La pensée scientifique et religieuse de Teilhard de Chardin
On a dit combien, dès sa jeunesse, Teilhard recherche le consistant et l'inaltérable. C'est ce qui l'a conduit à la géologie.
Tout au long de ses études, des années du collège à celles de la théologie, s'éveille progressivement en lui le sens du "Tout". Au plus profond de lui-même, c'est l'attrait du géologique et le sentiment du primat de la matière. Il les complète par l'étude de la nature végétale et animale, et par celle de la physique. Il se familiarise avec la démarche du physicien qui cherche, par l'analyse, les fondements ultimes de la matière dans les particules élémentaires, dans les atomes communs à tous les êtres et, mieux encore, dans l'énergie qui les anime.
On peut dire qu'il y a finalement dans la pensée de Teilhard une recherche permanente de l' "Unité" au delà du "Multiple". Dans cette démarche, il a même éprouvé la tentation du panthéisme. Le panthéisme divinise les éléments de la Nature. Teilhard dépassera cette tentation grâce à ses profondes racines chrétiennes, à sa foi au Verbe incarné, associée à l'éclosion en lui de l'idée d'évolution, qui le conduiront à découvrir la présence du Christ au sein même de la création.
Instruit par son expérience de géologue et de paléontologue qui a recherché pendant des années les traces de la vie fossile à Jersey, en Egypte, dans les forêts du Sussex puis en Chine, il souscrit pleinement, comme on l'a dit, à la théorie de l'évolution des êtres vivants qui commence à être admise par un certain nombre de scientifiques.
Mais Teilhard est un homme de synthèse. Faisant en lui la synthèse de ses connaissances scientifiques, philosophiques et théologiques, il élargit et généralise cette notion d'évolution. Il intégre à sa connaissance de l'évolution biologique la théologie cosmique de St Paul et de St Jean, dans une synthèse attisée par la lecture de l'"Evolution créatrice" de Bergson. Il en arrive ainsi à cette idée d'une évolution universelle, d'une "dérive profonde et totale de l'Univers tout entier".
La pensée de Teilhard entre ainsi dans un "Univers évolutif" où la relation de la Matière à l'Esprit s'éclaire pour lui d'un jour nouveau : Matière et Esprit ne sont plus deux états opposés d'un Cosmos statique ; ce sont les deux faces intimement unies de l' "étoffe cosmique" en évolution où l'Esprit entraîne la Matière dans une dynamique orientée du passé vers l'avenir. Dans l'unité de la Matière et de l'Esprit, l'Esprit nous oriente vers l'avenir: c'est, pour Teilhard, le primat de l'avenir.
Cette manière de comprendre la relation de la Matière et de l'Esprit, il la développe tout particulièrement dans "Le Mileu divin", écrit comme on l'a vu vers 1926. L'idée lui en était d'ailleurs venue déjà au cours de ses études de théologie et il n'est pas inutile de citer ici son poème intitulé "La puissance spirituelle de la Matière", écrit en 1919. Il écrit (page 89):
"Dieu rayonnait au sommet de la Matière dont les flots lui apportaient l'Esprit."
Le poème se termine par un hymne à la Matière dont voici quelques extraits :
"Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher, toi qui ne cèdes qu'à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger. ...
Bénie sois-tu, puissante Matière, Evolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité. ...
Je te bénis, Matière, ... dans ta totalité et ta vérité ....
Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l'Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné. (XIII, pp.89-90)"
Poème qui veut illustrer une relation de la Matière à l'Esprit où la Matière est la "matrice" de l'Esprit qui l'anime et grandit en elle.
Il ne perçoit pas immédiatement, toutefois, toutes les implications d'une telle démarche. "Il faudrait, écrira-t-il plus tard à ce sujet, toute une vie pour mesurer ce que ce changement dans la notion même d'Esprit avait, pour l'intelligence, la prière et l'action, de constructif et révolutionnaire, à la fois (XIII,p.36)".
Matière et Esprit, Teilhard va retrouver cette dualité dans les réalités mêmes du monde matériel et humain. On l'a dit, l'expérience de la guerre de 14-18 lui a fait prendre conscience de la réalité de collectivités humaines. Il écrira plus tard:
"Deux immenses unités vivantes commençaient à monter sur mon horizon interne, unités de dimensions planétaires :
- L'une où venaient peu à peu se grouper et s'harmoniser sans effort mes multiples expériences de biologiste sur le terrain et en laboratoire : l'enveloppe vivante de la Terre, la "Biosphère".
- Et l'autre, pour la perspective définitive de laquelle il ne faudrait rien moins, sur mon esprit, que le grand choc de la Guerre : l'Humanité totalisée, la "Noosphère" (dont) la vision avait germé dans ma tête au contact prolongé des énormes masses humaines qui, de l'Yser à Verdun, s'opposaient alors dans les tranchées de France. (XIII, p.37 et p.40)"
Biosphère et Noosphère, deux concepts distincts et fondamentaux qui prendront dans sa pensée une place des plus importantes.
Penchons-nous maintenant sur les deux principaux ouvrages de Pierre Teilhard de Chardin, dans lesquels s'est exprimée une pensée scientifique et religieuse dont nous venons de relever quelques-uns des éléments qui l'ont progressivement constituée.
Nous parlerons d'abord du "Milieu divin", écrit, nous l'avons dit, peu après la crise de 1925, lors d'un séjour en Chine, et auquel nous avons déjà fait allusion. C'est un livre de spiritualité du chrétien engagé dans le monde, dédié à "Ceux qui aiment le Monde", écrit pour tous ceux qui sont en recherche, pour les mouvants du dedans et du dehors de l'Eglise.
Voici quelques grandes lignes de cet ouvrage :
- Une spiritualité de l'action : l'homme est fait pour l'action - mais, en retour, l'action fait l'homme, corps et esprit. C'est par le corps, par le regard, le geste, l'action, que l'esprit manifeste son amour, son indifférence ou sa haine à l'égard de l'autre. Ainsi grandit ou dépérit, la capacité de comprendre et d'aimer qui forme la personnalité de chacun. Par son action, l'homme participe à la création. Dieu lui a confié cette tâche dont il est responsable. C'est l'homme entier, corps et esprit, qui intéresse Dieu. Jésus l'a valorisé par son Incarnation et il veut l'entraîner vers le Père.
- Le Dieu de Teilhard est Amour; comment serait-il responsable du Mal ? son premier geste est de lutter avec nous contre le Mal qui nous menace.
- Le Mal et le Bien sont les deux pôles de notre évolution dans une morale de mouvement :
= est un Mal tout ce qui divise et fait régresser vers la Multitude,
= est un Bien tout ce qui unit et fait progresser vers le Multiple unifié.
Chacun de nous est dans une dynamique de montée ou de descente. C'est seulement dans cette dynamique que nous pouvons juger notre situation: ce qui était hier un bien pour moi, peut être un mal aujourd'hui si j'y redescend; ce qui est un bien pour Jacques est peut-être un mal pour Jean, si c'était sa situation d'hier et s'il a progressé depuis. - La spiritualité qu'exprime le Milieu divin, c'est la diaphanie de Dieu qui place le Christ au cœur de la Création et des créatures, comme l'exprimait déjà l'hymne à la Matière de 1919.
- L'épilogue du Milieu Divin, c'est l'attente de la Parousie. Le Paradis n'est pas l'Eden, celui de la création de l'homme et de la femme. Le Paradis est à la fin des Temps "quand Dieu sera Tout en tous." (1Cor, XV, 24-28)
C'est, nous l'avons dit, l'ouvrage le plus fondamental de Pierre Teilhard de Chardin, écrit pendant son séjour forcé en Chine, durant les années 1938-46. Nous en rendrons compte assez longuement.
La démarche de Teilhard se veut purement scientifique. Comme toute démarche scientifique, il part des phénomènes que tout le monde peut observer. Ces phénomènes sont la manifestation au plan matériel, le seul que puisse observer la science, de causes profondes qui ne sont pas directement accessibles à l'observation. Aussi insiste-t-il, dès le début, sur son intention de ne considérer que les phénomènes, mais tous les phénomènes, même ceux qui peuvent être ignorés ... ou écartés par ceux qu'ils gênent.
Les deux idées centrales du "Phénomène humain", ses deux "piliers", sont la notion de l'"Evolution" et le concept de l'"Homme"
1 - Nous savons que l'univers, les étoiles, les êtres vivants, les hommes et les sociétés humaines naissent, vivent et meurent. Tous se transforment donc avec le temps suivant un processus orienté du passé vers l'avenir, irréversible : personne ne meurt avant de naître ! Le temps marque les étapes sur une échelle en secondes ou en millions d'années. Il introduit la durée, intervalle de temps où se prépare chaque étape, dans un mûrissement progressif.
L'évolution, c'est l'histoire de la complexité croissante. Qu'est-ce que la complexité ? La molécule d'eau est le produit de la synthèse qui unit des atomes d'oxygène et d'hydrogène. Elle est plus complexe que ces atomes et cette synthèse fait apparaître des propriétés nouvelles. Il en est de même à chaque synthèse qui fait émerger un être plus complexe que ses composants. L'évolution est donc un processus continu, suite de discontinuités, chapelet de synthèses, d'unions successives: c'est ce que Teilhard définit comme l' "union créatrice".
La paléontologie montre que les êtres vivants les plus simples sont apparus les premiers et que l'histoire de la vie est celle de l'apparition d'êtres de plus en plus complexes. Mais la mort détruit ces structures et l'organisme se décompose. C'est l'action naturelle de l'entropie alors que la vie, au cours de l'évolution, fait apparaître des structures de plus en plus complexes. Mais si les individus complexes meurent et se dégradent, ils se reproduisent auparavant et sauvegardent ainsi les conquêtes de l'évolution.
C'est la lutte de l'"union créatrice", du processus de structuration entraînant la progression de la complexité caractérisant la vie, contre la mort qui déstructure. La réalité du monde complexe où nous vivons et l'extrême complexité de l'homme manifestent la victoire de la vie sur la mort.
2 - L'homme est au sommet de la complexité, par son cerveau de 100 milliards de neurones reliés par plus de 200.000 milliards de synapses: extrême complexité de relations!
L'homme apparaît dans la continuité de l'évolution biologique, dans le groupe des singes, mais ses singularités soulignent la discontinuité de son émergence:
- sa créativité transforme la face de la Terre. Elle est le fruit de son intelligence réfléchie.
- l'homme est un être de projet, il a le sens du temps et se projette dans l'avenir.
- l'homme est une personne capable d'amour. Il est également capable de haine, ce qui manifeste sa liberté. L'animal ignore la haine ... et la liberté à l'égard de l'instinct.
- il a un comportement religieux : depuis 100.000 ans, il enterre des morts rituellement.
- l'homme ne peut pas être séparé de la société humaine : par l'éducation, le petit d'homme doit apprendre tout ce qui fera de lui un homme: transmission d'une culture, d'une tradition, gestes, langue, connaissances objectives et subjectives. L'éducation permet son intégration dans le groupe social et son autonomie dans le monde.
L'activité et le comportement singuliers de l'homme justifient une option spiritualiste, celle d'un homme dont le corps est animé par l'esprit, qui s'exprime par le corps mais lui est transcendant. Attention, on ne trouve pas l'esprit à la pointe du scalpel qui dissèque l'homme! Ni sa présence ni son absence n'est scientifiquement "démontrable". Les spiritualistes considèrent que la présence de l'esprit animant l'homme rend plus intelligible l'ensemble de son comportement, son intelligence, son amour et sa haine, sa liberté, son comportement religieux. Mais les matérialistes sont libres de choisir une option différente.
Teilhard qui se place naturellement dans l'option spiritualiste nous dit : L'homme apparaît clairement comme un être dont le comportement et les actes sont motivés intérieurement. Il y a en lui un "Dehors", le corps, et un "Dedans", la conscience, l'esprit qui l'anime.
3 - L'extension par analogie de la notion de conscience aux animaux doués d'un psychisme dont les actions manifestent une motivation intérieure est aisée. Teilhard va encore plus loin et l'étend aux êtres vivants élémentaires: une bactérie, la cellule la plus simple, perçoit de l'information du milieu et agit en conséquence pour se nourrir ou s'éloigner : elle réagit globalement comme un individu motivé intérieurement pour sauvegarder sa vie. On peut étendre la notion de conscience même à la matière inerte, la structure de la molécule étant la source de ses propriétés.
C'est une application d'une règle générale selon laquelle toute propriété fondamentale qui apparaît à un certain stade de l'évolution était présente sous une forme voilée aux stades antérieurs. Par exemple, la main de l'homme qui permet à l'artisan d'exprimer sa créativité ne diffère guère de la main avec pouce opposable des grands singes. Le squelette des membres des vertébrés terrestres est le produit de l'évolution du squelette des nageoires latérales d'un petit groupe de poissons, les Crossoptérygiens vivant il y a 350 millions d'années. L'ancêtre de la main de l'homme, c'est cette nageoire si différente d'elle!
Partant de l'homme, produit de l'univers en évolution, et remontant l'évolution, Teilhard généralise donc la "structure biface" de tous les êtres. Puisque, en un point d'elle-même, - chez l'homme - l' "étoffe" de l'Univers a une face interne - la conscience réfléchie - c'est qu'elle est forcément biface par structure, c'est-à-dire en toute région de l'espace et du temps ... et il conclut: coextensif à leur Dehors, il y a un Dedans des choses.
4 - En remontant l'évolution, Teilhard cherche également les racines de l'esprit qui anime l'homme. Constatant que l'analyse, en séparant les éléments d'un être complexe laisse échapper ce qui fait sa solidité et sa spécificité, il ajoute : "La seule consistance des êtres leur est donnée par leur élément synthétique, c'est-à-dire par ce qui est, à un degré plus ou moins parfait, leur âme, leur esprit." (IX,p.55)
Les forces d'union assurent la cohésion des structures créées au cours de l'évolution. Elles sont de plus en plus souples et leur évolution entraîne la montée de la spontanéité qui conduit, avec l'homme, à l'émergence de la liberté dans l'amour. Aussi, Teilhard peut-il dire que l'évolution est la manifestation d'une "montée de l'esprit" animant l'union créatrice, partant de la structure de la molécule pour atteindre, chez l'homme, la conscience réfléchie.
5 - Teilhard conclut: l'homme est la clef de l'Univers, il permet de comprendre l'évolution. Il lui donne un sens. Un observateur extérieur avant l'apparition de l'homme n'aurait pas pu, à partir des propriétés physiologiques, intellectuelles et psychiques des grands singes, prévoir ce que serait la personne humaine avec son intelligence réfléchie, sa capacité d'amour et de haine, sa liberté et son désir d'absolu. Par contre, du sein de l'humanité, plongeant aujourd'hui notre regard vers le passé, nous voyons monter la complexité depuis la première bactérie jusqu'à nous. Nous percevons également les longues phases de maturation qui préparent les étapes majeures de complexification et soulignent l'importance de la durée. Les bactéries et les algues bleues sont restées seules, dans leur simplicité apparente, pendant 2 milliards d'années, avant l'apparition des protistes, êtres monocellulaires complexes doués de sexualité. C'est le résultat de l'évolution qui éclaire ses modalités et en donne le sens, direction et signification.
6 - L'évolution ne s'arrête pas à l'homme ; elle se poursuit par l'évolution culturelle de l'Humanité, nourrie par la créativité personnelle des hommes. La complexification est alors celle des sociétés humaines : famille, tribu, village, nation ...
Mais quelle force peut unir les hommes dans leurs sociétés pour assurer leur stabilité ? C'est l'amour sous toutes ses formes : amour conjugal, parental et filial dans la famille - fraternité et respect des autres dans les associations, les organisations économiques et politiques. Dans tout groupe social l'intérêt porté à chaque homme par les autres hommes lui permet de s'épanouir personnellement. C'est un facteur essentiel de stabilité.
Nous entrons aujourd'hui, nous dit Teilhard, dans l' "ultra-humain", phase d'organisation volontaire de l'Humanité. Cette phase correspond à la prise de conscience par l'homme de l'évolution. En étant conscient, il en devient responsable et il en a les moyens:
- sa créativité personnelle pour créer des structures sociales nouvelles,
- sa capacité d'aimer pour les cimenter,
- son désir d'absolu pour soutenir son effort; lui seul peut les mettre en œuvre.
L'ultra-humain conduit l'homme vers le "Point-Oméga", terme et moteur de la montée de l'esprit. Le Point-Oméga est une extrapolation de la personne humaine douée de réflexion et de capacité d'amour. Oméga ne peut donc être qu'une super-personne douée d'un pouvoir d'hyper-réflexion et d'une capacité d'amour telle qu'il puisse aimer tous les hommes. C'est un centre personnel, transcendant, qui entraîne la convergence de l'humanité, en attirant tous les hommes qui se rapprochent ainsi les uns des autres. Mais comme toute extrapolation au terme d'une démarche rationnelle, le Point-Oméga se présente comme une hypothèse scientifique dont la qualité se mesure à la fécondité des conséquences qu'on peut en attendre. Etant l'extrapolation de l'esprit humain épris d'absolu, son existence doit entraîner la conservation des consciences en Oméga.
Rappelons que la démarche de Teilhard dans le "Phénomène humain" évite toute option religieuse particulière. Néanmoins, comme dans toute démarche scientifique, il est certain que l'hypothèse associée à une observation ou une expérience est orientée par l'intuition du chercheur qui a sa source dans son inconscient autant que dans son conscient. La révélation chrétienne était au cœur de Teilhard mais cela n'enlève rien à la rigueur de l'observation des phénomènes ni à celle des raisonnements rationnels développés tout au long de son ouvrage.
En octobre 1948, il se rend à Rome espérant convaincre le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus de publier le "Phénomène humain", revu suivant les conseils de ses amis, le Père de Lubac et Mgr de Solages. C'est un échec. C'est tout à la fois le refus de publier "le Phénomène humain", le refus de la publication du "Milieu Divin" et le refus de sa candidature au poste de professeur au Collège de France qui lui était proposé.
Extrait.
Raoul GIRET - 8 mai 1999.
Texte complet sur http://www.erf-auteuil.org/conferences/pierre-teilhard-de-chardin.html