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28 septembre 2007

Birmanie: je n'irai pas à la manif, par Jean Bricmont

Je n’irai pas à la manif (de Bruxelles), même en admettant que la situation en Birmanie est horrible, que l’opposition a entièrement raison etc., parce que :

1. Je pense que les progressistes doivent exiger des gouvernements occidentaux - dont le nôtre - qu’ils s’ingèrent moins et non plus dans les affaires intérieures des autres pays. C’est un principe général, qui est soutenu par tout le mouvement des pays non alignés. Il faut exiger moins de sanctions, pas plus, et refuser l’usage des droits de l’homme et de la démocratie comme instrument d’ingérence. Nous n’avons aucun moyen d’agir directement sur la situation en Birmanie, et tout ce que l’on fait c’est de demander au gouvernement belge, qui suit en cela les Etats-Unis, de prendre des sanctions. La priorité des progressistes à mon avis, devrait être, lors d’une crise comme celle-ci, de connaître et de faire connaître les points de vue des gouvernements qui s’opposent à l’hégémonie américaine, la Chine par ex., ou d’autres pays du tiers-monde.

2. A partir du moment où une “cause” est soutenue par les Etats-Unis, et par tous les médias des pays occidentaux, comme celle-ci, ou, dans le temps, les rebelles afghans (à l’époque soviétique) , Solidarnosc, les Kurdes en Irak ou les Kosovars, elle n’a pas besoin de l’aide de ma modeste personne. Je préfère réserver mon temps et mes efforts à des causes que les grandes puissances ne soutiennent pas : les Palestiniens, l’opposition libanaise, les Irakiens, et le droit pour l’Iran à l’énergie nucléaire.

3. Je pense que ce serait une excellente “initiative citoyenne” de boycotter délibérément les manifestations auxquelles nous invitent nos médias. Quand on voit la quantité de manipulations auxquels ils se livrent, jouant sur les bons sentiments pour nous faire adhérer à l’agenda occidental du moment, la vraie résistance consiste par commencer en leur disant : Non.

Par “manipulation” je ne veux pas dire que la situation n’est pas terrible en Birmanie, mais la question des priorités se pose. Pourquoi focalisent-ils leur attention sur la Birmanie, dont nous ne sommes pas responsables, et pas sur l’Irak, qui est la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps (d’après les rappport les plus récents, un million de morts, trois à quatre millions de réfugiés), et dont nos alliés américains sont directement responsables ? A quand une manif pour demander que les Américians se retirent du Moyen Orient, cessent leurs menaces contre l’Iran et leur soutien à Israël ? On peut être certain qu’aucun média ne serait favorable à celle-ci. Et, étant donné les rapports de force, dans lesquels la soumission intellectuelle des progressistes à l’agenda médiatique joue un grand rôle, personne ne se risquerait à organiser une telle manif. Pourtant, en étant dirigée contre nos alliés et pas contre nos “ennemis” (la Chine), elle aurait au moins le mérite de l’honnêteté.

Jean Bricmont

Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique). Il a notamment publié « Impostures intellectuelles », avec Alan Sokal, (Odile Jacob, 1997 / LGF, 1999) et « À l’ombre des Lumières », avec Régis Debray, (Odile Jacob, 2003), Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ?, préface de François Houtart, (Aden, 2005.).

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Commentaires
A
Réponse aux critiques à propos de la Birmanie<br /> par Jean Bricmont<br /> <br /> Mondialisation.ca, Le 2 octobre 2007 <br /> <br /> Jean Bricmont répond aux critiques à son précédent article posté sur le site de Michel Collon "Pourquoi je n'irai pas à la manif Birmanie". On pourra trouver ces critiques sur le site Le Grand Soir : http://www.legrandsoir.info/ <br /> <br /> Je suis désolé de me pas pouvoir répondre en détail à toutes les réactions suscitées par mon texte sur la manifestation Birmanie. Si je trouve le temps d'écrire un livre sur la "gauche morale", je donnerai des justifications plus détaillées (en particulier sur la question de l'utilitarisme et des "priorités").<br /> <br /> Ici, j'essaie de préciser ce que je veux dire. Je n'accuse personne de mauvaise foi (sauf les médias dominants), mais je vous prie tous de bien vouloir m'accorder que le désaccord porte sur des questions qui demandent réflexion et où justement le plus difficile est de mettre de côté ses propres émotions, surtout face à l'agitation médiatique.<br /> <br /> Je pense qu'il faut distinguer soigneusement entre manifestations qui s'opposent à nos gouvernements ou à leurs alliés et celles qui les soutiennent ou les poussent à aller plus loin dans la direction qu'ils prennent déjà-de confrontation avec certains pays du sud, avec la Chine, l'Iran, etc. La manif Birmanie est clairement dans la deuxième catégorie. Toutes les manifestations sont dirigées en priorité vers les gouvernements des pays où elles se produisent; soit elles essaient de les entraver, soit de les encourager. Il ne faut pas imaginer qu'une manifestation à Bruxelles change quelque chose en Birmanie. Mais elles affectent légèrement l'attitude de nos gouvernements, dans une mauvaise direction à mon avis.<br /> <br /> Ensuite il faut réfléchir à la logique des sanctions que la gauche appuie ici. La position libérale classique, qui était aussi celle de la gauche avant 68 (par rapport à l'URSS par exemple, ainsi que par rapport à l'ensemble du tiers-monde), est de soutenir que la diplomatie et le commerce sont préférabes à la guerre et aux sanctions, y compris face aux "tyrans". Par exemple, George Kennan, ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou, et architecte de la théorie de « l’endiguement » (de l’URSS), déclarait en 1992 : « l’effet général de l’extrémisme de la guerre froide a été de retarder plutôt que de hâter les grands changements survenus en Union Soviétique »[1]. Des déclarations semblables ont été faites du côté ex-soviétique (je ne considère pas la façon dont ces changements se sont produits comme positive, mais c'est autre chose).<br /> <br /> En Irak, les sanctions ont fait des centaines de milliers de victimes, sans "renverser le dictateur", dont le renversement militaire (l'action militaire s'inscrivant dans la logique des sanctions) a causé de nouveau des centaines de milliers de victimes. Le résultat, qui devrait faire réfléchir certains, c'est qu'aujourd'hui des millions de gens fuyent une démocratie, l'Irak, pour se réfugier dans une dictature, la Syrie, où au moins ils ont la vie sauve. Les sanctions occidentales contre Cuba, la Lybie, l'Iran et quantité d'autres pays ont fait à mon avis un tort énorme et provoqué une hostilité contre nous qui ne sera pas oubliée de si tôt. Il ne faut pas oublier que ne sommes plus les maîtres du monde (voir 9/11 etc).<br /> <br /> Il y a deux arguments qui sont constamment invoqués pour justifier les sanctions, l'un complexe, l'autre stupide. Le premier, c'est l'Afrique du Sud, où là (comme en Israël) on se trouvait face à un régime raciste, directement hérité du colonialisme et auquel il était important que l'Occident mette fin. Comme l'Afrique du Sud provoquait l'hostilité de l'ensemble du tiers monde (ce qui n'est pas le cas de la Birmanie ou des autres pays qui sont dans notre collimateur aujourd'hui), le fait qu'elle perde le soutien occidental eut sans doute une certaine importance (reste à comparer avec le rôle des facteurs internes, comme l'action de l'ANC). Mais, même à l'époque, je pensais qu'il fallait souligner le caractère tout-à-fait exceptionnel de la situation, parce que je craignais qu'on en fasse ce qu'on en a fait, c'est-à-dire un argument général en faveur des sanctions.<br /> <br /> L'argument stupide, c'est que, en l'absence de sanctions, les "multinationales" vont en profiter, d'où l'agitation facile contre Total, avec, cerise sur le gâteau, contre Kouchner qui leur a servi d'idiot utile. Premier point: si on n'aime pas les multinationales, nos multinationales, c'est à nous de les nationaliser, ou de leur imposer des codes de bonne conduite (qui rêve même de faire cela?). Deuxième point: que serait la France ou la Belgique si subitement les multinationales y cessaient tout activité? Ou bien on a un modèle économique alternatif à proposer (lequel? le modèle stalinien? maoiste? si oui, qu'on le dise) ou bien il faut reconnaître que, retirer les multinationales, c'est arrêter l'économie. C'est-à-dire demander aux populations de vivre dans une économie de subsistance. L'Irak a illustré la cruauté de cette proposition.<br /> <br /> Le vrai problème des multinationales, c'est qu'elles monopolisent les outils d'une économie moderne. On peut vouloir socialiser ce monopole, tout en gardant la modernité de l'économie, ce que voulait Marx - mais qui ose encore défendre cela aujourd'hui? On peut aussi vouloir abandonner la modernité, attitude que Marx et Engels appelaient ironiquement le "socalisme féodal". Le problème est que la gauche accepte trop souvent le monopole (rebaptisé économie de marché) chez nous, au nom de l'efficacité, c'est-à-dire du confort apporté par la modernité, et propose le "socalisme féodal" dans pas mal d'endroits du tiers monde.<br /> <br /> Dans le cas de la Birmanie, les pays d'Asie ne semblent pas soutenir les sanctions, et ils ont toutes les bonnes raisons pour hausser les épaules quand les Occidentaux leur parlent des droits de l'homme (pour ceux que cela étonne: étudier l'histoire), ou de souligner violemment notre hypocrisie, comme le fait l'ex-premier ministre malais Mahatir. Il est douteux que les sanctions fonctionnent (outre que le gouvernement birman semble être assez autarcique) et, donc, toute l'agitation servira uniquement, comme dans le cas du Darfour, à faire de la propagande anti-chinoise, peut-être dans l'espoir de saboter les Jeux Olympiques.<br /> <br /> Finalement, il y a un autre argument dont il faut dire un mot: faire l'un (s'agiter sur la Birmanie, le Darfour etc.) n'empêche pas de faire l'autre (soutenir les Palestiniens etc.). Mais la question est celle de notre succès dans toutes les situations où nous nous opposons réellement aux gouvernements occidentaux: quels succès avons-nous eu contre la guerre en Irak? Qu'arrivons-nous à faire pour Gaza? Quelle probabilité y a-t-il que nous empêchions une guerre avec l'Iran? Évidemment, "nous" rencontrons des succès lorsque nous sommes alignés sur les gouvernements occidentaux, mais uniquement dans la mesure ou ceux-ci rencontrent des succès (principalement lors de la chute de l'URSS), et la gauche occidentale joue là le rôle de mouche du coche.<br /> <br /> Le problème avec la Birmanie, la Chine, l'Iran etc. c'est qu'il y a des forces dans le monde qui résistent à l'hégémonie occidentale et la queston qui se pose est de savoir si nous voulons tenter, de façon illusoire à mon avis, de sauver cette hégémonie, ou bien d'accepter une fois pour toutes la multipolarité du monde.<br /> <br /> Il est tragique de voir que c'est dans la gauche que persistent le plus, au nom des droits de l'homme (combinés à un certain nombre de sophismes), les illusions de grandeur impériale de l'Occident, qui sont la principale menace de notre temps, pour nous comme pour les autres.<br /> <br /> <br /> <br /> [1] International Herald Tribune, 29 octobre 1992, cité par William Blum, Les guerres scélérates. Les interventions de l’armée américaine et de la CIA depuis 1945, Paris, Parangon, 2004, p.16.<br /> <br /> <br /> Articles de Jean Bricmont publiés par Mondialisation.ca
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L
Je suis en tous points d'accord avec ce que dit Alain et avec les propos de Garaudy sur l'anti-américanisme.<br /> <br /> En manifestant contre l'oppression de la junte birmane, je ne trahis en rien mes convictions. Nous avons à combattre l'américanisme en manifestant notre solidarité avec tous les peuples opprimés.
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A
L'antiaméricanisme doit se comprendre comme le définit Roger Garaudy dans le texte suivant extrait de la revue "A Contre-Nuit". Peut-être le terme n'est-il pas le meilleur. Quel autre ?<br /> <br /> "L'anti-américanisme n'est ni une forme de nationalisme ni de racisme ni d'aucune forme du refus de l'autre, d'un autre homme ou d'un autre peuple. Il est la lutte contre un système, contre une conception de l'homme et d'un mode de vie. Historiquement il est né dans un continent qui tente de l'imposer au monde par la puissance des oligarques politiques, financiers et militaires aujourd'hui à la tète des Etats-Unis. Ils ne peuvent d'ailleurs le faire qu'avec la complicité et la servilité des dirigeants d'un grand nombre de pays. <br /> <br /> Pour être plus clair encore -pour ceux surtout qui voudraient confondre "anti-américanisme " et xénophobie- pour enlever au mot "américain ", qui désigne un mode de vie et une conception du monde, toute attache géographique ou ethnique avec ceux qui sont nées ou ont émigré en Amérique depuis 1620, avec le " Mayflover ", et qui y ont créé ce système à la fois colonial et racial (selon ses origines), dominateur et mercantile (selon son histoire), j'appelle "américain " tous ceux, dans le monde, qui veulent imposer au peuple ce "modèle ". Sa caractéristique principale est que la société toute entière est soumise aux exigences de l'économie et du marché et non l'économie et le marché au service de la société. <br /> <br /> Madame THATCHER et TONY BLAIR, CHIRAC et JOSPIN ( " avec leur effacement de l'Etat devant le <br /> marché "), SCHROEDER, SOLANA et tant d'autres... sont aussi "américains " que CLINTON ou Madame ALBRIGHT, KISSINGER ou BREZEZINSKY. [On peut y ajouter aujourd'hui Strauss-Kahn ou Sarkozy, et bien d'autres (A.)]<br /> <br /> Tel est le fondement de notre "anti-américanisme" : il est dirigé contre un système et ses dirigeants, et combat pour en libérer le peuple américain dans son immense majorité qui est, comme nous, victime du même "système ".<br /> <br /> L'américanisme nous avons donc à le combattre partout, et parfois même jusqu'au dedans de nous-mêmes. Car ce système, comme nous le montrerons, s'il triomphait universellement, nous conduirait à un suicide planétaire et à un effacement de l'homme, c'est à dire de la recherche du sens humain et divin de notre vie et de notre commune histoire.<br /> <br /> Cet américanisme ne porte pas ce nom parce qu'il serait la tare propre d'un peuple ou d'une nation mais parce que le complexe militaro-industriel qui dirige sa politique aux Etats-Unis détient aujourd'hui, grâce à deux guerres mondiales, la plus grande richesse et la plus grande puissance".
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L
J'ai la plus grande estime pour mon collègue Jean Bricmont, qui a toujours eu le courage de ses opinions et qui a, en général, sur l'ordre des choses, un point de vue décapant. D'accord avec lui pour participer à une manif pour que les Américains se retirent du Moyen Orient et cessent leur soutien à Israël. Mais il n'empêche qu'en Birmanie, les droits de l'homme sont bafoués et que l'on tue des gens qui manifestent pacifiquement. Ce n'est pas parce que les médias sont pour le moment braqués sur ce pays et que les Américains condamnent cette oppression que nous devons nous abstenir de manifester. Il faut éviter qu'un front anti-américain tous azimuts aboutisse à des dérives.
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