Abolir le salariat, par Michel Peyret
LE PLUS GROS CANULAR DU SIECLE C'était encore le siècle précédent, autour des années
1975-1976, et
Claude Berger (1), écrivait: « La plus grosse mystification du siècle,
c'est de prétendre faire du socialisme en conservant le
salariat. » Pour ma part, j'aurais préféré qu'il parle de
communisme selon le
choix fait par Marx et Engels eux-mêmes. Et cependant il engageait la démonstration de ce qui
deviendra
certainement sa thèse principale, l'objet essentiel de son
combat. Il avait pourtant un prédécesseur illustre en la
personne de Karl
Marx. D'ailleurs, reprenant Marx, je posais moi-même la
question en début de
cette année 2010 en titrant un article: « Pourquoi les luttes ne se
proposent-elles plus l'abolition du salariat? », voir ma
« Tribune » dans « Rouge Midi ». LA TAUTOLOGIE DE MARX Et je citais Marx à plusieurs reprises, notamment
quand il considère
ce qu'il appelle une « tautologie », c'est-à-dire une évidence, voire
une répétition: « Il n'y a plus de travail salarié lorsqu'il n'y a plus
de
capital. » En conséquence de quoi si l'on supprime le
capitalisme, il n'y a plus
de travail salarié. Et vice-versa: s'il n'y a plus de salariat, il n'y a
plus non plus de
capital, et donc de capitalisme. En fait, Marx aura consacré l'essentiel de sa vie à
faire cette
démonstration qui était devenue pour lui une « tautologie », tellement
cette affirmation allait de soi dans son esprit ou son
raisonnement. Et cette évidence, il la considérait comme le mot
d'ordre
révolutionnaire principal, celui que devaient se donner les ouvriers,
celui
qu'ils devaient inscrire sur leurs drapeaux. LA LUTTE CONTRE LES EFFETS, OU LA LUTTE CONTRE LA CAUSE En ce sens, il écrivait en 1865, dans « Salaire, prix
et
profit » à propos des luttes permanentes que les ouvriers doivent mener
pour conserver leur salaire: « En même temps, et tout à fait en-dehors de
l'asservissement
qu'implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas
s'exagérer le
résultat final de cette lutte quotidienne. « Ils ne doivent pas oublier qu'ils luttent contre
les effets et
non contre les causes de ces effets, qu'ils ne peuvent que retenir le
mouvement
descendant, mais non en changer la direction, qu'ils n'appliquent que
des
palliatifs, mais sans guérir le mal. « Ils ne doivent donc pas se laisser absorber
exclusivement par
les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements
ininterrompus du capital ou les variations du marché. « Il faut qu'ils comprennent que le régime actuel,
avec toutes
les misères dont on les accable, engendre en même temps les conditions
matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation
économique
de la société. « Au lieu du mot d'ordre conservateur: « Un salaire
équitable pour une journée de travail équitable », ils doivent inscrire
sur
leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire: « Abolition du
salariat ». ABOLITION DU SALARIAT Nulle contradiction constatée entre Claude Berger et
Karl Marx sinon
le constat de la différence des dates, un siècle et demi séparant les
deux
déclarations, temps pendant lequel le mot d'ordre a quasiment été
« oublié » par le mouvement ouvrier. Pour Claude Berger en effet la donnée est toujours la
même: « Le
problème est qu'il n'y a pas de capital sans salariat et inversement.
Inciter
donc à de telles croyances est du même acabit que de parler de la
« suppression du féodalisme par la nationalisation des propriétés des
grands féodaux...sans abolir le servage. » « Le plus ou moins d'autogestion ou de participation
accordé aux
serfs récalcitrants pour les motiver aux corvées ne change rien à la
servitude. « Même chose pour le salariat. « Imaginez une usine autogérée fabricant des
matraques de CRS ou
des gadgets qui s'usent très vite dès qu'on s'en sert, avec à la tête un
patron
autogestionnaire et toujours des salaires. « Donc une fois pour toutes, nous sommes dans une
société
salariale et non pas – seulement – de « profit »,
« industrielle » ou « capitaliste ». De la même façon que la
société féodale ne fut pas seulement de privilège, agraire ou
artisanale, mais
de servage. NE PAS RESTER DANS UNE SOCIETE DE SERVITURE Claude Berger poursuit: « C'est important d'annoncer
le comment
de la mise en servitude. Pour en finir avec lui. Pour démystifier le
creux des
mots qui nous abusent. « Tenez, on nous parle souvent de « transition vers
le
socialisme »: pas possible! « Entre l'esclave et le non-esclave, entre les
salariés
solitaires et soumis et les producteurs librement associés et fédérés,
il n'y a
pas de transition possible. « Parler de transition, c'est mettre de côté
l'abolition du
salariat, changer la façade du capital, supprimer son caractère privé,
l'étatiser. « Si le salariat devenait salariat d'Etat, ça ne
changerait rien
au mode de servitude et d'atomisation de l'existence. A l'ennui au
travail, aux
travaux socia-lement inutiles, à l'aliénation par le salaire, à la
soumission
aux autorités et autres « impératifs économiques et
étatiques ». « Cela renouvellerait un peu les hiérarchies: les
bureaucrates au
lieu des actionnaires. Les cadres, ça reste, ça suit les uns ou les
autres. « Et puis tout n'a qu'un temps. L'ordre revient très
vite, il
faut savoir attendre. Fiat est à Moscou, Nivéa et Shell à Budapest. Et
Pékin?
Cela vient, merci LA POLLUTION, C'EST LE SALARIAT Pour Claude Berger, la plupart des produits fabriqués
sont socialement
inutiles du point de vue d'une société non-salariale puisque leur seule
utilité
est ici marchande: elle enchaîne le salarié à la consommation pour
réaliser en
argent le travail gratuit qu'on vient de lui prendre! « Qui en profite? », questionne-t-il. « Le capital et toute la hiérarchie salariée qui use
du savoir et
du pouvoir. « Par ailleurs, dans le cadre du salariat, près de la
moitié des
salariés ordinaires passe son temps à surveiller, à contrôler un travail
fait
sans motivation et sans passion, dans le désintéressement total, ou à
comptabiliser et vendre le surtravail des autres afin de le transformer
en
marchandise et en argent. « On mesure l'énorme gâchis de temps de travail, sans
parler de
celui consommé par l'oppression étatique, par la centralisation
économiques et
le gigantisme des échanges de la société salariale. SUPPRIMEZ LE CAPITAL ET LE SALARIAT, LE SALAIRE ET L'ARGENT, L'ETAT ET L'ECONOMIE DE
MARCHE « Supprimez le capital et le salariat, le salaire et
l'argent,
l'Etat et l'économie de marché des produits, inséparable de l'économie
de marché
des hommes, et vous libérez une masse énorme de temps de travail. « Ajoutez le temps disponible de tous les reclus qui
voudraient
bien produire un peu, mais pas trop, les vieux, les enfants, les
handicapés, les
femmes vouées au rôle de reproductrice ou de gardienne au foyer, mettez
toutes
les hiérarchies au travail productif et vous aboutissez au compte
suivant: deux
heures de travail par jour pour la production de biens socia-lement
utiles
suffiraient amplement pour vivre enfin dans une société
non-salariale. « Esclavage, servage, salariat: où est la différence?
Dans les
chaînes, dans l'a-veuglement. Esclaves et serfs savaient – c'était
visible à
l'oeil nu – qu'ils fournissaient gratuitement la plus grande partie de
leur
travail aux maîtres et qu'on les y forçait. La révolte était claire:il
s'agissait d'en finir avec la servitude. » LE TRAVAIL FOURNI GRATUITEMENT Par contre constate Claude Berger, le salarié, lui,
ne voit rien, ne
sait rien, ne veut plus rien. « Même ses luttes finissent par l'enchaîner davantage
au
salariat. La rétribution par le salaire engendre en effet des miracles.
Elle
cache le travail fourni gratuitement; « Le salarié se croit rémunéré pour son travail, tout
va donc
bien. S'il « prend conscience » qu'il est lésé, que va-t-il réclamer?
La suppression du travail gratuit? Non, un salaire plus fort! Plus
d'avoir au
lieu de plus d'être! « C'est le cercle vicieux qui commence. Tout le
syndicalisme
s'est engouffré là-dedans. Comme l »'employeur ne récupère le travail
extorqué que transformé en argent par la vente des produits, il lui
suffira
d'aug-menter le prix des produits pour ne rien perdre. C'est
l'inflation; puis
de renouveler l'arsenal des besoins et des marchandises tout en
recherchant de
nouveaux marchés du travail, de nouvelles techniques plus riches en
travail
gratuit, c'est alors l'expansion sophistiquée. » LE TRAVAIL SALARIE EST LA VRAIE, LA SEULE MATIERE VIVANTE DU CAPITAL. Toute technique, poursuit Claude Berger, toute
énergie, tout produit
ne valent pour lui que par leur richesse en travail gratuit, en
sur-travail. « Le salariat est donc la pollution des pollutions,
le ver au
pied de l'arbre pourri, le moteur de tout explosif. « Il ne peut être qu'anti-écolo-gique. Mais c'est
aussi en soi la
pire, la plus viscérale des pollutions. « Elle pourrit le salarié du dedans, elle l'aveugle,
elle
l'enchaîne, elle le mutile de l'intérieur; elle l'épuise en même temps
que la
terre. « Car contrairement à l'esclave ou au serf, le
salarié ne va pas
se croire forcé d'aller s'enfermer à l'usine ou au lieu de travail. Il y
va de
lui-même... « Le tour est joué. Pas besoin de milices pour forcer
à bosser et
fournir le travail gratuit. Le patron privé ou d'Etat n'est plus un
ennemi
radical. Entre lui et le salarié, il y a le gri-gri du salaire. Un
véritable
tabou. « Le système pousse même le salarié à ne pas trop
batailler pour
ne pas perdre l'emploi, ou au contraire à batail-ler pour le
conserver. » LE SALARIAT, C'EST LA VIE EN MIETTES « Mais le salariat -donc le capital – repose
là-dessus: sur la
division, sur la concurrence des salariés dans les « boîtes » ou à
l'air, sur le marché du travail... « Mais le salariat repose sur la division entre ce
qui serait
syndical, politique et existentiel: sur la vie en miettes, sur
l'atomisation, la
décomposition de l'existence. « C'est là que l'Etat sert à quelque chose. Pas de
salariat sans
une machine qui vous prend le pouvoir de votre existence et ne vous le
rend pas.
Sans une machine qui organise la décomposition sous le masque de la
« communauté sociale » qu'elle détruit sans
cesse. » PAS DE SALARIAT SANS ETAT « Pour former à la concurrence sur le marché du
travail et à
l'enfermement dans l'usine, cette machine essentiellement capita-liste,
il faut
la gestion étatique de l'enfermement institutionnel, familial, scolaire,
asilaire, militaire. « Il faut la réclusion des déviants, des handicapés,
des vieux et
des femmes reproductrices. « Cela forme à la compétition, à la soumission, à la
discipline. « De lui-même, le libre salarié-citoyen-consommateur
ira au
boulot. Le salaire, l'Etat, la marchandise agiront du dedans. « Comme le cancer, l'ulcère ou la carie dentaire. « Au Moyen-Age, la force armée venait du dehors comme
la vérole
ou la peste. « Le salariat et ses maladies, c'est un grand
progrès. » LES FAUX « SOCIALISMES » Aussi, avec Claude Berger comme avec Marx, nous
revenons à notre
propos de l'introduction. « Le capitalisme « public », dit-il, qui prétend
rayer
le capitalisme privé et l'exploitation de classe mais conserver intactes
toutes
les formes de l'exploitation et l'oppression du travail salarié:
l'usine, la
division du travail, la concurrence, le marché du travail et toutes les
institutions nécessaires à l'exploitation et à l'oppression du travail
salarié
en dehors de l'usine, ne mérite pas le nom de « socialisme »: c'est un
faux socialisme, c'est un salariat d'Etat. « La fin de l'exploitation ne peut se borner à
supprimer le
capital privé et le remplacer par un capital public, en nationalisant
par
exemple. » REVOLUTIONNER LE TRAVAIL LUI-MEME Car si l'on ne révolutionne pas le travail lui-même
et l'existence, si
on n'oblige pas la production à se soumettre aux nécessités de
communautés de
base de produc-teurs associés, si l'on ne détruit pas l'oppression du
travail
salarié – le salariat dans son ensemble, dans le travail comme hors du
travail –
on va tout droit vers une société nouvelle de classe, un nouveau
salariat
d'Etat, des produits aussi marchands, des usines identiques, des
instances de
pouvoir et de savoir oppressives. « Ce salariat d'Etat profitera alors à tous les
privilégiés de la
division du travail: c'est bien là le sort des pays dits
« socialistes », en premier lieu de l'URSS... « Et comme les travailleurs rechignent dans ce
système, la
coercition d'Etat dans la production ( bureaucratie et technocratie )
s'y fait
encore plus forte sous l'étiquette de « dictature du
prolétariat ». MARX, L'ASSOCIATION, L'ANTI-LENINE, VERS L'ABOLITION DU SALARIAT Ci-dessus, c'est le titre d'un des ouvrages de Claude
Berger paru,
lui, en 1974, Petite Bibliothèque Payot. Son « quatrième de
couverture » est tout un programme: « EN 1882, Engels dénonçait le « parti de la
conservation du
salaire » au sein du mouvement ouvrier organisé. Au 20ème siècle, Lénine
fortifia ce « parti ». Les options léninistes, le
« socialisme » défini comme « le monopole capitaliste d'Etat mis
au service du peuple entier », la division capitaliste du travail,
l'attribution d'une portée essentiellement revendicative et réformiste
aux
luttes de classe spontanées, eurent tôt fait d'engager la Révolution des
Soviets
dans l'édification d'un salariat « ouvrier », base matérielle du
stalinisme. « Marx, quant à lui, attribuait aux grèves
émancipatrices une
potentialité de révolution contre le salariat... » Claude Berger relançait ainsi le débat dans les
années
1970. Aujourd'hui, c'est la vie elle-même qui le fait. S'il n'en était qu'un, le débat sur les retraites y
suffirait
certainement: si le salariat disparaît, que deviennent les
retraites? L'une des réponses est de conserver le
capitalisme...le salariat... et
les retraites. Ma réponse n'est pas celle-là!
( 1 )Biographie de Claude Berger Claude Berger est né en 1936 au coeur du Marais. Tôt orphelin de mère, porteur de l'étoile jaune à 6
ans, abandonné par
son père qui trône en caïd de maison close... L’enfant se révèle un
exemple de
précocité dans l’adversité, la contrainte et la persécution : caché
durant deux
années dans une masure de la banlieue parisienne, il s’en échappe pour
subvenir
aux besoins des treize personnes qui constituent “la tribu“. Jeune homme en colère, en quête d’humanité et de
révolution, devenu
chirurgien-dentiste, il se retrouve en Afrique noire puis en Algérie,
mêlé aux
événements des indépendances. Dans les années soixante-dix, il s’engage dans la
réflexion et l’écrit
politiques. Il signe des articles dans la revue Politique aujourd'hui,
puis dans
Libération, Les Temps Modernes, ou encore Le Nouvel Observateur. Revisitant Marx, il dénonce le léninisme et le
capitalisme d'état cher
aux faux socialistes et aux fausses gauches. La crise, pour Claude
Berger, n'est
pas celle du capitalisme, mais celle du salariat, dont il réclame
l'abolition. En 1978, il déclenche une polémique en signant dans
Le Matin un
article virulent contre Georges Marchais, qu'il accuse de duplicité en
matière
d'antisémitisme. Ce papier lui vaudra une réponse à la une de
L'Humanité. En 1997, à quelques mois du procès Papon, Claude
Berger signe un essai
intitulé Blanchir Vichy? , réflexion sur l'essence de
l'antisémitisme. A l'aube du nouveau millénaire, il ouvre un
restaurant ashkénaze dans
le Marais, Le Train de vie. La cave y accueille écrivains, musiciens et
débats
sur la philosophie du Judaïsme. Fermé depuis peu, l’association des amis
du
Train de vie a le projet de recréer ce lieu d’expression et de
rencontres.
En 2003, il publie aux Éditions Caractères Jérusalem,
au pied du mur,
un recueil de poésies imprégnées de mystique, illustrées par les
photographies
de son jeune fils, David.