'il fut exécuté.
Devant lui nous sentons
comme notre intelligence est sclérosée,
notre imagination étouffée,
nos efforts vains,
car nous ne vivons pas comme il a vécu
et chaque jour nous fait craindre
que sa mort ait été vaine
lorsque nous l'enterrons dans nos églises
et que nous trahissons sa révolution
dans la soumission craintive devant les puissants.
Je crois en Jésus-Christ
qui a ressuscité dans nos vies
pour que nous nous libérions
face aux préjugés et à l'arrogance du pouvoir,
de la crainte et de la haine
et que nous fassions avancer sa révolution,
vers le Royaume
(Sölle, D - Cité par Léonardo Boff in "Jésus-Christ libérateur", Cerf, p 245)
mardi 29 septembre 2009
"Tout ce qui monte converge"
Etre pleinement libres et pleinement unis , voilà quel est l'idéal prochain des hommes. Or les hommes se demanderont nécessairement comment chaque conscience, chaque moi particulier et clos peuvent, en développant leur liberté, s'unir étroitement aux autres "moi"; comment tout homme est d'autant plus libre qu'il est uni aux autres hommes et d'autant plus uni aux autres hommes qu'il est plus libre. Il faut bien qu'il y ait dans la conscience elle-même un principe de liberté et d'union. Or quel peut bien être ce principe qui unit toutes les consciences en exaltant chacune d'elles ? Sinon la conscience absolue et divine qui est, tout ensemble, liberté infinie, et qui, présente à toutes les consciences particulières, leur communique cette liberté et cette unité ? Je ne suis donc pas inquiet, pour l'avenir religieux de l'humanité, de ce qu'on appelle le matérialisme des socialistes ; ou plutôt je m'en réjouis, car il ne faut pas que la religion puisse apparaître aux hommes comme quelque chose d'extérieur à la vie même. Il faut qu'elle soit la vie elle-même prenant conscience de son principe.
Jean Jaurès, cité par Jean Onimus dans "Teilhard de Chardin et le mystère de la terre", Albin Michel, 1991, p 163
vendredi 21 août 2009
François d'Assise
En cette année du 8e centenaire de la fondation de l’ordre franciscain, une remarquable biographie historique du Pauvre d’Assise, nourrie des dernières recherches, renouvelle en profondeur la compréhension d’un saint universellement reconnu.
Jamais saint n’a été aussi populaire à travers le monde que saint François d’Assise (1182-1226), n’a eu un tel impact sur la chrétienté, n’a donné lieu, depuis le Moyen Âge, à autant de biographies et d’ouvrages. Et partant, à autant d’interprétations ! Figure de proue du catholicisme social (Ozanam) ? Maître de liberté, de fraternité et d’égalité ? Défenseur des opprimés, fondateur d’une « Église des pauvres » (théologie de la libération) ? Personnage phare de l’écologie ? Figure emblématique de l’harmonie qui devrait régner entre les hommes et les religions (« L’esprit d’Assise » de Jean-Paul II) ? Protagoniste du dialogue entre chrétiens et musulmans ?
Le Pauvre d’Assise dégagé des légendes noires ou dorées
Comment faire la part des choses ? En cette année de célébration du 8e centenaire de l’ordre franciscain, parmi les abondantes parutions, se détache la remarquable biographie d’André Vauchez : François d’Assise. Pour ce spécialiste d’Histoire du Moyen Âge, et d’Histoire de la spiritualité, il n’était que temps de proposer au grand public cultivé une biographie du saint renouvelée en profondeur par les plus récents acquis des recherches franciscaines.
C’est une biographie historique, et donc critique, qui ne cèle pas les hésitations de son héros, mais nuancée, fouillée, et néanmoins accessible. Qui, outre la vie du Poverello, fait une large place à sa destinée posthume (des interprétations médiévales à nos jours, en passant par celles de Luther, Voltaire, Renan ou Sabatier) et à l’influence de son message dans la suite des siècles.
Vauchez s’efforce de dégager le Pauvre d’Assise d’une gangue d’a priori, visions réductrices, légendes noires ou dorées, anachronismes ou récupérations idéologiques. En poursuivant un double but : cerner au plus près, malgré les « trous » de la documentation, le visage de l’authentique François d’Assise et montrer la radicale nouveauté de son appel.
Pour ce faire, Vauchez utilise tous les textes à sa disposition (hagiographies, chroniques, témoignages, souvenirs, fioretti) mais les hiérarchise, les compare, les recoupe, les croise pour ne retenir que le certain ou le vraisemblable.
D’abord, il esquisse la biographie : celle d’un homme, François, lié comme jamais à sa ville, Assise. Un fils de marchand, peu cultivé, mais rêvant de chevalerie, riche et fêtard, mais généreux. Qui opéra probablement, non pas une conversion brutale, mais un « retournement » progressif (1205-1208), qui aboutit à sa complète transformation, à partir d’une rencontre avec des lépreux jusqu’à la révélation du genre de vie qui serait le sien et celui de ses premiers compagnons : une fraternité, entre érémitisme et itinérance religieuse, qui épouse Dame Pauvreté et annonce l’évangile et la paix à tous, même aux infidèles, vivant de travail manuel ou de mendicité en cas de nécessité.
Dans l’Italie déchirée du XIIIe siècle, le succès est immédiat, la croissance très rapide. Au départ, ce n’est qu’un mouvement laïc, où se retrouvent tous les états de vie. Auquel le pape Innocent III ne donnera, en 1209, avec prudence, qu’une approbation orale, attendant de voir son évolution. C’est à son successeur, Grégoire IX, qu’il reviendra d’organiser le mouvement, déjà très important, pour le sauver de l’anarchie, en le transformant en ordre religieux. Une « normalisation » très douloureuse et semée de crises qui, sans nullement détruire le dynamisme franciscain, évacuera en partie les aspects les plus originaux du message du Pauvre d’Assise.
Finalement, c’est à travers les écrits du Poverello lui-même, peu étudiés (sauf le Cantique de Frère Soleil et son Testament) car disparates, mais très importants, que se manifeste la figure la plus vraie du fondateur des Frères Mineurs, ainsi que la radicalité et la nouveauté de l’expérience franciscaine. François s’efforcera, sans jamais s’opposer à l’Église, de garantir son charisme au sein de l’ordre, c’est-à-dire son idéal de « minorité » : une expérience très charnelle de Dieu, placée sous le signe d’une pauvreté et d’une humilité dynamiques qui conduisent à la Joie parfaite ; qui passe aussi par l’émerveillement devant la nature, qui le porte à la louange et l’adoration du Créateur ; et la recherche d’une identification toujours plus poussée au Christ des Évangiles, le Crucifié (il sera stigmatisé). Ainsi, François a profondément renouvelé, et pour longtemps, le visage de la chrétienté.
"François d'Assise", de André Vauchez, Fayard éditeur, 28 euros
mercredi 29 juillet 2009
Helder Camara, l'Eglise des pauvres
Dom Helder Camara, père de l Eglise des pauvres,
Mis en ligne par Dial à l’occasion du centenaire de la naissance de Dom Hélder Câmara [1].
Après le Congrès eucharistique international, Dom Hélder intensifie ses efforts en faveur des pauvres. Il prend part à la formation du Conselho Espiscopal Latino-Americano (CELAM, ou Conseil épiscopal latino-américain), qui contribue à faire prendre conscience de l’importance de l’Amérique latine dans l’Église catholique et apporte son soutien à l’Église des pauvres, qui n’en est encore qu’à ses débuts. À Rio, Dom Hélder inaugure un projet de logement pour les habitants des favelas et met en place une campagne permanente de charité pour les nécessiteux. Il acquiert bientôt une renommée internationale au titre d’« évêque des bidonvilles ». Dom Hélder fait également pression auprès du gouvernement pour la mise en œuvre de programmes de développement visant à venir en aide aux masses. Grâce à son prestige et à son influence politique croissante, il devient l’un des principaux conseillers du Président Juscelino Kubitschek (1956-1961), qui favorise le développement industriel rapide par l’investissement de capitaux étrangers, l’impulsion du gouvernement et le transfert de la capitale du Brésil de Rio à Brasilia. Dom Hélder et le CNBB aident Kubitschek dans son effort pour répandre les bienfaits du développement. Par exemple, les évêques jouent un rôle absolument essentiel dans la fondation d’un programme gouvernemental ambitieux visant à apporter l’industrie et le progrès dans la région appauvrie du Nord-Est.
Dom Hélder trouve son inspiration spirituelle dans des groupes qui s’identifient avec l’expérience de la pauvreté, notamment les prêtres ouvriers français, qui cherchent à attirer la classe ouvrière à l’Église en gagnant leur vie dans des usines. Avec d’autres ecclésiastiques de son époque, Dom Hélder adopte une spiritualité de la pauvreté et cherche littéralement à vivre comme les pauvres. À Recife, il abandonne le palais archiépiscopal pour vivre dans une petite maison paroissiale derrière une modeste église.
C’est la foi profonde de Dom Hélder dans le peuple brésilien qui, plus que tout, l’a poussé à défendre la justice sociale. Même s’il représente, en tant qu’archevêque, le pouvoir central de l’organisation multinationale et multiculturelle mondiale par excellence, il croit en l’autodétermination des nations et des individus. Bien que profondément loyal envers l’institution, il est également favorable à la décentralisation – voire à la démocratisation – administrative d’une Église extrêmement hiérarchisée et dominée par les hommes. Selon lui, ce n’est qu’en respectant la dignité de tous ses adeptes que le catholicisme pourra devenir véritablement moderne. En tant que dirigeant du mouvement Action catholique, Dom Hélder encourage les laïcs à s’affirmer au sein de l’Église et à mettre l’accent sur des questions d’importance nationale. Il met ces idéaux en pratique en se montrant disposé à déléguer des responsabilités, en particulier aux femmes. Une foule de femmes membres d’Action catholique, bénévoles et employées de l’Église assisteront ainsi Dom Hélder tout au long de sa carrière. Parmi celles-ci figure la jeune Rose Marie Muraro, qui deviendra par la suite une intellectuelle et auteur féministe reconnue. Elle appartient à l’époque à un groupe de jeunes femmes adeptes connu sous le nom des « Filles d’Hélder ». « Dom Hélder fut vraiment l’un des premiers hommes à valoriser les femmes, se souvient-elle. Il avait de très bonnes amies, mais tout le monde acceptait cela comme quelque chose d’humain et d’important, y compris la convivialité spirituelle très profonde qu’il partageait avec les femmes. » Rose Marie et certaines des autres femmes finiront par occuper des postes importants au sein de l’Église. Les assistantes en particulier ont joué un rôle très important à l’époque où Dom Hélder était président du CNBB. La relation de Dom Hélder avec les femmes contraste vivement avec l’exploitation des religieuses et des autres femmes dans de nombreux secteurs de l’Église. À ce jour, sa confiance dans les femmes et dans le peuple n’a jamais été égalée au sein de l’Église qui, comme nombre d’autres institutions brésiliennes, conserve encore aujourd’hui une structure patriarcale obsolète dont l’efficacité est entravée par le refus d’exploiter le potentiel professionnel et de direction des femmes.
Dom Hélder va au-delà des questions brésiliennes pour devenir un porte-parole du monde sous-développé. Certains de ses plus grands exploits ont lieu pendant le Concile de Vatican II. Pendant cette série de réunions capitales, quelque 2 000 évêques du monde entier se rassemblent à Rome entre 1962 et 1965 pour discuter de la modernisation de l’Église. Le concile de Vatican II aboutira à la plus grande réforme de l’histoire de l’institution. Pendant le concile, Dom Hélder répand avec succès les idées de l’Église des pauvres, qui n’en est encore qu’à ses débuts. Il souligne la nécessité de résoudre les injustices de l’économie mondiale par le dialogue entre les pays riches et les pays pauvres et par la coopération internationale pour le développement. En organisant des réunions informelles d’évêques partisans de la réforme, Dom Hélder travaille dans l’ombre pour faire évoluer l’organisation hiérarchique de l’Église centrée sur l’Europe et pour encourager une plus grande participation des laïcs. Il œuvre également pour faire adopter par le Concile des relations œcuméniques avec d’autres religions (telles que le judaïsme et le protestantisme) et un dialogue avec d’autres idéologies, notamment le marxisme athée. Vatican II révèle ainsi la nouvelle influence des idées latino-américaines dans le catholicisme et confère à Dom Hélder un statut de chef de file international au sein de l’Église.
En 1963 et 1964, la politique brésilienne devient extrêmement polarisée entre la droite et la gauche. Dom Hélder s’oriente encore davantage vers la gauche, en rupture complète avec l’élite du pays. Il déclare que les riches sont responsables de l’échec de l’Alliance pour le progrès, un programme lancé par John F. Kennedy, président des États-Unis, en réponse à la révolution cubaine, et visant à endiguer l’expansion du communisme en Amérique latine par l’assistance financière et la réforme sociale. À la demande pressante de Dom Hélder, la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) publie l’une des déclarations les plus radicales de l’histoire de l’Église brésilienne. Dans ce document, l’Église plaide en faveur de l’expropriation des terres pour les transférer aux pauvres. Dom Hélder s’implique encore davantage dans les efforts du président Goulart pour mettre en œuvre une redistribution des terres et d’autres réformes élémentaires et subit des attaques pour s’être montré favorable aux programmes d’alphabétisation pour les pauvres. Son refus d’appuyer la conspiration militaire qui se trame contre le président Goulart contribue à faire déchanter nombre de ses anciens amis au sein de l’élite. Pendant ce temps, au concile Vatican II, Dom Hélder suscite la colère des évêques conservateurs et traditionnalistes avec ses positions progressistes. Au début de l’année 1964, la jalousie des ecclésiastiques à l’égard du succès de Dom Hélder et les soupçons éveillés par ses activités politiques aboutissent au transfert de Dom Hélder à l’obscur archevêché de São Luís do Maranhão. Toutefois, le décès soudain d’un autre évêque oblige l’Église à renvoyer Dom Hélder à Olinda et Recife. Des mouvements politiques et culturels radicaux s’épanouissaient à Recife depuis plusieurs années, faisant de la ville l’une des villes phares du Tiers-Monde et attirant l’attention des fonctionnaires gouvernementaux états-uniens, inquiets à l’idée d’un soulèvement révolutionnaire en Amérique latine. Le 31 mars 1964, l’armée renverse le président Goulart, sonnant le début de vingt-et-une années de loi martiale répressive. Peu après, les évêques brésiliens votent pour remplacer la faction de Dom Hélder au sein de la CNBB par une direction plus conservatrice.
Au début, Dom Hélder adopte une approche attentiste envers les militaires, espérant garder des voies de dialogue ouvertes en vue d’une possible collaboration en faveur du progrès du Brésil. Contrairement à de nombreux partisans de la gauche, Dom Hélder n’a pas de préjugés à l’égard des militaires. Il est un pasteur pour tous. Le général Humberto de Alencar Castello Branco, premier président militaire, apprécie l’évêque originaire, comme lui, du Ceará et, même après 1964, est allé écouter certains de ses sermons. Même s’il accepte le dialogue avec le marxisme et défend les droits des prisonniers politiques détenus par le régime, Dom Hélder continue à s’opposer au communisme – mais jamais à la manière agressive, intolérante, de la droite. Il veut devancer le communisme avec une révolution sociale non violente, catholique et humaniste, dans laquelle le gouvernement favoriserait le bien-être de tous les citoyens, opérerait une transformation radicale de la société et préserverait l’indépendance du Brésil par rapport aux puissances étrangères que sont les États-Unis et l’Union soviétique. Dans le même temps, Dom Hélder est bien conscient que l’Église elle-même n’est pas capable de créer ni de diriger un régime socialiste. Le socialisme ne peut se développer que grâce aux efforts des hommes politiques et de la société civile et doit conserver son indépendance par rapport aux superpuissances. L’Église ne doit pas échanger le néo-christianisme pour un christianisme socialiste.
Cependant, la peur et la haine suscitées par la Guerre froide empêchent la droite comme la gauche d’envisager la position politique intermédiaire pacifique proposée par Dom Hélder. Le conflit grandissant entre le progressisme catholique et la politique de sécurité nationale du régime militaire envenime fortement les relations entre l’Église et l’État. Les officiers militaires et les conservateurs traitent maintenant Dom Hélder de « communiste » et le surnomment « l’évêque rouge ». Dans le Nord-est, en particulier autour de Recife, l’armée déclenche la pire répression de la période suivant immédiatement le coup d’État. Dom Hélder aide les persécutés tout en continuant à s’élever contre l’injustice. Le président Castello Branco et d’autres modérés essaient d’apaiser les tensions avec l’Église mais de nombreux militaires adeptes de la ligne dure n’aiment pas le clergé activiste et multiplient les attaques contre l’Église des pauvres et Dom Hélder. Les conservateurs accusent fréquemment ce dernier d’encourager la violence dans ses critiques de l’inégalité. Les actions de Che Guevara, du prêtre révolutionnaire colombien Camilo Torres, et d’autres, rendent la violence de plus en plus attirante comme solution à l’impasse politique et de développement du Tiers-Monde. Dom Hélder, quant à lui, reconnaît la violence présente en Amérique latine, mais insiste toujours plus sur une solution non violente. À gauche, certains critiquent son attitude « pacifiste » envers le régime militaire. Naïvement, peut-être, Dom Hélder élabore en 1967 un programme pour former un troisième parti politique, le Partido do Desenvolvimento Integral (Parti du développement total), pour offrir une autre possibilité que les deux partis officiels autorisés à fonctionner par le régime militaire depuis l’abolition de tous les partis traditionnels en 1965. En 1968, il lance officiellement un mouvement appelé « Action, justice et paix », s’inspirant en partie du modèle de Gandhi et de Martin Luther King. Néanmoins, ce mouvement s’effondre à cause de l’approfondissement de la polarisation politique et du renforcement de la censure militaire.
Au milieu de l’année 1968, l’Église d’Amérique latine fait sa déclaration la plus claire, la plus mûre, à propos du type de société qu’elle envisage pour la région. Les évêques représentant la région se réunissent à Medellín, en Colombie, pour étudier comment les conclusions de Vatican II peuvent être appliquées au niveau local. Dom Hélder pousse les autres délégués à élaborer une proposition en faveur d’une transformation sociale radicale mais pacifique dans la région. Ils dénoncent la « violence institutionnalisée » inhérente à l’inégalité sociale et aux structures sociales oppressives. Ils encouragent également la création de Comunidades Eclesiais de Base (Communautés ecclésiales de base). Au sein de ces petits groupes se rassemblent des catholiques humbles pour réfléchir à l’importance de la foi dans leur vie de tous les jours et dans leurs luttes politiques. Cette méthode est devenue connue dans toute l’Amérique latine sous le nom de « conscientização », ou conscientisation. La Conférence de Medellín marque la naissance de la théologie de la libération, qui est devenue le fondement idéologique de l’Église des pauvres. La déclaration de Medellín pousse de nombreux prêtres, religieux et volontaires laïcs de toute l’Amérique latine à devenir activistes en faveur des pauvres et à s’opposer à l’autoritarisme. Le régime militaire brésilien soupçonne le document d’être le fruit d’une manipulation des communistes révolutionnaires. Mais les généraux ne parviennent pas à comprendre que l’Église a organisé la réunion de Medellín dans le cadre de sa propre stratégie pour contenir le communisme et encourager la réforme sociale au lieu de la révolution violente. Conformément aux convictions de Dom Hélder lui-même, la déclaration met l’accent sur le principe de non-violence.
En décembre 1968, les généraux brésiliens décrètent la dictature absolue en suspendant les libertés civiles et la liberté de la presse, en fermant le Congrès national et en donnant libre cours aux forces de sécurité, non seulement contre le mouvement de guérilla antigouvernementale en plein essor, mais également contre les opposants pacifiques au régime. Une fois de plus, Dom Hélder essaie de donner aux militaires une chance de prouver leurs bonnes intentions. Mais la torture est devenue une routine dans les centres d’interrogation militaires. Dom Hélder fait lui-même l’objet d’une surveillance intensive menée par les militaires et les services de renseignements de la police. Sa maison est mitraillée et, en mai 1969, un escadron de la mort de droite assassine brutalement l’un de ses jeunes prêtres. En novembre 1969, les forces de sécurité assassinent Carlos Marighella, un révolutionnaire violent considéré comme l’ennemi public numéro 1 par le régime. Simultanément, elles emprisonnent et torturent des frères dominicains et d’autres prêtres accusés de collaborer avec Marighella, qui voulait renverser le régime et instaurer un gouvernement socialiste. Parmi les détenus figure le père Marcelo Carvalheira, l’un des assistants de Dom Hélder, aujourd’hui vice-président de la CNBB. La communauté des services de renseignements essaie, sans succès, d’utiliser cet incident pour lier Dom Hélder à la violence.
En mai 1970, Dom Hélder attaque le gouvernement en dénonçant au monde entier l’existence de la torture lors d’un discours public à Paris. Sa décision de s’exprimer ouvertement est sans doute la plus controversée de sa vie. Depuis 1964, Dom Hélder œuvrait pour la libération des prisonniers politiques et leur rendait visite en prison. À Recife, il avait dénoncé publiquement la torture exercée par la police politique. Mais il n’avait à aucun moment fait de commentaires sur la torture à l’étranger, où il était célèbre. Dans son discours, Dom Hélder évoque en particulier le cas de Tito de Alencar Lima, l’un des dominicains emprisonnés. Frère Tito a été torturé brutalement par les forces de sécurité et, incapable de guérir psychologiquement, s’est suicidé par la suite.
Le discours de Paris est impensable pour les dirigeants militaires du pays. Fiers d’un « miracle économique » qui fait du Brésil l’un des pays ayant la plus rapide croissance au monde, ils rejettent les critiques les traitant de « mauvais Brésiliens » et adoptent le slogan de propagande « Le Brésil : aime-le ou quitte-le ». Les généraux s’embourbent dans un conflit avec l’Église à propos de l’image du Brésil à l’étranger et de la redéfinition du patriotisme au moment où le pays devient une puissance industrielle. Ils considèrent de plus en plus la défense des droits humains comme une forme de subversion.
La dénonciation de la torture par Dom Hélder constitue l’une des ses plus importantes contributions à la paix et à la justice sociale. Elle contribue à consolider la nouvelle position de l’Église en faveur des droits humains et élève ce sujet au rang de question de politique et de diplomatie internationale. Mais elle suscite également la fureur des généraux et brise sa carrière ecclésiastique. Le discours de Paris déclenche un déluge de critiques au Brésil. La presse et les intellectuels conservateurs lancent une campagne de diffamation intensive contre Dom Hélder. Les dictateurs interdisent ensuite toute mention de l’archevêque dans les médias. Ils passent même par des voies diplomatiques pour l’empêcher de recevoir le Prix Nobel de la paix. C’est comme si Dom Hélder n’existait plus. Les bureaucrates du Vatican, l’autorité centrale du gouvernement de l’Église à Rome, essaient également de limiter les mouvements de Dom Hélder. À ce moment, il était devenu une personnalité beaucoup trop controversée pour devenir cardinal, un poste élevé qu’il méritait sans aucun doute mais auquel le régime militaire s’opposait. Dom Hélder décide stratégiquement de se retirer de la politique intérieure au Brésil et se concentre sur les discours à l’étranger, où il continue d’attirer l’attention en défendant les causes de la paix et de la justice. Lors d’une réunion de dirigeants de l’Église à São Paulo, il passe le flambeau de défenseur des droits humains à l’archevêque Paulo Evaristo Arns, qui devient, dans les années 1970, le plus véhément critique au Brésil des violations des droits humains perpétrées par le régime. Ce n’est qu’en 1977, après que le régime a commencé à assouplir la censure, qu’un journal brésilien publie de nouveau une interview de Dom Hélder.
Malgré les craintes d’assassinat, Dom Hélder garde son calme pendant la période difficile des années 1970 en restant un homme de simplicité, de paix et de profonde spiritualité. Sa quête de paix repose sur l’exercice quotidien de valeurs fondamentales qui ne sont pas toujours faciles à mettre en pratique pour les êtres humains : la gentillesse, la patience, le respect, l’humilité, l’humour, la volonté d’apprendre auprès des jeunes et des pauvres et, si nécessaire, le silence. Dom Hélder symbolise l’aspect chrétien, non violent, de la gauche brésilienne à l’époque où, dans les années 1960 et au début des années 1970, de nombreux étudiants et activistes perdent patience et se tournent vers la lutte armée pour combattre le régime militaire et transformer la société. La gauche révolutionnaire athée admire néanmoins Dom Hélder pour le courage dont il fait preuve en critiquant le régime militaire.
Une grande partie des innovations anticipées dans le travail de Dom Hélder auparavant portent leurs fruits dans les années 1970. Il s’agit de la période de gloire de l’Église des pauvres. La CNBB et de nombreux évêques individuels défendent ouvertement les droits humains et plaident en faveur de l’égalité socioéconomique. Inspirées par le mouvement Action catholique et renforcées par la déclaration de Medellín, les Communautés ecclésiales de base se multiplient et les théologiens de la libération brésiliens produisent des écrits en abondance. Outre la Commission pastorale de la terre, l’Église établit le Conseil missionnaire indien chargé de protéger les autochtones du Brésil contre l’exploitation. L’Église apporte un soutien essentiel au développement d’un mouvement de travailleurs indépendant des syndicats contrôlés par le gouvernement mis en place dans les années 1930, puis privés de tous leurs principaux dirigeants après le coup d’État de 1964. À la suite de ces initiatives, entre autres, l’Église devient l’une des principales forces du large front d’opposition qui se renforce à la fin des années 1970 et contribue à accélérer le retour au régime civil. La foi et l’éthique de Dom Hélder contribuent à d’autres importants développements, notamment la lutte pour l’égalité des femmes, l’évolution vers la diversité et la pluralité religieuses et l’essor des organisations non gouvernementales de plaidoyer, auxquels participent en nombre les activistes catholiques.
En sa qualité d’archevêque d’Olinda et Recife, Dom Hélder préside à d’importantes expériences en matière de démocratie ecclésiale. Il conserve son style de gouvernance fondé sur la délégation de responsabilités, s’appuyant fortement sur un conseil de laïcs et de prêtres pour gérer le diocèse. En compagnie d’autres activistes, ils établissent un réseau de communautés de base connu sous le nom d’Encontro de Irmãos (Rencontre de frères). Dom Hélder crée également une Commission justice et paix chargée d’examiner les questions de droits humains.
Dans le domaine de la formation au séminaire, Dom Hélder supervise la mise en œuvre de l’une des expériences les plus radicales de l’Église post-Vatican II. En compagnie d’autres évêques, il établit le Seminário Regional do Nordeste II (SERENE II, ou Séminaire régional du secteur Nord-est II de la CNBB). Au lieu de vivre dans un grand séminaire traditionnel coupé du monde, les étudiants du SERENE II sont divisés en petites résidences dans les quartiers pauvres et les bidonvilles de la région métropolitaine. Certains font un travail pastoral dans la vaste région de culture de la canne à sucre, où les puissants propriétaires terriens règnent encore comme les esclavagistes de l’ère coloniale brésilienne. D’autres prennent part à un programme appelé « la théologie de la houe », entraînant les prêtres à travailler parmi les pauvres de l’arrière-pays. Les étudiants du SERENE II et d’autres séminaristes du Nord-est suivent leurs cours théoriques à l’Instituto Teológico do Recife (ITER, ou Institut théologique de Recife). L’ITER constitue un personnel exceptionnellement œcuménique qui éveille les soupçons parmi les catholiques plus traditionnels. L’institut compte parmi ses membres des prêtres qui ont quitté le saint ministère pour se marier, des activistes radicaux de l’Église et des femmes professeurs, comme Janis Jordan, religieuse états-unienne ayant vécu dans une favela, et Ivone Gebara, sœur brésilienne controversée et écrivaine féministe libérationniste, punie par l’Église dans les années 1990 pour ses opinions. L’ITER a peu de ressources et exerce ses activités dans un bâtiment décrépi, mais son corps enseignant fait preuve d’une remarquable productivité intellectuelle. L’ITER élargit son programme pour inclure des classes spéciales à l’intention des activistes laïcs et des catholiques pauvres qui souhaitent étudier la théologie et l’appliquer dans leur communauté. Ainsi, dans le cadre de son archidiocèse, Dom Hélder et le personnel de l’ITER mettent fin au monopole sur la théologie détenu par les hommes ordonnés prêtres et réduit petit à petit le cléricalisme strict qui gouvernait l’Église depuis des siècles.
En 1985, les militaires quittent le pouvoir et Dom Hélder prend sa retraite en tant qu’archevêque. L’Église brésilienne ressent alors moins le besoin de jouer son rôle dénonciateur de « porte-parole des sans voix », défendant les pauvres et les victimes des abus des droits humains. L’Église se retire pour adopter une position plus conservatrice. Cette évolution se produit en partie sous la pression du Pape Jean-Paul II, anticommuniste ardent, craignant l’influence de la gauche dans l’Église d’Amérique latine. Jean-Paul II, qui devient pape en 1978, fait tout son possible pour que le bloc de l’Ouest gagne la Guerre froide et rejette les approches radicales visant à mettre fin aux problèmes sociaux en Amérique latine. La chute du Mur de Berlin en 1989, en particulier, fait taire les arguments de ceux qui, au sein de l’Église de pauvres, étaient favorables au socialisme. Parmi les autres facteurs ayant contribué à cette évolution figure l’essor de nouveaux partis politiques, de syndicats et d’une pléthore d’organisations non gouvernementales et de groupes populaires dans un système démocratique désormais libéré de la répression violente et de la censure appliquées auparavant par les militaires. Ces mouvements ont bien entendu largement grandi sous l’aile protectrice de l’Église, mais ils prennent la relève à cette époque comme porte-parole de la population. Le climat politique a changé et l’Église des pauvres commence à s’essouffler.
Malgré son respect pour Dom Hélder, Jean-Paul II s’efforce de faire marche arrière sur la plupart des innovations que son collègue brésilien a introduites lors de Vatican II et dans les années 1970. L’attaque la plus directe du Vatican contre l’Église des pauvres se produit précisément dans l’archidiocèse d’Olinda et Recife, où le remplaçant conservateur de Dom Hélder, Dom José Cardoso Sobrinho, démantèle une bonne partie de ses programmes et punit ou suspend nombre de prêtres progressistes. En un geste qui ne peut au mieux être qualifié que d’insensible compte tenu de la récente période de dictature, Dom José fait à plusieurs reprises appel à la police pour faire appliquer ses politiques ecclésiastiques contre des groupes de catholiques qui s’y opposaient. En outre, en 1989, le Vatican ordonne la fermeture du SERENE II et de l’ITER. C’est l’un des moments les plus douloureux pour Dom Hélder et l’histoire de l’Église des pauvres dans toute l’Amérique latine. Tout au long de ces incidents, Dom Hélder garde une fois de plus son calme et, contrairement à l’époque de son conflit avec le régime militaire, s’exprime peu à ce sujet.
Conclusion
Dom Hélder a été l’une des grandes figures religieuses d’Amérique latine et un leader jouissant d’une immense popularité. Il a su gagner le cœur du peuple par son charisme et sa piété. Comme la plupart des évêques, Dom Hélder a également été un homme politique qui a établi des liens avec les riches et les puissants de son pays. Mais il avait le rare don d’attirer tous les groupes, y compris les étudiants, les révolutionnaires et la presse. Jusqu’en 1964, même les conservateurs appréciaient Dom Hélder. Il a fini par renoncer à la tentation séduisante du pouvoir et de l’honneur ecclésiastique. S’il avait joué le jeu, Dom Hélder aurait pu devenir cardinal et, s’il s’était plié aux volontés des militaires, peut-être même archevêque de Rio de Janeiro ou de São Paulo. Mais il a fait fi de ces possibilités pour prendre le parti des pauvres.
Plus que tout autre évêque, Dom Hélder a été responsable de la modernisation et de la transformation politique de l’Église brésilienne. Les valeurs catholiques ont changé. Elles ne se sont pas laissées distancer par la croissance rapide du Brésil et se sont adaptées aux préoccupations morales et sociales suscitées par le progrès économique. Même après la réaction conservatrice des années 1980 et 1990, l’Église est restée sensible aux questions sociales, ne craignant pas de critiquer le gouvernement lorsque celui-ci ne se souciait pas le moins du monde de l’intérêt national ou du sort des pauvres.
Au cœur d’un siècle secoué par les conflits internationaux et divisé par la polarisation idéologique, Dom Hélder a suivi une transition, passant d’adepte de la violence à artisan de la paix. Sa lutte pour le développement économique, le progrès social, les droits humains et le renforcement de l’égalité entre les nations a largement défini l’Église des pauvres et a eu un impact sur les catholiques du monde entier. Dom Hélder était le symbole même de l’humilité et de la fraternité humaines. Pourtant, il a aidé le Brésil et les autres pays du Tiers-Monde à s’affirmer au sein de la grande communauté humaine en donnant la parole aux pauvres.
Sources
En portugais, le meilleur ouvrage est celui de Nelson Piletti et Walter Praxedes, Dom Hélder Câmara : entre o poder e a profecia (São Paulo, Editora Ática, 1997). C’est l’une des rares sources s’appuyant sur les documents personnels de Dom Hélder, qui sont toujours conservés par des particuliers. Une bonne série d’essais est regroupée dans Zildo Rocha (dir.), Helder, o Dom : uma vida que marcou os rumos da Igreja no Brasil, (troisième édition, Petrópolis, Vozes, 2000). D’autres données proviennent des ouvrages suivants : Rose Marie Muraro, Memórias de uma mulher impossível (Rio de Janeiro, Editora Rosa dos Tempos, 1999) ; Marcos Cirano, Os caminhos de Dom Helder : perseguições e censura (1964-1980) (Recife, Editora Guararapes, 1983) ; Sebastião Antonio Ferrarini, A imprensa e o arcebispo vermelho (1964-1984) (São Paulo, Edições Paulinas, 1992) ; Frei Betto, Batismo de sangue : a luta clandestina contra a ditadura militar. Dossiês Carlos Marighella e Frei Tito, (11e édition, première édition révisée, São Paulo, Casa Amarela, 2000) ; José Cayuela, Hélder Cámara. Brasil : ¿Un Vietnam católico ? (Barcelona, Editorial Pomaire, 1969) ; Gustavo do Passo Castro, As comunidades do Dom : um estudo de CEB’s no Recife (Recife, Fundação Joaquim Nabuco, Editora Massangana, 1987). Le témoignage de Dom Hélder sur les Intégralistes figure dans Dom Hélder Câmara, « Minha passagem pela Ação Integralista Brasileira », CNBB, Instituto Nacional de Pastoral, document 02143. Les fichiers de l’ancienne police politique de Rio, conservés à l’Arquivo Público do Estado do Rio de Janeiro, contiennent un dossier très complet sur l’évêque. Deux hommes d’Église ont fourni des entretiens cruciaux : Raimundo Caramuru de Barros (Brasília, 7 février 1990, par l’auteur) et Dom Waldyr Calheiros (Volta Redonda, 28 décembre 1998, par l’auteur et Célia Costa).
Le meilleur ouvrage en anglais est Hélder Câmara, The Conversions of a Bishop : An Interview with José de Broucker, traduit du français par Hilary Davies (New York, Collins, 1979) [2]. Pour une bonne synthèse antérieure, voir Patrick J. Leonard, « Dom Helder Camara : A Study in Polarity » (thèse de doctorat, St. Louis University, 1974), qui comprend une excellente bibliographie. Voir également Margaret Todaro, « Pastors, Prophets and Politicians : A Study of the Brazilian Catholic Church, 1916-1945 » (thèse de doctorat, Columbia University, 1971) et Kenneth P. Serbin, « Church State Reciprocity in Contemporary Brazil : The Convening of the International Eucharistic Congress of 1955 in Rio de Janeiro », Hispanic American Historical Review, vol. 76, n° 4, novembre 1996, pp. 721-751. À propos de Recife, voir Robin Nagle, Claiming the Virgin : The Broken Promise of Liberation Theology in Brazil (New York, Routledge, 1997). Une bonne étude sur Jean-Paul II figure dans Carl Bernstein et Marco Politi, His Holiness : John Paul II and the Hidden History of Our Time (New York, Doubleday, 1996).
De bons aperçus de l’Église brésilienne sont présentés dans les ouvrages suivants : Thomas C. Bruneau, The Political Transformation of the Brazilian Catholic Church (Cambridge, Cambridge University Press, 1974) ; Scott Mainwaring, The Catholic Church and Politics in Brazil, 1916-1985 (Stanford, Stanford University Press, 1986) et Jeffrey Klaiber, S.J., The Church, Dictatorships, and Democracy in Latin America (Maryknoll, New York, Orbis Books, 1998). Pour des interprétations critiques récentes du progressisme catholique, voir Anthony Gill, Rendering Unto Caesar : The Catholic Church and the State in Latin America (Chicago, University of Chicago Press, 1998) ; Manuel A. Vásquez, The Brazilian Popular Church and the Crisis of Modernity (Cambridge, Cambridge University Press, 1998) ; John Burdick, Looking for God in Brazil (Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1993) ; Cecília Mariz, Coping with Poverty in Brazil (Philadelphie, Temple University Press, 1994) ; et Kenneth P. Serbin, Secret Dialogues : Church-State Relations, Torture, and Social Justice in Authoritarian Brazil (Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2000).
L’auteur tient à remercier Peter Beattie, John Burdick, Rafael Ioris et Zildo Rocha pour leurs commentaires très utiles sur les versions précédentes de ce texte.
Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3067.
Traduction de Cécile Rousseau pour Dial.
Source (portugais du Brésil) : Revista Espaço Acadêmico n° 93, février 2009.
Source française Dial - http://enligne.dial-infos.org et adresse internet de l’article.
Notes
[1] Pour celles et ceux qui s’intéressent aux différents évènements organisés pour le centenaire, nous recommandons le site Dom Helder Camara : Mémoire et Actualité, qui propose, parmi de nombreuses autres richesses, un agenda des rencontres en France, au Brésil et ailleurs.
[2] L’ouvrage original – Les conversions d’un évêque : entretiens avec José de Broucker a été publié en en 1977 par les éditions du Seuil. Une réédition (2002) est disponible aux éditions l’Harmattan.



