Le mort et le vif, par Michel Peyret
Ils ne sont pas tous venus! En tout cas, ils en sont tous là. Ah! Ce peuple! On ne sait jamais comment faire avec
lui! Des stratégies, il y en a! Ou plutôt, il y en avait! Et des stratèges, parbleu, tout autant! Et un coup, ils viennent d'en prendre un, un coup de
sang bien
sûr! Et ils sont tous à chercher où cela fait mal. Mais cela fait mal partout! LE PEUPLE, ON L'A TOUJOURS EU! Personne n'est épargné! Même s'ils ne sont pas tous
morts! Ce n'est quand-même pas la peste! On ne meurt
d'ailleurs plus de la
peste de nos jours! Au moins en France. Jusqu'alors, on a bien trouvé des solutions! Le peuple, mon cher, on l'a toujours eu! Quelquefois, cela a été un peu dur. Mais on est
toujours quand-même
parvenu à le mettre dedans! Et cela fait longtemps que cela dure. Il n'y a aucune raison de désespérer. Au départ, on avait bien trouvé: la République, le
peuple souverain,
le suffrage délégataire...C'était le bon truc! Tous les cinq ou six ans, il pensait avoir la parole
et décider de son
sort, sinon de sa vie. Bon an, mal an, avec quelques grèves et
manifestations de rues à la
clé, il se pensait le maître du monde. Nous, on se marrait! Les maîtres du monde, c'était
nous! Mais on ne le
disait pas, il fallait garder le secret, les laisser avec leurs
illusions. C'était encore le bon temps, le temps où l'on pouvait
encore leur
faire quelques cadeaux, on se faisait prier en quelque sorte, on faisait
semblant de ne pas céder tout de suite! Ils se pensaient vainqueurs, et
l'on
était tranquille pour une décennie! L'ANNONCE! Mais ce coup-ci, il semble bien qu'ils aient flairé
quelque chose! Tu
as vu avec quelle vitesse le Nicolas s'est démonétisé! Il semble bien d'ailleurs qu'il n'y ait pas que lui. C'est l'ensemble du personnel politique qui semble
visé cette
fois-ci. Cette fois-ci? En fait on a vu le phénomène grandir
d'élection en
élection. Les abstentions sont devenues, en s'affirmant dans le temps,
des
boycott d'une grande force politique. Voire la force politique déterminante, surpassant en
nombre et en
qualité politique toutes les autres forces réunies. Et en quoi, s'il vous plait, réside cette force? Ne serait-ce pas parce qu'elle est doublement
annonciatrice? COMME SONNE LE GLAS! Annonciatrice d'abord comme lorsque sonne le glas! A l'évidence quelque chose est en train de mourir! Ce n'est pas seulement un personnage, serait-ce le
Président de la
République! La République en a déjà vu des morts de Présidents! Et selon
toutes
les postures d'ailleurs! Ce ne sont pas non plus seulement les forces
politiques du moment. Les
forces politiques n'ont pas toujours existé, elles n'existeront pas
toujours,
rien ni personne n'est éternel! Au moins devront-elles se renouveler si profondément
qu'elles ne
seront plus identifiables à ce qui a pu exister sous ce nom! TOUT LE SYSTEME S'ECROULE Et, par delà le Président de la République, par delà
les forces et les
partis politiques, c'est tout un système institutionnel,
constitutionnel,
juridique... qui est en train de s'écrouler! Parce que, en dernier ressort, c'est ce qui a donné
naissance à cet
ensemble, l'existence de la propriété privée, qui est devenue l'obstacle
principal à la poursuite du mouvement de l'histoire, qui bloque le
processus de
libération, d'émancipation des sociétés humaines. Et ce processus pourrait reprendre si étaient libérés
les potentiels
constitutifs de la nouvelle « révolution industrielle », laquelle peut
permettre le remplacement quasi-total du travail de l'être humain par
celui de
la machine que cet être humain a inventée, mais à laquelle il est
aujourd'hui
subordonné, comme d'ailleurs au capitaliste qui la possède, et comme ce
capitaliste achète la force de travail de l'être humain qu'il se
subordonne en
même temps que les profits qu'elle lui procure! L'ANCIEN ET LE NOUVEAU Aussi, la force politique déterminante qui vient de
s'affirmer avec
ces élections est-elle également annonciatrice, c'est sa seconde
annonce, d'une
société nouvelle, d'une révolution de tout le système institutionnel,
constitutionnel, juridique... qui peut se bâtir en s'étayant sur la
nouvelle
« révolution industrielle ». Ainsi, ce qui s'affirme dans la profondeur de
l'abstention ou du
boycott, c'est la lutte du nouveau contre l'ancien. La fin de l'ancien, la nécessité de la rupture avec
l'ancien, et la
force du surgissement du nouveau qui saisit tous les acteurs. Dès lors, l'obstacle déterminé comme blocage
principal, la propriété
privée, c'est-à-dire l'appropriation privée des richesses produites par
le
travail de toute la société, doit-elle faire place à une autre forme de
propriété, celle des producteurs associés face à celle des producteurs
opposés,
au moins concurrents. L'ASSOCIATION QUI LIBERE ET EMANCIPE Le nouveau est là, dans cette libre association, qui
libère et
émancipe, qui permet à l'esclave de devenir son propre maître, dans sa
coopération avec tous ses semblables associés dans ce qui peut
constituer un
devenir commun, libéré enfin des contraintes de la production et de la
reproduction de ses besoins matériels, comme des subordinations et des
dépendances à l'égard des propriétaires des outils de travail. Le nouveau est là, dans cette société qui peut enfin
se réunifier, qui
peut s'organiser de toute autre façon que dans l'ancien monde. L'AUTOADMINISTRATION DES PRODUCTEURS ASSOCIES En premier lieu, c'est tout le système étatique qui
se modifie et
évolue vers l'auto-administration des producteurs associés. C'est le dépérissement de l'Etat, ce monstre
tentaculaire qui
enserrait toute l'ancienne société dans les rets de toute nature mis en
place
par la classe des propriétaires privés. C'est aussi, identiquement, parallèlement, tout le
système politique
caractéristique de toute l'époque de la domination d'une classe sur une
autre
qui disparaît. Ici, aujourd'hui, ce sont les salariés qui
constituent l'immense
majorité de la population, 92% de la population active selon l'INSEE, et
l'on
voit bien déjà les rapports d'alliance qui peuvent s'ordonner avec
d'autres
couches de la société dont les intérêts peuvent être partagés. Serions-nous alors dans une société sans
contradictions, cela est
difficilement imaginable, sinon impossible. Autre chose est de pouvoir les imaginer dès
aujourd'hui. QUELLE ORGANISATION, POUR QUOI FAIRE? On peut néanmoins penser que dans cette société des
producteurs
associés ces contradictions ne seront pas du caractère de l'antagonisme
qui
était celui des classes qui disparaissent. Le dépérissement de l'Etat ne peut que s'accompagner
du dépérissement
parallèle de celui qui a donné naissance à une sorte d'hypertrophie des
partis
dans le système actuel et à son quasi-isolement affirmé et confirmé par
les
électeurs ces dernières années, sinon décennies. Quand une force politique aussi porteuse de
potentialités que celle
des abstentionnistes atteint une telle ampleur et une telle qualité, on
ne peut
que penser qu'elle est également porteuse des potentialités
d'organisation qui
lui sont nécessaires pour accomplir les objectifs qu'elle se
fixe. Et n'a-t-elle pas déjà en son sein des organisations
de diverses
natures qui pourraient être fédérées dans une première étape? Serait-ce
si
hérétique de penser, d'envisager, un schéma d'organisation tel celui
pensé en
son temps par Marx avec l'Association Internationale des Travailleurs ? (
voir
mon article intitulé: «Une interview de Marx » dans ma Tribune de
« Rouge Midi » ) En tout cas, ce que le peuple a dit lors des
élections de ces
dernières années, c'est que les forces politiques existantes, tant dans
leurs
projets que dans leurs formes d'organisation, n'étaient plus en mesure
de les
représenter, étaient de fait devenues obsolètes. Dans le monde nouveau qui surgit ainsi, non à
l'initiative de quelque
créateur que ce soit, mais de la société elle-même, de ses évolutions,
des
aspirations fortes de ses membres, de leur rejet de l'ancien, pourquoi
ne pas
penser que les membres de cette société puissent être demandeurs de
formes de
décisions qui leur permettraient de prendre toute leur place dans tous
les
processus de transformation sociale, dans tous les lieux où peuvent se
prendre
ces décisions? C'EST ASSEZ, ON N'EN VEUT PLUS! Ainsi quelque chose est apparu, s'est renforcé, ou ne
s'exprimait pas
hier sous ses formes actuelles, dans lequel le peuple a trouvé des
motivations
nouvelles et fortes qui l'ont conduit à dire de façon nouvelle et forte
ce qu'il
disait jusqu'alors dans des formes traditionnelles, mais qui n'étaient
pas
entendues. Et ce qu'il a dit, qu'il convient d'entendre
aujourd'hui, et sous sa
forme la plus politique qui soit, c'est le rejet, la négation de tout le
système
économique, social et politique. Cet « on n'en veut plus » correspond à l'immense
crise du
système, de l'ensemble, de la totalité de la crise du système qui
affecte
effectivement tous les aspects de la société qui font que toutes les
couches du
salariat, et même d'autres, mais à commencer par les plus populaires,
ressentent
cette agression immense comme existentielle et l'expriment comme
telle. Le refus, le rejet, ont cette force parce que le
nouveau est déjà là,
dans notre société, mais encore aussi trop souvent caché, dissimulé sous
l'ancien, alors qu'il ne demande qu'à prendre son essor. UN APPEL AU CHANGEMENT DE SOCIETE Leur force est un immense appel à faire se déployer
le nouveau dans
toute sa plénitude. Quand il est par exemple dans le travail et la
production avec
l'automation et l'informatisation qui permettent aujourd'hui de produire
plus en
diminuant le temps de travail contraint et en allongeant le temps libre,
les
producteurs doivent acquérir le pouvoir, et donc la propriété, dans
l'entreprise
pour pouvoir donner aujourd'hui toute sa place à cette révolution que le
capitaliste tend à dissimuler ou à restreindre. Et la gestion de la société? Là encore, il y a longtemps que le mouvement ouvrier a
fait la preuve
de ses aptitudes à la gestion, celle des CE par exemple, ou de la
sécurité
sociale même si cette dernière fut paritaire. Et le mouvement associatif, dans sa diversité
infinie, n'a-t-il pas
conquis ses galons et assuré sa place irremplaçable, reconnue
officiellement la
plupart du temps. D'ailleurs, aujourd'hui, est-ce que ce ne sont pas
les entreprises et
les Etats, les deux piliers du capital, qui connaissent les faillites!
Qui
disparaissent! La gestion des entreprises, des établissements
financiers, est à
reprendre, la gestion de la société doit être assumée dans la recherche
du mieux
être général, en priorité pour les couches qui souffrent le plus. Le peuple, les salariés, ont aujourd'hui les
aptitudes à le faire.
Oui, il est temps d'aller vers un nouveau système fonctionnant sur la
base de la
démocratie directe qui donnerait la garantie de la possibilité de la
participation permanente à la gestion de tous les niveaux de la
société. DU NOUVEAU DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES La force du refus et du rejet, c'est également
l'exigence de nouveau
dans les relations internationales pour qu'elles deviennent,
débarrassées là
encore des exigences du capital qui tendaient à se les soumettre
jusqu'alors,
des coopérations et des échanges entre les peuples du monde à leur
mutuel
avantage. En ce sens, les abstentions de ces dernières
régionales ont redoublé
celles des élections européennes de juin dernier, lesquelles avaient
confirmé,
tant à l'Est qu'à l'Ouest de l'Europe, les rejets antérieurs des peuples
de ces
constructions super-étatiques héritières des Empires et du capitalisme
mondialisé à souhait. Pour sa part, le peuple français n'a pas pardonné le
fait qu'il ait
été bafoué par le viol de sa décision souveraine de 2005, le coup d'Etat
auquel
s'est livré Sarkozy, par les forces politiques qui l'ont cautionné, et
qui
continuent de payer politiquement. Oui, au total, le nouveau est là, et bien là. Aussi, s'il fut un temps où l'on parlait d'un spectre
qui hantait
l'Europe, peut-être faudrait-il enfin considérer qu'il s'est aujourd'hui
largement matérialisé, et plutôt dans les conditions dont les auteurs du
Manifeste en parlaient. Michel Peyret, 31/03/2010