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28 janvier 2008

Les chefs d’entreprise savent-ils ce qu’est un élève ?

l’Humanité des débats: Enseignement de l’économie

Par Arnaud Parienty, professeur de sciences économiques et sociales au lycée de Courbevoie

L’enseignement de sciences économiques et sociales (SES) est régulièrement critiqué depuis vingt-cinq ans, qu’il s’agisse des programmes, des manuels ou des pratiques des enseignants. Ce n’est pas anormal dans une démocratie, si l’on veut bien accepter que les sciences sociales ne sont pas des sciences exactes, ce qui signifie qu’y coexistent des théories concurrentes, et ont beaucoup de mal à produire des notions incontestées. Ainsi, les polémiques sur le nombre des chômeurs viennent de ce qu’il est possible de définir un chômeur de bien des façons, et de ce que cette définition est elle-même objet de conflits. L’enseignement fait aux lycéens doit donc refléter cette diversité des points de vue, et certains observateurs ont le droit d’estimer que l’équilibre entre ces points de vue n’est pas satisfaisant.

Cependant, ce n’est pas, apparemment, ce qui est aujourd’hui reproché à cet enseignement. Des articles récents, centrés sur la critique des manuels, s’appuient sur un extrait de texte ou une affirmation pour conclure au manque d’objectivité. C’est un contresens total : ce n’est pas parce qu’un manuel présente la pensée de Marx qu’il est marxiste ! La seule critique acceptable en ce domaine devrait s’appuyer sur une étude statistique sérieuse de la répartition des documents, des pages, des auteurs cités. Je l’attends avec sérénité, tout en remarquant que les critiques ne sont jamais gênés par la présence de textes des ultralibéraux Friedman ou Hayek dans nos manuels.

Une seconde critique concerne la présentation de l’entreprise, qui ne pourrait être correcte de la part de fonctionnaires n’ayant eux-mêmes jamais mis les pieds dans une usine ou un bureau. Comme s’il était nécessaire d’être allé dans les étoiles pour faire un cours d’astronomie ! Bien sûr, des stages et des visites d’entreprises sont les bienvenues ; mais elles ne sont pas indispensables. À l’inverse, on se demande parfois si les chefs d’entreprise ou les journalistes qui critiquent l’enseignement savent ce qu’est un élève. Car, si la méconnaissance de l’économie est réelle chez les jeunes (quel professeur n’a jamais entendu un élève de seconde affirmer que la production est réalisée par l’État ?), elle vient de l’absence de SES et non du contenu de cet enseignement. Les élèves sont par ailleurs choqués d’accusations d’embrigadement qui donnent à penser qu’un élève de seize ou dix-huit ans n’est qu’un mouton incapable d’esprit critique ou de prise de distance à l’égard du discours de ses profs. Certaines visions de l’enseignement de l’entreprise sont d’ailleurs totalement inacceptables : l’enseignement n’a pas pour but de faire aimer (ou détester) l’entreprise ni d’en dire du bien (ou du mal), car il ne se place pas sur un terrain affectif ou moral mais dans une perspective scientifique.

Il est enfin reproché aux SES de mélanger sociologie et économie. L’idée étant de présenter quelques grands objets (la mondialisation, le marché, la famille, la déviance…), le croisement des points de vue de l’économie et d’autres sciences sociales s’avère fécond, tout en évitant une spécialisation trop précoce des élèves. Quand le grand économiste Robert Shiller écrit : « Il ne faut pas regarder l’immobilier seulement avec des yeux d’économiste mais aussi de sociologue », quand Edmund Phelps commence sa conférence Nobel en citant Max Weber et Karl Marx, on ne peut s’empêcher de penser que cette vision des choses est la bonne et qu’il est important pour la compréhension de l’économie, mais aussi pour la formation du citoyen, qu’elle soit confortée et étendue.

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