dimanche 7 juin 2009
Le communisme dans le mouvement de l'histoire
Y a-t-il des formes de communisme qui ont pu exister en d'autres temps et en d'autres civilisations ?
Le mouvement de l'histoire est aussi celui des civilisations qui se succèdent selon le principe de rupture / continuité .
LA NEGATION DE LA NEGATION
Les pourtours de la Méditerranée ont été des lieux où sont nées , se sont succédées , se sont mélangées les civilisations .
C'est aussi ces pourtours , ou leur proximité , qui ont vu apparaître « le croissant fertile » et c'est dans ces territoires également que sont nées les trois religions monothéistes , lesquelles se réclament du même Dieu .
Et c'est aussi par Al-Andalous et Averroès que nous sont venus des pans essentiels de ces civilisations . Ce sont des données qu'il nous est difficile d'oublier , sauf à considérer que le « table rase » serait constitutif de l'histoire , alors qu'il serait plutôt sa négation .
Sans doute aussi faudrait-il faire appel à « la négation de la négation » pour concevoir que des formes de communisme primitif puissent trouver des développements à un stade plus avancé dans ce mouvement des civilisations .
Quel peuple de ce pourtour méditerranéen pourrait-il dire que sa culture et/ou son identité ne doivent rien à ces successions et à ces échanges ?
UN GOUFFRE ENTRE PEUPLES ET PARTIS
Le peuple , que je ne mets pas pour ma part entre guillemets , et que je le considère constitué d'individualités condamnées , si elles veulent sortir des dominations , exploitations et aliénations , à construire du commun et à agir ensemble pour changer de société .
En ces fins de tout un système , ce n'est pas seulement un « hiatus » entre peuple et partis existants , c'est un gouffre .
Sans doute conviendrait-il de revenir sur l'histoire des partis , lesquels n'ont pas toujours existé , et comme rien n'est éternel , peut-on penser qu'ils existeront pas toujours . Ce me semble « aller de soi » .
Ils semblent être apparus à un certain stade de la stabilisation du système capitaliste , mais peut-être aussi après l'expérience qu'a constitué la Commune de Paris pour les différentes classes et couches sociales , certaines « jouant » la consolidation et l'approfondissement du système , d'autres le contestant tout en s'inscrivant dans les dispositions institutionnelles et constitutionnelles le formalisant
A la mesure du rôle grandissant de l'Etat , voire d'un hyper étatisme grandissant qui se concrétisera tout aussi bien dans les pays capitalistes que dans les pays et partis se réclamant d'un communisme prenant ses distances avec des pans essentiels de l'apport de Marx , la structuration des partis devint de plus en plus complexe , se centralisera dans le sens d'une hypertrophie organisationnelle s'éloignant plus ou moins des intérêts de la classe dont ils étaient , ou se voulaient être les représentants .
LES ELECTIONS ET LA DELEGATION DE POUVOIR
Le système électoral mis en place s'affirma tout d'abord avec des restrictions censitaires et sexistes révélatrices de son fondement et se révélera être un support essentiel de la domination de classe et de la préservation du système .
En s'inscrivant dans la seule délégation de pouvoir , sans moyens de contrôle pour l'accompagner et la circonscrire , ce système électoral s'affirmera être un moyen essentiel permettant aux appareils des partis de s'éloigner , de prendre de la distance , avec les « promesses » électorales , avec les programmes électoraux , lesquels , souvent , ne reflétaient que « petitement » les besoins et aspirations des électeurs-salariés-citoyens .
Aujourd'hui , avec l'approfondissement de la crise du capitalisme , le« hiatus-gouffre » est béant . La baisse tendancielle du taux de profit conduit le système à ne plus consentir aux « cadeaux « qui lui avaient permis d'acheter la paix sociale , c'en est fini de Keynes ou du « fordisme » , les acquis des luttes précédentes sont remis en question .
TOUTES LES DIMENSIONS DE LA CRISE DU CAPITALISME
La crise du capitalisme , ce n'est plus la seule crise économique mais un ensemble de crises qui affectent de la vie de la société et de ses différents aspects . En fait , ce n'est plus seulement la crise du système mais une crise de civilisation qui appelle une nouvelle civilisation .
Il y a la crise énergétique , la crise environnementale , la crise de la faim , la crise de l'eau , mais aussi la crise des transports , de l'aménagement du territoire , du logement , de l'école et de l'Université , de la recherche , de la santé... Rien , ni personne n'est épargné !
Et il y a simultanément une crise juridique , une crise institutionnelle , une crise constitutionnelle , dont la crise des partis n'est que l'un des aspects , même s'il n'est pas secondaire .
L'essentiel des forces politiques s'est en fait intégré à l'ensemble du système et elles sont aussi dans les fins...
TOUT EST A RECONSTRUIRE
Dans un processus de ruptures / continuités, tout est à repenser , à reconstruire , y compris la forme d'organisation des forces politiques et syndicales et ce sont les salariés qui doivent construire ces organisations dont ils ont besoin aujourd'hui .
On peut penser que la centralité restera une dimension incontournable mais l'horizontalité doit connaître un grand développement avec des structures le permettant , telles les groupes de travail par thèmes , côtoyant des structures d'entreprises ou locales .
La souplesse de ce fonctionnement doit s'opposer à toute rigidité , à tout centralisme castrateur des diversités , à l'étude la plus poussée des contradictions en oeuvre dans toute situation concrète .
Et nous ne sommes plus à l'époque où Marx considérait que les chemins de fer naissants comme un atout nouveau pour la communication et l'échange des idées dans le prolétariat .
Avec Internet et d'autres supports , l'informatisation qui se généralise , il est possible de penser , dans la sphère du travail , de la production et des échanges comme dans toute la société , un développement considérable du débat interne aux organisations comme du débat public , les deux aspects se confortant pour permettre la prise de décision . Des débats et consultations rapides peuvent être organisés sur les sujets les plus divers .
PROMOUVOIR LES FORMES DE DEMOCRATIE DIRECTE
Il est bien sûr important qu'à l'informatisation des entreprises s'ajoute celle de toutes les familles et qu'à cette fin des dispositions soient prises , par exemple dans le cadre du développement des gratuités .
Il m'apparaît ainsi que des formes de démocratie directe puissent être largement promues et élargies , tout à la fois dans la vie démocratique publique et dans le débat interne des organisations , les deux aspects concourant au même objectif .
Ces dispositions , pour être véritables , doivent pouvoir s'appuyer , être conditionnées même , par ce qui est resté ignoré de l'apport de Marx , l'appropriation sociale et le dépérissement de l'Etat...
DES RUPTURES INDISPENSABLES
Comment pourrait-il y avoir passage à une autre démocratie si les richesses produites par la société , par le travail de toute la société , demeuraient confisquées par une étroite minorité de possédants des principaux moyens de production et d'échanges et si l'on n'avançait pas dans le même temps vers l'auto-administration de la société par elle-même , en prenant ainsi en considération les acquis déjà significatifs existants en ce sens dans la société actuelle et qui ne demandent qu'à être promus et généralisés .
Aussi , tout en prenant en considération tout le passé collectif dont vous parlez et qui fonde l'identité spécifique du peuple français , il convient également d'examiner les ruptures nécessaires constituant le « bond qualicatif » constitutif du changement de société .
Le passé est toujours présent mais le mouvement de l'histoire abolit sans cesse une partie du présent et voit naître du nouveau .
Depuis Héraclite on sait que l'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve . De façon plus populaire , on dit aussi que l'histoire ne repasse jamais les mêmes plats .
Et c'est le peuple qui écrit l'histoire et non les partis , forces et formes politiques . Ce peuple vit dans une société et un monde profondément différents de ceux que connaissait le début du 20eme siècle .
LE TEMPS DE L'AUTOMATION ET DE L'INFORMATISATION
Au siècle où l'automation et l'informatisation révolutionnent la production , au même titre que « jadis » la révolution industrielle , le salarié de notre temps est celui qui met en oeuvre ces outils qui transforment profondément les conditions de travail et de vie , créent une augmentation considérable de la productivité .
C'est un homme nouveau qui peut envisager la fin du capitalisme avec une conscience nouvelle de ses capacités humaines de maîtriser son présent et son avenir .
Cet homme nouveau , ce « prolétaire » de notre temps , ne peut être celui qui attend tout de structures ou organisations extérieures à lui-même -ni Dieu , ni César , ni Tribun .
C'est lui -même qui peut concevoir l'organisation dont il a besoin pour assurer son pouvoir dans la société dont il vit lui-même , et maîtrise , les transformations radicales par ce qui est son expérience concrète .
Aujourd'hui , ce ne sont pas , ou plus , « les tenants du socialisme et du communisme » qui doivent être « écoutés » par le peuple . Ce sont les organisations se fixant ces objectifs qui doivent être à l'écoute du peuple , de ses individualités , pour construire du commun dans le double processus de centralité et d'horizontalité .
Michel Peyret
jeudi 28 mai 2009
L'espérance
Le réel quelquefois désaltère l'espérance. C'est pourquoi, contre toute attente, l'espérance survit.
René Char, La parole en archipel, Poésie/Gallimard, p 153

"La complainte du lézard amoureux" (René Char) - poème illustré par Joan Miró 1947
vendredi 10 avril 2009
L'utopie associationniste
Interview de Roger Sue , professeur à l’université Paris V : "L’utopie associationniste est devenue réalisable"*
Place Publique : Qui appelait-on “socialistes utopistes” et quelles idées professaient-ils ?
Roger Sue : Le terme a été forgé par Karl Marx qui prétendait, justement, s’en distinguer en inventant le socialisme “scientifique”. Eux-mêmes ne se reconnaissaient pas dans cette expression et préféraient parler de “socialisme associationniste”.
On peut englober dans cette mouvance des gens comme Saint-Simon, Fourier, Proudhon ou Leroux en France, Godwin ou Owen, en Angleterre, Hess et Weitling en Allemagne.
Leur pensée est loin d’être monolithique. Mais le constat qu’ils dressent est, en gros, le même : c’est celui de l’échec de la révolution française, ou de son dévoiement et, en tout cas, de son inachèvement.
Prenant la mesure du développement sans précédent de la misère sociale, Pierre Leroux écrit : “Entre l’égalité considérée comme un fait et l’égalité considérée comme un principe, il y a autant de distance qu’entre la terre et le ciel.”
L’originalité de leur pensée, c’est que, tout en ayant sous leurs yeux le spectacle de l’échec de l’individualisme libéral, ils pressentent également les impasses, voire les catastrophes, auxquelles risque de mener le “collectivisme”. C’est encore Pierre Leroux qui écrit : “Le socialisme absolu n’est pas moins abominable que l’individualisme absolu”. Ils ne veulent pas revenir sur les acquis de l’individualisme, et ils refusent - à l’instar de Proudhon, notamment - tout pouvoir imposé d’en haut. Enfin, ils accordent une large place à l’expérimentation, on dirait aujourd’hui aux pratiques “alternatives”.
Place Publique. : Et c’est ce qui rend leurs idées si actuelles, selon vous ?
Roger Sue : Absolument. Il est clair qu’ils cherchent à ouvrir une authentique troisième voie, mais pas sur le mode “social-libéral” cher aujourd’hui à Tony Blair. Une voie non pas “entre” mais “au-delà” : au-delà de l’individualisme et du communautarisme, au-delà du libéralisme et du socialisme. C’est ce qui les fait se baptiser eux-mêmes “socialistes associationnistes”, le second terme étant à leurs yeux au moins aussi important que le premier.
Je vois deux autres points qui montrent l’actualité de leur pensée. D’abord, ils estiment que ce principe d’association, fondateur du lien social, doit se vivre au quotidien, dans toutes les activités de l’individu et notamment dans la sphère du travail. Pour eux, le pouvoir doit procéder de l’ensemble des associations de base qui s’associent elles-mêmes : leur vision de la démocratie est d’emblée de nature fédéraliste.
Ensuite, ils ont une vision universelle de ce principe. Dans l’un de ses ouvrages, Proudhon évoque ainsi la construction de l’Europe. Pour ces socialistes, il est clair que le principe association ne réussira que s’il s’impose au niveau mondial. Car c’en sera alors fini des communautés closes sur elles-mêmes. L’actuel mouvement altermondialiste ne fait-il pas étrangement écho à ces idées ?
Place Publique : Pourquoi donc n’ont-elles pas eu davantage d’influence sur le mouvement ouvrier naissant ?
Roger Sue : Défait par le marxisme, l’associationnisme n’a jamais réussi à s’imposer sur la scène politique, si l’on excepte la très brève révolution de 1848, fortement influencée par ses idées. Je crois que son échec politique s’explique avant tout par les conditions sociologiques et culturelles de l’époque. En fait, les socialistes associationnistes butent sur le même écueil que les révolutionnaires de 1789 qu’ils prétendent dépasser.
Le nœud du problème, c’est que la société française, tout juste sortie de l’Ancien régime, n’est pas prête à adopter le lien associatif. Car celui-ci suppose autant les sentiments d’égalité et de liberté qu’il ne contribue à les réaliser. Et les gens, dans leur grande majorité, ne se sentent ni libres, ni égaux ! De plus, le type de développement économique - alors marqué par l’intense accumulation du capital matériel et la nécessaire division entre travail manuel et intellectuel - est incompatible avec le lien associatif. C’est en tout cela que les socialistes associationnistes sont “utopistes”... pour leur époque !
Place Publique : Car ils ne le sont plus du tout aujourd’hui ?
Roger Sue : Exactement. On peut même dire que les causes structurelles de leur échec hier sont devenues celles-là même qui, aujourd’hui, laissent augurer sinon de leur victoire, du moins d’une avancée décisive.
D’abord, parce que nous sommes entrés dans une société où les gens se revendiquent comme des individus libres et égaux. Et qu’ils le manifestent de plus en plus dans le type de relations qu’ils nouent entre eux, à la base, au quotidien.
Ensuite, parce que la base économique a changé : plus nous allons vers une production tirée par l’immatériel, et plus la nécessité s’impose de bâtir les rapports sociaux sur des bases de reconnaissance, de liberté, d’égalité...
C’est ce qui explique le renouveau de l’économie sociale et solidaire, bien sûr. Mais aussi l’intérêt que de nombreuses entreprises commencent à porter au fait associatif.
Place Publique : Cette utopie devenue réalisable, les associations sont-elles les mieux placées pour l’incarner ?
Roger Sue : Sans doute, mais pas seules. Cela suppose aussi qu’elles comprennent bien l’essence du lien associatif et sa nature universelle. De nombreuses associations fonctionnent encore trop sur leur “fonds de commerce” et ont du mal à envisager elles-mêmes de s’associer.
Dans bien des cas, les individus, dans leurs relations entre eux, incarnent mieux le principe associationniste que les associations elles-mêmes, dont le fonctionnement s’inspire encore trop souvent des principes contractuels ou communautaires. Il faut qu’elles réalisent pleinement que la forme que prend actuellement le lien social rend désormais possible ce qui n’était hier qu’une utopie.
(Sur http://www.place-publique.fr/ )
samedi 4 avril 2009
Ce n'est pas l'hymne de l'OTAN !
| La paix sur Terre (chanson de Jean Ferrat) | ||||
|
| Nous ne voulons plus de guerre Nous ne voulons plus de sang Halte aux armes nucléaires Halte à la course au néant Devant tous les peuples frères Qui s'en porteront garants Déclarons la paix sur terre Unilatéralement La force de la France c'est l'esprit des Lumières Cette petite flamme au cœur du monde entier Qui éclaire toujours les peuples en colère En quête de justice et de la liberté Nous ne voulons plus de guerre Nous ne voulons plus de sang Halte aux armes nucléaires Halte à la course au néant Devant tous les peuples frères Qui s'en porteront garants Déclarons la paix sur terre Unilatéralement Parce qu'ils ont un jour atteint l'Universel Dans ce qu'ils ont écrit cherché sculpté ou peint La force de la France c'est Cézanne et Ravel C'est Voltaire et Pasteur c'est Verlaine et Rodin Nous ne voulons plus de guerre Nous ne voulons plus de sang Halte aux armes nucléaires Halte à la course au néant Devant tous les peuples frères Qui s'en porteront garants Déclarons la paix sur terre Unilatéralement La force de la France elle est dans ses poètes Qui taillent l'avenir au mois de mai des mots Couvrez leurs yeux de cendre tranchez leur gorge ouverte Vous n'étoufferez pas le chant du renouveau Nous ne voulons plus de guerre Nous ne voulons plus de sang Halte aux armes nucléaires Halte à la course au néant Devant tous les peuples frères Qui s'en porteront garants Déclarons la paix sur terre Unilatéralement La force de la France elle sera immense Défiant à jamais et l'espace et le temps Le jour où j'entendrai reprendre ma romance Dans la réalité de la foule chantant Nous ne voulons plus de guerre Nous ne voulons plus de sang Halte aux armes nucléaires Halte à la course au néant Devant tous les peuples frères Qui s'en porteront garants Déclarons la paix sur terre Unilatéralement |
jeudi 2 avril 2009
Matérialiste ou idéaliste, Marx ?
Dans les Thèses sur Feuerbach, Marx présente sa propre philosophie comme un "nouveau" matérialisme (Thèse 10) qui consiste en fait en un matérialisme de la pratique (Praxis). De l'idéalisme, ce matérialisme reprend la thèse du primat de l'activité (Thèse 1), du matérialisme la thèse du rôle déterminant des "circonstances" (Thèse 3) et des "conditions" (Idéologie allemande). La notion de pratique désigne précisément l'activité en tant qu'elle est conçue comme conditionnée par des conditions matérielles indépendantes d'elle et néanmoins modifiables par elle. Elle définit ainsi un "matérialisme pratique".
Si Marx se réclame du matérialisme, c'est en tant qu'il ne connait "qu'une seule science, celle de l'histoire", et que celle-ci doit être étudiée du point de vue d'une "conception matérialiste de l'histoire". La notion de matérialisme tire alors son sens de la critique des conceptions idéalistes de l'histoire. Dotée d'un sens essentiellement polémique, elle désigne une intention davantage qu'une doctrine: il s'agit de rapporter l'étude de l'histoire à sa base réelle en cessant d'y voir le simple développement de principes abstraits. D'où les difficultés qui surgissent dés que l'on tente de préciser le contenu du matérialisme de Marx.
Le coeur de ce matérialisme semble résider dans la thèse du caractère déterminant des "conditions matérielles" de la pratique. Déterminantes, ces conditions ne le sont cependant que relativement puisqu'elles sont elles-mêmes le produit de l'action historique. Matérielles, elle le sont également en un sens trés relatif, puisque la pratique qui les modifie dans l'histoire n'est pas seulement conditionnée par la "base matérielle" de la société, mais également par es facteurs idéels.
Avant L'idéologie allemande, et la Sainte famille, Marx hésitait à nommer sa propre entreprise théorique matérialisme. Dans les Manuscrits de 1844, il décrit sa propre position comme celle d'un "naturalisme" qui tantôt est considéré comme la synthèse du matérialisme et de l'idéalisme ou du matérialisme et du spiritualisme, tantôt comme un "vrai matérialisme". Le contenu de ce naturalisme est particulièrement problématique puisqu'il consiste en une historicisation du naturalisme feuerbachien qui, tout en insistant sur la continuité de la nature et de l'histoire, voit dans l'histoire la suppression de la nature:"de même que tout ce qui est naturel doit naïtre, de même l'homme a son propre acte générateur, l'histoire. Mais étant donné que l'histoire est consciente et que cette naissance est effectuée consciemment, elle se supprime elle-même en tant qu'acte générateur".
On retrouvera cette même tentative de conciliation des contraires que sont la nature et l'histoire, le matérialisme et l'idéalisme dans les Thèses sur Feuerbach et L'Idélogie allemande, et dans la mesure où la première Thèse semble faire pencher la balance du côté de l'idéalisme en affirmant le primat de l'activité, il est permis de se demander pourquoi la conception matérialiste de l'histoire est conçue comme un nouveau matérialisme plutôt que comme un nouvel idéalisme. En définitive, l'option matérialiste semble tenir tout autant à la connotation subversive du matérialisme et à la volonté de privilégier le point de vue de ceux d'en bas, qu'à des motifs théoriques.
Matérialisme synthétisant en lui l'idéalisme et le matérialisme, matérialisme sans matière, matérialisme "non ontologique", le "matérialisme" de Marx est pour le moins paradoxal. Si philosophie de Marx il y a, elle ne méritait donc pas d'être nommée "matérialisme historique" ou "matérialisme dialectique", notions absentes sous sa plume.
La pensée marxienne joue néanmoins un rôle fondamental dans l'histoire du matérialisme. Elle a notamment contribué à populariser l'opposition du matérialisme et de l'idéalisme, après l'avoir substituée à l'antithèse classique du matérialisme et du spiritualisme. Sans doute est-elle également à l'origine de l'incertitude qui entoure aujourd'hui encore bien des usages de la notion: "En général le mot matérialisme sert à beaucoup d'écrivains récents en Allemagne de simple phrase avec laquelle on étiquette toutes sortes de choses sans les étudier davantage, en pensant qu'il suffit de coller cette étiquette pour que tout soit dit" (Engels à C. Schmidt, 05/08/1890).
Article "Matérialisme" dans
Le vocabulaire de Marx, Emmanuel Renault, Editions Ellipses, 2001, pages 35 à 37
lundi 30 mars 2009
Antigone, figure mythique et inspirante
De ma brève et juvénile incursion chez les poètes et dramaturges grecs, le personnage qui a laissé le plus de traces dans ma mémoire est celui d’Antigone, création de Sophocle. Antigone était une rebelle, défiant les décrets arbitraires de son oncle, Créon, roi de Thèbes, au nom de l’amour, de la liberté et de la justice. Une femme libre, qu’on ne peut s’empêcher d’admirer et d’aimer. Voici son histoire sur fond de culture patriarcale.
Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, à Thèbes, Étéocle et Polynice, successeurs d’Œdipe, s’entre-tuent, le premier en défendant sa patrie, le second en défendant son droit avec l’aide d’étrangers. Créon monte sur le trône. Le même Créon qui avait déjà, par inadvertance, donné en mariage sa soeur Jocaste au propre fils de cette dernière, Œdipe. On sait ce que Freud en a conclu et quelles en furent les conséquences pour les femmes.
Le nouveau roi installe promptement sa tyrannie. Il accorde les honneurs à Étéocle, mort pour la patrie, et refuse même la sépulture à son frère, Polynice, qu’il estime un traître. Nationalisme, que de bêtises ne commet-on pas en ton nom... Le cadavre du présumé traître doit être donné en pâture aux chiens et aux oiseaux, et quiconque ignore le décret public encourt la mort. Le peuple, qui désapprouve Créon, se tient coi.
Antigone, déchirée par la mort de ses frères, mais surtout par celle de Polynice, refuse le sort qu’on réserve à ce dernier et va défier le décret : « La mort veut une seule loi pour tous », dit-elle. Elle cherche l’aide de sa soeur Ismène, qui lui répond : « Nous sommes des femmes, Antigone. Comment combattre contre des hommes ? Le pouvoir est toujours le plus fort. Il faut lui céder ou s’attendre au pire. » Dans la version moderne, les Ismène disent plutôt : « Fais attention, tu vas te ’brûler’, il ne faut pas choquer, ni déplaire, gardons ’notre place’, soyons modérées et gentilles, ne provoquons pas. Essayons d’amollir et de changer le pouvoir de l’intérieur. » Avec les résultats qu’on connaît...
Antigone va donc risquer le pire. Seule. « Le temps où il me faut plaire aux morts est plus long que celui où je dois plaire aux vivants, dit-elle à Ismène. Je ne te demande plus rien. Reste ce que tu es. » Et la jeune femme d’aller ensevelir Polynice.
L’homme doit faire la loi
Pendant ce temps, Créon reste sourd aux conseils des vieillards, de devins, de son fils qui lui apprennent le mécontentement silencieux du peuple. Il ordonne d’aller à la recherche de la personne qui a défié son décret. Antigone comparaît devant sn oncle, une Antigone qui reconnaît d’emblée son geste et dont le soldat qui l’a arrêtée dit : « Elle n’en est même pas effrayée. » C’est à regret qu’il livre « des gens comme elle, dit-il, mais, n’est-ce pas, il y a une chose qui importe avant tout : sauver sa peau ». Bien sûr... Rien n’a changé, mon vieux Sophocle. Que de lâcheté commet-on par nécessité de sauver sa peau, au XXIème siècle comme à ton époque.
« Et tu as l’audace de transgresser mes lois ? », demande Créon à Antigone, qui réplique : « Je ne pensais pas que ton décret pût mettre la volonté d’un homme au-dessus de l’ordre des dieux, au-dessus de ces lois qui ne sont pas écrites et que rien ne peut ébranler. Devrais-je, par crainte d’un homme, mériter le châtiment des dieux ? » Créon la croit-il folle ? Tant pis. « Faut-il juger la folie au tribunal d’un insensé ? », demande la fière jeune femme.
Créon fulmine. Moins parce qu’on a transgressé sa loi que du fait que ce soit une femme qui l’ait transgressée : « L’orgueil réussit mal à qui dépend d’autrui, dit-il. Cette femme (sa nièce), qui est ma sujette, viole les lois que je dicte et pense s’en tirer en faisant l’insolente. Elle se vante de son crime. Elle me nargue avec ses grands airs. En vérité, ce n’est plus moi qui suis l’homme, à ce compte, c’est elle qui ferait l’homme dans ma propre cité, si je la laissais se glorifier impunément ». L’"homme" aurait mieux toléré une Antigone repentante et tremblante à ses pieds qu’une femme fière et forte assumant la responsabilité de ses actes.
Ce que le roi craint surtout, c’est l’influence de l’insoumise. Avec raison. Ce peuple auquel Créon a « fermé la bouche », dit Antigone, admire le courage de la jeune femme et désapprouve la dureté du roi. Créon ne veut pas le croire. Il essaie de faire admettre à Antigone la gravité de son acte : « Je ne suis pas née pour partager la haine, réplique-t-elle, je suis née pour partager l’amour. » « Descends donc sous la terre aimer les morts, dit Créon. Moi vivant, une femme ne fera pas la loi dans ma cité. » Voyez-vous ça ! Plutôt tuer qu’accepter la résistance à sa volonté.
Voilà qu’lsmène revient. Elle veut partager le sort de sa soeur, car elle craint la solitude après la mort de cette dernière. Antigone refuse cette « conversion » tardive et intéressée : « Je n’aime pas qui ne m’aime qu’en paroles », dit-elle. Créon est stupéfait ! Deux femmes préfèrent la mort à l’obéissance, à la soumission. « Ces filles sont archifolles, cela est clair, dit le roi, l’une depuis une heure, l’autre dès le jour de sa naissance ». (Cela me rappelle un chef politique - René Lévesque - qui avait traité de viragos et autres épithètes peu flatteuses des militantes de son propre parti qui ne partageaient pas ses opinions sur l’avortement.)
Quand une femme résiste, l’écraser...
Le pauvre Créon n’est pas au bout de ses peines. Hémon, son fils, qui est fiancé à Antigone, se met de la partie. Le roi l’avertit : « Tout doit venir après la volonté paternelle ». Hémon ne l’entend pas ainsi. Son père a beau lui dire qu’Antigone est « infectée d’anarchie », déblatérer sur « le lit glacé » d’une « épouse indigne », sur les pièges de l’amour et, évidemment, des femmes, prétendre que « seul celui qui sait gouverner sa maison est capable de maintenir l’ordre public » ; il a beau dire que « le chef est le salut des foules », qu’il faut « se porter au secours de l’ordre établi... Et quand une femme barre la route, l’écraser. Le Ciel me préserve d’être vaincu par une femme », rien à faire. Hémon résiste au roi, à son Père. Suprême affront.
« Ne te mets pas en tête que toi seul as toujours raison et que l’opinion des autres ne vaut rien, dit le jeune homme à son père. Il y a des gens qui s’imaginent posséder seuls l’intelligence, l’éloquence, la sagesse. On les ouvre : ils sont vides ». Hémon rend compte de la déception du peuple qui plaint Antigone. Créon se rebiffe : le peuple va-t-il maintenant lui dicter la loi ? Et Hémon a ce mot qui conviendrait à certains chefs de gouvernements modernes : « Va donc dans un désert si tu veux gouverner seul. »
À défaut de fléchir son fils par des appels à l’ordre patriarcal et au respect de l’autorité du chef d’État, Créon lui lance l’argument massu : « Tu es l’esclave d’une femme ». Et l’autre de se défendre devant l’injure suprême : « Tu te trompes. Rien de bas ne saurait jamais me vaincre ». Hémon ne va tout de même pas jusqu’à oublier la « dignité » et la « supériorité » de son sexe.
Le roi va faire enfermer l’insoumise vivante dans une caverne, comme cela est arrivé à des millions de femmes enfermées, depuis, dans d’autres genres de prisons quand elles défient l’autorité patriarcale, que ce soit celui de leur père ou de leur conjoint. Antigone reçoit un peu de nourriture, histoire de se maintenir en vie un moment, de donner aux dieux le temps de la sauver, et partant, au roi de sauver la face, « pour éviter le sacrilège qui pourrait retomber sur la ville ». Bêtise des religions aveugles. Mais les dieux ne « couvriront » pas le crime d’abus de pouvoir.
Antigone se prépare à la mort, rappelant dans ses délires les « pièges des noces maternelles ». « Sans noces, je vais rejoindre ma mère », dit-elle. Et le coryphée ne permet pas d’oublier que « le pouvoir ne souffre pas qu’on le contredise. » Des maris, dit Antigone, on peut en avoir plusieurs dans une vie, mais pas des frères. Elle continue de soutenir que ses « meurtriers sont dans l’erreur. L’injustice est d’eux, le crime est d’eux. »
Chez Antigone, pas de trace de cette culpabilité ni de cette peur qui, aux yeux de l’autorité masculine, vont bien aux femmes. Créon s’impatiente devant ce qu’il nomme « chansons et pleurnicheries » destinées à gagner du temps. Antigone va seule à la mort : « Seule, toujours plus seule..., constate-t-elle. Je n’ai plus rien. Ma mort est nue ». Car il ne faut pas attendre que le peuple de Thèbes, qui murmure dans le dos du roi, ait le courage de son indignation et affronte l’arbitraire Créon pour le salut d’une femme.
Tirésias, un prêtre et devin, conseiller du roi, l’avise que les dieux se vengeront s’il ne libère pas Antigone. Tiens, les dieux sont maintenant du côté d’une femme insoumise.
L’orgueilleux Créon accuse le vieillard de vouloir s’enrichir en se rangeant parmi ses ennemis. Mais après le départ de Tirésias, il est tourmenté et commence à prendre au sérieux les désordres et les malheurs que son conseiller lui a prédits. Il part avec des serviteurs dans l’intention de brûler les restes de Polynice et, ensuite, de libérer Antigone. Il arrive trop tard, comme cela se produit souvent chez les êtres que le pouvoir aveugle.
Trop tard pour comprendre
Antigone s’est pendue avec son voile. Créon échappe de justesse à l’épée de son fils qui retourne l’arme contre lui et meurt au côté de sa fiancée - sans doute une triste fin pour l’honneur patriarcal, car l’amour l’emporte sur l’obéissance au père. En apprenant la tragédie, la reine Eurydice se tue elle aussi. Les désordres annoncés commencent. Beau résultat d’un « trip » de pouvoir.
Créon, désemparé, appelle la mort. « Trop tard, trop tard pour comprendre », se plaint-il à un messager qui lui dit : « Tu peux être riche, tu peux être roi : si tu n’as pas la joie, ta grandeur ne vaut pas l’ombre d’une fumée ». (Aujourd’hui, on se venge d’une ex-conjointe en la tuant, et ensuite, on regrette parce qu’on "l’aimait"... Ou bien on tue ses propres enfants pour se venger de l’abandon d’une conjointe et on se fait prendre en pitiée. Pauvre homme, il devait être fou ou en détresse.)
Voilà l’histoire d’une femme. C’est aussi l’histoire d’une culture demeurée à peu près inchangée.
En relisant Sophocle, il y a un quart de siècle, j’avais écrit ce texte. Encore aujourd’hui, je rêve qu’une Antigone se lève et, au nom de cette passion de la justice, de la liberté et de l’amour, qu’elle défie tous les chefs de ce monde qui confondent leurs intérêts et le bonheur de leur peuple. Le peuple aurait-il le courage de la soutenir dans ce devoir de désobéissance ? Faudrait-il, comme à Thèbes, que les dieux s’en mêlent et que cette Antigone moderne paie de sa vie sa liberté et celle d’autrui ?
Antigone, fille de Jocaste, morte comme elle par pendaison, à cause du même homme serviteur d’une loi patriarcale, aussi bête qu’illégitime, sur laquelle il s’appuie pour disposer du corps et de la vie de la fille et de la mère.
Rien n’a vraiment beaucoup changé. Partout dans le monde, au Québec comme en Afghanistan, en France comme au Congo,
Micheline Carrier
Mis en ligne sur Sisyphe
dimanche 1 février 2009
Jésus et Don Quichotte, par Pierre Alix
C'est avec beaucoup de retenue, après des tergiversations, que je me vois obligé de reconnaïtre que le Christ, fils supposé de Dieu, mais aussi mythe de l'écriture, était aussi croustillament barjot que Don Quichotte de la Manche ! Don Quichotte était certes sublime, mais le Christ rayonnait. Mais autour de ce dernier étaient les apôtres, qui étendaient des descentes de lit pour ses idées, tandis que l'auréole de Don Quichotte était grignotée par le scepticisme de Sancho Pança, et les relations picaresques que Cervantès faisait de ses épopées. Les Evangélistes, eux, prenaient tout pour argent comptant, pour manne transcendante. On ne saura peut-être jamais, lequel de Don Quichotte ou du Christ, était le plus parano ? Le dernier faisait dans le miracle: on s'extasiait. Le premier tentait aussi des prouesses, mais à l'inverse de Jésus, un perroquet moqueur tournait ses actes en dérision. Une générosité se trouvait sublimée, l'autre dégénérait.
Chacun de nous peut, entre autre dans le sein de la religion se proclamer part du Christ, personne en dépit de la fascination qu'il exerce sur nous ne se sent sincèrement part de Don Quichotte ! Peut-être parce qu'il n'y a pas de papauté ni d'église cervantesque ? Il n'aurait peut-être pas fallu se moquer du chevalier ?
Pierre Alix Dialogues 53
jeudi 1 janvier 2009
Souhait et volontés
De cette vie je n'ai appris qu'une chose: j'ai appris à aimer; et je ne vous souhaite qu'une chose: savoir aimer.
Aragon, J'abats mon jeu

jeudi 11 décembre 2008
Henri Alleg, le plus Algérien des Français
Aujourd'hui débute le Congrès du Parti Communiste Français, ne voyez donc pas un hasard si je publie aujourd'hui l'article ci-dessous consacré à un militant communiste - éminent par son rôle et son courage. Merci à Djamal Benmerad.
Par Djamal Benmerad
J’ai titré ainsi mon article par pure coquetterie intellectuelle et non par respect à la vérité historique, car Henri Alleg n’est ni tout à fait Algérien ni tout à fait Français : il est internationaliste, bien que nous, Algériens, ayons tendance à nous l’approprier.
Il m’échoit ainsi deux tâches en une. La première tâche, ingrate celle-là, vise à présenter Harry Salem, plus connu sous son nom de guerre d’Henri Alleg, à une partie des lecteurs déjà convaincus et connaisseurs de ce dernier, tant la valeur de cet homme a fait le tour des cinq continents.
La seconde tâche consiste en le redoutable privilège de faire connaître Henri Alleg à cette autre partie du public qu’est la jeunesse et qui, peut-être connaît imparfaitement cet homme. Je le ferai donc en vertu de deux affinités subjectives qui me lient à Henry Alleg : l’idéal communiste et l’honneur d’avoir travaillé à Alger républicain en qualité de grand reporter quelques dizaines d’années après lui (ce qui ne rajeunit pas Henri !) A ce propos, il faut dire, en passant, que lors de notre intégration à ce journal, chaque jeune journaliste subissait un long speech sur Henri Alleg, par notre directeur de journal aujourd’hui hélas décédé, Abdelhamid Benzine, qui lui aussi connut pendant la guerre la torture et les camps de concentration. Ainsi nous, dont « La question » figurait parmi nos livres de chevet, nous connaissions Henri avant même de l’avoir rencontré. Il était devenu un mythe pour les Maghrébins que nous sommes, raffolant de mythes et de légendes. Mais cet inconnu devient aussi pour nous une référence en matière de journalisme.
Nous apprîmes donc que ce natif de Londres a tôt commencé le journalisme, avant de s’installer dans l’Algérie coloniale des années quarante. A l’âge de 19 ans il adhère au Parti Communiste Algérien. La direction de ce Parti, assimilant mal les enseignements de Lénine concernant la question coloniale, était majoritairement composé de pieds noirs, c’est-à-dire des français nés en Algérie, ce Parti donc bégayait à l’époque entre la revendication d’une assimilation des Algériens aux Français et sa demande de promotion des classes ouvrières des deux pays. L’idée de l’indépendance de l’Algérie ne l’effleurait même pas. Il était en somme une annexe du Parti Communiste Français. Mais passons sur cette digression qui risque de réveiller de vieilles polémiques.
En 1951, Henri Alleg se voit offrir la direction du journal progressiste Alger républicain. Il renforce sa ligne résolument anticapitaliste. Peu à peu, la ligne de ce journal devient plus radicale et se rapproche des thèses nationalistes, tant le colonialisme est le fils cadet du capitalisme. Le fils benjamin du capitalisme étant l’impérialisme.
1954 : l’insurrection armée Algérienne éclate. Le Parti Communiste Algérien, censé être un parti d’avant-garde, est pris au dépourvu. Nombre de militants le quitteront pour rejoindre les patriotes Algériens.
Quelques mois plus tard, Alger républicain est interdit par les autorités coloniales. Apprenant qu’il était recherché, Henri Alleg plonge dans la clandestinité pendant que nombre de communistes créent des cellules armées combattantes dénommées Les maquis rouges, dont le moins méritant n’est pas Fernand Yveton, Français de souche, qui sera condamné à la guillotine et exécuté. Il venait à peine d’avoir 20 ans. Les communistes combattront sous le vocable de Maquis rouges jusqu’en 1956, année où ils vont s’auto dissoudre pour rejoindre l’Armée de Libération Nationale.
Après deux ans de clandestinité, Henri est soudain découvert et arrêté le 12 juin 1957 par la sinistre 10eme division de parachutistes du non moins sinistre général Massu. Il est immédiatement transféré dans une villa des hauteurs d’Alger. Il s’agissait probablement de la villa Susini de triste mémoire. Là, Henri connaîtra dans sa chair les morsures de « la bête immonde. » Il y subira ses tortures des plus grossières aux plus raffinées. Il fera connaissance avec « le torchon mouillé », la « gégène », « la baignoire » et autres joyeusetés les unes pires que les autres. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, à l’heure où la torture sévit à Abou Ghraïeb (en Irak), en Palestine, en Colombie et ailleurs, écoutons Henri Alleg :
Extrait de La Question d’Henri Alleg
Jacquet, toujours souriant, agita d’abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d’acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces « crocodiles », disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m’en fixa une au lobe de l’oreille droite, l’autre au doigt du même côté.D’un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m’envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon coeur s’emballer.
Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes « Où es-tu hébergé ? »Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : « Vous avez tort, vous vous en repentirez ! » Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : « Chaque fois que tu me feras la morale, je t’enverrai une giclée ! » et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : « Bon Dieu, qu’il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! » Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l’enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j’y trouvai presque un soulagement. Fin de citation.
Après un mois de sévices ignobles, un mois qui a dû durer pour lui un siècle, Henri est transféré en divers lieux de détention pour, finalement, aboutir à la prison Algéroise Barberousse.. C’est dans cette prison qu’Henri Alleg entreprend de relater son supplice afin que nul ne dise « je ne savais pas. » A mesure qu’il rédige fébrilement « La question », il en fera sortir un par un les feuillets à l’insu de ses gardiens, par l’intermédiaire de ses avocats qui étaient aussi ses « complices » à l’instar de Leo Mataresso.
Une fois achevé et évacué hors de prison, un homme de bonne volonté et de grand courage entreprit de l’éditer. Il s’agissait de Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit. Pendant que son auteur est en prison, La question est publié. Les autorités françaises interdisent le livre mais des centaines d’exemplaires sont déjà répandus sur le territoire. C’est ainsi, et avec l’aide La Cité, une maison d’éditions Suisse, que les Français apprennent avec émoi que l’on torture en Algérie et qui plus est, on torture même des Français ! Des intellectuels et autres personnalités tels que Jean-Paul Sartre, Malraux, François Mauriac et tant d’autres protestent vigoureusement auprès de leur gouvernement.
Dans l’Algérie maquisarde, du livre fut d’un apport extraordinaire. « Ce fut pour nous l’équivalent d’un bataillon » me dira, il y a quelques années, le commandant Azzedine, un des anciens dirigeants de l’Armée de Libération Nationale algérienne.
Après trois années de détention à la prison Barberousse, Henri est transféré en France, dans la Prison de Rennes. d’où il s’évadera peu après, aidé en cela par un réseau communiste qui lui fera rejoindre la Tchécoslovaquie. Il y restera jusqu’en 1962, lors du cessez-le feu conclu entre l’Algérie combattante et la France colonialiste. Il revient dans l’Algérie indépendante pour organiser la reparution d’Alger républicain.
Je termine en rappelant que, contrairement aux Occidentaux, nous, Maghrébins avons le culte des héros. Henri Alleg est de ceux-là.
Dj. Be
vendredi 14 novembre 2008
Idéal
Tenir son vol assez haut
Pour que l'aile y ait un but
Paul Eluard, Poésie ininterrompue

