lundi 21 décembre 2009
Teilhard de Chardin: questions pour un monde en devenir
Introduction à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin (Résumé)
Avec la fin des repères traditionnels, la perte de toute transcendance et la victoire du matérialisme, l'humanité est menacée par la conviction de l'absurdité des choses et un repli dangereux sur l'égoïsme et l'intérêt à court terme.
Pour Teilhard de Chardin, l'Univers est cohérent, il a un sens, et sa prétendue absurdité ne peut recevoir aucune confirmation scientifique.
L'Evolution de l'Univers ne se poursuit pas au hasard. Elle laisse entrevoir une orientation dont la constance se manifeste au cours de milliers de siècles. Elle offre à l'Humanité de participer activement à une véritable Odyssée.
L'Evolution progresse toujours vers plus d'organisation, dans le sens d'une complexité croissante. Lorsqu'un assemblage de particules atteint un certain degré de complexité, on y constate l'émergence d'un phénomène que nous appelons "la Vie".
Chez les êtres vivants on constate l'émergence de ce que nous appelons "la Conscience".
Cette conscience s'accroît proportionnellement à la complexité des organismes. Dans cette perspective, l'Evolution atteint avec l'Homme un point culminant de complexité.
Au degré de complexité atteint par le cerveau de l'homme, on constate l'apparition de la "Conscience Réflexive". Elle est d'une importance décisive car elle permet à l'Homme de manier des idées comme des objets, de former des jugements et d'intervenir sur son environnement.
Avec la pensée réfléchie commence la liberté et avec elle la possibilité pour l'homme de prendre une part de plus en plus active et responsable au processus universel de l'Evolution.
Inséré lui-même dans le mouvement organisateur qui, depuis des siècles, travaille le monde, l'Homme, à l'instar de toutes les particules constituant l'Univers, tend à "s'organiser".
Il ne devient véritablement lui-même que dans la mesure où il s'associe volontairement avec ses semblables pour former des communautés. "L'union différencie".
Une super-humanité établie sur la base de relations et connexions de toute nature établies entre des hommes libres, cultivant leurs différences pour en tirer parti, mais liés entre eux par des relations d'ordre spirituel cherche à voir le jour: c'est la noosphère.
Cette unification de l'humanité ne peut s'opérer sous l'effet de la contrainte.
L'effacement de l'homme devant un tout considéré comme une "fin" en soi équivaudrait, pour chaque individu à une régression vers la mécanisation, et non à un progrès.
La "planétisation", pour constituer véritablement un progrès dans l'évolution, ne doit rien retirer aux individus, mais au contraire développer leurs personnalités et leurs différences.
Seule une association de personnes, réalisée librement par affinité mutuelle, et par attrait collectif pour l'unité d'un monde en croissance vers l'esprit, peut prolonger le processus de complexification.
C'est une mystique de l'ordre de l'amour sur un chemin long et semé d'embûches.
Parvenu au stade de la pensée réfléchie, l'homme devenu conscient de l'Evolution en devient responsable. Il a le pouvoir de la seconder ou de la combattre.
Comme l'homme a un besoin fondamental de sens, la cohérence de l'Evolution implique qu'il y découvre un horizon qui l'attire, l'espoir de plus grands accomplissements justifiant ses efforts et sa persévérance.
C'est pourquoi, en dépit des vicissitudes du court terme, Teilhard croît en l'Avenir.
Cet horizon, résultant de la convergence des lignes d'unification qui se sont déssinées dans le passé, se présente comme un champ d'attraction situé dans l'Avenir: Oméga.
Dés l'instant où la Pensée réfléchie et la Personnalisation sont des phénomènes apparus dans le monde à l'échelon humain, il est nécessaire que l'Energie universelle - sous peine de se révéler moins évoluée que les éléments qu'elle anime - soit elle-même une énergie pensante, et possède tous les attributs d'une personne.
Teilhard instaure, par sa vision du Monde, une véritable mystique de l'action.
L'action n'est, en aucune manière, un mode dégradé de relation au Divin. Elle fait de nous des co-créateurs de Celui que Teilhard appelle le "Dieu de l'En-Avant".
Jacques Masurel , Questions pour un monde en devenir, Aubin Editeur, pp 67 à 70
Petit livre de 100 pages d'aprés un texte de 1961 de Paul Misraki, actualisé par J. Masurel, illustré d'extraits significatifs de l'oeuvre de Teilhard, et complété de renseignements pratiques. Je n'ai à ce jour rien trouvé de plus clair pour aborder une pensée originale et parfois difficile. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? [ndlr]
vendredi 18 décembre 2009
L'humanité au coeur des peuples, par Oscar Fortin
Il y a de ces périodes où les évènements se bousculent plus intensément et plus rapidement qu’à certaines autres époques. Nous vivons tous, comme individus, comme sociétés et comme peuples, dans des « bulles » qui constituent, à un moment ou l’autre, ce qu’est le monde pour nous. Un vieux proverbe yiddish dit : « Pour le ver qui vit dans un radis, le monde entier est un radis. » C’est vrai pour nous qui vivons dans une culture, dans un système politique, dans une croyance religieuse, dans un système économique et qui pensons qu’en dehors de ces formes d’appartenance, c’est le néant. Ces « bulles » sont nos repères jusqu’à ce que nous en sortions.
L’histoire nous enseigne qu’il y a de ces « bulles » qui éclatent sous la pression de consciences qui n’arrivent plus à s’accommoder d’un monde qui étouffe et déshumanise.
Les plus âgés se souviendront des années 1950 et 1960, marquées par
l’éclatement de bulles dans plusieurs secteurs. Il y a eu l’éclatement
de la bulle sociale avec la montée des mouvements
sociaux, celle des travailleurs et des syndicats, celle des luttes
révolutionnaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie. On se
souviendra de mai 1968, en France, mais aussi de toutes les autres
manifestations importantes dans les pays du Nord et du Sud, de l’Est et
de l’Ouest. Il y a eu, également, l’éclatement de la bulle morale et religieuse
que les mouvements hippies des années 1960 et la tenue du Concile
Vatican II illustrent merveilleusement bien. Plus près de nous,
n’assistons-nous pas à l’éclatement de la bulle de systèmes économiques et politiques qui
nous retiennent dans un monde de moins en moins crédible, de plus en
plus exclusif, discriminatoire et fermé aux exigences d’une conscience
humanitaire ouverte à tous les peuples de la terre ?
Si « la bulle des cavernes », il y a de cela des millénaires, n’a pu retenir l’arrivée de l’ « HOMO SAPIENS », l’HOMME PENSANT, et qu’il en fut de même des autres « bulles
» qui se sont formées tout au long de son histoire, comment n’en
serait-il pas de même pour celles qui nous enferment aujourd’hui dans
un monde qui nous garde à l’étroit ? Le père Teilhard de Chardin, ce
grand paléontologue du siècle dernier, bien connu pour sa vision sur
l’évolution de l’Univers et de l’Homme, disait « qu’un courant héréditaire et collectif de réflexion s'établit et se propage : l'avènement de l'Humanité à travers les Hommes". Selon cette pensée, l’évolution de l’HOMO SAPIENS suit son cours. Son développement dans l’Histoire se mesure à la qualité de l’HUMANISME dont il est l’incarnation.
Un regard rapide sur le monde qui
nous entoure nous laisse plutôt avec la déprime. Les oligarchies et les
empires continuent à faire la loi et à imposer leurs volontés aux deux
tiers de l’Humanité. Ils ont la force des armes, celle de la corruption
et de la manipulation. Un peu plus nous les prendrions pour des dieux
alors que le monde auquel ils nous convient est fondé sur le mensonge,
l’hypocrisie, l’exploitation et la cupidité. Une situation pratiquement
irréversible, tellement les moyens sont disproportionnés entre les uns
et les autres. Pourtant, il y a quelque part une CONSCIENCE qui n’a pas abdiqué et qui porte la force de ce « courant héréditaire et collectif » à laquelle ces forces stagnantes de l’évolution ne sauraient résister. Ne
vivons-nous pas à une époque où la « conscience des personnes et celle
des peuples » se trouvent à la croisée des chemins où elles doivent
faire siens, soit les impératifs d’une Humanité inclusive ou soit la
cupidité d’une Humanité qui en exclut les deux tiers? N’est-ce pas là le défi que les personnes et les peuples devront relever en ce XXIème siècle?
En Amérique Latine, des personnes et des peuples répondent à ce défi en redonnant la parole à leur conscience et en répondant oui à une HUMANITÉ toujours plus inclusive.
Les oligarchies, les hiérarchies et l’Empire s’y résistent. Tous les
arguments et tous les moyens sont bons. Par contre, l’histoire de
l’évolution nous enseigne qu’autant les forces de la matière n’ont pu
retenir, il y a des milliers d’années, l’émergence de l’HOMO SAPIENS,
autant les forces oligarchiques et ses alliés ne sauront retenir
l’émergence de l’HOMME NOUVEAU, CONSCIENCE DES CONSCIENCES.
Le combat de David contre Goliath se poursuit, mais la force physique
ne peut en aucun temps rivaliser avec la force morale des consciences.
Je regrette que nos médias se fassent si peu l’écho de l’émergence de cette HUMANITÉ INCLUSIVE
et de ceux et celles qui s’en font les prophètes et les instigateurs.
Je me considère un privilégié, assis aux premières loges, lorsque je
lis les réflexions de Fidel Castro, que j’écoute les propos d’Évo
Morales, cet homme hors du commun, que je ressens dans le plus profond
de mon être l’inspiration que portent les discours d’Hugo Chavez. Je
suis émerveillé lorsque je vois arrivé, à la Présidence de l’Uruguay,
un homme dont la trajectoire a été un long chemin de croix, 15 années
en prison, torturé, humilié, mais resté toujours serein et sans
rancune. Avant tout, aimant de son peuple, de la justice, de
la vérité, et de beaucoup d’humanité. Une véritable préfiguration de
cette HUMANITÉ à laquelle nous aspirons tous et toutes et à laquelle
nous somme conviés. Ce n’est certainement pas en écoutant
Michelletti du Honduras, Uribe de la Colombie, Alan Garcia du Pérou,
Hilary Clinton des États-Unis ou Harper du Canada que je vais trouver
ce fil d’Ariane conducteur de l’évolution de l’homme vers une HUMANITÉ INCLUSIVE.
« L'Issue du Monde, les portes de l'Avenir, l'entrée dans le super-humain, elles ne s'ouvrent en avant ni à quelques privilégiés, ni à un seul peuple élu entre tous les peuples ! Elles ne céderont qu'à une poussée de tous ensemble, dans une direction où tous ensemble peuvent se rejoindre et s'achever dans une rénovation spirituelle de la Terre. » ( Teilhard de Chardin, Le Phénomène Humain, p. 245)
Oscar Fortin
Québec, le 17 décembre 2009
Cet article vient de paraître sous le titre "La conscience des consciences: l'humanité au coeur des peuples" sur le site ami d'Oscar:
dimanche 13 décembre 2009
Comment créer une éducation à visage humain ? par Roger Garaudy
Au moment où l'enseignement de l'histoire est mis en question pour les classes de terminale scientifique, ce texte de Roger Garaudy va bien au-delà de ce seul enseignement pour évoquer la transcendance et le mythe bien compris, comme fondations d'une éducation tournée vers l'invention du futur et non la perpétuation des aliénations du passé.
L'homme est l'animal qui crée des outils et des tombes.
Depuis Darwin des savants ont recherché les " chaînons manquants " permettant de passer de l'anatomie des singes à celles des hommes. Peu à peu, du pithécanthrope, découvert à Java par Dubois en 1890, aux découvertes de Leakey en 1959 à Oldoway (en Afrique orientale) et à ses successeurs, ces chaînons se sont multipliés, mais même s'il existe encore des découvertes anatomiques, d'autres paléontologues, pour combler ces lacunes, le problème n'est pas seulement celui de la similitude des structures: l'on est assuré de la naissance de l'homme lorsqu'à proximité de tels ossements préhistoriques l'on trouve des outils et des tombes.
C'est là que se situe la naissance de l'homme.
Marx a marqué la différence fondamentale entre l'évolution biologique et l'histoire humaine: les animaux ont subi l'une en perpétuant les instincts, les hommes ont fait l'autre en transformant l'outillage et l'environnement.
Sans doute le singe peut casser une branche ou ramasser un caillou pour assurer par exemple sa défense, mais il les rejette, le danger passé. L'homme, taillant un bâton ou un silex le conserve comme un moyen pour accomplir une multiplicité ultérieure d'actions. Ce détour est la première abstraction de l'acte de combattre, de tailler ou de construire.
La tombe est un autre témoin: la dépouille d'un homme n'est pas abandonnée dans la nature pour y être dévorée par d'autres espèces animales, ou pourrir. Le fait de creuser la terre et de recouvrir le cadavre, ou d'arranger des pierres pour le protéger, parfois même de l'ensevelir avec ses armes ou même des ustensiles et des aliments, est la première affirmation que la mort n'est pas seulement la fin de la vie biologique, mais plutôt le passage à une autre forme d'existence. Celui qui a organisé cette première célébration d'un au delà de la vie animale a au moins posé une question sur l'avenir, fût-il mystérieux.
Le mythe apportera une réponse à ce dépassement. Il est la naissance du sens au delà du fait. L'ébauche d'une transcendance, d'un franchissement de la réalité simplement perçue et subie, pour en expliquer l'origine ou pour en dessiner les fins.
Tel est l'homme. Déjà trop grand pour se suffire à lui-même, et projetant en des héros qui le dépassent, le chemin de ses futures grandeurs: Prométhée inventant le feu et les arts, ou, pour les chinois, le légendaire empereur Yu le Grand qui maîtrisait les torrents et créait l'ordre dans la répartition des eaux.
Ces mythes ne sont pas des ancêtres mineurs du concept, ils contribuent à le dépasser, ne se contentant pas, comme le concept, de découper le réel, mais anticipant le futur.
...
Le point de départ de l'éducation, c'est cet acte créateur de l'homme.
C'est aussi son point d'arrivée: faire de chaque homme un homme, c'est-à-dire un créateur, un poète.
Comment alors peut se situer la création artistique dans le développement de l'acte humain du travail, de la création continuée de l'homme par l'homme?
Comment le mythe peut-il être une composante de l'action pour transformer le monde?
S'il est le langage de la transcendance, cette transcendance ne peut être pensée en termes d'extériorité ni de puissance: ni transcendance d'en haut d'un Dieu, ni transcendance d'en bas d'une nature donnée toute faite.
Le mythe n'est pas participation mais création.
Le mythe chez Marx, n'est pas, comme chez Freud, une traduction, même sublimée, du désir, mais un moment du travail.
Différence fondamentale, car le désir prolonge la nature alors que le travail la transcende.
Faire du travail la matrice du mythe, comme d'ailleurs de toute culture par opposition à la nature, nous permet déjà de tracer une ligne de démarcation entre le symbole onirique et le symbole mythique. Le premier est expression ou traduction du désir, le second est un moment de la création continuée de l'homme par l'homme, sous forme poétique, prophétique, militante, mais toujours prospective.
Ainsi est écartée la confusion entre le mythe proprement dit et ce que l'on appelle faussement de ce nom: si le mythe est ce moment du travail par lequel l'émergence de l'homme s'affirme avec cette dimension nouvelle de l'être: l'efficace du futur, l'on ne saurait appeler mythe ce qui est simple survivance du passé, la raison paresseuse et dépassée de l'allégorie ou des fables étiologiques. Pas davantage ce qui est simple reproduction ou conservation du présent par une image qui devient norme de conduite. Ce stéréotype social, démultiplié par la propagande ou la publicité, est illusion et aliénation. Il tend non à promouvoir l'histoire mais au contraire à l'arrêter en donnant seulement un visage au désir; et en laissant l'homme tourner en rond, dans le cercle fermé de l'instinct. Les variantes en sont nombreuses, depuis la propagande hitlérienne de la race, ou l'érotisme comme moyen de publicité. Jusqu'à cet ersatz dégradé du héros mythique que constitue l'idole, offrant à la jeunesse l'illusion compensatrice d'une vie aliénée, d'une vie par procuration grâce à l'inflation du mythe: Diana pour Bérénice, Madonna pour Aphrodite...
Il est des mythes qui ne nous servent à rien ou qui nous desservent. Ils ne mènent nulle part. Il en est d'autres qui nous orientent vers le centre créateur de nous-mêmes, qui nous ouvrent des horizons toujours neufs et nous aident à franchir nos limites. Mythes clos, ou mythes ouverts qui sont en vérité les seuls mythes authentiques.
Nous réserverons le nom de mythe à tout récit symbolique rappelant l'homme à sa vérité d'être créateur, c'est-à-dire défini d'abord par l'avenir qu'il invente, et non par le passé de l'espèce qui simplement le pousse par l'instinct et le désir.
De tels mythes ne sont pas nécessairement des produits d'une mentalité primitive.
Ils impliquent un double arrachement au donné: à la nature extérieure et à notre propre nature. Ils sont un retour au fondamental: l'homme qui se dresse qui sait dire: non! à l'égard de ce qui lui est donné comme réalité.
Marx nous invitait à expliquer ainsi la fascination durable, à travers les siècles, des grands mythes, comme exprimant l'enfance de l'homme, se refusant à définir la réalité par la seule nécessité de l'ordre existant dans la nature ou la société, qu'il s'agisse de Prométhée, d'Icare, d'Antigone ou de Gilgamesh, tous affrontant l'avenir au delà de l'actuellement possible.
Dans chaque grand mythe, qu'il soit poétique ou religieux, l'homme ressaisit sa propre transcendance par rapport à tout ordre donné.
Et cela à partir de cette dimension spécifiquement humaine du travail: la présence du futur comme levain du présent.
Le propre des grands mythes comme "ouverture vers la transcendance" est plus maîtrise du temps que sortie du temps. "Le grand temps" du mythe permet à l'homme de revivre le matin du monde -- le moment de la création, de ne pas se saisir seulement comme un fragment du cosmos, pris dans le tissu de ses lois, mais comme capable de le transcender, d'intervenir comme créateur.
Prométhée ou Antigone, tout comme d'ailleurs les prophètes d'Israël ou les récits évangéliques, nous disent qu'un nouveau départ est possible, que je puis recommencer ma vie et changer le monde. C'est ce qu'il y a de plus précieux dans ce "pouvoir d'interprétation" du mythe.
Jésus vient révéler à chacun que le présent n'est pas ce maillon nécessaire entre le passé et l'avenir dans la trame d'un destin, mais que "le présent est le temps de la décision". La transcendance, c'est la possibilité d'un commencement absolu.
La transcendance n'est pas seulement un attribut de Dieu mais une dimension de l'homme, le mythe est le rappel de cette transcendance, et l'appel, adressé à l'homme, d'exercer son pouvoir d'initiative historique.
Le sens de l'histoire est né avec le premier homme, avec le premier travail, avec le premier projet. Ce sens s'enrichit de tous les projets des hommes. Il demeure toujours une tâche à accomplir et une création.
Le mythe n'est donc pas technique d'une sortie de l'histoire mais au contraire rappel de ce qui est spécifiquement historique dans l'histoire: l'acte d'initiative humaine.
Le héros mythique est celui qui prend conscience d'une question posée à l'homme par une situation historique, qui en découvre le sens humain (c'est-à-dire dépassant la situation) et dont la victoire, ou l'échec même, constituent pour nous un éveil de responsabilité pour la solution des problèmes de notre temps.
Il n'est donc pas possible de dire, comme le fait Freud dans Totem et Tabou, que la mythologie est au groupe ce que le rêve est à l'individu: le rêve n'est que traduction d'une réalité préexistante, le mythe est un appel à franchir nos limites; il est ce que Baudelaire disait de l'oeuvre de Delacroix: "une pédagogie de la grandeur" (Pléiade, p. 1117).
Le travail a le rôle premier et constitutif dans la genèse du mythe qui en est un moment. Le travail animal est sur le simple prolongement du désir et des besoins de l'espèce, mais ce qui caractérise le travail spécifiquement humain, c'est l'émergence du projet, la création d'un modèle qui devient la loi de l'action.
Ce qui constitue la spécificité du symbole mythique, par rapport au symbole onirique, c'est précisément cette émergence du modèle.
Lévi-Strauss écrit: "l'objet du mythe est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction" et il ajoute: "peut-être découvrirons-nous un jour que la même logique est à l'oeuvre dans la pensée mythique et dans la pensée scientifique."
Lévi-Strauss, comme Bachelard, a eu le mérite de souligner l'unité fonctionnelle du mythe et de l'hypothèse scientifique dans la notion de "modèle" qui les inclut.
Hector ou Oedipe Roi, comme les histoires des dieux, sont des interrogations sur le sens que l'homme peut découvrir ou donner à sa vie. Pas seulement une expression de ce qu'il est, mais une interrogation sur ce qu'il peut, et une exigence d'aller au delà.
La réalité ce n'est pas seulement une nature donnée avec sa nécessité propre, c'est aussi cette seconde nature créée par l'homme, par la technique et l'art, et c'est aussi tout ce qui n'existe pas encore, l'horizon toujours mouvant du possible humain.
Le mythe ne peut être conçu seulement comme un rapport à l'être, mais comme un appel à faire. Il nous révèle non une présence mais une absence, un manque, un vide qu'il nous somme de combler.
Ces mythes portent témoignage de la présence active, créatrice, de l'homme, dans un monde toujours en naissance et en croissance. Chaque grande oeuvre d'art est l'un de ces mythes.
Le réel n'est pas un donné mais une tâche à accomplir.
Le passage du concept au symbole est remise en question de tout ordre fini au sens d'achevé et conscience qu'il est simplement fini par comparaison à l'infini. Il s'agit cette fois d'une conversion au sens strict: nous étions jusque là, par les sens ou par les concepts, tournés vers ce qui est déjà fait, le mythe nous enjoint de nous tourner vers ce qui est à faire. Il nous appelle à n'être pas seulement constructeurs d'objets ou calculateurs de rapports, mais donateurs de sens et créateurs d'avenir. Le symbole exige ce décollement à l'égard de l'être, ce dépassement de l'être dans le sens et dans la création. Un proverbe bouddhiste dit: "Lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt."
Définir le mythe comme langage de la transcendance, ce n'est point négation de la raison mais dépassement dialectique dans une raison qui a conscience de se transcender toujours elle-même avec les ordres provisoires qu'elle a déjà constitués.
La mythologie c'est la déchéance intégriste du mythe comme le scientisme est la déchéance dogmatique de la science. La mythologie c'est la prétention de retenir seulement la lettre du mythe et non pas son esprit, le matériel du symbole et non sa signification. Antigone ne nous toucherait guère si elle n'était qu'obstination à accomplir le rite des funérailles de Polynice, et la Résurrection du Christ ne bouleverserait pas la vie des hommes depuis deux millénaires, s'il s'agissait d'un problème de physiologie cellulaire ou de réanimation.
Le mythe, libéré de la mythologie, commence là où le concept s'arrête, c'est-à-dire avec la connaissance non de l'être donné, mais de l'acte créateur. Il n'est pas reflet d'un être mais visée d'un acte. Aussi ne s'exprime-t-il point par concepts mais par symboles.
Il est l'acte créateur saisi du dedans, par l'intention qui l'anime. Cette connaissance, ce niveau de connaissance, n'a pas pour objet l'universel mais le personnel et le vécu. Elle donne sens à la création et déclenche l'acte créateur. Elle est appel, elle est acte, elle est personne: Hamlet, Arjuna ou Faust, ne peuvent se circonscrire en concepts mais seulement s'exprimer en un style de conduite personnelle par une réactivation de l'initiative historique du héros.
Le mythe, en son sens le plus élevé, se situe donc au niveau de la connaissance poétique et de la décision responsable et libre de l'homme. A ce niveau seulement, celui de la saisie de l'acte créateur et du choix l'on peut à la fois instituer et découvrir le sens de la vie et de l'histoire. Car ce sens on ne se contente pas de le découvrir comme du sommet d'une montagne on découvre un paysage: c'est tout un de recevoir ce sens par la connaissance et de le donner par l'action, de le vivre, dans le mythe, comme savoir et comme responsabilité, de parcourir, par la connaissance de l'histoire passée, le panorama du développement antérieur et de participer à la réalisation pratique, militante, de cette signification. Dans le mythe se révèle l'ordre, au double sens d'harmonie et de commandement.
Roger Garaudy, L'avenir mode d'emploi, Editions Vent du Large (extraits)
Foi
Qu'importe ce qu'un homme dit de sa foi. Ce qui importe est ce que cette foi fait de cet homme.
Roger Garaudy, Avons-nous besoin de Dieu ?, Desclée De Brouver éditeur, p132
jeudi 10 décembre 2009
Des pressions intolérables du Crif sur les représentants de la République
Communiqué de l'Association France Palestine Solidarité (AFPS)
La France se renie. Le prix des droits de l’Homme de la République française ne sera pas remis au PNGO au Ministère des Affaires étrangères.
Nous apprenons avec consternation et colère que le Ministère des Affaires étrangères a cédé à des pressions intolérables en démocratie.
Chaque année la France décerne le prix des droits de l’Homme de la République française à des associations qui ont fait montre de détermination et de courage pour les faire respecter, dans des conditions souvent très dures. Les lauréats sont souvent prestigieux.
Une ONG palestinienne, PNGO, est lauréate cette année.
Le PNGO, représentant quelque 200 associations et ONG palestiniennes qui travaillent dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la défense des droits humains, du droit des femmes, de la culture, de l’eau..., est emblématique de la volonté du peuple palestinien de vivre librement et dignement, dans des formes démocratiques où le droit des peuples et les droits humains ne sont pas de vains mots.
La France lui a reconnu cet honneur et s’est honorée ce faisant.
Mais le Crif, association de plus en plus communautariste qui affiche un soutien zélé aux autorités israéliennes d’occupation de la Palestine, a mené une campagne acharnée auprès du Quai d’Orsay dès qu’il fut rendu public qu’une association palestinienne de renom -et irréprochable- était lauréate de ce prix.
Alors la France s’est déshonorée. Elle a déplacé le lieu -symbolique- de remise de ce prix prestigieux. Elle se tiendra demain jeudi 10 décembre à 17 h à « Sciences Po » et non au Quai d’Orsay. La République, qui avait fait ce choix souverainement, se couche devant des pressions auxquelles il était pourtant facile de résister au nom des valeurs qu’elle est supposée représenter.
L’Afps condamne cette capitulation de nos gouvernants devant un groupe d’intérêt communautaire allié d’une puissance occupante qui ridiculise à la fois la notion de droits humains et la France.
Comment espérer alors de la patrie des droits de l’Homme ?
Paris, 9 décembre 2009
dimanche 6 décembre 2009
Garaudy et Teilhard
Roger Garaudy a souvent fait référence à Teilhard de Chardin dans ses oeuvres, il lui a consacré plusieurs articles dans diverses publications, notamment le n° de mars 1965 de la revue EUROPE. Il s'âgit ici d'un extrait de ses mémoires.
L'oeuvre de Teilhard de Chardin est un point de rencontre naturel entre le christianisme et le marxisme. Ce grand paléontologiste a découvert dans ses fouilles, près de Pékin, l'un des chaînons intermédiaires entre les mammifères les plus évolués et l'homme: le sinanthrope.
Il fonde sa vision du monde sur un évolutionnisme généralisé. Il étend le transformisme au-dessous de la vie, avec la genèse et la complexité croissante de la matière, et, au-dessus, avec l'histoire humaine en sa visée suprême: le Dieu fait homme.
C'est le contraire de l'évolutionnisme vulgaire, scientiste, qui essaie de réduire le supérieur à l'inférieur et l'homme au singe. Teilhard inverse ce mouvement, en privilégiant non les dérives descendantes de l'entropie, mais le mouvement ascendant de l'homme vers ses fins divines.
Je sens, obscurément encore (RG décrit son état d'esprit en 1951-1953, ndlr), que le Père Teilhard de Chardin, sur un autre plan, celui de la science, va dans le même sens que les prêtres ouvriers sur celui de la société: il enracine l'esprit dans la matière, comme eux l'appel du Christ dans la masse humaine. Aller vers Dieu n'exige pas que l'on tourne le dos ni à la matière ni au monde.
L'Eglise ne cessera plus d'être habitée, travaillée au plus profond d'elle-même, par ce double appel. Pourrai-je, en mon Parti (RG est alors membre du BP du PCF, ndlr), aiguiser pareille exigence ?
Au-delà des divergences sur nos visions du monde, fussent-elles irréductibles, c'est une nécessité historique, dont j'éprouve l'évidence charnelle: aider, par le dialogue, à la prise de conscience de nos fins communes - au moins de nos fins avant-dernières - et dégager les moyens d'une pratique commune pour l'avènement de l'homme.
Roger Garaudy, Mon tour du siècle en solitaire, Editeur Robert laffont, 1989, pp 209-210
samedi 14 novembre 2009
Théorie et pratique
L'homme contemporain croît plus les témoins que les maîtres, l'expérience que la doctrine, la vie et les faits que les théories.
Jean-Paul II Redemptoris missio
vendredi 6 novembre 2009
La violence faite aux femmes
S’il est un thème au cœur même de l’intime de notre société, c’est bien celui de la violence intrafamiliale faite aux femmes. Une réalité tout à la fois enfouie et omniprésente, refoulée et pourtant mise en exergue à la Une des médias, cataloguée comme “problème des femmes”, mais bien, en fait, “problème de société”, problème de notre société.
L’Union des femmes réunionnaises du Tampon avait ouvert, samedi après-midi 31 octobre, un débat sur ce thème. Un débat suivi par plusieurs centaines de personnes qui ont eu ainsi l’occasion d’entendre les interventions des invités, autant d’éclairages issus d’expériences concrètes, qu’elles soient professionnelles, associatives, familiales…
Beaucoup d’informations ont été ainsi données, beaucoup de réflexions ont été développées, toutes allant dans le sens d’une compréhension non simplificatrice de réalités relationnelles extrêmement complexes. De ces échanges très riches, que j’ai suivis non seulement avec intérêt, mais avec émotion, je choisirai de ne retenir qu’une petite partie de ce qui m’a le plus frappé, en laissant donc jouer ma subjectivité.
La femme, qui est « la moitié du ciel » (Mao Tse Toung), qui est « l’avenir de l’homme » (Louis Aragon), qui est le « poto-mitan » de la cellule familiale (sagesse réunionnaise), la femme est toujours aujourd’hui, et dans le monde entier, l’objet d’innombrables dénis d’existence. La cause de la femme dans le monde est en vérité celle de la libération des femmes ET des hommes sur notre Terre. De la même façon que Marx disait qu’un peuple qui en opprime un autre ne peut être un peuple libre, les hommes qui oppriment les femmes sont eux-mêmes sous le joug d’une servitude.
La dévalorisation est une arme de destruction massive exercée contre les femmes. Elle est dans la tête des hommes oppresseurs. Elle engendre une agression sur la femme, une agression qui vient en quelque sorte de l’extérieur. Mais elle ne s’arrête pas là et peut très souvent se muer en destruction de l’intérieur : dévalorisation intériorisée par la femme, souvent toute jeune, aliénation tragique qui consiste à se percevoir au travers du regard de l’autre, et de pas n’importe quel autre, de celui qui, précisément, vous déshumanise.
L’antidote à ce poison de la dévalorisation et de l’aliénation réside — cela a été répété par plusieurs intervenantes — dans L’ÉDUCATION. « L’éducation du respect », a dit Marylène Berne dans son introduction. L’éducation de l’égalité (ce qui n’exclut pas les différences). L’éducation qui doit sortir du formatage et du conditionnement aux rôles sociaux que la société impose aux filles, futures femmes, et aux garçons, futurs hommes (… et futurs “machos” ?). À propos de cette éducation, pierre angulaire du problème des violences faites aux femmes, une intervenante, la responsable de SOS Détresse, a dressé le tableau lourd de menaces du « ti coq de la famille, qui ne fait rien dans la case, à qui on ne forge pas le caractère. Le ti coq rencontre bien vite une jeune fille, il a besoin de cette jeune fille. Et il n’admettra pas qu’elle le quitte. Le problème est là : le petit garçon devenu grand attend tout de la femme réunionnaise ». Puis elle a poursuivi en lançant ce vibrant appel aux mamans présentes : « Mesdames, mettez les petits garçons aux travaux domestiques, comme les filles ! Et parlez, parlez à vos enfants ! ».
Qui dit problème d’éducation dit bien évidemment problème de société. Madame Baillif, qui figurait parmi les animatrices de ces échanges, a bien pu dire avec justesse : « Si les familles vont mal, la société va mal » . Et la réciproque est vraie, avec la même force. Quand notre société réunionnaise souffre des inégalités criantes, des injustices, des non-reconnaissances, des dénis d’existence sociale que l’on connaît, les familles souffrent elles aussi au plus profond, dans les relations entre parents et enfants, dans la violence entre conjoints, dans les addictions, dans les naufrages de vies…
Que d’observations à approfondir par la suite nous ont été données
durant ce débat ! Voici quelques échantillons de ces vérités à
méditer :
les
enfants ne vont pas naturellement vers leur mère battue, mais vont au
contraire souvent vers le plus fort, interprétant la domination comme
un plus.
nombre
de couples intègrent dès le début la violence dans ce qui est entre eux
une sorte de contrat tacite, l’explosion survient quand la femme battue
réalise que certaines conditions du contrat (ne pas frapper devant les
enfants, ni en public…) n’ont pas été respectées. La violence dans ces
cas est « un ingrédient présent depuis le début ». La loi familiale est parfois comme une loi mafieuse : une loi du silence.
l’action
à mener doit l’être en parallèle auprès des hommes, dont la prise en
charge est nécessaire. Il faut des groupes de parole pour les hommes
violents.
… et pour finir, ceci, dit par un homme présent, qui a rappelé à tous cette évidence si bien occultée : « Chaque homme a une partie féminine en soi » .
mardi 13 octobre 2009
Quelles alternatives au capitalisme? Entretien avec Frei Betto
| Sur http://www.michelcollon.info/ |
|
Nous avons aujourd'hui la chance de nous entretenir avec Frei Betto, écrivain, porte-voix de la Théologie de la libération et ex-conseiller du Président brésilien Lula. Quelles alternatives après le capitalisme? Et que pouvons-nous apprendre des expériences alternatives en Amérique latine?
Frei Betto, pour le temps
que vous nous accordez, je propose que nous nous épargnions la
dénonciation des aberrations du système, mais que nous commencions
directement là où de nombreux débats s'arrêtent en discutant
directement des alternatives. Quelles sont les expériences situées en
dehors de la logique capitaliste existantes qui vous ont marqué le plus
et pourquoi? Propos recueillis par Andrea Duffour |
dimanche 11 octobre 2009
Révolution ou mutation ?
On appelle "mutant", en biologie, un individu d'une espèce portant déjà en lui les caractères d'une espèce nouvelle en train d'opérer une "mutation". Par analogie, on peut appeler "mutant", dans l'histoire des sociétés, un homme ou un groupe d'hommes portant en lui le projet d'un ordre économique, social et culturel nouveau, et préparant, ainsi, une "mutation historique".
Une "mutation historique" est parfois appelée "révolution" ce qui ne présente nul inconvénient à condition de donner à ce mot son sens plein; une révolution, ce n'est ni une bourrasque de violence ni un simple changement des équipes au pouvoir; une "révolution", c'est, dans la vie d'un peuple, ce qu'est une "conversion" dans la vie d'un homme, c'est-à-dire un changement radical des fins, des valeurs et du sens de la vie et de l'histoire.
Roger Garaudy, Comment l'homme devint humain, Additif "L'Université des Mutants", Editions J.A, p 340
