Autour du travail, à la rencontre de Thierry Ternisien, par Michel Peyret
C'est avec beaucoup
de satisfaction que je viens de découvrir Thierry Ternisien sur
Médiapart. Cette rencontre est
pour moi de celles qui donnent un sens et un encouragement à la recherche que
j'ai entreprise relative aux chemins à prendre pour oeuvrer à la grande cause de
l'émancipation humaine. Le pluriel que je
donne à « chemins » n'est pas fortuit. L'on disait bien
autrefois que tous les « chemins » mènent à Rome et je sais, comme les
Aquitains, que notre région est traversée par les multiples
« chemins » qui conduisent à Saint-Jacques. Les convergences
deviennent ainsi des réalités quelle que soit la nature de ces cheminements des
hommes et de leurs pensées. Nous allons ainsi
vers l'élargissement du « tous ensemble » qui peut nous conduire sur
les voies d'une nouvelle société. Quelques articles ne
peuvent tout dire. En tout cas, ils
peuvent donner à entendre. Merci à
Jean-François Autier pour sa collaboration. Cordialement, Michel Peyret
Chômage,
pouvoir d’achat, retraite, …la pensée en pièces
détachées 28 Mars 2008 Par
Thierry
Ternisien Quand l’actualité du jour traite simultanément mais sans les relier de
sujets aussi imbriqués que de ceux du chômage, du pouvoir d’achat, de la
retraite, la critique portée par Edgar Morin sur la pensée contemporaine me
revient aussitôt à l’esprit. « Notre pensée qui compartimente, découpe, isole
permet aux spécialistes et experts d’être très performants dans leurs
compartiments, et de coopérer efficacement dans des secteurs de connaissance non
complexes, notamment ceux concernant le fonctionnement des machines
artificielles ; mais la logique à laquelle ils obéissent, étend sur la société
et les relations humaines les contraintes et les mécanismes inhumains de la
machine artificielle et leur vision déterministe, mécaniste, quantitative,
formaliste ignore, occulte ou dissout tout ce qui est subjectif, affectif,
libre, créateur. De plus, les esprits parcellisés et techno-bureaucratisés sont
aveugles aux inter-rétro-actions et à leur causalité en boucle et ils
considèrent encore souvent les phénomènes selon la causalité linéaire ; ils
perçoivent les réalités vivantes et sociales selon la conception
mécaniste/déterministe, valable seulement pour les machines artificielles. Plus
largement et profondément, il y a incapacité de l’esprit techno-bureaucratique
de percevoir aussi bien que de concevoir le global et le fondamental, la
complexité des problèmes humains ». Chômage, pouvoir d’achat, retraite : une autre lecture, que celle de
la croissance insuffisante, est possible ; celle de la crise de la position
centrale occupée par le travail dans nos sociétés modernes. C’est, pour le plus
grand nombre, par le travail que viennent nos moyens de survivre, nos
protections, notre éventuel confort, la reconnaissance de notre utilité, les
moyens de vivre une retraite sans obligation de production marchande.
La question centrale ne devient-elle pas alors
la suivante ? Avec l’accroissement de la productivité qui détruit plus d’emploi
que l’extension des marchés n’en crée pouvons-nous continuer à faire du travail,
et de son complément la consommation, la seule activité humaine, le seul moyen
de vivre, le seul lien social ? Au-delà du travail et de la consommation c’est
la question de la condition humaine, traitée en 1958 par
Hannah
Arendt, qui nous est à nouveau posée. Nous sommes
bien loin du seul horizon fixé par des chiffres qui masquent de plus en plus
difficilement leur origine purement idéologique (croissance, dette,
chômage,…). Vers l’abîme ? Editions de
l’Herne, 2007 Le travail aujourd’hui : point d’étape sur une
réflexion 05 Février
2009 Par Thierry
Ternisien De jour en
jour la « colère » qui m’a conduit à entamer, à travers la question «
Débattre du travail est-ce possible
? », une
réflexion sur le statut de l’activité devenue centrale dans toutes nos sociétés,
se transforme en détermination. Comprendre comment l’humanité toute entière
peut, après des siècles de « progrès occidental », être de plus en plus courbée
sous le joug de la nécessité vitale est devenu essentiel pour moi. La crise
actuelle a au moins le mérite de révéler dans toute sa crudité l’impasse dans
laquelle nous sommes engagés : un processus de développement accéléré,
généralisé et globalisé que l’on veut maintenant rendre durable, alors même
qu’il asservit progressivement l’ensemble des humains et détruit le monde dans
lequel ils tentent de vivre et d’agir
ensemble. Les analyses ne manquent pas, beaucoup intéressantes. Elles font en
général la part belle à la « science » dominante de notre époque, l’Economie.
Discipline qui montre ses limites aujourd’hui aussi bien pour anticiper ou
éviter la crise, que la comprendre et la traiter. D’autres éclairages sont
indispensables si nous voulons ouvrir des chemins pour sortir de deux de nos
maux actuels : la pensée binaire et le tout calcul. Je tente d’en
proposer un à l’aide des concepts développés par la théoricienne politique,
philosophe de formation, Hannah Arendt J’ai
d’abord effectué une
première « dissection » de ce que nous appelons travail à l’aide des modalités
distinguées par Hannah Arendt dans l’activité humaine : labeur, œuvre, action.
Un deuxième
article a permis de faire émerger une première question :
le travail aujourd’hui est-il au-delà du labeur
? Déçu par
l’écho limité et découragé par la difficulté de la tache, j’ai bien failli
renoncer et j’ai exprimé mon doute et ma fatigue
? Encouragé
par les commentaires suscités par cet article, renforcé dans ma détermination
par le « toujours plus de la même chose » adopté comme politique en Europe,
intéressé par le ton nouveau apporté par Obama, je poursuis mon investigation.
Je viens de
terminer une nouvelle relecture des premiers chapitres de
Condition de l’homme
moderne. Alors même
que la pensée de Hannah Arendt est souvent présentée comme une pensée de
l’action politique, ce qui est en grande partie exact, il me semble que l’on
passe à côté de son apport essentiel sur ce qu’est, à l’origine, et ce qu’est
devenu, aujourd’hui, le travail. Dans mon
prochain article je tenterai de synthétiser cet apport autour de la question
suivante. Comment le travail est-il devenu un processus de
servitude, parfois
volontaire, des êtres humains et de destruction du monde construit par les
générations précédentes ? En attendant,
pour ceux qui aimeraient se plonger dans la pensée foisonnante de Hannah Arendt,
je donne en fichier joint l’ensemble des extraits de
Condition
de l’homme moderne que j’ai, à ce jour, rassemblés autour du thème
du « travail ». Travail, œuvre, action, natalité et pluralité, monde, domaines privé,
public, et social, richesse et propriété, division du travail et spécialisation
de l’œuvre, aliénation par rapport à la terre et par rapport au
monde,... Retraites : trois questions pour sortir des
débats ésotériques 30 Mai 2010
Par Thierry
Ternisien Si on l'élargit au travail et au salaire le dossier des retraites se
simplifie énormément. C'est le cadre étroit dans lequel on veut le limiter qui
conduit à des débats ésotériques même sur
Mediapart. Le débat peut se résumer par deux questions qui débouchent sur une
troisième : 1. Le volume de travail marchand est-il et sera-t-il suffisant pour
permettre à chacun de trouver un emploi permettant de toucher un salaire décent
? 2. La richesse de notre société permet-elle et permettra-elle à chacun
de toucher un salaire lui permettant de vivre décemment
? La réponse à la première question est non. Les gains de productivité
et la pression concurrentielle mise sur tous les emplois marchands , même ceux
qui ne peuvent être délocalisés, détruisent plus de travail que les nouveaux
produits et services n'en créent. La traduction concrète se trouve dans la
montée des taux de chômage et la précarisation des emplois qui, dans de nombreux
cas, se transforment en heures de travail. Voir sur ce sujet l'excellent livre
de Florence Aubenas. La réponse à la seconde question est oui. Jamais nos sociétés n'ont
été aussi riches. Jamais, aussi, la richesse ne s'est concentrée en aussi peu de
mains. La question
centrale devient alors, non pas, comment financer les retraites mais comment
redistribuer les richesses pour garantir à chaque citoyen une vie décente ? Un
des moyens de redistribution efficace est justement la retraite. Bien loin de le
remettre en cause nous devons imaginer d'autres moyens permettant à tous ceux
qui survivent difficilement ou sont exclus de bénéficier des moyens de vivre une
vie décente. Utopique ? Non, réaliste et juste. Retraites, où sont les emplois
? 15 Juin 2010
Par Thierry
Ternisien Inexorablement le gouvernement avance sur le report de l'âge légal de
départ en retraite. Et tout aussi inexorablement une question est soigneusement
évitée. Celle du travail, ou plutôt des emplois salariés devenus le mode très
majoritaire (plus de 90% des « actifs ») de distribution de la richesse créée,
rappelons-le, par le seul travail. Par quel miracle un système économique qui, sacrifiant tout au taux de
profit, accroît la productivité dans tous les secteurs et transforme en activité
salariale ce qui était du ressort des solidarités locales, pourrait-il créer les
emplois permettant une vie décente aux futurs ex-retraités alors même que le
nombre de chômeurs et de titulaires d'emplois précaires ne cesse d'augmenter
? La réponse est simple. Il n'y aura pas de miracle. Le capitalisme est
en crise depuis 35 ans avec la destruction du compromis fordiste. Après avoir
accru la pression sur le travail vivant en s'étendant à l'ensemble de la planète
il vise tout simplement à s'étendre, à nouveau, à l'ensemble des âges de la vie.
Créant une immense population de chercheurs d'emplois permettant de baisser
encore plus le « coût » du travail pour préserver la rémunération d'un capital
bien incapable de créer la moindre richesse. Gagnant ainsi du temps avant
l'écroulement d'un système mortifère qui réifie les rapports et fétichise les
produits et l'argent. Avec quels dégâts humains et écologiques
? Jusqu'à quand continuerons nous à nous laisser entraîner sur des
terrains de combat secondaires pour déserter le terrain principal ? Celui de la
lutte du travail contre le capital. La lutte des classes existe toujours. Les
capitalistes l'ont bien compris qui n'hésitent pas, avec le cynisme qui les
caractérise, à se doter de « boucliers » fiscaux pour protéger ce qui n'est rien
d'autre qu'un vol. Durée du travail, réalité et idéologie
12 Juin 2008
Par Thierry
Ternisien «Pour la première fois, l’innovation de procédés (portant sur les
structures d’organisation, de production et de distribution) va plus vite que
l’innovation de produits ; la quantité de travail rendu superflu est supérieure
à la quantité de travail créé par l’extension des marchés. »
Si cette
conviction d’André Gorz
se vérifiait, persister à faire du travail le centre de gravité de notre société
pourrait s’avérer un choix condamné à terme. A travers l’emploi, et
particulièrement l’emploi salarié, le travail est en effet la forme dominante,
voire unique dans beaucoup de pays, de distribution des ressources monétaires de
plus en plus indispensables à la (sur)vie dans un monde où toutes les formes
d’autonomie individuelles et collectives sont progressivement
annihilées. Qu’en est-il ? Pouvons-nous déceler dès maintenant des signes de
diminution du volume de travail nécessaire et disponible dans nos sociétés ?
Pierre
Larrouturou fournit dans son « Livre noir du libéralisme » quelques exemples qui
semblent aller dans ce sens. Avec d’abord les Etats-Unis dont beaucoup vantent les faibles taux de
chômage attribués à des marchés du travail efficaces parce que libérés de toute
entrave administrative. « Si l’on en
croit les chiffres donnés par la Maison-Blanche, les
Etats-Unis sont très loin du « plein emploi ». La durée moyenne du travail est
en effet tombée à 33,7 heures. Le chiffre qui est toujours cité (« Aux
États-Unis, on travaille 40 heures par semaine ») ne correspond en fait qu’à
l’emploi industriel. Mais, si l’on intègre l’ensemble des emplois, tous secteurs
confondus, on constate que la durée moyenne n’a cessé de diminuer depuis 40 ans
et qu’elle n’est plus que de 33,7 heures.
Et, si la durée moyenne n’est que de 33,7 heures, alors que ceux qui
ont un "bon travail" sont à 41 heures, c’est que des millions d’Américains
travaillent moins de 25 heures par semaine. » Cette baisse de la durée du travail n’a pas été organisée par des
négociations collectives ou par la loi. C’est le marché seul qui a réparti le
travail entre, d’un côté, ceux qui ont encore un bon emploi, à 40 heures par
semaine, et, de l’autre côté, des millions d’hommes et de femmes qui n’ont que
de petits emplois avec des petits revenus. Cette répartition
du travail provoque évidemment un partage des revenus de plus en plus
inégalitaire. Seuls les 5 % les plus riches ont vu leurs revenus augmenter sur
les cinq dernières années. Les autres 95 % ont vu leur revenu stagner ou
franchement décliner. Eurostat, l’organisme
statistique de la commission européenne, fournit les éléments sur la durée
réelle du travail dans l’ensemble des pays européens. « Le nombre d’heures
effectivement travaillées au troisième trimestre 2007, tous emplois confondus,
se situe à 38,5 pour l’Europe et 37,9 pour la zone Euro. Tous les pays, à
l’exception de la Finlande, considérés comme « ayant libéré leur marché du
travail et donc dynamiques », et avec un taux d’emploi supérieur au notre, ont
une durée moyenne du travail inférieure à celle de la
France. Plus
significatif encore, le tableau publié sur le
site des statistiques officielles du Royaume-Uni qui fournit deux enseignements
: une durée moyenne de travail par emploi de 32 heures et l’existence de «
second jobs » de moins d’une dizaine
d’heures. En France notre ministre de l’économie et des finances se félicite des
près de 300 000 emplois créés en 2007. Les statistiques stabilisées les plus
récentes, celles de 2006, sont inquiétantes quant à la nature de ces emplois.
Sur les 188 900 emplois créés en 2006, 116 000 (presque 60 % du total) l'ont été
dans les services à la personne (aide à domicile, employés de maison, garde
d'enfants, etc.). Les emplois créés dans ces services l'ont été sur la base
d'une durée du travail très faible : 420 heures en moyenne par an soit moins
d’un d'un tiers-temps (11 à 12 heures par semaine).
Et, comme ces activités sont rémunérées aux alentours du Smic, les
salaires moyens sont de l'ordre de 300 euros par mois... La montée en régime du
plan Borloo permet d’envisager qu'en 2007 les services à la personne auront
ajouté 180 000 emplois, mais sur la base de durées du travail aussi faibles... À
force de multiplier ces « miettes d'emploi » la France sera peut-être bientôt
championne du monde des créations d’emplois. A partir de ce premier tour d’horizon notre interrogation initiale
sort renforcée. Peut-on persister à mettre au centre de gravité de nos modèles
sociaux le travail rémunéré ? Surtout quand les deux mécanismes ayant conduit à
cette situation de diminution de la durée réelle du travail fonctionnent à plein
régime : l’accroissement de la productivité et la
mondialisation. Dans son « Livre
noir sur le libéralisme » , Larrouturou fait, avant même la mondialisation, des
gains de productivité la principale explication des bouleversements sociaux de
ces 30 dernières années en Europe, et en particulier en France. « Alors qu’il
avait fallu 140 ans pour que la productivité soit multipliée par deux entre 1820
et 1960, elle a depuis lors été multipliée par cinq.
L’économie
française produit 76 % de plus avec 10 % de travail en moins. Depuis 1974, le
total des heures travaillées (tous secteurs confondus) est passé de 41 milliards
d’heures à 36,9 milliards (Insee). Dans le même temps, grâce au baby-boom et
grâce au travail des femmes, la population active disponible passait de 22,3 à
27,2 millions de personnes. Le travail nécessaire à l’économie a baissé de 10 %,
mais le nombre de personnes disponibles a augmenté de
23%. Pour le second
mécanisme (la globalisation), Patrick Artus et Marie Paul Virard, dans leur
dernier livre précisent : « L’ouverture des échanges de biens et de capital entre les pays dits
« avancés » et les pays émergents implique un choc massif : l’arrivée sur le
marché mondial du travail de travailleurs (dans les pays émergents) qui ne s’y
présentaient pas auparavant, qu’il s’agisse des paysans sous-employés chinois,
indiens, brésiliens ou roumains...La population de 20 à 60 ans (en âge de
travailler) aux Etats-Unis, dans l’Union Européenne à Quinze et au Japon est de
450 millions de personnes, mais dans l’ensemble du monde émergent, elle atteint
près de 2,3 milliards de personnes ! L’effet sur l’économie mondiale de cette énorme hausse de l’offre de
travail est simple : elle provoque une baisse des salaires (relativement à la
productivité), puisqu’il y a excès d’offre de travail, et une hausse de la
profitabilité, puisqu’il y a davantage de salariés par unité de capital, et que
le pouvoir de négociation des salariés est réduit. De 1999 à 2007, en moins de
dix ans, la productivité a progressé de 30% pour l’ensemble de la planète et le
salaire réel par tête de 18% seulement ». Nos débats idéologiques hexagonaux entre les « 35h », d’un côté et le
« travailler plus pour gagner plus », de l’autre ne sont pas à la hauteur. C’est
à une véritable question de civilisation que nous sommes confrontés. Le travail,
comme activité et « valeur » dominantes, n’a jamais été aussi efficace pour
produire de la richesse au bénéfice de quelques-uns. Le travail, comme
ressource, n’a jamais été aussi peu efficace pour fournir les moyens de la «
(sur)vie » au plus grand nombre. Revisiter la
pensée politique d’un auteur comme Hannah
Arendt qui s’est
toute sa vie interrogée sur la condition humaine dans un monde post-totalitaire,
devient de ce fait indispensable.
Editions du Rocher, 2007 « Globalisation, le pire est à venir », La Découverte,
2008