Ruminer, reprendre, transformer ?
Le mysticisme est, selon le Petit Robert, l'union intime avec le principe de l'être. Dans le bouddhisme, le principe de l'être, le Nirvana, est ce dont on ne peut pas parler, qu'on ne peut pas décrire et qui est vide. Ainsi le bouddhisme pratique une méditation qui consiste à faire le vide ou le silence en soi-même. Elle est différente de notre façon occidentale de méditer, qui consiste à réfléchir sur quelque chose, à faire avec notre esprit ce que font les différents estomacs de la vache (ruminer, reprendre, transformer).
Edgar Morin, Mes philosophes, Editions Germina, 2011, page 34
Morin-Cyrulnik: dialogue sur la nature humaine

Aujourd'hui, la question est de savoir s'il y aura une nouvelle naissance de l'humanité - en somme la capacité de l'être humain, des groupes et des sociétés à se confédérer pacifiquement sur la Terre. (E. Morin, p.23)
Tous les grands crimes contre l'humanité ont été commis au nom de la vérité. La seule, une seule vérité (B. Cyrulnik, p.67)
Editions de l'Aube, 2010
Réforme de la pensée et éducation au XXIe siècle, par Edgar Morin
La
contradiction entre, d’une part, les problèmes globaux, interdépendants et
planétaires, et, d’autre part, notre mode de connaissance de plus en plus
fragmenté, parcellaire et compartimenté est le principal défi lancé à la
connaissance, à l’éducation et à la pensée : identifié dès le XXe siècle,
ce problème s’accentuera au XXIe et devra être résolu.
La pensée
actuelle : une incapacité à penser le monde globalement et dans ses
parties
A
cet égard, Blaise Pascal, au XVIIe siècle, désignait déjà une voie
d’orientation : « (…) je tiens pour impossible de connaître les
parties si je ne connais pas le tout ni de connaître le tout si je ne connais
pas particulièrement les parties ». En d’autres termes, ni la connaissance
fragmentée ni l’appréhension holistique, globaliste, ne permettent de maîtriser
un objet : la connaissance doit effectuer un mouvement de navette entre le
niveau local et le niveau global, ainsi que la rétroaction du global sur le particulier.
La pensée doit donc être capable à la fois de contextualiser le singulier, le
particulier et le local et de concrétiser le global, c’est-à-dire de mettre le
global en relation avec les parties.
Or
nous souffrons d’un double aveuglement par rapport au global et au contexte.
D’une part, les ethnocentrismes entraînent le repli sur des identités
particulières, nationales ou religieuses ; d’autre part, la pensée
techno-scientifique constitue une pensée hyperspécialisée, dans laquelle
l’aptitude à appréhender le global s’est atrophiée. Certes, je comprends que
nous n’aspirions pas à élaborer un mode de réflexion qui sache rendre compte de
« l’insoutenable complexité du monde actuel » ; pourtant, ce
type de pensée nous tirerait des aveuglements et des myopies qui caractérisent
notre attitude devant le monde.
Par
exemple, nous bénéficions d’une science humaine extrêmement sophistiquée, dont
le niveau de formalisation se trouve très avancé : la science économique.
Or celle-ci s’est révélée incapable de prédire les perturbations du système
économique, notamment la crise qui a déferlé sur le Sud-Est asiatique.
L’économie est close, fermée sur elle-même, au point d’avoir négligé les
connexions qu’elle entretenait avec le contexte humain et social. Même la Bourse
connaît des mouvements psychiques irrationnels tels que la panique, phénomène
que la seule science économique se trouve incapable d’expliquer.
Pour une réforme
de la pensée et de l’éducation
Par
conséquent, la nécessité de la réforme de la pensée me semble avérée. Elle est
inséparable de la réforme de l’éducation. Les universités européennes ont vécu
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle sur le modèle théologique médiéval. Venue d’un
pays périphérique, la Prusse, la réforme promue par Humboldt a entraîné la
création d’universités divisées en départements non communicants. Or c’est
cette université qu’il s’agit de réformer. A cet effet, remémorons-nous les
quatre visées fondamentales de l’enseignement.
« Mieux vaut
une tête bien faite qu’une tête bien pleine »
La
première exigence a été formulée il y a longtemps, au XVIe siècle, par
Montaigne : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien
pleine. » L’enseignement ne doit pas visr l’accumulation de connaissances
mais les organiser en fonction d’axes stratégiques essentiels : il ne
s’agit pas de réduire les globalités à leurs parties élémentaires mais de les
distinguer et de les relier entre elles.
Les
concepts de système et d’auto-éco-organisation permettent de rechercher les
relations entre les parties et le tout et d’appréhender les émergences,
c’est-à-dire les qualités issues du tout constitué. Par exemple, la culture
apparaît avec la création de la société à partir des rapports entre les hommes.
Mais elle rétroagit sur les humains, qui s’accomplisssent ainsi en tant
qu’individus. La notion systémique nous fournit donc un mode organisateur des
connaissances.
« Je veux
lui enseigner la condition humaine »
La
deuxième visée de l’enseignement a été exposée par Jean-Jacques Rousseau dans
l’Émile : « Je veux lui
enseigner la condition humaine. » Cette nécessité humaniste revêt une
importance particulière pour notre ère planétaire, dans laquelle l’ensemble de
l’humanité vit une communauté de destin soumise à des problèmes identiques de
vie et de mort. Dans ce cadre, le lien entre la connaissance scientifique et
celle des humanités peut être rétabli.
Considérons
les grands regroupements poly-disciplinaires qui se sont constitués à partir
des années 1960 pour prendre le relais de disciplines strictement compartimentées.
Ils dessinent une cosmologie qui, par exemple, embrasse le monde physique dans
son ensemble autour des sciences de la Terre, notre planète y étant traitée
comme un système complexe. L’écologie scientifique, quant à elle, étudie la
biosphère comme un ensemble d’interactions entre les mondes vivants, physique
et humain.
En
d’autres termes, ces nouvelles disciplines permettent de situer la condition
humaine dans le cosmos, sur les plans spatial et temporel. Par exemple, nous
sommes composés d’atomes de carbone constitués sous un soleil antérieur au
nôtre, de molécules et de macromolécules. Ce constat nous permet d’une part de
marquer notre différence : nous sommes dotés de culture, de pensée et de
conscience ; d’autre part, il rétablit notre position dans la filiation
cosmique : notre Terre a accouché d’une vie buissonnante, aux branches
animale, végétale et microbienne, et c’est d’un « rameau de rameau »
qu’est issue l’hominisation animale.
Par
conséquent, le « cadeau » des sciences à la culture humaine consiste
à nous situer dans le cosmos. D’ailleurs, les cultures traditionnelles narrent
l’histoire nécessaire de la nation et de l’enracinement, l’histoire
continentale (Amérique latine, Europe…) et l’histoire du monde. Or l’histoire
du monde dépasse largement l’histoire planétaire, inaugurée par Christophe
Colomb, Vasco de Gama et Magellan : seule une parenthèse a séparé les
Amériques du reste du monde puisque l’Amérique, peuplée par des vagues
migratoires venues d’Asie, constitue une diaspora de l’humanité. L’histoire
universelle a commencé longtemps avant la séparation de l’Amérique.
« Je veux
lui apprendre à vivre »
La
littérature et la poésie nous introduisent également à la condition humaine,
située et datée. Elles servent par ailleurs la troisième visée de
l’enseignement que Jean-Jacques Rousseau a également soulignée dans l’Émile : « Je veux lui
apprendre à vivre. » En effet, l’apprentissage ne regarde pas seulement
les savoirs, les techniques, les modes producteurs : il doit aussi
s’intéresser aux relations avec autrui et avec soi-même.
Or,
la littérature, la poésie, ainsi que le grand art de notre siècle, le cinéma,
sont des « écoles de vie ». Loin du mode désubjectivé des sciences
objectives, ils donnent à voir le sujet, l’individu souffrant, aimant,
haïssant, vivant, situ é dans un tourbillon de relations humaines.
D’ailleurs, les adolescents apprennent souvent à identifier leurs propres
vérités, dont ils n’avaient pas conscience, à travers la lecture de textes
romanesques ou poétiques, des ouvrages de philosophie ou d’essayistes.
En
particulier, les romans des XIXe et XXe siècles sont d’extraordinaires écoles
pour pénétrer dans le monde humain et le comprendre. Car la grande littérature
romanesque met en scène des individus complexes, irréductibles à leurs crimes,
donnant raison à Hegel, qui écrivait : « Si je traite de criminel
quelqu’un qui a commis un crime, je le réduis à cet acte en oubliant tous les
autres aspects de sa personne et de sa vie. »
Quant
à la musique et à la poésie, elles sont le « langage de nos âmes ».
Peu importe que le terme « âme » ne puisse être défini
précisément : nous le comprenons tous. Elles nous enseignent l’émotion et
l’émerveillement esthétiques. Au-delà, elles nous apprennent que nos vies sont
toujours une alternance de prose et de poésie. La prose recouvre les tâches
nécessaires, obligatoires, ennuyeuses, indispensables à la survie. La poésie
embrasse les moments de joie, d’amour, d’amitié, de fêtes, de communion. Or, si
la prose nous permet de survivre, c’est la poésie qui nous fait vivre.
Cette
vision permet de réconcilier la culture scientifique et la culture des
humanités, qui étaient demeurées jusque-là séparées. L’apparition des sciences
poly-disciplinaires favorise par ailleurs l’émergence d’un enseignement
transdisciplinaire, c’est–à-dire d’un mode de pensée qui traverse et conçoive
les diverses disciplines. Mais la première étape de ce programme exige
l’acquisition de la pensée organisatrice, que j’ai baptisée
« complexe ».
« Former des
citoyens »
Les
citoyens doivent être conscients de leur double appartenance : nationale
et planétaire. Entre ces deux termes, il existe des citoyennetés
intermédiaires, par exemple européenne.
L’idée
de citoyen de la Terre se dégage de la nature de la condition humaine et
s’édifie sur les bases d’un humanisme renouvelé. En effet, l’humanisme
traditionnel offrait un double visage. Le visage arrogant de l’homme, seul
sujet de l’univers, voué à être le maître du monde, tel que dessiné par Bacon
ou Descartes, Buffon ou Marx, a régné jusqu’à ces dernières décennies. Le
ridicule de cette ambition se révéla alors, dans un monde dont nous avons
découvert la petitesse face au gigantesque cosmos et dès lors que nous prenions
conscience que la maîtrise de la planète conduisait à l’autodestruction de
l’humanité à cause de la dégradation de la biosphère.
L’autre
face de l’humanisme traditionnel, fondée sur les droits de l’homme et de la
dignité humaine, souffrait quant à elle de son abstraction : ce vieil
humanisme, quoique nécessaire, ne connaissait pas encore les racines uniques et
identiques de la diversité humaine, psychologique, culturelle et historique. Or
savoir que l’unité contient la multiplicité et que la multiplicité contient
l’unité doit être enraciné dès les premiers stades de l’éducation. Sinon, ceux
qui considèrent l’unité de l’espèce humaine oublient la diversité, et ceux qui
privilégient la diversité risquent de ne la lire que comme un catalogue de
différences, en négligeant l’unité humaine. Ce savoir nous situe aussi sur la
terre, par la prise de conscience de la communauté de destin qui lie tous les
êtres humains face aux dangers mortels des menaces nucléaire, écdologique,
économique et intellectuelle. La pensé aveugle nous conduit à la catastrophe
alors que l’intelligente consciente nous rassemble au sein de la « terre
patrie ».
En
conclusion, la réforme de la pensée ne constitue pas un luxe intellectuel mais
répond à un besoin vital : elle est une des composantes de la sauvegarde
de l’humanité face aux forces terrifiantes qu’elle a déchaînées sans pouvoir,
jusqu’à présent, les réguler.
Les
clés du XXIe siècle (dir.
Jérôme Bindé), Seuil/UNESCO, avril
2000.
Texte sélectionné
par Luc Collès
Voir
aussi, ici même à titre complémentaire, les articles suivants : Luc Collès
« Enseignement : approche littéraire et approche scientifique du
monde » et « Le Bonheur selon Garaudy »
http://alainindependant.canalblog.com/tag/colles/p30-0.html
"Pour et contre Marx", d'Edgar Morin

Victime au plan théorique d’héritiers qui ont transformé une méthode critique et un regard prophétique en systèmes totalisants et souvent dogmatiques, Marx a vu son sort lié au « communisme réellement existant » et à sa faillite.
L’auteur explore les mécanismes à l’œuvre dans tout système clos, dogmatique et réducteur (stalinisme hier, fondamentalisme du Marché aujourd’hui) et explique la fascination qu’exercent de tels systèmes sur les intellectuels, le Pouvoir et ses opposants. Il donne à voir la fécondité de la méthode de Marx – traquer les contradictions sociales et penser leur dépassement – pour l’appliquer à Marx lui-même, y reconnaître les limites et les impensés, et ouvrir la voie à un nouvel avenir.
Le livre vient de paraître. Prix: 14 €
http://www.nsae.fr/2010/02/13/racines-et-ruptures/
Extrait de la préface d'Edgar Morin (pages 13 - 14):
A l'ère de la mondialisation du marché et du capitalisme qui commence en 1989, c'est un autre Marx qui prend une place grandissante dans mon esprit. Elle avait été non oubliée, mais occultée à l'époque où le colonialisme européen se désintégrait et où le totalitarisme dit communiste me semblait devenu le danger principal pour l'humanité. C'est Marx penseur de la mondialisation. C'est Marx penseur d'un capitalisme qui crée non seulement un produit pour le consommateur, mais un consommateur pour le produit. Là encore j'intègre la vision critique de Marx dans une vision du vaisseau spatial Terre emporté par quatre moteurs associés et incontrôlés: la science, la technique, l'économie, le profit.
Certes, j'ai toujours été distant et le suis plus que jamais de l'esprit polémique sarcastique et atrabilaire de Marx contre Stirner, les hégéliens de gauche, Proudhon et autres. Mais je reste plus que jamais proche de son esprit universaliste avec un ajout capital: mon rejet de l'universalisme abstrait, aveugle aux différences et aux diversités. Pour moi désormais, la notion clé est l' "unitas multiplex", l'unité qui produit et contient les diversités. Je reste plus que jamais sensible aux souffrances des opprimés, des subjugués, des humiliés et aux misères matérielles qui s'aggravent dans notre siècle. Mais je suis sensible aux misères morales et psychiques, aux détresses humaines qui ne se limitent pas à une classe sociale - à toute souffrance, qu'elle vienne de la cruauté du monde ou de la barbarie des humains.
Ainsi, pour moi, Marx est "multiprésent", mais jamais dominant. Maître-penseur mais jamais maître de ma pensée. Ma relation à sa pensée est à la fois complémentaire, concurrente et antagoniste, c'est-à-dire complexe. Je pense de plus en plus qu'il faut autant conserver Marx que le critiquer, autant critiquer Marx que le conserver.
Edgar Morin, janvier 2010
Vers l'abîme ?
Désormais les mots de réforme ou de révolution sont insuffisants, la seule perspective de salut serait celle d'une métamorphose.
Edgar Morin, Vers l'abîme ?, Editeur L'Herne, p 179
Un état d'intimidation, interview d'E. Morin
Edgar Morin :
« On a créé un état d’intimidation ».
Entretien réalisé par Silvia Cattori
17 juin 2005.
Edgar Morin, sociologue mondialement connu, a été de tous les combats depuis soixante ans.(1) Son propos, vif et concis, contredit l’idée que « l’antisémitisme » est de retour. Ce terme serait brandi, selon lui, pour occulter la répression israélienne, pour « israéliser » les Juifs, pour fournir à Israël des justifications à sa politique. Ses prises de positions en faveur des Palestiniens humiliés et offensés, ont valu à Edgar Morin d’être calomnié. Nous gardons, de notre rencontre avec lui, l’impression d’un homme de grande simplicité et probité. Nous tenons à le remercier ici de nous avoir accordé l’autorisation de publier cet entretien. Silvia Cattori.
Silvia Cattori : Vous avez été condamné pour « diffamation raciale » (2) pour avoir critiqué Israël. Pouvez-vous nous dire ce qui motive votre intervention dans ce conflit ?
Edgar Morin : Tout d’abord il y a une chose que ne comprennent pas les défenseurs inconditionnels d’Israël, c’est que l’on puisse être animé par la compassion pour un peuple qui souffre. Ce sont les souffrances continues de Palestiniens, en butte à des humiliations, vexations, maisons détruites, arbres arrachés, qui m’animent. Bien évidemment les articles que je rédige ne sont pas des articles affectifs. J’essaye de faire des diagnostics. L’article « Israël-Palestine : le cancer »(3), qui m’a valu d’être incriminé, a été conçu dans cet esprit. J’avais rédigé auparavant un article titré « Le double regard », (4) dans lequel j’essayais de comprendre les raisons avancées par les Israéliens d’un côté, et les raisons avancées par les Palestiniens de l’autre. Il est évident que l’inégalité est incroyable. J’avais également développé cette réflexion dans un texte, appelé « Le simple et le complexe » (5), où j’ai essayé de voir les deux aspects du conflit. Je disais qu’il y a un oppresseur et un opprimé ; que l’oppresseur israélien possède une force formidable et l’opprimé palestinien n’a presque aucune force.
Silvia Cattori : Pouvez-vous expliciter ce que vous entendez par « le complexe » ?
Edgar Morin : Le « complexe » vient du fait que les Juifs bien entendu portent en eux le souvenir des persécutions subies par le passé ; souvenir qui est attisé évidemment par le rappel incessant d’Auschwitz, que l’on appelle Shoah. Il est clair aussi que tant que l’isolement d’Israël dans ce monde moyen oriental se poursuit, tant qu’il n’y a pas une politique qui permet son intégration, il y a une menace tout aussi radicale que celle qui a pesé sur le Royaume franc, le Royaume chrétien de Saint-Jean d’Acre.
Silvia Cattori : Donc vous vouliez appeler Israël à plus de raison ?
Edgar Morin : Cet article a été rédigé à l’un des moments les plus intenses et les plus violents. Nous étions en 2002, lors de l’offensive militaire de Sharon. C’était le moment de Jénin. Un moment de très grande répression. De là le besoin d’intervenir et de témoigner. J’ai fondé mon texte sur de nombreux témoignages directs. D’ailleurs j’ai tenu à le faire cosigner par Sami Nair, un ami français, lui-même d’origine maghrébine, et par Danielle Sallenave qui, elle-même, était allée en Palestine. Il est évident que par ce texte j’ai voulu établir un diagnostic et donner un signal d’alarme. Je l’ai donc pensé, mesuré dans sa complexité. Il y avait une question que je tenais à poser. Comment se faisait-il que deux millénaires de persécutions et d’humiliations n’avaient pas servi d’expérience pour ne pas humilier autrui ? Comment en est-on arrivé à ce qu’Israël, lui-même l’héritier de juifs persécutés et humiliés, persécute et humilie les Palestiniens ? C’est ce paradoxe historique que j’interrogeais et que l’on m’a beaucoup reproché – entre autre - dans le camp pro-israélien. Ainsi ce passage a provoqué la fureur d’intellectuels comme Finkielkraut.
Silvia Cattori : Qu’y avait-il de condamnable ?
Edgar Morin : La condamnation porte sur deux passages. (6) Ces passages, détachés de leur contexte, ont abouti à ce que la Cour d’appel les considère comme diffamatoires racialement ; à ce que des magistrats et un ministère public en arrivent à la condamnation des auteurs de l’article et du quotidien qui l’a publié. Or il est absolument évident que l’article en question n’est ni antisémite, ni racial, ni raciste. C’est clairement précisé qu’il s’agit des Juifs d’Israël, et non pas des Juifs de la rue des Rosiers ou de Broklin, qui persécutent les Palestiniens. Il est également précisé que ce n’est pas uniquement l’occupant israélien qui en arrive à des exactions pareilles, mais tout occupant sur un territoire où il n’est pas accepté. Toutefois, le tribunal n’a pas retenu comme « incitation au terrorisme » le passage où je disais qu’il fallait essayer de comprendre pourquoi il y avait ces bombes humaines, appelées kamikazes. J’ai essayé de donner les raisons psychologiques, historiques, y compris l’intervention politique du Hamas ; en clair je ne fait que tenter de comprendre ce qui se passe dans l’âme et l’esprit de ces combattants et les conditions de désespoir et de haine qui les anime. Même si le tribunal ne leur a pas donné raison sur ce passage, ces interrogations sont perçues par ceux qui accusent comme une « apologie du terrorisme ». Ils ne veulent même pas que l’on essaye de comprendre pourquoi des gens sacrifient leur vie de la sorte !
Silvia Cattori : Tout ce qui se passe à ce sujet est incompréhensible pour la plupart des gens !
Edgar Morin : Il se passe que, pour une grande partie des Israéliens - et peut-être une grande partie des Juifs qui sont ici en France entre les mains du CRIF (7), de ces organisations que l’on appelle communautaires - il y a une sorte de judéo-centrisme, de phénomène d’hystérie de guerre : l’ennemi est montré sous un angle diabolique et soi-même on croit toujours avoir raison. Il se passe que, bien qu’en France l’on ne soit pas en guerre, il y a cet état d’esprit qui leur fait voir de l’antisémitisme dans toute critique d’Israël. Or il est évident que l’on peut, avec des arguments pervers, insinuer que tous ceux qui critiquent Israël - qui est un Etat qui se déclare juif, qui se veut juif, et qui prétend représenter tous les Juifs - deviennent antisémites. C’est une sorte de cercle vicieux. Je crois qu’au surplus, agiter un antisémitisme imaginaire, renforce l’israélo centrisme.
Silvia Cattori : Israël n’est-il pas assez fort comme cela ?
Edgar Morin : Israël n’existe que parce qu’il y a eu un antisémitisme dont le point culminant a été l’antisémitisme nazi. Malgré son hétérogénéité, Israël se sentait, dans les premiers temps, menacé vitalement par ses voisins arabes. Mais depuis 1967, où il est dans la position de l’Etat le plus fort, il a besoin de camoufler cette situation de domination par celle de victime. D’où le retour à Auschwitz et aux rappels incessants du martyre passé. Par conséquent Israël est amené à réveiller l’idée que, dans des pays où il y a de nombreux Juifs, les « gentils » (les non juifs) sont fondamentalement ou potentiellement antisémites. Cela revient à dire aux Juifs « vous n’êtes pas chez vous en France, chez vous c’est Israël ». Autrement dit, l’antisémitisme alimente d’une certaine façon une politique qui, au lieu de rechercher la bonne entente et la paix, recherche la solution dans les annexions de nouvelles terres. Voila en résumé dans quel contexte il faut situer le phénomène de « l’antisémitisme » et son instrumentalisation.
Silvia Cattori : Alors si je comprends bien vous dites qu’il y a des personnes qui empoisonnent le débat pour défendre l’indéfendable ?
Edgar Morin : Après la diffusion de mon article il y a eu bien entendu beaucoup de messages de compréhension et de reconnaissance par ceux qui ont compris cette vision complexe ; mais il y a eu aussi des injures et des insultes. Une femme très éduquée, ingénieur, m’a dit « mais Monsieur qu’est-ce que vous racontez ! Jérusalem est à nous depuis trois mille ans ! » Comme si c’était d’évidence historique que Jérusalem été éternellement juive.
Silvia Cattori : Cet acharnement à faire taire toute critique qui embarrasse Israël, ne va-t-il pas susciter des cassures dommageables ?
Edgar Morin : L’idée de ceux qui me calomnient est de faire passer le message que, bien que d’origine juive, je puisse être antisémite. Ils avancent l’argument de « la haine de soi ». Parce que, effectivement, certains Juifs, notamment dans l’Allemagne d’avant la deuxième guerre mondiale, se sentant parfaitement à l’aise dans la culture allemande, éprouvaient une gêne d’avoir cette chose hétéroclite, hétérogène, qu’était leur origine. Mais en venir à m’accuser de « la haine de soi », est absolument ridicule ! Tout cela est absolument grotesque. Ces organismes juifs qui engagent les procès contre moi - Avocats sans frontière, France-Israël - ont déjà fait beaucoup de procès à d’autres gens. Le premier procès qu’ils n’ont pas perdu est le procès en appel où je suis en cause et où, je crois, que c’est sur instruction du Ministère de la Justice, dans le cadre de cette vigilance extrême sur l’antisémitisme, que le Ministère public a pris la parole au cours du procès - ce qu’il ne fait jamais dans ce genre de procès - pour dire qu’il y avait deux passages qui devaient être considérés comme diffamation raciale. Voilà le contexte.
Silvia Cattori : Comptez-vous répondre aux calomnies ?
Edgar Morin : Je compte publier l’ensemble des articles que j’ai rédigés sur cette question, sous le titre peut-être : « Ecrits racistes et antisémites » pour qu’au moins les lecteurs puissent voir de quoi il s’agit. Car il est vrai que c’est très difficile de comprendre ce qui se passe en Israël-Palestine.
Silvia Cattori : Ce qui revient à dire qu’aussi longtemps que le droit du plus fort occulte le droit du plus faible, c’est cette vision unidimensionnelle qui primera.
Edgar Morin : On a vu à la télévision des maisons détruites, on a vu des chars tirer sur des enfants ; mais ce que l’on ne peut pas voir à la télévision c’est l’humiliation quotidienne faite à ces Palestiniens qui se présentent aux postes de contrôles, à ces vieux que l’on fait se déshabiller devant leurs enfants. C’est de ce mépris horrible que j’ai voulu rendre compte ; de ce mépris affreux, surtout manifesté par ces jeunes soldats de Tsahal, peut-être pas tous ; il y a quand même une petite minorité qui va aider les Palestiniens à reconstruire des maisons détruites. Cette humiliation n’est pas perçue dehors ; ce sont ceux qui vont sur place qui l’ont constatée. C’est pourquoi beaucoup de gens n’arrivent pas à comprendre la situation quotidienne des Palestiniens. Par ailleurs, il est clair pour moi que tous ces procès ont toujours été voulus dans le but de faire croire à l’opinion israélienne et américaine que la France est antisémite. Et ensuite, quand ces organisations perdent les procès, elles répandent l’idée que les juges sont antisémites eux aussi. Donc, ils gagnent de ce point de vue là. Et par là même ils font peur, ils intimident. Or, s’il y a un déferlement de racisme c’est sur les Palestiniens qu’il se manifeste.
Silvia Cattori : Mais quand ces intimidations s’arrêteront-elles ?
Edgar Morin : Beaucoup de gens me disent « mais toi tu peux écrire ces choses là parce que tu es d’origine juive mais nous on n’oserait pas, on a peur, on se ferait tout de suite traiter d’antisémite ». Alors, cette peur de se faire traiter d’antisémite chaque fois que l’on veut exercer un acte de libre critique, créé un climat empoisonné. C’est pourquoi je pense que le jugement rendu par le tribunal l’autre jour - jugement qui me condamne – va encore aggraver ce climat et rendre de plus en plus difficile la critique d’Israël et, en un sens, la liberté d’expression. Sans compter le fait que ce genre de discrédit, d’outrage, fait à des personnes - dont moi-même - qui toute leur vie ont lutté contre toutes les discriminations, est inique autant que grotesque.
Silvia Cattori : Cette expérience malheureuse vous a-t-elle fait découvrir une réalité que vous méconnaissiez ? Qu’il y a, en France, une manière de prise de contrôle basée sur l’intimidation et la diabolisation qui ruine des vies ?
Edgar Morin : Vous parlez de gens qui ont perdu les procès ?
Silvia Cattori : Je me réfère à des cas où les procès sont gagnés mais suivis d’appels sur appels.
Edgar Morin : Cette réalité je la connaissais très bien. Je connais le journaliste Daniel Mermet qui a été lui aussi poursuivi. Je sais que, jusqu’à présent, ils ont perdu tous les procès intentés. La seule fois où ils ont gagné, c’est avec notre article.
Silvia Cattori : On peut comprendre que des personnes mal informées puissent être ébranlées par votre argumentation. Mais quand une personne avertie, comme Alain Finkielkraut par exemple, affirme être saisie « d’épouvante » (8) en vous lisant, que penser ?
Edgar Morin : C’est un phénomène bien connu. Il y a une fermeture à partir du moment où les pro-israéliens ont l’impression que c’est Israël la victime, et que ce sont les Palestiniens les coupables qui veulent la mort d’Israël, ce qui justifie toute cette répression contre eux. A partir du moment où ils ont l’impression que, quand la presse montre des images où l’on voit les chars israéliens, c’est une presse unilatérale, pro-palestinienne, et que toute information qui parle des souffrances des Palestiniens est pro-palestinienne, donc tendancieuse, on entre dans une conception totalement fermée. Quand vous avez affaire à un groupe fermé qui est persuadé d’avoir la justice de son côté, il s’octroie le droit de dire et faire n’importe quoi. C’est la même chose avec les groupes « terroristes » que combat Israël. Le fait est que là, avec ce conflit, il s’est créé un nationalisme et un chauvinisme juif toujours auto-justifié ; dans le reste de l’opinion on a peur de passer pour antisémite du fait des siècles d’antisémitisme passés. La juste culpabilité de l’antisémitisme paralyse la juste critique d’Israël.
Silvia Cattori : Dois-je conclure que soutenir Israël c’est se tromper de combat ? Que la justice voudrait que tous les Israéliens et tous les Juifs du monde s’unissent pour exiger du gouvernement israélien la cessation des abus et le respect de la loi internationale ?
Edgar Morin : Il y a une minorité de Juifs qui se battent dans ce sens là. Et même, je peux vous dire qu’en Israël, on peut écrire des choses qu’ici nous vaudraient des procès. Le rabbin Leibowitz disait qu’Israël devenait un « Etat judéo-nazi ». Mais ici en France, sous ma signature, l’on ferait un procès. On a créé, chez certains esprits, un état d’intimidation et de terreur psychologique.
Silvia Cattori : Les intellectuels de confession juive, les militants juifs étaient généralement à l’avant-garde de la lutte pour les libertés. Or, nombre de militants - le plus souvent issus du trotskisme ou du communisme - pratiquent aujourd’hui une sorte de maccarthysme. Ils semblent très actifs à désigner des « antisémites » (9) de manière totalement arbitraire et à parler, finalement, de la même voix que ces institutions juives qui vous font des procès. Etrange renversement non ?
Edgar Morin : Ceux dont vous parlez n’étaient pas de confession juive. Ils n’étaient pas religieux. Ils étaient d’origine juive mais ils étaient devenus internationalistes, universalistes. Or, à partir du moment où beaucoup d’entre ces militants - qui étaient trotskistes, maoïstes, communistes - ont perdu leur foi, il s’est opéré en eux une crise et ils ont retrouvé une raison d’espérer en se raccrochant à Israël. Ce fut le cas de Benny Levi, l’ancien responsable maoïste ; ce fut le cas d’Annie Kriegel, ex-stalinienne. Vous avez un retour à cette identité qui devient fermée. Le propre des Juifs dans le monde occidental, une fois qu’ils acceptaient leur statut de citoyens, ils faisaient partie de la nation ; ils ne faisaient plus partie d’un peuple juif qui était dispersé ; ils ne faisaient plus partie d’un Etat juif qui n’existait plus. Beaucoup d’entre eux n’avaient plus d’attaches avec la religion même si, parfois, ils allaient à la synagogue par respect pour leur famille. Donc les trois éléments qui formaient l’identité juive avant la diaspora, « une nation, un peuple, une religion », avaient disparus. Les Juifs qui rentraient ainsi tout naturellement dans le monde des « gentils », percevaient fort bien le danger que faisait peser sur eux le nationalisme étroit. Ils avaient donc des tendances universalistes ; ils étaient européistes, ils étaient mondialistes, ils étaient internationalistes. Mais à partir de la création de l’Etat juif, et surtout à partir de soixante-dix, beaucoup de Juifs du monde extérieur se sont sentis solidaires d’Israël, liés à cet Etat par une double fidélité ; ce qui peut très bien se comprendre. Les communistes eux mêmes étaient français et en même temps solidaires de l’Union soviétique. Vous avez un Etat. Vous avez un peuple. D’ailleurs beaucoup d’organismes de jeunesse juifs disent « un seul peuple dans deux nations ». On a reconstitué l’idée d’un peuple juif. Et les Juifs laïcisés se sont mis à lire la Bible, le Talmud. Il y a eu un retour à la religion. Donc les trois composantes de l’identité juive de l’antiquité ont été ressuscitées. Et quand on est dans une telle composante, et en situation de guerre, on se met à haïr l’ennemi et tous ceux qui altèrent la belle image de soi.
Silvia Cattori : Quelle image ?
Edgar Morin : C’était le sabra, c’était l’homme qui colonise la terre, c’était le mythe d’un peuple « sans terre pour une terre sans peuple » qui faisait pousser les fleurs dans le désert, c’était un peuple de combattants héroïques ; il y avait cette image merveilleuse du Juif qui avait éliminé l’image du petit juif craintif de ghetto. Et quand, un peu plus tard, on se rend compte que ces mêmes gens envoient des missiles pour liquider des militants du Hamas, réels ou supposés, détruisent des agglomérations - comme Jenin en 2002 - font toutes ces opérations militaires répressives, cela touche l’image de « soi » ; l’image de beaucoup de Juifs qui ne peuvent pas se reconnaître dans cette image. L’image dans laquelle ils se reconnaissent est, je suis le martyr d’Auschwitz, je suis le bel Israélien qui fertilise une terre. Voilà. Donc quand cette image de « soi » est altérée d’une façon aussi dramatique, ils se mettent également à haïr tous ceux qui, par la critique d’Israël, détruisent l’image de « soi ». Pourquoi pendant longtemps « ils » n’ont pas voulu appeler les Palestiniens les Palestiniens ? Parce que c’étaient des Arabes ! Même Golda Meir disait d’eux que c’étaient « des bêtes ». Ils n’ont pas même voulu leur donner d’identité. C’est l’Organisation de libération de la Palestine (OLP,) avec Arafat, qui a fini par faire reconnaître au monde la notion de Palestinien et a fini par la faire reconnaître in extremis au gouvernement israélien. Demeure que l’idée que les Palestiniens puissent exister dans une terre qui était soi disant « sans peuple » est une idée qui les offense ; les Palestiniens sont vus comme des parasites. Donc voilà comment tout ceci s’est créé. Malheureusement tout cela - qui est compréhensible - est tout à fait lamentable.
Silvia Cattori : Les autorités politiques en Europe, n’ont-elles pas favorisé ce climat délétère pour avoir été trop à l’écoute d’institutions qui poursuivent des intérêts particuliers ?
Edgar Morin : Je crois que ces campagnes, menées par le CRIF et quelques autres organismes communautaires, ont fait en sorte que le gouvernement et le pouvoir ont quasiment capitulé. En disant qu’ils combattaient le racisme ils ont surtout voulu combattre l’antisémitisme. Ils ont oublié les autres racismes, et pas seulement à l’égard des Arabes, mais des Tziganes, etc. Je crois que c’est également l’importance politique de la minorité juive en France - il y a bien une minorité islamique plus importante en nombre mais moins influente politiquement - qui amène le gouvernement à aller plus ou moins au devant de ses désirs. Les responsables du CRIF se sont même permis de critiquer la politique internationale de la France sans que le gouvernement ait quoi que ce soit à redire.
Silvia Cattori : Cette soumission ne peut qu’encourager les demandes ?
Edgar Morin : Oui. Ils se sentent encouragés par tant d’attentions. Et en arriver à ce que la commémoration d’Auschwitz soit centrée uniquement sur les Juifs, alors que nous savons fort bien qu’il y avait aussi d’autres victimes. Et que, parmi les victimes de la répression nazie, il y a eu environ deux millions et demi de prisonniers de guerre soviétiques qui sont morts dans les camps. Nous savons que la répression était avant tout concentrée sur les Juifs ; mais elle s’est aussi portée sur les Tziganes, sur les débiles mentaux. Nous savons que cette répression aurait frappé massivement les Slaves aussi, si Hitler avait gagné la guerre. Tout ceci, qui s’est pareillement concentré sur les Juifs - comme s’ils étaient les uniques victimes de l’humanité - a provoqué le choc en retour. Les noirs ont fini par dire « Et nous, et cinq siècles d’esclavages et de traite des noirs ? » Et les Algériens « Et la guerre d’Algérie, et ce que les Français nous ont fait» ? Je trouve que c’est très justement que tous ceux qui ont souffert, de ce que l’on peut appeler la barbarie européenne, disent maintenant « Il ne faut pas nous oublier ! Il n’y a pas que les Juifs au monde » !
Silvia Cattori : A quoi pouvons-nous nous attendre désormais ?
Edgar Morin : Je pense qu’ils (les institutions juives) sont allés trop loin. Il est vrai qu’au début, quand il y a eu la libération des camps, on n’a parlé que des déportés politiques ; on n’a pas spécialement parlé des Juifs. Il faut préciser qu’en France il y avait eu plus de déportés politiques que de déportés Juifs. Cela tenait au fait qu’une partie de la population française avait caché des Juifs. La France avec la Bulgarie - alors que dans d’autres pays il y a eu 60 à 80 % de victimes juives – est le pays où parmi les déportés, les Juifs étaient en nombre moindre parce que bien de braves gens ont caché et protégé des Juifs dans les villes et les campagnes. En France, à la fin de la guerre, on avait surtout parlé alors des déportés politiques qui revenaient, mais on n’avait pas parlé des Juifs en particulier. Mais maintenant on est passé à l’autre extrême. On oublie tous les autres déportés. Or, tout ces excès, font partie d’une vision politique où les Juifs ne peuvent être que héros ou victimes. Et si on porte atteinte à cette double image, alors on est un salaud.
Silvia Cattori : N’avez-vous pas la nostalgie d’une époque où Juifs et non-juifs étaient à l’abri des particularismes ? Nous y sommes en plein en ce moment où tout « goyim », qui critique Israël, peut être soupçonné « d’antisémitisme ».
Edgar Morin : Oui. Cela nous ramène à ce que pendant des siècles, tout Juif pouvait être un suspect. Et que tout Juif avait l’inquiétante étrangeté. Et maintenant pour les Juifs tout « goyim » peut être suspect, c’est sûr ; il y a un renversement.
Silvia Cattori : D’être dans le camp des condamnés ne semble pas trop vous bouleverser ?
Edgar Morin : Non, je suis simplement calomnié. Cela m’est déjà arrivé d’être calomnié ou marginalisé pour d’autres raisons. Non, d’ailleurs je vais résister à cela. Je vais publier tous les articles que j’ai faits sur cette question. Je vais intervenir là où on me demande d’intervenir. Il semble qu’il y a eu ces jours-ci un débat à la Sorbonne. Monsieur Roire, journaliste du Figaro, demandait comment il se faisait que je sois « antisémite » puisque j’étais juif ; et Monsieur Barnavi, ex ambassadeur d’Israël, aurait dit que mon article est unilatéral, que c’était tout à fait étonnant qu’un auteur qui se prétend philosophe de la complexité, rédige un article qui ne vaut rien du tout, mais qu’il n’était pas partisan de judiciariser ces affaires là.
Silvia Cattori : Avez-vous dialogué avec les responsables des associations qui sont à l’origine de votre condamnation ?
Edgar Morin : Non je n’ai jamais dialogué avec eux, non ; ou plutôt, ils n’ont jamais dialogué avec moi.
Silvia Cattori : Soutenir Israël, vouloir châtier des gens parfaitement honorables, est-ce à l’avantage de ces institutions ?
Edgar Morin : Non, ce n’est pas à leur avantage en France, mais cela a un avantage sur le plan international, américain. Ils ont besoin de crier à l’antisémitisme, de dire que l’antisémitisme se déploie. Tout cela sert à justifier Israël. Ce qu’ils font c’est stratégiquement bien conçu.
(1) Edgar Morin, né en 1921, chercheur émérite au sein du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), directeur de la section des sciences humaines et sociales (CETHSAH), est toujours en pleine activité.
(2) L’association « France-Israël Géneral-Koenig » et « Avocats sans frontières » (présidée par Gilles-Williams Goldnadel) ont attaqué Edgat Morin en justice en 2002 après la parution de l’article « Israël-Palestine : le cancer » publié en juin 2002 dans la tribune libre du quotidien Le Monde.
(3) Edgar Morin, Danielle Sallenave et Sami Naïr, ont cosigné « Israël-Palestine : le cancer ». Ils ont été condamnés en appel par la cours de Versailles le 27 ami 2005, alors que le Tribunal de grande instance de Nanterre les avait relaxés en mai 2004.
(4) « Israël-Palestine : Le double regard ». Libération, 11 septembre 1997.
(5) « Le Simple et le complexe ». Le Monde, 2 février 2001.
(6) Le premier passage incriminé « On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et les pires mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier ». Le second passage incriminé : "Les Juifs qui furent victimes d'un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens".
(7) Conseil représentatif des institutions juives en France.
(8) Alain Finkielkraut : « Entre Mel Gibson et Edgar Morin ». L’Arche, mai 2004.
(9) Ras l’ Front, le site Proche-Orient Info, SOS racisme entre autres
"Politique de civilisation", une mise au point
"Politique de civilisation", une mise au point
par Edgar Morin
Nicolas Sarkozy a parlé, lors de ses voeux télévisés, de "politique de civilisation" un concept que vous avez défendu dés les années 80. Comment réagissez-vous à cette appropriation ?
M. Sarkozy a repris le mot mais que connaît-il lui ou Henri Guaino de mes thèses ? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées ? Rien dans le contexte dans lequel il emploie ne l’indique. Lorsque j’ai parlé de "politique de civilisation", je partais du constat que notre civilisation occidentale si elle avait produit des bienfaits, avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Par exemple, le bien-être matériel produit un mal être moral, physique et humain. Ou encore, sur le plan écologique, le développement des sciences et techniques a engendré une dégradation de la biosphère et une pollution que l’on sent sur le plan de la vie quotidienne. C’est le même constat quand on étudie l’urbanisation des mégapoles ou la dévitalisation des campagnes avec l’extension de l’agriculture industrielle. On peut encore illustrer cette thématique avec la notion d’individu, conquête dans la mesure où elle donne de l’autonomie et l’essence de responsabilité. Mais cette conquête s’est accompagnée d’une dégradation des solidarités précédentes, qu’elles soient familiales, de village ou ouvrières. C’est en fonction de ce diagnostic que je faisais un certain nombre de propositions. Dans mes travaux, je m’attachais à voir dans quelle mesure on peut remédier à ces maux sans perdre les bienfaits de notre civilisation. Je me suis essayé à cet exercice dans un article dans Le Monde "Si j’avais été candidat..." (Le Monde du 25 avril 2007) à faire des propositions concrètes, comme sur le terrain du rétablissement des solidarités, la création de maison de solidarité ou d’un service civil ad hoc. Je ne peux, a priori, exclure aujourd’hui que M. Sarkozy réoriente sa politique dans ce sens mais il ne l’a pas montré jusqu’à présent ni n’en donne aucun signe. Si sa reprise du thème de la "politique de civilisation" pouvait éveiller l’intérêt, notamment de la gauche, non pour l’expression mais pour le fond, ce ne serait que souhaitable.
Propos recueillis par Sylvia Zappi / Le Monde, 02.01.08
Sur http://grit-transversales.org/
Pour un nouveau commencement
http://video.google.fr/videoplay?docid=-4672062226074087499: une video d'Edgar Morin
Rompre avec le développement, par Edgar Morin
Proposons ici non pas un programme ni un projet, mais les principes qui permettraient d'ouvrir une voie. Ce sont les principes de ce que j'ai appelé anthropolitique (politique de l'humanité à l'échelle planétaire) et politique de civilisation.
Ceci doit nous amener tout d'abord à nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain. L'idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu.
Le développement ignore la souffrance, la joie, l'amour
Elle suppose de façon implicite que le développement techno- économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un " développement humain ", dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux.
Cette vision suppose que l'état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l'histoire humaine. Le développement " durable " ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes. Dans le développement " humain ", le mot humain est vide de toute substance, à moins qu'il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.
Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d'occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des " sous- développés " (le Sud) par le Nord. Comme le dit justement Serge Latouche, " ces valeurs occidentales (du développement) sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain " (1)
Le développement ignore ce qui n'est ni calculable ni mesurable, c'est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l'amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire…).
Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités de l'existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l'honneur, la conscience…
Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier de sous- développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.
Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positives toutes activités génératrices de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l'Erika ou la tempête de 1999, et lorsqu'il méconnaît les activités bénéfiques gratuites.
Un retour aux potentialités humaines génériques Le développement ignore que la croissance techno-économique produit aussi du sous- développement moral et psychique : l'hyperspécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l'hyperindividualisme et l'esprit de lucre entraînent la perte des solidarités.
L'éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels, et elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux.
Le développement apporte des progrès scientifiques, techniques, médicaux, sociaux, mais aussi des destructions dans la biosphère, des destructions culturelles, de nouvelles inégalités, de nouvelles servitudes se substituant aux anciens asservissements. Le développement déchaîné de la science et de la technique porte en lui-même une menace d'anéantissement (nucléaire, écologique) et de redoutables pouvoirs de manipulation.
Le terme de développement durable ou soutenable peut ralentir ou atténuer, mais non modifier ce cours destructeur. Il s'agit dès lors, non tant de ralentir ou d'atténuer, mais de concevoir un nouveau départ. Le développement ignore qu'un véritable progrès humain ne peut partir de l'aujourd'hui, mais qu'il nécessite un retour aux potentialités humaines génériques, c'est-à-dire une re-génération.
De même qu'un individu porte en son organisme les cellules souches totipotentes qui peuvent le régénérer, de même l'humanité porte en elle les principes de sa propre régénération, mais endormis, enfermés dans les spécialisations et les scléroses sociales.
Ce sont ces principes qui permettraient de substituer à la notion de développement celle d'une politique de l'humanité (anthropolitique) que j'ai depuis longtemps suggérée (2) et celle d'une politique de civilisation (3).
Edgar Morin
1 Le Monde diplomatique, mai 2001.
2 Introduction à une politique de l'homme, première édition 1965, rééditée et complétée. Le Point Seuil (1999)
3 cf. Politique de civilisation, par Edgar Morin et Sami Naïr, Arlea (1997).
Quelle politique faudrait-il pour qu'une société monde puisse se constituer, non comme parachèvement planétaire d'un empire hégémonique mais sur la base d'une confédération civilisatrice ?

