dimanche 13 décembre 2009
Comment créer une éducation à visage humain ? par Roger Garaudy
Au moment où l'enseignement de l'histoire est mis en question pour les classes de terminale scientifique, ce texte de Roger Garaudy va bien au-delà de ce seul enseignement pour évoquer la transcendance et le mythe bien compris, comme fondations d'une éducation tournée vers l'invention du futur et non la perpétuation des aliénations du passé.
L'homme est l'animal qui crée des outils et des tombes.
Depuis Darwin des savants ont recherché les " chaînons manquants " permettant de passer de l'anatomie des singes à celles des hommes. Peu à peu, du pithécanthrope, découvert à Java par Dubois en 1890, aux découvertes de Leakey en 1959 à Oldoway (en Afrique orientale) et à ses successeurs, ces chaînons se sont multipliés, mais même s'il existe encore des découvertes anatomiques, d'autres paléontologues, pour combler ces lacunes, le problème n'est pas seulement celui de la similitude des structures: l'on est assuré de la naissance de l'homme lorsqu'à proximité de tels ossements préhistoriques l'on trouve des outils et des tombes.
C'est là que se situe la naissance de l'homme.
Marx a marqué la différence fondamentale entre l'évolution biologique et l'histoire humaine: les animaux ont subi l'une en perpétuant les instincts, les hommes ont fait l'autre en transformant l'outillage et l'environnement.
Sans doute le singe peut casser une branche ou ramasser un caillou pour assurer par exemple sa défense, mais il les rejette, le danger passé. L'homme, taillant un bâton ou un silex le conserve comme un moyen pour accomplir une multiplicité ultérieure d'actions. Ce détour est la première abstraction de l'acte de combattre, de tailler ou de construire.
La tombe est un autre témoin: la dépouille d'un homme n'est pas abandonnée dans la nature pour y être dévorée par d'autres espèces animales, ou pourrir. Le fait de creuser la terre et de recouvrir le cadavre, ou d'arranger des pierres pour le protéger, parfois même de l'ensevelir avec ses armes ou même des ustensiles et des aliments, est la première affirmation que la mort n'est pas seulement la fin de la vie biologique, mais plutôt le passage à une autre forme d'existence. Celui qui a organisé cette première célébration d'un au delà de la vie animale a au moins posé une question sur l'avenir, fût-il mystérieux.
Le mythe apportera une réponse à ce dépassement. Il est la naissance du sens au delà du fait. L'ébauche d'une transcendance, d'un franchissement de la réalité simplement perçue et subie, pour en expliquer l'origine ou pour en dessiner les fins.
Tel est l'homme. Déjà trop grand pour se suffire à lui-même, et projetant en des héros qui le dépassent, le chemin de ses futures grandeurs: Prométhée inventant le feu et les arts, ou, pour les chinois, le légendaire empereur Yu le Grand qui maîtrisait les torrents et créait l'ordre dans la répartition des eaux.
Ces mythes ne sont pas des ancêtres mineurs du concept, ils contribuent à le dépasser, ne se contentant pas, comme le concept, de découper le réel, mais anticipant le futur.
...
Le point de départ de l'éducation, c'est cet acte créateur de l'homme.
C'est aussi son point d'arrivée: faire de chaque homme un homme, c'est-à-dire un créateur, un poète.
Comment alors peut se situer la création artistique dans le développement de l'acte humain du travail, de la création continuée de l'homme par l'homme?
Comment le mythe peut-il être une composante de l'action pour transformer le monde?
S'il est le langage de la transcendance, cette transcendance ne peut être pensée en termes d'extériorité ni de puissance: ni transcendance d'en haut d'un Dieu, ni transcendance d'en bas d'une nature donnée toute faite.
Le mythe n'est pas participation mais création.
Le mythe chez Marx, n'est pas, comme chez Freud, une traduction, même sublimée, du désir, mais un moment du travail.
Différence fondamentale, car le désir prolonge la nature alors que le travail la transcende.
Faire du travail la matrice du mythe, comme d'ailleurs de toute culture par opposition à la nature, nous permet déjà de tracer une ligne de démarcation entre le symbole onirique et le symbole mythique. Le premier est expression ou traduction du désir, le second est un moment de la création continuée de l'homme par l'homme, sous forme poétique, prophétique, militante, mais toujours prospective.
Ainsi est écartée la confusion entre le mythe proprement dit et ce que l'on appelle faussement de ce nom: si le mythe est ce moment du travail par lequel l'émergence de l'homme s'affirme avec cette dimension nouvelle de l'être: l'efficace du futur, l'on ne saurait appeler mythe ce qui est simple survivance du passé, la raison paresseuse et dépassée de l'allégorie ou des fables étiologiques. Pas davantage ce qui est simple reproduction ou conservation du présent par une image qui devient norme de conduite. Ce stéréotype social, démultiplié par la propagande ou la publicité, est illusion et aliénation. Il tend non à promouvoir l'histoire mais au contraire à l'arrêter en donnant seulement un visage au désir; et en laissant l'homme tourner en rond, dans le cercle fermé de l'instinct. Les variantes en sont nombreuses, depuis la propagande hitlérienne de la race, ou l'érotisme comme moyen de publicité. Jusqu'à cet ersatz dégradé du héros mythique que constitue l'idole, offrant à la jeunesse l'illusion compensatrice d'une vie aliénée, d'une vie par procuration grâce à l'inflation du mythe: Diana pour Bérénice, Madonna pour Aphrodite...
Il est des mythes qui ne nous servent à rien ou qui nous desservent. Ils ne mènent nulle part. Il en est d'autres qui nous orientent vers le centre créateur de nous-mêmes, qui nous ouvrent des horizons toujours neufs et nous aident à franchir nos limites. Mythes clos, ou mythes ouverts qui sont en vérité les seuls mythes authentiques.
Nous réserverons le nom de mythe à tout récit symbolique rappelant l'homme à sa vérité d'être créateur, c'est-à-dire défini d'abord par l'avenir qu'il invente, et non par le passé de l'espèce qui simplement le pousse par l'instinct et le désir.
De tels mythes ne sont pas nécessairement des produits d'une mentalité primitive.
Ils impliquent un double arrachement au donné: à la nature extérieure et à notre propre nature. Ils sont un retour au fondamental: l'homme qui se dresse qui sait dire: non! à l'égard de ce qui lui est donné comme réalité.
Marx nous invitait à expliquer ainsi la fascination durable, à travers les siècles, des grands mythes, comme exprimant l'enfance de l'homme, se refusant à définir la réalité par la seule nécessité de l'ordre existant dans la nature ou la société, qu'il s'agisse de Prométhée, d'Icare, d'Antigone ou de Gilgamesh, tous affrontant l'avenir au delà de l'actuellement possible.
Dans chaque grand mythe, qu'il soit poétique ou religieux, l'homme ressaisit sa propre transcendance par rapport à tout ordre donné.
Et cela à partir de cette dimension spécifiquement humaine du travail: la présence du futur comme levain du présent.
Le propre des grands mythes comme "ouverture vers la transcendance" est plus maîtrise du temps que sortie du temps. "Le grand temps" du mythe permet à l'homme de revivre le matin du monde -- le moment de la création, de ne pas se saisir seulement comme un fragment du cosmos, pris dans le tissu de ses lois, mais comme capable de le transcender, d'intervenir comme créateur.
Prométhée ou Antigone, tout comme d'ailleurs les prophètes d'Israël ou les récits évangéliques, nous disent qu'un nouveau départ est possible, que je puis recommencer ma vie et changer le monde. C'est ce qu'il y a de plus précieux dans ce "pouvoir d'interprétation" du mythe.
Jésus vient révéler à chacun que le présent n'est pas ce maillon nécessaire entre le passé et l'avenir dans la trame d'un destin, mais que "le présent est le temps de la décision". La transcendance, c'est la possibilité d'un commencement absolu.
La transcendance n'est pas seulement un attribut de Dieu mais une dimension de l'homme, le mythe est le rappel de cette transcendance, et l'appel, adressé à l'homme, d'exercer son pouvoir d'initiative historique.
Le sens de l'histoire est né avec le premier homme, avec le premier travail, avec le premier projet. Ce sens s'enrichit de tous les projets des hommes. Il demeure toujours une tâche à accomplir et une création.
Le mythe n'est donc pas technique d'une sortie de l'histoire mais au contraire rappel de ce qui est spécifiquement historique dans l'histoire: l'acte d'initiative humaine.
Le héros mythique est celui qui prend conscience d'une question posée à l'homme par une situation historique, qui en découvre le sens humain (c'est-à-dire dépassant la situation) et dont la victoire, ou l'échec même, constituent pour nous un éveil de responsabilité pour la solution des problèmes de notre temps.
Il n'est donc pas possible de dire, comme le fait Freud dans Totem et Tabou, que la mythologie est au groupe ce que le rêve est à l'individu: le rêve n'est que traduction d'une réalité préexistante, le mythe est un appel à franchir nos limites; il est ce que Baudelaire disait de l'oeuvre de Delacroix: "une pédagogie de la grandeur" (Pléiade, p. 1117).
Le travail a le rôle premier et constitutif dans la genèse du mythe qui en est un moment. Le travail animal est sur le simple prolongement du désir et des besoins de l'espèce, mais ce qui caractérise le travail spécifiquement humain, c'est l'émergence du projet, la création d'un modèle qui devient la loi de l'action.
Ce qui constitue la spécificité du symbole mythique, par rapport au symbole onirique, c'est précisément cette émergence du modèle.
Lévi-Strauss écrit: "l'objet du mythe est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction" et il ajoute: "peut-être découvrirons-nous un jour que la même logique est à l'oeuvre dans la pensée mythique et dans la pensée scientifique."
Lévi-Strauss, comme Bachelard, a eu le mérite de souligner l'unité fonctionnelle du mythe et de l'hypothèse scientifique dans la notion de "modèle" qui les inclut.
Hector ou Oedipe Roi, comme les histoires des dieux, sont des interrogations sur le sens que l'homme peut découvrir ou donner à sa vie. Pas seulement une expression de ce qu'il est, mais une interrogation sur ce qu'il peut, et une exigence d'aller au delà.
La réalité ce n'est pas seulement une nature donnée avec sa nécessité propre, c'est aussi cette seconde nature créée par l'homme, par la technique et l'art, et c'est aussi tout ce qui n'existe pas encore, l'horizon toujours mouvant du possible humain.
Le mythe ne peut être conçu seulement comme un rapport à l'être, mais comme un appel à faire. Il nous révèle non une présence mais une absence, un manque, un vide qu'il nous somme de combler.
Ces mythes portent témoignage de la présence active, créatrice, de l'homme, dans un monde toujours en naissance et en croissance. Chaque grande oeuvre d'art est l'un de ces mythes.
Le réel n'est pas un donné mais une tâche à accomplir.
Le passage du concept au symbole est remise en question de tout ordre fini au sens d'achevé et conscience qu'il est simplement fini par comparaison à l'infini. Il s'agit cette fois d'une conversion au sens strict: nous étions jusque là, par les sens ou par les concepts, tournés vers ce qui est déjà fait, le mythe nous enjoint de nous tourner vers ce qui est à faire. Il nous appelle à n'être pas seulement constructeurs d'objets ou calculateurs de rapports, mais donateurs de sens et créateurs d'avenir. Le symbole exige ce décollement à l'égard de l'être, ce dépassement de l'être dans le sens et dans la création. Un proverbe bouddhiste dit: "Lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt."
Définir le mythe comme langage de la transcendance, ce n'est point négation de la raison mais dépassement dialectique dans une raison qui a conscience de se transcender toujours elle-même avec les ordres provisoires qu'elle a déjà constitués.
La mythologie c'est la déchéance intégriste du mythe comme le scientisme est la déchéance dogmatique de la science. La mythologie c'est la prétention de retenir seulement la lettre du mythe et non pas son esprit, le matériel du symbole et non sa signification. Antigone ne nous toucherait guère si elle n'était qu'obstination à accomplir le rite des funérailles de Polynice, et la Résurrection du Christ ne bouleverserait pas la vie des hommes depuis deux millénaires, s'il s'agissait d'un problème de physiologie cellulaire ou de réanimation.
Le mythe, libéré de la mythologie, commence là où le concept s'arrête, c'est-à-dire avec la connaissance non de l'être donné, mais de l'acte créateur. Il n'est pas reflet d'un être mais visée d'un acte. Aussi ne s'exprime-t-il point par concepts mais par symboles.
Il est l'acte créateur saisi du dedans, par l'intention qui l'anime. Cette connaissance, ce niveau de connaissance, n'a pas pour objet l'universel mais le personnel et le vécu. Elle donne sens à la création et déclenche l'acte créateur. Elle est appel, elle est acte, elle est personne: Hamlet, Arjuna ou Faust, ne peuvent se circonscrire en concepts mais seulement s'exprimer en un style de conduite personnelle par une réactivation de l'initiative historique du héros.
Le mythe, en son sens le plus élevé, se situe donc au niveau de la connaissance poétique et de la décision responsable et libre de l'homme. A ce niveau seulement, celui de la saisie de l'acte créateur et du choix l'on peut à la fois instituer et découvrir le sens de la vie et de l'histoire. Car ce sens on ne se contente pas de le découvrir comme du sommet d'une montagne on découvre un paysage: c'est tout un de recevoir ce sens par la connaissance et de le donner par l'action, de le vivre, dans le mythe, comme savoir et comme responsabilité, de parcourir, par la connaissance de l'histoire passée, le panorama du développement antérieur et de participer à la réalisation pratique, militante, de cette signification. Dans le mythe se révèle l'ordre, au double sens d'harmonie et de commandement.
Roger Garaudy, L'avenir mode d'emploi, Editions Vent du Large (extraits)
Foi
Qu'importe ce qu'un homme dit de sa foi. Ce qui importe est ce que cette foi fait de cet homme.
Roger Garaudy, Avons-nous besoin de Dieu ?, Desclée De Brouver éditeur, p132
dimanche 6 décembre 2009
Garaudy et Teilhard
Roger Garaudy a souvent fait référence à Teilhard de Chardin dans ses oeuvres, il lui a consacré plusieurs articles dans diverses publications, notamment le n° de mars 1965 de la revue EUROPE. Il s'âgit ici d'un extrait de ses mémoires.
L'oeuvre de Teilhard de Chardin est un point de rencontre naturel entre le christianisme et le marxisme. Ce grand paléontologiste a découvert dans ses fouilles, près de Pékin, l'un des chaînons intermédiaires entre les mammifères les plus évolués et l'homme: le sinanthrope.
Il fonde sa vision du monde sur un évolutionnisme généralisé. Il étend le transformisme au-dessous de la vie, avec la genèse et la complexité croissante de la matière, et, au-dessus, avec l'histoire humaine en sa visée suprême: le Dieu fait homme.
C'est le contraire de l'évolutionnisme vulgaire, scientiste, qui essaie de réduire le supérieur à l'inférieur et l'homme au singe. Teilhard inverse ce mouvement, en privilégiant non les dérives descendantes de l'entropie, mais le mouvement ascendant de l'homme vers ses fins divines.
Je sens, obscurément encore (RG décrit son état d'esprit en 1951-1953, ndlr), que le Père Teilhard de Chardin, sur un autre plan, celui de la science, va dans le même sens que les prêtres ouvriers sur celui de la société: il enracine l'esprit dans la matière, comme eux l'appel du Christ dans la masse humaine. Aller vers Dieu n'exige pas que l'on tourne le dos ni à la matière ni au monde.
L'Eglise ne cessera plus d'être habitée, travaillée au plus profond d'elle-même, par ce double appel. Pourrai-je, en mon Parti (RG est alors membre du BP du PCF, ndlr), aiguiser pareille exigence ?
Au-delà des divergences sur nos visions du monde, fussent-elles irréductibles, c'est une nécessité historique, dont j'éprouve l'évidence charnelle: aider, par le dialogue, à la prise de conscience de nos fins communes - au moins de nos fins avant-dernières - et dégager les moyens d'une pratique commune pour l'avènement de l'homme.
Roger Garaudy, Mon tour du siècle en solitaire, Editeur Robert laffont, 1989, pp 209-210
mercredi 2 décembre 2009
Identité nationale: la mystification
La mystification de l'idée de nation....Telle que, par exemple, celle d'une France éternelle, anachroniquement et rétrospectivement reconstruite en projetant l'actuel hexagone dans le passé, et la dotant, avant même l'existence d'un peuple français, des attributs d'une personnalité agissante en fonction d'un but, quelle que soit d'ailleurs l'origine mythique assignée à cet acteur.
Notre pays a toujours existé ou préexisté à sa réalité actuelle. L'histoire de France de Lavisse, comme autrefois celle de Michelet, ont servi de moule à la fabrication du mythe, et, malgré l'immense progrès de l'école des Annales, le moule n'est pas entièrement brisé.
"Il y a deux mille ans la France s'appelait la Gaule... Dans la suite, la Gaule changea de nom. Elle s'appela la France." Peu importe si le rassemblement des terres qui constituent aujourd'hui la France, fut l'oeuvre d'une série de guerres, de conquêtes, de massacres des hommes et des cultures.
Cette déité fantasmatique a tous les caractères d'un personnage poursuivant un but bien déterminé: la réalisation de l'ordre présent.
Le point de départ est hasardeux et dépend du pouvoir du moment.
De toute façon la France est éternelle: elle descend de Dieu.
Pendant des siècles ses rois, de droit divin par leurs ancêtres bibliques, incarnèrent à eux seuls la France et ses ambitions conquérantes. A en croire Jean Lemaire de Belge vers 1510 dans son livre Illustrations de Gaule et singularités de Troie, les rois de France sont descendants de Samothes, quatrième fils de Japhet, lui-même fils de Noé. En un mot la France remonte à Adam lui-même, sinon à Dieu. Mais à cela s'ajoute un riche héritage gréco-romain: un membre de cette famille royale proscrit s'est enfui en Asie, a fondé Troie, apportant la civilisation gauloise à la Grèce et à Rome.
Dans les Grandes chroniques de France, écrites à la fin du XIIIe siècle, à l'abbaye de Saint-Denis, le premier roi de France était Pharamond (qui figure encore dans une réédition de 1838 de l'histoire de France de Ragois.)
Dans sa Franciade, dédiée au roi très chrétien Charles IX, Ronsard, reprend cette mythologie de l'origine troyenne de la monarchie française avec ses fondateurs légendaires: Francion, Pharamon, etc. Cette mythologie a ses variantes; par exemple l'opposition d'une plèbe issue des Gallo-Romains, et d'une aristocratie franque (c'est-à-dire d'origine germanique) dont le débat ne sera tranché qu'avec la Révolution française, mettant fin à cette querelle en remplaçant les privilèges du sang par ceux de l'argent.
Ce rappel de la mythologie nationale n'est pas une diversion car la conception mythologique des histoires nationales continue à opérer des ravages dans les esprits et dans les corps des peuples.
La France, même après les massacres des juifs, des chrétiens de Byzance, ou des musulmans de Jérusalem, même après l'extermination des cathares, après que le pieux roi Saint Louis fit porter aux juifs la rouelle (morceau d'étoffe jaune en forme de roue -- pas encore d'étoile). La France où sévirent la Saint-Barthélémy, les dragonnades de Louis XIV, la férocité de la répression vendéenne sous la Révolution, les tueries européennes de Napoléon (qui n'en reste pas moins un héros national alors qu'il a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait trouvée), lorsqu'elle construit un empire colonial à coups de massacres et sans parler de la participation à la guerre de l'opium en Chine, ou du négoce des esclaves noirs sur tous nos ports de l'Atlantique, reste le soldat de Dieu et du Droit.
Ce glorieux passé est la justification officielle du racisme colonialiste telle qu'en fit la théorie, à l'Assemblée nationale, Jules Ferry, (J.O. du 28 juillet 1885:
- "Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures."
Cette France reste éternellement le soldat de Dieu ou du Droit, suivant qu'il s'agit de fêter le baptême de Clovis en 1996 ou de célébrer, sur le mode de l'odieux et du grotesque, le deuxième centenaire de la Révolution française, en n'en retenant qu'une déclaration de papier qui excluait du droit de vote les trois-quarts des français.
Cette mythologie de la nation n'est d'ailleurs pas une spécialité française, qu'il s'agisse, pour l'impérialisme anglais massacreur de l'Inde, magnifié par Rudyard Kipling comme fardeau de l'homme blanc, de la sauvagerie nazie au nom de la supériorité aryenne, des spoliations, des expulsions, et des répressions féroces de l'Etat d'Israël au nom de la promesse tribale d'un Dieu.
Au nom du destin manifeste des Etats- Unis, dont les premiers envahisseurs puritains d'Angleterre assimilaient les Indiens aux Amalécites de Josué justifiant le vol des terres aux Indiens, leur refoulement ou leurs massacres.
L'on peut contempler encore, en bordure des ruines du Forum de Rome, les cartes de l'Empire romain par lesquelles Mussolini, qui prétendait en être l'héritier, justifiait ses carnages africains jusqu'en Ethiopie.
L'utilisation de l'entité abstraite d'une France éternelle préexistant à son peuple et à son histoire, qu'il s'agisse de Clovis, de Jeanne d'Arc ou de la Fête de la Fédération présidée par Lafayette, peut justifier tous les crimes jusqu'au moment où renonçant à la mythologie en faveur de l'histoire, on reconnaisse en la France de 1998, une création continue faite du mélange de vingt races et dont la culture s'est enrichie de l'apport de chacune, qu'il s'agisse, par exemple, des troubadours d'Occitanie inspirés, comme le notait Stendhal, des conceptions de l'amour et de la poésie des poètes arabes de l'Andalous, de l'Espagne voisine, du cycle breton des épopées du roi Arthur, des cultures méditerranéennes des grecs et des romains, ou des influences germaniques, de la musique à la philosophie, par les marches de l'Est qui ont bouleversé et enrichi la culture française.
Cette critique historique mettant fin aux entités métaphysiques de la mythologie, a une importance capitale pour résoudre aujourd'hui les fausses querelles sur la citoyenneté et sur l'immigration.
Fausse querelle, celle de la citoyenneté, fondée sur le droit du sol ou le droit du sang, comme si l'appartenance à une communauté dépendait de facteurs extérieurs à l'homme et à sa sensibilité: être né en un lieu déterminé ne dépend aucunement de moi et ne saurait donc être une raison de fierté ou d'humiliation.
Quant au droit du sang il repose sur un autre facteur indépendant de ma volonté: comme, pour un animal, d'être éléphant ou grenouille.
Le seul lien, proprement humain, d'une communauté proprement humaine, c'est la participation à un projet commun et la contribution à la réalisation de ce projet, patrimoine commun de l'humanité considérée comme un tout. Chaque peuple, par sa culture originale, participe à l'humanisation de l'homme, à sa véritable croissance et développement en humanité.
Il en est de même du problème de l'immigration qui ne peut être, selon les règles génératrices d'inégalités croissantes du monothéisme du marché, une question d'exclusion de concurrents sur le marché du travail et du marché tout court, mais une question de dialogue où chacun prend part, pour élargir la vision de l'homme et du projet humain de chacun (par exemple, échange et partage du sens de la communauté des uns et du sens de la personne de l'autre, dans une lutte commune contre un individualisme de jungle ou un totalitarisme de termitière.)
Roger Garaudy, L'avenir, mode d'emploi (voir le chapitre entier à http://alainindependant.canalblog.com/archives/2007/11/26/7021002.html)
dimanche 29 novembre 2009
Politique israélienne et "choc des civilisations"
Le fil conducteur de ma réflexion sur le rôle nouveau de la politique israélienne, en ce qui concerne non plus seulement le Proche Orient, mais la politique de domination mondiale des Etats-Unis, fut le véritable Discours sur l'histoire universelle que constitue l'article - programme de Samuel Huntington sur Le choc des civilisations (publié dans la revue Commentaire n· 66, à l'été 1994.)
Jusque-là le Pentagone avait simplement exprimé l'utopie optimiste de son rêve de domination mondiale avec le livre de Fukuyama sur La fin de l'histoire qui consisterait à imposer au monde entier la pire théorie libérale de la domination: le monothéisme du marché
La thèse de Samuel Huntington est plus subtile: elle montre les obstacles à la réalisation de ce nouvel ordre mondial.
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, c'est-à-dire pendant un demi - siècle, la politique de surarmement américain avait donné pour prétexte: la menace soviétique.
C'était, au nom de la sécurité américaine, la justification d'agressions en tous les points du monde jusqu'au Viet Nam ou en Corée, de soutien à toutes les dictatures militaires en Amérique latine comme aux Philippines de Marcos, à la protection de l'apartheid dans l'ancienne Afrique du Sud.
Après l'effondrement de l'URSS il fallait trouver un remplaçant dans le rôle du méchant, de l'Empire du mal, à combattre sur trois continents, et ce fut l'Islam, afin qu'une menace mondiale de terrorisme justifie la continuation et même l'accélération de la course aux armements, et les occasions "d'intervention" économique ou militaire dans tous les points du monde.
Les thèses d'Huntington sur le Choc des civilisations constituent la base théorique de cette nouvelle orientation stratégique.
Ses conclusions sont révélatrices:
"Le choc des civilisations dominera la politique mondiale. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front de l'avenir...
Dans ses conclusions il montre clairement les implications de son analyse du point de vue de la politique internationale:
"Limiter l'accroissement de la force militaire des Etats confucéens et musulmans; ne pas trop réduire les capacités militaires occidentales et conserver une supériorité militaire en Extrême-Orient et dans l'Asie du Sud-Ouest; exploiter les différences et les conflits entre Etats confucéens et Etats musulmans; soutenir, dans les civilisations non occidentales, les groupes favorables aux valeurs et aux intérêts de l'Occident.
L'Occident devra par conséquent conserver la puissance économique et militaire nécessaire à la protection de ses intérêts dans ses relations avec ces civilisations."
Voilà qui a au moins le mérite d'être clair.
Quel peut être le rôle d'Israël dans la géopolitique ainsi conçue?
Israël a une position stratégique déterminante dans cet affrontement des deux mondes.
Le père spirituel de l'Etat d'Israël lui avait assigné, avant même qu'il n'existât, sa mission fondamentale. Pour créer l'Etat juif, dans toutes ses démarches auprès des puissances occidentales alors colonialistes (Angleterre, Allemagne, Italie, Russie) son argument majeur était que si l'une d'elles était la protectrice de cet Etat juif, elle aurait non seulement un avantage décisif sur toutes ses rivales, mais cet Etat représenterait pour tous un coin enfoncé en Orient, pour la pénétration coloniale de l'Occident. Il écrivait, en 1895, dans son livre: L'Etat juif: "Pour l'Europe nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l'Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie." (L'Etat juif Ed. Lipschutz. Paris 1926. p. 95)
Eisenhower considérait déjà le Moyen-Orient comme "le lieu stratégique le plus important du monde." (cité par Steven Spiegel: The other Arab-Israeli conflict, Université de Chicago 1985 p.51)
Israël a l'avantage de trois privilèges majeurs:
1· - Sa position stratégique au carrefour de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique.
2 · - Sa position économique au coeur de cette partie du monde qui contient la moitié du pétrole du monde, nerf de la croissance (au sens occidental du mot.)
3· - Sa légende théologique de peuple élu de Dieu, servant de couverture aux convoitises occidentales sur la position stratégique et la position économique d'Israël, en plaçant ses exactions, quelles qu'elles soient, au-dessus de toute loi et de toute sanction humaines, en particulier au-dessus de toute décision de la communauté internationale (par exemple des 192 condamnations de l'ONU prononcées contre elle, et dont le veto des Etats-Unis la protège en dernière instance.)
a) - Sa position stratégique au carrefour de trois continents
La Palestine qu'Israël veut annexer tout entière, comme première étape de la conquête de ce qu'Hitler appelait déjà son espace vital (Lebensraum), c'est-à-dire tout le Proche et Moyen Orient, de l'Euphrate au Nil, par la désintégration de tous les Etats voisins (Liban, Syrie, Irak, Jordanie, Egypte), est située au carrefour géographique et stratégique de trois continents: l'Europe, dont elle est le front avancé, l'Asie et l'Afrique, et d'abord le passage obligé vers l'Océan Indien et l'Asie du Sud- Ouest: de là sa première ambition déjà réalisée, de s'installer dans le Golfe d'Akaba qui s'ouvre sur la Mer Rouge, à condition que le détroit de Tiran soit en de bonnes mains. Les Etats-Unis et Israël ont obtenu en deux temps cette garantie: d'abord par les accords de Camp David, le Munich égyptien, signé aux Etats-Unis et sous leur pression le 18 septembre 1977, par lequel était brisé un possible front uni des pays voisins d'Israël et menacés par son expansionnisme.
Quatrième point du programme d'aide: Israël reçut, de 1948 à 1952, autant, à lui seul, que cinq pays du Machrek (Egypte, Liban, Jordanie, Syrie, Irak) comptant une population 20 fois supérieure.
La coopération militaire, commencée en 1961, prit une ampleur considérable après Camp David: le Protocole d'entente stratégique signé à Washington, le 30 novembre 1981, comportait une livraison d'armes par Reagan, plus grande que celle prévue par les accords antérieurs, notamment 75 nouveaux chasseurs F.16, quelques jours avant l'invasion du Liban. Si bien que six semaines après l'évacuation du désert du Sinaï, se produisait l'invasion du Liban. Ainsi commençait à se réaliser le projet de Grand Israël et d'un véritable empire du Moyen Orient qu'Ariel Sharon avançait déjà en décembre 1981.
A l'exemple des Etats-Unis chassant les Indiens sans fixer de limites à leur propre expansion, Moshe Dayan en 1982, ajoutait: "Prenez la Déclaration américaine de l'indépendance. Elle ne contient aucune mention de limites territoriales. Nous ne sommes pas obligés de fixer les limites de l'Etat." (Jérusalem-Post du 10 août 1967).
Tout ceci sous la protection inconditionnelle des Etats-Unis, non seulement opposant leur veto à toute sanction, mais fournissant les armes du crime. L'International Herald Tribune du 22 juillet 1982 nous apprend que "le gouvernement israélien aura dépensé cette année 5 milliards et demi de dollars en armements et équipements militaires. Le tiers de cette somme provient du Trésor américain."
Cette politique de surarmement est couronnée par un équipement nucléaire sur lequel, Israël, se plaçant, en ceci comme en tout, au-dessus de toute légalité internationale (192 condamnations de l'ONU sont restées lettres mortes depuis 1972) refuse tout contrôle.
Le 29 juin 1975, le journal israélien Haaretz écrivait, sous la plume de Shlomo Aharonson:
"L'arme nucléaire est l'un des moyens qui peuvent renverser l'espérance des Arabes d'une victoire finale sur Israël... Un nombre suffisant de bombes atomiques pourrait causer des dommages énormes dans toutes les capitales arabes, et provoquer l'effondrement du barrage d'Assouan. Avec une quantité supplémentaire, nous pourrons toucher les villes moyennes et les installations pétrolières... Il y a, dans le monde arabe, une centaine de cibles dont la destruction... enlèverait aux Arabes tous les avantages qu'ils ont retirés de la guerre du Kippour..."
L'Etat d'Israël n'est plus seulement le mandataire d'un colonialisme collectif de l'Occident sous hégémonie américaine. Il est devenu, pour les Etats-Unis, une pièce majeure dans le rapport des forces sur l'échiquier planétaire, et ceci bien au-delà du Proche Orient.
b) -
Sa surveillance des pays pétroliers du Golfe.
Dans cette politique mondiale, Israël joue un rôle privilégié comme gendarme des champs pétroliers du Moyen Orient.
Or, plus encore que depuis la chute du Shah d'Iran qui assurait aux Etats-Unis le contrôle du Golfe Persique, et notamment du détroit d'Ormuz où transite la moitié du pétrole mondial, Israël est investi de cette charge.
C'est pourquoi d'ailleurs, dans son rêve d'expansion du Grand Israël qui coïncide si bien avec les visées des Etats-Unis dans la région, son rôle essentiel, grâce à son hégémonie dans les médias mondiaux, est de diaboliser le nouvel Iran en lui attribuant la fonction satanique d'être le chef d'orchestre clandestin du terrorisme mondial.
Lorsque les Etats-Unis envoyèrent leurs troupes en Arabie Saoudite en août 1990 "Les Etats-Unis n'envoient pas des troupes dans le golfe uniquement pour aider l'Arabie Saoudite à résister à l'agression mais pour appuyer le pays de I'OPEC qui est le plus à même de servir les intérêts de Washington." ("Wall Street Journal" du 31 août 1989.)
Il s'agissait là, de faire un exemple pour montrer au Tiers-monde tout entier qu'il n'est permis à aucun peuple, sous peine de destruction, de s'élever au plus haut niveau technique, d'exploiter ses richesses nationales (en l'occurrence: le pétrole) sans le contrôle de leurs prix par les grandes puissances, et surtout d'échapper à la religion qui n'ose pas dire son nom mais qui est imposée au monde entier par les Etats-Unis: le monothéisme du marché et l'idolâtrie de l'argent.
Le bombardement de l'Irak coûta, selon la Croix Rouge, plus de 200.000 morts à la population civile, et le maintien arbitraire de l'embargo a ... tué plus encore d'enfants par manque de nourriture et de soins.
c) - Son mythe pseudo-thélogique de peuple élu
La logique biblique du Grand Israël, avec l'appui inconditionnel de Washington, peut ainsi servir de détonateur à une troisième guerre mondiale, ou, pour reprendre l'expression de Huntington, à la première guerre civilisationnelle...
La revendication biblique du grand Israël, de l'Euphrate au Nil, par une lecture intégriste de la Bible, c'est-à-dire une lecture littéraliste, transformant les grandioses paraboles des patriarches et des prophètes, en une histoire nationaliste et même tribale, est l'hérésie nécessaire à la politique sioniste. Elle conduit à ce paradoxe: les statistiques du gouvernement israélien estiment que 15 % seulement des israéliens sont religieux, et pourtant l'on fait croire à la grande majorité du peuple que cette terre lui appartient parce qu'elle lui a été promise par un Dieu... auquel il ne croit pas.
La référence aux textes bibliques pour justifier les agressions et les massacres de la politique israélienne est une constante de cette politique. Cette utilisation sanglante des textes bibliques pour justifier une politique criminelle ne repose sur aucune base religieuse, mais sur une lecture intégriste, littéraliste, des textes sacrés, lecture intégriste qui devient une escroquerie raciste sanglante.
L'intégrisme consiste, (comme les talibans le font pour le Coran), en une lecture littérale, tribale, qui, transformant la parabole en une fausse histoire, transforme par exemple la promesse faite, par leurs dieux, à toutes les tribus nomades du Fertile Croissant, d'une Terre féconde et d'une postérité nombreuse pour toutes les familles de la terre en une donation inconditionnelle signée par un Dieu tribal excluant tous les peuples pour en privilégier un seul pour l'éternité. Abraham Herschel dans son livre: Israel An Echo Of Eternity (Doubleday. N.Y. 1969, p.115: "L'Etat d'Israël, c'est la réponse de Dieu à Auschwitz.".) Cela dure aujourd'hui: le professeur Moshe Zimmerman chef du département d'études germaniques à l'Université hébraïque de Jérusalem, spécialiste de l'étude du nazisme, déclare dans le journal Yerushalayim du 28 avril 1995: "Il est de bon ton de dire que l'Holocauste est la justification principale de l'instauration d'Israël.", et il ajoute: "Il y a un secteur entier de la population juive que je définis sans hésitation comme une copie des nazis allemands. Regardez les enfants des colons juifs d'Hébron, ils ressemblent exactement à la jeunesse hitlérienne.» En 1974 déjà, dans le journal Yediot Ahronot, Menahem Barash exaltait l'enseignement du rabbin Moshe Ben-Zion qui utilisait les textes bibliques pour définir l'attitude israélienne à l'égard des Palestiniens, "cette peste déjà dénoncée dans la Bible,... pour nous emparer de la terre promise par Dieu à Abraham. Nous devons suivre l'exemple de Josué pour conquérir la terre d'Israël et nous y installer, comme le commande la Bible... Il n'y a pas place, en cette terre, pour d'autres peuples que celui d'Israël. Ce qui signifie que nous devons en expulser tous ceux qui y vivent... C'est une guerre sainte exigée par la Bible."
Deux mois plus tard le rabbin Elazar Valdman du Gush Emounim écrivait dans le journal Nekurah des colons de la Cisjordanie: "Nous devons évidement établir l'ordre au Moyen Orient et dans le monde. Si nous n'en prenons pas la responsabilité nous sommes des pécheurs, non seulement devant nous-mêmes mais devant le monde. Car qui peut rétablir l'ordre dans le monde? Tous les dirigeants occidentaux ont des caractères faibles" (Repris dans Davar, 8 octobre 1982).
L'un des fondateurs du mouvement, Yehuda Ben Meir dénonçait les conséquences d'une telle politique: "D'après Gush Emounim, nous devons conquérir non seulement la Syrie et la Turquie mais le sang de nos enfants doit devenir le gardien du monde entier".
Ariel Sharon, lors de la convention du Likoud de mai 1993, a proposé ouvertement qu'Israël fonde sa politique officielle sur la notion des frontières bibliques.
Cette hérésie, dont le fondateur est Théodore Herzl, a été dénoncée, dès son apparition, par les rabbins et les juifs fidèles à la foi de leurs prophètes.
Parmi beaucoup d'autres exemples, le rabbin Moshé Menuhin (le père du génial musicien Yéhudi Menuhin) écrit un livre: The decadence of judaism, dans lequel il montre que cette décadence du judaïsme, c'est précisément le nationalisme sioniste. Le titre primitif de son livre était: Le nationalisme juif: un crime et une malédiction historique monstrueuse.
Il établit qu'à l'encontre de l'universalisme des prophètes juifs, l'interprétation tribale et nationaliste de l'alliance et du peuple élu, par ceux qu'il appelle "les barbares tribaux comme Ben Gourion, Moshé Dayan, et tout le gang militaire qui a dévoyé Israël" (p.XIII) ont fait de l'Agence juive et des organisations sionistes, dans le monde entier "des organes du gouvernement d'Israël" (pp. 350, 429 et 457); avec la même idéologie raciale que les antisémites. (p. 308)
Le rabbin Elmer Berger ne cessait de rappeler que la Promesse était conditionnelle:
Lévitique. XXV, 18: "Mettez mes lois en pratique... et vous habiterez en sécurité dans le pays."
XXVI, 3: "Si vous suivez mes lois, si vous les..mettez en pratique.. 9: Je maintiendrai mon alliance avec vous... 14...
Deuteronome:
XI, 26: "Je mets aujourd'hui devant vous bénédiction et malédiction,
27. La bénédiction si vous écoutez les commandements du Seigneur, votre Dieu...
28. La malédiction si vous n'écoutez pas les commandements du Seigneur votre Dieu.
La tentative, en 1956, d'envahir l'Egypte pour s'emparer du Canal de Suez, avec la complicité de la France et de l'Angleterre, échoua. Surtout parce que les Etats-Unis n'acceptaient pas, comme le général de Gaulle le montra plus tard dans son discours de Pnom Penh, que le contrôle de la Mer Rouge leur échappe pour leurs entreprises au Viet Nam et en Extrême Orient.
Les dirigeants israéliens retinrent la leçon: leur prochaine entreprise d'expansion devait s'appuyer prioritairement sur les E.U. Le Protocole d'entente stratégique, signé à Washington le 30 novembre 1981, comportait une livraison d'armes,... si bien que dix semaines après l'évacuation du désert du Sinaï, grâce aux accords de Camp David qui l'assuraient de n'avoir pas à combattre sur deux fronts, était engagée l'invasion du Liban: sur 567 avions dont disposait alors Israël, 457 venaient des Etats-Unis subventionnés par les dons et les prêts de Washington.
Après la guerre des Six jours, Israël, qui avait occupé toutes les frontières de ses voisins, du Liban au Golan et à la Cisjordanie, annexait Jérusalem alors qu'elle n'avait été admise à l'ONU qu'à trois conditions:
1. Ne pas toucher au statut de Jérusalem,
2 Permettre aux Palestiniens le retour chez eux,
3 Respecter les frontières de la partition.
La loi internationale était ainsi tenue pour un chiffon de papier ainsi que l'avait dit déjà Ben Gourion lors de la première guerre d'expansion de 1948.
En décembre 1981, avant même l'invasion du Liban, Ariel Sharon déclarait: "Dans les années qui viennent la sphère des intérêts stratégiques d'Israël ne s'étend pas seulement aux pays arabes de la Méditerranée, mais à tout le Proche-Orient, et elle doit s'étendre à l'Iran, au Pakistan, au Golfe, à l'Afrique et à la Turquie.»
Ce plan, exposé en clair dans la revue Kivounim (Orientations) publiée à Jérusalem par l'Organisation sioniste mondiale sous le titre: Plan stratégiques d'Israël, exige la
désintégration de tous les Etats voisins d'Israël, du Nil à l'Euphrate. En voici les passages essentiels:
"En tant que corps centralisé, l'Egypte est déjà un cadavre, surtout si l'on tient compte de l'affrontement de plus en plus dur entre musulmans et chrétiens. Sa division en provinces géographiques distinctes doit être notre objectif politique pour les années 1980, sur le front occidental.
Une fois l'Egypte ainsi disloquée et privée de pouvoir central, des pays comme la Libye, le Soudan, et d'autres plus éloignés, connaîtront la même dissolution. La formation d'un Etat copte en Haute-Egypte, et celle de petites entités régionales de faible importance, est la clef d'un développement historique actuellement retardé par l'accord de paix, mais inéluctable à long terme.
En dépit des apparences, le front Ouest présente moins de problèmes que celui de l'Est. La partition du Liban en cinq provinces... préfigure ce qui se passera dans l'ensemble du monde arabe. L'éclatement de la Syrie et de l'Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces Etats.
Les structures ethniques de la Syrie l'exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d'un Etat chi'ite le long de la côte, d'un Etat sunnite dans la région d'Alep, d'un autre à Damas, et d'une entité druze qui pourrait souhaiter constituer son propre Etat - peut-être sur notre Golan - en tout cas avec l'Houran et le nord de la Jordanie... Un tel Etat serait, à long terme, une garantie de paix et de sécurité pour la région. C'est un objectif qui est déjà à notre portée.
Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l'Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c'est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël." (Source: Kivounim. Jérusalem. n· 14, n· de février 1982. Pages 49 à 59.)
(Le texte intégral, dans son original hébreu, est reproduit dans mon livre: Palestine, terre des messages divins Ed. Albatros. Paris 1986 p. 377 à 387, et dans sa traduction
française à partir de la page 315.)
Pour la réalisation de ce vaste programme les dirigeants israéliens disposaient d'une aide américaine sans restriction.
Ce plan d'embrasement de tout le Moyen Orient (avec les implications mondiales qu'il est aisé de concevoir) n'a cessé, avant même d'être explicité avec tant de cynisme, d'orienter toute la politique de guerre d'Israël et de violer toutes les décisions de la Communauté internationale des Nations Unies, avec l'appui inconditionnel des Etats- Unis.
Pour ne retenir que l'essentiel rappelons que, sous prétexte de sécurité l'Etat d'Israël occupe, depuis 1968, les frontières de tous ses voisins: le Liban et la Syrie notamment (malgré la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l'ONU affirmant "I'inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la guerre" et exigeant "le retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés"). Il ne cesse d'émietter, par sa colonisation, le territoire palestinien dont il contrôle 96 %.
Là encore, Natanayou a franchi de nouvelles étapes: pour mieux tenir Jérusalem sous sa griffe (malgré la résolution unanime de l'ONU) il ouvre dans la partie arabe de Jérusalem, à Bar Homa, un chantier pour construire 2000 appartements de plus réservés à des juifs.
Il refuse d'exécuter les engagements pris à Oslo au nom de l'Etat d'Israël de retirer ses troupes d'une partie des territoires occupés. Il viole délibérément les accords malgré les protestations internationales.
Le mardi 18 mars 1997, les Etats-Unis, la France, la Grande Bretagne ont vivement critiqué la décision israélienne d'engager les travaux de construction d'une onzième colonie à Jérusalem Est.
Il maintient, à Hébron, une véritable poudrière: au milieu de 120000 habitants palestiniens, sont installés 500 colons, ceux là mêmes qui fleurissent le tombeau de l'assassin Baruch Goldstein, qu'ils tiennent pour un Héros et où règne l'esprit du vieux Parti national religieux qui prétend faire une synthèse entre le judaïsme orthodoxe et le nationalisme séculier du sionisme politique en donnant à la colonisation une légitimation religieuse.
Même le président d'Israël, chef de l'Etat, Ezer Weitzman, accuse Netanyahou d'être responsable du blocage des négociations de paix et de l'isolement grandissant de l'Etat Hébreu. Parlant de Natanyahou il dit: "Cet homme m'a utilisé et trompé trop souvent. Aujourd'hui, dit-il, la coupe est pleine." (Le Monde du 2 juillet 1998).
Natanyahou poursuit néanmoins sa politique de nettoyage ethnique, empêchant toute négociation sur le Golan Syrien comme sur Jérusalem et le Liban. M. Théo Klein ancien dirigeant du CRIF, écrit: "Le slogan de sécurité d'abord , proclamé par M. Natanyahou, est une manoeuvre criminelle." (Le Monde 2 mai 1998)
Ce qui est évident. Comment invoquer la sécurité des frontières quand on occupe les frontières de tous les voisins et qu'on viole systématiquement à la fois les accords internationaux, et la signature donnée aux Palestiniens lors des accords d'Oslo.
La conclusion est fournie par le professeur Leibowitz (qui dirigea - rappelons le - l'Encyclopédie judaïque, dans son livre: Israël et judaïsme (13) "Je dis que l'idée u grand Israël est une abomination." (p. 253)
"Les Américains ne sont intéressés que par l'idée de maintenir ici une armée de mercenaires américains sous l'uniforme de Tsahal qu'ils pourront utiliser à leur gré le moment voulu." (p. 226)
Et, il conclut: "la force du poing juif vient du gant d'acier américain qui le recouvre, et des dollars qui le capitonnent." (p. 253)
Cette réaction de rejet de la politique sioniste, au nom même de la piété juive et de l'universalisme de ses Prophètes, s'exprime de plus en plus fortement: déjà lors de l'invasion du Liban Pierre Mendès France et Nahum Goldmann avaient exprimé leur réprobation.
Avec la même indignation contre une telle politique plus de cent intellectuels juifs français dénonçaient la politique de Jérusalem. Parmi eux, les professeurs Jankélevitch, Minkovski, Rodinson, Pierre Vidal Naquet, dénonçant "le recours systématique à la force brute et la recherche d'une hégémonie militaire dans cette région du monde." Ils concluaient: "Devant ce déni de justice, devant ce mépris des valeurs auxquelles ont adhéré des générations de Juifs, nous refusons énergiquement toute solidarité avec la politique actuelle d'Israël."
d) Une éducation néo-nazie
Cette politique de guerre, d'expansion coloniale permanente, implique plus encore que des exactions et des ruines matérielles: un conditionnement de l'homme lui-même, visant à lui inculquer le sentiment d'une supériorité raciale, comme tout colonialisme,
mais aussi le ressentiment engendré par une théorie pseudo-théologique, vue à travers le prisme sioniste, fondée sur trois principes destructeurs de l'humanité de l'homme:
1· - Le refus de l'autre,fondée sur l'idée qu'entre les juifs et tout le reste du monde il y a "une barrière de feu", comme l'écrit le rabbin Cohen.
2· Que L'Autre, (tous les autres) est un ennemi en puissance comme si l'histoire
entière était celle de la persécution éternelle d'un "Peuple juif" éternellement
innocent.
3· - Que l'Etat sioniste israélien ne peut être formé qu'à un Bréviaire de la haine comme unique motivation de sa jeunesse, de son armée, de son peuple tout entier. Le militarisme fondé sur ce mépris et cette haine de l'autre étant une fin en soi, le reste du monde, par exemple l'Allemand pour Goldhagen ou le peuple français et sa culture pour Bernard Henri Lévy, étant par essence un peuple de tueurs ou une culture de l'abjection.
Ce culte de la haine éternelle peut se résumer dans ce qu'un historien israélien a appelé "le complexe d'Amalec", Le 7 janvier 1952, lors du débat, à la Knesset, sur les réparations, une banderole gigantesque proclamait sur le fronton de l'édifice: "Souviens-toi de ce qu'Amalec a fait de toi!" Et l'on sait ce que représente Amalec dans l'histoire de Josué: ce qu'il faut exterminer (cf. Les Puritains d'Amérique justifiant leur chasse à l'homme en identifiant les Indiens aux Amalècites)
Politiquement cela s'exprime dans le cri de haine de Begin: "Ce n'est pas un allemand tout seul qui a tué vos pères. Chaque allemand est un nazi. Chaque allemand est un assassin. Adenauer est un assassin. Tous ses collaborateurs sont des assassins."
Goldhagen n'avait plus, quarante ans après, qu'à délayer en 500 pages ce thème pour que le mouvement sioniste en fasse un best- seller, alors qu'un historien sérieux, comme Yehuda Bauer, reconnaissait que son université le refuserait même comme thèse de doctorat d'un étudiant.
En juillet 1981, la Knesset faisait du Génocide un dogme national, par une loi interdisant toute critique sous peine d'un an de prison (c'est l'ancêtre et le modèle de ce que la LICRA obtint en France avec la loi Gayssot)
Ceci à la suite de l'article publié en 1980 par le célèbre éditorialiste, Boaz Evron, sous le titre: Le génocide, un danger pour la nation, faisant observer que le massacre des juifs s'il était en effet, dans l'histoire juive, le plus grand des pogroms n'était pas dans l'histoire universelle ni le premier ni le plus grand, et que même les nazis ne s'étaient pas seulement acharnés sur les Juifs, mais sur les Slaves, les gitans, et même sur les Allemands, notamment communistes, qui s'opposaient au régime.
Boaz Evron montrait la malfaisance de ce mythe de la singularité juive qui dissociait le Juif du reste de l'humanité, le conduisant ainsi à son isolement. "Ainsi, concluait-il, les gouvernants agissent dans un monde peuplé de mythes et de monstres qu'ils ont eux-mêmes crées."
(Boaz Evron: ITON 77 · 21. Mai- juin 1980 p. 12. cité par Tom Segev op. cit. p467.)
Ce thème obsessionnel d'une Mémoire qui ne serait que haine, répété chaque jour à l'école, dans l'armée, dans la presse, le cinéma, la télévision, crée cet état d'esprit. Un jour le rédacteur de Maariv écrit: "Un jour un véritable mouvement de paix s'élèvera dans le monde et assurera la paix en Europe en effaçant l'Allemagne de la face du monde." (Azriel Karlebach. "Amalec", Maariv du 5 octobre 1951, p. 3)
Comme si les 3/4 des Allemands qui sont nés après la chute d'Hitler étaient responsables des crimes nazis, de même que Jean Sébastien Bach ou Goethe, ou Kant, sans parler de ces autres grands Allemands que furent le poète Heine ou le physicien Einstein, expressions les plus grandioses de la culture allemande.
Cette propagande donne ceci chez l'homme de la rue, eût-il été victime des nazis, comme beaucoup de résistants et moi-même (qui écrivis mon principal ouvrage sur la philosophie de Hegel). Un homme par ailleurs respectable en arrive, intoxiqué par cette propagande funèbre, à déclarer: "Si vous me demandez ce que je réclamerais au peuple allemand, je dirais: une mère pour une mère, un père pour un père, un enfant pour un enfant. Mon âme serait en paix si l'on me disait que six millions d'Allemands mourraient pour contrebalancer les six millions de morts Juifs. Si cela n'est pas en notre pouvoir alors accomplissons au moins une action historique qui leur causera une souffrance similaire à celle du sang versé, crachons-leur au visage." (Mair Dworcezki, au Comité central du Mapaï. 13 décembre 1951)
Même l'expression du Lévitique (XIX, 16): "Ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l'égard des fils de ton peuple: c'est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même" est interprété de la manière la plus exclusive: utilisant la formule "à l'égard des fils de ton peuple" l'on conclut: le non-juif n'est pas ton prochain.
Comme l'écrit le rabbin A. Cohen, dans son livre sur le Talmud. (Ed. Payot 1983. p. 269) lorsqu'on dit "Prochain, le Talmud spécifie souvent qu'il s'agit de l'Israélite à l'exclusion du païen."
Le rabbin A Cohen évoque ce qu'il appelle "une frontière de feu... distinguant et séparant le Juif de tous les autres." (p. 19)
C'est la seule interprétation retenue aujourd'hui comme officielle, celle qu'on inculque aux enfants à l'école, aux soldats dans l'armée et à l'homme de la rue par les
médias.
En voici quelques exemples:
Pour son cinquantième anniversaire, le 14 mai 1998, l'Etat d'Israël a fait publier par son ministère de l'Education un Livre du Jubilé, destiné à animer la commémoration de l'événement dans toutes les écoles du pays. Curieusement, nous apprend le très sérieux quotidien Haaretz, le livre ne fait aucune mention de l'existence d'un peuple palestinien, ni avant l'établissement d'Israël, ni après, pas plus que du plan de partage de 1947 qui avait créé deux Etats l'un juif, l'autre arabe en Palestine. Plus loin la journaliste Relly Sa'ar ajoute: "Le chapitre concernant les efforts de paix évoque les traités avec l'Egypte et la Jordanie, mais ignore complètement les accords d'Oslo et l'actuel processus de paix avec les Palestiniens."
L'étude du livre de Josué figurant au programme des écoles israéliennes, de la classe de 4e à celle de 8e, un professeur de Tel Aviv, Tamarin, distribua un formulaire à
1000 écoliers, disant:
"Tu connais les extraits suivants du livre de Josué (VI, 20): Le peuple monta vers la ville (Jéricho) et s'en empara. Il tua ceux qui s'y trouvaient, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans distinction aucune.
Répondez aux deux questions suivantes:
a) A votre avis, Josué et les israélites ont-ils bien agi ou non?
b) Supposons que l'armée Israélienne occupe un village arabe pendant la guerre; devrait-elle, oui ou non, faire subir à ses habitants le sort que Josué a réservé aux habitants de Jéricho?".
En 1972, pour avoir publié les résultats terrifiants de son enquête sur ce conditionnement des enfants (70 % répondent: oui), le professeur G. Tamarin fut chassé de l'Université de Tel Aviv. (Cité par le pasteur Claude Raynaud dans son livre: Liban-Palestine. Ed. l'Harmattan, 1987. p. 84-86.)
Sur le conditionnement des enfants à l'école le journal Haaretz du 15 février 1995 rapporte la réaction suivante d'un pédagogue:
"Dans une étude récente, le professeur Bar-Tal de l'Université de Tel-Aviv, a montré à quel point le système d'éducation israélien a été mobilisé pour justifier la position d'Israël dans le conflit israelo-arabe. Il a insisté sur la nécessité de modifier la manière dont on parle des Arabes dans les manuels scolaires en même temps que doit changer le jugement que les Israéliens portent sur eux-mêmes... que l'enseignement concernant l'Holocauste et les pogroms a grandement contribué à créer en Israël une mentalité de pays assiégé et alimenté la croyance que les Juifs sont supérieurs et qu'ils ont toujours raison."
"Bar-Tal a trouvé l'expression de ces " certitudes " dans 107 livres d'histoire et de textes, parmi ceux qui ont été approuvés cette année par le ministre de l'Education. Dans les livres d'histoire (et notamment de l'histoire juive) on ne parle pratiquement pas de la paix, sinon comme "Utopie". L'idée que les Juifs sont toujours les victimes y joue un rôle central. Dans un livre de textes sur "Les premières colonies sionistes" il n'est fait mention de la présence des Arabes dans la région que deux fois - pour dire que, dans leur grande majorité, ce ne sont que des pillards, une minorité étant jugée "positive " parce qu'elle accepte de vendre des terres aux Juifs."
"Dans sa conférence d'ouverture de la session de l'Association israélienne pour la recherche en matière d'éducation, Bar-Tal a rappelé que, dans le conflit israélo-arabe, nous n'avons pas été seulement des victimes mais aussi des agresseurs... Présenter les Arabes, et en particulier les Palestiniens, d'une manière aussi tendancieuse et négative, c'est ignorer les souffrances d'un peuple qui subit un sort amer dont nous sommes en partie responsables." Il a montré qu'"Israël a utilisé l'histoire et les autres disciplines au service de l'idéologie sioniste."
En 1979 le ministère de l'Education annonça que l'enseignement du génocide était obligatoire pour les lycéens des classes terminales. Un comité rédigea un nouveau programme de travail soulignant la nécessité de l'engagement affectif des élèves. "Le génocide doit avant tout être ressenti, déclara le président de ce comité, il doit être appréhendé en tant que tel, et non comme l'élément d'un contexte historique plus large, ou bien dans la perspective d'une recherche purement scientifique."
Le 26 mars 1980, la Knesset vota "la connaissance et le souvenir du Génocide et de l'héroïsme." Depuis, Le génocide est enseigné dans les écoles primaires et dans les lycées, et ces questions représentent désormais 20 % du programme d'histoire aux examens de fin d'études.
Le professeur Zimmerman, spécialiste de l'histoire du nazisme à l'université hébraïque de Jérusalem, porte un témoignage terrifiant sur cette déshumanisation de l'homme:
"Il y a un monstre en chacun de nous et si nous continuons à affirmer que nous sommes toujours justifiés, ce monstre peut grandir...Déjà aujourd'hui je pense à un phénomène qui prend des proportions toujours plus grandes: il y a un secteur entier de la population juive que je définis, sans hésitation, comme une copie des nazis allemands. Regardez les enfants des colons juifs d'Hébron, ils ressemblent exactement à la jeunesse hitlérienne. Depuis leur enfance on les imprègne de l'idée que tout Arabe est mauvais, et que tous les non-juifs sont contre nous. On en fait des paranoïaques: ils se considèrent comme une race supérieure, exactement comme les jeunesses hitlériennes."
Le conditionnement à l'école se poursuit à l'armée. Cela commence avec la Préface de la Bible, écrite par l'Aumônier général des armées, le rabbin Gad Navon. Le journal Haaretz du 22 janvier 96, nous apprend:
"Il est difficile de trouver une expression plus navrante de la tentative de politisation des textes sacrés "par la falsification de leur message universel" que la préface de la Bible remise actuellement aux jeunes qui entrent dans l'armée.
L'édition de 1958 était préfacée par le rabbin Shlomo Goren qui présentait le Livre comme un appel à l'héroïsme et au sacrifice, et une source constante d'inspiration. Celle qui est diffusée aujourd'hui comporte une introduction du grand rabbin de l'armée Gad Navon, chargée de connotations ultranationalistes.
La Bible y est présentée comme un bien réservé aux seuls Juifs, qui leur reconnaît un droit exclusif sur la terre de leurs pères et comme une preuve de la présence continue du peuple Juif dans la région. Elle devient une partie intégrante du système idéologique du sionisme religieux.
Le mot de "Paix" a disparu, pour faire place à la mention de l'Ennemi", Abraham devient le père de la nation juive, qui se tient debout seul, face au reste du monde. Le rabbin Gad Navon croit ainsi fortifier l'esprit des soldats et il termine sa Préface par le verset du Deutéronome (20/4): Car le Seigneur se tient à tes côtés, il lutte pour toi contre les ennemis et te donne la victoire."
Pour couronner cette introduction ethnocentriste, on a joint à la Bible, en annexe, un atlas où chaque soldat pourra trouver une carte du Grand Israël, qui inclut non seulement la Judée et la Samarie, mais la Jordanie.
Une autre carte, intitulée: La terre donnée par Dieu aux juifs a pour légende le verset bien connu sur "Le territoire qui s'étend de la rivière d'Egypte au grand fleuve Euphrate.."
Cet état d'esprit est répandu à tous les niveaux de la hiérarchie militaire. Le grand rabbin A. Avidan, aumônier de corps d'armée avec le grade de colonel, écrit dans un livre: La pureté des armes à la lumière de la Halakhah.
"Quand au cours d'une guerre, ou lors d'une poursuite armée ou d'un raid, nos forces se trouvent devant des civils dont on ne peut être sûr qu'ils ne nous nuiront pas, ces civils, selon la Halakhah, peuvent et même doivent être tués [...] En aucun cas l'on ne peut faire confiance à un arabe, même s'il a l'air civilisé [...] En guerre, lorsque nos troupes engagent un assaut final, il leur est permis et ordonné par la Halakhah de tuer même des civils bons, c'est-à-dire les civils qui se présentent comme tels."
Conditionnés par de tels Bréviaires de la haine "trop de soldats se sont mis à croire que le Génocide peut justifier n'importe quelle action déshonorante." dit le colonel Praver, 15 juin 1990, dans un entretien enregistré. (Tom Segev, op. cit., p.473)
En voici une illustration éclatante lors du bombardement de civils à Cana, la conversation du correspondant de Kol Ha'ir du 10 mai 1996 avec 5 soldats de la batterie responsable de ce tir:
"Aucun n'a manifesté le moindre trouble... Ils ont raconté qu'ils avaient appris, quelques minutes plus tard, où étaient tombés les obus. Le commandant les a rassemblés pour leur dire qu'ils avaient bien agi et devaient continuer. "Personne ici n'a parlé d'une erreur". Après tout, ce ne sont que des Arabushes (terme méprisant composé du mot "Arabe" et de "rat" en hébreu. ("Akhabaroshim") Les arabes, il y en a des millions!
Q Vous n'avez eu aucun problème de conscience?...
R - Pourquoi? Nous n'avons fait que notre travail. Nous avons obéi aux ordres. D'ailleurs
personne ne nous demande notre avis...
Q Et si on vous l'avait demandé?
R Nous aurions tiré d'avantage d'obus et tue d'avantages d'Arabes...
Q Et la " pureté des armes " (dont se prévalait un temps l'armée sioniste)?
R- Je ne sais pas de quoi vous parlez...
Nous autres, artilleurs, n'avons pas de temps à perdre à discuter de pareilles stupidités. Ce qu'on nous apprend, c'est à nous comporter comme des soldats professionnels."
Roger Garaudy, Le procès du sionisme israélien, Al Fihrist, pp 125 à 147(extraits)
mardi 24 novembre 2009
Brève histoire du communisme
La pensée de Marx ressemble fort peu à ce qu'on appelle en général "le marxisme".
Marx aurait à présent de nouvelles raisons de répéter à ceux qui définissaient sa pensée comme un "déterminisme économique": "Si c'est cela le marxisme, il est certain que moi, Karl Marx, je ne suis pas marxiste."
Toutes les perversions intégristes des faux héritiers de Marx ont commencé avec un contresens sur la définition même du socialisme "scientifique". Le terme "scientifique" a été pris au sens du positivisme, c'est-à-dire de cette prétention à atteindre une vérité définitive en réduisant la connaissance, y compris celle de l'homme, de son histoire et de ses créations, à celle de "faits" et de "lois" et à tirer de là une morale et une politique.
C'est oublier que la science et la technique nous fournissent des moyens, non des fins. Que le socialisme ne peut être "scientifique" que dans ses moyens.
Marx n'oppose pas le socialisme "scientifique" à l'utopie. Il montre comment l'utopie de "l'homme total" trouve, au milieu du XIXe siècle, la force historique - la classe ouvrière - capable de passer de l'utopie au "mouvement réel". En face de l'économie de marché, de la concurrence isolant les hommes, elle permettra de créer, "selon un plan conscient", une société où "le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous" (Manifeste communiste).
Il n'a jamais prétendu que le socialisme était la conclusion d'un théorème !
Marx a énoncé tous les thèmes majeurs du socialisme avant même d'aborder la moindre analyse scientifique de l'économie. Dès 1843, plus de vingt ans avant le Capital, il est socialiste par un choix moral, par un acte de foi qu'il appelle, dans le langage des philosophes de son temps, "l'impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l'homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable". Il définit, à la même date, la "mission historique" du prolétariat: la "reconquête totale de l'homme".
Lorsque Marx définit le socialisme, il le définit par ses fins: une société créant les conditions économiques, politiques, culturelles telles que "celui qui porte en soi un Raphaël puisse le développer pleinement".
La pensée de Karl Marx est une philosophie critique, le contraire du dogmatisme intégriste.
Le dogmatisme se fonde sur l'illusion ou la prétention de s'installer dans l'être et de dire sur lui la vérité absolue. La philosophie critique, en revanche, est la prise de conscience que tout ce que nous disons de la nature, de l'histoire ou de Dieu, c'est un homme qui le dit. Donc une affirmation provisoire, relative à nos connaissances et à nos expériences du moment. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que Marx proclamait son socialisme "scientifique" et non pas au sens positiviste, au sens de l'intégrisme scientiste prétendant être le "reflet" exhaustif et immuable de la réalité. Pas davantage au sens d'un intégrisme "rationaliste", considérant universelle et éternelle la structure du monde à telle ou telle époque de son histoire.
Dans Socialisme utopique et Socialisme scientifique, Engels souligne cette relativité historique de la doctrine socialiste. Il recherche surtout, chez les précurseurs, les vérités qu'ils apportent en les débarassant de l'illusion proprement idéologique selon laquelle "le socialisme est l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues...indépendantes du temps, de l'espace et du développement de l'histoire humaine", fruit d'une révélation divine ou d'une raison immuable.
Pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer "sur un terrain réel". "La tâche ne consistait plus à fabriquer un système social aussi parfait que possible, mais à étudier le développement historique de l'économie qui avait engendré d'une façon nécessaire ces classes et leur antagonisme, et à découvrir dans la situation économique ainsi créée les moyens de résoudre le conflit."
Cette conception du "socialisme scientifique" se distingue radicalement de l'intégrisme positiviste de trop d'épigones de Marx.
En vertu d'une opposition manichéenne entre la "théorie scientifique" et l'"idéologie", Althusser affirmait péremptoirement, en 1961, que la "coupure épistémologique" par laquelle Marx sautait d'un bond de l'idéologie à la science se situait entre 1844 et 1845. En 1982, dans sa Réponse à John Lewis, cette thèse n'était plus défendable - même en France - car dans l'intervalle avait été publiée la traduction des Grundrisse (datant de 1857-1858). Or, dans les Grundrisse, doit avouer mélancoliquement Althusser, "il est trés souvent question de l'aliénation". Il en est même question dans le Capital en 1867, concède Althusser. Décidément, il ne reste plus beaucoup de temps à Marx pour devenir marxiste !
A force de repousser la "coupure", on en arrive à penser qu'elle se situe entre Marx et Althusser. Marx étant du côté de l'"idéologie" et Althusser, du côté de la "science" !
La conception du socialisme chez Marx repose sur une philosophie critique de la connaissance? Dés ses Thèses sur Feuerbach, Marx discernait l'erreur de base du matérialisme empiriste des philosophes français du XVIIIe siècle: ils n'ont pas vu "le moment actif" de la connaissance, l'acte par lequel l'homme, pour connaître les choses, va au-devant d'elles en projetant des schémas pour les percevoir, des hypothèses pour les concevoir, et vérifie ensuite, par la pratique, la justesse de ses schémas, de ses hypothèses, de ses modèles. La connaissance est une construction de "modèles" et le seul critère de la valeur de ces modèles, c'est la pratique.
Marx attribuait une telle importance à ce moment actif de la connaissance, élaboré par Kant, Fichte et Hegel, qu'il a toujours proclamé que la source philosophique fondamentale de la philosophie marxiste, c'est précisément l'idéalisme allemand. J'insiste: l' idéalisme allemand car, dans la philosophie, il y a bien Feuerbach, mais ce n'est pas lui qui est invoqué comme source fondamentale. Engels ne cesse de répéter, dans son Ludwig Feuerbach, que Feuerbach est "infiniment plus pauvre" que Hegel. Il proclame dans la préface de 1874 à la Guerre des paysans: "S'il n'y avait pas eu précédemment la philosophie allemande, notamment celle de Hegel, le socialisme scientifique...n'eût jamais été fondé."
En 1891, il réaffirme:"Nous, socialistes allemands, nous sommes fiers de tirer nos origines non seulement de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, mais aussi de Kant, de Fichte, de Hegel." Il ne cherche nullement à construire un système socialiste à la manière des utopistes. "Je ne fabrique pas des recettes pour les gargotes de l'avenir", disait-il. Il analyse seulement la structure et les lois de croissance de la société capitaliste la plus développée de son temps: l'Angleterre.
Il en dégage deux caractères essentiels. Dans une économie de marché, c'est-à-dire une société dans laquelle tout est marchandise, y compris le travail humain, s'instaure une jungle sans finalité proprement humaine: l'économie de marché du capitalisme "n'est pas sortie des formes anomales de l'économie", écrivait Marx à Engels, après avoir lu Darwin.
Il en résumait le tableau dans sa Lettre à Joseph Bloch: "Il y a là d'innombrables forces qui se contrecarrent mutuellement, un groupe infini de parallélogrammes de forces, d'où ressort une résultante - l'évènement historique - qui peut être regardée elle-même, à son tour, comme le rpoduit d'une force agissanr comme un tout, de façon inconsciente et aveugle. car ce que veut chaque individu est empêché par chaque autre, et ce qui s'en dégage est quelque chose que personne n'a voulu."
De ces concurrences darwiniennes résulte une polarisation croissante de la richesse et du pouvoir d'un côté, de la misère et de la dépendance de l'autre.
De cette autre forme de régulation des rapports sociaux, régulation consciente et proprement humaine, Marx définit seulement les fins. "Le communisme, abolition de la propriété privée des moyens de production qui est aliénation de l'homme, est, par là-même, appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme. Il est une reconquête de l'homme, complète, consciente et ne renonçant à rien de toute la richesse acquise par le développement antérieur de l'homme social, c'est-à-dire de l'homme humain. L'homme s'approprie son être universel, d'une façon universelle, donc en tant qu'homme total", écrit Marx dans le Manuscrits de 1844.
Marx, à partir de l'étude des lois de développement de l'économie anglaise du XIXe siècle, concevait le socialisme comme le dépassement des contradictions d'un capitalisme ayant atteint sa pleine maturité. Selon lui, la Révolution française avait fourni ce modèle: une classe sociale, la bourgeoisie, est devenue économiquement dominante alors que les rapports sociaux et politiques ne correspondaient pas à ce développement entravé par des strucures encore féodales. La révolution consiste à détruire ces structures périmées et à mettre en harmonie le régime politique et social avec la réalité économique. Pour Marx, la classe ouvrière, en pleine ascension du fait de l'industrialisation de l'Europe occidentale - surtout en Angleterrre et en France - est la nouvelle "classe montante", qui a pour mission de mettre en harmonie les structures politiques et sociales avec la réalité économique de cette hégémonie du prolétariat sur une bourgeoisie qui ne peut plus maîtriser les systèmes qu'elle a créés.
Or, historiquement, la première révolution se réclamant du marxisme n'a pas éclaté et ne s'est pas développée dans des conditions correspondant à l'hypothèse de Marx.
A la différence de l'Angleterre, la Russie de 1917 était si peu industrialisée que la classe ouvrière n'y constituait que 3% de la population active. Elle ne pouvait donc prendre la relève de la bourgeoisie, une bourgeoisie également faible et qui n'avait pu faire sa propre révolution contre les survivances féodales du régime tsariste.
...Une révolution, dans de telles conditions, ne peut pas être engendrée par le simple mûrissement des contradictions du capitalisme. Elle est nécessairement conjonturelle. Par exemple: l'opposition, dans la Russie de 1917, entre la paysannerie et un certain nombre de survivances féodales; les contradictions entre cette paysannerie et les formes nouvelles d'exploitation capitaliste des campagnes que Lénine a analysées dans son livre le Développement du capitalisme en Russie; enfin la guerre et la défaite, qui avient révélé l'impuissance du système à résoudre l'ensemble de ces problèmes. Si bien que Lénine s'est trouvé devant une situation paradoxale: réaliser une révolution prolétarienne à peu prés sans prolétariat mais, en revanche, avec des paysans qui ne luttaient pas pour des objectifs socialistes.
Révolution conjoncturelle mais en même temps, et pour les mêmes raisons, révolution ponctuelle, c'est-à-dire se réalisant, non pas - comme l'avaient suggéré Marx et Engels - par un long processus de maturation, mais par un acte fulgurant, puisqu'il s'agit de saisir le moment où se conjuguent un certain nombre de contradictions hétérogènes. C'est un assaut - celui du Palais d'Hiver en étant le symbole - qui va représenter le point de rupture avec l'ancien système.
Lénine avait parfaitement conscience ce cet éloignement du schéma marxiste...
Dés 1902, dans une brochure, Que faire ?, Lénine expliquait que la conscience révolutionnaire ne peut naître spontanément de la classe ouvrière elle-même dans la sphère des rapports économiques et des luttes syndicales, et qu'elle doit être apportés "du dehors" de cette sphère. Apporter "du dehors" à la classe ouvrière la conscience de sa mission historique, des modes d'organisation et de la stratégie pour remplir cette mission, telle est la tâche du parti communiste.
Le schéma révolutionnaire conçu par Marx - à partir de l'exemple de la Révolution française -est alors inversé par Lénine: au lieu qu'une classe économiquement dominante mette en harmonie les institutions politiques et sociales avec son hégémonie économique déjà réelle, il s'agit, au contraire, à partir de conjonctures historiques favorables, de prendre le pouvoir politique, sous la direction du parti, pour créer ensuite, grâce à ce pouvoir, les conditions économiques du socialisme...
La dérive sera redoutable. Comme le soulignait Trotski: le parti parle au nom de la classe, puis l'appareil au nom du parti, les dirigeants au nom de l'appareil et, finalement, un seul parlera et pensera au nom de tous.
Lénine avait conscience de...(ces) dangers. Dés 1917, dans ses Thèses d'Avril et dans L'Etat et la Révolution il développe, dans une période d'essor de la Révolution, des thèse opposées à celles qu'il défendait dans "Que faire ?" et qu'il avait défendues après 1905, à une époque de reflux du mouvement révolutionnaire. Il rappelle, dans sa préface de 1917 aux Lettres à Kugelmann de Marx, que Marx n'appréciait rien tant que "l'initiative historique des masses"..."L'initiative de millions d'hommes apporte toujours quelque chose de beaucoup plus génial que les pensées, même les plus géniales, de quelques dirigeants et théoriciens."
Lénine était convaincu, dès le départ, que dans un environnement européen férocement hostile et qui voue, pour longtemps, la Russie à "l'encerclement", cette révolution n'aurait plus ni le temps ni la possibilité d'être fidèle à sa mission de libération. Dans le dernier article qu'il publie, avant sa mort, sur "La coopération", Lénine montre que la formule coopérative est la seule qui permettrait d'associer les larges masses, y compris la paysannerie, à l'élaboration et à la prise de décision. Mais, pour parvenir à cette "autogestion", il prévoie vingt-cinq à trente ans, afin que les paysans se convainquent à partir de leur propre expérience.
Il a le même souci de démocratie, c'est-à-dire de participation, en ce qui concerne l'éducation et la culture. Dans le même article sur la coopération, il définit ce qu'il appelle une "révolution culturelle". Dans un peuple inculte, disait-il, il ne peut pas y avoir de participation réelle à la prise de décision de la part des larges masses. Par conséquent, nous ne deviendrons un pays socialiste, décare-t-il, que si nous réalisons cette révolution culturelle grâce à laquelle les grandes masses, cultivées, pourront effectivement prendre part aux décisions.
Cela supposait que la révolution puisse se développer à un rythme lent, dans un entourage bienveillant, et avec l'aide et l'exemple de peuples mieux préparés, par leur situation économique et par la force matérielle et culturelle de leur classe ouvrière, à s'engager dans cette voie. Lénine avait conscience qu'un socialisme ne peut s'instaurer durablement et être véritablement le socialisme dans un pays comme la Russie, que si les prolétariats européens font leur propre révolution. Il comptait sur la révolution allemande. Or, après l'écrasement du mouvement spartakiste en Allemagne et l'exécution de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg, il ne peut plus compter sur cet appui.
Il comprend alors que son oeuvre est vouée à l'échec:"Nos soviets, écrit-il en 1920, dans les conditions où ils fonctionnent aujourd'hui, c'est-à-dire non plus avec une participation réelle à la prise de décision des grandes masses, mais seulement sous la direction de quelques-uns des plus instruits de nos militants, ces soviets peuvent à la rigueur construire encore le socialisme pour le peuple, mais ils ne le construisent plus par le peuple." Lénine, en 1920, voyait déjà l'arrivée du moment redoutable. Après avoir dit:"Notre ennemi principal, c'est le bureaucrate, le militant communiste qui occupe une fonction administrative dans l'Etat ou le Parti", il ajoutera, dans une réponse à Trotski qui parlait d'Etat prolétarien: "De quoi parlez-vous ? C'est un mythe ! Notre Etat est en principe un Etat prolétarien, mais c'est un Etat prolétarien, premièrement à dominante paysanne, et deuxièmement un Etat prolétarien avec une déformation bureucratique."
Dés la fin de 1921, en raison de sa maladie - il meurt en 1924 -, la situation lui échappe entièrement...
"La révolution contre le Capital de Marx", selon l'expression du dirigeant du Parti communiste italien Antonio Gramsci, suivit la voie que redoutait Lénine. Sous la direction de Staline, et dans les conditions d'un état de siège, il se produisit ce qui s'était produit pendant la Révolution française: après avoir proclamé les Droits de l'homme et promulgué la Constitution la plus démocratique, celle de 1793, le régime républicain, face à l'invasion de l'Europe entière, devient gouvernement de Salut public et impose la Terreur. De même les rêves de "démocratie socialiste" se transformaient dans les conditions analogues de contre-révolution armée et d'invasion étrangère, en la plus implacable des "dictatures du prolétariat", forme d'un intégrisme politique exacerbé.
La nécessité de résister à la pression extérieure et de créer une puissance égale à celle des rivaux conduisit à donner une priorité absolue à l'industrialisation dans ce pays qui ne l'avait pas encore connue. Le coût humain en fut aussi effroyable que celui de l'industrialisation, au XIXe siècle, de l'Angleterre et de la France qui connaissaient le travail dans les mines d'enfants de cinq ans et un taux de mortalité ouvrière qui effrayait même les industriels quant à l'avenir de leur main d'oeuvre. Cette industrialisation fut aussi conduite par des dictatures de fer, de Napoléon Ier à Napoléon III.
La hantise soviétique de "rattraper" le retard sur l'Occident et de faire de l'URSS une grande puissance industrielle et militaire fît disparaître la finalité humaine du socialisme: la croissance devint la priorité des priorités et une fin en soi.Les principes furent laminés comme les hommes. Le plan, qui avait pour but, chez Marx, d'arracher l'économie à la jungle des concurrences et des affrontements, et de l'ordonner à des fins humaines, devint, de Staline à Khrouchtchev et à Brejnev, une gestion centralisée et bureaucratique, étouffant les initiatives de la base pour réserver toutes les décisions au sommet, et exiger à tous les échelons une soumission aveugle et parfois sanglante.
La socialisation des moyens de production ne fut plus conçue sous la forme d'un réseau de coopératives autogérées mais se transforma en son contraire: une étatisation qui conduisit l'économie au chaos et la liberté au cachot.
Dans cette conception de l'Etat, les soviets qui, au départ, étaient des conseils ouvriers et paysans, devinrent les simples "courroies de transmission" de la machine bureaucratique.
Toutes les expressions humaines de la vie sociale furent écrasées ou défigurées. La foi fut considérée comme une "idéologie" de résignation et l'athéisme comme religion d'Etat, alors que Marx, dans l'Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, lorsqu'il flétrissait, comme "opium du peuple" l'esprit de la "Sainte Alliance" dirigée contre les peuples, voyait en la religion, dans la même page et dans le même mouvement de pensée, "une expression de la détresse humaine et aussi une protestation contre cette détresse".
L'on exigea des arts qu'ils devinssent une "courroie de transmission" de la propagande officielle, le "réalisme socialiste" interdisant d'aborder la réalité pour n'en pas voir les contradictions et les tragédies.
La pensée fut conçue à la manière du positivisme, comme un reflet d'une réalité toute faite, et définie dans la vulgate stalinienne de la philosophie: trois principes du matérialisme, quatre lois de la dialectique, cinq étapes de l'histoire.
Ainsi, l'opposition marxiste d'une philosophie de l'acte à une philosophie de l'être devenait l'antithèse manichéenne, stérile et anti-historique, entre un matérialisme tenu pour révolutionnaire et un idéalisme tenu pour fondement du conservatisme et de la réaction.
La dialectique cessait d'être la méthode critique et vivante d'interrogation expérimentale du réel, et redevenait un système et un catalogue de lois immuables. Le matérialisme historique de Marx, hypothèse qui avait constitué un progrès décisif dans la recherche pour se défendre contre l'illusion selon laquelle les idées sont le moteur de l'histoire, et qui appelait à déchiffrer la vie sociale comme une totalité organique, fut momifiée en une philosophie de l'histoire semblable aux providentialismes anciens: les sociétés passent nécessairement d'un stade à un autre pour aboutir tout aussi fatalement au communisme.
L'exportation de cet intégrisme d'une théologie sans Dieu, considérant le système soviétique comme le modèle unique et immuable du socialisme, a conduit les partis communistes de l'Europe comme du Tiers-Monde à une faillite généralisée. Ceux du Tiers-Monde, parce que ce modèle avait été élaboré à partir d'expériences propres à l'Occident, telles que l'économie politique anglaise, la philosophie allemande ou le socialisme français, et parce que le socialisme y était conçu comme une transition entre le capitalisme et le communisme. Mais comment appliquer, sans une transposition fondamentale, cette grille de déchiffrement à des peuples qui ne partaient pas de structures capitalistes, ni même féodales, que l'Occident avait connues ? Quant aux partis communistes européens, si Marx avait donné un exemple d'analyse du mouvement de l'histoire à partir du développement d'un capitalisme parvenu, en Europe occidentale, à maturité, la révolution soviétique, née dans des conditions conjoncturelles d'exception, ne pouvait être donnée comme modèle universel que par une extrapolation hallucinée, sans prise sur la réalité historique de l'Occident.
Cette perversion intégriste a transformé le marxisme de Marx en son contraire: la méthodologie de l'initiative historique permettant à Marx d'analyser les contradictions des sociétés de son temps et de suggérer un projet capable de les surmonter a été dégradée en un système dogmatique de répétition stéréotypée de formules qui avaient pu être des hypothèses valables pour comprendre les sociétés du siècle dernier, mais qui étaient devenues inutilisables lorsqu'elles ne donnaient plus naissance à d'autres hypothèses de travail en fonction de la réalité et des problèmes de notre siècle. Ceux de l'Europe, car le socialisme ne pouvait être le dépassement d'un capitalisme sous-développé comme celui de la Russie de 1917. Il pouvait naître d'un développement organique des contradictions d'un capitalisme pleinement développé et non d'une explosion conjoncturelle. Et moins encore d'une destruction complète et brutale d'une économie de marché pour imposer, d'en haut, et par la force, une planification volontariste ne tenant pas compte des structures économiques et sociales, fruit de l'histoire propre de chaque pays et de son développement technique t politique.
Ce "placage" d'un "modèle" importé, construit dans des conditions radicalement différentes, ne pouvait conduire qu'à des régimes de contrainte dont on peut même s'étonner - et se réjouir - que leur effondrement, en Pologne, en Hongrie, en Bulgarie, en tchécoslovaquie, en Allemagne de l'Est, se soit produit sans violence. Ce qui est un cas exceptionnel, unique même, dans l'histoire des révolutions comme des contre-révolutions.
Nous retrouvons là le caractère fondamental de tout intégrisme: réduire une méthode, une foi, une politique, à la forme qu'elle a pu revêtir à une époque antérieure de l'histoire. Et la conséquence inéluctable de ce dogmatisme: l'inquisition. Car si je suis assuré de détenir la vérité absolue, quiconque la refuse est soit un malade qu'il convient d'enfermer dans un asile psychiatrique, soit un réfractaire conscient dont le refus volontaire de la vérité mérite la prison ou la mort.
Telle est la logique extrême de tout intégrisme triomphant.
Roger Garaudy, Intégrismes, Editeur Belfond, 1990, pp 31 à 46 (extraits)
dimanche 11 octobre 2009
Révolution ou mutation ?
On appelle "mutant", en biologie, un individu d'une espèce portant déjà en lui les caractères d'une espèce nouvelle en train d'opérer une "mutation". Par analogie, on peut appeler "mutant", dans l'histoire des sociétés, un homme ou un groupe d'hommes portant en lui le projet d'un ordre économique, social et culturel nouveau, et préparant, ainsi, une "mutation historique".
Une "mutation historique" est parfois appelée "révolution" ce qui ne présente nul inconvénient à condition de donner à ce mot son sens plein; une révolution, ce n'est ni une bourrasque de violence ni un simple changement des équipes au pouvoir; une "révolution", c'est, dans la vie d'un peuple, ce qu'est une "conversion" dans la vie d'un homme, c'est-à-dire un changement radical des fins, des valeurs et du sens de la vie et de l'histoire.
Roger Garaudy, Comment l'homme devint humain, Additif "L'Université des Mutants", Editions J.A, p 340
samedi 20 juin 2009
Bref (et utile) rappel sur quelques aspects de la révolution iranienne
Pour aider à comprendre l'actualité de l'Iran, ce retour sur son histoire récente:
La révolution d'Iran...Première révolution dirigée non contre un régime politique, une structure économique et sociale, mais contre une civilisation, celle de l'Occident.
Pendant des années, ce pays de grande civilisation avait vu, dans le régime du shah, le reniement et le refoulement de ce qu'il y avait de plus grand dans son passé islamique...
L'opposition ne pouvait se manifester que dans les mosquées, où ayatollahs, hodjatoleslams ou simples mollahs dénoncaient la corruption du système, son inféodation aux etats-Unis, la barbarie de ses répresssions. Dans ces prédications morales se formèrent les cadres du mouvement révolutionnaire. Ceux que le régime avaient emprisonnés et torturés - et ils étaient légion -, assassinés, comme Ali Shariati, ou exilés, comme l'ayatollah Khoméini, devenaient lers "martyrs" d'un islam militant. Le mot de "martyr" a une résonance populaire et religieuse profonde en Iran, car le prototype du martyr est Hussein, le petit-fils du prophète, assassiné par le premier roi omeyyade.
Ainsi se fondaient, au creuset de la lutte contre le tyran et ses amis étrangers, religion et politique.
Lorsque le shah s'enfuit, abandonnant à son armée, à sa police et à Shapour Bakhtiar le soin de réprimer...le mouvement grondant des masses, la force matérielle fut impuissante à le contenir. L'ayatollah Khoméini, malgré les interdictions et les menaces, atterrit à Téhéran, accueilli par une foule innombrable aux yeux de laquelle il commençait à accomplir la promesse de la parousie de l'"imam caché", âme vivante de l'Islam iranien.
Lorsque Shapour Bakhtiar donne l'ordre de couvre-feu sous peine de tir à vue de l'armée, l'imam Khoméini donne la directive à tout le peuple de défiler dans la rue à l'heure de l'interdiction.
Alors se produisit l'évènement fondateur: une foule aux mains nues affrontant les "immortels" de la Garde impériale et cette armée qu'on disait la "cinquième armée du monde". Il y eut des centaines de morts mais la place d'aucun "martyr" ne fut laissée vide. L'armée fut vaincue et désarmée sans qu'aucun coup de feu fût tiré sur elle, au seul cri d'"Alla hou akbar !": Dieu est plus grand !
Toutes les prévisions des stratèges politiques et militaires mesurant les forces seulement par la puissance de feu et la logistique subissaient, comme déjà pour le Vietnam et l'Algérie, un nouveau démenti. Dans leur étroitesse positiviste, les stratèges de l'Occident ne comprenaient pas leur échec: la foi n'entre pas dans leurs circuits électroniques.
Avec l'auréole de cette prodigieuse victoire de la non-violence et de la force spirituelle contre la force matérielle des armes, l'imam Khoméini devint le chef charismatique du pays au nom de la morale divine contre l'oppresion du "Satan" américain et de son vassal: l'ancien shah. Pour des masses immenses semblait se déployer enfin victorieusement la lutte du Bien contre le Mal.
La révolution iranienne, dans son juste refus du mode de vie américain que voulait lui imposer le shah, s'en prit d'abord à ses symboles. Par exemple les cinémas américains, avec leurs films de violence et d'exhibition d'un mode de vie dominé par l'argent, furent brûlés, de même que les boîtes de nuit. des montagnes de bouteilles de whisky furent brisées. Ainsi naissait la première révolution dirigée contre la civilisation occidentale, combattue non seulement dans ses perversions et sa décadence, mais aussi dans son principe même. On assista alors à la juxtaposition des nécessaires techniques européennes et des formes les plus archaïques d'un Islam d'autant plus intégriste qu'il avait été plus longtemps bafoué par le régime de terreur du shah et de ses maîtres américains.
Mais si une moral permet de détruire un régime et d'assigner à un projet de société les fins humaines et divines de son économie et de sa politique, elle ne donne ni les méthodes, ni les techniques de leur visée. Comment donc une telle orientation morale a-t-elle pu engendrer l'intégrisme ?
Deux facteurs historiques entrent en jeu: la tradition de l'"imamat" chi'ite, qui a conduit à personnaliser le pouvoir; la guerre Irak-Iran, au cours de laquelle le monde entier se coalisa contre l'Iran et qui conduisit à radicaliser le régime.
La tradition spécifique de l'Islam chi'ite est celle de l'"imamat", de la présence d'un "imam caché", dont on attend la "parousie", autrement dit le retour. Khoméini fut considéré comme son "représentant" visible, entouré d'un véritable clergé hiérarchisé: ayatollah, hodjatoleslam, mollah. Leur lutte contre le despotisme du shah, contre l'invasion des moeurs de l'Ociident, et le nombre de leurs "martyrs" les auréolaient d'un prestige incontesté. De cette façon s'établit une sorte de théocratie cléricale, avec son guide infaillible, tenu pour dépositaire du "sens caché" du message coranique, préparant la parousie de l'"imam caché".
Khoméini déclarait:"Du point de vue religieux, je suis habilité à faire ce que je fais". Cette investiture divine, plébiscitée par l'immense majorité du peuple, lui donna tout le pouvoir, de même qu'à la hiérarchie des religieux.
Le fait nouveau majeur qui apparaît donc avec la révolution islamique en Iran, c'est que la "sacralisation" de la politique, jusque-là, servait le despotisme des princes et des classes privilégiées, alors que, comme l'écrit le dirigeant "islamiste" tunisien Ghannouchi:"Le mouvement islamique contemporain a réussi, dans une certaine mesure, à libérer l'Islam de l'emprise de la classe gouvernante...Ce qui s'est passé en Iran, c'est la prise en charge de l'Islam par les masses. Evènement de grande importance pour les mouvements de libération: la libération de l'Islam de l'emprise de pouvoirs à la solde de l'étranger, et son rôle dans les courants révolutionnaires."
Cet aspect "révolutionnaire" de l'évènement iranien souleva la peur et la haine de tous les pouvoirs en place dans le monde. Ils lancèrent l'Irak dans la guerre et constituèrent une coalition générale contre la révolution iranienne, comme autrefois l'Europe s'était liguée contre la Révolution française qui metait en péril tous les trônes, ou comme, en 1917, se réalisa un front uni de toutes les bourgeoisies européennes contre la révolution d'Octobre.
Dans cette guerre totale lancée par Sadam Hussein, sur les conseils des Etats-Unis, l'Union soviétique et la France fournirent les armes à l'agresseur, même lorsqu'il se conduisit, avec l'arme chimique, en criminel de guerre. L'Arabie Saoudite et les pays du Golfe payèrent les dettes de l'Irak, et la Ligue Arabe en arriva, en 1988, à désigner l'Iran comme "l'ennemi principal".
Cet état de siège conduisit l'Iran au durcissement et à la terreur comme la France y avait été conduite en 1793, et la Russie en 1920 par l'invasion des coalisés.
Naturellement, le vacarme médiatique fut déchaîné contre le fanatisme et l'intégrisme iranien pour le "diaboliser". Il est d'ailleurs remarquable que les medias aient été focalisés sur l'Iran alors que régnait un silence respectueux devant l'intégrisme plus féroce de l'Arabie Saoudite.
Si, par exemple, en Iran, il y eut bien des mains coupées et des actes condamnables de torture, ce fut le fait de petits juges périphériques "sans intelligence et sans coeur", selon Rafsandjani, mais aucunement par directive centrale: le gouvernement, disait-il, laissait faire, car l'exécutif ne doit pas intervenir dans le judiciaire. Ainsi, à l'inverse de ce que tentaient d'accréditer des communiqués d'épouvante de la presse - "L'Iran utilise une machine à couper les mains ! -, il y eut en effet, et malheureusement, quelques applications barbares de la peine, mais elles cessèrent trés vite.
Alors qu'en Arabie Saoudite, tous les vendredis, par ordre du pouvoir, et avec le sadisme avéré des exécutions publiques, sont infligées les peines de la main coupée et de la flagellation, parfois même de lapidation, sans que les medias de l'Occident accordent à ces crimes d'Etat le millième du "battage" consacré aux exécutions en Iran. Cela dit, ce parti-pris médiatique n'innocente nullement l'intégrisme. Par exemple, quand il entraîne Khoméini à condamner à mort un écrivain pour blasphème, en rupture radicale d'ailleurs avec le Coran...
On le voit, la ligne de démarcation entre l'Iran et l'Arabie Saoudite qui sépare les hurlements médiatiques et le silence respectueux, est tracée entre ceux qui dénoncent la décadence de l'Occident et ceux qui s'y associent.
Roger Garaudy, Intégrismes, 1990, Belfond éditeur, pp 85 à 91
mercredi 10 juin 2009
Helder Camara et son frère
[Dans "Biographie du XXème siècle" Roger Garaudy rend hommage à Dom Helder Camara, dont on célèbre cette année le centième anniversaire de la naissance:]
Dom Helder Camara, archevêque d'Olinde et de Récife, au Brésil, mon frère depuis vingt années, m'a, plus que tout autre, ouvert à l'intelligence du Tiers-Monde, et surtout à la formule de notre double devoir: dissocier l'Eglise du capital, et le socialisme de la bigoterie athée.
Mais je préfère laisser Dom Helder Camara lui-même dire le sens de cette rencontre du 29 mai 1967, et de la commune ferveur qu'elle fit naître, tel qu'il le formula dans son livre: "Conversions d'un évêque".
Il y a eu ma première rencontre avec Roger Garaudy. Nous participions ensemble à une réunion organisée par un mouvement américain qui faisait beaucoup d'efforts pour susciter des réflexions et des initiatives à partir de l'encyclique Pacem in terris de Jean XXIII. Après trois jours, quatre jours même, de vie et de travail ensemble, je sentais que, pour l'essentiel, Roger Garaudy et moi pensions de la même manière. Nous étions des frères.
Je lui ai dit alors: "Roger, si nous faisions un pacte ? Vous, je vous charge d'obtenir surtout deux choses.
Vous savez qu'il y a des marxistes qui transforment Marx en une statue. Ils pensent qu'être marxiste, c'est toujours répéter, à la lettre, ce que Marx a dit, et toujours faire ce que Marx a fait. Ils ne se rendent pas compte que, toujours fidèle à la réalité, Marx ressentirait aujourd'hui les choses d'une manière différente.
Par exemple, il n'est pas vrai de toujours répéter qu'il y a une liaison nécessaire entre religion et aliénation. Je suis le premier à reconnaître qu'il y a eu dans le passé, et malheureusement encore aujourd'hui, des groupes religieux qui présentent la religion d'une manière trop passive, qui en font vraiment un opium pour le peuple et qui en viennent à créer une aliénation. Mais je vous asure qu'il y a dans toutes les religions, et pas seulement dans le christianisme, des personnes, des groupes, des minorités qui travaillent pour que la religion, au lieu d'être aliénée et éliénante, soit une force de libération: libération du péché et des conséquences du péché, de l'égoïsme et des conséquences de l'égoïsme. Si vous arrivez à comprendre cela, tâchez de faire que les marxistes ne lient plus nécessairement religion et aliénation. C'est le premier point.
D'autre part, pensez-vous qu'il y ait une liaison nécessaire entre socialisme et matérialisme, ou bien est-il possible, comme je le pense, d'être vraiment socialiste sans adhérer au matérialisme dialectique ?
De mon côté, je m'engage à faire tout mon possible et à faire invenir d'autres personnes plus influentes pour obtenir de l'Eglise qu'elle accepte le socialisme."
"Biographie du 20e siècle", Tougui, 1985, pp 228-229
lundi 1 juin 2009
Une ambition planétaire
Article paru
le 12 avril 1995 dans "L'Humanité"
et qui pour l'essentiel conserve son actualité et sa pertinence au moment où l'on nous demande de participer "malgré nous" (voir le non au traité constitutionnel ! ) à l'actuelle "construction européenne".
Le philosophe Roger Garaudy n’est pas un inconnu pour les lecteurs de « l’Humanité ». Depuis qu’il a été exclu du PCF en 1970, son cheminement singulier, du christianisme à la religion musulmane, n’a pas dévié de la grande route de la libération humaine.
Y a-t-il une constance de principe dans votre appel à voter Robert Hue ?.
Je n’ai aucune hésitation à voter pour Robert Hue par fidélité au marxisme qui, depuis soixante ans, m’aide à comprendre le monde car, en dépit des criailleries, pour ma part, j’avais dit en 1970 que l’Union soviétique n’était pas un pays socialiste, et par conséquent, ce qui s’est effondré avec l’Union soviétique, ce n’est pas le marxisme, c’est sa caricature, comme je l’ai montré dans « Souviens-toi ! Brève histoire de l’Union soviétique » (1). Le marxisme est en effet plus vivant que jamais. Il y a deux grands théoriciens du capitalisme, Adam Smith, prétendant que si chacun poursuit son intérêt personnel, l’intérêt général sera réalisé ; et Karl Marx disant, à partir de la critique de Smith, que le capitalisme créera de grandes richesses, mais aussi d’immenses misères.
On voit aujourd’hui qui avait raison…
Les choses sont claires. Nous vivons dans un monde cassé entre le Nord et le Sud, entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, au Nord comme au Sud. Les 20% les plus riches de la planète disposent de 83% du revenu mondial ; les 20% les plus pauvres de 1,4%. Le résultat de cette cassure, c’est que 40 millions d’êtres humains meurent chaque année de malnutrition ou de faim. C’est dire que le modèle de croissance de l’Occident coûte au monde l’équivalent d’un Hiroshima tous les deux jours. Dans le monde industrialisé, l’on dépasse les 30 millions de chômeurs. Certains prétendent que la croissance réduira le chômage. Or, la productivité accrue par les sciences et les techniques chasse l’homme de l’entreprise. Là encore, je me sens tout à fait aux côtés de Hue lorsqu’il propose que cette croissance ne profite pas seulement aux propriétaires des moyens de production, mais que la durée du travail soit indexée sur les progrès de productivité.
Cela permettrait-il de s’attaquer au chômage ?
On nous promet, avec l’Europe, un marché de 300 millions de clients, en omettant de dire qu’il s’agit de 300 millions de concurrents sur le marché du travail. Et, là encore, je suis heureux que Hue ait placé la lutte contre Maastricht au centre de sa campagne. Il devient en effet chaque jour plus clair que Maastricht est une cause majeure des malheurs des Français, non seulement des agriculteurs en exigeant des jachères, mais de tous les travailleurs en encourageant, sous prétexte de compétitivité européenne, le nivellement par le bas des conditions de travail (sous le nom de flexibilité), en liquidant toutes nos industries, de l’aviation à l’informatique, en bafouant notre culture par l’invasion du cinéma et de la télévision américains, et en faisant de notre armée les supplétifs des interventions impérialistes.
Rien à espérer, donc, dans le cadre du traité de Maastricht et de ses prolongements ?
Le traité de Maastricht répète à trois reprises que l’Europe ne peut être que le pilier européen de l’Alliance atlantique. Comment donc inverser les actuelles dérives pour résoudre à la fois le problème du chômage, celui de la faim dans le monde et celui de l’immigration qui sont un seul et même problème, comme je l’ai montré dans mon dernier livre « Vers une guerre de religion ? Le débat du siècle » (2), en montrant que ce n’est pas une guerre contre l’islam ni contre le marxisme, mais contre tous ceux pour qui la vie a un sens et pour qui le monde est un, une guerre donc contre cette religion dominante et qui n’ose pas dire son nom, le monothéisme du marché et l’idolâtrie de l’argent. Comme solution concrète et déterminante au problème de chômage, c’est un changement radical de nos rapports avec le tiers-monde. Tant que les trois cinquièmes du monde seront insolvables, subsisteront le chômage, la faim et l’immigration.
Quels remèdes préconisez-vous ?
D’abord l’abolition de la dette. Le mot même est un mensonge. Qui rendra au Pérou les 185.000 kilogrammes d’or qui lui ont été pillés ? Les pays du Sud sont endettés parce que cinq cents ans de colonisation ont déstructuré leurs économies pour en faire des appendices des économies de la métropole. Et, enfin, cette dette est remboursée depuis longtemps. Par exemple : l’Algérie doit 26 milliards de dollars et paie, chaque année, 8 milliards de dollars pour le remboursement du capital et des intérêts. Ensuite, suppression de toute aide aux gouvernements. La France dépense chaque année 40 milliards de francs sous prétexte d’aide au développement ; 95% de cette masse n’est pas de l’aide, elle est absorbée, d’une part par les bénéficiaires comme Mobutu, soit pour acheter des armements contre leur propre peuple, soit pour exporter, comme si c’était leurs biens propres, ceux-ci dans les banques et les paradis fiscaux.
Enfin, des prêts publics ou privés doivent être accordés directement aux organisations de base (coopératives, syndicats ou groupements de producteurs) et pour des projets précis d’utilité publique en priorité pour les régions agraires et l’autosuffisance alimentaire (équipements agricoles, forages de puits, construction de routes, d’écoles…). Là encore, seul le Parti communiste peut transformer ces rapports. Tant que trois milliards d’êtres humains sur cinq demeurent insolvables, il ne s’agit pas de mondialisation, mais d’américanisation et de marchandisation.
Contre les mirages de la croissance aveugle et de l’Europe, l’exigence des reconversions nécessaires peut créer des millions d’emplois et viser ce que Marx considérait comme le but essentiel du socialisme : donner à tous les enfants, à toutes les femmes, à tous les hommes, à quelque civilisation qu’ils appartiennent, les moyens économiques, politiques, culturels de développer pleinement toutes les richesses qu’ils portent en eux.
ARNAUD SPIRE
(1) « Souviens-toi ! Brève histoire de l’Union soviétique ». Editions Le Temps des Cerises, 1994. 128 pages, 80 francs.
(2) « Vers une guerre de religion ? Le débat du siècle ». Préface : Leonardo Boff. Editions Desclée de Brouwer, 1995. 182 pages, 98 francs.
