La classe ouvrière n'a pas besoin d'être maternée
Michel Peyret 21 avril 2010 Une affirmation, qui pourrait être considérée comme
une évidence,
peut-elle être posée comme telle au début d'un raisonnement que l'on se
propose
de tenir? Ainsi en serait-il du besoin d'une organisation
révolutionnaire! Et d'une organisation révolutionnaire qui ne serait
pas
définie. Et quand les organisations qui se voulaient
révolutionnaires se sont
succédées dans l'histoire dans des conceptions différentes et avec des
expérimentations qui n'ont pas été toutes concluantes, c'est le moins
que l'on
puisse demander. LES PRINCIPES? DES SUCCES, DES ERREURS, DES ECHECS L'affirmation n'a-t-elle pas besoin d'une
démonstration préalable et
rigoureuse? On bien existerait-il quelque part quelque livre
« sacré »,
sinon « consacré », dont le contenu serait immortel et pourrait subir
sans dommages les aléas de l'histoire? Et cela alors même que l'histoire elle-même est
controversée, qu'elle
est la démonstration qu'un certain nombre de principes, affirmés comme
intangibles, n'ont en fait conduit qu'à l'échec du modèle de société
qu'ils
étaient sensés justifier. La poursuite du débat, dès lors que l'on souhaite lui
donner quelque
rigueur, exige que ces principes, que l'on peut considérer être le
fondement de
l'échec, soient expressément mis en évidence. LA TRILOGIE, MARX, LENINE, STALINE Le débat exige aussi que soit également nommé le, ou
les, promoteurs
de ces principes. Dans ce qui a été ma formation initiale au sein du
PCF, il m'a été
présenté une trilogie de promoteurs: Marx-Engels, Lénine, Staline,
complétés par
les expériences d'un « fils du peuple » qui occupait alors une grande
place dans la formation des militants. Le temps n'allait pas tarder pour moi à commencer à
comprendre que les
choses étaient en fait beaucoup plus compliquées. Staline a commencé à être présenté, malgré les
réticences de
responsables du PCF, et notamment celles du « fils du peuple », qui
s'est toujours fait le défenseur intransigeant de la personnalité et de
l'oeuvre
de Staline, qu'il s'agisse de son acceptation du partage de l'Europe et
de son
interdiction stricte pour le PCF d'initier la révolution en France, ou
de sa
négation, toute aussi stricte, de la réalité du rapport Khrouchtchev
relatif aux
déviances tragiques du personnage. DES AVANCEES ET DES RECULS Mais la vie a été la plus forte et la réalité des
faits reprochés a
fini par s'établir, encore que certains essaient toujours de nier ce
qu'il n'est
plus possible de l'être...et même si quelquefois encore on peut être
horrifié
par cet établissement des faits. Et le travail s'est engagé, dans les contradictions
toutefois, avec
des avancées et des reculs, et pouvait-il en être autrement, sur la
conception
d'un « socialisme aux couleurs de la France » qui permettait sans
doute quelques avancées démocratiques, mais demeurait encore enfermé
dans les
limites du travail de Lénine sur les concepts de Marx, travail qui les a
souvent
modifiés, et quelquefois jusqu'à leur faire dire le contraire de ce que
pensait
et écrivait Marx. Il en est ainsi, notamment, du concept de « dictature
du
prolétariat », tout à fait marginal chez Marx, qui ne l'emploie que
trois
ou quatre fois dans ses oeuvres rendues publiques, et trois ou quatre
fois
supplémentaires également dans sa correspondance privée. Aussi, personne ne me fera dire que ce concept ainsi
utilisé dans une
oeuvre qui compterait quelque 160 volumes avec sa dernière édition,
serait pour
lui un concept central. LENINE ET L'ETATISME Et c'est pourtant Lénine qui théorisera pour en faire
un concept de
premier plan, un concept central, avec les conséquences, à la fois
théoriques et
concrètes, sur la conception de l'Etat, conception qui imprégnera toute
la
pratique politique, et également jusqu'à sa conception du « parti
révolutionnaire ». Et je dois dire que, pour ma part, ce sont ces
conceptions
« étatistes » qui ont dominé chez moi dans les conceptions que je
pouvais avoir d'une société nouvelle qui se délivrerait de la domination
du
capital et au moyen du modèle d'organisation révolutionnaire qui était
nécessaire pour y parvenir. Et ces conceptions ont continué à s'imposer chez moi
jusqu'à ces
derniers temps et notamment jusqu'à ce que je prenne la décision de
quitter le
PCF en novembre 2006 pour des motivations plus immédiates que j'ai déjà
dites. De fait, en quittant le PCF, je suis demeuré
communiste, j'ai ainsi
fait la preuve concrète de ce que l'on pouvait être communiste sans
appartenir à
quelque organisation révolutionnaire que ce soit! LIRE OU RELIRE MARX En quittant le PCF, j'ai également voulu comprendre
ma propre
histoire, et ce besoin m'a conduit à un retour aux sources, aux
origines,
c'est-à-dire, en fait et pour l'essentiel jusqu'à aujourd'hui, à
Marx. J'ai donc lu, ou relu, Marx et, en fait, j'ai
découvert un Marx que je
ne connaissais pas, un Marx anti-étatiste, un Marx qui disait qu'il
fallait
« briser l'Etat ». Par exemple, et aussi entre autres, j'ai découvert le
Marx qui écrit
dans ses « Manuscrits sur la Commune de 1871 »: « Ce ne fut donc pas une révolution contre telle ou
telle forme
de pouvoir d'Etat, légitimiste, constitutionnelle, républicaine ou
impériale. PAR LE PEUPLE ET POUR LE PEUPLE « Ce fut une révolution contre l'Etat lui-même, cet
avorton
surnaturel de la société; ce fut la reprise par le peuple et pour le
peuple de
sa propre vie sociale. « Ce ne fut pas une révolution faite pour transférer
ce pouvoir
d'une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution
pour
briser cet horrible appareil même de la domination de
classe. » Et Marx poursuit: « La Commune se débarrasse totalement de la
hiérarchie politique
et remplace les maîtres hautains du peuple par des serviteurs
révocables,
remplace une responsabilité illusoire par une responsabilité véritable,
puisque
ces mandataires agissent constamment sous le contrôle du peuple. Ils
sont payés
comme des ouvriers qualifiés... » DES CONCEPTS ANTI-ETATISTES Ma re-lecture de Marx, pour me résumer, m'a ainsi
conduit à retenir
deux concepts essentiels, concepts fortement travestis après lui,
concepts
fortement anti-étatistes puisqu'ils concernaient tout aussi bien la
propriété, à
savoir l'appropriation sociale et non l'étatisation des moyens de
production, et
le dépérissement de l'Etat opposé à sa perpétuation, voire à
l'hyper-étatisation
qui a pu s'établir dans certaines sociétés se disant communistes. Bien évidemment, cela n'a rien à voir avec la
dictature du
prolétariat, même quand elle se voulait provisoire, et en est sa
négation
explicite et concrète. Tout le monde peut comprendre le bouleversement qui
fut le mien à ces
découvertes. Mais aussi le soulagement profond qui fut également
mien: je pouvais
continuer à me dire communiste en épousant le communisme nouveau que je
découvrais. En découvrant aussi qu'une organisation politique
pouvait de même se
dire communiste dans le temps d'aujourd'hui, sans avoir à se
social-démocratiser, et sans se condamner à gérer la capitalisme en ne
visant,
et encore, que sa « moralisation », conformément aux souhaits
irréalisables et irréalistes du Président de la République! LE PEUPLE PREND EN MAIN LA DIRECTION EFFECTIVE... Bien évidemment, ces découvertes ne pouvaient , et ne
peuvent rester
sans conséquences, à la fois théoriques et concrètes, sur la conception
même de
« l'organisation révolutionnaire ». Dans « Les Manuscrits de la Commune » que j'ai déjà
cités,
Marx écrit: « Le fait que la révolution est faite au nom et dans
l'intérêt
déclaré des masses populaires, c'est-à-dire des masses productives,
c'est un
trait que cette révolution a en commun avec toutes celles qui l'ont
précédée. « Le trait nouveau, c'est que le peuple, après le
premier
soulèvement, ne s'est pas désarmé et n'a pas remis son pouvoir entre les
mains
des saltimbanques républicains des classes dirigeantes; « C'est que, par la formation de la Commune, il a
pris dans ses
propres mains la direction effective de sa révolution et a trouvé en
même temps,
en cas de succès, le moyen de la maintenir entre les mains du peuple
lui-même,
en remplaçant l'appareil d'Etat, l'appareil gouvernemental des classes
dominantes, par son appareil gouvernemental à lui. » Ainsi, selon Marx lui-même, le peuple « a pris dans
ses propres
mains la direction effective de sa révolution... » Je pense que la phrase de Marx ne laisse pas beaucoup
de place à
d'autres affirmations aussi significatives que celle-là. Aussi
exclusives
d'autres directions quelles qu'elles soient. QUAND CERTAINES CONDITIONS SONT REALISEES D'ailleurs, Marx est amené à préciser ses propos en
relation avec ce
qui peut exister alors comme organisations politiques: « Tous les fondateurs de sectes socialistes
appartiennent à une
période où la classe ouvrière elle-même n'était pas suffisamment
entraînée et
organisée par le développement même de la société capitaliste pour faire
sur la
scène mondiale une entrée historique, à une période où, d'ailleurs, les
conditions matérielles de son émancipation n'étaient pas suffisamment
mûres dans
le vieux monde lui-même. « Sa misère existait, mais les conditions de son
propre mouvement
n'existaient pas encore. » Ce qui suit me semble de la plus grande importance: « Les fondateurs de sectes utopistes, tout en
annonçant, par leur
critique de la société de leur temps, le but du mouvement social,
l'abolition du
salariat et de toutes les conditions économiques de domination de
classe, ne
trouvaient ni dans la société même les conditions matérielles de sa
transformation, ni dans la classe ouvrière le pouvoir organisé et la
conscience
du mouvement. « Ils essayaient de palier les conditions historiques
du
mouvement par des tableaux et des plans chimériques d'une nouvelle
société; en
propager l'idée leur paraissait le véritable moyen de
salut. » C'EST LA CLASSE OUVRIERE QUI LE DECOUVRE Et Marx met en évidence ce qui change: « A partir du moment où le mouvement de la classe
ouvrière devint
une réalité, les chimères utopiques s'évanouirent non point parce que la
classe
ouvrière avait abandonné le but indiqué par ces utopistes, mais parce
qu'elle
avait découvert les moyens réels d'en faire une réalité. » Cette longue citation de Marx est en même temps
extrêmement riche, et
elle devrait à mon avis figurer dans tous les textes qui voudraient
justifier à
tout prix la nécessité d'un apport extérieur à la classe ouvrière
elle-même pour
qu'elle puisse jouer son rôle historique. Pour Marx, c'est la classe ouvrière elle-même qui
découvre les moyens
de faire une réalité des chimères utopistes. Ainsi donc, de la même façon, aujourd'hui, c'est la
classe ouvrière,
disons la grande masse des salariés très largement dominante dans la
population
active, qui découvre elle-même à 72% que le capitalisme est négatif, ce
qui est
pour moi, je me répète, un précédent historique mondial. Et je pose la question: si ce n'était pas eux, classe
ouvrière ou
salariés, qui parvenaient à cette conclusion sans appel, qui donc leur
aurait
apporté cet enseignement majeur, cette conscience de la négativité du
capitalisme, alors même que le nom même de capitalisme avait disparu de
l'usage
des principales forces politiques au profit de celui de libéralisme,
beaucoup
plus enfumé, et qu'il a fallu que ce soit le Président de la République
lui-même
qui rappelle la réalité de ce capitalisme en se prononçant pour sa
« moralisation », laquelle « moralisation » demeure
aujourd'hui l'objectif indépassable et indépassé de la quasi-totalité
des forces
politiques. DES FORCES POLITIQUES DEPHASEES Forces politiques qui continuent à ne pas se remettre
en cause, mais
le peuvent-elles aujourd'hui quand le mouvement de la vie et de la
réalité, en
fait le développement et l'approfondissement de la crise du capitalisme,
fait la
démonstration qu'elles appartiennent à un monde et à une société
dépassés, qui
vont disparaître, et elles, forces politiques, avec eux. Mais ce n'est pas la première fois dans l'histoire,
et dans l'histoire
même des révolutions, qu'un tel déphasage apparaît sans que d'ailleurs
les
forces politiques aient la conscience de cette réalité, à moins qu'elles
aient
choisi, en toute connaissance et conscience, de passer entières, armes
et
bagages, tout confondu, dans la gestion des derniers moments de la
société
capitaliste. DES MASSES REVOLUTIONNAIRES En tout cas, on vérifie à cette lecture de Marx que
lorsqu'il
considère que « ce sont les masses qui font l'histoire », c'est qu'il
conçoit aussi que ce sont des masses qui sont révolutionnaires. Et que l'on n'a pas besoin qu'on le leur révèle: non,
elles n'ont pas
besoin d'être plus ou moins « maternées », ou au contraire
« violentées » quand on sait qu'il peut y avoir de mauvais
parents! Le texte de Marx que je viens d'utiliser largement
n'est pas une
source unique, il convient de poursuivre l'inventaire. Nous aurons donc l'occasion d'y revenir.