Le monde dans ma classe, par Luc Collès
Les classes-passerelles :
le monde dans ma classe
Luc Collès (UCL-CEDILL)
L’un des objectifs
qu’on se fixe dans une classe-passerelle (classe pour primo-arrivants)
est de faire accéder l’élève à une compétence interculturelle,
reflet du monde « d’où il vient » et de celui « où il arrive ».
Autrement dit, lui faire découvrir l’autre, qu’il est amené à
rencontrer dans le cadre scolaire, mais également dans la société
afin de « vivre ensemble ». Des questions se posent alors : quelle articulation
entre culture d’origine et culture d’accueil doit-on mettre en œuvre
pour une acculturation d’intégration et non d’assimilation ? Quelle
démarche permet cette articulation ? Pour quel résultat ? Ces
questions sont au centre du débat sur la scolarisation et l’intégration
sociale des primo-arrivants.
Des dissonances cognitives
Il semble que certaines
difficultés linguistiques vécues par ces élèves allophones immergés
en culture francophone s’appuient sur des dissonances cognitives provoquées
par les normes d’utilisation de la langue française. En ce cas, le
concept de dissonance cognitive1 peut nous aider à
développer des stratégies pédagogiques qui tiennent davantage compte
de l’origine culturelle et linguistique des élèves. Il nous paraît
donc nécessaire de situer la réflexion dans un cadre plus global et
de préciser en quoi l’identification de dissonances cognitives peut
nous être utile.
La logique cartésienne, dont la plupart des enfants autochtones s’imprègnent dès le sein maternel, est très culturellement marquée dans la langue française. Beaucoup d’autres cultures ont une approche plus syncrétique ou globale de la réalité et de la langue. Ainsi, l’arabe dialectal marocain a tendance à juxtaposer les termes, les phrases sans forcément expliciter les liens logiques de la syntaxe. Comme tous les dialectes, il exprime en outre plus volontiers des réalités concrètes que des abstractions. A tout occidental, il paraît évident que la langue est un outil au service de l’homme : on y reconnaît bien une dimension poétique, mais ses fonctions sont essentiellement pragmatiques. Cette représentation standardisée entre en dissonance avec d’autres valeurs symboliques de la langue.
L’arabe, par exemple,
est avant tout la langue sacrée du Coran. L’investissement religieux
dans la langue arabe peut avoir comme corollaire une certaine circonspection
vis-à-vis de la langue française jugée trop profane, trop critique.
Certaines cultures développent en outre une méfiance vis-à-vis de
l’écriture. Dans les sociétés traditionnelles, c’est ce qui est
transmis par la parole et consigné dans la mémoire qui est assuré
de durer.
La façon dont
les langues expriment leur rapport au temps est aussi une source permanente
de diversité et d’étonnement. Ainsi, dans Les Yeux baissés
de Tahar Ben Jelloun, la jeune héroïne Kenza comprend, après un long
cheminement, qu’elle doit quitter son pays natal, c’est-à-dire
abandonner sa mentalité rurale, si elle veut jongler avec la concordance
des temps en français. Notre culture scolaire considère comme universel
le temps linéaire, orienté vers le progrès. Le temps est cloisonné
pour définir des priorités, il peut être saucissonné…Il est aussi
ce réservoir vide qu’il faut à tout prix remplir : le temps se gagne,
se perd, est gaspillé…Les cultures méditerranéennes ont, par contre,
un rapport au temps beaucoup plus souple. « S’apparentant plus à
un point dans l’ici et maintenant qu’à une route, celui-ci a beaucoup
moins d’importance en termes d’organisation et est soumis aux priorités
relationnelles. »2
Un rapport
à l’écrit problématique
Ces dissonances cognitives
ne sont d’ailleurs pas propres aux enfants de migrants ou aux primo-arrivants.
Elles déterminent aussi les difficultés scolaires des jeunes de milieu
populaire. Le niveau de maîtrise de la langue maternelle et les composantes
socioculturelles de la famille sont prépondérants : le fils d’un
diplomate sri lankais ou marocain ne rencontre pas les problèmes du
jeune issu de l’immigration en milieu populaire3. Les enfants des banlieues vivent parfois les
contraintes de la langue française comme un symbole de leur exclusion
socioéconomique. Se soumettre aux règles de la grammaire, du code
écrit reviendrait en quelque sorte à accepter l’ordre établi qui
les exclut. Dans ce contexte, on peut faire l’hypothèse que certains
obstacles à l’apprentissage relèvent moins de difficultés linguistiques
objectives que d’enjeux affectifs et identitaires.
D’une manière générale,
on constate que les élèves de milieux populaires, autochtones ou non,
ont en commun la plupart de leurs difficultés avec l’écrit.
A la suite de J. Downing et J. Fijalkow, Dany Crutzen4 a défini les conditions culturelles habituelles
qui entrent en dissonance avec la culture populaire :
- prédominance de l’écrit sur tous les autres médias,
- parallèlement, transmission orale de contenus théoriques structurés, dont la forme et le fond reflètent les normes bourgeoises cultivées,
- prédominance du rationnel sur l’affectif, de la reproduction sur l’expression, de l’abstrait sur le concret,
- formalisme encore largement majoritaire : le sens des tâches scolaires est posé en prérequis ; le contexte est peu ou pas du tout signifiant pour les milieux populaires.
“ La langue en milieu
populaire serait plutôt affective. Elle utiliserait peu l’abstraction
et ignorerait la plupart des règles propres au code écrit. Autochtone
ou non, l’élève de milieu populaire se retrouve donc en terre étrangère
à l’école : son premier défi sera de comprendre tout simplement
ce qu’on lui veut. ”
Cette langue populaire
est très différente de celle qui est utilisée à l’école et dont
la maîtrise est tellement nécessaire si l’on veut avoir accès à
tous les savoirs qui y sont dispensés5. Tentons à présent
de caractériser le français dit de scolarisation en partant d’un
exemple. “ Tu vois, ça entre par ici et ça sort par là ; tu comprends ? ”.
Cet énoncé, prononcé par un professeur de biologie à propos du système
digestif du poisson, caractérise bien le discours oral tenu en classe.
Et cela fonctionne bien : l’élève comprend. Le seul problème, c’est
que les résultats ne sont presque jamais à la hauteur de cette compréhension.
Pourquoi ? Parce que l’écart entre le discours de la classe et le
discours des documents pédagogiques qui servent à étudier à la maison,
tout seul, est énorme. L’énoncé antérieur devient : “ Chez le
poisson, l’ingestion des aliments et leur excrétion se réalisent
respectivement par…et par… ”. C’est là un discours
scolaire écrit dont l’élève ne maîtrise pas les composantes.
Quelles sont-elles, ces composantes ? Essentiellement, une grande décontextualisation et une grande densité d’informations :
- disparition des renvois à la situation d’énonciation,
- recours à un vocabulaire spécifique pour désigner les réalités du monde,
- usage de mots inconnus ou connus de l’enfant mais pas avec l’acception nécessaire au texte,
- usage de déterminants à valeur générale,
- usage abondant de
relations anaphoriques (leur excrétion : de qui ? de quoi ?).
L’école demande en
outre une maîtrise métalinguistique du langage : pas seulement
lorsqu’elle fait réfléchir sur la langue (dans le cours de grammaire),
mais aussi lorsqu’elle la fait utiliser, pour lire, étudier ou écrire…et
même pour parler (cf. les consignes : “ réponds par une phrase complète ;
parle avec un vocabulaire précis ; reconstruis ta phrase… ”). Les
difficultés que rencontrent plusieurs élèves, notamment les jeunes
issus de milieu populaire, provient de ce que l’école fait “ comme
si ” le passage du discours en classe à celui du livre allait de soi.
Ces difficultés se répercutent dans toutes les disciplines : en français
mais aussi dans les branches qui utilisent largement la langue comme
véhicule des connaissances (la géographie, l’histoire et les sciences
naturelles).
D’après Dany Crutzen,
l’intervention pédagogique peut favoriser l’émergence consciente
des représentations et tenter d’y débusquer ces éventuelles dissonances.
Certes, le fait de les mettre à plat ne les neutralise pas automatiquement,
mais amène l’élève à identifier la difficulté et à prendre conscience
des différences entre sa culture et la culture française. De ce point
de vue, l’erreur, dont on sait qu’elle est le signe de l’interlangue
de l’apprenant6, est souvent la manifestation d’une dissonance
cognitive.
Des activités interculturelles
Plus précisément, dans
une classe-passerelle, l’enseignant est confronté à une multitude
de cultures qui cohabitent, en plus de la sienne, au sein d’une même
classe : comment va-t-il arriver, dès lors, à gérer cette situation
de cohabitation linguistique et culturelle ? Comment mettre en place
une pédagogie de l’interculturel permettant un équilibre entre,
d’une part, le capital de culture anthropologique d’origine de l’élève,
confronté à la culture française de l’enseignant et à celle des
pairs de diverses origines ; et d’autre part, le capital de culture
cultivée et scolaire d’origine de l’élève, confronté à la formation
de l’enseignant et à la culture scolaire des pairs ?
D’où notre questionnement :
quels repères pour entrer dans une culture francophone? Comment mettre
en place cet apprentissage interculturel ? Quelles sont les activités
susceptibles de favoriser celui-ci ? Lors d’un colloque à Louvain-la-Neuve
en janvier 2005, Fatima Davin7 a relaté une démarche, la
simulation globale, pour entrer en relation avec l’Autre.
Si la simulation globale
sert de technique d’apprentissage de l’oral et de l’écrit, elle
sert aussi à construire un univers fictif, ce qui constitue un moyen
de faire sortir l’élève de la classe et de ses contraintes pour
l’emmener dans un monde imaginaire, enrichir son capital linguistique
et culturel et lui permettre une ouverture sur les autres, camarades
de classe qui viennent d’une autre culture, afin de gérer les conflits
et les malentendus. Dans un tel dispositif, l’hétérogénéité est
réduite. Il n’y plus de différences : les apprenants acquièrent de
nouvelles identités ou personnalités, avec nom, prénom, âge, sexe,
nationalité, profession auxquelles ils vont s’habituer le long de
l’histoire à inventer, durant une période déterminée. Chacun accomplit
des tâches, donne son avis, argumente, explique, informe, raconte et
décrit dans un décor imaginaire.
Pendant les 40 séances
programmées par l’enseignant à raison d’une heure par semaine
à partir d’un canevas de simulation globale, «Iles » de J.M. Caré,
F. Debyser et Ch. Estrade8, les apprenants sont progressivement
amenés à élaborer collectivement un dossier dont ils sont à la fois
les acteurs et les auteurs. L’objectif est de raconter, de décrire
et d’expliquer en quoi consiste le fait de « Vivre ensemble » avec
ses ressemblances et ses différences, dans un monde fictif certes,
mais influencé par les représentations qu’on a de l’Autre. S’agissant,
par exemple, de l’élaboration de droits et de devoirs, toute vie
en société supposant des règlements permettant de gérer la vie quotidienne,
l’origine, la langue, la culture et la religion de chacun seront convoquées,
dans une perspective comparatiste. Pour chaque thème, chaque intervention,
on retrouve la consigne suivante : « Voilà comment ça se passe ici.
Et dans ton pays d’origine ? Compare, retrouve les ressemblances et
les différences ». La langue d’origine est également présente,
depuis le moment où l’on dit bonjour dans toutes les langues des
élèves présents dans la classe jusqu’au moment où l’élève
apprend à nommer les réalités sociales et scolaires. La consigne
est la suivante : « Voilà comment on nomme dans telle langue. Et dans
ta langue ?
En ce qui concerne la
culture, nous retrouvons, par exemple, dans le travail de rapport au
temps, toute la mise en œuvre pour concevoir un emploi du temps faisant
appel aux différents calendriers (chrétien, chinois, musulman, juif…)
et jours fériés et à la façon de les gérer pour vivre ensemble
sur une île. Sur le plan culinaire, c’est la découverte et l’échange
par le biais de recettes imaginaires dans lequelles vont s’articuler
toutes les cultures du groupe.
Si l’aboutissement
de ce projet a permis à un groupe assez hétérogène de créer un
monde fictif pour vivre ensemble, l’observation de moments forts,
de conflits et de difficultés est aussi à signaler. Notamment les
rapports homme/femme lors de l’attribution des tâches quotidiennes,
lors de la constitution du comité des « sages » pour diriger le groupe,
lors des débats sur certains sujets tels que la religion. D’où l’avantage
de la régulation permanente du groupe en orientant les comportements
vers ce qui est commun, ce qui est « inter », afin d’instaurer l’entente
par l’analyse de ces situations de conflit.
Une telle confrontation
se retrouve dans tout type de projet. Ainsi, Frédéric Sinzot9,
de l’Athénée Royal Victor Horta, l’a-t-il éprouvé lorsqu’il
monte un spectacle avec des élèves primo-arrivants, ce qu’il
fait depuis cinq ans déjà. L’objectif est à la fois d’écrire,
de jouer et de réaliser un spectacle. Très concrètement, sur les
15 heures consacrées au français, 4 heures par semaine sont consacrées
au théâtre. Cette démarche permet aussi une rencontre entre tous
les parents de la classe et s’accompagne chaque année d’un repas
multiculturel. Pour oser monter sur un plateau, il faut avoir
confiance en soi. Ce projet essaye de donner ou de redonner confiance
à des adolescents déracinés en manque de répères ; nombreux en effet
sont ceux qui ont quitté un pays en guerre. La démarche est menée
avec l’aide d’une comédienne qui, dans un premier temps, apprend
aux élèves à s’exprimer corporellement et qui, ensuite, travaille
l’expression orale et l’improvisation.
Lors d’une recherche
faite en 2001-2002, une chercheuse de l’Université catholique de
Louvain, Aphrodite Maravelaki10, a recensé les types
d’activités pratiquées en Communauté Wallonie-Bruxelles dans les
classes-passerelles. Elle a divisé ces activités en deux catégories :
didactiques et interculturelles. Les activités didactiques sont réalisées
en classe, parfois avec la collaboration de deux professeurs (français
– sciences humaines). Par contre, les activités interculturelles
mobilisent les efforts de plusieurs enseignants, de plusieurs classes
et nécessitent de nombreuses ressources. De ce point de vue, ces activités
sont les plus intéressantes mais en même temps les plus difficiles
à réaliser.
Activités didactiques
- Choix de matériel d’apprentissage du français à contenu interculturel par les enseignants (surtout des contes, des chansons, des documents authentiques, etc.).
- Des projets d’écriture
et des exposés oraux à contenu interculturel, par exemple présentation
de pays (géographie, histoire, religion, musique, cuisine, fêtes et
coutumes).
Activités interculturelles
- Théâtre : réalisation de pièces de théatre par les élèves primo-arrivants (F. Sinzot).
- Radio : réalisation d’émissions radiophoniques à caractère interculturel dans des établissements techniques ou professionnels.
- Concours de langue comme par exemple « le jeu des dictinnaires » entre des élèves belges et des « ex primo-arrivants ».
- Fêtes interculturelles ouvertes à la communauté où les parents participent comme organisateurs.
- Visites :
ville, quartier, musées, bibliothèques... Ces visites permettent aux
élèves de se familiariser avec leur nouveau cadre de vie.
A l’époque
de cette recherche, les enseignants devaient bricoler une méthodologie
car il n’existait aucun manuel de français langue seconde sur le
marché. Il existait bien des manuels de FLE, comme la méthode Pourquoi
pas ! d’Henri Sagot, mais qui ne convenait que pour les premiers
apprentissages. Très vite, cette méthode audio-visuelle montrait ses
limites, notamment parce qu’elle ne préparait en rien au français
de scolarisation et parce que la dimension proprement interculturelle
était négligée. Mais, depuis 2006, les professeurs de français disposent
d’une méthode tout à fait appropriée pour les adolescents nouvellement
arrivés. Il s’agit de la méthode française Entrée en matière11
conçue par Fatima Davin et publiée chez Hachette.
Outre la langue
de communication quotidienne, cette méthode propose une approche interdisciplinaire
du français et prépare à suivre les disciplines non linguistiques
(DNL) en français : l’histoire, la géographie, l’éducation civique,
les mathématiques, la chimie, l’éducation physique, la technologie
et les arts plastiques. Généralement, l’approche présentée pour
traiter la langue des DNL concentre l’attention des élèves sur l’apprentissage
et la mémorisation du vocabulaire : cette approche est peu motivante
pour les élèves. Entrée en matière
propose, elle, d’aider l’élève à transférer les contenus linguistiques
étudiés dans la partie langue vers les autres disciplines. Il s’agit
pour celui-ci d’élaborer des stratégies qui lui permettent de comprendre
les discours disciplinaires (consignes ou documents authentiques de
manuels scolaires) : faire des hypothèses, mobiliser des ressources
et faire des recherches. La culture scolaire est aussi décrite avec
les élèves pour favoriser leur intégration dans l’école : connaissance
du système de notation, du rôle de chaque adulte da l’école, de
la manière de s’adresser à eux, de la vie associative au sein de
l’école. Sur le plan culturel, les élèves développent leur capacité
d’analyse dans une simulation globale qui, cette fois, s’intitule
« le village » et qui fonctionne comme « Iles » dont nous avons parlé
plus haut.
A toutes ces
approches qui mettent l’accent sur l’interculturel et le français
transversal, nous voudrions en ajouter une, qui nous paraît capitale :
l’enseignement/apprentissage des culturèmes.
Enseigner
les culturèmes
Les apprenants
devront découvrir le plus tôt possible qu’au-delà du simple sens
des mots, la langue est révélatrice d’attitudes et de comportements.
Ils devront aussi prendre conscience qu’il existe plusieurs registres
de langue et que ceux-ci varient selon la situation de communication
ainsi que l’humeur, l’âge, le sexe, l’origine sociale, régionale
ou nationale du locuteur. Cet apprentissage de la pratique sociale de
la langue relève de la compétence culturelle. Mais c’est surtout
aux connotations et aux implicites de la communication verbale qu’ils
devront s’attacher. L’emploi des unes comme le recours aux autres
crée, dans une même communauté, des relations de complicité entre
ses membres. Mais, du même coup, ils en excluent les étrangers qui
ne parviennent pas à les interpréter. Par ailleurs, le décodage des
connotations comme des implicites met en jeu des compétences dont le
professeur doit prendre conscience s’il veut initier ses apprenants
au calcul interprétatif dont la démarche fondamentale est identique
dans les deux cas (Cf. Kerbrat-Orecchioni12).
L’élaboration
de la compétence culturelle implique que l’on donne aux apprenants
les moyens d’accéder en profondeur à la culture comportementale
partagée par les francophones, laquelle régit la plupart de leurs
attitudes, coutumes et représentations. Or le lexicométhodologue
Robert Galisson13 constate que celle-ci se dépose avec prédilection
dans certains mots qu’il appelle “ mots à charge culturelle partagée
” et que nous avons décidé, avec les auteurs de Que voulez-vous
dire?14,
de baptiser
“ culturèmes ”. Ce sont ces mots qu’il se propose d’inventorier,
de définir et de consigner dans un dictionnaire. Outre que, d’une
culture à l’autre, la langue ne découpe pas la réalité de la même
façon, des signes dits équivalents (procédant d’un même référé)
peuvent avoir des significations et des charges culturelles partagées
(C.C.P.) différentes. Ainsi, le mot “ vache ” désigne, en Inde
comme en France, la femelle du taureau, mais sa C.C.P. diffère d’un
pays à l’autre : en Inde, la vache est protégée parce que sacrée,
alors qu’en France elle est exploitée parce que nourricière. Pour
souligner ce lien étroit entre langue et culture, Galisson a créé
le concept de “ langue-culture
”.
Par rapport
aux dictionnaires actuels, où c’est la culture savante qui est privilégiée
(notices encyclopédiques, nombreuses citations d’auteurs légitimés…),
le dictionnaire des C.C.P. ou culturèmes met davantage l’accent sur
les usages courants. “ Ainsi, la dragée est bien traitée au dictionnaire
pour ce qui touche au référent (…), mais on ne nous dit pas que
les dragées accompagnent toujours la cérémonie du baptême, qu’elles
sont en principe offertes par le parrain du nouveau-né, etc ”. Certes,
un natif connaît ces usages, mais c’est loin d’être le cas de
tous les étrangers, surtout si la dragée n’existe pas dans leur
pays ou n’appelle pas la même symbolique.
Pour ne pas s’égarer dans un domaine d’investigation si vaste, Galisson propose une typologie élémentaire qui se veut une recension des lieux où se concentrent les mots “ plus culturels que les autres ”. Ceux-ci se regrouperaient en trois catégories:
- ceux dont la “ C.C.P. est le produit de jugements tout faits véhiculés par des locutions figurées ”; c’est le cas de celles qui relèvent du bestiaire culturel, qui assignent des qualités ou des défauts à tel ou tel animal (ex. “ fort comme un boeuf ”, “ sale comme un cochon ”, “ gai comme un pinson ”, etc.) ou de celles qui désignent des “ inanimés culturels ” (ex. “ sourd comme un pot ”, “ dur comme une Pierre ”, etc.);
- ceux dont “ la C.C.P. résulte de l’association automatique d’un lieu à un produit spécifique” (ex.: la moutarde et Dijon, les nougats de Montélimar, etc.);
- ceux dont
“ la C.C.P. est la coutume suggérée par le mot ”; c’est le cas
des idées associées aux fêtes et à certaines cérémonies (ex. “
Noël ” évoquant le sapin, la bûche, la crèche…).
Dans notre
manuel Que voulez-vous dire?,
chaque séquence d’exercices se termine par une liste de culturèmes
en rapport avec le thème étudié. Nous y mettons aussi bien des noms
communs que des noms propres puisque ce qui nous importe, ce sont les
associations culturelles que ces termes produisent; or ces dernières
existent dans les deux sens : Brel fait, par exemple, penser au “
plat pays ”, à la Flandre des béguinages et des cathédrales et
réciproquement. Nous rangeons aussi dans les culturèmes les sigles
et les expressions figurées ainsi que les expressions idiomatiques
ou stéréotypes. Bref, tous les termes qui évoquent implicitement
une réalité culturelle. Nous avons nous-mêmes exploité certaines
pistes lancées par Galisson, mais en les intégrant progressivement
dans une attitude globale de prévention contre les malentendus nés
de la mécompréhension des implicites discursifs. Nous faisons de la
bonne compréhension de ceux-ci un instrument actif de la démarche
interculturelle.
Ainsi, nous pouvons conclure en disant que la classe-passerelle est, dans une école, un véritable modèle didactique. Elle est un lieu où l’on prend en compte les réels besoins langagiers des élèves, où ils apprennent à se respecter dans leurs différences, où l’on table sur leur culture d’origine pour les amener progressivement à connaître et à comprendre les caractéristiques de la culture d’accueil, où on les initie progressivement aux composantes de toutes les disciplines scolaires, et où, en définitive, ils découvrent que chaque langue impose à ses locuteurs un certain découpage du réel. Mais, en même temps, ils apprennent à travailler ensemble, à gérer leurs différences, pour s’atteler à des projets communs. On est bien là dans la perspective co-actionnelle et co-culturelle du Cadre européen commun de référence pour les langues recommandé par le Conseil de l’Europe pour l’enseignement de toutes les langues.
NOTES
- Voir à la source, L. Festinger, 1957, A theory of cognitive dissonance, Stanford University Press.
- Cf. mon article : Collès L., 2005, « L’apprentissage des temps en français par un public arabophone : un terrain culturellement miné ». In Bulletin de l’ARIC, n°42, pp. 29-38.
- Ainsi, les élèves marocains, par exemple, parlent généralement à la maison un dialecte qui ne reflète pas du tout la complexité de la langue arabe classique.
- Crutzen D ., 1998, « La dissonance cognitive : quelques pistes pour l’enseignement du français en contexte multiculturel ». In les Actes de lecture de l’Association Française pour la Lecture n°62, pp. 49-59.
- Cf. Boyzon-Fradet D., 1997, « Les élèves issus de l’immigration et la langue scolaire ». In D. Boyzon-Fradet et J.L. Chiss (éd.), Enseigner le français en classes hétérogènes. Ecole et immigration, Paris, Nathan (« Pédagogie »), pp. 93-108.
- Collès L., 1998, « Correction et incorrections : quel regard sur la faute ? ». In Le Langage et l’Homme, vol.XXXIII n°4, pp. 393-400.
- Davin F., 2007, « Une démarche interculturelle en FLS et en FLM », in S. Lucchini et A.Maravelaki (éds), Langue scolaire, diversité linguistique et interculturalité, Cortil-Wodon, E.M.E.E (« Iris »), pp. 27-47.
- Carré J.M., Debyser F. et Estrade Ch, 1997, Iles, Sèvres : CIEP.
- Sinzot F ?, 2007, « L’expression théâtrale, un outil pour les primo-arrivants ? ». In S. Lucchini et A. Maravelaki, Langue scolaire, diversité linguistique et interculturalité, E.M.E. (« Iris »), pp.67-75.
- Maravelaki A, 2007, « Les classes-passerelles en Belgique francophone : vers une transformation de l’école uni-culturelle ? ». In S. Lucchini et A. Maravelaki, op.cit ., pp.195-212.
- Davin F., Cervoni B., Ferreira-Pinto M., 2005, Entrée en matière. La méthode de français pour adolescents nouvellement arrivés, Paris, Hachette FLE (un manuel + un guide pédagogique + des supports audio).
- Kerbrat-Orecchioni C., 1986, L’implicite, Paris, Armand Colin.
- Galisson R., 1991 ? De la langue à la culture par les mots, Paris, Clé international.
- Blondel A, Briet G, Collès L, Destercke L, Sakhavat A, 1998, Que voulez-vous dire ? Compétence culturelle et stratégies didactiques, Bruxelles, Duculot.